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Du reste, cette capitulation, à laquelle la diplomatie de lord Palmerston paraissait prendre un si vif intérêt, revenait sur le tapis à quelques semaines de là. Seulement cette fois les râles n'ont plus la distribution tant souhaitée des conseillers secrets de la cour d’inusbrück. C’est le roi de Piémont qui propose, et le maréchal qui dispose. Â dater de Somma- Campagna, les opérations de Radetzky avaient pris le véritable caractère d’une marche triomphale. Vengono i noslri ! s’écriaient sur son passage les populations, , heureuses d’être enfin débarrassées de ces hordes révolutionnaires, contre lesquelles l’armée piémontaise ne les sauvegardait plus qu’à demi. L’affaire de Volta, dernier effort de Charles-Albert pour reconquérir ses positions sur le Mincio et l’immense déroute
qui suivit ce. coup de têle, venaient de jeter le découragement et la confusion au camp des Piémontais. Au milieu des horreurs d’une débâcle générale, le roi tint conseil, et, rassemblant ses officiers autour de la couche de paille où la fièvre le consumait, il leur demanda ce qu’il y avait à faire. Tous
furent d’avis que, dans l’état actuel des choses, continuer la guerre était devenu impossible, et qu’il fallait, coûte que coûte, gagner du temps. On arrêta donc que des ouvertures d'armistice seraient immédiatement entamées.
Le maréchal Radetzky était en train de prendre ses dispositions d’offensive pour le lendemain, lorsqu’on lui annonça l’arrivée à Volta des plénipotentiaires de Charles-Albert : v Schvvarzenberg est là, se contenta de répondre le narquois guerrier j dites que je m’en remets à lui du soin de cette négociation ! » Le roi proposait la ligne de l’Oglio, se doutant bien in petto que son offre serait repoussée ; mais à cette proposition l’ennemi, dans sa pensée, répondrait par uue contreproposition, et, comme ce qu’on voulait avant tout c’était gagner du temps, on arriverait de la sorte au but qu’on se ménageait. Du premier coup d’œil le prince Scbwarzenberg vit de quoi il s’agissait, et, repoussant avec sa superbe ordinaire les ouvertures en question, il posa carrément la ligne de l’Adda, plus l’évacdation de Venise, de Peschiera, Rocca d’Anfo, Pizzighetone, Modène et Parme, plus la retraite de la flotte, la levée du blocus de Trieste, plus enfin la mise en liberté et le renvoi immédiat au quartier général autrichien de tous les officiers ou fonctionnaires illégalement retenus, lies conditions, si dures qu’elles semblent, Charles-Albert commit une faute grave en tie les agréant point; car son
refus amena l’armée autrichienne sous les murs de Milan, et c'était bien sur quoi l'altier Schwarzenberg avait compté.
A pçu de jours de là Radetzky, en marche vers Milan, apprenait que l’envoyé d’Angleterre à la cour de Turin, sir Ralph Abercrombv, désirant lui parler, attendait aux avantpostes qu’un officier d’état-major vint l’aider à franchir les colonnes de l’armée impériale. Si l’on s’en souvient, à cette
époque les pérégrinations révolutionnaires du comte Minto
avaient fort émotionné l’Italie, et il s’en fallait certes de beaucoup que la figure d’un agent anglais fût bien venue des officiers de Radetzky. Cependant le maréchal ne crut pas devoir à cette occasion se départir de ses habitudes de bonhomie et de politesse. Il envoya donc le général Walhioden chercher à l’avant-garde le négociateur britannique,' et, quand sir Ralph descendit de cheval, il l’accueillit de son air le plus empressé, et lui parla de la pluie et du beau temps en homme qui s’évertue de son mieux à divertir son monde. Seulement, l’ambassadeur ayant voulu, après maintes digressions, aborder urt nouveau ierrain et causer un peu des affaires pendantes t< Oh ! pour cela, voyez-vous, moi, je n’y comprends rien ! s’écria-t-il en coupant court à la conversation. La diplomatie et les diplomates m’ont toujours été lettre close; mais tenez, voici Schwarzenberg, chapitrez-le tout à votre aise ; c’est votre homme! » Schwarzenberg, c’était, nous l’avons dit, “sa réponse ordinaire en pareil cas, et le malin vieillard s’esquiva tout joyeux, laissant nez à nez les deux augures. Le prince Félix détestait cordialement lord Palmerston, et cela de vieille date. Avant’ de se ! retrouver sur le terrain de la politique, ces
deux hommes d’Etat, tous deux hommes de plaisir et passés maîtres eu l’art de plaire, s’étaient rencontrés dans un champ-clos moins vaste sans doute, mais non moins brûlant et périlleux, et peut-être que si l’on essayait de remonter à l’origine de cette implacable animosité qui faillit compromettre la paix du monde, on la trouverait dans certaine rivalité de boudoirs ignorée des uns, oubliée des autres, mais dont l’âpre et cuisant souvenir ne cessa jusqu’à la fin d’irriter au combat les deux puissants antagonistes. Quoi qu’il en soit, on peut s’imaginer l’accueil que fit ce jour-là au ministre de lord Palmerston le feld-diplojnate du maréchal Radetzky . Aux paroles officieuses de l’intermédiaire britannique, le froid et roide Schwai-zenberg répondit en quatre mots que la convention qu’on lui proposait n’avait pas d'objet au point où les choses en étaient, et qu’on la reprendrait s’il y avait lieu dans Milan, alors que le dernier Piémontais aurait .évacué le sol de la Lombardie. 11 était d’usage que toute personne de distinction venue en visite au quartier-général y fût retenue à diner. Sir Ralph Abercromby accepta donc très-gracieusement l’invitation du maréchal, et l’on se mit à table, résolus de part et d’autre à ne plus dire un mot de politique.
Laissons l’officier autrichien raconter l’histoire de ce dîner * * avec une fine pointe de persiflage bien pardonnable, après
tout, chez un soldat.
« La table du maréchal était des plus simples, et se distinguait très-peu de l’ordinaire du troupier. Une soupe au riz.
•le bœuf, quelquefois, dans les grandes occasions, un rôti de veau, voilà tout le festin. L’Anglais, en consentant à rester, savait-il nos habitudes, et Radefzky n’avait-il pas mis quelque
malice à le retenir? Je l’ignore, toujours est-il que sir Ralph fit contre fortune bon cœur. Nous autres Italiens, nous ai-
mous généralement le riz un peu croquant et la viande assez
tendre. Mais, juste ce jour-là, voyez la mésaventure ! maître • • * «
Jean (c’était le cuisinier du maréchal) s’était complètement
oublié, et, par extraordinaire, ce fut le riz qui sé trouva mou et la viande dure ! Pour nofre appétit à toute épreuve, l’inconvénient fut médiocre, et l’on se contenta de boire un coup de plus. Mais le malheureux sir Ralph ! je lé vois encore, et ne puis, sans un véritable serrement de cœur, songer à la douloureuse expression qui se peignit sur son visage pendant la seconde moitié de ce mémorable dîner qu’il n’oubliera de.
vie, j’en réponds. 11 y eut surtout un moment où son découragement me fendit l’âme, celui où le veau fut trouvé détestable. J’avoue que, pour ma part, j’allais compatir à ses misères, lorsque je pensai qu’il était venu parmi nous dans l’intention d’arrêter notre marche triomphale et de nous faire rebrousser chemin derrière l’Adda que nous avions franchi : Bah ! me dis-je alors, c’est de bonne guerre, et mieux
vaut en rire ! »
A Lodi, le maréchal apprit, à n’en plus pouvoir douter, que Charles-Albert battait en retraite sur Milan. La désorganisation de l’armée piémontaise était complète. Des bandes de fuyards, des convois de bagages, le parc entier d’artillerie de réserve, se précipitaient vers le Tessin, et d’après les bruits recueillis par l’état-major autrichien, il était facile de conclure que le roi ne devait plus avoir avec lui qu’une faible partie de ses troupes. Une députation de Milanais était venue implorer Charles-Albert, l’assurant qu’il trouverait
leur capitale pourvue de vivres et de munitions, et parfaitement en mesure de soutenir un siège, pour peu qu’il consentît à lui prêter l’appui de ses armes. Les généraux protestèrent bien, par leur silence, contre une expédition à tous les points de vue si romanesque; mais trop souvent le romanesque était ce qui séduisait davantage ce roi paladin. Cette fois encore, il voulut n’écouter que la généreuse impulsion de son cœur, et ce fut sa perte. Quiconque a parcouru la campagne de Milan, quiconque a visité ces prairies sillonnées
de fossés, ces champs où les arbres foisonnent, et qu’en tous les temps inondent des irrigations sans nombre, avouera qu’il y avait au moins quelque témérité à jouer son dernier, atout en un si étrange terrain. Les hommes du métier vous diront tous là-dessus la même chose. Ici point de jonction possible entre les différents corps d’armée, aucun moyen de faire manœuvrer l’artillerie, difficultés de toute espèce pour la défense plus encore que pour l’attaque; car celui qui attaque a la liberté de ses mouvements, et peut cacher à l’ennemi ses opérations à l’aide de ces forêts de culture, jungles impénétrables où l’œil à vingt pas ne voit rien. La fatigue et les privations avaient d’ailleurs brisé les forcés de l’armée piémontaise, et les Milanais ne tardèrent point à s’apercevoir que ces troupes, ainsi décimées par le jeûne et la souffrance, ne leur offriraient qu’un secours impuissant contre les victorieuses légions de Radetzky. Ce fut alors que leur ingratitude éclata dans toute sa noirceur. Vainement les Piémontais, pleins du souvenir de l’enthousiasme qui les avait accueillis à leur première apparition, et forts de la conscience des glorieux services qu’ils venaient de rendre à la cause de
la liberté italienne, avaient compté sur un peu de sympathie hospitalière ; vainement ces nobles martyrs de la patrie commune avaient espéré trouver au sein de la cité fraternelle un jour de repos et de subsistance : hélas ! devant eux tout ce qui pouvait fuir s’empressait de quitter la place, les rues étaient désertes, - et les quelques figures qu’ils rencontraient les regardaient d’un air farouche et se détournaient aussitôt en proférant d’une voix sourde le fnot sacramentel de : Tradimenlo !
Les illusions de ce genre n’étaient plus désormais de nature à tromper l’àme du vieux Radetzky. Arrivé en vue de Milan, son visage sc rembrunit soudain ; au souvenir de tant d’affronts essuyés naguère à cette même place,, qu’il foulait aujourd’hui en vainqueur, ses sourcils se froncèrent, mais ce ne fut là qu’un éclair, et presque aussitôt sa physionomie reprit son calme accoutumé. Le maréchal, grave et silencieux, avait arrêté son cheval ; ses regards se portaient sur Milan. Tout à coup la canonnade retentit dans la directionde' la Porta Romana : c’était le combat qui s’engageait. Désormais il ne dépendait plus de Radetzky d’arrêter le cours des événements. Que serâit-il arrivé dans le cas où le roi de Piémont aurait trouvé chez les Milanais de sérieux auxiliaires et poussé la défense à ses dernières extrémités? Le maréchal s’est depuis maintes fois posé la question en frémissant. « Dieu m’est témoin que je n’avais au cœur en ce moment ni haine ni vengeance ; mais que pouvais-je faire, ajoutait-il, placé comme je l’étais à la tête de soixante mille soldats exaspérés et résolus à soumettre la cité rebelle par tous les moyens de destruction dont ils disposaient! »
Longtemps Charles-Albert parcourut les remparts, s’efforçant de relever le moral de ses troupes, que la pluie qui tombait par torrents, pénétrait jusqu’aux os, comme si ce n’eût pas été assez pour elles des tortures de la faim. Puis, ayant passé sa lugubre revue, il se retira, la mort dans l’âme, au palais Grcppi. Et là, congédiant son escorte, loin de son armée et des siens, il commit la très-magnanime imprudence qui pensa lui coûter la vie, de confier sa garde au peuple de Milan. A peine descendu de cheval, le roi convoqua son conseil de guerre, auquel assistèrent les députations de la municipalité et du comité de défense. 11 n’y avait de vivres que pour deux jours ^u plus, et quant aux munitions, on en manquait absolument. Le conseil, d’un avis unanime, décida qu’il fallait demander à capituler. L’occasion s’offrait trop belle pour que le parti républicain la laissât échapper. Tradimento! s’écrièrent les furieux, et les équipages de Charles- Albert, qui s’apprêtaient à quitter la ville, pillés et mis en pièces, servirent à fabriquer des barricades autour du palais Greppi. Scène émouvante et solennelle de cette romantique épopée de la vie de Charles- Albert ! Le roi paraît à son balcon. « Vous le voulez, dit-il d’une Voix ferme, eh bien, soit ! je resterai, mais à une condition, une seule, vous m’entendez tous, — c'est que vous vous battrez ! Et la foule lui répond : — Cent mille bras italiens se lèveront pour la liberté de l’Italie ! — Pas de phrases, ajoute le monarque, mais battez-vous! » Et là dessus il rentre et s’enferme. Cependant l’émeute §e recrute, la capitulation lui fournit un mot d’ordre, encore quelques instants, et cette ville, qu’un empereur et qu’un roi se disputent, va devenir la proie d’une horde
de forcenés. C’est alors que l’armée piémontaise, avertie des périls qui menacent son auguste chef, interrompt tout à coup sa lutte avec l'Autrichien,. et braque résolument scs canons sur Milan qui se voit à la fois tenu en respect par les ennemis et par ses propres alliés. Le duc de Gènes, — ce fils que Charles-Albert entourait entre tous d’une prédilection particulière, — le duc de Gênes se fraie un chemin jusqu’au palais Greppi. Mais à peine a-t-il essayé de haranguer cette multitude, qu’une immense clameur couvre sa voix et ne lui permet pas de s’offrir en otage pour sauver les jours de son père. Des coups de feu partent d’en bas, et les balles viennent trouer le plafond de la chambre où le roi, la pâleur au front, le dédain sur la lèvre, calme et silencieux, attend la fin de cette scène, triste et misérable plagiat du 10 août, qui devait avorter grâce à l'ingénieux dévouement des généraux de La Marmora et Tonelli, sortis secrètement du palais par une fenêtre de derrière, au moyen d’une échelle oubliée là. Ils u ♦ courent sonner l’alarme parmi les soldats et reviennent bientôt, au pas de charge, avec une compagnie de la garde et des bersaglieri. 11 était grandement temps, car la populace, que dispersa la seule vue des baïonnettes, charriait déjà le baril de poudre destiné à faire sauter la tour du palais. Le roi se rendit à pied au milieu de ses troupes et donna l'ordre de la retraite.
On sait l’histoire de l’armistice du 6 août, et comment cette convention des six semaines, après s’être prolongée quelque temps de l’aveu tacite des deux partis, avait fini par aboutir à un état qui n’était ni là paix ni la guerre, et que Charles-
Albert, cédant à d’aventureuses sollicitations, rompit brus-
quement un matin. Chose étrange et curieuse que la situation respective des deux pays et des deux camps à cette période : du côté de l’Autriche, c’était l’armée qui voulait la guerre et le parlement révolutionnaire de Kremsier qui voulait la paix, tandis qu’en Piémont, au contraire, pour la reprise des hostilités, la chambre était de feu et l’armée de glace. Le soldat piémontais, pas plus que l’Autrichien, n’était révolutionnaire. Entraîné à la guerre par un juste sentiment d’obéissance pour son roi, il avait bravement fait son devoir; mais bientôt, déçu dans ses espérances de victoire, forcé par les plus douloureux revers à reconnaître l’insuffisance militaire de son auguste chef, il commençait à sentir beaucoup diminuer son zèle, lorsque les saturnales de Milan vinrent effacer en lui jusqu’à la dernière trace de sympathie pour la cause lombarde. Cette cause, son instinct lui dit dès ce moment qu’elle n’était plus la sienne, qu’elle n’était plus celle de son roi; et quand l’armée s’aperçut du peu d’égards qu’on lui témoignait et se vit sacrifiée, — elle qui n’avait pas marchandé son sang sur les champs de bataille, — au parasitisme remuant et vain d’une garde nationale omnipotente, son découragement fut au comble. Dans les conseils de Charles- Albert, au sein des assemblées politiques, les agitateurs fomentaient la guerre; la tribune retentissait d’un continuel appel aux armes, et les démagogues s’obstinaient à n’attribuer qu’à la trahison les désastres récemment subis, aimant mieux mettre en suspicion aux yeux de la patrie la généreuse et loyale conduite de l’armée ' que de reconnaître, même tacitement, la supériorité militaire du général ennemi.
« Je sais ce que vous m’apportez et vous eu remercie,» dit lo maréchal Radetzky en allant familièrement au-devant de l’officier chargé de lui dénoncer l’armistice (16 mars 1849). Le croira-t-on? le cabinet deTurin mit une telle hâte à ce coup de tête, que le général Chrzanowsky, — lequel, en sa qualité de
commandant en -chef des forces piémontaiscs, méritait assez
cependant qu’on le tint au courant des choses, — ne fut qu’au retour du courrier informé de ce qui se passait. 11 faut dire aussi quel acte singulier, quelle pièce inouïe c’était que cette déclaration d’armistice signée non par le roi, non par le commandant en chef de l’armée, mais tout simplement par le conseil des ministres. « Depuis quand, remarquait plus tard le maréchal Radetzky, des ministres constitutionnels s’arrogent-ils le droit de faire la paix ou la guerre? Ce document, il n’eût tenu qu’à moi de le refuser comme nul, car j’avais conclu l’armistice avec le roi en personne, avec le roi général en chef et représentant de l’armée piémontaise. Mais le dirai-je ? ce malencontreux document, tout absurde qu’il fut, nous femplissait le cceur d’une joie trop vive pour que l’idée me vînt d’ergoter sur les termes. »
Dans l’attente des événements qui se préparaient, le maréchal avait d’avance démembré son armée, de telle sorte qu’en huit jours elle pouvait se trouver concentrée sur le point d’opération le plus éloigné. Radetzky connaissait à peu près les forces ennemies ; il savait qu’elles se dirigeaient vers Novare. 11 s’agissait donc pour lui de faire croire au général polonais qu’on évacuait Milan pour se porter derrière l’Adda, puis tout à coup de franchir le Tessin par un mouvement rapide et de se jeter avec-doute son armée sur le flanc droit
de son adversaire avant que celui-ci eût le temps de préparer son offensive. Ce plan, tout simple qu’il était, ne fut pas déjoué par Chrzanowsky. Tout commandait à Radetzky une stratégie d’initiative et de vigueur : la force de scs troupes, leur supériorité morale, conséquence de leurs récents succès, le calme du pays, en un mot ces divers avantages qui décident un capitaine à porter chez l’ennemi le théâtre de l’action. Et pourtant on s’entêta jusqu’au dernier moment à croire qu’il allait, comme par le passé, recommencer à battre en retraite ; déjà on le voyait sur l’autre rive de l’Adda, que dis-je ? de l’autre côté du Mincio. Illusion funeste que rien ne dissipait! « A Turin I » s’était écrié le maréchal dans une proclamation à ses soldats, et ce mot superbe où la vérité se faisait jour sous la colère, passait au camp ennemi pour une hâblerie de Rodomont. « Mes adversaires avoueront du moins qu’ils n’eurent pas à s'en prendre à moi de leur aveuglement, car je leur avais dit franchement, et le cœur sur la main, ce que j’allais faire. Il est vrai que probablement cette raison fut cause qu’ils ne me crurent pas. » En effet, personne n’y voulut croire, témoin cette anecdote assez bouffonne. Le maréchal, quittant Milan à la tète de son état-major, sortit par la porta Romana, laquelle est juste à l’opposite de la porta Vercellina, qui est celle qui conduit à Turin. Sur quoi un mauvais plaisant, faisant allusion à l’ordre du jour de la veille, imagina de hisser à la porta Romana un écriteau avec cette inscription dérisoire : Via per Turino. Absolument comme si, à la grille de la barrière de l’Étoile, quelqu’un s’amusait à mettre : route d'Italie. Le maréchal, quand on lui rapporta ce coq-à-l'âne, s’en divertit beaucoup, et continua
.«a marche sur Lodi, à la grande satisfaction des rieurs dupes de son jeu, et dix jours après (28 mars 1849) le vainqueur deNovare rentrait à Milan, mais parla porte Vercellina cette fois !
Pour combattre l’Autriche, le Piémont avait dû recourir à la plus dangereuse des alliées : la révolution. La bataille de Novare ayant tranché la question entre les deux États, la couronne de Sardaigne eut à son tour à tenir tête à son alliée, qui ne tarda point' à lui rompre en visière. Gênes la républicaine, Gênes, l’antique fbyer des bouderies patriciennes, et pour le moment l’objet des plus tendres sollicitudes de Mazzini et de ses préoccupations les plus vives, joua dans cette affaire à l’égard du Piémont le rôle de Venise envers l’Autriche. Au premier bruit de la défaite de Novare, l’insurrection éclate, et après avoir ( toujours comme à Venise ) contraint le général d’Azara à livrer les forts à la garde nationale, elle le chasse de la ville avec ses troupes et pro-
clame la république. Sans la vaillante et rapide manœuvre du général de La Marmora, et nous pouvons ajouter aussi sans la généreuse intervention du maréchal Radetzky, lequel usa de tout son pouvoir pour empêcher la flotte de l’Adriatique, composée en majeure partie de Génois, de se déclarer pour. le gouvernement insurrectionnel, l’acte de séparation était consommé. Et qui peut dire quelles complications nouvelles n’aurait pas amenées, non-seulement pour le Piémont, mais pour le repos de l’Italie entière, cette république génoise, renforcée de la division lombarde, dont un article de l’armistice conclu au lendemain de Novare semblait prononcer en vain la dissolution.
Le 4 avril, La Marmora parait devant les murs de Gênes. Avezzani, qui préside à la révolte, au lieu d’organiser la défense en haut des forts et des remparts, se contente de barricader les’ rues. La Marmora pénètre dans la ville et s’empare de quelques forts, d’où il bat en brèche par derrière les barricades, que ses bataillons attaquent de front. Les républicains prennent la fuite, et les derniers efforts de la résistance sè concentrent dans le palais Doria, qui va devenir la proie des flammes, lorsque le général La Marmora fait suspendre l’attaque. L’insurrection est vaincue, on parlemente, le roi consent un armistice, et le 9, Avezzani et toute sa bande s’embarquent pour Rome, où ils vont en grande hâte préparer de la besogne à nos soldats. N’cst-ce pas un incroyable spectacle, de voir ce personnel des barricades plier bagage, une fois le rideau baissé sur tant de ruines et de cadavres, et promener du plus grand sang-froid, de théâtre en. théâtre, les tristes rapsodies'de leur répertoire?
La pièce, toujours interrompue par la canonnade, ils la reprennent imperturbablement de ville en ville, et cela, sans la moindre variante : même pathos, mêmes décorations, mêmes costumes! Chassés de Milan par Radetzky, ils arrivent à Gênes ; La Marmora les en débusque, ils tombent sur Livourne ; de Livourne d’Aspre ne les a pas plutôt expulsés, que les voilà à Bologne, où, traqués par Wimpflen, ils se donnent rendez vous à Rome ! « La république interrompue, » ainsi pourrait s’appeler cette œuvre de sang et de terreur, ce mauvais mélodrame dont tous les tréteaux de l’Europe ont vu le prologue, et dont aucun, grâce au Dieu des armées, n’a vu cette fois le dénoùmcnt.
Toute cette fin de la campagne d’Italie a le caractère romantique des guerres de châteaux forts au moyen âge. Plus de batailles rangées dans les plaines de la Lombardie, mais des expéditions partielles sur tous les points. Le maréchal a fourni sa tâche, c’est le tour à ses intrépides lieutenants de guerroyer. Brescia, Livourne et Bologne,— épilogue terrible d’une , épopée sanglante ! — A réduire Livourne le fougueux d’Aspre met trois jours. A Brescia, Nugent est blessé à mort. Haynau quitte son quartier général de Padoup, s’empare du commandement, et va foudroyer la ville du haut de la citadelle, lorsqu’un prêtre se présente en parlementaire, et lui annonce que, les insurgés étant maîtres de l’hôpital, il doit s’attendre à ce que chacun des coups qu’il s’apprête à tirer sera suivi du massacre immédiat d’un soldat autrichien. On le voit, ce n’est plus la guerre, mais le carnage, l’extermination. Adieu Charles- Albert et ses braves Piémontais, adieu les antiques traditions
du code militaire ! Il s’agit maintenant d’assiéger dans leurs forteresses les bandes fanatiques de Mazzini. A ce siège de Brescia d'horribles souvenirs sont restés attachés, et comme il faut toujours aux partis vaincus un bouc émissaire sur lequel s’acharnent par la suite leurs haines inextinguibles et leurs posthumes anathèmes, le général Havnau fut chargé de toute l’exécration de cette néfaste journée. Ainsi nous avons vu durant plus de dix ans le maréchal Bugeaud, malgré le témoignage irrécusable de sa parole, malgré des explications écrites maintes fois renouvelées, accusé impitoyablement des massacres de la nie Transnonain. 1,’euménide révolutionnaire est aveugle, et secoue au hasard la torche de ses vengeances ; malheur à celui sur qui tombe l’étincelle fatale ! Jusqu’à la fin, et, quoi qu’il fasse, il en subira l’incurable morsure. Convaincu de cette vérité, le général Haynau avait pris son mal en patience et portait ce stigmate d’impopularité comme une cicatrice de plus sur son visage balafré. Ce qui du reste suffit pour" dénoncer un homme de guerre à la fureur des partis, le sait-ou jamais bien ? Une anecdote de journal, moins que cela, un air de tête qui déplaît, une façon plus austère et plus âpre d’exercer le commandement. A ce compte, le général Haynau, par son œil d’oiseau de proie, sa longue moustache grise et sa physionomie rébarbative de vieux pandour, avait des droits naturels à cette renommée de chat-tigre qu’on s’est plu à lui faire, et, chose assez étrange, cette renommée existe beaucoup plus à distance, — à Paris ou à Londres, par exemple, — que sur les lieux mêmes où le soldat sauvage aurait commis les détestables cruautés qu’on lui impute. Serait-ce qu’il
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eu est de cette qualité de bête réroce comme de la qualité de prophète, que nul n’exerce en sou pays ?
J’étais en Hongrie au milieu des événements qui terminèrent cette triste guerre, et je puis presque dire que j’entends encore tinter à mes oreilles les vibrations lugubres de la cloche d’Arad sonnant l’agonie et les funérailles de quelques-uns des infortunés chefs de la révolution. Eli bien, à cette époque, et sur ce terrain encore tremblant des commotions civiles, le nom du général Haynau n’avait rien de ce caractère odieux, infâme, dont on l’a depuis entouré. Ceux-là même qui maudissaient davantage l’Autriche n’avaient pour le vainqueur de Temeswar ni plus ni moins de haine que pour tel ou tel autre membre du tribunal militaire qu’il présidait à cette heure. Le type poétique ne s’était, si l’on me passe l’expression pas encore dégagé. Comme l’Attila de la légende, le Haynau Flagellum Dei n’a pris naissance que plus lard, dans l'imagination des rapsodes du comité de Londres, lesquels préparaient ainsi de longue date cette glorieuse épopée où figurent en manière d’épisodes, les ignobles excès de la brasserie Perkins et la catégorique intervention du jeune empereur, sachant relever à propos, avec tant de verdeur et de dignité mâle, l’injure faite à sou aimée dans la personne d’un chef qu’il aime, et dont, à double titre de prince et de soldat, il sanctionne aux yeux de l’Europe la conduite par un témoignage irrécusable.
Quant à l’affaire de Brescia, tout porte à croire que les Choses se passèrent là Comme ailleurs, et que si la répression fut terrible, c’est que la violence de l’attaque ne permettait pas de moyens termes. Voyons comment s’explique
à ce sujet uu homme d’une loyauté militaire partout reconnue, le général comte Schoenbals , esprit impartial , mesuré, politique, aussi incapable d’amnistier chez uu compagnon d’armes un acte de félonie que de le commettre luimême :
« La prise de Brescia fut sanglante et nous coûta cher; le régiment de Baden, à lui seul, eut douze officiers tués et plus de sept cents hommes tués ou blessés ; la perte des insurgés n’a jamais été connue officiellement ; toutefois elle dut être énorme, si l’on réfléchit à l’acharnement de la résistance et à la fureur avec laquelle nos soldats combattaient. Cette fureur avait été poussée à son comble par les atroces traitements dont furent victimes, de la part des insurgés de Brescia, deux de nos blessés qui tombèrent entre leurs mains. On ne saurait imaginer rien de plus sauvage que l'anarchie qui régnait dans la ville; nos soldats et nos officiers, que l’insurrection avait surpris hors de la citadelle, massacrés sans rémission, nos malades égorgés dans l’hôpital I Quand nous entrâmes dans Brescia, nous trouvâmes dans les prisons de la préture, des cadavres des nôtres déchiquetés comme par la main d’un peuple de cannibales. Personne plus que nous ne déplore ces journées de carnage; mais il faut dire aussi que la ville, par son incroyable levée de boucliers au moment où tout se pacifiait autour d’elle, par ses manœuvres anarchiques et ses détestables cruautés envers nos soldats, avait mérité de recevoir' un châtiment exemplaire, et que notre justice aurait pu être plus sévère, sans la discipline de nos troupes et la modération du .général Haynau, si indignement décrié depuis. »
Tandis qu’après la soumission de Livourne, ce foyer de tous les troubles delà Toscane, Florence s’ouvrait paisiblement au général d’Aspre, Wimpfîen, chargé de rétablir l’ordre dans la Romagne, s’avançait à la tête de sa division. Dans ce malheureux pays, aucune espèce d’autorité n’avait survécu. Du pape, naturellement il n’en était plus question; mais pouvait-on appeler du nom de république le gouvernement de quelques milliers de condottieri de toutes les nations, transportant de côté et d’autre leurs nomades colonnes, et sous la conduite de chefs tels que les Garibaldi, les Zambeccari, les Montanini, levant des taxes odieuses, pressurant les populations, et les forçant, le couteau sur la gorge, à soutenir d’horribles sièges, plus barbares cent fois eux-mêmes et plus détestés que les prétendus tyrans contre lesquels ils prêchaient la croisade? En quelles effroyables saturnales cette guerre, au début si noble, avait dégénéré, et comment, le Piémont s’étant retiré de la scène, la république d’abord, puis le communisme, avaient fini par prendre la place de l’indépendance de l’Italie, — il suffit pour s’en convaincre de voir se dérouler ces tristes annales. Chaque province, chaque bourg se gouvernait à sa guise, et dans le chaos qui régnait, impossible à un général de calculer le plus ou moins de résistance que telle ou telle ville allait opposer à scs armes. On croyait occuper, on avait à dresser un siège en règle. Ce fut aussi ce qui nous arriva devant Rome. A l’approche dés corps d’armée de d’Aspre et de Wimpfîen, les bandes mazzinistes, débusquées de la Romagne et de la Toscane, refluèrent vers la ville, ce qui, pour un moment, augmenta les forces de l’éphémère république, tellement que les troupes avec Ies-
quelles la France paraissait sur le terrain se trouvèrent d’abord insuffisantes. Avant que les renforts arrivassent, Mnzzini et les siens eurent le te/nps de s’organiser et de se fortifier si bien que, le combat traînant en longueur, il fallut finalement en venir à un siège. « On a souvent critiqué les Français d’avoir choisi pour leur attaque le point de résistance le plus fort. S’il est juste de reconnaître qu’une telle objection, au point de vue purement militaire, présente en effet quelque vérité, on n’en doit pas moins applaudir avec reconnaissance à l’habile et sage mesure du général français, préférant à la gloire de soumettre Rome quelques jours plus tôt celle de préserver ses monuments de l’incendie et de la raine. Que n’aurait-on pas dit à Paris et dans l’Europe entière du barbare Oudinot, quels reproches de vandalisme n’aurait-il point encourus si les travaux de siège l’eussent contraint à détruire les restes de quelque chef-d’œuvre classique, et si par malheur une de ses bombes égarées fût venue ravager quelque galerie de tableaux ou quelque musée (1) ? »
Brescia, Livourne et Bologne furent les derniers épisodes de cette sanglante et inutile campagne de 1840, qui mit fin à la révolution si imprudemment galvanisée par la dénonciation de l’armistice. A vrai dire, le mouvement italien avait joué sa dernière partie* dans la plaine de Novare. Une fois l’armée piémontaise vaincue, tout ce que cette cause, même chimérique, renfermait de saint, d’élevé, de magnanime, disparaît, et désormais il ne reste debout que les forces de l’insurrection que Charles-Albert avait un moment tirées du
(I) Mémoires du eomte.Schoenhals, tome II, p. 270.
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chaos pour s’en faire un auxiliaire, hydre partout écrasée et partout renaissante, et qui semblait défier les baïonnettes combinées de la France et de l’Autriche. Vainement Rome tenait encore : en Italie comme dans toute l’Europe la crise touchait à son terme, et d’avance était prévu le dénomment. Au mois d’avril 1849, l’Autriche était rentrée en pleine possession de la Lombardie, et du sein du Milanais reconquis le
maréchal Radetzky préparait la soumission de Venise, dont tant de travaux et de vicissitudes l'avaient empêché jusque-là de s’occuper sérieusement.
Venise donc menacée sans espoir de secours, le Piémont réduit à demander la paix, Gênes contrainte à l’obéissance, en Toscane la république culbutée avant de naître, Rome en proie à l’anarchie, la Sicile engagée avec le roi de Naples dans une lutte impossible, tel était, au printemps de 1849, le tableau de la péninsule; tel était l’abîme de désolation où Mazzini et ses complices avaient précipité l’Italie. Cependant, qu’on ne s’y trompe pas, Mazzini, s'il exploita miraculeusement cette situation, ne la créa point. Son grand art fut de se trouver prêt à l’heure dite. On ne le répétera jamais assez, ceux qui font les révolutions, d’habitude, n’en profitent guère. Quels bénéfices ont valu les journées de mars et d’octobre à tant d’illustres mécontents qui, las de clabauder inutilement dans les salons de l’aristocratie viennoise contre l’autorité caduque du prince de Mettemich, donnèrent la main à la révolution pour renverser un pouvoir dont le pire tort à leurs yeux était de vivre trop longtemps pour leurs ambitions? Quels avantages ont retirés de l’insurrection milanaise les Casati, les Borromeo, les Litta, dupes aujourd’hui de lord
Palmerston, demain jouets de Mazzini, soulevant au nom de l’indépendance italienne leur pays, que d’un côté guettaient le protectorat britannique, et de l'autre le communisme? Aux époques de révolutions, les hautes classes s’agitent, et les escamoteurs les mènent. Où les conduisent-ils? Nous le savons tous; mais ce que nous savons aussi, c’est que l’anarchie n’a qu’un jour, et qu’alors un extrême remplaçant l’autre, aux arbres de la liberté, aux drapeaux rouges, aux tumultueuses assemblées. Succèdent l’état de siège, la suppression de toutes les anciennes garanties constitutionnelles et le régime militaire, plus sévèrement exercé par une armée victorieuse, qui peut-être se souviendra longtemps encore de tant d’ignobles traitements dont elle fut l’objet.
« Ce siècle n’est point mûr pour mon idéal! » s’écrie dans la tragédie de Don Carlos le marquis de Posa. Cette parole du héros de Schiller ne s’applique-t-elle pas à ce rêve sublime de Yltalia unita , pour lequel, à diverses périodes, ces peuples d’une même origine, d’'inc même langue, d’une même littérature, semblent se passionner, et qui, trois fois en moins de cinquante ans, n’aboutit qu’à d’insignes avortements? 1820, 1831, 1848, dates faites pour décourager les plu? intrépides I Le libéralisme aventureux d’un prince de la maison de Carignan, l’avénement d’un pontife patriote, ravivent par intervalles sur cette terre des morts le sentiment de sa grandeur passée, et la voilà debout ; mais bientôt les dissensions éclatent, et chaque parti commence à tirer à soi. Tandis qu’invinciblement l’esprit municipal anime une ville contre l’autre, les divers souverains, peu jaloux de fonder la suprématie de tel ou tel confédéré, ne tardent pas à voir leur zèle se refroi-
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dir. Peu à peu les armées, ou rappelées ou vaincues, disparaissent de la scène que les intrigants et leurs mercenaires occupent seuls un moment, et dont ils sont chassés par la force des baïonnettes. Triste dénoûment, et par trop prévu, sur lequel le rideau tombe ! Après quoi tout reprend son cours dans l’univers pacifié, et personne n’ayant rien appris ni rien oublié, les princes s’en retournent à leurs abus, les populations à leur indifférence, les démagogues à leurs étemelles conspirations.