‹ Souvenirs et portraits: Œuvres posthumesChapitre 6 sur 11 · MES AUTRES COLLABORATEURS · texte numérisé non relu

MES AUTRES COLLABORATEURS

Cet ami fut mieux qu'un compagnon, plus quun collaborateur : ce fut un frère, un frère de lettres, et jamais il n'y eut de meilleure fraternité littéraire, plus unie, plus loyale, plus fidèle. II vit encore pour la grande joie de mon cœur (1), mais en ce moment, pour la gfine de ma pensée, qui ne s'ébattra pas aussi aisément et n'osera pas tant appuyer twr ses mérites. Si je ne le dis, qui le dira? Personne à coup sûr, car si, comme on l'a déjà constaté, comme on le constatera encore, je suis un notable échantillon de cette belle et entraînante vertu de modestie, il esllui la modestie en cheveux blancs comme il le fut en barbe blonde.

Nous étions presque compatriotes, à quelques mois près du même âge; placés sur le même degré de l'échelle sociale, nous avions été au môme collège, nous nous étions retrouvés faisant les mêmes études de droit avec le même mépris intime pour

(I] M. Louis Hoknil, depuis au 'ont Été rédigés ces Hémolres. a devancé de bien près a&ns la tombe notre tnnt regretté H. d'Héricault.

icelui. Nous n'avions ni les mêmes relations, ni les mêmes amis. II était un plus escalier mais «n peu plus mondain. Il n'était pas un catholique militant. Mais quand, jen'e sais comment, tout doucettement, sans rien précipiter, nous découvrîmes que nous avions le même goût pour l'érudition, les liens de compagnonnage intellectuel commencèrent à se nouer et l'amitié, toujours la môme, toujours pure, toujours loyale, toujours sûre d'ellemême et.de l'autre, toujours riante, toujours Adèle, a fait comme le soleil de Louis XIV vires acquirei eundo, et après cinquante ans de cette collaboration de nos esprits, de cette juxtaposition de nos cœurs, je dis juxtaposition — et ce fut, en effet, la curieuse loi de nos relations intellectuelles — il ne se fit nul mélange, apparent du moins, de nos esprits, de nos âmes. Nous gardâmes chacun nos relations, parfois différentes; nous conservions également notre naturel, nous avions nos travaux particuliers à côté de nos travaux communs. Nous nous en faisions confidences pourtant, nous nous demandions conseil. Nous n'eûmes jamais d'autre confident que l'un l'autre et nous ne nous cachâmes jamais rien. Nous avions assez d'estime l'un pour l'autre, nous connaissions assez notre loyauté, notre éloignement naturel pour toute vilenie, exploitation, trahison; nous étions assez intelligents de la nature humaine pour que nos imperfections et faiblesses pussent se montrer sans confusion, sans rompre la dignité de notre amitié et le fond de respect réciproque sans lequel nulle relation ne dure en sa beauté et bonté.

Nos quaîitiïs el nos défauts — même les défauts — s'accordaient très bien. Il avait l'intelligence, moi l'imagination plus étendue. Il s'ensuivait qu'il voyait très clair plus vite et moins loin; la synthèse lui venait plus promptement, à moi plus largement mais plus lentement. Cela étonnait bien, même nos plus intimes amis, habitués à voir en moi le représentant de l'impétuosité junévile, en lui le modf^ledela sérénité un peu flegmatique; mais les ardeurs de mon imagination remuante et colorante galopaient encore dans les nuées, quand son froid etprécisjugementarrivaitau but. Ilavait publié deux romans que je battais encore les buis- Quelle belle, douce et riante vie nous menions pendant les premières années de notre jeunesse activement laborieuse, aisément ensoleillée par les joies simples. Jouissant de toutes les ardeurs de l'amitié, du paisible contact de deux intelligences vives et honnêtes. Tous deux aisés aux rires, et comme il nous fallait peu de chose pour être heureux!

C'était une journée passée dans les champs aux jours du frais printemps ou de l'été brûlant qui nous apportait la plus grande joie. Joie parfaite de l'esprit et des niuscles, intensité de la passion poétique et pastorale, bonheur des yeux, mouvement des idées, caprices de l'observation, échange d'illusions et d'espérances, causeries sous le gai soleil, au milieu des plaines verdissantes et des bois pleins d'ombre et d'oiseaux.

Quand nousavîons bien travaillé, nous nous don-

nions un jour de fêle; nos bourses juvéniles n'étaient pas bien gonflées. Mais en ce temps-là, cinq francsc'étaitquelquechose, et nos plus luxuriantes journées ne nous coûtaient pas plus de dix francs. Nous mettions donc chacun dix francs à la masse. Je suis un méprisable financier, mais Moland était au-dessous de tout et c'est moi qui avais la caisse. Nous prenions le premier train du matin et nous descendions à une station quelconque à une dizaine de lieues de Paris, à un endroit où un souvenir de roman, une annonce de gazette, une étude longuement faite d'une carte routière nous avaient persuadés qu'il y avait du pittoresque au chapitre, du sauvage, des bois, de l'eau, du Robinson Crusoé. Et nous voilà partis à l'aventure, découvrant des villages, des paysans, auxquels notre seule imagination donnait de l'originalité; des auberges et des victuailles auxquelles notre seul appétit donnait du relief, riant aux humains ou maugréant contre la pitance, fumant, chantant, traversant les clairières, les ruisselets, les sentiers serpentant sous bois. Et encore à l'heure qu'il est, toute notre imagination de soixante-dix ans veut tressaillir et nos vieux cœurs sourire de bel aise : « Te rappeiles-tuî Te rappelles-tu le jour où je faillis me noyer à Saint- Omer; le jour où tu étais pris dans les haules herbes de la Seine à Corbeil ; ta chasse que nous donnèrent les moustiques dans la forôt de Bondy ; le village de Ghevry, que nous surnommâmes Ghevryles-Bonn es-Gens, parce que nous y trouvâmes un cabaret où on ignorait ce que c'était que le café, et le village de Livry que nous visitâmes en l'hon-

neur de M'°* de Sévi^né, et où il dous fallut attendre que le train de Paris fût arrivé pour avoir du beurre ; et cet horrible vin de Clamart que nous payâmes trois sols les deux litres ; et cette bonne tourte aa godiveau, dont nous croyions la recette perdue depuis le dix-septième siècle; et la forêt de Compiègne ; et les bois de Meudon, de Bellevue, de Clamart, qui nous semblaient si ravissants; et cette forôt de Fontainebleau où je détalai si preslement devant une vipère i>. Tout cela, et mille autres souvenirs de cette naïveté semblent puérils. Que de joies nous y avons trouvées, et, quand je les regarde dans le lointain clair, où nous promenions nos espérances, où nous jetions au vent quelques bons proverbes, quelques lambeaux de la poésie du moyen âge, quelque éclat de rire sans grande cause, il me semble que j'aperçois un coin du Paradis terrestre,

C'est qu'alors nous n'avions eu ni soucis, ni fièvre, et que si nous avions reçu de Dieu un triste présent, qui était l'inhabileté à nous faire valoir, la mollesse pour agir, la paresse pour solliciter, la honte de demander et l'impossibilité de l'insistance ; il nous donnait un cadeau, le plus doux de tous après la Foi, c'était la bienveillance, le don de voirie bon côté des choses, des hommes et des paysages.

Je vais dire ce qui, à l'heure qu'il est — et il y a plus de quarante-cinq ans que cela est passé — nous fait encore rire aux larmes; ce n'est pas dramatique, ni bien intéressant, et vous en conclurez à quel point nous étions jeunes.

Nous étions donc allés, au temps d'août, passer deux jours auprès de la Seine, à Corbeil, Nous nous étions logés à l'hôtel de \a Belle-Image, Moland, Jules de Vie et moi. Jules de Vie ne touchait en rien à la littérature, c'était un de nos compatriotes, bon et joyeux garçon. Notre sacoche était assez bien garnie en ce moment. Nous fêtions je ne sais plus quel succès littéraire, nous fûmes sardanapalesques et la note se montait à une trentaine de francs. A.u matin, quand nous partîmes, le maître de l'hôtel, la servante et les deux domestiques se présentèrent en faisant des rêves d'or sur l'ampleur de ma bourse. Je payai — j'étais toujours caissier — et je dis avec magnificence : ■■< Vous garderez le reste et le partagerez entre vous, » Je partis majestueusement, comme il seyait à un homme opulent et quand je me retournai, les quatre personnages me regardaient avec des yeux étonnés. Je les saluai avec une grâce conquérante et je partis. Mes deux compagnons mesuivaient. Tout à coup, quand nous fûmes hors de Corbeil, je les entendis éclater de rire, tomberàterre et se tordre.

Le reste que j'avais donné avec un aplomb de grand seigneur et des airs de prince indien se composait d'un sou ! Un sou à partager en trois ! J'avais cru donner un petit écn.

J'avais envie de retourner sur mes pas, mais je me contentai de ne plus retourner k Belle- fmag's.

Après ces débauches de l'âge d'or nous nous remettions au travail. Pendant près de vingt ans nous hantâmes les bibliothèques de Paris avec une gravité magistrale, tantôt Tune, tantôt l'autre, rare-

ment la Mazarine, rarement les Archives, un peu plus Sainte-Geneviève, presque toujours l'Arsenal ou la bibliothèque de la rue Richelieu. Celle-là, nous la vîmes sous ses trois couleurs : royale, impériale, nationale. En principe, nous travaillions chacun chez nous le matin, après le déjeuner; nous nous rejoignions pour aller ensemble visiter nos chers livres. Nous revenions chez l'un ou l'autre lire, causer, travailler; l'heure da dîner poussait chacun de nous à la table maternelle, et le soir nous nous retrouvions au café, au milieu de compa-. triotes et de gendelellres. Hais je parlerai plus tard de cette espèce de cercle, et je veux dire comment j'entrai à la Bibliothèque Elzévirienne. Ce fut en voiture. Je me rappelle le début de ce jour illustre, non pas absolument par mon entrée dans l'antre de l'érudition, mais parce que ce fut en l'espace d'un demi-siècle le jour où il plut davantage k Paris.

11 semblait que le Créateur eût gardé une assez forte provision de l'eau du déluge, ou plutôt il semblait avoir vidé le lac de Genève pour le verser sur les hauteurs de Lutèce en un rien de temps. Le déluge n'avait pas duré plus que cela et le ciel était redevenu clair, mais chaque rue qui descendait du faubourg était changée en un torrent paisible ou impétueux suivant la pente, formant çà et là de mignons lacs où on avait de la boue jusqu'aux genoux; le reste du chemin roulait des flots gris qui offraient un bain de pied jusqu'aux mollets.

Quand la pluie eut cessé, je quittai le café de Fleurus, qui touche au Luxembourg, pour aller à la Bibliothèque de l'Arsenal, puis voyant que le jardin

avec ses flaques d'eau où nageaient les feuilles, les branches brisées, les fleurs déracinées, rappelait les marais d'Irlande dont je connaissais les attraits trompeurs, je me disque j'irais à la bibliothèque de la rue Richelieu, et je me dirigeai en pataugeant fort, car les trottoirs eux-mêmes avaient participé au partage des eaux du lac de Genève, vers la rue Madame.

Là je rencontrai torrent lui-même, comme aimait à dire Hurger. Il descendait à flots pressés du carrefour de l'Observatoire, peut-être de plus haut encore et par la rue de l'Ouest — aujourd'hui rue d'Assas — en déversant ses ondes furieuses par la rue Madame.

J'étais mélancoliquement devant la rencontre de cette rueet de la rue de Fleurus. Tous les Parisiens étaient encore rencognés chez eux; cà et là, on apercevait un malheureux comme moi faisant le pied de héron au bord de l'eau.

Je ratiocinai en moi-môme sur cette triple hypothèse : remonter le trottoir jusqu'à la source de cette inondation pour aller à la rue Richelieu en passant par la gare de Sceaux, c'était une promenade qu'il valait mieux réserver pour le temps chaud; me précipitera la nage et regagner mon domicile, qui n'était pas très loin, mais il me semblait que je n'eusse pas dîné en paix si je n'eusse visité Charles d'Orléans, avec lequel je causais de bonne amitié depuis quelques jours et dont pourtant je ne publiai les œuvres que vingt ans plus tard.

J'accédai à la troisième hypothèse, qui était de rester là jusqu'à ce que le fleuve se fût écoulé.

Je restai donc et je tombai en mélancolie, je veux dire que je me mis à rêver latin,. Je fus bientôt harcelé par des doubles souvenirs de pluie classique. Je ne pouvais pas dépêtrer le fola nocte pluit du Jam saiis et de la suite qui paraissait se rapprocher de mon cas.

Quand tes poissons s'arrêtaient sur les ormes,

De la. colombe asiles regrettés, Et que les daims parmi les flots énormes Nageaient épouTantés.

comme le traduit M. de Séguier dans sa tentative, assez réussie d'ailleurs, de traduction d'Horace vers pour vers et dans la mesure correspondante au mètre latin.,

— Mais, me dis-je, voici la civilisation qui reparaît. Au milieu de cette morne et liquide solitude, une voiture débouchait du haut de la rue Madame. Elle menait évidemment un monsieur pressé. Le cheval trottait ferme au milieu du fleuve qui tendait à devenir ruisseau, et il envoyait adroite et à gauche des paquets d'éclaboussures, perdues pour l'humanité, car il n'y avait personne pour les

— Voilà un homme heureux, me dis-je, si je profitais de l'absence de toute espèce de police pour prendre son cabriolet d'assaut.

Je repoussai cette tentative criminelle, mais j'en étais si occupé que je négligeai de tirer à quartier et je restai,défiantleséclaboussuresau coin du trottoir.

Tout d'un coup j'entendis une voix qui sortait de la voiture et qui me disait :

« Monsieur, puis-je vous jeter quelque part? »

La voix étaitgrêle, mais qu'elle me parut pleine d'attrai 1 1

Je vis sortir de la voiture un petit monsieur jeune et jaune, vôtu d'une redingote noire serrée, très maigre, qui avait l'air d'un créole un peu mâtiné de négrerie- Une barbe noire bien fournie, des moustaches noires assez minces, cachant mal un museau qui avançait laidement, un nez un peu épaté, un beau front honnête et intelligent, sous de beauK cheveux noirs brillants et ondulés et des yeux clairs, francs, pétillants d'aspect, vif et malicieux.

C'était Pierre Jannet, et cette entrée en matière c'était tout lui-même.

Pierre Jannet était bien portraicluré par cette laide bouche et ces beaux yeux, cette bouche sans dents et spirituelle, mais qui était volontiers cynique, et ces regards, expression d'une àme riante et d'une intelligence remarquable pour tout ce qui ne touchait pas à la philosophie. Il élaitactif, laborieux, dextre à la reconstituance, apprenant vite, retenant bien, et par là, merveilleusementdouédu don des langues.

Il n'avait pas fait d'études classiques et il s'en sentit toujours par un manque de tact dans l'esprit, par une sorte d'incohérence dans le goût et un défaut d'ampleur dans le jugement. Il ne savait pas un traître mot de grec et de latin; il avait ce qu'il avait pu gagner à la volée, en lisant non pas son livre de messe, c'était peut-être le seul livre que le

pauvre garçon ne connût pas bien (car il était un des bibliographes bien notés), mais le titre des livres et les citations de latin.

Pour les langues vivantes, il était étonnant. Il connaissait toutes celles de l'Europe. Quand il eut quitté la Bibliothèque Elzévirienne, il s'adonna à la culture des canards et de la langue chinoise. L'idée d'étudier cette langue lui était venue par les canards aussi bien que parles positivistes; les plus beaux de ces palmipèdes étaient nommés mandarins, et les positivistes adoraient le peuple chinois parce qu'ils Je croyaient naïvement porté à l'athéisme. Jannet qui aimait également les sinologues, — c'est à lui que je dois ce nom savant — et les positivistes, s'enthousiasma pour la langue chinoise. De plus, l'homme le plus raillé chez lui était Stanislas Julien, qui représentait ofllciellement l'érudition sinologique officielle.

Jannet prétendait qu'il ignorait en même temps la langue française et la langue chinoise, et quand on voulait parler d'une traduction étonnante, on disait couramment que celaétait traduit enJulien. Je cite ce mot parce qu'il représentait bien l'esprit de Jannet qui produisait des accès de fou rire par des moyens simples et peu attendus. On ne voit rien, en effet, de plus vraiment comique qu'un savant traduisant une langue qu'il ignore. Il avait, du reste, ce bon petit défaut de mettre ses mots à l'avoir de ses amis sans penser que cela pouvait être cruel. Ainsi c'est moi qui passais pour l'inventeur de l'ignorance julienne et cela était encore assez embarrassant, parce que si j'étais assez fat

pour prétendre connallre la langue française, de la langue chinoise je savais seulement qu'elle était laplusdîflicile de toutes.

Mais j'avais assisté un jour dans la salle de la Réserve où je travaillais à la Bibliothèque Impériale, à une scène comique que je m'étais empressé de raconter.

Cette salle de la Réserve élait ainsi nommée parce qu'il fallait y aller pour avoir les livres rares et précieux qui étaient mis sous la garde spéciale du conservateur. On la nommait aussi la salle des Globes, à cauae des globes gigantesques qui étaient parmi les curiosités de la Bibliothèque, aussi y venait-il un tas d'étrangers que nous exécrions pour les distractions qu'ils nous donnaient et les explications données, toujours les mêmes, par les garçons qui leur servaient de ciceroni.

Un beau jour nous vîmes entrer deux Chinois.

Ils étaient alors encore une denrée rare, de vrais Chinois jaunes, pommettes saillantes, yeux bridés, la culotte en soie, les longues nattes, la longue robe, les babouches à semelles de feutre. Ces Tartares, jusque-là indiflérenls à cette quantité de livres qu'ils voyaient, tombèrent en admiration devant ces rondeurs énormes. Les voici sortant de leur gravité, et se mettant à gesticuler, à bavarder, à interroger avec des gestes fiévreux leur guide. C'étaient des notables, sans doute, on leur avait donné pour cicérone un homme austère, le chef des garçons de salle. Celui-ci, embarrassé de ce piaillement, retira son chapeau qu'il élait lier de

porter en bataille, se gratta le front et se mit à faire des gesles aussi ahurissants que ceux des mandarins. H entremêlait ses gestes d'un langage étrange, convaincu sans doute qu'en retranchant beaucoup de choses de la langue française il la rapprocherait de la chinoise.

— Vous voir le monument.

Les Asiatiques s'obstinaient à ne rien répondre à ce sabir, lui posant de nouvelles questions mandchoues, qui naturellement augmentaient l'ahurissement de notre hon Français.

Le rire me gagna et je criai :

— Envoyez chercher M. Julien.

C'était une révélation.

Un garçon de salle amena bientôt M. Jullien, le meilleur des hommes, je crois, un peu prudhommesque d'apparence, majestueux, mais poli.

Il se mit à parler chinois à ces étrangers, qui le regardèrent avec attention, s'interrogeant l' un l'autre d'un regard inquiet.

Edouard Fouraier me dit à mi-voix :

— Je connais la langue chinoise... des gestes. Ces Célestes se demandent si M. Julien ne se fiche pas atrocement d'eux, ils vont lui percer le flanc.

Mais la physionomie grave et débonnaire de ce savant leur persuada qu'il était sérieux, et ils lui posèrent quelques questions.

Cette fois la comédie se corsa. Julien ne comprenait pas plus ce qu'ils lui demandaient que les autres n'avaient compris ses salutations. Cela dura une demi-heure. Les mandarins tournaient à l'hébétude. Julien suaità grosses gouttes.

— Aux trois magots, dis-je à Fournier qui trépignait.

EoRn, un bibliothécaire qui était là eut pitié du pauvre sinologue, il fit un signe poli aux visiteurs, qui comprirent que la visite étaient Unie. Ils se l'etournèrent de notre côté, firent un beau salut très bas, qui fit frétiller leur longue queue sur leur nuque, et se retirèrent.

Quand ils furent sortis, Stanislas Julien nous dit avec majesté :

— Ces Chinois sont de vrais Chinois, mais ils ignorent la langue chinoise.

Cette fois, nous ne nous tordions plus, nous pleurions et nous faillîmes étouffer.

Je racontai cette risible histoire. On en conclut aisément que le professeur de sinologie n'en savait pas un traître mot. Tout s'explique. Il parait qu'il y a deux langues dans l'empire du Milieu : la langue parlée qui est populaire et la langue écrite qui est pour les mandarins.

Julien ne connaissait que le langage écrit.

— Savez-vous, me dit Edouard Fournier, ce que signifient les révérences prosternées de ces braves gens?

— Messieurs, c'est pour vous remercier de vous être moqués de ce gros imbécile. Si jamais vous venez à Canton, nous ne vous disons que ça. Nous vous offrirons une tassede thé comme onn'en boit pas. Seulement comme vous vous êtes aussi fichus de nous, nous la sucrerons avec de la poudre de Perlinpinpin dont vous nous direz des nouvelles dans l'autre monde.

En fin de compte, au bout d'un an, Jannet, sans professeur, connaissail la langue chinoise. Il parait que c'est une merveille — et, quand il mourut pendant la Commune, de la petite vérole noire et de son médecin, il troussait un embryon de dictionnaire. H n'était pas un homme chimérique, quoiqu'il eût l'esprit alerte, et les canards ni les positivistes n'avaient pas tout fait. Il s'était dit qu'une langue aussi peu connue, en un moment ou le commerce prenait de l'extension dans l'Extrême- Orient, était une poulette aux œufs d'or.

Je reviens de loin dans la voilure de Jannet. Cela m'arrive souvent. Je n'ai pris personne en traître, et j'invoquerai pour ma défense tous les maîtres en bavarderies.

Jannet se nomma; nous fûmes bientôt en pays de connaissance, par le cher moyen âge, et il m'entraîna à la Bibliothèque Elzévirienne. Quand j'y eus mis. les pieds, j'y conduisis Moland. Nous nous y rendions à quatre heures, après la fermeture des bibliothèques, et le soir. En ses plus beaux jours, cette librairie savante, où nous publiâmes plusieurs volumes, siégeait au bas de la rue Richelieu — à peu près à l'endroit où l'on veut que fut blessée Jeanne d'Arc — et nous n'allâmes plus guère qu'à la Bibliothèque Impériale, qui se trouvait dans le voisinage.

11 s'y rencontrait beaucoup de gens de toute opinion et je me liais avec plusieurs comme Chasles que nous retrouverons à la Hevue Européenne, Livet, Georges Duplessis, Edouard Fournier, Asselineau, de jeunes érudils de province comme

Eugène de Beaurepaire, et surtout Victor Foumel. Ce fut là. que je trouvai mon second collaborateur Hontaiglon. Mais ii n'y eut entre nous jamais grande sympathie, nos relations furent courtes, purement littéraires et il n'en reste guère de trace que sur la couverture deGringoire.

Mérimée,quiannotaitBrantôme, y venait parfois. Nous étions d'accord Fournel, Célestin Moreau — des Mazarinades — et moi pour trouver exaspérant ce sénateur académicien ^ courtisan — galantin. Il avait la passion des plaisanteries froidement impies, quelques-unes assez drôles, mais débitées avec ce flegme, ce ton tranchant où il excellait et qui eût mis en ébullition la statue de Mathieu Mole.

Aussi longtemps qu'il nous racontait l'enlrée de Jean Hiroux dans le paradis, c'était drôle, agaçant, mais il fallait passer quelque chose à sa dignité littéraire que nous reconnaissions. Un jour, il ajouta à la légende unnouveau irait : ce n'était plus saint Pierre, mais la saiate Vierge que ledit Jean Hiroux interpellait vilainement. Me voilà aux mots rudes, le sénateur stupéfait, et Jannet — en sa qualité de directeur de la Bibliothèque Elzôvirienne, il n'aimait pas les querelles — qui, avec son gentil esprit, essaye de raccommoder les choses.

— Voyez-vous, monsieur Mérimée, dit-il, il faut excuser M. d'Héricault; on ne peut pas, ici ou ailleurs, parler de Dieu et des saints, sans qu'il croie devoir mouler à la tribune pour une question personnelle

Je n'ai pas oublié ce jugement et pense que c'est la gloire de ma vie et un bon augure pour mon ta-

lent, mais à ce moment, je n'en goûtai pas la douceur et je regardai Mérimée d'un air dur.

— Je n'ai pas besoin d'excuse. Je suis de ceux qui admirent Colomba, mais je n'aime pas les plaisanteries qui insultent ce que je vénère. Si H. Mérimée recommence, je saurai que lui dire.

Nous ne revîmes plus cet illustre.

Beaucoup d'incidents rompaient celte régularité de travail. Je ne parle pas des courbettes hypocrites que nous étions obligés de faire à dame Thémis, ni du harnachement de garde-national que nous devions endosser si souvent depuis le 24 février jusqu'à la proclamation de l'Empire. Hais il y avait les devoirs du monde; les trois mois que je passais à la campagne, tantôt dans mon Boulonnais, tantôt chez ma sœur en Normandie ou chez un de mes amis, dont j'ai déjà parlé, Constantin de Nettancourt, n'étaient pas perdus pour le travail : je notais dans ma mémoire les paysages que je voyais, les traits de mœurs et des anecdotes qu'on me racontait. 11 m'arriva là maintes aventures, et si je n'eus pas plus de relations avec les esprits et les fantômes, ce ne fut pas de ma faute, car je n'en ai connu qu'un.

C'était un vrai fantôme, il était très beau, et il revenait chaque année le jour de la Sainte-Thérèse, le IS octobre, à minuit. Bien qu'il ait tué, à ma connaissance, un homme et, d'après la tradition, plusieurs autres individus, il était très paisible, presque immobile, souvent muet. Il n'allait jamais chercher les gens, mais quand on venait le narguer, 'il se vengeait, et quand il ne tuait pas les assaillants, il les rendait fous.

11 était d'une pâleur marmoréenne et toujours vêtu de blanc ou de gris, mais il changeait de costume selon les événements, et c'était un baromètre politique- Les grands-pères des vieilles gens avec qui je m'entretenais de ses déportements l'avaient vu, avant la première Révolution, coifTô d'un bonnet de coton et armé d'une faulx. On ne comprenait pas ce que cela signiQait, mais on vit clairement plus tard qu'il annonçait le bonnet rouge et la guillotine.

Sous le premier Empire, il portait un grand sabre recourbé, et les gens que j'interrogeais se rappelaient fort bienlui avoir vu un parapluie en 1827, signe incontestable de l'avènementde Louis-Philippe. Au moment où j'entendis parler de lui en 1854, il était vêtu en chevalier ; on le nommait le Chevalier blanc. Il était coifl'é d'un casque de vieille chevalerie, d'un casque à lambrequins, et il avait une longue lance. C'était l'aiinonce évidente du retour du roi, et on assurait qu'il chantait: Vioe Henri IV! Il se tenait en BaSse-Normandie dans le pays Bessin, entre Bayeux et Fort. Non loin du village de Maisons, il y avait une longue allée de très grands et . très vieux arbres. Elle traversait un bosquet et allait autrefois rejoindre un, château actuellement inhabité et en ruines.

Entre le bosquet et tes ruines, dans cette allée très large, à deux portées de fusil du petit bois, le Chevalier Blanc venait donc, gigantesque, edrayant de blancheur, ne quittant pas sa place, agitant son panache et sa lance. 11 semblait défendre ce passage comme dans les pas d'armes du quinzième

siècle. 11 était impossible de mettre en doute son existence. Tout le monde l'avait vu. Les gens les plus réfléchis, les plus sages me l'aflirmèrent et, quoiqu'il n'eût jamais fait un pas pour nuire à qui que ce soit, il était implacable.

Constantin et son père, ancien officier supérieur de !a garde royale, renommé par sa vaillance et son sang-froid, ne mettaient pas en doute l'existence de ce mystérieux personnage. Quand j'allai passer quelque temps chez eux à Maisons, je rencontrai une des victimes du Chevalier Blanc. C'était un de ces petits gentilshommes champêtres qu'on appelait sous l'ancien régime des Gentilshommes à lièvres. Il se nommait, je crois, Cateau du Céletait el signait toujours « écuyer », comme l'avaient fait ses pères. II était pauvre et hardi, et bas-normand. Il paria une grosse somme, presque tout son avoir, qu'il irait tirer un coup de fusil sur le Chevalier Blanc.

Il y avait été, en effet, il avait tiré et il avait eu le bonheur, disaient les gens du pays, de devenir fou. Je le vis, en eflet; il était devenu muet; de temps en temps il faisait le geste d'épauler un fusil etil tombait comme s'il ertl reçu un coup sur la tête.

Son bonheur consistait à n'avoir pas été tué, comme il était arrivé à un vieux brave qui avait fait les guerres de TEmpire et qui se consolait avec du cidre pur de la trahison de Bliicher. 11 déclarait souvent que ce soldat de l'ancien régime l'ennuyait, et, en 1834, il déclara que, pour montrer que le vieux de la jeune garde ne craignaitpas lesChouans, il lui ferait son affaire.

Le lii octobre, en effet, après avoir passé toute la soirée en nombreuse compagnie à pousser vingt veiTes de cidre à l'aide de vingt verres d'eau-de-vie de marc, notre brave se dirigea vers l'avenue. Une partie du village le suivait à distance. Le Chevalier Blanc était à son poste, son casque, sa lance, sa taille gigantesque se détachaient clairement sur le chemin, sous le couvert des ormes énormes qui gardaient encore leurs feuilles. Ils formaient berceau au-dessus de la tête du revenant.

, Notre grognard s'avance fort échauffé, mais le cœur ferme, le Chevalier l'attendait immobile. Arrivé à une dizaine de pas, il parut avoir quelque hésitation, il s'arrêta, enfonça son bonnet de coton sur les yeux et se lança sur l'ennemi.

Chacun ferma les paupières. On revit l'assaillant de l'autre côté du Chevalier sans que celui-ci eut daigné se déranger. Le soldat se retourna, releva son bonnet, et it tomba comme s'il eiHt été épouvanté de voir toujours immobile et ferme celui contre lequel il s'était jeté. Tous les spectateurs s'enfuirent. Le lendemain on se hasarda : le soldat était mort. Un médecin de Bayeux voulut dire qu'il avait succombéà une congestion causée par l'ivresse et l'eflroi. Mais il perdit la clientèle de cette partie du Bessin.

Depuis lors, il n'eût pas fait bon de dépenser quelque ironie au sujet de ce spectre. Il était passé à l'état de bienfaiteur rural : on avait remarqué que quand il ne paraissait pas, la saison était malsaine et les fois où on l'avait tourmenté,, il y avait eu des tempêtes. Le feu avait été mis chez des b

qui avaient montré du scepliciame, et on avait trouvé évanouis dan» les chemins creux des horcins (des gens du dehors, des étrangers) qui paraissaient disposés à se mêler des affaires du Chevalier.

Cet être mystérieux agaçait un peu mon ami, et il avait bien envie de le voir de près, mais comme il ne tenait pas à ce qu'on vint mettre le feu au château, il ne s'en était ouvert à personne.

Je n'avais jamais vu de revenant que dans les romans d'Anne Radclifle. On les avait un peu raillés; je me dis que si j'en pouvais rencontrer un de saine et belle tournure, je pourrais peut-être les remettre un peu h la mode. Cela nous changerait de Champdeury qui était boueux, et de Murger qui ne sentait pas toujours bon.

Nous décidâmes donc, mon ami et moi, que nous irions visiter ce gentilhomme, non pas avec un fusil comme l'écuyer, non pas avec un bâton comme l'ennemi des Chouans, mais avec de belles révérences et tous nos vœux pour la restauration du roi.

11 n'était pas facile de sortir du château sans bruit. Nous quittions bien le salon à dix heures, mais le colonel ne dormait que d'un œil, la marquise et ses filles prolongeaient assez tard la prière du soir et la lecture spirituelle. Avant tout, il fallait gagner Huguet de Sonef. C'était un vieux lancier de la garde dévoué à son colonel, mais qui ne savait rien refuser au fils de son colonel. C'était Huguet qui faisait la ronde chaque soir, fermait la porte et les volets.

Il consentit à grand'peine à notre escapade et à la

condition qu'il nous accompagnerait. Celait ennuyeux, mais il fallait en passer parla.

Nous voici dehors assez joyeux, un peu austères pourtant. Dame, on ne voit pas un revenant à chaque coin de bois, et celui-ci était certain. Huguet ne cessait de grogner. « Ça portera malheur! si c'était seulement pour risquer sa vie, lamienne et )a vôtre, à nous tous les deux, c'est le devoir des hommes ; mais ça portera malheur. La mort, c'est rien, mais ça portera malheur 1 «

Eniin nous approchâmes. Je ne dissimulerai pas que le cœur nous battait fort. Y avait-il de l'émoi ou de la curiosité? Je suis certain qu'il ne pouvait y avoir de peur. Il n'y avait aucun danger à courir, mais j'étais fort ému.

Nous arrivâmes au petit bois, il n'était pas encore exactement minuit. Huguet continuait son murmure de hibou.

— Quelle heure? demandai-je.

Constantin flt sonner sa montre douze coups.

— Allons.

Nous allâmes un peu vite. Nous sortons du bois et... point de guerrier.

Le lendemain, nous eûmes l'explication.

Le Chevalier Blanc avj(it bien existé, c'était une disposition particulière des rayons lumineux de la lune. Ils découpaient toutes les branches et plaquaient sur la terre une image toute blanche qui variait selon la pousse des arbres. On en avaitabattu trois, quelques jours auparavant, et la lune, au lien de dessiner un personnage, plaquait sur la terre un grand lac blanc.

— lOi —

C'est à Maisons, chez ces bons amis de Nellancourt, que j'eus ridée de la Fille au B/ue(, delà Heine Sauvage; chez ma sœur, dans le pays de Caux, que je pris lespaysages des A venlures d'amour d'un Diplomate, des Cousins de Normandie. Ces vacances n'étaient donc inutiles ni à mon intelligence ni à mon travail.

Puis je revenais à Paris retrouver Moland; nous n'avions pas la régularité d'employés de bureaux, mais nous avons travaillé avec intensité (ou/es /es matières An moyen âge pendant une vingtaine d'années, jusqu'en 1860 surtout. Après quoi, nous rayonnâmes, et le roman, le journalisme, la critique, l'histoire politique et enfin l'étude enragée de la Révolution m'arracha au cher moyen âge.

Mais comme il nous fut cher, comme nous songions peu à utiliser cette passion! C'était bien l'érudition pour l'amour de l'érudition. Quel malheur, disions-nous, qu'on ne puisse pas travailler, fût-ce seize heures par jour, sans se préoccuper d'autre chose. Nous rêvions qu'un messager céleste — ah! oui, il nous eût paru angélique — vint prendre nos essais si tendrement soignés, si chaleureusement pensés, si consciencieusement écrits et les portât là ofi il le fallait, nous épargnantles angoisses de chercher, de quêter, de mendier, de faire le pied de grue, d'avaler des couleuvres et de recevoir des camouflets. Comme tout cela nous paraissait possible et comme toute notre vie se passa à tâcher d'éviter le plus possible ces démarches!

Dieu, prenant en gré notre désintéressement et

en pitié notre délicatesse et notre timidité, nous évita les angoisses du début.

Nous avions « la vesture et la nourriture » comme disaient nos amis du quinzième siècle, de bonnes mères tendres et faibles, et pendant des années il nous fut permis de travailler pour l'amour du savoir, uniquement pour voir de nouveaux pays de l'intelligence, pour connaître de nouvelles idées, de nouvelles formes, de nouveaux poèmes, de nouveaux poètes et voir se développer devant notre imagination de nouveaux, plus larges et plus brillants horizons inlellectueis.

Pourquoi ne suis-je pas toujours resté dans cette quiétude bénédictine? Parce que c'est seulement dans la prime adolescence qu'on peut travailler pour son propre égoïsme, pour le propre bonheur de ses pensées.

Plus tard il faut travailler objectivement pour autrui, pour Dieu ou pour l'éloge. Plus tard la passion pour les uns, le devoir pour les autres; le ■ désir de plaire à quelqu'étre qu'on aime ou d'obéir aux gens sages, aux prudents conseils des confesseurs intelligents, font violence à la timidité, à l'amour-propre, au désintéressement, à la molle volonté.

J'avais abrité tous ces défauts — car malgré toute l'apparence noble de quelques-uns ce sont des défauts, et la paresse à se produire est aussi blâmable quoique moins blessante que la pai^sion de se montrer partout et toujours, et la marmolte ne vaut pas mieux que l'écureuil — j'avais donc abrité mes timidités derrière une thèse que le bon Rollin

m'avait souQlée. L'homme sage, dit-il, ne doit rien ofirir au public avant l'âge de trente ans,

Je n'attendis pas tout à fait jusque-là.

Nous étions, mon compagnon et moi, également passionnés pour l'ensemble du moyen âge, mais nous avions nos préférences pour tels gens, ou telle époque. Instinctivement, j'aimais mieux ce qui était plus romanesque, plus primesautier; lui ce qui était plus savant, plus grave.

Nous diflérions aussi sur la méthode à employer pour vulgariser le goût et les connaissances du moyen âge.

Je croyais qu'il valait mieux le prendre là où il finit; lui, là où il commence. Lui disait qu'il en serait plus frappant, moi plus agréable et que, pour le faire plus aisément comprendre par les gens d'aujourd'hui, il fallait débuter par montrer les points par où, touchant déjà au monde moderne, il touchait encore le moyen âge. Sur ce pont lesesprits nous suivraient plus aisémentque s'il fallait faire un saut immense par-dessus un abîme. Je voulais donc monterde Marot à la Chanson de Roland: lui, descendre des poèmes d'aventure à Ronsard.

Nous suivions chacun notre voie, mais sans nous quitter, nous côtoyant toujours, nous rencontrant fréquemment. II s'ensuivit que je connus plus tôt que lui le quinzième et le seizième siècle et lui plus tôt que moi le douzième et le treizième siècle. Ainsi, tandis qu'il allait plus souvent aux manuscrits de la Bibliothèque Royale, j'allais plus longtemps à l'Arsenal fort riche en ouvrages de la fin du moj'cn âge.

Puis l'Arsenal élait une aimable bibliothèque.

'Elle avait le tort d'être loin du quartier Saint-Sulpice où nous demeurions, mais c'était une bibliothèque de famille. On y connaissait presque tout le monde, et presque tout le monde y élait obligeant.

Il avait couru quelgues mauvais bruits sur elle et l'on nommait quelques personnages notables dont on disait qu'ils avaient fait leurs propres bibliothèques des meilleurs livres d'une grande Bibliothèque. Je suis convaincu qu'il y avait là de la calomnie. En tout cas, quand j'y fréquentai, tout y était débonnaire mais soigneux.

Je vois une lettre de Cousin, le bibliothécaire de la Ville de Paris, qui me porte à croire qu'on le fut trop parfois; mais elle met Thierry hors de cause. Je n'ai jamais connu de plus honnête homme. Son intégrité égalait son talent. J'envoie un bon sourire

' à la mémoire de ce galant homme qui, critique théâtral à VAssemblée Nationale et au Moniteur, puis directeur du Théâtre-Français laissa la réputation la plus intacte, mais la plus enviable. Je le vois encore, l'air doux, timide et réfléchi, la tête penchée en avant, la bonhomie un peu rustaude, le teint rouge comme un buveur de vin de Bourgogne, l'œil noir, paisible et profond, ayant la bonté candide de nous demander pardon de son passage et excuse à chacun de l'avoir frôlé, mais courtois avec son apparente gaucherie, fm avec sa bonhomie champêtre, ferme avec son allure timide et toujours probe de caractère comme élevé de talent; il fut dans cette république farouche de la

Cooiédie-Fraiiçaise un adminislrateur respecté comme il avait été un critique estimé.

Comme je ne reviendrai probablement plus à cette Bibliothèque de l'Arsenal, ni à celle de Sainte- Geneviève, je nommerai ici encore deux des conservateurs. Et d'abord celui de l'Arsenal. On l'appelait Veyssière. Comment était-il arrivé là? C'était un mystère; on le raillait fort à cause de sa bonhomie, de son obligeance empressée. Il n'avait rien d'un bureaucrate. On voyait à cette obligeance, à son absence de raideur, à son manque de Troideur et à son égale politesse, que ce n'était pas un " homme de la carrière >■,

Les jeunes archivistes par-dessus lesquels il avait passé commeune bombe disaient cent choses amusantes : ils prétendaient que c'était un bon bourgeois, il avait en elTet l'honnête, paisible, et cossue tournure d'un riche rentier de province, dont l'éducation avait été négligée et qui venait à la Bibliothèque de l'Arsenal pour apprendre à lire. J'ai toujours supposé que l'Arsenal avait été un peu pillé et qu'on avait voulu renforcer le clan des honnêtes bibliothécaires, comme Thierry et les autres, en nommant un conservateur qui fût indépendant, assez riche et dégagé de tout lien de camaraderie. Il avaitété nommé au temps où Falloux était ministre. On le soupçonnait d'être légitimiste et clérical, comme on dit aujourd'hui. Cela je le crois, et j'ai toujours cru que je devais à cela la bienveillante sympathie qu'il me montra. J'avais fait quelque honnête tapage, étant étudiant, je continuai de parler assez haut, et je n'y avais pas de

mérite. II n'y eut Jatnuis une ai parfaite liberté sociale que sous l'empire; même dans les milieux ofllciels, on ne faisaitpaslagrimace aux royalistes. Le courage avec lequel les catholiques avaient défendu la liberté d'enseignement, le désintéressement que les légitimistes avaient montré pendant la République, l'imbécile candeur avec laquelle ils s'étaient laissé jouer, les avaient rendus respectables. M. Veyssière avait donc pu apprendre aisément que je n'étais pas républicain, pouah! (inlerraède historique), ni orléaniste, ni impérialiste, bien que je réservasse mon mépris et l'intermède précédent aux seuls démocsocs. Quoi qu'il en soit, je lui dois un bon rang dans ma galerie de courtoisie. Eu même temps que la politesse, je constatai qu'il avait le génie de l'observation. 11 n'hésita pas à me confier les plus précieux volumes de la Bibliothèque, et me permit aussi de pouvoir les emporter chez moi à Paris et à la campagne. Je crois bien que je dois quelques cheveux blancs à la préoccupation que j'avais de veiller sur ces manuscrits et rarissimes volumes. Hais je n'aurai pas la cruauté de les reprocher à cet homme obligeant.

Je le perdis de vue quand je cessai de hanter l'Arsenal. J'eus l'ingratitude de ne pas m'informer de lui. A moins qu'il ne descende en ligne assez directe de Mathusalem, il a des chances de n'être plus de ce monde. C'est de grand cœur que je dis : « Dieu ait sa bonne âme », et, s'il a quelque descendant, je lui fais ma révérence.

L'autre était bibliothécaire à Sainte-Geneviève, et je n'ai jamais cessé de le voir. C'était un vieil-

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lard tout petit, tout menu, le plus vénérable et le plus savant des hommes. Hes enfants le nommaient monsieur le curé, tant il était mesuré, grave et doux. En elTet, il couronnait par la plus charmante piété les qualités fines et délicates de sa nature. Bien que, sensé et intelligent, il eût, avec un abord timide, une grande fermeté morale, cette finesse et cette délicatesse en avaient fait un homme irrésolu. Il avait des indignations de saint qui se terminaient en heurts de papillon. Le hasard des affaires lui avait donné, pendant un certain temps, la codirection d'un journal politique de Paris. On l'avait accouplé pour cette besogne avec un homme intelligent et insensé qui était une sorte de Machiavel de vitres cassées ; celui-ci ne voyait dans le journalisme que l'art de faire du bruit par les autres pour en attirer l'attention sur lui, et, comme jfi disais, la science de faire casser les vitres de ses ennemis par ses amis, afm de présider l'affaire, à titre de pacificateur important. Il avait été francmaçon, puis philosophe de la Bohème, puis Ronkiste. En ce moment, il était catholique. Il devait devenir gallican et Père de l'Eglise loysonnienne- Mais comme il avait été, entre temps, un homme de bonne volonté, et que, bien qu'insensé, il fût intelligent, je dois dire qu'il mourut dans la paix du Seigneur et se garda bien d'être enterré par le P. Hyacinthe. On devine les étranges scènes et de très haut comique que présentait ce bureau de journal entre un directeur timoré, qui n'eût pas voulu, par charité chrétienne, dire du mal d'un jacobin sans demander communication du casier

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judiciaire, et ce Jean Wallon. Celait le nom de notre journaliste Fracasse. Plus lard, quand il fut bibliothécaire, notre vieil et timide ami eut pour collègue un autre fou, mais celui-ci vraiment fou à enfermer, comme il. le fui, en efiet, quelques mois plus tard. 11 était brave, un homme de main, volontiers duelliste. Il avait, je ne sais pourquoi, une dent de maniaque contre son vénérable collègue, et comme ils étaient seuls dans un bureau où le public ne venait pas ou guère, il fallait un véritable héroïsme à celui-ci pour gagner chaque matin son poste. Il n'eût pas voulu se plaindre, de crainte de faire enfermer un homme qui n'était peut-être fou qu'aux quatre-vingt-diic-neuf centièmes. 11 se coulait en glissant jusqu'à sa place, et là, remparé par les gros in-folios de la Bibliothèque Sainte-Geneviève, il ne respirait pas, tremblant de rappeler sa présence à son terrible collègue.

Il se consolait lie tout dans la compagnie de Madame Elisabeth ; il avait été saisi, dès l'adolescence, par le charme incomparable de cette beauté morale. Celte délicatesse caressante ravissait ce délicat ; cette modestie, cette pureté, ce cœur attentif, sans cesse aux aguets de la tendresse, celte piété héroïque, sage et douce, celte innocence mêlée àla plus perspicace clairvoyance et ce dé vouement parfait sans l'aide de l'aveuglement, avaient captivé ce candide intelligent et pieux. Cet irrésolu s'attachait à cette âme ferme, comme s'il eût voulu lui rendre grâce de l'attachement qu'elle avait montré inébranlablement à Louis XVI, le frère en irré-

solution de notre savant. Peiiilunt quarante ans, il vécut sa vie intellectuelle auprès de Madame Elisabeth, recueillant tout, apprenant tout ce qui regardait son idole et ne lui faisant d'infidélité que pour apprendre le danois, par exemple, et autres choses aussi désordonnées. Ce qu'il a rassemblé en ces quarante années, on le devine. Mais comme son irrésolution et sa conscience grelottante le poursuivaient jusque dans les choses de l'intelligence, et qu'il était de ces esprits paresseux plus portés à amasser qu'à produire, il ne se trouvait jamais assez préparé, il ne savait pas suffisamment. Je le haranguais souvent, je le raillais, je le sermonnais. Il promettait toujours de commencer la rédaction de son livre, bientôt, le mois prochain, l'année prochaine. Il est mort sansavoir rien écrit, lé cher, saint et savant homme, me laissant un grand regret de voir toute cette érudition inutile, et, cette Vie de Madame Elisabeth, dont j'attendais des lumières nouvelles, perdue pour toujours.

Il m'a entraîné loin, mais j'ai été heureux de dire un mot de tendresse à la mémoire de l'excellent M. Mongin: j'espère que ceux qui l'ont connu le reconnaîtront.

Je continuai de travailler joyeusement à voir du pays littéraire.

Moland avait un oncle qui avait à mes yeux deux belles qualités : il préférait son neveu au reste de l'humanité et le vin de Bourgogne à tous les autres vins du monde. U avait une sacoche ronde et un bon cœur, homme d'ailleurs riant, loyal, ouvert, bon chrétien. U aida Moland à publier ses deux

livres de début : Saint Orner dans la Morêe, qui annonçait l'intelligence lumineuse, méthodique et le soin minutieux de l'érudition, des qualités qui ne sont pas les seules, mais qui donnent à tous ses travaux leur certificat d'origine. Après quoi il donna Peuple et Roi, épisode du règne de saint Louis, vivement et savamment traité, d'où ressortait clairement l'union intime du peuple de France à la royauté.

J'indique cela parce que c'était alors, entre 1830 et 1855, la préoccupation de nos esprits. Je continuai sans doute de battre les buissons. Pour ce moment, un moment court, j'avais abandonné toute idée romancière, et je donnais toute ma tendresse à la philosophie historique et littéraire.

J'ai là, dans un coin de mes cartons, deux liasses que je n'ai pas ouvertes depuis environ quarante ans. Mes autres essais ont été brûlés comme ils le mérilaient, non pas pour crime d'hérésie au moins, mais pour défaut de constitution. L'un de ces travaux est intitulé l'Hérédité ; afin d'émerveiller la jeunesse d'aujourd'hui, je dévoilerai que j'eus la sagesse de lire quelques Sommes de Saint-Thomas sur le péché oblique, de Regimiae principum, etc.

Dans cette dernière, je trouvai la conclusion : H De tout cela, dit le plus puissant, le plus sage, le plus illuminé des esprits humains, après avoir établi les vices et les qualités des diverses formes de gouvernement, de toul cela il résulte qu'il vaut mieux vivre en monarchie qu'en république. »

Celte conclusion, venant d'un si grand saint et

d'un si rare génie, me parut bonne pour répondre à tous les incidents de l'histoire. Je la rais dans mon esprit, comme dans ma conscience, et je l'y ai gardée, bien qu'elle ne soit pas une source d'honneur et de richesse.

L'autre travail était intitulé ; La femme chez les conteurs, il doit être impertinent et littéraire, parce que, si je connaissais bien les conteurs, je ne connaissais pas la femme.

Mais ce n'est pas dans un grenier, c'est dans la témérité qu'on est bien à vingt ans.

Laissons un moment l'ami Moland, qui est le Gdèle compagnon de ma vie entière, pour présenter le troisième de mes collaborateurs. 11 tient à ma mémoire par la double attache de l'intelligence et du cœur. Sympathie de l'esprit, sftectioa de l'àme, contraste des caractères, tout se rencontrait qui rend cordiale une collaboration littéraire; elle ne fut pourtant pas bien longue. Langté mourut en l'extrême de Tannée 186S.

Je revois peut-être trop co m plaisamment ces messieurs, à la claire lumière de la jeunesse; il me semble pourtant qu'il y a quelques traits minuscules, mais intéressants, de l'histoire anecdotique du second Empire.

Gomment avaîs-je connu Aylic Langlé? Je croîs bien que ce fut dans les bureaux de la Revue européenne que je le vis pour la première fois. Nous rencontrions là quelques jeunes hommes d'un esprit élégant et actif, fin ou ferme, que j'aimais ou que j'estimais ; parmi eux, Emile Perrin, qui n'était pas encore directeur du Théâtre-Français, mais qui

aTait été directeur de l'Opéra, et dont Tintelligenfe urbanité nous faisait oublier qu'il était un personnage, quand nous n'étions désireux que de le devenir; Ernest Michaux, qui, après s'être distingué comme directeur des colonies, a fini comme sénateur de la Guadeloupe ; le ^raid-maître queux, baron Brisse; Louis Giiauveau, qui avait le cœur d'un poète avec les aptitudes d'un grand économiste et que ce cœur de poète rendit fou; — de celui-là, je parlerai souvent, il était mon compatriote, ainsi que Cucheval-CIarigny, que nous trouverons plus tard; le baron de Chadenet, le plus courtois des sourds; Armand du Mesnil, le baron de Hontagnac Jules Richard, Edmond Joigny, le plus heureux des malheureux; Emile Chasies, dans la famille duquel je passai, à Varennes, les plus aimables journées de ma jeunesse; le baron de Watteville, que je n'ai jamais séparé de son frère dans mon esprit comme dans mon cœur, et qui fut le plus cher, le plus délicat et le plus aimé de mes amis.

Je crois qu'il y a en amitié le coup de foudre comme en amour. Aylic et moi, nous nous sentîmes attirés l'un vers l'autre.

II avait quelque peu, je croîs, sauvé la vie de M. Fould, ou, du moins, il avait empêché un cheval emporté de lui casser trop de côtes. Je ne suis pas sûr que ce ne fut pas cette aventure qui lui avait donné l'idée d'une comédie en trois actes et en vers : La Corde de ■pendu, qu'il venait de faire représenter au Théâtre-Français, au moment où je le connus. A vingt-cinq ans, c'était une bonne fortune, non pas de me connaître, on m'entend, mais

— llf. —

de protéger les côtes d'un ministre influent. On peut supposer d'ailleurs que le talent d'Aylic et M. Fould furent fort aidés par l'excellente situation dramatique qu'avait son père, Ferdinand Langlé- Sa parenté avec Eugène Sue et Romieu ne nuisit pas non plus h cette bonne fortune.

Un beau jour — la date de cet événement n'est pas assez notable pour'qu'il faille la rechercher laborieusement — il vint me trouver. J'avais publié dans le Correspondant et dans cette Revue européenne quelques romans et nouvelles qui l'avaient l'rappé. I) me le dit et il ajouta qu'Eugène Sue, son parent assez rapproché, comme je viens de le dire, lui avait légué une idée, un titre de roman et un traité avec la Presse. L'idée était vague, le titre était bon, le traité meilleur encore. La Presse était alors un des journaux les plus renommés, et un traité qui assurait la publication d'un roman en plusieurs centaines de feuilletons, c'était pour Aylic Langlé et pour moi In continuation de la bonne fortune. 1! m'assura, avec sa gentille urbanité, qu'il en voyait la marque surtout dans la chance qu'il avait eue de me rencontrer, car il se sentait incapable, disait-il, de faire l'œuvre à lui seul, et il pensait qu'à nous deux nous pourrions composer un illustre roman.

Le titre : Les Filles de Caïn, me plut. L'idée me parut grandiose et on reconnaîtra là la pente d'esprit d'Eugène Sue : il s'agissait d'indiquer dans quelques grands épisodes de l'histoire du monde la lutte des filles de Cam contre les fils d'Abel, la lutte des incarnations du vice, du mal moral, poli-

lique et social contre les représenlants de la vertu et du bien.

L'idée me plut donc, el j'acceptai. Seulement — il y a toujours un seulement — Aylic me conlia qu'avant de me connaître, on lui avait lancé dans les jambes un collaborateur qui était d'une très épaisse lourdeur, et qu'il l'avait consigné à la porte des Filles de Gain. Celui-ci, sachant que Langlé devait, à cause de sa situation ofiicielle — (il était chef du bureau de la presse au ministère de l'Intérieur) — redouter tout procès de presse, menaçait de faire grand tapage si on ne lui donnait beaucoup d'argent. Notre imagination avait besoin de tout son ressort pour essayer d'établir harmonieusement, de lancei: vivement et de faire puissamment mouvoir la gigantesque machine dont on nous montrait les très vagues contours. Je ne voulais pas empêtrer mon esprit soit dans l'exaspération que causaient les exigences de l'individu, soit dans les sottises qu'il avait pu commettre à propos des Filles de Caïn. Noos donnâmes douze cents francs à ce personnage — dont je n'ai pas voulu savoir le nom, ayant assez de gens à mépriser sans lui — à condition qu'il emporterait et détruirait tout ce qu'il avait pu écrire à ce sujet. Quelques semaines après, les murailles de Paris annonçaient ù la grande ville, en lettres formidables, que la Presse publierait prochainement les Filles de Caïn, par Charles d'Héricault et X. Ce n'était pas Charles d'Héricault, c'est cet X. qui faisait valoir l'affiche.

J'avais réclamd, étant moins occupé que Langlé et n'ayant en dehors du travail littéraire qu'une

— il8 -

correspondance politique de quinzaine avec l'empereur Haximilien — cela platt à rappeler malgré les douleurs que me causa son héroïque mort — et le grand vizir Aali-pacha, j'avais réclamé la plus grande partie de l'œuvre, — J'étais arrivé, du reste, à m'en enthousiasmer si bien que Gérusez, que je rencontrai chezLanglé, se moquait de moi. — J'en étais enfiévré et je l'eusse voulu faire tout entière. Aylic avait donc exigé que mou nom fût mis en vedette. Les fonctions que j'ai dites ne lui permettaient pas, eroyait-il, de mettre son nom dans un journal. Il attendait la mise en volume, et l'X marquait, marquait et gardaitsa place.

Roussy, qui était alors directeur de la Presse, pensa qu'on pouvait, en attendant, utiliser cette lettre de bonne composition. J'ai gardé le meilleur souvenir de ce petit homme fin, intelligent etcourlois. Mais il s'entendait en réclame. Quelques journaux annoncèrent donc que l'X en question n'était autre qu'Eugène Sue. Grand coup de fouet pour la curiosité. En ce temps-là. Mal hilde elles Mystères de Paris n'étaient pas complètement oubliés, et le Juif Errant n'était pas édenté et chenu comme aujourd'hui; Aylic, qui n'était pas pressé de jouir de sa gloire, acceptait ta chose doucement. Il assurait que je devais être plus fier d'avoir Eugène Sue pour collaborateur. Moi je répondais, avec une franchise danubienne qui le réjouissait, qu'Eugène Sue m'écrasait tandis qu'entre nous on ne savait pas lequel soutenait l'autre. Et je continuais d'argumenter in barbara : Si l'œuvre est bonne, pourquoi n'en aurions-nous pas la gloire? Si elle est

mauvaise, pourquoi en écraser la mémoire d'autrui? A vrai dire — et c'est le fond de tout — l'auteur du Juif Errant me paraissait de méchante compagnie. Bref, on sut bientôt qui était cet X, et qu'il ne revenait à Eugène Sue que l'idée fort vague que j'ai indiquée.

Où avions-nous trouvé des filles de Caïn? Nous

avions fait, à ce sujet, un raisonnement que nous

i n'aurions pas volontiers laissé traiter d'inepte.

[ 11 existe, disons-nous, un peuple dont l'origine

I est inconnue, qui a un caractère très tranché, très

! primesautier, où les femmes sont très belles et

sorcières, les hommes braves et voleurs. C'est un

peuple primitif et qui a traversé le masque très

accusé de sa^primUwUé. 11 est répandu partout et

ne se mêle nulle part avec les peuples qu'il hante.

Ce sont les zingari, les zingyni, les gypsies, les

tziganes, les bohémiens. Voilà la race de Caïn.

Nous voici donc lisant maint livre en diverses langues sur les descendants de Caïn et interrogeant des gens qui prétendaient les avoir fréquentés dans les Pyrénées. Mais il devait y avoir quelque auteur fl*ançais ayant étudié celte intéressante peuplade, u Sans doute, me dit Armand du Mcsnil, c'est Rataillard. »

.Nous voici donc à la poursuite de Rataillard. Il était peu trouvable. Je me désespérai (je dis ^'e, car, dans la collaboration, c'est moi qui représentais volontiers le désespoir). Un jour — jour heureux — un jour d'été, j'étais aux bains Vigier, en caleçon; j'entends un monsieur costumé de môme, criant à un autre qui piquait une tête : « Eh, Rataillard! »

Je pique une tête dans le sillon. En remontant sur l'eau, je me trouve nez à nez avec un jeune homme qui avait fait le même voyage, — Monsieur Rataillard, je crois? Voudriez-vous bien me renseigner sur les Bohémiens? il n'y a que vous...

— Monsieur, répondit-il, en se mettant sur le dos, soyez béni. J'ai publié un livre là-dessus. On en a vendu dix exemplaires, les dix acheteurs sont des parents dévoués. Il y a cinq ans de cela. Je commençais à craindre que cette question n'intéressât pas le public.

Nous voici donc â la besogne, courantdu paradis terrestre au faubourg de Belleville, traversant l'Italie, fondant la république de Venise, visitant la Hongrie, nous arrêtant longuement en Irlande, revenant sans cesse à Paris, peignant les mœurs dn temps de Louis-Philippe, découpant en morceaux dramatiques la révolution de 1848 et nous préparant à partir pour l'Australie, mettant en scène toutes les classes de la société de tous les pays, les plus adorables et les plus diaboliques filles de Bohême que nous avions pu rêver. Que d'études accessoires il fallut! J'en puis jurer par Rataillard, et j'ai là sous les yeux les notes qu'il me donna sur les Bohémiens, — que de discussions, que d'heures passées ensemble, que de lettres, que de pensées échangées !

La publication du roman se poursuivait haud inghriose. \h'. l'excellent Roussyl L'œuvre était liévreuse, très tendue, ardente, violemment dramatique. On pense bien de nous qu'elle était honnête et faite par les honnêtes gens. Mais nos Filles

de Gain ne pouvaient être constamment vêtues de fleurs d'oranger.

Comme d'autre part cela était vivant, emporté, haut en couleur, l'excellent Roussy était perplexe. Que de traits il nous demanda, en soupirant, de biffer, que d'eflets dramatiques à atténuer, que de couleurs à éteindre! J'enrageais parfois. Mais il prétendait qu'il y avait à la Presse quelques lecteurs obtus et que c'étaient ceux-ci qui l'assommaient de réclamations saugrenues, mais obligatoires, car ce sonteux, disait-il, qui représentent les abonnés solides. Aylic, plus sceptique et moins enthousiaste, acceptait tout cela benoîtement. En compensation, nous eûmes de jolies fleurettes d'éioge. 11 en est resté deux très fraîches dans l'herbier de maJierté littéraire.

Un homme peu consciencieux — il n'aura pas notfe estime — qui préparait un Guide en Mande, vint nous demander la permission de copier la description que nous donnions de la curieuse vallée de Glendalough, et des ruines illustres des Sept Villes. Sans avoir visité ce glorieux pays, nous le décrivions avec plus de fidélité qu'il n'eût pu le faire, lui qui en revenait, disait-il. Peut-être n'y avait-il pas été plus que nous, qui laissâmes dire — med culpâ — que. nous avions poussé la conscience romancière jusqu'à aller boire dans le Bol du diable et Jioas asseoir dans la Chaise de saint Patrick.

Au vrai, je vivais en ce moment au milieu d'amis irlandais, et ils me donnèrent dans leur conversation le ton et la couleur locale J'avais à Dublin un

ami qui était rédacteur littéraire du principal journal catholique de l'Irlande; il m'avait donné maints renseignements, et un jour du mois de mars 1863, au moment même où noua travaillions à ces Filles de Caïn, il m'écrivait — je traduis : « Je vous demande, mon cher ami, l'autorisation de vous présenter John Savage, notre grand poète, car bien qu'il soit naturalisé Américain, il est toujours Irlandais ; et même je vous déclare qu'il est le chef des Fénians d'Amérique. Il est de plus consul des Etats-Unis en Angleterre, c'est à ce sujet qu'il vous demandera un grand service, et vous verrez un vrai type irlandais. »

Un chef de Fénians, agent diplomatique en Angleterre! Je savais comme tout le monde que Fénians est le nom donné à une Société secrète formidable, dont le but est de faire au gouvernement britannique une guerre à mort. Mon imagination rôda autour de ce personnage, puis elle trotta, finalement elle prit le galop, et je dévalisai tous les mélodrames alin d'y trouver un masque assez farouche pour me représenter John Savage.

Dix jours après cette lettre, on annonça chez moi John Savage.

Jeus un léger frémissement. Je me le rappelle fort bien, c'était une belle journée de printemps. Je vis entrer, encadré dans un rayon de soleil, le plus gracieux petit homme qu'on puisse rêver. Rien d'américain, pas môme d'anglais, nulle raideur; un jeune homme leste, souple, aisé, ayant évidemment du bon monde; une jolie figure rondelette, des yeux d'un bleu clair, doux, presque

candides! Rien ne détonnait, ni les lèvres, ni les oreilles, ni les pieds. Par exemple, il était rouge de teint comme s'il avait été peint par un fort coloriste.

11 se précipita vers moi comme un frère qui revient d'un long voyage, et il me pressa les mains avec une affabilité si énergique que je lui rendis son serrement avec vigueur; il ne fallait pas que les nerfs de la France royale fussent battus par les muscles de la libre Amérique.

Après nous être un peu secoué les doigts, nous causâmes. Notre conversation était animée de sympathiques intentions et de beaucoup de gestes. Mais c'était ce qu'on peut appeler une conversation à trois; il y avait de larges lacunes dans sa connaissance de la langue française comme dans ma connaissance de la langue anglaise. Toutefois avec beaucoup de gestes, comme je disais, de grimaces, de sourires et de clignements d'yeux, de bonne volonté, de contorsions étonnantes, au bout de quelques jours nous arrivâmes à nous entendre.

Il me communiqua quelques volumes de poésie.

Je n'étais pas assez savant pour en goûter le charme. Je vis qu'il y avait beaucoup d'épées, beaucoup plus encore de herpès ; c'était un torrent de lyrisme, un flot d'enthousiasme, un mouvement entraînant. La haine y exultait dans sa puissance et le patriotisme dans sa tendresse. On y montrait le poing à la perGde Albion avec un élan si sincère et si noble que j'en étais touché profondément.

Il affirmait qu'il avait été nommé consul des Ëtats-Unis en Angleterre. C'était un bon tour que

frère Jonalhan avait voulu jouer à sa vieille mère en lui envoyant un ennemi sous la protection du drapeau diplomatique. Mais la vénérable dameavail flairé le sac à malices et avait refusé Vexequalur.

Savage occupait ses loisirs àescarmoucher dans le voisinage. C'est pour cela qu'il venait me demander un conseil et un service.

Il élait réellement passionné pour la France, si passionné qu'il y trouvait tout beau, même les ivrognes qui, à son sens, tombaient dans le ruisseau avec des grâces inconnues à la race saxonne.

Il avait basé sur cette admiration une tiiéorie large, ingénieuse et saugrenue. Pour lui il n'y avait de race vraiment civilisée que la race celtique- 11 s'agissait dégrouper toutes les parties éparses de cette race : la France, l'Irlande, certaines portions de la Belgique, du pays de Galles, de l'Ecosse, de la Suisse, de l'Italie, de l'Kspagne, de l'Amérique, d'autres encore qu'il avait cru retrouver. De tous ces tronçons, on formerait un faisceau qui civiliserait peu à peu les fragments des nationalités qui se trouveraient enclos dans cette masse celtique

On aurait ainsi l'aristocratie de l'humanité. La France serait la fille aînée de cette famille.

Je profitai des lacunes de notre conversation pour lui dissimuler les ténèbres dont ce projet me paraissait recouvert.

Il avait une idée politique plus pratique pour le développement de laquelle il avait besoin d'une entrevue avec l'Empereur, et c'est pour cela qu'il me demandait mon aide.

Il tombait mal; toutefois, je l'ai dit, à cette date la légitimité ne faisait guère d'opposition. Napoléon n'avait pas encore inité complètement contre lui tes catholiques, et, sauf les libéraux déterminés des partis orléaniste et républicain, personne ne bataillait vivement. Je fis connaître Savage à Aylic Langlé, et par lui il arriva jusqu'à Rouher.

il m'assura qu'il avait vu l'Empereur, je n'en suis pas sûr. Je crois qu'il avait seulement causé avec Rouber. Les idées échangées, je ne voulais pas les connaître, cela me paraissait indélicat; mais il poussait l'indiscrétion jusqu'à la violence. Il voulut absolument m'apprendre qu'il avait offert, en cas de guerre avec l'Angleterre, le soulèvement de toute l'Irlande, une diversion sérieuse en Amérique où le parti irlandais se faisait fort de neutraliser toute sympathie pour la Grande-Bretagne. L'Empereur, assurait-il, lui avait répondu qu'il n'élait pas question en oe moment d'une lutte avec notre voisine, mais que cela était toujours possible; qu'on prenait bonne note de ses offres de service, et qu'on le priait de préciser.

Comme, en somme, c'était une personnalité fort curieuse, comme le chef du fénianisme était bon à présenter aux gens d'esprit et qu'il ne demandait pas mieux que de s'exhiber, j'engageai, outre Aylic, nombre de mes amis à déjeuner avec lui. Il était vraiment homme de bonne compagnie, délicat, vif; et le mélange qui était en lui de préjugés démocratiques et de naïf respect pour la noblesse était fort intéressant à observer.

Le déjeuner fut d'une longueur qu'il est inutile

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de préciser. Savage était devenu resplendissant de couleur incarnadine. Nous le priâmes déchanter. U avait une belle voix martiale el franche. Il ne se fit pas prier. 11 chanlapendant deux heures, en nous suppliant de répéter avec lui les refrains. C'étaient des chants de guerre contre la perfide Albion. Un des nôtres, aujourd'hui conseiller d'Ëtat, les chantait avec frénésie. 11 est clair qu'il ignorait totalement la langue anglaise.

Beaucoup d'entre nous n'étaient pas plus savants, etcette douzaine de gens, gais maiscalmes, chantant des airs qu'ils ne connaissaient pas sur des paroles qu'ils ne comprenaient pas, avec une prononciation insensée, formaient un concert qui eût tué net, du même coup, un professeur de musique et un professeur d'anglais. Mais vraiment ce diable de petit homme était si ardent, ses gestes étaient si enlevants et si expressément haineux que nous eussions volontiers opéré la fameuse descente en Angleterre qui doit apporter, avec le salut de l'Irlande, la paix au monde.

Savage ne dissimulait pas que ses poèmes eussent eu beaucoup plus de puissance s'il avait pu les chanter avec la harpe de Cara; mais comme la dernière corde de cette harpe avait été brisée au septième siècle, on s'en passa. Il la remplaçait par des coups de talon qui mettaient mes voisins en émoi et par des coups de poing sur la table qui firent trembler ma vaisselle. Je crois bien que beaucoup de verres ne se relevèrent pas.

Quand il partit, il m'embrassa en pleurant et en me jurant une amitié étemelle. !1 ne me dissimula

pas que ce qui lui avait plu en moi, c'était la discrétion. Je lui répondis avec une louable franchise que je lui croyais un profond mépris pour ce défaut. Il ne sourit pas et continua en me disant qu'il avait été frappé du soin avec lequel je m'étais gardé de lui parler du fénianisme. Il voulait me remercier en m'instruisant et il déborda d'indiscrétion et de révélations.

Il était, en effet, le chef des Fénians, mais un chef discuté parce qu'il y avait deux partis. Us étaient d'accord pour faire une guerre implacable à l'Angleterre. On différait sur les moyens. Lui représentait le parti parlementaire, il voulait créer dans les États-Unis un parti assez important pour activer l'antagonisme naturel des Américains contre les Anglais, pour faire voter des lois qui ruinassent le commerce britannique, etc.

Il y avait un progrès dans ce sens, mais un progrès très lent, dont ne se contentait pas aisément le caractère irlandais. Un groupe plus ardent prétendait essayer des moyens plus actifs, plus directs, plus farouches. Il voulait l'état de guerre violent et incessant.

Ce parti avait pour lui l'avenir. Il était arrêté encore, non par le manque d'argent, mais par le défaut de moyens mécaniques. Il cherchait quelque machine redoutable, quelque agent chimique puissant; le jour où on l'aurait trouvé, les hommes de main l'emporteraient vraisemblablement sur les hommes politiques.

Il ne blâmait pas ces moyens violents, ni comme homme, ni comme chrétien. Je protestai et je fis

avancer contre les Sociétés secrètes, contre les assassinats, contre les incendies, tout ce que je pus trouver de prose anglaise dans mon arsenal, d'ailleurs fort restreint, comme je l'ai dit.

Il me répondit tranquillement que c'était la guerre; que si les opprimés n'avaient pas le droit de combattre la force violente par la ruse, ils seraient toujours opprimés; que l'emploi d'engins puissants contre les plus redoutables lyraus qui aient jamais existé, n'est pas plus criminel que l'emploi de la poudre contre des sauvages qui n'ont que des flèches.

11 ajouta, ce qui me frappa, qu'il connaissait assez le génie de l'Angleterre pour pouvoir prédire que, le jour où l'Angleterre trouverait utile d'employer une poudre 'nouvelle, si effrayants qu'en puissent être les effets, contre ses ennemis, même contre les sauvages les plus désarmés, elle n'hésiterait pas.

Je continuai de protester. Nous n'en fâmespas moins amis.

A la longue, nosrelationsdevînrent plus vagues. Pourtant, je vis bien qu'il ne m'avait pas oublié. Il mourut il ya peu d'années, non sans avoir recommandé à M"" Savage de m'envoyer les éloges funèbres que l'on ferait sur lui. Je reçus un ballot de journaux d'où il résultait qu'il était le plus grand poète de l'univers et le plus illustre citoyen que les États-Unis eussent connus après Washington,

J'ignore s'il utiliserait aujourd'hui la dynamite. J'espère que non, parce qu'il était sincèrement papiste, et il est resté dans mon souvenir comme

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un vaillant enfant de cette Irlande que tout cœur catholique aime, parce que, malgré des siècles de persécution, elle est restée toujours vaillamment catholique.

Je laisse à penser comme la société de cet original mit DOS imaf^inations en fièvre et quel aperçu elle nous donnait du caractère irlandais.

Un personnage politique notable se Joignit à ce guide léger pour nous pousser en orgueil. C'était un des députés chargés par l'Assemblée Nationale de faire l'enquête sur les journées de juin 1848.

11 nous envoya dire qu'il admirait l'extrême lidélité avec laquelle nous avions rendu tout, les hommes, les incidents, les lieux, et que l'enquête ofllcielle ne lui avait rien donné de plus que ce que nous avions décrit et dépeint.

— Vous vous rappelez, mon cher Watteville, tes bonnes matinées que nous avons passées à faire notre enquête historique et artistique dans les faubourgs.

Bien des circonstances, hélas! nous empêchèrent de mettre ce chef-d'œuvre en volume. J'attends avec impatience, pour la mémoire d'Aylic comme pour ma propre gloire, que le goût du public revienne à ces drames gigantesques, à ces séries qui esquissent toute une société. Maintenant on aime mieux peindre un trognon de chou, les jupes^ d'une gardeuse de dindons, — à la ville, à la campagne — les curiosités des ulcères et la poésie de l'anatomie. Sijene pensais àH. Josse, j'écumerais. Mais je pense à M. Josse. Puis, pour tout dire, nous étions encore fort jeunes, et l'idée de nous borner

nenousvenaitpas; avec ce seut roman, on en ferait bien cinq bons.

On devine quelle intimité dut mettre entre nous cette collaboration de plusieurs années et qui ne se borne pas aux Filles de Caîn. Je pus ainsi connaître et goûter les qualités intellectuelles de Langlé, l'élégante souplesse de sou esprit, sa bonne humeur, sa riante camaraderie, ce cœur ouvert et bon qui aimait à se recouvrir d'un voile bien léger, et bien transparent d'ironie. II avait surtout le respect, non pas précisément du bien, mais du très bien ; un véritable entraînement vers les gens sincères et désintéressés. 11 était heureux de n'avoir pas à se méfier. Non qu'il manquât d'une sorte de diplomatie aisée, voltigeante, une diplomatie de vaudevilliste, si je puis dire; mais il ne méprisait pas instinctivement l'humanité, et, connaissant l'eirervescence naturelle de son esprit, il se trouvait joyeux et rajeuni en honnête compagnie. Il pratiquait, sans effort, celle tolérance des opinions d" autrui, qui, pour le bien ou pour le mal, fut le caractère parliculier de la jeunesse du second Empire.

Nous avions la plus entière confiance l'un dans l'aulre. C'est ce qui explique l'intimité entre deux hommes d'opinions politiques si différentes. 11 comprenait fort bien les joies que ma curiosité rencontrait dans les bureaux de la Direction de la Presse, dont il était devenu le directeur — grande autorité et puissante charge en ce temps d'absolutisme légal — mais il savait, sans avoir jamais cru devoir me demander la moindre discrétion,

' —laïque cette curiosité était purement intellectuelle. Je vis là bien des dessous de l'Administration impériale, et je me faisais un devoir scrupuleux d'en oublier vite les détails.

Toutefois ii m'est bien difiicile de ne pas sourire de mépris en voyant le masque que portent aujourd'hui de notables personnages dont on me fit lire alors les efTusions impérialistes.

Ce bureau de la Presse était une bourriche de gens de lettres. Mais là même où se tissaient les fils les plus délicats de l'Administration impériale, il n'y avait ni espions, ni espionnés, ni délateurs, ni basse défiance; et je crois que Jules de Saint-Félix, Octave Féré, et le bon petit William Hughes, pour ne point parler d'autres, ne s'enrouaient pas à crier : « Vive l'Empereur! »

Je passai là de fort bonnes heures. Langlé comprenait fort bien que je défendisse les journalistes de mon opinion. 11 avait une tendresse instinctive pour les gens de lettres et de gazette. Un matin — ^ c'est un souvenir que je veux choisir entre ceux qui l'honorent — je le vis soucieux,

— Qu'avez-vous? Madame Langlé est-elle plus souffrante? Alix est-elle indisposée?

— Non, tout va bien dans le nid, mais Je suis ennuyé, é, é, dit-il en chantonnant comme il aimait à le faire pour dissimuler une forte préoccupation. On va supprimer la Gazelle de France, et ça m'ennuie que cela arrive : Aylico régnante. Tenez, vous voilà rouge, vous aussi, et vous me regardez avec des yeux féroces. Mais elle a déjà eu deux avertissements et on a décidé hier, en conseil, de lui en

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donner un troisième, «jui est accompagné de suppression. Ce Janicot est enragé!

— Enragé, répliquai-je en souriant, cela se Iraduit par brave, hors du bureau de la Presse et, à l'Académie, cela se traduit par héroïque puisqu'il s'agit d'affronter la mort.

— Eh ! parbleu, vous tombez bien; je suis aussi agacé que vous. Que vont dire vos amis du faubourg Saint-Germain?

— Ils disent que vous êtes des tyrans et ils ont tort. Ils vont dire que vous êtes des sauvages. Beaucoup de gens lettrés et moi, sauf le respect que je vous dois et l'amitié que j'ai, vous le savez, pour vous et pour beaucoup des vôtres, nous dirons que vous êtes des imbéciles.

■ — Voilà un effet! Voyons ça, dit Aylic en souriant.

— Que vous supprimieï VOpinion Nationale^ la liberté hurlera, mais ce sera un bienfait pour la littérature française. 11 y aura quelques Piémontais qui gémiront, et ils ne tarderont pas à se consoler en pensant que c'est autant d'économisé pour leurs fonds secrets.

Mais la Gazelle de France est leplus ancien journal de la création. Ce n'est pas seulement un journal français, c'est un journal européen. Si vous le supprimez, c'est un cri universel. Tout ce qui en Europe et en Amérique déteste l'Empire — et cela fait une jolie petite armée — va profiler de la chose pour crier que la France retourne à la barbarie et que la tyrannie impériale, loin de l'adoucir, sort des voies de la civilisation.

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— Ma foi, vous avez raison. Gentilhomme catholique — c'était le Ulre d'un de mes romans, et dans ses moments d'hilarité, il aimait à me l'appliquer — cela touchera l'empereur el surtout l'impératrice, il faut que je le lui fasse dire personnellement.

— Voulez-vous, dis-je, me permettre de faire avertir M. Janicot?

— Parbleu !

Et la Gazette ne fut pas supprimée.

Une autre fois, dès l'aube, le voici chez moi. Je fus effrayé. C'était l'homme le moins matinal qui fût.

— Ne vous dérangez pas (j'étais encore couché), connaissez-vousBriormeî

— Brionne ! Jamais de la vie !

— Ah! c'était bien la peine de vous réveiller! Voici ce qui nous arrive. Ce Brionne a envoyée l'empereur un mémoire flattant les tendances les plus enracinées en Sa Majesté, qui est très préoccupée du peuple et qui est au fond socialiste. Ce mémoire expose les bases d'une union du socialisme et de l'empire, de façon à créer une démocratie impériale. Il est très bien fait.

L'empereur en est très frappé. Il voit le moyen de reconquérir sa popularité. lien a parlé à Rouher avec ce qu'en tout autre on appellerait de l'enthousiasme. Rouher, fort ennuyé, ne trouve qu'une solution. Il faut démolir le Brionne. Il m'a fait appeler ce matin et me charge de savoir ce que c'est que cet étre-là. Vous connaissez mieux que moi les gens de lettres et les journalistes de l'opposition. J'ai cru que vous pourriez me renseigner.

Voulez-vous me rendre le service de me dire ce que c'est au fond que ce bavard-là?

— Ma foi, ni moi, ni mes amis ne connaissons le genre Brionne. C'est un orateur de réunions publiques, un journaliste des bas-fonda républicains. A'escio vos. Je ne hanLe pas ces lieux mal odorants. .le vous trouve candide de venir réveiller un honnête homme avant 1'^ ngelus pour lui demander des renseignements sur Brionne. C'estâ la préfecture de police qu'il faut s'adresser.

Il fit un bond.

— Gentilhomme catholique, me dit-il en m"embrassant, vous êtes un homme de génieiN

Et Brionne fut coulé. Je ne veux pas dire que le personnage eût des relations particulières avec ia police, mais elle devait être renseignée sur un homme aussi bruyant.

Je m'attarde en chemin. J'hésite à arriver au lit de mort de mon pauvre ami.

Il avait fait représenter avec succès deux comédies : Un homme de rien et la Jeunesse de Mirabeau; publié un roman, La Toile d'araignée. 11 avait été pendant l'été de 1869 nommé préfet de la Meuse. C'était un grand département. Il n'étaitpas fait pour les menus détails. Mais il voulait exercer son métier de préfet aisément, élégamment, lestement, et comme il était fort intelligent, il savait qu'il n'y serait élégant qu'en le connaissant bien. J'étais à la campagne quand il fut nommé et il m'écrivait quelque temps après, qu'il était fort las, à cause du grand travail qu'il s'imposait depuis plusieurs mois pour connaître à fond l'art préfectoral en général et la

Meuse en particulier. A mon étonnement, la lettre était mélancolique et attendrie.

Quand je revins à Paris aux envîfMis de Noël de cette année i869, je reçus un mot de lui.

— J'arrive, je ne puis aller vous demander à déjeuner. J'ai mille choses à faire. Voulez-vous venir chez Durand me demander? Nous déjeunerons ensemble.

Après le déjeuner, nous nous promenâmes pendant des heures dans le passage Choiseul. Il ne savait pas être exact, c'était son défaut, et c'était en voulant apprendre l'exactitude qu'il s'était si fort fatigué. Je lui rappelais de temps à autre les mille choses qu'il avait à faire et qui l'avaient empêché de venir jusqu'à la rue de Rennes.

— Laissez-moi tranquille. Je suis heureux, je suis détendu, et vous voulez me rejeter dans la Meuse.

Nous prîmes rendez-vous pour le surlendemain. Ce surlendemain, je reçus ces mots : « Si vous voulez voir encore Aylic, hâtez-vous, il est à la mort. i>

Je courus, II était logé sur le boulevard, chez son frère Fernand.

La chambre était pleine d'hommes graves. Je vis là M. de La Valette, M. de Forcade, M. Rouher, je crois M. de Saint-Paul, et beaucoup d'autres gens de cette valeur.

Dès laported'entrécj'entendisl'und'eux, disant à mi-voix : « En tout cas il est fini. »

Je m'approchai du lit où il était étendu, les yeux clos, la respiration haletante. II avait eu une attaque

d'apoplexie. Toutefois il reprenait quelque peu connaissance. Je lui pris la main.

— Tu ne reconnais pas d'H<5rica«lt? lui dit l'excellent Théo Dubois, son beau-frère.

— D'Héricault, répondit-il d'une voix dont la force m'étonna.ah '■ oui, le Gentilhomme catholique.

Ce fut le dernier mot qu'il m'adressa, et je le garde dans mon cœur.

11 nous faut retourner loin en arrière pour retrouver l'année 1850 et le temps où je cherchais encore ma voie dans les éludes sur le moyen &ge.

Enfin, ce n'est pas Malherbe qui vint, ce fut Roger de Collerye.

Qu'est-ce qui attira mon attention sur ce poète de l'extrême moyen âge?

Hais c'est d'abord cela, cette posture curieuse dans l'histoire littéraire, entre les influences d'une puissante littérature qui meurt et les conseils d'une littérature non moins puissante qui sort du berceau.

Puis ce prototype du personnage légendaire qui est venu jusqu'à nous. Ce Roger Bontemps baptisé de son nom de Roger, ce vieux type du Rontemps, cher aux escoliers, à tous les basochiens, à tous les couleurs ironistes comme à tous les Sans-soucis du moyen âge, qui en résume le type et qui fut, comme je le dis, Roger Bontemps, ce personnage et ses œuvres dont il ne restait plus qu'un seul exemplaire m'a paru bon à être sauvé de l'oubli, propre à fournir une étude morale et littéraire, et je passai par-dessus les ignorances de quelquesunes de ses pièces, dans une édition du reste destinée non au public mats aux érudits.

Je pensais qu'il était de bon enseignement de montrer dans sa vérité cette période de l'histoire littéraire et morale de la vieille France. Ce Roger Bonlemps me plut-il pour sa personne comme pour son habillement intellectuel, pour son nez rubicond comme pour ses entours, pour sa gaieté suivie de tant d'angoisses et ses faiblesses finissant en de sincères, attendrissants et pieux remords? C'est cela, oui.

Sainte-Beuve m'accusait, en un de ses jours d'aigreur qu'il se permettait trop souvent, d'être « le vertueux défenseur du trône et de l'autel m. Il y mettait en son temps, je devine pourquoi, de l'dcre méchanceté. Je répondis avec quelque impatience et comme il me reprochait l'attention que je donnais à cette école de la fin du moyen âge — il oubliait Charles d'Orléans, Villon, Marot, pour se rappeler uniquement René d'Anjou, Christine de Pise, Eustache des Champs, Coquillard, Collerye — après quelques vives répliques, je lui dis : — Il n'y a pas de trône dans Roger de Collerye.

— C'est, me répondil-il, qiie le moyen âge en est plein, et dans Collerye il y a un autel.

C'est vrai. Il est certain que l'étude de la littérature du moyen âge, même avec ses grossièretés, développe la connaissance, l'amour et le respect de la société catholique et monarchique, et il est vrai aussi qu'il y a dans l'œuvre et la vie de Collerye avec ses vices et leur pénitente conclusion un bon exemple.

Certes, parmi ceux qui étudiaient alors passionnément le temps passé, il y en avait beaucoup qui

cherchaient surtout le savoir, la connaissance et l'enseignement de choses belles, intéressantes, originales, nationales et à peu près inconnues; d'autres qui suivaient simplement une carrière littéraire que le hasard, ou un instinct, une personne leur avait lancée.

Ceux d'entre nous qui voyaient dans leurfi éludes un but facile, bien déterminé, bien préparé, pour l'employer à la défense de cette société catholique, ceux-ci se disaient que leur premier devoir pour avoir quelque crédit, autorité, renommée et pour lutter contre les ennemis déclarés ou sournois de leurs croyances, c'était d'être aussi savants qu'eux et de prouver qu'ils l'étaient. Ils n'étaient pas des moines, point austères, hélas! non, point saints, hélas! comme il s'en fallait! Us étaient des hommes mondains avec une pensée apostolique. Le règne des iconoclastes, des huguenots, des jansénistes était passé. Ils savaient que c'était l'Église qui avait sauvé la littérature antique, parfois plus cynique et toujours plus corruptrice que ces grossières compositions de Fathaux. Ils savaient que c'était l'Église qui avait protégé !a Renaissance, bien souvent pa'ienne aussi, et bien des œuvres grossières, pour ne pas dire plus, se montrent sur les murs extérieurs des vieilles églises.

Le catholicisme ne voulait pas que ces défenseurs fussent imbéciles et ignares, et ses enfants les plus dévoués furent les partisans de la civilisation; la charge de brûleur dans la bibliothèque d'Alexandrie n'eût jamais été la sienne, elle ne disait pas : V Brûlez tout, il y a assez de bibles et nous n'avons

pas besoin d'autres livres », elle ne pouvait donc nous en vouloir d'aimer les livres, de les étudier, de hanter les bibliothèques, d'en former une à nous, aussi complète que possible afin qu'elle pût nous servir quand nous ne pourrions plus hanter les dépôts publics dont elle ne demandait pas, encore une fois, l'incendie.

Je dois ajouter à toutes les raisons qui attirèrent mon attention sur ce poète bohème du seizième siècle que j"avais rencontré Murger et ses compagnons de Bohème, que je commençais à les connaître comme je vais bientôt le dire longuement, et que la comparaison entre ces deux enfants perdus des deux écoles, de deux périodes si différentes, s'imposait sans doute à mon imagination sans que j'en eusse bien conscience.

Enfin, nous débutions du mieux que nous pouvions el nous revêtissions, de tous les habits les plus décemment brillants et attirants les idées que nous ne pouvions encore que timidement lancer dans le monde.

Je pense que le farouche Buloz m'eût montré la porte, de son œil sauvagement blanchâtre, si je lui avais apporté une homélie.

Le Correspondant lui-même m'aurait remis aux calendes babyloniennes où je serais encore.

Buloz eut déjà quelque mal à ne pas grogner sur mon enthousiasme pour la pénitence du bon Roger Bontemps. Mais il était au moment où, avec une merveilleuse lucidité, il constatait que les républicains de 1848 avaient blessé cruellement le voltairianisme, et quoiqu'il eût lui-même la foi du

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