‹ Souvenirs et portraits: Œuvres posthumesChapitre 7 sur 11 · HO · texte numérisé non relu

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charbonnier à rebonrs, quoiqu'il attachât un prix énorme à l'opinion de trois avoués et de deux avocats savoyards qui étaient libéraux comme des sols, il sentit que s'il voulait sauver la Revue d'un nouvel appel de fonds, il fallait pencher sans retard du côté des conservateurs et faire appel non seulement à M. de Broglie qui était de la famille de la Revue, maisàMontalembertetàVeuillot, qui étaient ses ennemis.

LE DÉBUT. — A LA « BEVUE ". — L'ACADÉNIE

Me voici donc avec mon Roger de CoUenje, bien étudié, lui et le petit clan littéraire qui frétillait à Troyes, comme aussi dans la plupart des bonnes villes provinciales de la fin du moyen âge. L'amour du savoir, de la rhétorique et des Muses s'était développé dans la bourgeoisie, dans le monde clérical, à l'ombre des Universités, des écoles, à l'aide des corporations, surtout sous la protection des abbayes, où l'on trouvait l'activité de l'esprit, des Mécènes et des demi-sinécures.

Mais quel puissant intérêt pouvait avoir la ville de Troyes et un Roger Bonglemps de l'époque de Louis XII, fût-il le prototype de ce personnage que Désaugiers, Béranger et les autres chansonniers avaient gardé dans la mémoire des hommes.

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C'était le moment ofi Horissait laloï Tingiiy, je veux bieo dire sévissait pour faire plaisir à mes frères les romanciers.

L'Assemblée qui suivit la Révolution de 1848 renfermait, comme il arrive toojours après chaque révolution qui a eflrayé le peuple, une foule de braves gens, royalistes que des électeurs terrifiés par la crainte des « abîmes » tirent d'une demiobscurité, ou si l'on veut, de la lumière provinciale.

La sincère préoccupation de ces sages chrétiens est de sauver la France, et d'abord la morale. M. de Tinguy — j'ai oublié beaucoup de détails comme on le verra, surtout de quel département cet honnête homme était député — était convaincu que le roman-feuilleton était la grande cause de la démoralisation. Il trouva un second dans Henry de Riancey qui, journaliste d'un talent vigoureux, éloquent à ses heures, quand la chaleur de ses convictions monarchiques et catholiques, qui étaient ardentes, l'entraînaient, fll passer la loi proposée par M. de Tinguy : défense absolue de publier dans les journaux tout ce qui ressemblerait à un roman.

Henry de Riancey était sincère e» cette ardeur romancide. Nous avons souvent discuté la question, tandis que nous jouions des proverbes et des cliarades avec Auguste Cochin et La Landelle. Naturellement, celui-ci m'avait aidé à défendre l'innocence relative du pauvre roman-feuilleton; Cochin, très austère, avec une exquise douceur et une charmante sensibilité, — mais nous l'avons va et le

re verrons à mainte reprise — soutenait vivement Riancey-

Celui-cî était rédacteur à l'union, qui était alors un journal très important et dont il devint le rédacteur en chef.

Je lui rappelai que son journal n'avait pas toujours été aussi sévère et qu'il avait commandé un roman à Balzac.

Bref, la loi passa avecdes pénalités assez sévères pour les contrevenants.

Grand émoi dans le journalisme gazetteux. Mais qu'est-ce que c'était qu'un roman, enquoidîQéraitil de tout autre récit ou chronique? Là-dessus, grande et comique discussion. Enfin, il fut décidé que ce qui distinguaitle roman de tout autre genre littéraire, c'était l'amour. Là, encore, il y avait matière à discussion et à interprétation chinoise ; car enfin, si je voulais narrer le traité des Pyrénées, le petit dieu malin se trouvait dans le voisinage , et nous fîmes une charge très amusante, où l'on voyait Mazarin, les plénipotentiaires espagnols, Louis XIV, l'infante sa fiancée, et tous les personnages des deux cours, se pavanant, discutant, signant le contrat de mariage avec tons un bandeau sur les yeux et une armure complète, de crainte que l'amour ne parvint à lancer quelques fiëches dans l'assemblée.

C'était en effet une loi morale et en soi très sage, mais impolitique et surtout impossible. Elle servait uniquement les démocrates, qui en prenaient texte pour démontrer la farouche et étroite tyrannie du parti conservateur. Toutefois elle faî-

sait remonter les actions de l'histoire, de la biographie, de !a chronique historique. Les directeurs des grands joucnaux comme la Pairie, le Siècle, le Constitutionnel, journaux populaires à grands tirages et les romanciers attitrés de ces feuilles étaient dans le même embarras que me racontait La Landelle avec une si comique indignation.

Wnivers\m avait demandé un roman-feuilleton, où il n'y aurait ni amour, ni haine. 11 lui donna les Aiientures d'un gentilhomme, qui me parut ma foi fort intéressant.

H est impossible de faire comprendre à qui n'a point passé par là les préoccupations puériles, les extravagances saugrenues, les appréhensions timidement touchantes d'un écrivain à sps débuts. Vat-il rester éternellement dans la cave ou resplendir en météore? Il n'y a guère de milieu. Il semble que l'humanité doive tourner uniquement autour du chef-d'œuvre que vous avez couvé et que la Providence dirige tout pour ou contre vous.

Je n'hésitai pas à croire que la loi Tinguy n'eût été faite particulièrement à l'honneur de Roger de Collerye.

Je cherche vainement qui m'avait mis en relation avec deux gens notables d'alors, MM. Mallac et de Pontalba. Ils étaient l'un et l'autre fort connus mondainement. Le premier avait été fort bien avec la famille du maréchal Soult et secrétaire général de l'intérieur sous Duchâtel. C'était une des mala' dies du règne de Louis-Philippe, et il avait fondé y Assemblée Nationale, très important journal, très lettré, vivement rédigé et qui, après avoir défendu

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l'orléanisme, défend it.avec une énergique sagesse la fusion. Hallac, très perspicace, dit un jour devant moi à des orléanistes récalcitrants qui ne pouvaient pardonner aux légitimistes la guerre âpre et injurieuse qu'ils avaient faite au roi Louis-Philippe pendant dix-huit ans :

— Vous ne voulez pas d'un Bourbon, eli bien, vous aurez un tyran ou de la canaille.

— Tous les deux, murmura je ne sais quel Nostradamus dans mon voisinage : l'un d'abord, l'autre après.

Mallac était un petit homme sec, de tournure élégante, glacial mais poli, jaune exactement comme un citron, avec de beaux yeux noirs, froids et pénétrants. Il rappelait l'acier et avait quelque chose de Mistral, Je me disais que ce capitaine gascon, compagnon de d'Aubigné, devait lui ressembler. Par exemple, il avait moins de chaussures.

Il m'avait donné rendez-vous chez lui de bon matin, j'y allai de plus matin encore ; j'avais l'habitude du monde et j'en voyais de bon, mais Roger de Collerye m'affolait, et ce premier rendez-vous de la littérature me faisait perdre toute gravité.

11 n'était pas encore levé. On me lit traverser dans une pièce meublée de souliers, jamais je n'en avais tant rêvé, il y en avait des étages sur des planches. J'eus grand'peine à ne pas demander au valet de chambre s'il y en avait une paire pour chaque jour de l'année.

Ici Hoger de Collerye me servit, et je n'avais pas envie de rire. M. Mallac me reçut vite et fort bien, s'excusa de m'avoir fait attendre, le tout avec une

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polilcsse flegmatique, bienveillante pourtanl, et me promit de lire mon manuscrit.

Au bout de peu de jours, je retournai le voir — moins tôt. — Il me dit qu'il serait obligé de me demander le retranchement de toutes les citations. Je n'étais pas reli-anchant alors et j'avais le plus pieux respect pour mes œuvres. Il ne m'en voulut pas, au contraire, je crois.

J'allal voir le marquis de Ponlalba, que les excentricités de sa mère avaient noté, comme ses propres aventures avaient pu le faire pour Mallac.

J'arrivai cette Tois assez tard dans la matinée. Mais Roger de Colieri/e avait le mauvais œil en ses débuts. M. de Pontalba me fit dire qu'il était forcé de me recevoir dans sa chambre à coucher, à moins que je ne voulusse revenir dans quelques jours.

Quelques jours! Roger de Collerye ne le voulait pas. 11 avait la fièvre. J'entrai donc.

Par exemple, il y avait ici aussi peu de chaussures que là-bas il y en avait trop. M. de Pontalba avait la goutte.

Toute la différence entre lui et Mallac ne consistait pas seulement dans les souliers. Malgré tout, malgré son élégance, sa politesse, son air martial, Mallac était toujours un bourgeois, bourgeois de haute allure et de gouvernement. Le marquis de Pontalba était plutôt grand seigneur, un grand seigneur bon enfant, bon vivant, courtois quand l'autre était poli, aisé quand l'autre était roide; ouvert, souriant, obligeant. Je ne l'ai pas revu et il y a longtemps de cela. Il est resté dans mes souvenirs en posture gracieuse. Grand, un peu gras, la

figure rouge, les yeux clairs; si l'autre tae rappelait les capitaines gascons du seizième siècle, lui : représentait un peu en épais les chevaliers normands du moyen âge.

Il me dit aisément qu'il n'était pas un grand connaisseur, qu'il fondait un journal par une sorte de devoir et parce qu'il n'avait rien de mieux à faire ; qu'il ferait passer cela avec bonheur dans son journal, mais qu'il voyait bien que ce serait fâcheux et qu'il lui semblait que c'était un article de Hevue.

Je ne voulais pas forcer les portes, même à demi ouvertes, et je remportai mon manuscrit.

Bien que j'aie toujours eu pour devise non seulement de la confiance, non pas seulement de la tendresse, mais de l'admiration pour la Providence, je crois que je lui fis un peu la mine.

ingrat que j'étais, les chaussures fines de Mallac comme les grosses pantoufles de Pontalba me menaient à la fortune.

Je ne sais, en effet, ce qu'il en est aujourd'hui, mais c'était alors une vraie fortune que de débuter dans la glorieuse Revue des Deux Mondes, où s'étalait tout ce qui était grand dans la littérature et la politique du temps.

Voici comme la politique, pour me punir de la petite noirceur que je lui avais faite, m'y mena.

Elle choisit pour cela un homme de Normandie, — de cette partie de la Normandie qu'habitait ma chère sœur et où j'avais tant de bons amis. — Il avait des goûts littéraires et de l'amitié pour moi, il était conseiller général dans un arrondissement qui avait Ludovic Vitet pour député. Celui-ci

était un notable à la Heoue des Deux Mondes, mon vieil ami était un notable dans la circonscription de Fécamp, moi j'étais un notable dans l'estime de ce conseiller général, et voilà comment Roger de CoUerye comparut devant François Buloz.

Vitet n'était pas notable là seulement, il était renommé dans les'lettres comme dans la politique, et s'il eût eu un peu moins de qualités, il eût été illustre. J'ai expliqué de mon mieux, dans une étude détaillée que je publiai sur lui il y a peu d'années, comment les délicatesses de son esprit comme de son cœur, le haut sentiment et les devoirs de la politique qui étaient pour lui les devoirs du patriotisme, remplacèrent en lui le génie par le talent. Le talent fut exquis, le goût d'une pureté parfaite. Quelques-unes de ses études restèrent des modèles de style et de composition. Mais cette fleur d'originalité qu'il avait montrée dans ses premières œuvres, les Barricades et ses suites, dans la mort de Henri III surtout, ne fut pas cultivée.

Il perdit ainsi ses chances à l'admiration ; à part celail eut tout cequi constitue la plus belle vie humaine : l'estime universelle, l'attachement des plus nobles cœurs, des plus délicats, l'influence sur les plus fiers esprits, la fortune, un vieux nom, hors de la banalité, par conséquent souligné, influent à la Chambre dont il était le vice-président et qu'il présidait effectivement lors du coup d'Etat, comme je vais le raconter, et encore en 1873 lorsqu'il mourut. U fut le premier dans tous les seconds rangs, l'ambition l'eût rendu le premier en beaucoup d'endroits, à condition qu'elle fût âpre, fiévreuse,

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sans scrupules, c'esl-à-dire exactement l'opposé des qualités délicates, flèreset douces de Vitet.

La première fois que je le vis en Normandie dans un dîner électoral, je le trouvai poli, obligeant, bienveillant même. Mais ce fut plus tard que je compris la beauté, si je puis dire, la beauté de sa bonté. La disposition hautaine de ses traits, sa prestance grave semblait vouloir cacher l'aimable sensibilité et la chaleur de dévouement qui étaient au fond de lui.

Je fus frappé surtout par son apparence britannique ou plutôt écossaise, ce visage long et osseux, ce teint d'un blond roux, ce ferme menton carré, ce nez vigoureux; l'austérité flegmatique de toute la face éteignaient pour un temps l'expression de ces regards clairs et doux.

II y avait là un saisissant eflet d'atavisme. Quand je le vis en 1831, il était arrivé au point élevé de son intelligence et de sa vie. il avait montré cette triple qualité qui était remarquable en lui : tout d'abord dominer le sujet et le Voir de haut, puis donner au plan les plus larges contours, enfin faire du travail actuel un traité, complet sur le point grand ou petit qu'il était appelé à traiter.

Il avait un goût très fin de la beauté artistique, qu'elle se dévoilât par les lettres ou la musique, par ta peinture, la sculpture ou l'architecture. Cette même passion qui le mena aux catacombes où il faillit trouver la mort, l'engageait à me venir prendre de bon matin, afin que je le conduisisse chez un ami qui avait vu les ruines de Bangkok et qui en rapportait des photographies.

Il avait le don naturel de la clarté, il l'avail cultivé en artiste et en écrivain. II était arrivé à ce style souple et lumineux dont il donnait le modèle, et quelles éblouissantes leçons il en donnait!

Je lui avais donc porté mon bonhomme, il lut mon travail, il le trouvait bon; il le voulait meilleur. Avec sa bonté parfaite, il le relut, en ma compagnie, la plume à la main. Je le dis simplement, ce fut une illumination. Je compris en cette heure de causerie appliquée, le génie de ia langue française mieux que je n'avais pu le faire en dix années d'études persévérantes, de causeries avec les plus intelligents, de cours patiemment suivis, de sermons, de discours, de pièces de théâtre sérieusement écoutés et analysés. Je voyais la lumière française. Je comprenais bien, pour la première fois, et je l'espérais pour toujours, la vraie clarté, la logique, la transition, la simplicité la souplesse, et, quand plus tard de jeunes écrivains vinrent me demander conseil, c'est en pensant à lui que je m'efforçai d'être pour eux ce qu'il fut pour moi.

Ce qu'il me prêchait surtout, c'était la simplicité. L'idée doit être tout, le style n'est que l'enveloppe de cristal au milieu de laquelle se trouve cette idée.

C'était mon amour pour le moyen âge qui avait conquis sa sympathie, comme elle me valut t'estime de Montalembert. « Grâce à vous autres, me dit un jour Vitet, la France peut désormais délier l'esprit révplutionnaire d'annuler lagloire et l'honneur du moyen âge. »

Les autres, c'étaient les geos de ma génération,

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les jeunes d'alors dont il suivait les débuts avecsoit aimable condescendance. Ce qui le frappait en nous, c'était la variété des aptitudes qui nous poussait à cultivera la fois le roman d'aventure, l'histoire ou la critique. Il voulut bien me faire ce compliment quand il présenta mon édition des œuvres choisies de Marotaux lecteurs de la Revue des Deux- Mondes en i8fi7, etje trouvai le compliment agréable. Je suppose qu'il n'est pas nécessaire que je l'affirme par les dieux immortels.

C'était bien de l'honneur qu'il faisait à ma prestance en me rangeant alors parmi les jeunes; mais en 1851 je ne repoussais pas ce qualificatif, et je l'étais plus que mes vingt-sept ans ne voulaient le reconnaître.

Or Buloz ne les aimait pas, à moins qu'ils ne fussent désignés par l'opinion, par quelques succès retentissants; ilprétendailqu'il était payépours'en défier, et il montrait le poing notamment au jeune About qui lui avaitjoué des tours, disait-il, non pas précisémentàcause du scandale qu'onaccusait ledit About d'avoir fait en peignant en Tolla les ridicules de gens chez lesquels sa mère avait été, disait-on, femme de chambre, et qui avaient, disait-on toujours, payé son éducation; mais, parce que ce normalien malin avait vendu son roman à Hachette avant le temps fixé par les règles de la Revue.

Car il y avait des règles à la Revue, et même elles étaient roides. Celle à laquelle Buloz — le dogue, comme disait Vitet — faisait allusion à propos d'About, c'était l'interdiction de reproduire ses articles avant un an. De plus, on ne payait jamais le

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premier article. On ne payait pas à la page mais au mille d'il et l'oii défalquait aussi tous les blancs, les titres, toutes les citations, plus les notes. Si bien que quand Je quittai l^Itevue pour le Correspondant, les huit francs qui se payaient à la page étaient beaucoup plus rémunérateurs que les dix francs de la Revue.

Je parled'argentcommeun Juif, je nelesuispas, mais pas du tout.

Quand il me fallut aller chercher mes premiers droits d'auteur, j'arrivai trois fois jusqu'à la porte de la Revue, et la quatrième fois je n'eusse jamais osé demandé de l'argent, si le bon Gardés, le caissier, ne m'avait dit, aussitôt que je lui eus dit mon nom : « J'ai voire aQaire. «

Il paraît que Buloz ne grinça pas les dents en présence de Roger de Collerye. Ce savoyard ahurissant avait des naïvetés d'insulaires de la mer du Sud: une finesse étonnante pour deviner le goût du public; sourd, mais entendant à merveille les plus légers soufDes de la trompette de la Renommée ; brusque, vindicatif, impérieux, mais passionné pour l'honnêteté et la devinant avec le même flair qu'il ivait en littérature. ,

Quand maître Roger fut aux mains de Victor de Mars, le secrétaire de la Revue, la comédie habituelle commença. D'abord le titre était trop maigre.

Asselineau, pour qui les raisins de la Revue avaient toujours été trop verts, raillait gaiement cette manie des titres larges. U assurait qu'il avait un jour porté un article ainsi intitulé :

m lotion des haricots hémisphères.

et que l'arltcle avait failli passer à cause de la majesté de cette titulature.

On ne me parla pas d'hémisphère, mais Roger de Collerije était trop maigre. D'ailleurs c'était un inconnu, Buloz pensait que seul j'avais entendu parler de lui. Je proposai Roger Ronlemps. Buloz protesta dédaigneusement que la /feimen'avaitrien à faire aveC' les chansons de Béranger. Cela m'étonna, le poète national était alors à la mode mais à une mode qui paraîtrait aujourd'hui bouffonne, et j'eusse imaginé que Buloz avait une passion pour ce chansonnier bourgeois et voltairien. Je le calom-

II avait quitté la petite, puis la moyenne bourgeoise où régnait Béranger, celui-ci en était devenu un parent pauvre. Buloz hantait la Chambre des pairs.

Victor de Mars proposa d'ajouter « et les poètes bohèmes du seizième siècle >'.

— Mais, lui dis-je doucement, iln'y en apasd'au- Ires que Hoger de Collerye.

Il sourit, mais moins doucement.

Mon objection, qui venait d'une âme pure. Tut mal récompensée. Buloz me demanda d'établir les origines du genre que représentait mon bohème.

— Hais, lui dis-je effrayé, c'est toute l'histoire littéraire du moyen âge.

Buloz tomba dans une surdité inguérissable, et- Victor de Mars recommença à sourire doucement.

J'avais vraiment bien travaillé depuis des années. Au bout de quinze jours j'apportai mon travail, qui ne manquait pas d'ampleur. Gela me mit dans les papiers de ce bon de Mars, et il dissipa un peu la surdité du maître. Il ne dissimula pas à M. Vitel que je n'avais pas l'air d'un coquin, et de Mars fui convaincu que j'avais lame tendre. H me l'indiqua; un jour, je lui parlai du cochon de saint Antoine et il se mita sourire doucement. C'était l'exaltation de sa joie.

Je reviendrai sur ce bon monde. Je l'ai dit, je le répéterai sans doute plusieurs fois encore, il ne faut pas me demander autre chose qu'une causerie voyageuse, un pèlerinage autour de moi-même.

Quelques-uns d'entre nous croyaient, sans aucun doute, qu'il fallait un changement dans l'état politique. Il était évident pour nous tous que la France s'en allait en déconfiture et que la Itépublique tournait à l'anarchie. J'avais beaucoup voyagé en province pendant l'été précédent et je racontais à mes amis mes impressions de voyage. Dans le pays de Caux, je voyais les paysans faire des patrouilles nocturnes pour épouvanter les voleurs. La basse Normandie était plus anxieuse encore. J'avais été passer quelques jours chez le père d'un de mes amis, chez le marquis de Nettancourl, auprès de Bayeux. Je savais que les propriétaires

de la province essayaîeRt de s'organiser et de s'appuyer sur les troupes do Besoin, de la plaine ée Gaen, du Cotentin, etcpour résister aux menaces des pillages prochains. Ils ne paraissaient pas avoir tort de se garder. J'avais rencontré un jour, en me promenant aux environs de Port-en-Bessin, une troupe de paysans avec des chaînes d'arpentage.

— Que diable faites-vous là?

— Eh! monsieur, nous partageons le pays. Chacun va avoir un lopin de terre de M. le marquis. Le château servira à faire la cuisine pour tout le monde et à midi, au coup de la cloche, chacun y viendra dîner.

Chez moi, en Boulonnais, paisible et sage pays, où l'on abhorrait la République presque autant que dans le pays de Caux, le socialisme avait lancé quelques fumerons. Je me rappelais, et je rappelais à mes amis de Paris, que j'avais été voir à Questrecques un de mes fermiers. Ace moment, aucun journal ne venait dans nos villages. La politique était aux yeux de nos paysans, une occupation de loisir, d'ordre inférieur, et bonne pour les bourgeois paresseux. Ils attrapaient quelques notions vagues ne tenant pas entre elles, boulTonnes ou monstrueuses, dans les marchés entre une tasse de café et la vente d'un porc,

— Eh bien, Féron, lui dis-je, qu'est-ce qu'il y a de nouveau?

— Ah ! rien, monsieur Charles, n'était qu'on dit que les fermiers vont partager avec les propriétai-

Il était un habile maquignon, laborieux cultivateur, âpre au gain et malicieux. Il voyait sans doute dans celte réponse une bonne plaisanterie très fine. Hais je crois que le parlage lui eût paru doux. Il y avait là une vingtaine de domestiques etouvriers, qui, 4out en ayant pour moi quelque amitié, trouvèrent l'idée joviale et qui se mirent à rire.

— C'est vrai, Féron, dis-je froidement ; maisvous ne savez pas tout : quand ces fermiers auront partagé avec les propriétaires, les domestiques partageront avec le fermier.

Le rire fut bruyant; les domestiques trouvaient qiie la plaisanterie devenait décidément bonne. Le fermier qui était un fort calculateur, devina, à l'aide d'une multiplication un peu hâtive suivie d'une leste division, que sa fortune augmentée de la moitié de la mienne, c'était doux, mais le tout divisé en vingt-deux partiesl ce n'était plus de jeu. Il devint rêveur.

— Tout ça, monsieur Charles, c'est des farces de Parisiens, qu'on nous conte, à nous autres paysans. Il n'est rien de tel que de garder chacun le sien en essayant de gagner sa vie, entendez-vous, vous autres, tas de fainéants! Allons, propres à rien, à l'ouvrage !

Chacun de nous sentait donc la nécessité d'une main robuste pour arrêter le mouvement socialiste, mais on ne voulait pas que cette main fût vile et féroce comme on nous présentait celle des Ratapoils.

Le temps fit son œuvre. Il rassembla autour de l'Empire des personnages diAérents des acteurs du

Deux- Décembre. Beaucoup d'enLre nous, en entrant dans le monde, rencontrèrent des jeunes gens de valeur intellectuelle et morale, de bonne famille et de bonne éducation; et les voyant serviteurs actifs et dévoués de l'Empire, ils perdirent cet éloignementun peu nerveux que les événements de lUbi leur avaient donné pour Napoléon.

L'impératrice, vaillante, belle, vilainement harcelée par la calomnie, d'ailleurs passionnée pour Marie-Antoinette, pour les principes conservateurs et la papauté, excita en bien des âmes une sorte d'aUachement chevaleresque. On resta royaliste par conviction patriotique, mais on trouva ridicules les pamphlets contre le Deux- Décembre.

Cette journée n'avait pas d'ailleurs fini sans qu'on vit la main des gens d'esprit. Morny avait dit à Maupas, qui le harcelait dans ses frayeurs puériles :

— Allez vous coucher'.

C'est aussi ce qu'on avait dit aux moins violents des députés rassemblés à la mairie du X" arrondissement.

Sans doute, le procédé parut insolent, et beaucoup de ceux qu'on traita doucement eussent préféré, en ce premier moment d'enthousiasme, quelques mauvais traitements.

On ne traita durement que les plus redoutables, on en bannit quelques-uns, on en emprisonna un certain nombre. Les moins violents, on lés vint prendre à la nuit à Mazas, où on les avait menés. On les fit monter en voiture sous la garde d'un officier poli.

La voiture se dirigea vers la forteresse de Vincen-

nés. Ils savaient que quelques-uns des représentants arrêtés, royalisfes comme Léo de Laborde on républicains comme Bixio, y étaient déjà enfermés. Mais quand on eut dépassé la barrière du Trône, la voiture s'arrêta. L'officier descendit, salua et s'éloigna. Quelques instants après, le cocher descendit à son tour. C'était un cocher poli — je n'invente pas.

— ■ Messieurs, dit-il, quand vous voudrez descendre !

Quelques-uns protestèrent. Ils voulaient aller en prison. Ferdinand Béehard élait du nombre.

Il fallut bien pourtant prendre son parti d'être libre.

Ici encore, le temps fit son œuvre, et cette impertinente plaisanterie que j'entendis raconter avec indignation en 1832, on ne la redisait plus en 1860 qu'avec un sourire, car au bout de quelques années on se console de tout, même de n'avoir pas été maltraité, et il est bien difficile, en France, de tenir rancune à l'esprit.

Je me remis donc franquillement à mes études, et tout en pénétrant plus avant dans le haut moyen âge où m'attiraient les poèmes chevaleresques, je voulais être maître du XV° siècle. J'avais été frappé de la vie singulière et, pour nos esprits modernes, élrange d'un poète de ce temps-là.

Grand bourgeois dans une de ces villes où la bourgeoisie régnait, une de ces villes qui rivalisent de puissance avec Paris, ou plutôt qui avait une puissance propre, Guillaume Coquillart. notable savant, poète satirique et homme politique, écri-

vain grave et personnage ecclésiastique paissant et honoré, inventeur d'un genre un peu lourd mais ingénieux et qui, tout en ayant son originalité propre, se rattache h la tradition des poètes français du moyen âge, Coquillart me servait de point d'attache pour aller voguer à travers tout le siècle. La vie politicienne, la vie municipale, la vie bourgeoise, la vie littéraire après Charles VI jusqu'à Charles VÏIl, tout passait devant mes yeux. Je trouvai dans cette variété d'étude les plus fines joies de l'esprit. Ce fut le plus heureux temps de ma vie d'érudit. Je buissonnai à l'aise, et à la joie intense d'acquérir chaque jour de nouvelles notions se joignait l'exaltation continuelle de l'imagination.

J'avais un ami passionné pour le spiritisme, c'était le gendre de Ferdinand Béchard, sa femme était la plus chère amie de ma sœur, il voulut me mener chez les voyants; chez une voyante plutôt, qui avait choisi la compagnie des grands hommes, surtout des rois de France, qui lui venaient raconter à tour de rôle leur biographie, leurs vues, leurs ambitions et leurs déceptions.

M'" D. — je ne donne pas son nom parce qu'il n'a pas traîné dans le public, elle ne disait pas la bonne aventure — faisait de l'histoire, s'adressait à l'élite du public et se condamnant ainsi à faire un moindre bruit, elle gardait le droit à plus de considération. M"° D, donc, était surtout en grande conversation avec Louis XI et Charles VIII, et mon ami pensait qu'il serait très doux à moi qui passais depuis trois ans ma vie avec ces deux princes, ■ d'avoir avec eux une conversation de coin du feu.

Me voici donc rue Vaneau. Nous sommes reçus par Monsieur et Madame, qui nous fonl des révérences. Mon ami avait annoncé magnifiquement un foudre d'érudition, un journaliste notable. C'était de tout petits bourgeois que je pris pour des commerçants retirés, ayant gardé quelque chose de la bonhomie et respectuosité provinciales. On nous avait fait entrer dans un salon très froid, très propre, le salon très épousseté de gens qui se tiennent généralement dans la salle à manger.

Il y avait une petite table et, comme dans les comédies de Scribe « tout ce qu'il fallait pour écrire ». M. D... recueillait et transcrivait les confidences royales que sa fille récitait.

Je vis que je venais assister à une conférence. Ce n'était pas mon affaire, et je connaissais le sujet mieux.qu'elle.

La voyante était là, les yeux baissés, muette, dans une pose très simple, noblement pythique. Elle n'était ni laide, ni belle; figure banale, sans vulgarité toutefois. Tout était respectable dans l'entourage et modeste en elle. Ce père et cette mère avaient l'air bonassement fiers de leur fille; ils nous souriaient avec une intention évidente de nous remercier de l'honneur que nous lui faisions. Ils paraissaient sincèrement convaincus. La voyante n'était pas évidemment l'humble violette, mais il y avait autour d'elle quelque bon parfum de pudeur et de vertu.

Silence complet!

Enfin, M"° D... parle d'un ton doux et monotone, sans geste, sans mouvement de traits. C'était Char-

les VIII qui venait nous visiter et raconter les débuts de son règne. Il nous exposa l'état où se trouvait la France à la mort de Louis XI ;, les difficultés qu'il trouvait et prévoyait et que l'éducation imposée par la jalousie paternelle aggravait encore, ses visées politiques, ses ambitions chevaleresques. C'était vraiment fort complet et, quand on pensait à l'âge et à l'éducation de la jeune fille, c'était touà fait étonnant.

La grosse, ouverte et riante figure de Sabran s'épanouissait comme un soleil; la mère et le père se rengor^aient toujours avec cette bonhomie qui minait ma fermeté. Mais l'intérêt même de cette intelligente fille l'emporta. Si elle était malade, possédée, sincère, si ses parents étaient honnêtes, intelligents, afiectionnésà leur fille, je leur donnerais à tous à réfléchir. J'entrai dans le vif de l'alTaire,

— Mademoiselle, dis-je avec autant de politesse que si j'eusse parlé à la reine de Saba, avez-vous pu constater que les princes manquaient de mémoire? Si ce sont de purs esprits, ils n'ontrien dû oublier et doivent tout savoir; ou bien ce sont de faux esprits, et tes renseignements qu'ils vous donnent deviennent contestables.

— Sans aucun doute, me répondit-elle doucement.

— Charles VIII ne sauraitavoir oublié les détails d'une journée aussi importante que celle de son sacre, les détails de son entrée solennelle dans la ville de Heims.

— C'est vrai, me répondit-elle ayec la même sérénité.

— IGl —

Mon poiHe avait joué un rôle dans cette entrée . Pour me renseigner complètement, j'avais consulté outre les archives de Reims, que M"° D.,. avait pu lire, les mémoires manuscrits des bourgeois rémois de cette époque. J'étais donc renseigné c j'avais porté la queue du manteau royal, et c vraisemblablement elle ne pouvait l'ôtre.

Je la priai de demander au roi par quelle porte il était entré à Reims.

— Je suis entré dans la ville du sacre le 39 mai 1484; je pensais à la gravité de l'acte qui, etc.

C'était bien cela, une conférence, je vis que la voyante échappait et équivoquait.

Après l'avoir laissé pérorer quelque temps, je redemandai, avec la même politesse, le nom de la porte.

— Porte de Mars, dit-elle toujours avec la même douceur.

Elle était étonnante de mémoire. Elle avait retenu le nom d'une porte, seulement l'entrée avait eu lieu à l'opposé. J'insistai.

— Que le prince me permette de le remettre sur la voie, c'est une porte située près de la Barbacane , .

— Je répondis aux bourgeois assemblés, etc..

Toujours la leçon préparée.

— Permetlez-moi de demander s'il n'y avait pas quelqu'un en avant de ces bourgeois, le prince chevaleresque n'a pas pu l'avoir oublié?

Silence.

— Voyons, sire. C'était une jeune fille ; elle portait môme un nom que le vin de Champagne a fort répandu dans l'univers.

— Cliquot.

— Que le prince me pardonne le nom, c'est Moët. Que fit cette jeune fille? Que dil-elle? Ce fut assez curieux pour n'éfre pas oublié. Le roi même doit se rappeler qu'il prit grand plaisir à la voir.

Rien. Je repris:

— Elle descendit à l'aide d'un truc du haut de la porte. Pourquoi faire?

Ici le roi se rattrape.

— Pour me présenter les clefs de la ville.

— Et combien y en avait-il? Comment était vStue la jeune fille? Les assistants nous ont raconté que le roi prit également plaisir à admirer son habillement. Je me permettrai de remettre encore le prince sur la voie. Elle était vêtue de soie blanche et verte. Quels desseins sur l'étoffe blanche, quels semis sur la verte?

Toujours des échappatoires, une conférence, des détails à côté. J'insistai. Je dis les premiers vers présentés au roi, je rappelai vainement la beauté de la jeune fille. Je demandai vainement quelque chose de précis.

Rien. C'était navrant. Ou voit le reste. Fureur de la famille, évanouissement de la voyante. J'essayai de ramener quelque sérénité en louant la vive intelligence de la jeune fille et sa puissance d'assimilation. Puis je m'éloignai, toujours protégé par ma politesse majestueuse, et suivi par Sabran, penaud mais incorrigible.

Je crois avoir démêlé la part d'hallucination et de comédie qu'il y avait là. Ce serait long à expliquer.

M"* D... vit encore, je crois, elle a qaitté la compagnie des rois pour celle des libraires, et elle se livre très dignement à Térudilion sans intermédiaire royal ; elle publie des textes rajeunis de vieilles chroniques, mais j'ai su parMoland, qui la rencontrait chez Garnleretquifitdes préfaces pour ses livres, qu'elle ne m'avait jamais pardonné.

Je cite cet exemple de candide probité aux jeunes érudits. Je passai comme je l'ai dit plusieurs années dans cette étude et je me mis au travail sur Coqnillart, seulement quand j'eus lu tous les chroniqueurs du temps, très attentivement ceux de la ville de Reims publiés ou inédits, les archives de cette ville dont était mon Coquillart, tous les poètes du siècle. J'avais même été chez une voyante pour interroger Charles VII] lui-même.

Je vis à ce sujetcombien peu Sainte-Beuve avait l'esprit historique. Il était un simple artiste, artiste délicat sans doute, mais homme de petite tête, justement parce qu'il n'avait pas l'amour de l'histoire. Il ne voyait dans un poète que le talent musical, la rhétorique tapageuse. Il avait peu d'idées générales, les ensembles ne lui disaient rien; il était poétiquement un fin dilettante, historiquement il n'était qu'un fouilleur, et me rappelant que son père avait été apothicaire, je me plaisais à l'appeler le Carabinier de Saint-Cosme. On devine ce que c'était que cette carabinedu patron des apothicaires.

Il applaudissait à mes études sur les mœurs épiques, mais il me reprochait avec une singulière et presque furieuse colère, mon étude sur Coquillart, et la publication de ses œuvres.

J'essayai vainement de faire valoir l'utilité d'étudier ce bourgeois, cette province à cette époque de leur grande puissance et de mettre en lumière une nuance spéciale, une rare école de l'esprit français.

— A quoi cela vous mène-t-il vous et l'histoire littéraire? me demanda-t-il avec un peu d'âcreté.

— Mais à savoir, lui répondis-je un peu vexé mais retenu encore par un respect que je perdis plus tard, à savoir ce que vous ne savez pas.

Il avait raison, et je n'avais pas tort. Parbleu! je savais aussi bien que lui que la Chanson de Roland valait mieux que le Plaidoyer d'entre la Simple et la Rusée. Shylock eût été du même avis que Sainte-Beuve et les 250 francs que me rapporta chacune des cinq années que je passai alors à cetle étude du quinzième siècle n'étaient pas une rémunération somptueuse, et le bon abbé Duquesnay avait eu raison de prédire à ma chère mère que je n'avais pas l'entournure d'un millionnaire.

Mais puisque j'avais le goût héroïque de parcourir celte partie un peu déserte de notre histoire littéraire, pourquoi me décourager? Vitet, qui avait une âme quand Sainte-Beuve n'avait qu'un cerveau, et encore rétréci, Vitet, beaucoup plus intelligent et meilleur, le comprenait surtout parce que cette fm du moyen âge était aride, parce que cette aurore de la Renaissance était fort brumeuse ; il me félicitait d'entreprendre une besogne ingrate, destinée à être peu récompensée, mais que nul autre sans doute ne serait tenté d'entreprendre..

En résumé, mon érudition ne fut pas perdue mCme pour moi, etj'en eus plus de facilités pour la

publicalion postérieure de Gringoire, de Harot et de ce travail ennuyeux mais curieux et complet sur les poètes du commencement du seizième siècle que je publiai dans les Poèlex français.

Ma longue étude sur Coquillart n'entra pas lestement, on le verra, dans les bonnes grâces de Ruloz Le lecteur de la Revue, qui était un vertueux normalien, je crois me rappeler qu'il se nommait Yung, n'avait pas encore été convaincu par Boileau. Il en était toujours à l'art grossier de nos vieux romanciers. Le bon Victor de Mars me communiqua une longue pancarte où ma pauvre prose était écorcbée de main de maitre... répétiteur D'ailleurs, sans aucun parti pris de méchanceté on reconnaissait les qualités, etc., etc., mais que c était peu actuel et puis que c'était longl Deux articles de la Revue sur un chanoine rémois du qumzième siècle ! On avait rarement vu une telle etrangeté.

Puis, j'avais mis tout bonnement en tôle de mon étude le titre qui lui convenait : G. Coqnillart. Ah bien' oui. Qu'es aco, Coquillart ?

J eus une illumination, je proposai d'ajouter quelque chose. De Mars détentit son mélancolique visage

Ajouter un sous-litre! Mars c'était le génie de la Revue qui m'éclairait, Coquillart et la vie bourgeoise au quinzième siècle. Sauvé, tout était sauvé, BuloE grogna encore. Mais de Mars était salisrait. Je crois toujours que cet excellent homme en sapin de cercueil avait de l'amitié pour moi; il goûtait en moi, une candeur nigaude qui n'ellarouchait

pas sa timidité naturelle, à laquelle il était constamment obligé de faire violence pour traduire à la population qui assiégeait la Revue les rudesses de Buioz ; il me trouvait puéril mais attendrissant quand je lui communiquais les regrets de voir paraître mes articles en été à l'époque où il n'y avait personne à Paris.

— C'est bien d'un jeune homme, me dit-il avec sa douceur mélancolique. Mais, monsieur, La Revuell se lit partout, en tout temps.

Il y avail encore le cadre, comme je le raconterai en parlant de Murger.

Je résistai au cadre mais relicta non parvula, je ne triomphai qu'en fuyant.

Quand je portai mon premier roman à Buloz, le lecteur de la Reoue y appliqua le cadre. Il décida que cette machine n'était pas d'un imbécile, mais que la première partie n'entrait pas dans le cadre de la Revue, et qu'il fallait l'amputer.

Nous avions alors un ridicule amour-propre d'auteur. Nous avions décrété que nous étions seuls juges de notre honneur d'artiste, et que c'était une pauvreté quasi déshonorante de laisser on directeur de journal ou de Revue décider l'amputation de tel ou tel de nos chefs-d'œuvre.

Je reconnaîtrai aujourd'hui que cette théorie est souvent impraticable et d'une fierté exagérée. Alors je me rebellai,

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