VENISE
Casanova. — Les Plombs. — Le Geôlier du comte Silvio Pellico lin caprice
de lord Byron. — Aquilée. — Origines de Venise. — Physionomie de son gouvernement. — Sa politique opposée à celle des autres pays de l’Italie.
— Le Conseil des Dix et le Conseil des Trois. — Querelles de Saint-Mttrc avec la Papauté. — Alexandre III et Barberousse. — L’église de Saint- Marc et ses Mosaïques. — Byzance et Venise. — La.Cathédrale et la Mosquée. — Marco Rizzi, Vincent Bianchini et les Zuccati. — Titien et Gœthe,
— Violante et mademoiselle de Lewetzow. — Chronique du More de Venise. — San-Benedetto. — Sansovino et l’architecture vénitienne. — Le Pont des Soupirs. — La Mercerie. — le Canal-Grande. — Les jardins de Venise. — Le Livre^d'Or.
Entreprendre d’esquisser un portrait de Venise, autant vaudrait essayer de rappeler sur le jaune parchemin d’une £ momie les fraîches roses de la jeunesse. Ouvrez donc les sépulcres, évoquez les morts, répandez à flots sur eux l’urne
aux parfums de Madeleine et faites, si vous le pouvez, que ce tas de débris et d’ossements renaisse à la vie. Qu’importe qu’un cicerone, sachant par cœur son catalogue, vous promène à traversée gigantesque bric-à-brac des lagunes;, ce qu’il faudrait ce serait voir tout cela s’animer du souffle du passé et soi-même se mêler au mouvement de cette existence évanouie. Ah ! si Casanova eût vécu aux beaux jours de la république, si au lieu d’écrire ses mémoires au xvm # siècle il les eût écrits au xvi®, peut-être n’en serait-on pas réduit à demander éternellement à ces chefs-d’œuvre de l’architecture et de la peinture, les secrets de cette vie vénitienne dont ils furent les témoins muets. Quinze mois le galant et spirituel aventurier habita les plombs (1785-1757). C’était vers le milieu du dernier siècle et le gouvernement de Venise à cette époque ressemblait un peu à ces marais stagnants qu’à peine alimentent encore en-dessous quelques sources furtives et dont une couche verdâtre et croupissante couvre déjà la surface. Du reste, ces espèces de cellules ou plutôt de baraques de bois qu’on appelait plombs, n’étaient point, tant s’en faut, ce que les hôtelleries de l’inquisition d’Etat avaient de pire en fait de logement. On gardait là les inculpés de distinction aytmt commis des crimes dont personne ne devait rien savoir et qu’eux-mêmes souvent ignoraient; de ce nombre était, à ce qu’il prétend, Casanova.
Avez-vous visité les prisons de Venise, parcouru cet effroyable dédale de corridors, d’escaliers tournants, de cavernes, ' de trapes; êtes-vous descendu dans ces lugubres puits si hermétiquement fermés à la clarté du jour, à l’air du ciel, qu'on se prend à douter que l’âme des malheureux oubliés
là ait pu trouver issue pour s’échapper après la mort? Six pieds de large, autant de haut, tels étaient ces cercueils de granit où la créature humaine avait ce qu’il lui fallait d’air pour respirer, mais non assez d’espace pour se briser de désespoir la tète contre le mur. Vous montez et descendez à travers ces humides catacombes, les trous par lesquels on passait aux prisonniers leur nourriture, sont encore là, profonds, ténébreux, enfumés, et vous regardent comme les orbites desséchés d’un crâne de cyclopc. La république française ayant détruit la république de Venise, ouvrit ces caveaux à la lumière du soleil, purifia par le feu ces épouvantables souterrains, et, jusqu’au fond de ces abîmes de misère, lit pénétrer l’air de la liberté. Contradiction bizarre et qui se reproduit à chaque instant dans les annales des peuples comme dans l’histoire des individus! On est chez soi le tyran le plus atroce et le plus exécrable qui se puisse imaginer et voilà qu’on se proclame héroïquement le paladin des franchises d’autrui. Cette même république française qui, à Paris, peuple les geôles à ce point que, sans les massacres et la guillotine, les mille soupiraux de son enfer ne suffiraient pas à loger toutes ses victimes; cette tendre mère au bonnet rouge, qui se gorge à la journée du sang de ses enfants, va se trouver mal et pâlir au spectacle des barbaries du passé ! Le tribunal de Fouquier-Tinville déclarant infâme à Venise l’inquisition d’Etat, comme c’est édifiant ! Avoir chez soi les souvenirs du Temple, de la Conciergerie, de l'Abbaye, avoir les souvenirs desnoyades de Nantes et de la glacière d’Avignon, et s’en aller chez les autres incendier les prisons au uom de l’humanité, quelle incomparable comédie 1
Pour eu revenir aux prisons de Venise, la cellule qu’habitait maître Casanova pouvait passer pour un séjour plein d’agréments comparé aux véritables in pace de l’endroit. « Ha favellato molto, » me disait un jour le concierge actuel de cette hôtellerie de douleurs, en me montrant la place où s’écoula la dure captivité du comte Silvio Pellico. Il y avait dans ce réduit un lit pour le sommeil, une table pour la lecture, un coin de fenêtre pour voir leciel ; et le brave homme au nez de vautour, à l’œil fauve, au dos osseux et voûté, vrai type de cerbère italien attaché à ces plombs inhabités, tout comme s’ils eussent été peuplés de leurs anciens morts, — le brave homme, qui ne comprenait pas comment une créature humaine, ayant un lit, une table, un coin de fenêtre, et de plus jouissant du bonheur d’être sous sa clef, pouvait encore se trouver mal à l’aise, — ne se lassait pas, en parlant du comte Pellico, de murmurer d’un air narquois : Ha favellato molto, en d’autres termes : «Croyez, mon bon monsieur, que ce noble seigneur n’était pas si à plaindre, j’en sais quelque chose, moi qui assistais à ses priggioni. Or je vous jure que nous le traitions fort humainement, et que tout autre à sa place eût béni son existence. Mais bah 1 il était poète, et les poètes tirent parti de tout. Aussi mon opinion est qu’il en a trop dit.
. lia favellato molto ! qu’eût-ce été, par exemple, si on l’eût retenu dans un des logements où je vais avoir l’honneur de vous conduire ! » Et là-dessus, il nous introduisit dans une de ces visqueuses sépultures, qu’on appelait les puits, à bon droit sans aucun doute, car elles sont creusées à deux - pieds audessous de l’eau. Quelle existence amphibie on devait mener là, au milieu des crapauds, des lézards et de tous les reptiles
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grouillant sous le Ilot salé qui clapote, — l'imagination se le figure ! Quand il était fatigué de piïfrfer dans ce gluant limon ou quand la marée qui servait de tapis à ses pieds montait trop haut, le patient pouvait se réfugier sur sa chaise de paille ou sur son lit de planches, et, de la sorte accroupi, attendre qu’on lui apportât cette méchante soupe du matin, qu'il lui fallait avaler à la hâte et disputer aux rats de mer qui lui faisaient. compagnie.
De ces effroyables demeures, les plus profondes ont été murées, quelques-unes seulement subsistent encore, monuments historiques des agréables mœurs du bon vieux temps. On raconte que Bvron, dont le dilettantisme ennuyé aimait assez à goûter de tout, eut un jour l’étrange fantaisie de passer quelques heures an fond d’un de ces gouffres, et qu’il s’y fit bravement enfermer. Il y a des gens qui se plaispnt à coqucter avec le diable ; le noble lord était du nombre. Au bout de dix heures on vint le relever de sa station.
Au temps où nous vivons l’aspect de ces puits a quelque chose d’invraisemblable, même en les voyant on n’y croit pas ; il manque à ces cachots des prisonniers pour vous persuader qu’on y peut exister. Le fait est qu’on y vivait et cela de très-longues années. Casanova parle d’un de ses collègues qui comptait quarante ans, lorsque l’inquisition le plongea dans un de ces puits de la sagesse humaine et qui en sortit après y avoir passé trente-sept ans ! Ce personnage, engagé comme espion au service du comte SchUlenbourg, général de la république, qui faisait en 1710 la guerre contre les Turcs, avait trouvé commode d’empocher en même temps les sequitis du grand vizir. Cette diplomaliè en partie double
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ayant déplu à la Seigneurie, notre hounnc fut condamné à mort , puis , sa peine commuée , on le descendit dans une de ces fosses. Le conseil des Dix avait de ces manières de gracier les gens qui n’appartenaient qu’à lui ! Ce modèle des cénobites était, au dire de Casanova, un Français de joyeuse humeur et qui avait la vie dure, ÿu’on doute ensuite de l’immortalité de l’àme alors que, même sur cette terre, la créature est capable de traverser une pareille éternité de trente-sept ans !
La nature même de Venise éclate dans le premier acte, par lequel se manifeste son existence individuelle. Au sein de ce golfe Adriatique, déjà, au temps des Romains, s’élevait, sur la côte de la Dalmatie et de l’Italie, une riche et puissante colonie commerciale. Celte Venise de l’antiquité, située non loin de la place où se trouve aujourd’hui Goritz, à une lieue environ du rivage, se nommait Aquilée. Celte importante ville, qui s’intitulait une seconde Rome et servit de point central à tout le commerce du Nord et du Levant, ne comptait pas à cette époque moins de cent mille habitants. L’esprit de négoce rend l’homme ingénieux, avisé, subtil, voluptueux, niais ne passe point en général pour faire des héros. Lorsque Rome vit se démembrer son immense empire, les popula-
lions des provinces ayant cessé de sentir peser sur elles le bras puissant de la métropole, essayèrent de s’affranchir, mais tout n’était plus que corruption et pourriture dans cette antiquité. Quand les hordes asiatiques marchèrent sur l’Occident, les Huns ravagèrent Aquilée, pays de la civilisation la plus raffinée, et tout ce qui ne succomba pas à la barbarie s’enfuit vers les lagunes et les îles marécageuses de la côte. Là s’établit alors une poignée d’hommes cherchant l’indépendance, espèce de castors industrieux, qui jetèrent, au milieu de la vase et des fanges, les fondements de la cité superbe qui devait un jour resplendir d’un si brillant éclat. Rien n’est patient, insinuant et souple comme une race marchande. Peu à peu, ils firent le commerce de la côte, se faufilèrent en Italie, gagnèrent, par la Dalmatie,lesiles Ioniennes et s’emparèrent de tout le négoce des croisades.
Vers les régions levantines tendait toute spéculation, les trésors de l’Orient avaient été du temps des Romains la jouissance suprême de la civilisation ; les fréquentes expéditions du monde nouveau à Jérusalem en ramenait le goût et le besoin. Avec la richesse de Venise grandit bientôt sa force physique; sans doute elle n’avait que des mercenaires à son service, mais c étaient les meilleurs, puissantes étaient les flottes de la république, l’Etat, toujours debout, imposait au dehoi-s, par son attitude guerrière, mais avec un instinct politique qui ne l’abandonnait point, il n’étendait sa main armée que sur la barbarie arrivée à terme. Ce fut ainsi qu’on s’empara de Candie, de Chypre et de Constantinople. Négoce, activité universelle ; base, mobile, passion de Venise! On conçoit de quelle importance étaient la paix, le calme in-
térieur, le silence. Des héros ici, on n’en avait que Taire, quand il s’en présentait, la république les employait au dehors. Toute force contradictoire était sur-le-champ mise à l’ombre, tout obstacle, tout bruit supprimé, tout germe d’opposition écrasé dans l’œuf. Et tandis que sous la profondeur humide, l’espionnage menait son œuvre, tandis qu’en dessous se débattaient les haines et les passions, à la surface des lagunes ne miroitait que le vernis de la plus élégante civilisation. Insensiblement la capitale du commerce devint le centre des beaux-arts, de ces arts surtout qui se bornent à reproduire la vie dans son aspect silencieux et n’évoquent • point les questions politiques. La paix ! tel fut, durant des siècles, le grand mot de l’énigme. Tandis que sur tous les autres points de l’Italie, à Milan, à Florence, à Pise, à Padotïe, éclataient en guerres de faction, les forces brutes du moyen âge, on voyait fleurir à Venise les palmes de la. paix ! Guelfes etGibelins ravageaient ce paradis terrestre, papeset empereurs se léguaient, à travers les âges, leurs interminables discordes ; calme et paisible au séin de ses lagunes, Venise semblait ignorer les bruits du monde, et si d’aventure elle y prenait part, c’était pour tenter de réconcilier, par les mains de son doge, Barberousse et Alexandre III. Us vinrent donc, lé pape et l’empereur, et crurent faire un songe en se. voyant tout à coup transportés au milieu de cette société muette et régulière, eux à peine échappés au tumulte barbare, aux sanglantes luttes des autres villes de ITtalie. Ici une paix souriante, inaltérable, semblait à demeure, l’opulence et la gloire en habit de fête, allaient et venaient sur le pavé de Saint-Marc, si bien qu’à ce spectacle inouï, de bonheur et de tranquillité.
émerveillés, confondus, les deux intraitables antagonistes ne purent que désavouer leurs dissentiments. A cette harmonie extérieure, à celte apparence enchantée, on sacrifiait tout d’un consentement unanime ; le calme était le dieu qui régnait à Venise, son idole, et cette idole avait pour grands prêtres le conseil des Dix, qui lui donnait en cachette à dévorer des victimes humaines.
Les deux éléments qui partagent le monde étaient au fond de toutes les querelles, de toutes les révolutions, de toutes les guerres de l’Italie au moyen âge. Creusez la question, et vous retrouverez l’étemelle lutte du principe aristocratique et du principe démocratique. Ce combat entre l’Église et l’État, le pape et l’empereur, qu’est-ce autre chose, en dernière analyse, qu’un magnifique spectacle qui se joue pour occuper le monde? L’Italie fournit la scène et les décors, mais c’est derrière la coulisse que son drame à elle se développe, que s’agitent ses propres passions. Comptez que tous — Guelfes et Gibelins — songent à eux, et s’occupent à faire leurs affaires beaucoup plus que celles des deux puissances qui planent sur les cimes et qu’on ne prend que pour drapeaux.
Querelles de famille à famille, guerres de maison à maison, tel était le caractère singulier de cette vie italienne. De gouvernements nationaux, à vrai dire, même à cette époque de grandeur historique, il n’y en eut jamais. Lorsqu’à la fin l’épuisement gagnait les plus robustes, lorsque l’aristocratie et la démocratie, lasses de se ruer l’une contre l’autre, étaient à bout de forces, un despote étranger s’élevait du milieu de l’anarchie et s'imposait au découragement universel. Dans Venise seule régnait un élément national, assez fort pour re-
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fréner les esprits indociles et dompter la discorde sans ouvrir la porte à un nouveau pouvoir. Venise se nommait la Rome des mers, son penchant vers la république lui venait des temps antiques, mais, chez elle tout ce qui se dégageait du vulgaire, tout ce qui s’élevait à la conscience de l’homme libre appartenait de fait à l’aristocratie.’ Ce^ seigneurs-là n’avaient ni terre, ni bois, ni chasses, ils n’entretenaient point la guerre avec leurs voisins, mais les yeux incessamment tournés vers la mer, ils rêvaient spéculations et négoces. Presque partout la noblesse italienne était marchande, le Médicis de Florence faisaient le commerce avec le Levant, mais à Venise, où nulle autre perspective ne s’ouvrait à cet instinct conquérant qui est dans l’homme, le commerce, chose ailleurs prosaïque, avait au moyen âge son romantisme et ses enchantements. La Grèce et ses trésors classiques, les opulents débris de la côte levantine, Jérusalem la cité mystique, l’Orient le pays des merveilles, voilà quels éléments attiraient au delà des mers la spéculation vénitienne et lui donnaient alors sa physionomie individuelle. Le Pape et l’Empereur, l’Église et la Monarchie, c’étaient là des questions de terre ferme, dont s’occupait à peine, et par occasion, la reine des lagunes tout entière à son existence flottante, à son rêve embaumé d’Orient. Maintenant, pour suivre à loisir » cette vocation mystérieuse et profonde, il lui fallait, on l’imagine, contenir et comprimer à tout prix ces forces tumultueuses dont l’expansion causait depuis des siècles les désastres de l’Italie. Venise d’ailleurs n’était point sans avoir eu mainte expérience de ce genre, et les leçons ne manquèrent pas de lui profiter. F.n 1310, les Tiepoli et lesGuarini avaient
ensanglanté la ville de leurs débats. La démocratie, pour peu qu’on l’eût laissée faire, n’eût pas demandé mieux que d’élever son flot, et sur le seuil même de l’histoire de la république nous trouvons le sang de Faliero. Ce fut à dater de ce temps que le gouvernement se constitua en une oligarchie restreinte, héréditaire aux mains de quelques rares familles. Toute force convergeant au dehors, à l’intérieur devaient nécessairement régner l’ordre et le silence. La contradiction pouvant paralyser les rouages de la machine, on étouffa la contradiction. Dix hommes choisis dans le conseil furent in- vestis du droit suprêtne de juger au criminel. Conjurations, .discordes privées, simples brouilles, tout ce qui menaçait de troubler le repos de Venise était de leur ressort, à leurs yeux peu ou point de procès civil, il n’y avait que des crimes d’État. Le conseil des Dix administrait, décidait la paix ou la guerre, cassait les arrêts du grand conseil, déposait les doges.
Au nom du salgt de la république ces dix hommes exerçaient la tyrannie la plus illimitée; le poignard et le poison, tout semblait bon pour maintenir le calme dans Venise et pour assurer l’éternité de son bonheur. A la longue pourtant, on remarqua que ce gouvernement, si restreint qu’il parût, offrait encore trop de prise à la publicité. Et ce goût du mystère, naturel à tout Vénitien, aidant, aidant aussi ce besoin d’un pouvoir rapide et cinglant vers son but comme la gondole ou la flèche, on institua le terrorisme des trois inquisiteurs d’Etat. C’était trop de dix, on descendit à trois; dans unetrinité mystique, impénétrable se concentra l’omnipotence de Venise. De ces Trois, deux étaient pris dans le conseil des Dix, un dans les conseils du doge.
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Quels ils étaient, ceux-là seuls le savaient qui les avaient élus, le reste du monde l’ignorait. Rien ne limitait leur autorité; l'aristocratie, le clergé, les membres du conseil des Dix, eux mêmes, relevaient de leur tribunal; ils pouvaient par un acte discrétionnaire, et mus par cette unique loi du salut de Venise, saisir, emprisonner, mettre à '* mort et consommer publiquement ou secrètement tous les sacrifices que leur idole commandait. Comme il s’agissait d’étoufler dans son germe l’esprit de discorde, pas n’était besoin d’avoir commis le crime pour mériter le châtiment.
Un soupçon que vous inspiriez suffisait pour faire de vous un coupable. Ce droit de vie et de mort qu’ils exerçaient sans nul contrôle, les Trois pouvaient, selon leurs statuts, le transmettre, pour un temps donné, à qui bon leur semblait. Les gouverneurs de Chypre et de Candie recevaient d’ordinaire cette délégation suprême par laquelle, si éloigné que fût le point du centre de l’empire, on était en mesure d’agir instan-
tanément, de couper le mal à sa racine. Et tout cela s’accomplissait au nom de la divinité Venise, au nom de saint Marc, apôtre de sagesse, de paix et de mansuétude ! Devant l’autocratie des Trois, toute puissance humaine et eéleste disparaissait, jamais la main d’un despote, jamais l’œil d’Argus de la presse démocratique ne plongèrent si ayant dans les entrailles de la vie. 11 y eut aussi à Venise un tribunal d’inquisition, mais, hélas ! auprès du comité des Trois le saint-of- * fice h’était qu’une ombre. Le pouvoir ecclésiastique ne fonctionnait à Venise que sous la haute surveillance du pouvoir temporel, encore son autorité se bornait-elle aux hérétiques
romains ; Juifs et Grecs échappaient à son influence, et le
droit lui était dénié de s’occuper des cas de magie, de bigamie et de blasphème. Et lorsque les saints Inquisiteurs s’avisèrent de vouloir poursuivre les adversaires de la ligue qui se formait en France contre Henri IV, le conseil fit jeter tout simplement les saints inquisiteurs en prison. On n’étâit catholique à Venise qu’autant que l’exigeait le service, de la " république. La foi du pays, une foi mystique, ardente, inaltérable, composait toute la religion ; pour cette foi le Vénitien vivait, pour elle il savait mourir, et cette religion de Venise eut ses martyrs.
Siamo Veneziani poi Cristiani! Ce mot de la Seigneurie, explique les rapports qui existaient entre Venise et Rome. La république avait saint Marc, elle pouvait se passer du Pape, et les foudres du Vatican la trouvèrent toujours assez médiocrement impressionnable. Sans cette espèce de protestantisme arrogant on ne se figure pas, le développement spontané de cette nationalité vénitienne, et c’est là comme un point de plus de ressemblance avec la Venise moderne, cette aristocratique Angleterre, protestante, elle aussi, et marchande. Dans la longue querelle des Guelfes et des Gibelins chacune des villes d’Italie prit parti pour le pape ou l’empereur, Venise seule resta Venise. Saint Marc dans l’autre monde, dans celui-ci, la mer qu’elle avait épousée J avec ces éléments de salut, de force et de grandeur, la république défiait tout, même l’auguste représentant de saint Pierre, devant lequel les rois et les empereurs fléchissaient le genou. L’irritable Innocent 111 peut frapper la France d’interdit, excommunier Othon IV et Jean d’Angleterre, il voit le doge Dandolo, un vieillard aveugle de quatre-vingt-quatorze ans