‹ Souvenirs et récits des campagnes d'AutricheChapitre 4 sur 9 · XVI II · texte numérisé non relu

XVI II

Partout l’insurrection avait rnis bas les armes ; à Venise seulement la lutte se prolongeait encore. Jusqu’alors le temps et les forces avaient manqué au maréchal pour s’occuper convenablement d’une affaire de cette importance. Pour la première fois, après que Venise eut été livrée par l’inqualifiable faiblesse de ses autorités civiles et militaires, on avait en quelque sorte senti de quelle utilité était ce point stratégique, et combien le maréchal Radetzky avait raison de réclamer depuis des années qu’on travaillât à le consolider. Mais il s’agissait peu de se lamenter à cette heure, la perte était consommée, et ce qu’on avait de mieux à faire, c’était de s’efforcer de reconquérir la belle proie que des mains malheureuses avaient si pitoyablement laissé s’échapper. On

sait quelle était la situation du maréchal Radetzky au début de la guerre : séparés du reste de l’empire, environnés de légions ennemies, lui et le bataillon de soldais fidèles auquel il commandait figuraient assez bien, qu’on me passe la comparaison, une sorte d’oasis en plein désert : toutes les troupes qui lui restaient, quand il les eût employées contre Venise, n’auraient jamais réussi à réduire cette ville couverte de forts sans nombre, et dont une flotte ennemie gardait les eaux. Le blocus par terre eût-il même été praticable, n’aurait pu rien amener de décisif aussi longtemps que les navires piémontais seraient là pour aider à l’approvisionnement de la place. D’ailleurs les quelques milliers d’hommes dont Radetzky disposait n’étaient point, dans la vaste étendue des lagunes, un corps d’opération suffisant. Force fut donc au vieux maréchal de voir son antique autorité impunément bravée, et de dévorer sa honte jusqu’au jour où scs divers alliés étant vaincus, la cité rebelle se trouverait enfin isolée et pour ainsi dire face à face avec lui.

Lorsque les Autrichiens eurent de nouveau pris possession de Trévise, de Padoue et de Vicence, on vit se concentrer dans Venise tous les miliciens de terre ferme, ce qui porta soudain les forces de la république à 18 ou 20,000 hommes, dont l’entretien ne coûtait pas moins, par jour, de 80,000 lires. A cette troupe, mais sans lui inspirer grande confiance, commandait le général Pepe. Du reste, la défense nè s’endormait pas : à l’aide de vieux bâtiments, on avait palissadéles canaux, on s’était hâté de construire de nouveaux forts, de remettre en état les anciens depuis longtemps négligés, et des chantiers de l’arsenal sortaient l’un après l’autre, achevés et prêts à pren-

dre la mer, les navires que l’Autriche avait laissés en construction. La flotte des lagunes, œuvre du gouvernement impérial, commençait aussi à fonctionner, et le soldat autrichien pouvait déjà pressentir au prix de quelles rudes épreuves il lui serait donné de reconquérir ce boulevard. Ce n’est pas que du côté des Vénitiens la situation se présentât sous un aspect beaucoup plus riant : les finances manquaient, les vivres devenaient rares; on fit appel au patriotisme de l’Italie, mais bientôt ces ressources elles-mêmes furent à bout, et Manin dut recourir à l’étemel expédient du papier-monnaie. Les provinces de terre-ferme avaient bien en effet donné leur adhésion au rétablissement de la république, mais, par cet acte purement gratuit, elles n’entendaient point se soumettre à la suprématie de Venise. Chacune agissait donc pour son propre compte, et le pays se partageait en toute sorte de petites républiques indépendantes.

On peut, qui en doute? galvaniser un cadavre, mais ce simulacre de vie, objet de tant d’efforts, combien durera-t-il? Imaginer une république de Venise, sans argent, sans négoce, sans noms historiques, sans terre-ferme , c’était rêver l’impossible. Charles-Albert, quant à lui, ne l’ignorait pas, et tout en reconnaissant le gouvernement de Mauin, il couvrait la ville d’émissaires piémontais, certain que s’il sortait vainqueur de la lutte entamée avec Radetzky, Venise serait trop heureuse de se précipiter dans ses bras. On sait que les bruits de fusion n’avaient point tardé à se répandre de la Lombardie dans la ville de Saint-Marc. Bientôt les adresses réclamant l’annexion au Piémont arrivèrent des provinces en telle quantité, que Manin, quelque douloureuse que fût la loi qu’on lui faisait.

se vit réduit à porter le coup de mort à cette pauvre république. On prononça donc le mot d’annexion au Piémont, et Manin descendit du pouvoir suprême, refusant, comme républicain, son concours au gouvernement nouveau, représenté par trois commissaires piémontais, chargés de recevoir des mains de l’ancien président l’administration de la province de Venise.

Tout ceci se passait au moment où le maréchal Radetzkv, après avoir battu Charles-Albert à Custozza, paraissait devant les portes de Milan.

On devine quelles émotions produisirent à Venise les événements survenus en Lombardie. Au bruit de l’armistice et des conditions qu’il renferme, le peuple se précipite au palais du gouvernement. A sa curiosité, à son impatience, les commissaires répondent en s’excusant sur leur propre ignorance des faits. Mais bientôt les correspondances particulières trahissent le mensonge officiel. Les commissaires finissent par confesser leurs torts ; le peuple alors exige qu’ils soient déposés. A cette trêve de quelques jours succède le retour de Manin, qui, cette fois, se proclame dictateur, harangue le peuple et le renvoie tranquillement chez lui, comme cela se devait pratiquer au temps de l’ancienne république. Pour le coup, la république est rétablie etTommaseo s’embarque le soir même pour Paris, afin de réclamer l’intervention de la France.

Sur cette intervention, le Piémont de son côté, je pense, y comptait bien un peu. Qui chercherait ailleurs que dans cet espoir le secret de l’armistice de Milan, risquerait même fort de s’égarer. Gagner du temps, négocier pour mieux se battre,

là tendaient tous les efforts de la diplomatie du vainqueur de Goïto. La tiare ducale de Venise, surmontée du diadème des rois lombards, noble conquête à laquelle un prince de la maison de Savoie ne renonce pas si volontiers! « Les forces militaires de terre et de mer sardes quitteront la ville de Venise, les forts et les ports de cette place, pour rentrer dans les États sardes trois jours après la notification de la présente. » Ainsi parlait l’article 4 de l’armistice et pourtant la flotte de Charles-Albert ne quittait pas les eaux de Venise. Tous les prétextes, tous les artifices, toutes les raisons bonnes ou mauvaises qui se pouvaient imaginer, l’amiral Albiniles mit en avant, pour prolonger sa présence, refusant d’abord de reconnaître l’ordre d’évacuation, sous prétexte que cet acte ne portait la signature d’aucun ministre responsables; puis, comme le maréchal, fatigué de ces lenteurs, menaçait de se faire un gage d’un parc d’artillerie trouvé dans Peschiera, il consentit bien à la vérité à quitter les eaux de Venise, mais sans sortir néanmoins de l’Adriatique. Du côté du Piémont comme du côté de l’Autriche, les choses n’en pouvaient rester là. Charles-Albert n’était point assez battu, Radetzky point assez vainqueur pour que la question fût résolue, et l’araiistice de Milan ne devait servir qu’à préparer la campagne de 1849.

Cependant la fortune de l’Autriche avait complètement changé de face : Vienne reconquise par Windisch-Graetz, les Hongrois refoulés à Schwechat par le ban Jellachich, le prince de Schwarzenberg premier ministre : autant d’événements qui annonçaient pour les destinées de l’empire une période nouvelle de force et d’unité. Le 27 mars (1849), le général

Haynau, désormais Investi du commandement des troupes de blocus, annonçait à Manin l’issue de la bataille de Novare, l’abdication de Charles-Albert et la conclusion d’un traité de paix avec son successeur, le jeune roi Victor-Emmanuel. Au milieu de la consternation publique, dont ces douloureuses dépêches furent suivies, le dictateur réunit l’assemblée. On délibéra sur le parti qui restait à prendre, et, comme toujours, on obéit au déplorable entrainement des illusions. L’intervention française, les secours de l’Angleterre, la prochaine assistance des Hongrois, incessamment promise par les hâbleries de Kossuth, que dirai-je? les probabilités d’une rupture entre l’Autriche et la Prusse, toutes les éventualités, toutes les chimères furent évoquées ! Lorsque Manin cessa de parler, le congrès se leva en masse pour la résistance, et le dictateur, à la sortie de la séance, répondit à la sommation du général Haynau en lui envoyant copie du décret que l’assemblée nationale venait de rendre.

Haynau reçut donc immédiatement l’ordre d’assiéger Venise, l’imprenable Venise, qui du fond de ses lagunes brave la colère des assiégeants. Une seule fois, aux beaux jours de la sérénissime république, les Génois parvinrent à forcer le port de Chioggia; déjà les lagunes étaient envahies et Saint-Marc menacé, lorsqu’un Pisani, arraché par le soulèvement populaire aux griffes du conseil des Dix, eut raison des Génois et sauva son ingrate patrte.

Il ne s’agissait point à cette heure, pour les Autrichiens, d’entreprendre un siège impossible dans les conditions stratégiques du mot, mais tout simplement de tenter un coup de main, qui encore même qu’il réussirait, ne faisait que les

rendre maîtres de la ligne des lagunes. Or, de l’extrémité des lagunes à Venise, il y a loin, et pour s’emparer de l'espace qui reste à franchir les difficultés sont incalculables. Outre l’énorme matériel de guerre abandonné dans les arsenaux, et au moyen duquel ils changèrent en véritables forts, les îles nombreuses qui entourent Venise, et complétèrent l’armement des points stratégiques existants déjà, les Vénitien? avaient trouvé enfouis dans la poussière des archives, des plans de défense dès longtemps élaborés par le génie autrichien et dont ils profitèrent avec une rare intelligence.

Venise, à proprement parler, n’est point une place de guerre, mais elle emprunte sa force inexpugnable à l’élément protecteur avec lequel ses doges se mariaient jadis. Les forts qui lui servent de ceinture ont aussi pour les défendre contre les attaques du dehors quelque chose qui vaut mieux que la plus imposante artillerie, je veux parler des miasmès empoisonnés des lagunes et de leur sol marécageux qui transforment en véritables travaux d’Hercule, les moindres opérations d’un siège ordinaire. Au premier rang de ces forts et le plus important au point de vue de l’offensive comme de la défensive est certainement Malghera, construit par les Français en \ 807 . Sous la protection de ce fort, des colonnes entières peuvent sortir, se répandre et inquiéter les mouvements d’une armée opérant en Lombardie, laquelle ne saurait manœuvrer en paix sans laisser au moins dix mille hommes devant Malghera. Au point de vue de la défense, le fort de Malghera n’a pas moins d’importance en ce qu’il empêche l’ennemi de prendre pied sur la côte qui avoisine Venise, et

de s’établir dans les îles San-Giuliano et San-Secondo, qui longent, dans son étendue, la cité des lagunes, et dont la perte entraînerait celle de Venise. Au sud-ouest de Malghera s’élève Brondolo, qui met la ville en communication avec la terre ferme, et couvre le port de Chioggia. Ce fort, bien plus petit, et d’une importance en tout point beaucoup moindre que Malghera, peut être cependant d’une utilité immense, car il domine la navigation intérieure et favorise les rapports avec les riches provinces de l’Italie centrale, d’où les Vénitiens tiraient leur approvisionnement, point important par lequel furent longtemps paralysés tous les effets du blocus par mer, et qui ne cessa d’alimenter la ville qu’au jour où les Autrichiens furent eu mesure d’établir un blocus par terre.

Entre Malghera et Brondolo l’attaque n’avait pas à choisir, et la supériorité stratégique du premier de ces deux points, décida immédiatement le maréchal Radetzky pour Malghera. Amener la reddition de la place et terminer les choses avant la saison des grandes chaleurs, était la principale affaire des Autrichiens qui, bien autrement que tous les canons de Venise, avaient à redouter les mortelles influences de ses marais. Mais les éléments semblaient conspirer contre eux ; depuis tantôt quarante jours il ne cessait pas de pleuvoir et l’on comprend aisément ce que devait être, en de pareilles conditions, un terrain spongieux où, dans les temps de sécheresse, on enfonce d’un pied. Impossihle d’ouvrir la tranchée, impossible de songer même à disposer là de l’artillerie. Chevaux et canons s’engouffraient dans la vase. Ainsi s’écoula le mois d’avril. En vain maugréait le vieux maréchal, en vain se dé-

menait Haynau, force leur fut à tous les deux de prendre le mal sinon en patience du moins en résignation et d’ajourner à un temps plus favorable. Entin le ciel commença de s’éclaircir un peu. Trente mille hommes étaient rassemblés devant Venise. Le 18 avril, Haynau vint établir son quartier général à la villa Papadopoli située non loin de Mestre. Dans la nuit du 29 au 30, eut lieu l’ouverture de la tranchée à une distance d’environ cinq cents toises, les difficultés du sol ne permettant pas de s’avancer davantage. Les travaux du génieautrichienavaientcomplétement échappé à l’observation des Vénitiens. Le matin seulement ils s’en aperçurent et dirigèrent un feu roulant sur ce point. Mais les Impériaux avaient si profondément creusé le sol que la canonnade passa sans leur causer grand dommage. La tranchée s’étendait du fort Rizzardi à gauche, au fort Manin à droite, embrassant ainsi un espace de trois fronts. Haynau et les huit mille hommes sous ses ordres poursuivirent dès lors leurs travaux nuit et jour, etle 4maisept batteries étaient dressées. On comptait sur une médiocrerésistance. Maisau marquis Paulucci, fils de l’ancien vice-amiral autrichien, avait succédé dans le commandement du fort un officier napolitain : le colonel Uloa, homme de tête etde cœur, résolu à pousser la défense jusqu’à ses dernières extrémités. Le 4, à midi, six batteries entamèrent l’action, et dirigèrent leur feu moins sur les ouvrages avancés que vers l’intérieur du fort, car ce qu’on voulait surtout à cette heure, c’était procéder par surprise et amener ainsi la capitulation. Ce plan, au premier abord, parut réussir, mais l’alarme ne dura qu’un instant et l’artillerie de Malghera, composée de l’élite des troupes vénitiennes, courut aussitôt à ses pièces ;

cent trente bouches à feu répondirent d’une écrasante façon à l’appel de la canonnade autrichienne. Les Impériaux, de leur côté, quoique inférieure en force, ripostèrent de leur mieux, et la lutte s’engagea vigoureuse, acharnée, héroïque : du haut de ses édifices, de ses palais, de ses maisons, tout Venise assistait à ce spectacle, attendant avec angoisse le dénoûment du combat. Bientôt, cependant, à la fermeté de la défense, à la promptitude des manœuvres, les Autrichiens durent reconnaître qu’ils avaient affaire à vaillante partie et qu’ils en seraient, cette fois, pour leur tentative d’intimidation. Après avoir toute la journée dissimulé sa faiblesse par la rapidité de ses coups, à bout de munitions, ayant, en outi'e, une batterie entièrement démontée, l’artillerie impériale éteignit ses feux vers le soir. Le lendemain le maréchal écrivit à Manin, pour le sommer de rendre la ville, lui promettant, au cas où il se soumettrait, amnistie pleine et entière et complet oubli du passé. A quoi Manin répondit que Venise persisterait jusqu’à la fin dans sa résistance ; qu’elle avait droit de compter sur les bons offices de la France et de l’Angleterre et que si elle consentait à négocier, ce ne serait jamais que sur la base de son indépendance politique. Le maréchal répliqua que l’Autriche ne souffrirait point l’intervention d’une puissance étrangère quelconque dans les démêlés qu’elle avait avec des sujets rebelles, et tout aussitôt partit pour Milan, rendant le dictateur responsable des fléaux qu’une bitte désespérée allait nécessairement attirer sur son pays.

Haynau résolut sur-le-champ d’ouvrir une seconde parallèle à deux cent cinquante toises de distance, dès la nuit suivante les travaux commencèrent et furent vigoureusement

menés, en dépit de l'inclémence du temps et des pluies torrentielles qui rendaient le sol impraticable. Le 9, l’ennemi, qui n’avait cessé d’entretenir le feu sur les travailleurs impériaux, fit une sortie, laquelle fut énergiquement repoussée. Les Vénitiens alors avisèrent d’autres moyens : à l’aide des écluses des canaux ils inondèrent la tranchée ; il fallut donc d’abord ouvrir à l'eau des conduits profonds et construire des digues pour empêcher les désastreuxeflets decette manœuvre si elle se renouvelait. On voit quelle lutte avait à soutenir le malheureux soldat : plongé dans l’eau jusqu’à la ceinture, il travaillait sous une pluie de balles et la mort lui venait à la fois d’en haut et d’en bas; d’en haut par les projectiles ennemis, d’en bas par les miasmes pestilentiels qu’il respirait à pleins poumons.

Or, tandis que du côté de Malghera s’acharnait l’attaque, le blocus maritime produisait ses résultats. LesVénitiens avaient négligé, lorsqu'il en était temps, de mettre à profit, comme il convenait, les avantages que leur offrait la libre navigation. On n’avait ni pourvu 7i un approvisionnement suffisant, ni su économiser les munitions. Aux premiers jours du siège les officiers, pour divertir les belles dames qui les visitaient, s’amusaient à faire tirer le canon sur la moindre patrouille en évidence. Ainsi on avait gaspillé en jeux d’enfants sa poudre et ses boulets. Maintenant la mer était close. La flotte autrichienne exerçait un blocus rigoureux et les quelques vivres que les différentes sorties ou la contrebande parvenaient à introduire, étaient pour Venise et sa garnison, comme une goutte d’eau dans l’Océan. La flotte vénitienne, embossée à Malamocoo, ne rendait littéralement aucun service. Çà et

là provoquée par les galères impériales, forcée d’obéir aux ordres du gouvernement, elle tentait une excursion, mais à peine avait-elle vu le large que, pourchassée à l’instant par ses adversaires, elle s’en revenait bien vite chercher asile et protection sous les batteries du port.

Vers le milieu de mai le général Haynau, appelé à l’armée de Hongrie, céda le commandement au iieutenant-feld-maréchal Thurn, et les travaux ayant continué sans interruption, dix-neuf batteries étaient, le 23 du même mois, en mesure de vomir sur Malghera la mortetla destruction par cent bouches à feu. Les assiégés témoins des opérations des Autrichiens avaient eu le temps de se préparer à l’attaque, et tout promettait un engagement des plus résolus de part et d’autre.

Le 24, à cinq heures du matin, toutes les batteries autrichiennes s’allumèrent, la riposte ne se üt pas attendre. On comptait quarante décharges à la minute. Comme au jour de la première alerte, Venise entière était debout pour assister à ce combat qui se prolongea jusqu’au soir, véhément, solennel, terrible. Le lendemain, avec l’aube, les hostilités recommencèrent plus acharnées peut-être et plus furieuses. Cela dura ainsi sans rémission jusqu’au 20. Alors seulement le feu des Vénitiens parut diminuer. Des deux côtés les pertes étaient immenses, mais l’artillerie impériale avait porté le ravage dans Malghera. Les deux tiers de l’artillerie vénitienne étaient démontés; les assiégés abandonnèrent les remparts, le fort Rizzardi ne répondait plus qu’avec deux canons. A ce moment les batteries autrichiennes de Campalto se mirent à diriger leur feu siu' San-Giuliano et forcèrent à s’éloigner les chaloupes canonnières. Quant à donner l’assaut on n’y pou-

vait songer encore, car bien que les ouvrages eussent horriblement souffert, il n’y avait aucune brèche ouverte et deux vastes fossés remplis d’eau restaient à franchir. Ce fut dans ces conditions critiques que les Vénitiens se décidèrent, dans la nuit du 26 au 27, à évacuer la place. Les troupes de San- Giuliano et du fort Manin, gagnèrent l’embarcation et s’enfuirent par mer, celles de la redoute Rizzardi et de Malghera rentrèrent à Venise par le pont du chemin de fer. Chose étrange, les Autrichiens, dans l’ardeur et l’enivrement du combat, ne s’aperçurent point d’abord de la retraite de leurs adversaires. Ce ne fut qu’au jour naissant qu’une patrouille de chasseurs styriens, étonnée du silence qui régnait dans le fort, s’approcha, gravit la muraille, et y pénétrant, le trouva vide. On comprend que dès lors il devenait parfaitement inutile de garder plus longtemps les tranchées. Officiers et soldats s’élancent aussitôt vers le fort où le drapeau jaune et noir flotta en moins d’un instant. Les Vénitiens, pour masquer leur retraite, avaient continué le feu jusqu’à la dernière minute, et lorsque la canonnade cessa, les assiégeants s’étaient empressés d’employer à réparer leurs propres dommages l’intervalle de répit qu’on leur laissait ; — à l’aube seulement, ainsi que nous le disions tout à l’heure, les Autrichiens avaient pu reconnaître les effroyables dégâts produits par leur bombardement. Les casernes n’étaient plus qu’un informe monceau de ruines et sur les parapets démantelés gisaient, séparées deleurs affûts broyés, les pièces ruisselantes du sang des canonniers. Certes, l’artillerie et le corps du génie autrichien avaient hardiment mené leur tâche, mais du côté des Vénitiens la défense avait été intrépide et le premier mouvement des lmpé-

riaux, eu prenant possession de la place conquise, fut de rendre hommage à l’héroïsme de leurs adversaires.

La prise de Malghera donnait aux Autrichiens un pied dans les lagunes, mais les laissait encore assez loin de Venise et pour s’en rapprocher, de grands obstacles restaient à vaincre. Les quelques faihles embarcations qu’ils possédaient ne pouvaient rien contre les nombreuses chaloupes construites tout exprès pour le service des lagunes et qui les empêchaient désormais de tenter sur San Secondo, un coup de main qui peutêtre aurait eu chance de réussir dans le premier moment de confusion produite par l’évacuation de Malghera. Il fallut retourner aux longs et pénibles travaux ; diriger les batteries de siège contre la grande batterie de San-Anlonio et contre celle de San-Secondo, âpre et difficile besogne qui ne pouvait marcher très-vite sous le feu croisé des batteries advei'ses et des chaloupes canonnières! Bientôt cependant huit batteries furent dressées dont trois à San-Giuliano, trois à la pointe du défilé du pont, une à Campaito, une à Botrenigo. Mais ce temps, les Vénitiens n’avaient garde, on le pense, de le négliger, ils fortifièrent la grande batterie du pont, firent de San-Secondo un point formidable, hérissé de gros canons et de mortiers et redoublèrent le nombre de leurs chaloupes. Le 3 juin la bataille s’engagea de nouveau non moins furieuse et nou moins homicide qu’à Malghera. Sur San-Giuliano, point le plus avancé, pleuvait l’art itterie de San-Secondo et des chaloupes. Un passage mettait San-Giuliano en communication avec la terre ferme, sentier périlleux entre tous et que les soldats autrichiens avaient appelé « le pont des morts, » à cause des innombrables victimes que le feu des chaloupes canonnières

incessamment dirigé vers ce but ne cessait d’y amonceler. Enfin, les batteries impériales parvinrent à couler bas quelques-unes de ces dangereuses embarcations et les autres, plus ou moins endommagées , se retirèrent à distance , de sorte qu’on obtint par là un peu de sécurité dans les communications entre San-Giuliano et la terre ferme. Cette lutte désastreuse menaçait de se prolonger ainsi sans degrandsrésultats. Cependant les bombes autrichiennes commençaient à tomber dans Venise, et la terreur alors des’emparer des habitants qui jusque-là s’élaienterus à l’abri de tout danger. La batterie dupont était en quelque sorte le point d’attaque et de ce côté convergeaient tous les efforts des Autrichiens. Ce que voyant, les assiégés en élevèrent une autre par derrière, pour le cas où la violence du feu de l’ennemi les contraindrait à évacuer San-Antonio. -Comme toute l’activité des Vénitiens se concentrait sur ce point disputé avec tant d’énergie, le maréchal, qui le jour même de la prise de Malghera était arrivé de Milan, essaya d’opérer une diversion en attaquant Brondolo. Il fil donc avancer un corps de six mille hommes avec ordre de s’emparer de ce pomt d’où dépendait aussi l’occupation de Chioggia. Par malheur, il se trouva que ce point avait été également fortiflé, et que saris recourir à un siège formel, on ne pouvait songer à s’en rendre maître. Nouveaux préparatifs, nouvelle histoire I Mais à peine les travaux allaient-ils leur train que, l’épidémie multipliant ses ravages parmi les troupes, le maréchal ordonna de lever le siège et de s’eu tenir au simple blocus.

Immédiatement après l’armistice conclu à Novare, les plénipotentiaires des deux pays s’élaient rassemblés à Milan

pour traiter de la paix sur des bases définitives. Mais à peine entamées les négociations furent interrompues. L'Autriche, de. son côté, semblait exiger plus que le Piémont, réduit à deux doigts de sa perte, ne pouvait accorder, et d’autre part, le Piémont, où le parti de la guerre était loin d’avoir perdu toute son influence, semblait renaître à cet étemel et chimérique espoir de l’intervention étrangère. La désunion menaçait d’éclater; déjà l’ Autriche se regardait comme dégagée entièrement des conventions de l’armistice, lorsque les puissances médiatrices firent comprendre avec autorité au Piémont aussi bien qu’à Venise qu’il fallait en fini)', leur déclarant que jamais l’Europe ne consentirait à prendre les armes dans cette querelle, la possession de Venise ayant été garantie à l’Autriche par des traités qu’elles-mêmes avaient sanctionnés. Le Piémont hésitait encore', les négociateurs s’étaient dispersés , la rupture devenait imminente. On allait pour la troisième fois en venir aux mains. Le maréchal, pour éviter de nouveaux malheurs, écrivit sur ces entrefaites au roi Victor-Emmanuel, lui rappelant sa parole donnée dans l’entrevue qui avait suivi la bataille de Novare, et cette démarche du vieux guerrier réussit à tout concilier. Les négociations furent donc reprises , l’Autriche abaissa ses prétentions , le Piémont agit avec plus de franchise et la paix signée le 6 août, avait enfin reçu, le 18, son entière ratification.

Venise neanmoins tenait toujours. Les lenteurs apportées dans les négociations, les intrigues de Kossuth, qui ne cessait d’entretenir les illusions de Man in et de lui promettre dans un avenir quelconque, argent, armes et flotte, les tempéraments du maréchal qui plus que personne avait à cœur d’épargner l’antique cité des doges, — tout semblait redoubler l’élan et l’ardeur de la résistance. Un membre du cabinet impérial, le baron de Brück, ministre du commerce, se trouvait alors au quartier-général de Radetzky pour y diriger les travaux de la paix. Animé par les mêmes sentiments qui avaient déjà inspiré le maréchal, M. de Brück écrivit à Mania mais sans résultat. Maninct l’Assemblée nationale persistèrent dans leur résolution; il n’y avait plus qu’à s’en remettre au sort . des armes.

Cependant l’anarchie commençait à régner dans Venise. Le patriarche, qu’on savait à la tête du parti de la paix, avait vu son palais envahi et pillé par la multitude, qui l’eût infailliblement mis à mort lui-même s'il ne fût parvenu à se soustraire à ses fureurs. Depuis la prise de Malghera et de San-Giuliano, ni le général Pepe ni les ministres ne possédaient plus la confiance publique. A la place du cabinet destitué on nomma un comité de défense composé de trois, membres : le colonel üloa, celui qui s’était si vaillamment conduit à Malghera , l’abbé Sistori, prêtre lombard, et Baldasserotto, officier de marine. Manin garda la dictature, mais comme il n’entendait rien à l’état militaire, il donna la présidence de cette commission à Pepe, lui laissant la haute main sur toutes les affaires concernant la défense. On eut ainsi une dictature militaire organisée, laquelle fonctionnait selon les vues du chef de l'Etat. A dater de ce jour la teneur eut son règne. Parler de la paix, eu souhaiter le retour au fond de son âme, était un aime qu’on risquait de payer de sa vie. Ou se regardait d’un oeil farouche, le fameux tradimento sacramentel courait de bouche en bouche. L’effroyable consommation de poudre à laquelle on se livrait, avait nécessité un établissement spécial. Par deux fois il sauta ; était-ce inexpérience ou trahison? Ou dit au peuple que c’était trahison, on lui désigna les victimes au cri de tradimento, et, sans l’énergie héroïque de Manin, qui, ceci soit dit à sa gloire, jamais ne manqua de se montrer en de pareils moments, le sang des malheureux suspects eût coulé à flots.

D’heure en heure les effets du blocus devenaient plus menaçants. La boucherie avait cessé d’ouvrir ses portes, un

pain s’achetait an poids de l’or, et comme si ce n’était point assez de la famine et des maladies qui d’ordinaire lui servent de cortège, le choléra vint se mettre de la partie, peu terrible d’abord comme un hôte qui s’insinue, puis grandissant et formidable. A l’ombre de ce fléau de Dieu couvrant tout de seS ailes maudites, bientôt les deux armées combattirent. Autrichiens et Vénitiens de tomber alors comme les sauterelles du désert. Au camp deRadetzky cinquante hommes succombaient chaque jour;, douze mille soldats gisaient dans les hôpitaux. Etendez donc avec cela vos lignes de ceinture. Le maréchal avait beau réparer ses brèches, ses brèches se rouvraient à l’instant même, et les Vénitiens, si cruellement éprouvés par cette horrible mortalité, lui devaient du moins de pouvoir çà et là, s’en aller marauder en terre ferme, quelques vivres qu’ils introduisaient ensuite par les trouées qu’elle faisait dans le corps de blocus.

La batterie Saint-Antoine avait beaucoup souffert du feu terrible et continu auquel elle était en butte, mais les Vénitiens, qui connaissaient la haute importance de ce point, appliquaient tous leurs efforts à réparer à mesure chaque dégât; remplaçant la nuit les pièces démontées, de sorte qn’après quelques heures de silence, la canonnade recommençait à gronder. Evidemment il n’y avait pour mettre hors de combat cette batterie, d’autre moyen que de s’en rapprocher. Là était la grande difficulté. Se rapprocher on ne le pouvait qu’en passant par le pont du chemin de fer, mais la plupart des arches étaient brisées et les décharges de la batterie aussi bien que le feu roulant des chaloupes canonnières eussent rendu impossible une pareille opération. Sur-

prendre la batterie et s’en emparer par un intrépide coup de main, parut donc l’unique expédient. Sur deux cents hommes de bonne volonté qui se présentèrent, on en choisit quarante. L’entreprise ne comportait pas un personnel plus nombreux.

A l’heure de la marée montante les hardis compagnons s’embarquent sous la conduite du capitaine Brüll ; on avait par différents signaux détourné du côté de Campalto l’attention de l’ennemi et de plus un brûlot lancé en avant venait de faire explosion dans le voisinage de la batterie, dispersant les chaloupes stationnées là, qui s’imaginèrent que l’entreprise était dirigée contre elles et s’enfuirent à la hâte : pendant ce temps, silencieux et graves, les volontaires naviguaient vers leur but. Arrivés à une' distance assez rapprochée, ils se jettent à l’eau, et, le sabre à la main, escaladent la batterie. Les Vénitiens, troublés, éperdus à cette apparition, croyant avoir affaire à un ennemi vingt fois plus nombreux, prennent peur et décampent, mais non sans qu’une baïonnette ait eu le temps de percer la poitrine du brave capitaine, qui, frappé à mort, s’affaisse sur un canon en murmurant à ses hommes : « N’oubliez pas d’enclouer les pièces ! » — Cet héroïsme fut stérile. Une heure après les Vénitiens reprenaient position et la batterie s’allumait de plus belle.

On fit alors un autre essai : des ballons chargés d’artillerie s’élevèrent, emportant à leurs flancs des bombes qui devaient à une certaine hauteur se détacher et tomber comme la foudre sur la ville imprenable qqi défiait par son éloignement les projectiles ordinaires. Mais cette tentative n’eut pas de suite et le vent de mer qui régnait ne permit point de la renouveler. La lutte entre les deux artilleries se prolongea donc, plus ou

moins animée, plus ou moins meurtrière, mais en fin de compte stérile en résultats. Le manque d’embarcations où se trouvaient les Autrichiens les empêchait de s’emparer de San-Secondo ou d’un point quelconque assez rapproché pour qu’il fût possible d’agir directement sur Venise. On en était là quand le général Thurn, partant de ce principe, qu’on peut en doublant la force de la charge étendre en proportion le , parcours d’un projectile, fit construire des batteries à cet effet.

Son éloignement ainsi que le formidable appareil de défense dont elle était entourée, avaient suffi jusque-là pour rassurer entièrement Venise à l’endroit des bombes autrichiennes. Cependant les travaux préparatoires étaient- terminés et dans la nuit du 25 juillet, les nouvelles batteries organisées par les soins du général Thurn se mirent à donner, vomissant un feu terrible sur la ville, tandis que les anciennes s’appliquaient à foudroyer Sàn-Secondo, Sant-Antonio et les chaloupes canonnières. La première ligne, voyant les projectiles lui passer par-dessus à des hauteurs incommensurables, en était à chercher le secret d’une pareille aberration chez des tireurs dont on avait pu éprouver la justesse, lorsqu’un bruit d’alarme venu de la ville, annonça la catastrophe.

Venise, cette nuit-là, s’était eudormie en pleine sécurité. L’expérience ayant démontré que les bombes autrichiennes ne pouvaient atteindre que les maisons situées à l’extrémité de la ville, on s’était borné à évacuer ces maisons et chacun se croyait chez soi parfaitement à l’abri du danger. Tout à coup une grêle de boulets tombe sur la ville. A cette effroyable alerte, la population épouvantée saute à bas du lit, se

répand à travers les rues, et court chercher dans les jardins publics un refuge que la place Saint-Marc elle-même, trop rapprochée du volcan qui se déchaîne, ne peut plus lui donner. Ce que voulaient les Autrichiens, ce n’était point, il faut le croire, incendier Venise , mais la réduire à comprendre que si loin qu’elle fut, leur bras pouvait l’atteindre. la * lutte porta ses fruits et Manin comprit sur-le-champ que la dernière heure de son pouvoir avait sonné. Aussi bien chaque instant aggravait Je misérable état de la cité ,* les vivres comme l’eau manquaient presque entièrement, et cette masse humaine, exposée à toutes les horreurs de la famine, entassée pêle-mêle dans des quartiers sans air, offrait la plus facile proie à l'influence pestilentielle qui régnait. Les victimes du choléra se comptaient par milliers et nul ne pouvait dire en de pareilles conditions où s’arrêteraient les ravages du fléau.

Cependant les choses se prolongèrent ainsi 'du 29 juillet jusqu'au 17 août. Venise était complètement tombée aux mains de l’anarchie ; alors seulement Manin se décida à traiter. Le baron de Brück était retourné à Milan , le dictateur lui écrivit, proposant de reprendre les négociations. La paix venait d’être signée avec le Piémont et le ministre autrichien répondit à Manin que le temps des négociations était passé et que Venise n’avait désormais qu’à se soumettre aux conditions offertes le 4 mai par le maréchal Radetzky. Le 17 août Manin envoya des parlementaires à Mestre. Sur ces entrefaites, le général Gorczkowsky avait succédé dans le commandement des troupes au général Thum appelé à reprendre la direction de son corps d’armée qui se trouvait en Piémont.

Cette circonstance, ainsi que divers points dont il fallut référer au maréchal, alors à Milan, retardèrent jusqu’au 22 la capitu lation. Manin s’était démis de son autorité entre les mains du conseil municipal de Venise, avec qui seulement, les représentants du gouvernement impérial consentaient à traiter. — Les principaux articles de la capitulation portaient l’expulsion immédiate de tous les officiers autrichiens passés au service de la république et coupables d’avoir porté les armes contre l’empereur , l’expulsion de toutes les troupes étrangères et de quarante individus qu’on se réservait de désigner.

Du 23 au 24, diverses révoltes militaires eurent encore lieu auxquelles Manin imposa silence par la fermeté de son attitude. Le 24, la capitulation étant promulguée, les noms étant connus des quarante exilés, Manin, Tommaseo et Pepe s’embarquèrent à bord des bâtiments français et britanniques et le général Gorczkowskv prit possession de la ville et des forts. Enfin, le 30, le plus illustre guerrier de l'Autriche contemporaine, opéra son entrée triomphale dans l’antique résidence des doges.

Au bruit de l'artillerie du port , aux sons de la grosse cloche de Saint-Marc, les gondoles impériales apparurent à l’entrée du Grand-Canal. Aussitôt tous les mâts se pavoisèrent, et les troupes, rassemblées sur la place Saint-Marc, s’apprêtèrent à saluer leur général. Quand tous les uniformes eurent défilé, quand tous les officiers — bohèmes, italiens, hongrois et croates — furent descendus à terre, la dernière gondole s’avança montée par le glorieux vétéran. En touchant le sol de la Piazzetta, le maréchal rencontra le podestat de Venise qui lui remit sur un plat d’or les clefs de Venise (les clefs d’une

ville sans portes I) fondues autrefois pour l’empereur Napoléon et que Radetzkv reçut en se découvrant. Le premier soin du maréchal fut de se rendre dans l’église de Saint- Marc où le patriarche officia solennellement. A la suite de cette cérémonie les bataillons présentèrent les armes et la garnison entière défila, musique en tête, devant le père Radetzky, entouré de son brillant état-major. Morne et silencieux, le peuple de Venise assistait au spectacle de cette ovation et sur ces figures amaigries par les souffrances d’un long siège, sur ces traits flétris et décomposés par la fièvre et la haine, on pouvait lire le même sentiment qui avait inspiré cette violente apostrophe placardée naguère sur les murs de Pavie : « Va-t’en, Germain, car je te hais, va-t’en, car le sol où lu marches brûle sous tes pieds, et ceux-là te trompent qui te disent que tu peux y dormir en paix. Va t’en Germain, va-t’en, car l’homme à qui cette terre appartient te hait dans l’àme ; il te hait aujourd’hui, il te haïra demain et toujours. Tu ris et je pleure, mais garde-toi que ton rire ne se change en amertume, et que, mes larmes, en te. baignant, ne t’empoisonnent. » •

•JL

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