‹ Souvenirs et portraits: Œuvres posthumesChapitre 5 sur 11 · LES ETUDES SUR LE MOÏEN AGE · texte numérisé non relu

LES ETUDES SUR LE MOÏEN AGE

Ce projet que nous avions ne manquait pas d'originalité, elilyavait de quoi faire la fortune et la gloire d'un habile homme.

Il s'agissait de vulgariser la littérature du moyen âge, de gagner l'opinion publique de façon à forcer les portes de l'Université et à donner à la vieille littérature française une place dans l'instruction, dans les cours, dans les programmes, à côté des classiques grecs et latins:

Nous ne disions pas comme le bon Clément, l'ennemi de Voltaire :

Qui nous délivrera des Grecs et des Romains?

Non, nous admirions la beauté des classiques. Nous reconnaissions la nécessité de cette éducation du goût. Nous voûtions bien admettre que cette beauté fût incomparable; mais elle n'était pas à nos yeux exclusive. Le génie national en « sa plus verde nouveauté » présentait des grâces différentes, des lueurs intenS'es d'un autre génie, et il paraissait bon de mieux connaître le génie des ancêtres et de tirer profit esthétique de cette intelligence nationale.

Cette idée était triomphante, et j'en puis donner la preuve : c'est qu'elle triompha. L'étude de la littérature du moyen âge est entrée dans le programme du baccalauréat, et la Chanson de Roland n'est plus un monstre inhumain. Entre Berthold, le premier vraiment connu, vraiment grand poète du moyen âge, et Marot, le dernier, le ciel littéraire, qui était jadis un simple rideau de brume froide, d'une noirceur épique, s'est piqué d'étoiles filantes qui ont répandu autour d'elles une lumière destinée à former une atmosphère brillante et sans nuage.

11 ne fallait pas un esprit très lumineux pour prévoir le succès de nos efforts; outre le bon sens, la logique, la vérité et le patriotisme, nous avions pour nous l'attrait de la nouveauté et l'instinct de réaction comme de révolte.

Que manqua-t-il à notre projet pour former école? Un ambitieux doubléd'un Dubarry ou d'un Géraudel, qui eût oil'ert au public le moyen âge avec un peu de l'insistance qui ont rendu triomphante la douce Revalescière et les pilules.

On eût trouvé un drapeau flamboyant et des

gens tout prêts à souffler dans les trompettes de la Renommée, mais, encore une fois, il fallait que l'un de nous fût doué de celle faconde méridionale qu'on raille parce qu'elle est risible, parfois insolente et qu'elle sert fréquemment de cornac à la médiocrilé, mais qui sert parfois aussi à mettre en branle les idées.

Nous étions tous des gens modestes ou indolents, des sincères, des débonnaires; les meilleurs de nous aimaient la beauté littéraire et la vérité historique; ils pouvaient l'aimer avec une gentille passion et un parfait dévouement, mais avec désintéressement, pour elles-mêmes, et nul de nous n'avait ni assez de génie, ni assez de défaut pour chercher dans l'amour de la poésie française et l'étude des vieilles mœurs un tremplin, une tribune, un boniment politique ou académique.

En 1836, en tête des nouvelles en prose du treizième siècle, nous exposâmes, Louis Moland et moi, la pensée que nous avions jusqu'ici gardée derrière la tfite.

Nous développâmes le mystère de notre plan avec une paisible modestie, sans tambour ni trompette. Nous y disions ceci :

K Notre but, en publiant ce volume de Nouvelles du treizième siècle, a été de donner un livre de lecture et de littérature, plutôt qu'un livre de science et d'histoire. Nous avons moins pensé aux savants qu'à toute aulre partie du public intelligent. Nous portons comme il convient une grande estime aux érudits, nous rendons entière justice aux travaux de nos prédécesseurs dans l'étude du

moyen âge, mais nous pensons qu'il est temps, |

pour le moyen âge, d'exercer une plus large j

influence sur les tendances littéraires de notre époque. La littérature actuelle n'est point tellement féconde qu'elle ne puisse trouver le- temps de regarder en arrière, l'imagination n'est pas |

assez riche pour faire dédaigner ia mémoire. Les '

œuvres contemporaines, généralement médiocres, I

les écoles littéraires déroutées, incertaines, nous ont donc engagé à chercher dans le passé qnelques-uns des germes de l'avenir, à montrer aux esprits fatigués de l'imitation des étrangers, les prémices, les spontanés, les vigoureux essais du génie de la France.

11 La langue iïançaise n'a point à retourner en arrière. L'idiome du moyen âge peut l'aider à retrouver quelques mots perdus, quelques locutions maltraitées par les savants, les latinistes, les précieuses, les courtisans ou les philosophes des siècles qui nous précèdent; il peut lui fournir le modèle de quelques tournures plus concises ou '

plus gracieuses; mais nous reconnaissons que la grammaire du treizième siècle n'a point le devoir de tenter une insurrection contre la syntaxe du i

dix-neuvième,-Celle-ciest trop formée, trop arrô- |

tée, pour profiter, comme aussi pour perdre, à i

tout contact extérieur.

« Mais, si la langue du moyen âge est une langue morte, — c'est une opinion qu'on est excusable d'admettre, — la littérature du moyen âge est vivante. Elle nous touche par les mœurs, par les idées, par le caractère, mais principalement par

nos qualités et nos défauts, qui sont en partie restés les mêmes : elle nous prend par les liens du sang; elle nous instruit surtout, parce qu'elle est, ainsi que nous l'indiquions plus haut, l'expansion de notre génie, de notre intelligence, do notre esprit; mais de notre génie plus libre, de notre intelligence plus jeune, de notre esprit plus sincère. L'imagination du dix-neuvième siècle doit gagner à entrer dans les voies de cette méthode naturelle, simple et logique, qui va au but en cueillant les fleurs du chemin, en faisant ressortir les traits caractéristiques des personnages et tous les éléments du drame, mais sans efforts et sans perdre de vue ni la loi morale, ni la donnée principale de l'oeuvre. Notre génie ne saurait être gêné au milieu de cette atmosphère tantôt grandiose, tantôt gracieuse, parmi ces acteurs toujours réels, agissant nettement, sensément, sans embarras comme sans prétention. A coup sûr, enfin, l'invention de ce temps-ci a grandement besoin de cette observation sincère, de cette analyse fine et ingénieuse, mais sage et large, regardant de haut, fouillant profondément parfois, et concluant moralement. »

Le manque de tambours et de trompettes enleva toute espèce de sonorité à cette proclamation. Personne n'y fit attention. Je me trompe, elle frappa uft Italien et me gagna la sympathie de Pierre Angelo Pierotti. Pourquoi me choisit-il plus que Moland pour me décocher les traits de son admiration, c'est un mystère qu'il a emporté dans l'autre monde, car il est mort après m'avoir longuement interrogé sur une famille Cornu, qui

avait existé au treizièiïie siècle et dont le nom le ravissait.

En somme la posture historique des érudits du milieu de ce siècle fut assez fâcheuse. Nous jouions ies grandes utilités, c'est tout.

Nous trouvions en avant de nous des individualités plus grandes que nous, et nous avions après nous des groupes plus savants que nous. Nous ne découvrîmes pas la contrée. Nous y bâtîmes les premières maisons avec des matériaux que quelques autres avaient déjà commencé à tirer de terre, et les pierres de ces maisons, nos successeurs les sculptèrent.

Nous ne fûmes guère que des pionniers, mais je crois qu'il serait injuste de nous refuser ce qualificatif.

Ce serait trop long, n'est-ce pas, monsieur, de vous exposer l'historique du voyage du moyen âge dans le dix-neuvième siècle, bien sec aussi; un autre vous racontera comment ce mélange de grossièreté licencieuse et d'exquise naïveté, qui se rencontre dans les poésies populaires du moyen âge, frappa dans la seconde moitié du dix-huitième siècle quelques esprits curieux, bercés par le libertinage voltairien ouïe sentimentalisme de Rousseau.

Le comte de Caylus, puis Legrand d'Aussy, Méon, puis vingt autres gens de quatrième ordre amenèrent les esprits légers à regarder les mœurs antiques sous le manteau des grands savants; les BoUandistes, les Bénédictins apportèrent de plus austères lumières.

Mais on peut dire que, pour le public, le moyen âge fut découvert par les illustres esprits qui répondent aux noms de Raynouard et d'Ampère, L'un découvrit le génie de la langue ; l'autre donne la synthèse de la littérature. Cela incooaplet sans doute, et non sans erreurs, mais lumineux, excitant l'esprit comme l'imagination et ouvrant les barrières. Au-dessous d'eux, et après eux, Fauriel Méon qu'il faut encore nommer. Francisque Michel, LeRouxdeLincy, GéruzeK, au-dessous encore Cherbuliez, Jubinal.

C'était là les principaux de nos anciens, qui nous entraînèrent dans l'école.

Vitet, avec ce goût large, exquis, fureteur qu'il possédait; cette passion pour le beau dont il recherchait les rayonnements partout, avec une si ingénieuse pénétration, Vitet venait de donner un grand appui à nos idées. Il avait publié, dans la Sevue des Deux Afondes, un article qui fit quelque bruit sur la Chanson de Roland. Je l'aimais de grand cœur et vais bientôt parler de lui, longuement sans doute; je songeai h lui demander de prendre la tète du mouvement médiéviste. Mais il n'était pas assez érudit sur les origines, il n'était plus assez jeune et il était trop arrivé. Riche etacadémicien, avec une grande situation politique, littéraire, sociale, il n'eût pas eu la ferveur nécessaire.

Nous continuâmes donc de semer paisiblement et modestement notre petit grain, en pensant que Dieu ferait pousser la moisson s'il lui plaisait.

Je dis nous, car je pense à plusieurs des érudits que nous allons rencontrer bientôt à la Bibliothèque

Elzâvirienne, mais je pense surtout à ce bon et cher compagnon déjà nommé, Louis Moland.

LOUIS MOLAND. — LA BIBLIOTQÈQUË ELZÈVIBIENHE.

Page 1