‹ Souvenirs et portraits: Œuvres posthumesChapitre 8 sur 11 · V. de Mars, avec sa douce sympathie, me dit · texte numérisé non relu

V. de Mars, avec sa douce sympathie, me dit

" Les lecteurs de la Revue — les lecteurs étaient ce qu'on désigne en blason sous le nom de support. C'était le support du cadre quand on tentait

de l'ébranler — les lecteurs de la Rtvue commenceat à être fatigués des scènes champêtres. » Il eut un de ces sourires si pâles et si tristes.

— J'ai eu déjà dn mal à faire goûter M. de la Madeleine à Buloz; laissez-moi le temps d'arranger cela.

— Non, répondis-je vivement, j'ai hâte.

— Je le comprends... Voyons, faites cela pour moi-

Je fus touché. Encore aujourd'hui je pense à sa douce et sage mélancolie, à son inexplicable amitié pour moi, à cette petite larme que je crois avoir vue dans ses yeux mornes, je retrouv* mon émotion d'alors. Mais la sotte impétuosité l'emporta.

Je passai dans le cabinet de Buloz. Jamais homme ne fut plus étonné. 11 conclut en me disant que je me repentirais, et que l'on revenait toujours à la Revue.

Je veux mettre le comble à l'humilité de mes aveux : le cadre avait raison et quand je mis ce roman en volume, j'enlevai de moi-môme ce dont j'avais refusé l'amputation à de Mars.

Je ne pensais pas âlor^ à la renommée ni à la fortune qui suit la renommée en ce siècle, je ne pensais pas à l'Académie, bien qu'il fût reçu alors que la Revue en était la porte d'entrée. Je n'y ai jamais songé d'ailleurs, bien que depuis cinquante ans, je l'ai vue s'entr'ouvrir à des lettrés de môme taille et dont l'auréole n'était pas éblouissante.

Je n'en dis pas de mal, c'est l'invincible loi de toute agglomération dont le goût est le sergent recruteur.

La notoriélé est une personne assez banale de sa nature et qui se laissé influencer par les cent fantaisies ou coteries politiques et littéraires, sympathies ou antipathies, ou intérêt personnel.

Il y a évidemment dans un siècle une vingtaine d'individus qui forcent l'entrée par l'évidence de leur génie ou de leur talent. Pour tes autres, c'est affaire de bonne fortune, d'intrigue, de courant politique, de lassitude de la part des électeurs ou de pénurie de matière éligible. Alors on choisit les académiciens comme les rosières dans un village des environs de Paris que je ne nommerai pas.

-j Comment, disais-je un jour au curé, vous nommez rosière une fille qui a eu un enfant!

— Nous choisissons, me dit-il avec bonhomie, celle qui en a le moins.

On choisissait au hasard de la fourchette, et ce n'est pas une image de rhétorique. — Je demandai un jour à Vitet pourquoi ils avaient nommé X... qui n'avait pas alors la bonne et noble renommée qu'il a eue depuis.

— Je n'en sais rien, me répondit-il sans sourire. Je ne le connaissais pas. Il s'est trouvé que tout le monde avait diné avec lui, mes amis votaient pour lui, je-ne voulais rien contrarier.

Vitet, qui était le plus équitable, le plus noble et le plus digne des hommes! S'il se laissait ainsi influencer par camaraderie, influencer de même par le dieu Bacchus, on peut deviner à quelles inlluences plusieurs autres pouvaient obéir.

Le lalenl même reconnu ne suffisait pas, la situation, les caractères importaient fort. Je recom-

mandais un jour à Vitet un écrivain pour lequel je m'étais engoué sans le connaître, et de fait il est mort sans que je lui eusse jamais parlé ou écrit. Mais il était brillant, spirituel, savant.

— C'est impossible, me répondît-il, qu'on le reçoive, il y a bien assez d'un Tissot à l'Académie.

11 parait que ce Tissot, assez obscur d'ailleurs, eût mérité la plaque de quémandeur de première classe, au besoin il l'eût acceptée en argent.

Je ne me tins pas pour battu et j'insistai, par une sorte de don quichottisme littéraire. J'en parlai à M, de Sacy.

— Allons donc, me réponditcet homme austère, le fds d'un terroriste!

— Comment voulez-vous, me répondit Monlalerabert, on dit qu'il bat sa femme !

Je m'en tins là. Comme Montalembert me voyait l'air assez penaud — car il m'avait contrarié forlet je n'étais pas avec lui dans des relations assez fréquentes pour lui parler à cœur ouvert comme je le pouvais faire avec Vitet et ma recommandation tombait décidément fort mal — il me dit avec une aimable délicatesse et pour me dérider :

— J'ai fait naguère une impertinente bévue, dont je ne puis m'empêeher de sourire bien que j'en aie été fort confus. M. Barbier est venu me demander ma voix. J'ai cru pouvoir la lui promettre tout en lui disant combien je regrettais qu'après l'éclatant succès des ïambes il n'eût plus rien publié. Voilà le pauvre homme qui devient d'un rouge oit il y avait de tout, de la colère et bien légitimement. Imaginez que depuis lors il a publié vingt volumes

dont j'ignorais l'existence, et il me montra d'un geste un peu raide un volume qui était là, sur ma table, que je n'avais pas encore eu l'idée de regarder, qui était intitulé les Sylves,'qai était de lui et qui avait paru quelques jours auparavant. Vous devinez si après cela je devins rouge à mon tour.

L'intrigue même persévérante ne suffit pas toujours. Un haut universitaire, fort honnête garçon quoique Juif, et qui avait il son acquit une piécette démocratique sentant le froid, le frisson et la guenille comme les pièces de Becque, après avoir lancé aux trousses de l'Académie Israël et l'Université et avoir échoué à plusieurs reprises, laissa partir eu guerre son épouse, fort honnête personne aussi, — la chevalerie m'empêche d'ajouter quoique Juive. Elle versa des flots de larmes, joignit soixante-dix-huit mains — toujours les siennes — et répéta Irente-neuf fois! — Ah! Monsieur, je vous en supplie, nommez-le. Il y tient tant, ii en moui-m.'

Je ne sais pas s'il est mort, mais il n'est pas plus académicien que Zola.

Les statuts de l'Académie indiquent formellement son double but : elle doit réunirnon seulement des littérateurs, mais les représentants élevés de la société française. C'est ainsi que, sans étonner l'opinion publique du dix-huitième siècle, on nomma académicien le maréchal de Richelieu, dont le bagage littéraire se compose de jeux de mots, de relations diplomatiques avec les encyclopédistes et de billets d'une orthographe délirante.

Quand M. Legouvé fut nommé l'un des quarante.

nous en fûmes un peu étonnés. Cette étoile, qui apparaissaitdans le ciel de l'Institut, avait le rayon clair et fin sans doute, mais elle ne nous semblait pas de première grandeur.

En M. Legouvé, l'écrivain se doublait d'un homme qui représentait la société polie par son urbanité et la haute bourgeoisie par sa fortune.

Aujourd'hui que la voie lactée promène ses nébuleuses sous la coupole de l'Institut, l'étoile, un peu terne alors, brille d'un éclat limpide. En ce tempslà, nous avions des prosateurs comme Veuillot, Montalembert , Cousin , Villemain ; des poètes comme Lamartine, Hugo, Musset; etnous faisions les renchéris. On s'étonnait donc du choix de M. Legouvé et on se demandait quel mérite avait valu au nouvel élu l'immortalité. On répondait en pensant au meilleur ouvrage de son père ; « Mais, c'est le mérite des femmes. »

Encore une fois cela était injuste. Pourtant il faut noter cette hérédité de la notoriété littéraire dans une famille.

M. Henri Houssaye m'a rappelé M, Legouvé, Le souvenir qu'il a donné à la fécondité littéraire de son père a paru touchant. Du reste, tout son discours a ému la sympathie.

Cette oraison académique est peut-être pleine de haut sentiment plus que de haute littérature. La première partie est un peu molle, la seconde se relève à force d'enthousiasme pour Leconte de Lisle.

M. Brunetière, qui lui a répondu, a exécuté avec (Inesse la brimade académique obligatoire. li serait

malséaiit, en elTet, qu'un conscrit de l'immortalité n'entendu pas pour la première fois le Mémento mori et ne reçût pas quelques coups de cette discipline littéraire qu'on nomme l'ironie.

M. Brunetière a montré la vigueur habituelle de son intellect, l'ampleur et l'intensité de son esprit critique. Mais il y a un mats.

Talleyrand, en apprenant qu'un diplomate était malade, demandait :

« Quel intérêt M. de Sémonville a-t-il à être malade? » Je rae demande quel intérêt H. Brunetière a-t-il à étaler des paradoxes? C'est une maladie de l'esprit que je comprends chez les impuissants. Quand on a une originalité aisée, pourquoi ne pas laisser le paradoxe, ce bàlonisme de l'esprit, aux littérateurs forains?

MM. Houssaye et Brunetière ont rempli galamment le devoir de conducteurs des pompes funèbres académiques. Toutefois, je ne crois pas qu'ils persuaderont à la postérité de voir en Leconte de Lisle un des grands poètes du dix-neuvième siècle.

Il s'est attaché habilement à l'une de ces épaves que la tempête révolutionnaire a arraché au noble navire qui porte la civilisation. Mais il n'est pas un pilote, il n'est qu'un naufragé.

11 n'a pas plus traduit la société française que Brébeuf n'a traduit Lucain. Celui-ci a mis une perruque aux Romains, celui-là des clamydes aux Français. L'un et l'autre ne laissent que de Belles infidèles. Leconte a essayé de ramener le paganisme dans la rhétorique. Puissant progrès ! Il eût été moqué comme successeur de Campistron et de

Baour-Lormian s'iln'avaiteu Thabiletéde nommer Klylemnestra ce que Carapistron appelait Glitemenestre, et Aëdes ceux que le bon Baour proclamait des Bardes...

Mais Moïra, que Viennet appelait le Destin, et Chronos, à qui Jean-Nicolas Boileau donnait une faulx et le nom de Temps, eurent la cruauté de ne pas l'épargner; on a nommé un honnête homme à condition quil s'extasierait devant les Aëdes; un autre honnête homme lui a répondu : « Monsieur, vous ne savez pas bien ce que vous dites, mais vous le dites fort bien. » Ce fut toute la séance académique. Puis les ouailles de Lemmi sont sortis en se frottant les mains et en murmurant :

« On n'a pas dit un mot du christianisme, de morale, de bon sens. II n'y a plus d'autre Dieu que Moïra, et Chronos est son prophète. i>

Heureusement il y a une foule, c'est-à-dire l'infortune, la maladie, la mort, qui rabattent l'orgueil académique ou maçonnique.

Regardons encore cette fois à la porte de l'Académie française, il y a foule. Voici un homme qui n un génie littéraire et un-noble caractère; derrière lui quelques bruyants qui ont du talent, à la queue quelques audacieux qui ont... de la bonne volonté. Je nomme celui que j'ai ditôtre en tête : le marquis Costa de Beauregard ; les autres je les mets pêlemêle, en laissant à la conscience très intime de chacun le soin de se dire s'il a du talent ou de la bonne volonté de passer pour en avoir : MM, Jean Aicard, Bergerat, le comte de Mouy, Zola, Anatole France, Deschanel, je ne vais pas plus loin.

— ITi —

M. Zolfinnge dans les égouEsavec des souplesses d'Iiommc hciireux; il semble y prendre des délassements d'ondine. 11 parati jM'aise en la compagnie qu'il rencontre dans ces bains chinois de la basse pègre. Quatid il sort de là, doré sur tranches, il s'arrête complaisamment à recueillir sur les murs les devises eambronnesques que les gamins y inscrivent. 11 dit que c'est pour étudier les fines et nouvelles beautés de la langue française ; mais on l'accuse de chercher là des brèches à la muraille pour aller piller les pommes du voisin. Toutefois, le reproche s'arrête aux choses littéraires. Depuis qu'il était petit commis chez Hachette, détaché à la publicité, où les critiques le connaissaient sous la désignation du a commis roussàtrc et qui sue aisément •■ — ô naturalisme I — il a toujours honnêtement gagné sa pauvre ou riche vie.

F/. Deschanel, bien que député opportuniste et ft-anc-maçon, n'est pas suspect d'avoir mis les mains dans les goussets d'Arton. Les autres candidats regorgent de probité. M. Costa de Beauregard est l'honneur même.

Nous n'avons donc qu'à les juger tous sur leur talent littéraire.

On commence à nier le talent de M. Zola, il y a de sa faute, A force de prouver qu'il a le génie de la réclame, il a porté les gens à croire qu'il n'avait que celui-là. Je pense au contraire qu'on eût dû l'admirer, car les réclames sont grandioses. On lui a bien pardonné d'avoir été se faire donner le premier prix de thème français par une collection d'aldermen anglais qui avaient bien dîné.

L'excellent Magnard, qui faisait avec lui cette expédition, Q'a peut-être pas été bien satisfait de voir M. Zola se faire déclarer l'unique représentant de l'esprit français. Mais \ecoup de l'aldermen était bien joué. On l'a applaudi aussi d'avoir été « mettre Crispi dedans » , d'en avoir retiré un certificat d'origine italienne. Gela encore était joyeux. Nous sommes en ce monde si hérissés contre les pantalonnades italiennes que nous n'avons pas été mécontents dé voir Zola faire embrasser la Gervaise au Qls de Victor-Emmanuel.

Mais quand il a voulu conduire Nana à l'audience pontificale, et sournoisement conquérir le public catholique pour remplacer le public libertin qui se lasse, on a trouvé cg pnfflsme insolent et on s'est demandé si M. Zola n'était pas surtout un Barnum perfectionné.

11 a juré qu'il arriverait à l'Académie comme à la bénédiction pontificale. Réussira-t-il mieux au quai Malaquais qu'au Vatican? Il assure qu'il est doué d'une invincible persévérance. En effet, il a eu six voix à la première élection, quatre à la seconde, deux à la troisième. Si sa puissante persévérance le mène de ce train, il tardera à arriver. Je sais bien qn'il y a certains êtres qui ont adopté cette marche originale, ce sont les éerevisses. Mais elle mène à la marmite du Pot-Bouille plus qu'à l'Académie.

Peut-être le F.-. Deschanel a-t-il changé cela. Il a essayé de changer beaucoup de choses. D'abord l'assiette de l'humanité et la direction du monde moderne. Pour cela il s'est fait producteur de libre-

- ni

pensée et traducteur de pensées libres. !1 a été longuement rédacteur en chef du journal La Libre- Pensée et il recueille les vives gaillardises et drôleries qu'Anacréon et son école ont pu imaginer.

11 répète depuis 1848 que le catholicisme est mort, que c'estune religion qui n'a plus d'adhérents que parmi les bedeaux. Il proclame que le socialisme vaut mieux que le catholicisme, car celui-ci signifie ténèbres et mort, et l'autre c'est la vie et le bonheur. Ce que ce Kadosh a dit d'insultes à notre Dieu, à nos saints, à la Vierge, à notre mère très pure et bien-aimée, est inimaginable!

Je crois que la protection de Lemmi ne lui rendra pas plus que les vœux de Grispi pour M. Zola,

MM. deMouy, JeanAicardet Bergerat n'ont guère de chances, cette fois. Je le regrette; ils ont autant de mérite et un caractère plus élevé ou plus sympathique que plusieurs de leurs concurrents.

La candidature de M. France est sérieuse, elle est plus curieuse encore. Elle indique la lutte de la Gazette contre la Revue, du boulevard contre la Revue des Deux-Mondes. Celle-ci, jusqu'à ces temps derniers, montrait patte blanche aux portes académiques. Le boulevard, plus remuant, plus audacieux, se dit plus moderne, plus démocratique, moins bourgeois. Il prétend qu'il correspond mieux à l'état d'esprit et de mœurs créé par le suffrage universel et la démocratie triomphante.

Le boulevard a eu des malheurs depuis quelque temps. Le Panama y a laissé de sa boue, le Sud ne lui a pas réussi. Magnier, mon compatriote Magnier, que j'ai vu dans tous les rôles et sous toutes les

peaux, ex-rédactenr en chef, ex-sénateur, n'y a pas apporté un lusLre éblouissant, et voici que ce pauvre petit Lebaudy sort de sa tombe pour sauter à )a gorge du Juif Rosenthal, mal protégé par le nom' de Saint-Cère, dont il avait ingénieusemenl aftublé sa juiverie allemande.

Mais M. France n'a encore eu rien à faire avec ces vilenies. 11 a l'esprit aigu, il sait bien le manier et lui donner les tournures littéraires à la mode. Sou intelligence, qui a plus de diplomatie que de verve et cette urbanité boulevardière qui sait habilement placer la critique et la flatterie, en font un concurrent assez dangereux.

M. Costa de Beauregard n'a pour lui ni l'Italie, ni la franc-maçonnerie, ni le boulevard. Quel est donc son protecteur? l'esprit français. Il le représente dans sa hauteur.

Il est bien le descendant littéraire de Montaigne, de Saint-Simon, avec plus de correction et de vigueur et moins de verve que celui-ci, avec plus de chaleur et moins d'humorisme que celui-là. Son -style personnel, plein de pensées, nourri par la réHexion et le travail, s'il n'a pas tout l'éclat et la puissance de ses grands ancêtres, a des rellets qu'ils ne montrent pas, des reflels qui viennent de plus haut, de plus loin, je veux dire du temps de la Chanson de Roland.

Je me suis longuement étendu sur celte élection, c'est qu'elle vient d'ôtre faite, qu'elle a comblé les vœux de tousceuxqui vivent heureux dans le giron naturel de la langue française . Le succès du marquis Costa m'a consolé d'autres succès passés et... futurs.

Si je sais un peu confesser mes vertus, qualités et grands mérites, il faut saupoudrer cela, de-ci, delà d'an peu de confusion. J'avouerai que je ne suis pas complètement indemne de toute relation avec l'Académie.

Quand je publiai en 1872 le roman de Thermidor, Vitet en fut frappé. Il y avait là une très laborieuse recherche de la vérité historique. J'avais appliqué au travail préparatif de l'œuvre d'imagination le même soin. lamérne minutie, la même persévérance, la même volonté de tout savoir que j'avais puisés dans mes études d'éruditions médiévistes.

Il en résaltait une véritable intensité de vie réelle. Vitet — k qui je devais, du reste, le titre Thermidor, qu'il trouvait simple et sonore — voyait dans cette préoccupation de la vérité historique, avant tout, l'influence de la doctrine qui lui avait dicté les Barricades. Il pensait que l'Académie devait signaler cette rectification du roman historique et encourager les gens qui voulaient eu faire, non pas un genre ou une fantaisie monstruease, mais un travail d'hisloire plus pénétrant, et mettre la vérité à la portée de tous tes esprits. Et il me demanda de le proposer aux concours des prix académiques.

Quelque temps après, il me dit assez décontenancé !

— C'est malheureusement M. Barbier qui a été juge. Il ne nie pas vos mérites, mais trouve que l'ouvrage est trop antirévolutionnaire; au fond, il veut dire antirépublicain.

Je n'avais pas rôvé sur cette affaire et je ne fus

pas déconcerté d'avoir trop espéré, je ne reçus pas de camouflets. Je reconnais aujourd'hui que Barbier a eu raison. Sans doute, le roman était plein de la vie d'alors; j'étais parvenu, à force de volonté et de travail, à vivre de la vie de ian II et je reçus de très, très vieilles gens, à moi inconnues d'ailleurs, des lettres où l'on me disait que j'avais bien reproduit ce que leurs souvenirs de petite enfance elles récits paternels leur avaient fait voir ou connaître. Hais il faut l'avouer, le roman est mal fait, mal uni, vagabond et obscur à force d'être grouillantl Mon vieil ami Shakespeare m'a joué un tour, et j'avais oublié qu'il faut du génie pour être tumultueux.

Voici le second med culpd. J'avais tellement travaillé pour mon roman l'histoire de l'an II que je crus pouvoir faire sans grand supplément d'études, l'historique complet, jour par jour, heure, par heure et au moment de la grande bataille minute par minute, de la Révolution de Thermidor.

Ici le succès fut complet, et la première édition in-S" disparut « comme la plume au vent m. Je ne pensais pas à l'Académie. Un beau jour, à la librairie académique, je rencontrai un personnage maigre, de tournure élégante, de fine physionomie, de manières vraiment polies qui, m'entendant nommer, me dit ;

— Ah! M. d'Héricault. Eh bien, savez-vous, votre livre m''a appris beaucoup de choses. Il faut le présenter à l'Académie.

Il me salua cordialement et sortit.

C'était M, Legouvé,

— Timeo Danaos, hein! dis-je àGloriau qui me

regarda avec inquiétude. C'était le meilleur des hommes, mais je crois bien qu'on n'eût pas créé pour lui «ne chaire de poésie latine à la Sorbonne.

Avec son cousin Charles Morel il dirigeait alors la librairie académique. Elle avait été fondée par Didier, un libraire de large et active intelligence, homme de l'espèce de Buioz, mêlant la hardiesse à la persévérance, les minutes de l'économe à la hauteur de l'ambition, instruments bourgeois de la puissance bourgeoise et parfaitement choisis pour metireen lumière les gloires littéraires du règne de cette bourgeoisie; l'un spirite, l'autre voltairien, ils étaient deux extravagants malgré le rare bon sens qu'ils montraient dans la pratique de leur métier — presque un art — ils montraient ainsi les idées extrêmes où devait aller naufrager cette société libérale qui méprisait le bon sens chrétien.

Didier avait amené dans la librairie, comme Buloz dans la Revue, les illustres du règne de Louis-Philippe. Villemain, Cousin, Guizot, Mignet, Ampère, cent autres, toutes les gloires de la gravité française, je veux dire de l'Académie.

La librairie en avait pris le titre d'académique. C'est là aussi que se publiait le discours de réception, le Journal des Savants, la Revue archéologique et quelques autres recueils dont la renommée était européenne.

Didier avait laissé cette librairie sous la direction des deux plus honnêtes gens qu'on pftt rencontrer. Leur droiture, la srtreté de leurs relations, leur bonté naturelle m'avaient attaché à eux, et je donnerai cette preuve de notre bonhomie

réciproque : je publiai je ne sais combien d'ouvrages chez eux, sans faire de traité écrit. L'âge d'or, oui, monsieur!

Ils avaient hérité de Didier, non seulement le nom d'académique, les œuvres d'académiciens vénérables, mais une vraie passion pour les prix de l'Institut.

J'expliquai mon latin au bon Glorian, el je lui racontai le jugement porté par M, Legouvé. J'avais hanté davantage son père, bien qu'il fût mort une quinzaine d'années, je crois, avant ma naissafice. Mais il avait été courageux sous la Terreur. La tragédie d'Epiekaris et Nérée avait joué son rôle • dans la révolution de Thermidor, et qui ne connaît pas la Mérite des femmes? De son fils, je me rappelai seulement un roman : Edith de FaUen, et deux pièces : Louise de Lignerolles, etc. Par droit de conquête. Ce que noua savions le mieux sur lui, c'est qu'il lisait admirablement et tirait fort bien l'épée. Cette dernière qualité agaçait quelques gens d'esprit de ma connaissance; Aurélien SclioU notamment, qui, malgré de grandes divergences d'opinion, m'était sympathique, parce qu'il sentait toujours l'homme bien né. J'avais beaucoup connu SchoU sous l'Empire, et je publiais un conte fantaisiste dans uk journal qu'il dirigeait. Ce fut aux bureaux de ce journal, où je venais corriger mes épreuves, que je rencontrai Rochefort, qui venait y apporter une nouvelle à la main. Sa verve n'était pas démuselée ni « à rengaines » comme elle le fut plus tard, elle ne manquait pas de souplesse, et nous traitions, entre nous autres jeunes.

la question de savoir lequel, de lui ou de Scholl, représenlait le mieux l'esprit français. Je mettais celui-ci au-dessus. Son talent était aussi fin, beaucoup plus naturel, et, pour tout dire, Rochefort m'était antipathique.

J'éprouvai cette impression à la lecture de ses saillies qui, môme déjà, grinçaient des dents. L'impression devint plus forte quand j'eus vu le personnage. 11 avait la tournure d'un sergent-fourrier, pensif et grognon, qui a des dettes et l'intention plus que les moyens de les p^yer; avec cela l'air fier et digne, d'une fierté un peu cherchée et raidie, mais d'une dignité réelle. Il avait bien l'expression d'un chien hargneux, mais qui aboie fidèlement et qui a un collier à pointés de fer.

Depuis lors, il insulta Marie-Antoinette, l'impératrice Eugénie, et il gouverna un peu la France. Le Lanlernier à la place de Louis XIV parût drôle, et on l'envoya voyager; trop loin, je l'avoue. Il ne fut pas satisfait du domicile qu'on lui avait octroyé, et de cela je ne saurais le blâmer.

Il en choisit un plus luxueux à Londres, il n'y trouva pas, bien qu'exilé, une plus grande pitié pour les émigrés. II est vrai qu'il ne vivait pas comme ils avaient vécu. Pendant que des gens qui le valaient, des gens comme Chateaubriand, soupaient en suçant la pomme d'ivoire de leur canne, Rochefort continuait sa Lanterne, et si sa lanterne n'était plus magique, elle était toujours fructifiante.

Aussi, riche, bibelotier, criard, impie, injurieux ' et furieux, il était entouré de réfugiés, de Juifs, de

parasites, de révolutionnaires, de benêts comme d'épileptiques.

Ce que ces gens-là deviennent, en bouillonnant entre euxj j'en puis donner un exemple, car je recevais naguère une lettre d'un de ces Françaislondonniens. Il m'écrivait : « Monsieur, je puis bien insulter Jésus-Christ, puisque vous ne respectez pas Marat!!! »

Quand Rochefort sortit de cette chaudière, il n'était pas cuit, mais il avait perdu tout le sens commun et un peu de la langue française. Sa prose avait pris quelque chose, comment dire... quelque chose de. provincial que la compagnie grossière — ou même simplementvulgaire — impose. Le sifdet était devenu beaucoup plus aigre, les injures plus grosses, les plaisanteries étaient parfois un peu bébêles.

Au moins Rochefort, après voir perdu en chemin et à Londres beaucoup d'esprit et de bon langage, était revenu avec la réputation qu'il avait, en partant, d'être un homme d'honneur. On ne l'avait jamais vu mêlé à toutes les hontes du journalisme boulevardier, ni le complice de tous ces gazetiers que la Providence force de temps en temps, à sortir du trou pourri de cette société maçonnique.

Or, il y avait naguère sur le boulevard un personnage notable dans le parti radical. C'est Poidebard de la Bruyère. Ce la Bruyère n'avait rien à faire avec celui du dix-septième siècle, mais il était un des béliers à clochettes dugazettisme radical. Ce n'était pas son seul titre de gloire, il était de plus

le secrétaire elle garde du corps d'une dame au cœur large, connue acluellement sous le oom de Séverine.

Enfin, il avait encore une autre illustration, cellelà moins douce, mats plus retentissante : Il était le sauveur de Padiewski,

Qu'est-ce que Padiewski? c'est un assassin ; mais, comme il était républicain, révolutionnaire, socialiste — toutes les herbes de la Saint-Jean pour Poidebard et Roehefort — Rochefort appela cela une effervescence patriotique, et donna de Parurent à Poidebard pour sauver Padiewski.

Dame Thémis, qui s'en va trébuchant depuis qu'on essaie de remplacer ses balances par une truelle, rencontra pourtant sur son chemin le cadavre de l'assassiné. Elle souleva son bandeau et elle chercha dans le Code le chapitre des effervescences patriotiques. Elle n'y vit pas, pour un Polonais, le droit de mettre un couteau dans le dos d'un Russe; et comme Poidebard avait enfourché Padiewski pour monter au Gapitole, la Dame aux balances fut bien forcée de l'interroger.

Il se mit à pérorer avec des gestes chevaleresques, dont l'un égratigna un peu le visage de la patronne Séverine.

Il parla beaucoup du secret professionnel — de la dignité professionnelle — on- en pleurerait! Enfm, il fut notoire que Poidebard avait l'âme héroïque ; qu'il était le sauveur des persécutés, la gloire du radicalisme, le Cid de la paternité démocratique, le porte-étendard de l'honneur journalistique.

Poidebard malheureusement, ne se borna pas à conduire les Polonais à la frontière : il se mit, avec Rosenthal et tant d'autres, à fouiller la mine Lebaudy; il la fouilla avec si peu de ménagement et si profondément qu'il rencontra de nouveau dame Thémis, embusquée là, tout au fond. Celte fois, elle avait auprès d'elle de la gendarmerie, à qui elle confia le garde du corps, et elle l'envoya sur la paille humide.

C'est ici que Rochefort reparaît et je demande quelque attention, car cela est incroyable.

Quand Rochefort apprit l'arrestation de ce sire de la Bruyère, il dit : —On m'éconte bien, n'est-ce pas? — « Cela ne m'étonne pas. C'est un voleur !l\ a dépouillé Padlewski de l'argent que je lui avais donné pour se sauver; il l'a laissé dans une telle situation que le pauvre diable allait se remettre entre les mains de l'autorité pour ne pas mourir de faim. B

On l'a entendu ! Y a-t-il au monde un vol plus infâme ? Et pendant des années, Rochefort, le représentant de l'honneur démocratique, a pu résister à révéler publiquement, tapageusement, cette ignominie! Je ne dis pas qu'il a salué Poidebard, qu'il lui a serré la main, je veux croire qu'il ne l'a pas fait. Mais voilà l'homme dont mon souvenir avait gardé la physionomie fière et digne, l'homme dont nulle accusation n'avait sali la probité, l'homme à qui on pouvait trouver l'esprit faux, l'injure odieuse, le fanatisme furieux et ignare, mais en qui nous aimions à voir une honnêteté froide et un cœur noble. Il laissa pendant des années ses amis,

ses coreligionnaires, son parti honorer celui qu'il dit être le plus répugnant des voleurs !

On m'assure que c'est par pure chevalerie ef pour ne pas attrister Séverine.

Mais que voulez-vous, tous ces gens ne sont-ils pasAers d'être les llls de la Révolution? llsobéissent à leurs pères.

En 1792, on représentait ies Fourberies de Scapin, l'acteur dit ; «Monsieur Géronte, j'ai l'hon-neur,.. »

Là-dessus tout le parterre se lève, et l'on entend un cri formidable qui se répète en échos enragés dans toutes les parties du théâtre :

« L'honneurl — Il n'y en a plus, nous n'en voulons pas! 11 n'y a plus d'honneur. A bas l'hon' newi-.' A 6aï/ Non, il n'y en a plus! »

Le chroniqueur qui nous raconte cela se nomme aussi L, de Roehefort. Il n'est pas le parent de l'autre lantemier, mais c'était un prophète.

Allons, fils du mariage de la veuve avec Robespierre, accourez. Venez assister au grand duel de Séverine et de Hochefort. Le voilà, votre honneur. Que de linge sale, mon Dieu! Que de linge sale ils lavent dans cette famille-là! Et ils n'ont pasTmi, ils ne laveront jamais tout. Il n'y a pas d'évier assez large pour mener à l'égout les eaux ménagères de cette race nouvelle que la Révolution a créée pour conseiller, conduire et dominer le monde. Cette race, c'est le quatrième Etat, c'est le journalisme opportuniste, radical, socialiste, maître des sociétés où domine la franc-maçonnerie. Encore faut-il dire que les deux duellistes, Séverine et Roehefort,

qui s'escriment avec des bâtons fangeux, sont les honnêtes de la bande.

Voyons les compagnons qui suivent : Poidebard et Rosenlhal, Magnier et Canivet, Portails et Dreyfus, et des centaines de Rosenthal, de Dreyfus, de Magnier, qui attendent dans les cases d'Arton, de Reinach et de Hertz, qu'une trappe se lève pour y faire pénétrer la lumière du soleil. Et ce sont ces gens-là qui représentent le journalisme français aux yeux de l'Europe I

Ah! que me voilà loin de M. Legouvé et môme de SchoU et que je suis aise de retourner auprès de cet homme!

Donc, SchoJl, qui était friand de la lame, eût été content, je crois, d'avoir une affaire avec lui. Legouvé n'était pas très choyé au boulevard, à la Librairie Nouvelle oii Aes ieuaes de 1860 le rencontraient. Pour moi, il avait en outre la renommée d'être d'un libéralisme assez aigre.

Je sus plus tard mieux l'apprécier. Sans doute, il avait comme son père plus de talent que d'inspiration. Mais il avait la belle veine française, l'esprit vif, élégant, délicat, le jugement fin, le style aisé et, au fond de toutes ses œuvres, une lumière claire, animant un esprit plus philosophique qu'il ne paraissait dans les miroitements de sa pensée.

— C'est un honnête homme, me dit Glorian, il ne veut pas vous tendre un piège ni vous pousser légèrementà des démarches....

— Assommantes.

— Qui ne risque rien n'a rien.

— Parbleu, je connais la littérature de Sancho

Pança. Mais qui risque beaucoup peut n'avoir

— Comment, beaucoup, quelques exemplaires à 7 fr. 50, que je vous passerai à 3 francs.

— Et la mendicité à domicile? Car c'est cela au Tond. Faire antichambre chez des gens qu'on ne connaît pas, qu'on méprise peut-ôtre, risquer de recevoir des camoudets, d'avaler des couleuvres, d'être reçu du haut en bas de la graAdeur d'individus à l'égal desquels on se croit. Mes bons amis de l'Académie, Vitet,Montalembert notamment, sont morts.

Je me laissai à demi séduire. Il fut décidé que j'enverrais mon volume avec nia carte aux académiciens chargés du concours de l'histoire contemporaine, qu'une indiscrétion très défendue mais habituelle avait fait connaître à Glorian. Et Legouvé n'en était pas, ni Caro, ni Sacy, avec lesquels j'avais plusieurs points de contact, ni Marmier avec lequel je devais être affectueusement lié, mais plus tard. J'écrivis à M. Cuvellier-Fleury, dont le talent, disait-on, était aussi vilain que le visage et était aussi aigre que sa face était jaune. Mais je l'avais trouvé bienveillant dans quelques passages qu'il avait consacrés dans les Débats à quelques-uns de mes livres, il me répondit fort poliment, fort courtoisement même, qu'il n'était pas un juge, mais qu'il applaudirait bruyamment quand, dans la séance plénière de l'Académie, on proclamerait mes mérites.

Je montrai ce billet à Glorian.

— Vous êtes sergent-major de la garde nationale,

lui dîs-je, vous avez des préjugés sur les Jésuites. Vous ne savez peut-être pas très bien ce que c'est que l'eau bénite. En voici. C'est de l'eau bénite de cour, elle n'est même pas très très parfuniée, car enfin, si mes mérites ne sont pas proclamés!...

Parmi mes juges se trouvait M. de Vieil-Castel, pas celui qui publia, il y a une demi-douzaine d'années, cet ouvrage de si répugnantes et si scandaleuses révélations. Non, il s'agissait de l'auteur d'une Hislûire de /a fttfsiaurdHon, fort oubliée, mais qui valait mieux que cet oubli.

C'était un bon légitimiste, le lils d'un homme qui avait joué un certain rôle au commencement de la Restauration.

Ce brave homme me disais-je, éprouvé par l'adversité — en est-il une plus grande que d'être oublié — me recevra sans cette morgue de parvenu qui est la livrée du siècle.

Je m'aventurai donc. Il demeurait, si j'ai bon souvenir, sur la place du Palais-Bourbon, à l'entresol.

L'appartement me parut froid et nu, l'homme afTable, un peu étonné qu'on sût qu'il existait encore.

11 ressemblait un peu à un bon gentilhomme que j'avais vu étant enfant et qu'on appelait te Petit baron; cette ressemblance et cette alTabilité me mirent à l'aise. Je ne suis pas très sot quand j'ai aflaire à des gens sympathiques et, après quelques menus égarements de conversation, je trouvai le joint de placer le nom de Richelien. Je veux parler du ministre de la Restauration pour lequel j'avais un grand entiiousiasme et dont M. de Vieil-Castel

avait reçu les premiers encouragements et, à ce que je suppose, ses premières missions diplomatiques. K Pour l'amour du Grec », il ne m'embrassa pas, mais ii me parla du temps passé. J'étais làdessus presque aussi suranné que lui, et nous abordâmes le temps présent comme deux bons compagnons. Il me dévoila les dessous académiques.

En somme il n'y avait plus, Guizot étant mort, que deux puissances à l'Académie, celle de Thiers et de Mignet. Thiers, tout occupé de politique, se désintéresse fort des mariages académiques. Toutefois mon ouvrage lui déplairait. 11 est la plus rude critique qu'on puisse faire de son Histoire de la Révolution.

— Il est vrai, dis-je, que j'ai une médiocre estime pour le fond historique de cet ouvrage. Je ne parle pas du style, qui est lumineux. Les jugements faux, l'érudition insuffisante, les affirmations sans preuves, les faits désagréablement accumulés, enfin la complète et insinuante mauvaise foi, m'ont donné du dédain pour cet ouvrage... Mais c'est à peine si j'y fais allusion.

— Vous faites plus, me dit en souriant cet aimable diplomate, vous le supprimez. Vous faites un volume tout entier sur une période de temps très dramatique, très intéressante, nécessaire même à étudier : vous l'étudiez jour par jour, heure par heure, minute par minute, même c'est le côté saisissant de votre œuvre, et Thiers esquive toutes les difficultés, il résume cette période qui vous a demandé des années d'études et cinq cents pages

par ces mots : Pendant ce temps. On n'est pas plus écrasé et plus creux. Certes, je puis dire que vous aurez ma voix et si c'est moi qui suis votre lecteur, ma voix aura quelque autorité. Mais l'Académie dans son ensemble n'aimé pas beaucoup les ouvrages qui ne sont pas dans ie sens libéral. Je suis suspect, me dit cet excellent homme avec un sourire résigné, et vous aussi. Voyez M. Mignet, tâchez qu'il soit pour vous, sinon...

Je n'ai pas revu M. de Vieil-Castel et j'en bats ma coulpe.

11 fallait aller voir Mignet. Je commençai un cours complet d'éloquence pour m'y décider. Non que le personnage me fût décidément antipathique. 11 y avait deux Mignet entre lesquels j'hésitais, comme l'Innocence dans le tableau que l'on sait entre le Vice et la Vertu. La Vertu Mignet c'était sa dignité où il y avait de la droiture, son style où il y avait de l'acier, son intelligence où il y avait des lueurs d'hommes d'Etat. Le Vice Mignet, c'était ce quelque chose de cherché et de prétentieux qui déparait cette dignité, mais surtout c'était l'air de famille que je trouvais entre ses formes et la rhétorique sèchement et insolemment prétentieuse de Mérimée, l'un des seuls hommes qui m'agaçait dans l'univers entier.

Je tombai dans celte' torpeur mystérieuse qui me saisissait toujours quand il fallaitaller préparer ou demander quelque chose pour moi.

Qui me secoua? M. Legouvé, que je revis toujours courtois. Je dirai ici, car ce détail mérite d'être confié à la postérité, que c'est de lui et à cette

époque, au printemps de 1877, que je reçus la première carie postale; j'avais cru jusque-là que c'était de mauvais ton.

Glorian me jura de son côté que M. Mignet était un homme bien élevé.

Je ne nommerai pas le Romain qui se jeta dans le Tibre, pour faire endéver les élèves de sixième jusqu'à la consommation des temps, mais son héroïsme est mince comparée ce qu'il me fallait de courage pour me jeter en voiture et m'en retirer rue d'Aumale.

C'estlà que demeurait Mignet, à un étage assez élevé. Celait un petit homme sec, ^lacé, glaçant, mais sans impertinente morgue. H devait avoir alors quatre-vingts ans. 11 était fort bien conservé. Il me parut qu'il voulait montrer quelque sympathie et qu'il faisait bon marché de la différence de nos jugements réciproques sur la Révolution et les révolutionnaires. 11 passait, en effet, pour être d'un libéralisme fQrt avancé, et le mien était plutôt extrêmement en retard. Il ne me dissimula pas qu'il avaitdéjà parcouru mon livre et qu'il avait été satisfait particulièrement de mon étude approfondie sur l'être intime de Robespierre. Nous causâmes peu à peu avec quelque ouverture d'esprit. 11 aimait la Révolution pour l'avoir fort étudiée en sa jeunesse. Souvenirs du jeune ilge ! et le soin que j'avais mis pendant tant d'années à essayer de pénétrer dans la vilaine peau de ces gens-là lui persuadait que j'étais son contemporain et que nous étions des gens de l'an 11. Il avait connu beaucoup de survivants de ce lemps-là, puisqu'il

était né en 17!)o. Il me raconta sur plusieurs des détails curieux que les Mémoires et les Archives ne donnent pas. Il assurait qu'ils valaient mieux que leurs actions.

— C'est-à-dire, murmurai-je qu'ils étaient plus lâches que convaincus et plus voleurs que féroces.

Je crois qu'il était un peu sourd, car son regard sec et noir hésitait parfois tout en essayant de me regarder fixement. Il redressa la tête légèrement et me raconta deux anecdotes, une à l'honneur de Robespierre que j'avais lu dans les Anecdotes secrètes au dix-huitème siècle, l'autre sur Fouquier-Tinville, et qui était une révélation.

— Je tiens, dit-il, de Portails que, quand on apprit dans les prisons la nomination de Fouquier- Tinville au poste d'accusateur public, chacun s'écria : « Enfin, voilà un bon et honnête homme. Nous sommes sauvés. »

Mais revenons à nos moutons. Il ne me dissimula pas que j'avais une foule de concurrents pour le prix Thérouanne, pour lequel je m'étais inscrit au hasard de la fourchette. 11 est vrai qu'il y en avait autant pour les autres prix. L'Académie serait obligée de diviser les prix en plusieurs morceaux, et il me fit entrevoir les dessous du sérail académique.

— Nous avons, par exemple, une vingtaine de concurrents. Autant que je puis le voir, vous en avez trois, qui ont fait des ouvrages sérieux mais ennuyeux. Le devoir de l'Académie est de couronner les ouvrages ennuyeux de préférence au vôtre qui ne l'est pas.

Je demandai avec douceur comme un homme qui poserait une question sur le Ramayama, pourquoi le soin qu'on aurait de plaire au public et la chance qu'on aurait d'y parvenir était une cause d'exclusion,

— D'exclusion non, et n'en concluez pas que votre ouvrage sera repoussé, mais nous devons encourager les écrivains. Les prix de l'Académie devraient être des espèces de canoûicats, des sinécures comme il y en avait jadis et qui permettaient aux gens de se livrer à des études utiles, mais qui échappent au gros public.

Ce mot gens d'études m'avait fait penser à Gros René, je souris. D'ailleurs il satisfaisait un de mes dadas : la reconstitution des canonicats à l'usage des pédants laborieux. Cette apparente approbation lui plut.

— Voyez M. Sayous qui concourt avec vous. Il a fait deux volumes sur les Hongrois. Jamais la curiosité du publie ne s'engouera pour cela comme pour le comité de salut public par exemple. C'est donc à l'Académie à remercier un homme laborieux que l'insuccès découragerait.

Si je n'avais -pas été en question, j'aurais pu trouver des arguments pro et contra. Je m'inclinai. Je lui pariai — adroitement — de la nouvelle édition qui venait de paraître de son Histoire de la Révolution et je lui demandai étourdiment si, depuis l'époque oii sa première édition avait paru — c'était pendant la Restauration -— il n'avait pu trouver à y rien changer, à y rien ajouter.

11 me répondit avec froideur que non, et que

depuis lors il n'avait rien appris qui F^ùt pu modiâer une phrase de ses livres.

Il me parut qu'il y avait là une grande fatuité littéraire. Comment, depuis cinquante ans on avait publié des centaines de mémoires, découvert des centaines de manuscrits inédits, les événements particuliers les plus divers avaient jeté des lumières sur le passé, et l'inraillible M. Mignetavait dès 1820 tout su, tout prévu!

Je ne pus m'empficher de rougir et, craignant de ne pouvoir cacher ma surprise, je me levai en lui demandant la permission de prendre congé de lui et en m'excusant de l'avoir retenu si longtemps.

Malgré ce violent accès d'infatuation , j'avais trouvé Mignet tout différent de ce qu'on m'avait dit, non pascethomme impérieux, aigre, violent enses haines, il paraissait être plutôt un bonhomme en gélatine. Mais au moment où je me levai et tout en ■■ m'accompagnant en causant jusqu'à la porte, il montra le bout de l'oreille. Je ne sais pas sur laquelle de ses plates-bandes doctrinaires avait marché un diplomate nommé Charles His de Brétonval; le hasard amena son nom, il m'en parla avec une amertume qui montrait que l'homme avait la dent venimeuse. Je n'eusse pas mis habit bas pour défendre His de BrétonvaJ, dont je savais seulement qu'il était Normand.

Malheureusement l'âcreté de Mignet remontait du fils au père, et il attaqua Charles His. Celui-ci avait été, en 1795, un brave journaliste, monarchique, c'était un des amis de ma pensée et de mon estime. Je ne voulais pas l'abandonner. Nous nous

séparâmes froidement, et je ne dissimulai pas à mes amis intimes, ceux qui venaient me voir le dimanche après-midi , comme Moland, comme Fournel et comme Ernest Grégoire, que nous allons retrouver parmi les journalistes, ou ceux qui passaient avec moi la soirée du vendredi,' comme Cucheval-Clarigny, comme Pierre Laflitte et tant d'autres que, s'ils comptaient beaucoup sur le prix Thérouanne pourboire du Champagne, ils devaient renoncer à ce coco épileptique, comme Murger le nommait ingénieusement.

Je me trompais et je calomniais Mignet. S'il était amer aux ennemis, il était ferme en ses desseins. Bien m'en prit de l'avoir pour moi. Je ne veux pas insinuer que l'on se prit aux cheveux dans la vénérable enceinte de l'Académie; non, mais il y eut — chose horrible à dire — du tumulte sous la coupole.

Quand on annonça la Révolution de Thermidor pour le prix Thérouanne, Charles Blanc bondit comme un énergumène. Il prétendit que c'était un scandale ; que mon livre, dont il n'avait rien à dire au point de vue du style et de l'érudition, était un pamphlet blasphématoire contre la Révolution; que l'Académie en le couronnant prenait parti contre la Convention et que l'on attirerait la colère du peuple contre cette institution que l'opjnîon n'avait que trop de tendance à appeler aristocratique et surannée.

Trouble dans l'auditoire ; ce petit écho de la Marseillaise réussissait toujours. En avant! marchons contre l'Institut.

M. de Vieil-Castel, qui était un homme ferme et haut, malgré ses airs de bailli de comédie, demanda froidement à notre énergumène d'exposer les critiques qu'il avait à faire; il y répondrait puisqu'il avait été choisi comme lecteur et rapporteur, et l'Académie jugerait.

Charles Blanc répondit que ce n'était pas son affaire, qu'il s'occupait de l'histoire de l'art, non de l'histoire politique, mais qu'il demandaitàl'Académiede retarder son jugement de quelques jours, il demanderait àson frère Louis Blanc, la critique de l'ouvrage, et l'Académie verrait combien elle se trompait.

C'est alors que Mignet entra en scène avec une majesté violente; ceux qui le connaissaient me dirent -qu'il était vraiment en colère, bien qu'il ne se départltpas complètement du ton dédaigneux qui lui était habituel. Il répondit donc avec quelque roideurque l'Académie n'avait pas besoin de maître répétiteur, ni de l'érudition de M. Louis Blanc pour reconnaître la valeur hislorique et politique d'un ouvrage. A part quelques enragés el ce que Vitet appelait le Capul mortuum de l'Académie, tout le monde donna raison à Mignet. Mais Camille Doucet, qui était non pas le bourgeois gentilhomme mais le bourgeois diplomate et qui voulait bien manger le chou sans blesser la chèvre donna dans son rapport un écho de cette scène. 11 protesta avec une énergie remarquée en disant que le livre de ■ M. d'Héricault étaitun livre d'histoire, « d'histoire, je le répète » et après avoir fait quelque éloge de l'œuvre, il conclut : « L'ouvrage de M. d'Héricault

n'est pas une œuvre de passion mais une œuvre de vérité, un livre de bonne foi; c'est, au-dessus de tout, un livre d'histoire. L'Académie l'a jugé à ce ■titre, sans prétention, à ce titre elle le couronne sans arrière-pensée. »

L'excellent homme — on peut le voira son insistance — était fort embarrassé. La vérité est que ce livre fort impartial entre les diverses bandes de la Terreur est, dans son ensemble, son esprit, par le déroulement même des faits et la logique des conclusions, écrasant pour le jacobinisme.

Je n'en voulus pas à Louis Blanc de son fanatisme révolutionnaire; le fanatisme franc, loyal et honorable, s'il s'appuie sur des documents vrais, sur des sentimentsdésintéresséset s'il ne tronque ni n'escamote les faits et les documents. Mais j'avais avec un dédain exagéré — meâ culpâ — relevé bien des erreurs et mis à mal bien des jugements de Louis Blanc et de ses disciples. Comme tous les gens qui veulent être équitables, je m'étais mis entre deux feux. Pendant que les positivistes, les dantonistes, leshébertistes, les maratistes m'en voulaient de ne pas avoir accablé Robespierre, qui avait commis le crime de détester les Fripons et d'avoir cru en l'Être Suprême, les robespierristes ne me pardonnaient pas d'avoir montré le fond de l'âme envieuse, ambitieuse et faible de leur idole.

Décidément, Robespierre était une histoire, pour moi inoubliable. Quelques années avant 1870, nous nous étions pris de discussion forcenée à son sujet. — C'était après déjeuner chez un ami commun. — Un robespîerriste et moi nous ne voulions pas

admettre que Robespierre fût un pur imbécile, comme le prétendaient Ghallemel-Lacour et Castagnary. Le maître de la maison, le plus probe et le plus doux des hommes mais qui se croyait le droit' d'assassiner le tyran Napoléon III, était de cet avis. Nous prétendions qu'un pur imbécile ne fût jamais parvenu, même en temps de Révolution, à gouverner la France, et les robespierristCB furent les plus irrités contre moi, notamment M. Hamel, qui s'était passionné pour Maximilien et qui fit afllcber que mon livre était un pur pamphlet contre la Révolu- - tion. Littérairement, ce n'était pas méchant, mais comme cette affiche se trouvait collée dans le voisinage de ma maison, mes amismepromirentsaccages et incendies au prochain jour d'émeute,

M. Hamel n'avait pas de si farouches intentions, j'en suis sûr; il voulait tout simplement faire une ample réclameàuneseconde édition de son histoire de Robespierre, oii j'avais trouvé bien des pages réjouissantes... sans l'aveu de l'auteur.

J'avais bien juré que l'Académie ne m'y reprendrait plus. Il faut que je confesse une faiblesse qui fut connue du seul Camille Doucet. Il était aimable homme et comme je l'ai dit, fm diplomate, très doux du reste; il ne se tâcha jamais que contre Monselet, qui trouvait étonnant le titre d'une de ses pièces : La Considération — un hémistiche, mon cher — et qui pouvait résumer toute la poétique de Camille Doucet.

J'avais quelques vagues relations de société avec cet aimable homme, et, un beau matin de l'an 1882; je me dirigeai vers le palais Mazarin et j'arrivai à Tapparlement du secrétaire perpétuel. II me reçut avec une bonne grâce presque cordiale. Je lui dis tout franchement et à l'emporte-pièce que je venais depublierunromanintitulé : Les Aventures dedeux ' Parisiennes pendant la Terreur ; que Jele croyais bien fait et un des bons types du roman historique; que j'avais envie de l'offrir à un des concours de l'Académie- Je ne lui dissimulai pas que la demande que je faisais auprès de lui m'ennuyait, que j'aimerais mieux être venu pour l'engager à déjeuner, et que je le priais de ne point tourner autour du pot, sinon je lui dirais immédiatement le mot du Baron de La fleur.

Cette habile invocation d'une pièce de lui, que j'avais vue quand j'étais étudiant, ouvrit son cœur à la franchise patriarcale. Il commença, je ne sais pourquoi — probablement pour me remercier — à me complimenter sur mon air de jeunesse et sur ceci qu'il avait les favoris blancs quand les miens se contentaient d'être gris. Après ces prolégomènes inattendus, il me dit qu'il ne m'engageait pas h offrir quoique ce soit à l'Académie. En fait, les prix pour les romans é'.aient déjà distribués in petto, il n'en restait qu'un, et Victor Hugo venait d'écrire à l'Académie des juges pour leur recommander un auteur. Or l'Académie était incapable de résister à quatre pages de Victor Hugo.

Je lui demandai, en le regardant en souriant, si son admiration pour le grand homme était aussi

sincère que cela. Oui, Il était « victorien » forcené.

C'était vraiment un excellent homme, et on pouvait lui pardonner l'habileté de sa conduite, sans quoi, n'ayant en résumé qu'un talent médiocre, il ne fût pas parvenu là où il était arrivé, assez haut partout.

il voulut donc par bienveillance m'ôter toute illusion. 11 me dit, non pas courLoisement, mais comme à un homme qui voit si vous comprendrez à demi-mot, que l'Académie avait voulu ne pas me témoigner d'antipathie et qu'elle s'était un peu compromise en me donnant un morceau de prix; mais quensommeceque j'écrivais n'était pas dans l'esprit général de ladite assemblée, où dominait le libéralisme, plus ou moins teinté de vermillon et où, en tout cas, on était pour le moins sceptique.

Je ne pus m'empêcher de sourire, son bon regard bienveillant et fin m'interrogea.

— C'est, lui dis-je, que je pense à l'esprit de la RAvue dont Buloz faisait un épouvantail à moineaux. Il parait que l'Académie est aussi hantée par un esprit.

J'avais envie de lui demander si cet esprit n'était pas le fantôme de Béranger, Hommes noirs, d'où sortez-vous? Mais c'était assez d'avoir pauvrement quitté Mignet, car nos relations avaient été rompues, et je crois qu'ici encore j'avais manqué à l'esprit... de la Révolution,

Je croyais que, se rappelant son attachement au gouvernement de Juillet, Mignet se tenait dans des termes de froide politesse avec la République.

ISous apprîmes qu'on le nommait grand'croix de la Légion d'honneur. Cela le fit descendre un peu dans mon eslime. Puis il me paraissait pénible de voir un homme de cette renommée recevoir une récompense de la main de quelque maître d'école ou de quelque petit avocat de Normandie, choyé par la politique et devenu quelque chose sans être quelqu'un.

Je lui écrivis en lui disant que je me permettais de le féliciter en regardant l'homme qui recevait la récompense et en oubliant la main qui la donnait.

De quoi me mêlais-je?

Mais c'était avant l'épanouissement complet du régime. On n'était pas encore blasé et on avait encore des indignations.

Mignet ne me répondit pas. En bonne foi, il ne le pouvait guère, car j'étais à la fois respectueux et trouble-fête.

Après que l'affable secrétaire m'eût laissé entrevoir l'état d'âme de l'Académie, je jurai qu'on ne m'y reprendrait plus. Je tins, cette fois, parole. Je connaissais un autre académicien, qui pouvait fournir une rimericheaDoucet.il ne lui ressemblait que par là. C'était Camille Rousset, aussi franc, aussi simple, aussi ouvert que l'autre Camille était à demi-mot, à sourires d'ambassadeurs, à rpndeurs travaillées.

La communauté d'opinion sur les mensonges de la légende révolutionnaire et son érudite et courageuse Histoire des Volontaires de 92, que j'appréciais fort, m'avaient mis en cordiales relations.

C'est lui qui avait complété le récit que M. de Vîeil- Castel m'avait fait de la scène où Charles Blaac avait vengé Louis Blanc.

11 me conseilla de présentera l'Académie l'fliïtoii'e anecdotigue de France. Il en put voir les cinq premiers volumes et il me disait avec débonnaireté qu'un ouvrage en sept gros volumes in-S", qui avait demandé dix années de travail assidu, étaitde ceux que l'Académie avait le devoir de récompenser.

— Mais, lui répondis-je vivement, je n'ai pas les mêmes droits que M. Sayous aux tendresses de l'Académie.

— Il est vrai, me répondit-il avec bonhomie, que les protestants sont bien venus à l'Institut, et je crois bien que la qualité de ministre du saint Ëvangile a contribué, non pas à lui faire avoir le prix Thiers qu'il méritait bien, mais à le lui faire avoir sans partage.

Je ne pensais pas au saint Évangile. Je voulais seulement dire que mon édition avai t assez de succès pour se passer de la réclame académique.

J'étais un peu embarrassé. Je regrettai la vivacité qui m'avait fait lancer ce brocard à M. Sayous que je ne connaissais pas, mais qui passait pour un honnête homme, laborieux et sincère. D'ailleurs, je respectais en lui le descendant d'une famille d'émigrés protestants. J'étais loin de partager les fureurs mélodramatiques qu'éveille dans les Gazettes la révocation de l'Édit de Nantes. Mais les gens qui abandonnent leur patrie pour garder leurs convictions sont respectables, et aussi leurs descendants.

Je répondis donc évasivement à Roussel, sur y Histoire des Hongrois et fermement sur l'Académie, et je le quittai en fredonnant malgré mon âge mûr, un vieux refrain du temps que mon père était écolier.: Tu n'auraspas marose.

Je crois bien que c'est l'histoire complète de mes relations avec l'Académie, pour mon compte, du moins.

J'étais exaspéré, en effet, de voir que mon frère de lait liLléraire, Moland, qui avait publié tant d'ouvrages, dont quelques-uns de haute valeur, notamment le livre sur les Origines littéraires, et à qui nous devons les meilleures éditions de Molière et de La Fontaine, j'étais exaspéré qu'il n'eût pas attiré l'attention des « Quarante ».

J'avais longtemps insisté auprès de lut pour qu'il présentât quelque chose à » l'auguste aréopage », il avait résisté vaillamm«Dt.

Entln il se laissa persuader. II avait fait, entr'au- Ires excellentes choses, une définitive biographie de Molière, avec l'érudition étendue, la sagacité et la raisonnable gravité qui distinguent ses travaux historiques.

Je connaissais fort affectueusement le plus obligeant, le plus délicatement poli des hommes : Xavier Marmier. Il voulut bien se charger de présenter l'ouvrage à ses confrères. Sans succès; on fit à Moland la réponse la plus saugrenue.

Je lui proposai d'écrire que son quintisaïeul avait été écorché vif par M°" de Maintenon et son quadrisaïeul mangé par un des dragons des dragonnades. Il recula devant cette grosse plaisanterie.

Nous nous contentâmes de crier: Fontaine, je ne boirai pas de toa eau. Lui, plus heureux que moi, n'en avait bu qu'une goutte.

LE CAFE DAGNEAUX

C'est au calé Dagneaux que je rencontrai Murger. Quelques étudiants de Picardie et d'Artois, du Boulonnais et des autres petites provinces qui forment le département du Pas-de-Calais se réunissaient là, souvent, le soir; c'était un café-restaurant qui n'avait pas mauvaise renommée. Au rez-de-chaussée venaient dîner les gens graves, magistrats, membres de l'Institut et autres notables; au premier, de bons bourgeois du voisinage; aux autres étages, des étudiants dorés sur tranche, comme disait Murger, des stagiaires, de jeunes avocats, de jeunes médecins, quelques artistes, quelques lettrés.

Une faut pas se faire d'illusion à propos de la dorure que Murger mettait sur nos tranches. En ce temps-là, l'étudiant aisé avait 150 francs par mois; le riche, 200; la moyenne oscillait autour de 120. Il est vrai qu'on louait une chambre tolérable pour 20 à 23 francs, qu'on dînait sufDsamment dans les tables d'hote pour 40 francs le mois, et

qu'on pouvait déjeuner proprement dans les crémeries poyr 60 centimes.

Nous avions adopté une salle au deuxième étage, où nous avions la naïveté de croire que nous serions chez nous, en une espèce de club.

Bientôt la bohème déserta le café de l'Europe et le café de Bussy pour venir d'abord dans notre voisinage, puis parmi nous.

D'autres jeunes hommes arrivaient de l'École de droit, de l'École de médecine, du Palais de justice, du journalisme. Nous fûmes noyés. Toutefois on tint bon ; on n'avait pas de calicots. En ce temps-là les étudiants, les étudiantes surtout — car héla.':! les étudiantes, sans abonder, apparaissaient de-ci, de-là — avaient de superties dédains pour les commis marchands, qui ne ressemblaient pas d'ailleurs aux gentlemen-marchands ou chefs de rayon du Louvre et du Bon-Marché.

Parmi les nouveaux venus, trois surtout m'inspirèrent de la sympathie, Murger plus que les deux autres.

Il était fort laid, d'une laideur vulgaire, très gauche, très petit et malpropre. Une voix brisée, pas de cheveux, une longue barbe châtain et qui paraissait déteinte, les paupières qui pleuraient, des yeux sans éclat, gros, à l'expression douce et timide, et qui avaient le singulier caractère d'être à la fois saillants et bridés. Voilà le poète de la jeunesse. Il me frappa tout d'abord par sa ressemblance avec un portrait de Clément Marot. Ce n'est pas une imagination, et quand je mis ce portrait en tête de l'édition des œuvres choisies

dudit Maître Clémeot, tous ceux qui avaient connu Murger furent surpris de cette ressemblance. Seulement Marot a des clieveux et de beaux habits, il devait être propre, il était vaillant et n'avait pas perdu la voix. A part cela, si ce portrait n'était du seizième siècle et ne portait cette enseigne : ClemensMarûius,primussuitemporispoetagallicus, on pourrait croire que c'est notre homme!

Il n'y avait pas moyen de rester quelque temps dans son voisinage sans avoir l'intelligence secouée, puis intéressée, puis réjouie par sa conversation. A la longue, elle fatiguait; comme son esprit était articulé, à soubresauts et à ressorts, quand on était arrivé à désarticuler la carcasse de cet esprit, à en dévisser les ressorts très apparents, sa' causerie produisait cet eflet d'agacement que l'argot contemporain explique par ce mot rengaine.

Sa prose écrite n'était naguère que sa conversation légèrement réfrénée : on peut dire que cette phraséologie n'est que le calembour poudré de poussière de diamant et poussé au gigantesque. Ne dites jamais un mont, dites souvent un ffima- /(lya; variez avec un morti Blanc, placez adroitement les .4 Ipes ou les Pyrénées, puis choisissez un pic qui a un nom sonore ou cocasse, vous aurez tout le style, comme toute la causerie de notre ami.

Mais encore une fois, au début, ces jeux de mots diamantés, brillantes, pailletés, à côté desquels il faisait partir des fusées qui leur donnaient des aspects inattendus, boulions, dégingandés ou grandioses ; ces comparaisons coquecigrues, pétil-

lantes ou caressantes, étonnaient, puis égayaient, et, en tout cas, tenaient l'attention en patience.

Seulement, de même que la causerie ne tardait pas à fatiguer, le style était destiné à vieillir vite, comme tout ce qui manque de simplicité; et à paraître risible, comme tous les gongorismes, tout le concetlisme, tout ce qui est précieux, prétentieux, par là hostile au génie français. Murger comme Hugo sont donc destinés l'un et l'autre à se rider très vite et à paraître aussi grotesques que Pigault-Lebrun, Jouy, Baour-Lormian et Bouilly. On peut prévoir que la rhétorique du grand et du petit poète deviendra aussi poncive que la phraséologie de ces sonneurs d'adjectifs solennels. On trouve dans l'œuvre du grand Victor cent mille phrases plus bouffonnes que Vépouse du chantre du jour, le dernier mot des classiques gâteux refusant de salir leur style par le mot poule.

Ce pétillement particulier de verve eut toutes les allures d'une petite révélation. Nadar me raconta qu'un soir Murger, jusque-là plutôt terne, rêvasseur et comme emmailloté d'intellect, eut tout brusquement un jaillissement de mots, de comparaisons, de rencontres nouvelles, des heurts inattendus de pensées, d'adjectifs et de verbes... Depuis lors, le jet ne s'arrêta plus.

Nous étions du reste encore à l'âge d'or du jeu de mots et notre gaieté aidait le calembour à avoir de l'esprit. Nous étions hilares quand Murger nous disait ; «Le moribond eo fit un » ou bien : « Je m'habi.lle pour y aller ». Mabille était alors un jardin célèbre parmi les étudiants. Le Tintamarre

lui apprenait l'histoire ancienne. «Au siège de la ville, Philippe reçut une flèche dans l'œil droit et jeta l'autre sur son fils pour lui succéder », ou la grammaire:," Estomac, question pour savoir si c'est Thomas n. De mon côté, je lui enseignais l'histoire moderne et lui apprenais cette épilaphe d'un petit prince italien :

Ici git Ftorestan, Il aima le bien de ses sujets.

11 ne riait pas aux éclats, il se contentait de sourire, et presque toujours vaguement, comme distraitement. Pourtant il faillit éclater un jour en lisant cette phrase d'un roman du dix-huitième siècle : « Au moment où Claudine quittait ses dieux, lares, sa chaumine et son troupeau, pour suivre un habile séducteur, Claude son époux ignorait tout. Il vaquait aux innocentés occupations qui embellissent les jours de l'agriculteur. On ne tarda pas à voir une paire de cornes passer au-dessus de la haie : c'était Claude qui conduisait sa vache à l'abreuvoir, n

Il ne fallait pas, comme on voit, des plats bien épicés à notre jovialité pour satisfaire son appétit.

Si la ressemblance de Murger avec Clément Marot me saisit, si sa conversation me réjouit, j'en fusse pourtant resté à ce contact banal, tel qu'il pouvait être entre un étudiant catholique et un rimeur de bohème, si je n'avais senti en lui une âme différente de ses mœurs, supérieure à son esprit. Je fus frappé par une sorte de distinction morale qui le mettait

— iiiO —

hors de pair : il avait non seulement la sensibilité, mais l'instinct de la délicatesse; une sorte de timidité juvénile louchante, une bonté très molle, mais la continuité de la reconnaissance; une grSce salie et vermineuse, mais la joie d'aimer, joie évidente et attendrissante.

Dans ce corps ridicule et hien que ses Muses comme ses mœurs, et ses maladies lui puissent donner l'apparence d'un débauché crapuleux, son cœur tendait vers la pureté. Je crois qu'il fût devenu tendre, était né pour la gentillesse, même un vrai poète s'il eût épelé d'enfance la noble, la chaste, l'élégante poésie du christianisme.

Tout en lui allait donc plus à la grâce qu'à la vigueur, et à la sincérité plus qu'à la grandeur. Aussi son homme, c'était Musset, non Hugo. Il mettait les Nuits au-dessus de tout. Là-dessus nous nous entendions : où nous nous séparions, c'est dans l'admiration pour Frédéric et Bernerelte, nouvelle de sensibilité bavarde et qu'il regardait comme le chef-d'œuvre de l'art romanesque.

Malgré ladifférence de l'éducation, nous pouvions nous entendre sur beaucoup de points. Il méprisait Voltaire en qui il voyait le grand chef des rimeurs mirlitonesques et de la « poésie de pendu ». En politique il n'entendait rien. Mais, comme la plupart des gens qui ont l'âme sincère et le cœur porté à l'idéai, il détestait la démagogie, et la démocratie ' ne lui en faisait pas accroire. 11 était le fils d'un portier, je crois; son insiruction officielle n'avait pas dépassé l'école primaire et ce qu'il avait pu apprendre dans une élude d'huissier, d'avoué, peut-

élre, où il avait été saute -ruisseau. 11 me disait parfois qu'il était révolté de lire tous les clichés sur les vertueux prolétaires, « Ce qu'il y a li de bétes brutes..., me disait-il, c'est inimaginable et je vais faire une nouvelle où c'est Taristocrate qui a le beau rôle. » Je ne sais s'il l'a faite.

Je ne le vis jamais plus joyeux qu'un soir du mois de mars 1848. Il avait voulu voir ce. que c'était qu'un club. Quelques-uns de ses amis de bohème — qui étaient républicains — l'avaient emmené dans un des caveaux de Saint-Sulpice où l'on avaitinstallé un de ces clubs. Là, un bourgeois, qui se présentait aux suffrages du grand peup' de Paris tonnait contre les infâmes aristocrates, leur reprochant surtout de faire une guerre acharnée à l'innocence des pures jeunes flUes du noble prolétaire.

Là-dessus, un ouvrier avait bondi àla tribune et s'était écrié :

— C'est pas vrai. Les aristos n'ont que nos restes, et ils les débauchent quand nous n'en voulons plus.

— Voilà le peup', concluait Murger, des salauds et des vaniteux. La vanité l'emporte sur la haine. Ils mettent des lampions au déshonneur de leurs sœurs et de leurs Ûlles pour faire pièce aubourgeois.

11 se régalait beaucoup — et moi aussi — de cette formule « né de parents pauvres mais voleurs », formulequ'ilavaitinventée, jecrois,et par laquelle il proposait de remplacer la rengaine chère à J.-N. Bouilly : « Né de parents pauvres mais honnêtes. »

Eq religion, il avait les visées d'un jeune oison. Jamais je n'ai vu une telle ignorance; ignorance est trop mince. Mais comme il était respectueux, qu'il m'estimait et qu'il n'abordait jamais ce sujet, nous nous entendions là-dessus, en en parlant très peu. La philosophie l'ennuyait à la mort, au premier mot de religion, il tombait en distraction, n'écoutant plus du tout — habituellement il écoutait peu — et il s'éloignait.

Je rendrai, du reste, justice — laudator temporis acii — aux jeunes gens de ce temps-là. Le règne des Juifs et des francs-maçons n'avait pas encore ulcéré l'àme française et infusé dans notre clair sang gallo-franc une acre purulence sémitique qu'un tas de bas gazetiers renouvellent chaque malin.

Pendant les turbulentes années qui vont de 1847 à 1853, nous avions les ardeurs, les vives discussions, les francs dissentiments de la jeunesse, mais il n'y avait, contre nos opinions respectives, aucune de ces grossières insolences, nulle de ces stupéfiantes calomnies, nulle de ces bouffonnes et pesantes injures qu'on peut lire, chaque jour, dans les journaux plus spécialement chers à Hiram, aux Juifs et aux Allemands.

Nous avions, mêlés à nous, bien des jeunes hommes qui tenaient aux gens du gouvernement républicain, des journalistes démocs-socs, comme on disait alors, parents des meneurs du mouvement révolutionnaire. Nous côtoyions des déclassés, des bohèmes, des ambitieux. Nous autres nous montrions franchement que nous étions royalistes et catholiques.

Eh bien! une seule fois, pendant ces années de fièvre et de combat, nous entendîmes quelque chose qui put raisonnablement nous offenser.

Jamais d'injure ni de raillerie contre notre foi. Nous ne l'eussions pas permis, comme on le pense bien.

Murger était particulièrement réservé. Encore une fois, la politique lui semblait être une chose vaine, et consister uniquement en un grand déploiement de gendarmerie. Quant à la religion, si elle l'ennuyait, il avait pour elle un respect instinctif. 11 le tenait sans doute de cet attrait qu'elle a pour les âmes aimantes. Mais il n'était pas insensible non plus à cette considération que les catholiques étaient généralement mieux couverts que les républicains.

Il était protégé parles timides délicatesses de son être contre les entraînements de la familiarité. comme Nadar y était porté par sa verve cordiale. De mon côté, j'y étais réfr^ctaire. Voilà pourquoi il n'y eut jamais entre nous de camaraderie familière et complète; une demi-intimité, comme entre gens qui ne parlent pas exactement la môme langue, qui n'ont pas les mômes mœurs et qui s'étonnent toujours l'un l'autre, dès qu'ils montrent le fond de leur âme.

Plus tard, après bien des années de cordialité, il me fit quelques très vagues confidences; jamais en paroles- 11 sentait que les dulcinées dont il pouvait me parlerm'étaientrépugnantes. Ses lettres étaient un peu moins timides. Il faisait quelques allusions à ses aventures, mais toujours nuageusement, non

seulement sans grossièreté, mais avec un mélange singulier de poésie et d'application pratique.

Il partait de ceci que l'homme n'est rien autre chose qu'un animal qui aime. 11 se croyaitforcé de faire de son cœur, comme il me l'écrivait, une pelote où des mains féminines enfoncent des épingles. Il eût préféré sans doute que ces mains fussent propres; il n'eût même pas craint que les épingles fussent d'or avec des têtes de diamants; assez proraptement il les eût portées, en versant des flots' de larmes, au mont-de-piété. Mais ne rencontrant que des mains rouges et des épingles boueuses, il les chantait; comme 1« castor prisonnier qui construit des digues là où il n'y a pas d'eau.

Jamais je n'ai rêvé un homme doué d'un tel don d'idéalisation. C'était l'animal idéalisateur. Il idéalisait comme les fourmis changent la charogne en pains ronds et blancs.

Ce fut la partie un "peu originale de son talent et ce qui rendit sa petite cantilène touchante et attrayante. 11 était infatigable dans ses illusions, et sincère aussi, je le crois, quand la réalité physique ne lui attirait pas absolument le nez dans le fumier. Je me rappelle qu'un jour je le vis enthousiate, ravi aux astres. Que lui était-il arrivé? Une des actrices qui jouaient dans la Vie de Bohême — n'est-ce pas Anna Thillon? il me semble que c'est bien ce nom-là — lui avait offert poliment de monter dans sa voiture pour le déposer cent pas plus loin. Je souriais à ce candide enthousiasme.

— Ah! me dit-il avec indignation, c'est que vous ne savez pas ce que c'est que de se trouver pour la première fois à côté d'une femme qui sent bon.

Eq disant cela il reniflait et retroussait sa lèvre supérieure; il enfonçait dans ses narines sa moustache humide, avec cette apparence de volupté cocasse que j'ai déjà indiquée.

Apitoyons-nous un instant surle sort de cet infortuné ministre de l'Instruction publique qui se dérange, sans qu'on l'en ail prié, pour venir encenser des fdles « qui ne sentent pas bon ".

Cet euphémisme ne suffisait pas à Murger. Il ne se contentait même pas d'idéaliser, il cristallisait, il diamantait les êtres les plus réfractaires à l'idéal. Je m'expliquais cela par la puissance particulière d'assimilation qu'il possédait : comme il était essentiellement bon, doux et sensitif, il ne joignait pas son rÊve à la lourde réalité qu'il rencontrait; non, il les mêlait ensemble de telle sorte que sa bonté, sa douceur semblaient recouvrir le tout, et son imagination entourait ce fond de boue d'un cristal blanchissant qui lui donnait des reflets caressants à l'œil.

Sa sincérité, momentanée mais réelle, était, par là, d'autant plus dangereuse, parce qu'elle recouvrait l'ignominie d'un glacé de poésie. De sa sincérité, j'en voyais une preuve en ceci : très sincèrement, il ne voulait pas croire qu'on fût sans une intrigue passionnelle. « Chanter un duo », c'était toute la vie; un « joli duo » si on pouvait; d'une voix éraillée et dans une arrière-cuisine, si on ne pouvait mieux. Que de fois ne voulut-il pas me convaincre que je chantais « un joli duo »I Quand je lui disais en souriant qu'il se trompait, il me croyait

sans me comprendre et uniquement parce qu'il était complètement quoique doucement égoïste : il me croyait pour ne pas supposer que je manquai s complètement de confiance en lui; ma réserve ordinaire le gênait assez sans qu'il eût encore à s'imposer, par un supplément de défiance, un supplément de discrétion.

La sympathie était venue vite. Je vis bientôt que de ma part elle était, bien que sans grande estime, solide, car elle Tut mise à une rude épreuve.

Un beau jour, au commencement de 1848, on me dit de tous les côtés qu'il était à l'hôpital — à l'hôpital du Midi, monsieur le ministre de l'Instruction publique. — Je reçus bientôt un mot de lui. 11 me priait de l'aller voir. Or l'hôpital m'a toujours fait frissonner; et l'hôpital du Midi!...

Je n'insiste pas. Mais i! me semblait que je rendrais l'âme si j'y entrais, que toutes les plaies, toutes les lèpres m'attendaient à la porte pour me sauter à la face.

Je me rappelais qu'un jour j'avais été voir un ami à l'ampli i théâtre de Clamart, et que j'avais été trois jours sans pouvoir manger. Et qu'était-ce que Clamart à côté de l'hôpital du Midi! Je savais bien que ce sentiment n'avait rien de chrétien. Pierre Gringoire, dont Victor Hugo fait une si étonnante caricature, déclare que

Chascun homme a en sa lie Deux adversitez ou grand mauli L'un si est quant il se marie.

L'autre est quant il se rompt le col.

— tu —

Pour moi, je connaissais une adversité de plus ; j'en connaissais trois : visiter les fous, soigner les ulcérés et être enterré vif. Il me semblait que l'hôpital de Iticord était la quintessence de tout cela.

Mais ce pauvre garçon était seul au monde et il était si malheureux! Je me décidai enfin, et le jour où je me dirigeai avec héroïsme vers cette horrible maison, je méritai bien, comme il disait, que l'ami- Ué me chaussât ses souliers à piédestal.

Je n'ai pas beaucoup de lettres de Hurger, je les ai laissé perdre, et j'ai eu maint ami aimant les autographes. J'en retrouve quelques-unes datées de cette époque et de ce lieu.

11 fallait beaucoup de protocole pour le voir. Il lui était impossible de quitter la salle commune et il était interdit au public de hanter ces salles. Du moins, je crois bien que de lî» venait la difficulté.

D'ailleurs, je ne me précipitais pas de ce côté avec un entrain irrésistible.

« Mon cher ami,

B M. Guéret, l'interne, est venu me voir, et m'a demandé votre adresse pour aller vous faire ses excuses de ce qu'il ne s'était point trouvé là les jours oii vous êtes venu. M. Guéret travaille beaucoup, etquitte l'hôpital tousiesjours après ia visite pour aller suivre des cours, c'est ce qui explique comment vous ne l'avez pas rencontré. Nous aurions bien un autre moyen plus sûr de communiquer, mais je ne veux pas voua le proposer, car il est par trop désagréable — il raudrail venir à la cli-

ûique les mardis, jeudis et samedis, de 8 à 10 heures duMATiN ! ! ! ! — N'en parlons donc pas. Cependant indiquez la recelte à Fauchery, qui a le tempérament assez matinal, il pourra me voir en venant tous les matins et demandant M . Guéret à la pharmacie, ledit M. Guéret non encore parti me l'amènera. Pour entrer à la porte, il suflira de demander une carte àHouel, par exemple. Du reste, je vais aviser à trouver le moyen de recevoir mes visites dans ma salle, car je ne puis même pas aller au parloir commun, attendu que la chirurgie prépare toutes sortes de maléfices contre ma personne. Je crois même que cette Saint- Barthélémy- aura lieu demain.

« Je m'ennuie pour des sommes très chères, tous les jours. Je mange des choses effrayantes dans des vases difformes, et encore cette nourriture impossible m'est servie à des doses impoudérables ; en conséquence je viens de nouveau battre le rappel à la porte de votre amitié,

a Vous seriez vraiment aimable de me procurer : '

M Un verre ou «ne chope.

M Un couteau (boutique à cinq sous expressément).

« Papier à lettre et enveloppes,

h Un mouchoir — ou chiffon de toile — pour mes yeux.

H Deux sous de tabac à priser.

1 Deux petits pains de gruau (un sou et tendres).

H Un peu de sucre et un peu de chocolat.

<• Des allumettes chimiques.

« Et des livres, ]a Reine Margot et un ou deux aulres volumes de Dumas,

« Vous ferez remettre le paquet bien enveloppé chez le portier dé l'hôpilal.

c( Pour comble je vous prierai de joindre 2 francs , et pas davantage. Avec lesdits francs je paierai 1 fr. 23 que je dois et qui me tourmentent, et il me restera pour acheter des portions de pain — et des portions de complaisance de mon infirmier. — Si vous voyez par hasard Monselet au café, priez-le donc de me faire remettre chez le portier de l'hôpital Le drame de la Vie, de Rétif. Priez Fauchery d'aller au Corsaire voir si Virmaltre veut lui donner quelques sous pour moi; ledit Virmaltre a peutêtre reçu de l'argent pour moi duo autre côté; que Fauchery vous remette cet argent et gardez-le pour me le faire passer métamorphosé en comestibles; dites à Fauchery de vouloir bien tourmenteV Vitu, qui me doit 20 livres. Je vous serais bien reconnaissant si vous pouviez me faire passer les petites choses que je vous demande demain mercredi dans la journée.

« Serrez de ma part la main à Adevtlle, et présentez mes compliments à ces messieurs,

" Bien à vous et mille remerciements.

Page 1