PREMIER ENTRETIEN
Moi. — Faut-il faire baptiser ses enfants ?
Le CURÉ d’Ars. — Oui, il faut les faire baptiser, parce que si l’on néglige de le faire, on se met en dehors de toute religion et sans religion on ne forme ni les cœurs ni les âmes.
Moi. — Mais votre considération ne prouve pas que le baptême ait une valeur intrinsèque comme la doctrine chrétienne le prétend, mais seulement qu’elle est une cérémonie religieuse, autrement dit, un signe de ralliement entre chrétiens ?
Le curé d’Ars. — C’est cela. Quiconque vit par l’esprit et le cœur est chrétien de fait, quand même il ne serait point baptisé et qu’il ne connaîtrait même pas le nom du Christ.
Moi. — Ainsi l'on peut arriver au Christ sans être chrétien de nom?
Le CURÉ d’Ars. — Absolument, mais en recommençant l’existence terrestre.
MOI. — Donc, cela aurait quand même une importance que l’enfant ne meure pas sans baptême ?
Le curé o’Ars. — Oui. Le Christ s’étant soumis au baptême, il attache à cet acte rituel certaines grâces, ou plutôt par cela il communique à l’enfant des fluides protecteurs qui le préserveront des mauvaises influences que les Esprits du mal pourraient avoir sur lui. Car, si cet enfant venait à mourir sans qu'on ait appelé à lui les fluides bienfaisants et protecteurs du Christ, il se trouverait au sortir de la vie en butte aux mauvais Esprits. L'âme de l’enfant s’étant dégagée d’un corps d’enfant dont il garderait pendant un certain temps la faiblesse, pourrait au moment de la mort être saisie par des esprits du mal qui chercheraient à l’entraîner dans les abîmes de la corruption.
Et à une objection dont j’ai oublié la teneur, le curé d’Ars répondit comme suit :
« [e ne suis pas philosophe, moi, ma chère fille ; je ne suis que l’Esprit d’un pauvre curé de campagne. J’ai toujours cru que la religion et la prière qui en découle étaient le plus sur moyen d’arriver à Dieu et je ne puis m’arrêter à des considérations philosophiques qui me semblent absolument inutiles pour le bonheur éternel.
Moi. — Bien ! alors, je n’insiste pas, mais ne pourriez ou ne voudriez-vous me dire ce qu’il faut penser de la présence réelle de Dieu dans les églises catholiques ?
L’Esprit suprême n’est-il pas partout, dans les plus petits atomes comme dans les corps immenses qui flottent dans l’espace ? Et ne l’adore-t-on pas aussi bien dans les solitudes de sa chambre ou dans le silence de la nature, sa merveilleuse création, que dans les églises au milieu des foules distraites et remuantes ?
Le CURÉ d’Ars. — Oui, — (Ici un trait, et une assez longue pause) et cependant non . (C’est l'esprit qui souligna.) Chère enfant, il faut vous rendre compte que l’Église est un lieu sanctifié par une émanation constante de prières et d’aspirations et que c’est comme dans une séance où vous auriez un grand nombre de médiums. N’obtenez-vous pas plus facilement les communications spirites lorsque les évocations ont lieu dans la même salle ?
Moi. — Oui, on le dit ; mais je crois qu’on ne prie jamais mieux que quand on peut s’absorber dans sa pensée ?
Le CURÉ d’Ars. —Vous avez raison, chère enfant, mais cela dépend de ce qu’on entend par la prière. Tout le monde ne prie pas de la même façon. Les âmes sont fort inégales sur la terre. Pour le commun des mortels, la prière dans les églises est excellente ; la réunion des nombreuses supplications donne plus de force à la pensée qui a de la peine à s’élever du plan matériel. Ce que vous voulez dire s’applique plutôt à la prière mentale. C’est de toutes les prières la plus parfaite, surtout quand elle est avant tout un acte d’adoration et d’amour, d’amour immense qui embrasse
tout l’univers, tout ce que la force suprême a créé. Comme je le disais autrefois, elle dégage alors notre âme de la matière et s’élève vers Dieu comme les ballons sont soulevés par le vent. L’âme qui s’absorbe dans ce genre de prière oublie toute notion du temps, elle nage dans une mer de délices.
MOI. — Mais est-ce indispensable de prier ? Dieu veut-il être adoré, comme les prêtres le prétendent ?
Le curé d’Ars. —Non, Dieu n’a pas besoin de nos prières. Il est par lui-même le suprême bonheur. Tout ce que nous ferons n’altérera pas sa gloire. C’est nous qui trouvons le bonheur en lui, quand nous savons l’y chercher. En plus, nos pensées, toutes nos pensées t dégagent des fluides ; celles qui aspirent vers la divinité nous attirent les rayons d’en haut, celles qui se rapportent à la terre retombent sur elles et s’y condensent en s'amalgamant aux fluides inférieurs.
Moi. —Je vais méditer sur ce que vous me dites. Pour le moment, voudriez-vous me dire si l’Eglise a tort ou raison de recommander l’invocation des saints ?
Le curé d’Ars. —* Ma chère enfant, par « saints » il faut entendre les Esprits élevés, les invoquer pour qu’ils nous aident, par leurs forces fluidiques, à traverser les épreuves, c’est d’un grand secours, mais ce genre de prière n’a pas d’analogie avec l’acte d’adoration, adressé à Dieu ?
Moi. —Et le Christ, a-t-on raison de le prier comme Dieu ?
Le curé d’Ars. — Dieu n’est point jaloux. Les
prières ou actes de dévotion, faits au Christ, suffisent , dans votre monde y à l’élévation de l’àme.
MOI. Pour prier le Christ comme il convient, que faut-il dire ? Ne voudriez-vous me dicter une prière qui contiendrait des pensées rationnelles s'adressant réellement à la personnalité du Messie ?
Le CURÉ d’Ars. — Il serait bon de le prier ainsi :
« Jésus, Messie adoré, daigne descendre vers moi pour m'imprégner de ta charité divine, de ta douceur et de ta patience inaltérable ; révèle-moi la vérité qui se dégage de tes enseignements et charge tes fidèles serviteurs de m’attendre au sortir de la vie pour m’aider à me dégager de la terre et à prendre mon essor vers toi. Amen. »