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braver impunément ses foudres. Henri Dandolo s’était engagé, sous peine d’iaterdit et de ban, à suivre en Palestine l’étendard de la croix. Au lieu de cela il tombe sûr le roi de Hon-
grie, assiège Zara et vogue triomphant vers Constantinople pour y guerroyer contre des chrétiens et soumettre les Grecs à son trident. Le pape menace, peu importe! et l’excommunication une fois lancée il ne'demande même pas qu’on la révoque.
La prise de Constantinople par les Turcs (1453) posa la première barrière aux empiétements de Venise. A dater de cette époque elle se développe davantage en elle-même et l’originalité de sa nature se dessine en traits plus formellement accusés. Vingt ans après la chute de Constantinople un interdit pontifical frappe la république. Sixte IV s’était allié avec les Vénitiens contre le duc de Ferrare. Celui-ci se soumit et le pape s’étant réconcilié ordonna à la république d’en faire autant. Les Vénitiens répondirent alors par un refus, lequel attira sur eux les foudres du Vatican. Sixte IV interdit à Venise le service divin, rappela tous les prêtres et mit le séquestre sur les possessions de la république, la dédéclarant infâme et désormais exclue du droit des gens. Que fait le conseil des Dix? 11 confisque la bulle, s’oppose à l’émigration du clergé en le menaçant de saisir ses biens et la messe continue à se célébrer dans Saint-Marc comme si d rien n’était. Que peuvent. les colères de Home? Venise n’at-elle pas au ciel ses saints nationaux qui la protégeul ? et a guerre de recommencer contre Ferrare jusqu’à l’heure où la république estime qu’il lui sied de conclure la pau. Sixte IV meurt après avoir vu scs foudres méprisées, et
son successeur se hâte de révoquer l’anathème impuissant.
L’idée d'infaillibilité survivra dans Venise jusqu’à son dernier souffle d’existence. Il est vrai qu’en ces temps le pouvoir ne lui manquait pas pour réaliser ses prétentions. Tout prêtre de la République était Vénitien et parmi les ecclésiastiques, ses sujets, le pape ne pouvait choisir un évêque sans qu’elle désignât le poste. « Reçois l’anneaU et la crosse au nom de Dieu et de saint Marc, » telle était la formule dont le doge se servait pour l’investiture. Plus tard les papes revendiquèrent le droit de collation, mais aucune atteinte ne fut portée à cette loi exigeant que tout prêtre serait Vénitien, et dans tout ce qui ne touchait point aux intérêts purement spirituels relèverait de l’autorité politique. Même au xvii* siècle, où déjà se trahissent des symptômes évidents de léthargie et de caducité, cette fière attitude vis-à-vis de Rome, ce maintien arrogant, ne fléchit pas. Le sénat ayant décrété, que, vu le nombre infini d’églises et de monastères existants, désormais aucun établissement religieux, aucune congrégation, ne pourrait se fonder sans l’autorisation spéciale du gouvernement, la cour de Rome en prit de l’humeur, et bientôt en t 616, Paul V lança la seconde excommunication dont Venise ait été l’objet. Le doge et le sénat furent mis au ban, et la république entière déclarée en interdit au cas où, sous trois jours, les choses ne s’arrangeraient poiut. Le sénat, selon l’usage antique et solennel, empêcha la promulgation de là bulle, fit saisir les quelques exemplaires déjà émis, et dit au nonce qui s’éloignait, d’avertir le pape que la républiqîxe ne tarderait pas à rompre entièrement avec le saint-siège; puis, comme il importait que la question fût traitée juridiquement.
on convoqua le docte collège des théologiens de Padoue, et de son côté l’historien du Concile.de Trente, le célèbre Paolo Sarpi, rédigea un mémoire tendant à prouver qu’un bon tiers de la propriété publique était passé entre les mains d’un clergé cupide et que les moines, s' engraissaient de la sueur du peuple. Lorsque le vicaire général de Padoue, appelé à donner son avi6, déclara au podestat qu’il agirait selon que le Saint- Esprit l’inspirerait, le podestat lui répliqua que le Saint-Esprit venait de conseiller positivement aux membres du comité des Dix de faire pendre tous ceux qui n’obéiraient pas. Les jésuites voulurent résister, on les chassa et avec eux les franciscains et les capucins qui témoignaient à leur exemple de mauvais vouloir. 11 fallut que la France intervînt, Henri IV envoya une > armure à la république, Paul V leva son interdit et les jésuites obtinrent de rentrer, mais pour se voir traités à l’égal des Juifs et réduits à renouveler tous les trois ans une demande en prolongation de séjour. Siamo Veneziani poi Cristiani ! Je parlais d’infaillibilité ; Manin, qui connaissait Venise, imagina, aux jours de son éphémère dictature, de tirer de l’arsenal du passé, de vieilles lois qu’il remit en vigueur, et, chose caractéristique au milieu de l’anarchie dominante, ces vieilles lois furent obéies, non parce qu’elles étaient bonnes, mais parce qu’elles étaient vénitiennes.
La monstrueuse architecture de Saint-Marc produit sur vous, dès l’abord, une impression écrasante. Ce n’est plus la cathédrale gothique dont les mille bras vous élèvent au ciel où ils tendent. Saint-Marc se dresse devant vous comme un effrayant symbole d’oppression. Vous étouffez rien qu’à voir ses coupoles gigantesques, et ce n’est pas à dire que vous échapperez à l’influence du colossal Patron de pierre. De quelque côté que vous vous tourniez vous le retrouverez. Arène, marché, promenade, Saint-Marc est tout cela et vous ne ferez point un pas en dehors de son atmosphère suffocante. — Si, de cette cité de Dieu, vous franchissez le seuil, je ne sais quel frisson d’épouvante vous saisit. En haut de l’immense coupole, dans un or rouillé, couleur de sang, trône un Christ gi-
gantesque, figure sombre et formidable qui rappelle non plu* le divin Sauveur, non 'plus l’évangélique fils de Marie, mais Saturne dévorant $es enfants, mais une de ces idoles du culte brahmanique attendant le sacrificateur. Le vestibule seul mériterait des semaines d’application et d’études sans compter les épiques souvenirs qu’il évoque. N’est-ce point à celte place même où je suis que le pape Alexandre 111 reçut l’empereur Barberousse? Frédéric, à ce qu’on raconte, se jeta aux pieds' du vicaire de Jésus-Christ, mais celui-ci le relevant aussitôt, l’embrassa les yeux baignés de larmes et scella ainsi la réconciliation de l’Eglise avec l’Etat! Telle est la version légendaire adoptée par certains historiens ; à la vérité d’autres prétendent que les choses se passèrent moins amicalement entre ces deux puissances du moyen âge. Selon eux le souverain pontife montra moins de modération dans son triomphe, et posant sa sandale sur la nuque de l’empereur prosterné, il lui récita ces paroles duPsalmiste: «Ainsi j’écraserai le serpent et le basilic, ainsi je terrasserai le lion et le dragon ! » Sur quoi l’altier Hohenstaufen redressant fièrement la tête : « Je m’incline devant saint Pierre, dit-il, mais non pas devant toi, Alexandre ! — Devant moi, comme devant saint Pierre, reprit le pape. — Non, répliqua l’empereur, car tu n’es point saint Pierre, mais son humble représentant ! » A tout prendre, il se peut que la fameuse entrevue ait eu lieu à cet endroit. Le doge Ziani, qui, en juin 1177, invita Barberousse à venir à Venise, fit consacrer l’église de Saint- Marc, Ce qui prouve qu’à l’époque de son règne elle était terminée, l’église, du moins, sinon les bâtiments, chapelles et minarets qui l’entourent aujourd’hui. A vrai dire, jamais une
cathédrale gothique n’est achevée : des lignes s’étendent là qu’on peut toujours reprendre ; à l’aile croulante et non terminée une construction nouvelle s’adapte, à la partie interrompue un membre nouveau vient se joindre, et d’excroissance en excroissance, on va sans s’arrêter. Ce qui même, en
pareil cas, nous semble le plus complet : — Notre-Dame de
Paris, l’église de Vienne ou de Fribourg, — ne l’est point, et daus l’idée de l’architecture germanique, la cathédrale, par son élévalipn el ses profondeurs, par l'étendue de ses constructions et jusque par ses plans, par ce qu’elle réalise et aussi par ce qu’elle promet, — la cathédrale se dresse comme un symbole de l’infini, une image mystique de l’édifice toujburs en travail, du christianisme. Ainsi n’en est point de la mosquée orientale, bornée en soi et définie. On imagine dès lors quel bizarre spectacle au dehqrs comme au dedans oflre cette mosquée de Saint-Marc avec ses ajoutes et ses superfétations de tous les âges. A l’intérieur, vous ne voyez que mosaïque partout : mosaïques de l’époque byzantine et mosaïques de la renaissance. Pour la peinture, on peut se dispenser de la chercher, elle y brille par sou absence.
La mosaïque ne vous apparait-elie pas en quelque sorte comme une fille bâtarde de la peinture ; c’est un métier si vous voyiez* une industrie, mais point un art. Byzance et Venise, ces deux sœurs faites pour s’étouffer dans un embrassement suprême, eurent cela de commun entre elles que toutes deux raffolaient de mosaïques. La sœur cadette pilla l’aînée ; sur les trésors de Byzance Venise fit main basse, et se construisit dans Saint-Marc une Sainte-Sophie, Si vous tenez à savoir le secret de la plupart des inventions
humaines, demandez-le aux conditions de climat et de iieu.~ Il fallait à Venise comme à Byzance une peinture de pierre ' capable de résister à l’action dévorante de l’air, de la mer, aux délétères influences de l’humidité. De là ces dieux bizarres de l’Olympe de Saint-Marc, qui semblent défier la destinée. En place de l’huile onctueuse, du pinceau vivifiant, de petits fragments de pierre joints ensemble, pièce à piècei carrément, minütieusement, ce Christ exterminateur, dont je parlais tout à l’heure, espèce de Goliath fronçant le sourcil pour effrayer David, passe pour un des chefs-d’œuvre de la mosaïque byzantine. Cet art, d’ailleurs, bien qu’il adt fait de singuliers progrès avec le temps et ne soit pas resté ce qu’il était d’abord. Un simple produit de la nécessité, n’en fut pas moins toujours -une chose technique. Il se perfectionna # sans doute à mesure que le génie de la peinture grandit plus tard et se développa, mais toujours dans une condition inférieure et subalterne. La chapelle de Saint-Isidore renferme des mosaïques du xiv e siècle, et celle de la Madone de’ Mercoli des travaux de Michel Zarabono, représentant divers épisodes tirés de la vie de Notre-Seigneur. Au temps de Titien, la mosaïque prit un nouvel essor; lui-même, le grand maître, aidait les travailleurs de ses conseils, de ses dessins, et, vers 1517, Marco Rizzo et Vincent Bianchini portèrent leur art à des hauteurs inusitées. De Bianèhini est le fameux Jugement de Salomon qui décore le parvis. Mais ces deux illustres < ouvriers trouvèrent leurs maîtres dans les Zuecati (Francesco et Valerio), dont les ouvrages, contemporains du plus grand
siècle de la peinture, sont les véritables chefs-d’œuvre de l’art.
Chez eux, en effet, pour la première, l’unique fois peut-être, le
métier disparaît devant l'inspiration, et dans le saint Mare représenté au-dessus du portail d’entrée, on peut dire que la mosaïque n’a point* seulement utilisé le dessin de Titien, mais qu’elle a fait jaillir du caillou la splendeur magique de ses teintes.
Je le répète, le sentiment religieux qu’on éprouve sous l’immense coupole de Saint-Marc tient beaucoup de cette épouvante sacrée dont le Molock asiatique aime à pénétrer son peuple de serviles adorateurs. Le poids de ce bâtiment gigantesque pèse sur vous tout entier et vous accable, il y a des moments où vous ne vous sentez pas en sûreté. Les cinq cents colonnes de marbre qui supportent la voûté ne suffisent pas à vous inspirer pleine confiance. Vous vous rappelez alors . avec quelle désinvolture libre et dégagée la colonne grecque soutient le poids de ses arceaux, avec quel glorieux élan le chapiteau gothique élève vers le ciel son ogive. A travers ces arcs-boutants de porphyre, de vert antique, de lapis-kzzuli, vous avancez d’un pas mesuré, ' circonspect, comme vous marcheriez à travers une forêt des tropiques, le sol, tout bariolé d’arabesques sans nombre, n’oflre à votre pied, qu’une surface inégale, se haussant et s’abaissant en continuelles ondulations comme si la vague qui s'agite et gronde au-dessous lui eût, par un travail séculaire, imprimé sa mobile apparence. Si vous interrogez les Vénitiens sur ce bizarre phénomène, ils vous diront que les Français en sont la cause et voici comment : Au temps de l’ancienne république existait une loi qui défehdait sévèrement toute forte détonation dans le voisinage de la place Saint-Marc. Le culte du beau était alors la religion de l’Italie entière, et ceite loi n’avait d’antre
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objet què d’épargner les mosaïques de l’église. Mais le jour devait venir où les canons français gronderaient sur la piazzetta. Ce fut le jour où la République française supprima la République de Venise. La liberté, de sa terrible voix d’airain, annonça au monde sa victoire, et dans l’ébranlement général de. l’atmosphère, les mosaïques qui pavaient le sol de Saint-Marc s’affaissèrent par places; de là ces rugosités du sol, ces fluctuations médiocrement en harmonie avec le calme du saint lieu. Si vos yeux quittent la terre pour regarder le ciel, ils verront en haut flamboyer l’or du paradis, paradisi gloria ! Sur ce fond lumineux se développent tous les miracles de l’Ancien et du Nouveau Testament, vivent et rayonnent entourés d’archanges et de séraphins tons les divins héros de la légende : patriarches, saints et martyrs. Les douze apôtres occupent la grande coupole, assemblée eolos- » sale que préside le Christ, non plus cet homme-Dieu, non plus ce charitable et miséricordieux rédempteur, mais un juge rébarbatif et marqué au front du sceau lugubre de la fatalité.
Y aurait-il donc autant d’images du Sauveur qu’il y a de nations et de siècles, et chaque idée dominante ici-bas tenteraitelle à son tour de se faire un Dieu à son usage ? Il fallait à la république de Venise un éternel arbitre de châtiments et de vengeances, un Dieu d’impitoyable majesté. Peut-être ce que les Douze du conseil suprême étaient sur la terre, les Douze apôtres l’étaient dans le ciel. Rangés en cercle sur leurs escabeaux de nuages, leurs yeux lancent la foudre, leur souffle embrasé sort de leurs poitrines comme la lave du volcan. Devant l’effrayant appareil de ces Douze, abaisse-toi, créature, et prosterne ton front dans la poussière. L’épouvante et le
sentiment de ton propre néant, voilà surtout ce qüe saint Marc veut de toi; - il va sans dire que saint Marc et le sénat de Venise ne font qu’un : Saint Marc ici c’est le pape, plus que le pape, c’est le moi de la sérénissithe république de Venise devenue Dieu et remuant (du moins sur cettp terre) le ciel et l’enfer au nom de Venise. De son illustre saint, Venise se servait à sa convenance, et quand elle criait : • Viva san
Marco! c’était : Vive moi! qu’elle voulait dire.
Cette fuosquée immense, qui l’a construite? on l’ignore.
Ne fûhce que pour copier sur ce ton-là Sainte-Sophie, il fallait pourtant avoir quelque génie en soi. Mais l’originalité de ce temple c’est que nul n’y a laissé spn empreinte individuelle, ' .
et qu’il est l’œuvre des siècles, le produit de l’instinct national, l’incarnation architecturale de Venise. De ce formidable ensemble de constructions granitiques s’exhale comme une idée de toute-puissance qui commande à l’individu le sentiment de sa faiblesse, de son imbécillité, de son néant. Àiilsi devait apparaître aux yeux des sujets de la République l’inviolable majesté de l’Etat, l’individu, lui, n’existe point, et ne vaut qu’en tant qu’il se perd dans l’engrenage général.
Examinez la construction du maître-autel et du chœur, et dites si jamais la nationalité d’un peuple irtipriipa plus visiblement son caractère à la maison de Dieu. Ce chœur est supporté par quatre colonnes de marbre, rapportées de Constantinople par le doge Dandolo. Plus loin s’élèvent quatre autres, colonnes d’albàtre oriental, ayant figuré, dit-on, dans le temple de Salomon. Au milieu de tous ces ornements amoncelés * que devient le sanctuaire, nul ne l’aborde, à pejne'si au loin on l’aperçoit. Le gouvernement de Venise, on le sait, fut un
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gouvernement d’exclusion , une aristocratie restreinte où quelques familles privilégiées formaient seules la nation politique, le reste n’existant d’ailleurs qu’à la condition d’instrument aveugle et de matière brute destinés à ne prendre à la vie de l’État qu’une part en quelque sorte mécanique. De là ce secret profond, impénétrable où s’enveloppe la puissance publique. La même chose de Saint-Marc : à travers ce labyrinthe de colonnes, impossible d’arriver jusqu’au sanctuaire, jusqu’au mystérieux tabernacle qui se dérobe à vos yeux, tenu qu’il est par des gardiens jaloux, et devant quelle ait pu atteindre au milieu du chemin,Ja multitude intimidée s’humilie et se prosterne sous la terrifiante influence de ces apparitions fantasmagoriques qui semblent l’anathématise du sein de leur gloire fulgurante.
Venise compte ses églises par centaine ; il y en a de toutes les époqnes et de tous les styles. L’architecture germanique, par exemple, s’y trouve représentée par le couvent des Frari ( Maria gloriosa de Frari), du moins dans cet intéressant et curieux amalgame de ses principales nuances. Ainsi, les portes, les fenêtres, les salles intérieures appartiennent au style germanique, tandis que les murs extérieurs, la façade et le toit ont conservé la forme des basiliques. Quant au Campanile, isolé du reste des bâtiments, il relève d’un temps plus rapproché. Le siècle où chantait Dante, où peignait Giotto, de\ ait avoir aussi son architecte en Nicolas Pisano. C’est, à lui qu’on attribue l’église de Sainte-Marie de Frari qu’il aurait alors commencée vers. 1280, juste douze ans après la mort de Con-
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radin. L’action du temps, la corrosive influence de Latmo-
sphère des lagunes ont totalement avarié l’édilice. Pour dérober à l’œil. quelque chose du spectacle de cette effroyable dévastation, on a imaginé de recouvrir de damas rouge des piliers entiers : le chœur des préïats, morceau d’un très-grand caractère, tombe en ruines, et le sol, en s’étendant sous vos pieds, met à nu les sépulcres et les ossements qu’ils renferment. Parmi les ossements confiés en dépôt à ce Westminster eu pourriture on en cite d’illustres, ceux de Titien, par exemple. A Venise la longévité était partout dans les choses et daDS les hommes. Éternel déjà par son génie, Titien semblait physiquement ne pouvoir point mourir. Les générations s’écoulaient, et le vieux géant, sa palette à la main, se dressait infatigable au-dessus de leur poussière. Un an encore et il allait avoir cent ans, lorsque la peste l’emporta en 1575.
Une simple pierre indique le lieu de sa sépulture, reconnais- ' „ sable à la seule inscription :
Cui glace il grau Tiziano de’ Vecelli 1
Emulator de’ Zeusi e degli Apelli.
Rien de plus. Juste à côté s’élève, en marbre blanc, la figure u grand maître représentée au naturel par Vittoria, sous les traits de saint Jérôme. A cette statue, qu’on dirait posée là tout exprès pour garder sa tombe, Titien en personne a servi de modèle. Voilà bien ce front olympien, ce nez d’aigle, ces yeux enfoncés dans l’orbite, et qu’un sourcil défiant ombrage.
A cet aspect on le voit vraiment revivre tel qu’il était dans ses vieux jours, maussade, rancuneux, colérique. On se le représente jetant en bas de sou escalier Tintoretto, ce disciple
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barbouilleur qui profanait le style du maître. L’église des Frari, ddnt on a pourtant enlevé maint chef-d’œuvre pour les préserver de la dégradation, possède encore de Titien une Madonna in trono,avant pour adorateurs Pesaro et les membres de sa famille. Ce Pesaro, évêque à la fois et général de la République, était parent du doge Giovanni Pesait), mort en 1659, et dont, à quelques pas de cette peinture, on aperçoit le monument colossal. Quatre Mores gigantesques supportent l’énorme entablement sur lequel la figure du doge est assise. 11 y a quelques trente-trois ans que le dernier Pesaro mourut à Londres. Anche stintu la f ami lia, éternel refrain dont on vous paye aussi souvent que vous vous informez de ce que sont devenus tous ces grands noms 1
Titien eut trois périodes bien marquées : la première, ou son style rappelle Bellini comme le style de Raphaël aux débuts rappelle Pérugin ; la seconde, époque de maturité où le génie éclate dans toute sa splendeur, et la troisième, enfin, ère de décroissance. Les œuvres de sa dernière manière, dont on trouve bon nombre au palais Barbarigo, ne sont plus, Hélas î.que les ruines dé sa grandeur passée. A mesure qu’il vieillissait, le besoin dé produire, loin de se ralentir, semblait le solliciter davantage. En dépit de l’àge et de l’épuisement, l’œuvre l’attirait toujours par des charmes irrésistibles. Se retirer dans le silence, abdiquer ! On eût dit que ce sacrifice était au-dessus de ses forces. De tels géants ne se reposent pas. Sa main octogénaire devenait tremblante, sa \ ne flé-
chissail, mais les idées ne cessaient pas de tourbillonner en lui, la flamme créatrice de brûler dans son sein. Vasari, qui le vit en 1366, dix ans avant sa mort, raconte qu’il tenta vainement, à cette époque, de trouver Titien dans Titien; et v cependant, en ce temps-là, le vieux lion luttait toujours avec une inconcevable énergie. Titien touchait à quatre-vingtdouze ans, qu’il ne refusait aucune commande. On montre à San-Salvalore une Annonciation de son grand âge. Quand ce tableau fut exposé pour la première fois, les gens accourus pour le voir se demandèrent : « Qui a fait cela, comment nomme-t-on l'auteur de cette peinture? » Et le vieux maître était présent à ce propos, et l’àge n’avait point eneore assez paralysé ses sens pour l’empècher d’ouïr de la bouche de ses concitoyens cet arrêt de sa déchéauce. Ou rapporte qu’à cet outrage il ne se contint plus, et saisissant son pinceau et sa palette, comme un guerrier courrait à ses armes, il s’élança vers le tableau, et, d’une main qu’animait la colère, traça • dessus en lettres démesurées, cette signature du désespoir :
TiTiAisus pecit, fecit, KECiT ! On a beaucoup médit du carac- ■ *
tère de Titien, et j’avoue que plus d’un trait qu’on cite confirmerait assez cette opinion, fort répandue à Venise, qu’il ne pardonnait pas à ses rivaux d’avoir du génie ou du talent.
Ainsi les triomphes de Giorgione l’empêchaient de dormir, et cette humeur maussade, cette douloureuse sensation (on n’oserait ici prononcer le nom d’envie) que provoquaient en lui les succès du prochain, ne laissait pas de réagir jusque sur les membres de sa propre famille. On peut voir à San- Salvatore, à Oriazo sur la Brenta, et dans l’église de San- Giuseppe, à Bullune, divers tableaux célèbres dont Titien eut
la gloire jusqu’au jour où le véritable auteur se déclara. Et ce peintre n’était autre que Francesco Vecelli, frère de Titien, d’abord soldat, puis artiste, et qui termina dans le négoce une existence agitée et turbulente. Il y a des écrivains qui vont jusqu’à prétendre que Titien était jaloux du talent de ( son frère, et que, craignant d’être un jour éclipsé par lui, il l’écarta par ruse du chemin. Ses tils aussi occupèrent la renommée, Orazio surtout, peintre et statuaire, dont un incendie dévora les chefs-d’œuvre, et qui, découragé, se tourna vers l’âlchimie, et consuma beaucoup d’or à chercher le secret d’en faire un peu. Titien et Orazio moururent la même année. Quant à Pomponio, second fils du grand maître, celui-là se contenta de vivre en joyeux compagnon ; et, sans trop se soucier d’art ni de science, mangea bravement jusqu’au dernier denier de l'héritage paternel.
Parmi les types familiers que le génie de Titien évoque de préférence, figure au premier rang sa fille, robuste et vaillante beauté aux épaules carrément découplées, sorte d’Atlas féminin que le maître aime à reproduire, tenant sur sa tête lin fardeau, qu’elle porte comme en se jouant. De la femme de Titien, non plus que de la femme de Goethe, il n’est jamais question dans son œuvre, et c’est à sa maîtresse qu’il demande les traits de ses Léda, de scs Vénus et de ses nymphes. Il y a pourtant dans ce groupe royal des femmes de Titien, parmi ces héroïques créatures aux tresses d’or, aux belles' hanches que la pourpre dessine, une ravissante physionomie dont la trace ne s’est point effacée ; je veux parler de la fille de Palma Vecchio, l’élève et l’ami du grand maître. Cette Violante ne fut, à vrai dire, pour Titien ni le rêve de sa jeunesse, ni la
passion de son âge mûr, mais le sentiment profond, invétéré de sa vieillesse. J’ai prononcé plus haut le nom de Goethe, c'est" qu’en effet ces deux génies se rapprochent par maint endroit: l’universalité de l’intelligence, le rayonnement, le grandiose de la conception. Si le monde de Goethe va de Shakspear à Voltaire, s’il touche an Midi à Homère et Sophocle, et du côté du Nord confine aux Milton et aux Ossian, ne peut-on avancer que le domaine de Vecelli s’étend du pôle Raphaël, au pôle Durer? Et comme si ce n’élait point assez qu’ils se ressemblassent par le génie, tous deux . eurent encore cela de commun, que l’amour éprouva leur vieillesse, et que leur vie à son déclin (faut-il les envier ou les plaindre?) retrouva des voluptés et des tortures désapprises. On connaît la passion étrange de Goethe pour mademoiselle de Lewetzow, cette spirituelle et gracieuse enfant rencontrée par hasard aux eaux de Kissingen, et qui, dans le cœur du septuagénaire, ralluma toutes les flammes de l’amour. Poésie est délivrance, avait dit le poëte aux jours de la jeunesse, alors qu’il se débarrassait si facilement des effervescences de l’âme en ouvrant la soupape du cerveau. Ce' fut encore à la muse qu’il eqt recours, en l’arrière-saison, pour lui confier les ardeurs et les délires d’un sentiment qui avait bien pu naître sous les glaces de l’âge, mais que sa dignité d’homme ne'lui permettait pas d’avouer. C’est-avec l’idée de cette passion refoulée et combattue, qu’il faut relire les dernières poésies de Goethe, sil’onjenveut avoir la parfaite intelligence. Rien ne prête davantage à la moquerie, on le sait, que les angoisses amoureuses d’un vieillard, et la gloire d’avoir écrit Egmont et Faust ne vous exempte pas du-ridiculç qui s’atta-
ehe aux Gérontes ; mais ici la majesté du ton, l’impersonnalité du langage sauvent tout, et l’idéal delà douleur humaine apparaît seul.
Tel, j’imagine, dut être le dévorant amour qu’au terme de sa longue carrière Titien ressentit pour la fille de Palma Vecchio. A lui aussi, Titan découragé, Part fut une déli- ' vrance et la flamme prométhéenne qui le consumait ne se trahit qu’en évoquant sur la toile la radieuse image de sa maîtresse, et encore avec quelle discrétion ingénieuse et quelle naïve timidité! Cherchez dans une Bacchanale peinte par lui pour Alfonse I er , duc de Ferrare, et vous la trouverez, cette Violante adorée, parmi les groupes de belles jeunes filles
qui forment le cortège de Dyonisos, maissi cachée que nui au-
jourd’hui ne la reconnaîtrait sans la guirlande de violettes dont, par un de ces concetti familiers aux amoureux de tous les temps, Titien, en jouant sur son nom, l’a couronnée.
Un autre Westminster de Venise, c’est l’église de San-C.iovanni-e-Paolo, qui date du xui e siècle, et qu'en leur dialecte les gondoliers nomment Sanntpolo. Vingt doges environ dorment là du sommeil séculaire. Sur la place qui s’étend devant l’église, la statue équestre d’un général de l’ancienne république monte sa garde silencieuse. C’est cette place qui, dans le Marino Falino de Byron, sert de. théâtre à la scène où le doge conspire avec le matelot de la Giuàecca , la ruine de la tyrannie. — Chut! murmure Faliero, on nous épie .. ce cavalier... là! — Bon! reprend l’homme du peuple, il est de pierre ! — Qu’importe ! à Venise, les pierres, si elles ne parlent pas, du moins écoutent! »
Qu’il vous arrive de passer en gondole une nuit au clair de
lune dans ces lieux écartés, et soudain toute la mystérieuse poésie de cette scène vous apparaîtra. — On ne se ligure pas à quel point les lienx ici ont le privilège d’évoquer les plus romantiques souvenirs. Shakspear , Rossini, Byron. sont partout à demeure. Vous vivez au milieu du troisième acte d ’Otello. Une lampe qui tremble derrière les rideaux de ce balcon moresque, vous fait rêver de Desdemona ; et de Cette barque qui vient de frôler la vôtre, s’est exhalé au passage comme un soupir mélodieux que vous n’oublierez plus. Quels poètes que ces gondoliers, quels artistes ! Poètes par l’organisation, musiciens par l’instinct ! Ces gens-là, tout en battant le flot, tout en suçant une pastèque, vont vous réciter vingt vers de Dante et vous fredonner un chant de N or ma. J’ai toujours présente à la .mémoire la physionomie de ce brave Pippo, un des gondoliers du palais Grassi ; c’était un homme court et replet, d’un aspect, au demeurant, fort vulgaire, et chez lequel, quand il buvait lé soleil sué le Rio del palazzo, vous n’eussiez jamais soupçonné le moindre germe d’intelligence. Mais qu’on essayât de lui parler d’un tableau de Titien ou d’un opéra joué la veille à la Fenice, et soudain ses grands yeux ronds s’écarquillaient, son front lourd et basané secouait sa torpeur, et je ne sais quel lumineux rayon du plus beau ciel d’Italie semblait pénétrer cette masse informe. Cet homme, quand vous alliez dans un musée ou dans un théâtre, amarrait bravement sa gondole au poteau et vous suivait à pas de loup, saisissant, en vrai dilettante, en amateur raffiné, toute occasion de repaître ses yeux ou ses oreilles d’un morceau délicat.
Un soir, Ricci nous avait invités à venir à la répétition de
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l’opéra nouveau qu’il allait donner à San-Benedetto. Enchantés du premier acte, où bouillonnait je ne sais quelle folle écume de Cimarosa, nous touchions déjà au milieu du second, lorsque, sur les dernières mesures d’un certain morceau, un grognement sympathique poussé à quelques pas derrière nous attira mon intention. Je détournai la tête : c’était notre gondolier qui écoutait et se laissait charmer , accoudé sur la barrière du parterre, et dont les deux yeux, enflammés par le démon de la musique bouffe, éclairaient comme des chai 7 bons ardents l’obscurité de la salle. — « Eh bien! Pippo, lui demandai-je en remontant en gondole, que pensez-vous de l’opéra nouveau ? 11 me semble qu’il y a là une veheziana qui demain soir fera fureur. — Si signore, me répondit alors l’impressionnable barcarol, dont la figure épanouie rayonnait en ce moment d’intelligence. — La Veneziana è vezzosa assai, benezosissima , mà c'è un terzetto, lei verra! Et là-dessus il se mit à chantonner la cabaletta du morceau qui l’avait frappé, un dilettante de profession n’eût certes pas touché plus juste, et l’événement du lendemain lui donna raison. 11 me reste maintenant à expliquer ce que c’est qu’une veneziana. On nomme ainsi un morceau national dont tout compositeur écrivant pour l’un des deux théâtres des Lagunes, ne peut s’empêcher de faire en quelque sorte la galanterie au public. Kossini, lui-même, aux heures de ses plus solennelles inspirations, n’essaya pas de se soustraire à cette loi traditionnelle, et trouva moyen de mettre la veneziana dans la Semiramide, ' absolument comme Paul Véronèse avait introduit les joueurs de viole dans les Noces de Cana. A. la Fenice, la veneziana est plus grande dame, elle a plus de rondeur et d’entrain
populaire à San-Benedctto. « Je l'attends au qu’il mourût, » disait jadis un habitué de la Comédie-Française, à propos de je ne sais plus quel grand tragédien qui débutait dans le rôle du vieil Horace. Le public de San-Benedetto attend son maestro à la veneziana, et le maestro n’a qu’à se bien tenir, car s’il manque au morceau de prédilection, c’est fait de lui. En revanche, il arrive qu’une veneziana bien troussée peut sauver l’ouvrage d’un fiasco. Celle dont je parle avait pris pour texte, si j’ai bonne mémoire, le panégyrique de la friture, mets fort apprécié des amateurs de l’endroit, et fut très-goûtée, moins pourtant que le fameux terzetto, sur lequel l’instinct musical de Pippo avait du premier coup mis le doigt, et qui visiblement eut les honneurs de la soirée, et alla comme on dit : allé stelle.
Ceci me rapelle une anecdote qui témoigne assez du bon ménage que font aujourd’hui dans Venise les sociétés italienne et autrichienne. Le jour même que devait avoir lieu la représentation de l’opéra de Ricci, nous nous promenions, le prince Troubetzkoï, le maestro et moi, sur le qüadro de Saint-Marc. On sait quel spectacle animé, pittoresque, brillant offre toutes les après-midi cette place, rendez-vous général de tout ce qu’il y a d’illustre et d’élégant dans Venise. Au milieu s’élève l’estrade sur laquelle la musique militaire des régiments de l’armée autrichienne exécute des symphonies, et des deux côtés monte, descend et se croise, sans se mêler jamais, le flot des deux sociétés. On s’aborde, on se quitte, on se reprend, vous diriez le foyer dé l’Opéra avec le soleil pour lustre. Cet exercice, le seul qu’on puisse se donner dans la cité marine, et dont un Anglais goutteux aurait grand’pëin
à sp contenter, suffit au régime du Vénitien, toujours un peu castor de sa nature. Nous allions donc, causant de choses et d’autres, et le prince Troubetzkoï venait de nous raconter l’histoire vraie du More Othello et de la belle Desdemona (1 ), lorsque nous fûmes abordés par le général Wimpffen, frère du gouverneur militaire de Trieste et commandant lui-même à Venise. Rien, dans l’attitude du général, ne semblait fait pour devoir embarrasser personne, et cependant, du plus loin qu’il l’aperçut, Ricci parut se troubler; puis après un moment d'hésilation, et comme un homme qui en a définitivement pris son parti : « Je vous quitte, nous dit-il tout bas, car tout Venise est ici à cette heure, et si on me voit me promener avec cet officier autrichien, je serai sifflé ce soir! »
(I) Dégagée de toute poésie et telle que les documents découverts par lui l’ont révélée au spirituel investigateur, la tradition, dans sa brutalité, rappelle singulièrement un crime fameux dont la haute classe parisienne s’émut beaucoup il y a quelques années. — Le More, en proie aux fureurs de sa jalousie perfidement attisée , entra une nuit chez sa femme, arcompagné de son domestique de confiance, et là, tous les deux assommèrent la malheureuse à coups de bâton. Puis, quand elle eut rendu l’àme, ils mirent le feu à la maison pour faire croire que Desdemona avait péri dans l’incendie. Le meurtre eut lieu à Chypre. Revenu à Venise, le More ne tarda pas à voir s’éveiller les soupçons; les trois frères de sa femme (Desdemona était une Malipieri) qui s’étaient jadis hautement déclarés contre cette union, instruits par la rumeur publique, vinrent alors le trouver, et, l’ayant provoqué en duel , le More fut tué par l’un d’eux au Lido, oit l’on se battit.
Pour épuiser le uombre des constructions germaniques, je citerai encore l’église de Maria del Orto. Le xvc siècle n’a rien produit dans Venise en fait d’architecture. A vrai dire, de style nouveau, il n’y en avait point alors en Italie. C’est seulement à dater de la chute de Constantinople, quand les Grecs commencent à refluer vers le Nord, qu’une tendance nouvelle se produit. L’esprit de l’antiquité se réveille alors et remplit le monde italien, qui, tout entier à l’idéal de la beauté grecque, répudie comme un produit de la barbarie du Nord le romantisme germanique. Michel-Ange est l’homme de ce mouvement, dont Florence et Home furent pour ains dire les principaux ateliers. Pour Venise, elle n’eut jamais eu architecture un génie très inventif, et se contenta d'utiliser à
sa manière et selon l’époque les divers styles qui se manifestaient ailleurs. On sait quelles désolations l’année 1527 fit pleuvoir sur Rome. Chassés par les hordes barbares qui saccageaient la ville étemelle, artistes ctsa\unts se dispersèrent de tous côtés, et Venise vit venir à elle ce Jacopo Tatti San-
sovino, qui, nommé par le sénat architecte de la République, transplanta sur le sol de Saint-Marc cette fleur de Renaissance qui, avec le moresque et le gothique, compose les trois styles ! caractéristiques de la reine des lagunes. Restent bien encore les styles dits du xvn e et xvm° siècles, représentés par San Giorgio Maggiore , le Bedentore, et les palais Grimant et Pesaro. Mais cette école, que mit en honneur Palladio, n’offre guère qu’une combinaison des deux antiquités grecque et romaine et qu’une sorte de pastiche. Lorsque Sansovino arriva, les monuments qui font de Venise ce qu’elle est — l’église de Saint-Marc, ce temple d’une religion d’airain, le Campanile, ce symbole d’une incessante vigilance — existaient déjà, consacrés par la main des siècles, de même du Rialto, produit gigantesque et bizarre de la Venise du moyen âge, de même aussi du palais des doges, où, si l’on excepte l’escalier des géants et les statues colossales de Mars et de Neptune, qui décorent, le génie d’un nouveau venu ne devait trouver rien à faire. Que pouvait, en effet, sur ce monument où la tyrannie nationale avait dès longtemps imprimé l’empreinte de sa grilie, — que pouvait une imagination s’inspirant du libre esprit de l’architecture antique? Ni la gueule du lion toujours ouverte aux délations secrètes, ni le fameux puits au milieu de le cour, ce puits que le sénat fermait quand il lui plaisait d’altérer Venise, rien ne manquait à ce palais de ce qui con-
h'ibue à lui donner historiquement ce caractère sinistre qu’il garde à travers les siècles. Mais s’il n’y avait point à ajouter ou lugubre aspect de certains édifices, l’espace, — grâce à Dieu et surtout grâce à la sollicitude prévoyante de l’Etat, — s’ouvrait libre à de nouvelles constructions. Les anciennes prisons élaient devenues, avec le temps, tout à fait impraticables, les miasmes empestés qui s’exhalaient de ces caveaux fangeux asphyxiaient les prisonniers, et comme la République ne voulait pas que ces précieux hôtes mourussent trop tôt, Sansovino fut chargé de leur bâtir une plus convenable résidence. De là ce splendide palais de la Riva de Schiavoni, parallèle au palais des doges, itiodèle de prison s’il y en eût, geôle terrible au dedans, au dehors tout air et tout délices!
Avoir pu construire un pont des Soupirs avec les éléments de l’architecture ionienne : heureux et habile Sansovino, qui sut employer le style de la liberté au service de la — tyrannie ; heureux surtout, car il évita le sort qui jadis a\ait, hélas ! atteint l’architecte du Palazzo ducale, lequel fut bel et bien pendu, s’il vous plaît, pour avoir pratiqué dans le mur de la partie moresque plus de fenêtres que n’en voulait le Sénat. Cet homme s’appelait Felippo Calendario, et la sentence qui le frappait reçut son exécution sous le règne de Marino Faliero, de ce même doge qui devait payer de sa tête son goût pour la liberté.
11 va sans dire que les trois styles qui se reproduisent dans l’architecture des différentes églises de Venise se retrouvent aussi dans la construction de ses édifices privés. Pour peu qu’on veuille se donner la peine d’étudier la ville aux cent vingt-sept îles, on pourra facilement se rendre compte, siècle par siècle, des éléments divers qui la composent : qu’eu sortant de la place Saint-Marc, vous entriez par exemple dans la Mercerie, dans ces ruelles étroites bordées de maisons à pignons, à toits aigus, et qui rappellent les constructions du moyen âge allemand, — vous voilà tout à coup en plèinNüremberg. Maintenant aventurez-vous à travers le labyrinthe des Calli, franchissez quelques-uns de ces ponts de pierre ou de bois, unis ou cintrés, blancs ou noirs, qui vont d’une maison
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à la maison prochaine, d’un quai à un autre quai, d’un palais à une église, d’une église à une rue, d’une rue à un campo, insensiblement l’aspect se modifie, le décor change : ces murs bas et récrépis à la chaux, ces fenêtres qui regardent en dedans, ces dentelures moresques, ces chapelles, ces baraques* ces minarets, vous vous croiriez en Orient. C’est l’heure de la sieste, en été, les mariniers donnent dans leurs barques amarrées aux ponts, une aveuglante réverbération partout vous obscurcit la vue ; au milieu de ces solitudes de feu un palais se rencontre. Quatre vestibules à colonnades de marbre rouge
encadrent une immense cour, au-dessus des vestibules règne la galerie ; vous n’apercevez que bas-reliefs et statues. Quel silence, quelle désolation! le chant du gondolier qui tourne la lagune déserte s’évanouit sans trouver un écho. Avancez toujours. Plus loin, là, derrière ce zigzag de palais, ce groupe d’acacias vous promet un peu d’ombre et de fraîcheur.
Un jardin est ici quelque chose de tellement inusité, dans cet assemblage de marbre et d’eau, d’immobilité et de mobilité, la verdure tient si peu de placc,.que le moindre tapis de gazon, dès qu’on l’aperçoit, réjouit l’œil comme la plus enivrante étrangeté. Où le sol se pèse au poids de l’or, il s’agit bien de mesurer l’espace! La simple odeur de la terre fraîche, par la rareté, ici devient parfum, et l’on ne s’imagine pas ce qu’après tant d’azur et de soleil un peu d’ombre verte a d’attraits. Puis’ces cascades de lierre se déroulent avec tant de vigueur,, de luxe et de puissance, si embaumées sont ces masses de roses, si enneigés de fleurs ces buissons de jasmin ! L’héliotrope et le réséda s’exhalent en si balsamiques arômes, les renoncules, l’œillet, le cactus et le dahlia remplissent de tant
de flammes et de pourpre les trois périodes de la floraison, le feuillage, en dépit des ardeurs qui le baignent, conserve un si brillant éclat ; l’or en fusion de la lagune miroite avec tant de splendeur au milieu de ces. encadrements de verdure, les nuages rosés du couchant flottent si vaporeux au-dessus des cyprès, et pour l’habitant des climats du Nord tant de sève odorante, de chaleur africaine fume et bouillonne au calice de ces fleurs de grenadiers et de lauriers-roses, que volontiers on pardonne aux jardins de Venise de n’être après tout qu’un » peu de poussière et de graviersrecouvertsd’unpeude végétation, car s’ils n’ont pas l’immensité des vastes solitudes, ils en ont le calme religieux, le silence et le parfum, et sont comme des bouquets enbaumés, de mystérieux séiams que le Génie de la terre envoya jadis à la Reine des eaux !
Si l’on cherche en dehors des monuments publics cet élément antique introduit à Venise par Sansovino, on ne le trouvera guère que dans les palais et les maisons du Canal- Grande. Après avoir parcouru à pied la cité gothique et moresque, revenez à la place Saint-Marc, et là, montez en gondole et faites-vous conduire le long de ce Corso, bâti sur l’Adriatique par l’aristocratie du Livre-d’Or.
Le Grand-Canal forme comme la ceinture de Venise, éblouissante ceinture où le génie de la reine des eaux paraît avoir accumulé en joyaux inappréciables les plus merveilleuses fantaisies de son architecture. Toute l’histoire de la sérénissime république est là, écrite en pages de granit, de marbre et de jaspe.
Vous passez et vous lisez.
Car les palais ne se comptent plus le long de cette voie
lactée de la lagune. Vers midi, aux phosphorescentes réverbérations de la vague, ce spectacle a quelque chose de l’effet
d’un rêve oriental. Les maisons brunes, blanches, couleur de brique, les murs neufs et caducs, grands et petits, croulants et tapissés de lierre, les grillages dorés ou vermoulus, les Campi et les Traqhelti, les obélisques de cyprès et les girandoles de lauriers-roses, puis de droite et de gauche les ruelles humides dans la chaleur, les canaux de traverse sombres dans l’éclat du soleil, tout cela se croise, s’enchevêtre et se confond au * milieu des palais et des dômes. — Les tôurs semblent surgir du vide, les coupoles flotter comme des nuages, tantôt épais et lourds, tantôt empourprés de lumière.
Au grand jour, il faut bien cependant l’avouer, ces palais ont. un air de tristesse et de misère; on leur voit pendre au front la toile d’araignée, cette cendre mortuaire de l’architecture. La vague languissamment baigne leurs degrés ; attachées à des poteaux bariolés de couleurs vives, les gondoles attendent. Porte s et vestibules sont ouverts, mais, -hélas ! il manque à tout cela le va-et-vient des gens. Laissez que le clair de lune se lève et le marbre décrépit redevient jeune, et les croulantes majestés se recouvrent d’un lin plus blanc que la neige des Alpes.
Alors seulement vous comprenez le sens de ces strophes mystérieuses que trace en caractères argentés le céleste croissant sur le marbre des palais vénitiens, alors seulement vous comprenez le sens de cette musique aérienne que mur- ' mure au battement des rames la vague des canaux, Les
rimeurs ont de tout temps abusé de Venise et pourtant
si déshéritée et si déchue que soit la Niobé marine, il est
. impossible de l’avoir approchée ime fois sans s’expliquer ■ * »
cette espèce de passion hystérique que depuis Foscari jusqu’à
Bvron tous ses amants ont ressentie pour elle.
Sur toutes ces façades s’ouvrent des galeries percées à jour, serpentent de riches balcons, filigranes de pierre aux fenêtres brodées comme des collerettes, — régnent de sveltes colonnades, — étincellent de féeriques incrustations de lapis lazzuli et de jaspe sur marbre. Le noble Vénitien aimait dans son in- . térieur le luxe et le confort : Uhe fois sorti de son palais fl appartenait à l’État, et dans le sein de cette demeure où l’œil ombrageux de la république ne laissait pas que de l’atteindre encore, il multipliait autour de lui tous les trésors de la civilisation, toutes les merveilles des arts dont Venise, comme aujourd’hui Paris, était alors le centre en Europe. Aussi, chacun de ces palais porte en soi comme l’indélébile empreinte de la vie vénitienne au temps de la glorieuse république, chacune de ces maisons, qu’on ne pouvait posséder qu’à la condition d’avoir le patriciat, élément de toute liberté, de toute aptitude, de toute puissance, respire même aujourd’hui après tant de vicissitudes la grandeur historique des familles dogales qui l’habitèrent. Pour la personnalité superbe de ces oligarques héréditaires, de ces négociants porporati, maîtres de Candie, de Chypre et de Constantinople, ce n’était point trop que ces demeures, remplies de pompe orientale, où le verde-antico, le porphyre, le lapis- 'laZzuli, le jaspe luttent de richesse et d’éclat; ces salles ou plutôt ces sanctuaires de marbre de Carrare se formaient à
l’image Je la Divinité. Les Titien et Les Véronèse, pour cou--, vrir ces murailles d’immortels chefa-d'œnvre ; pour paver
le sol, les Zamboni, les Rizzo, les Bianchini, les Zuccati et
pour se mpuvoir dans ces Olympes : les Venier, les Tiepolo,
les Lorédans, les Trévisans et cent autres héros, demi-dieux du Livrc.-d’Or, souches fabuleuses où chaque jour reverdissaient par touffes les actions magnanimes. Andréa Bragadin périt av ec ses quatre fdsdans un combat contre les Sarrasins ; Carlo Dandolo, battu par les Génois et fait prisonnier, plutôt que de servir de héraut à lu yloire d’un Doria, va donner ' tête baissée contre un mât de vaisseau et se brise le crâne. Stefano Contarini reçoit, dans une rencontre avec les Milanais, tant de coups qu’il faut pour découvrir son front en arracher son casque avec des tenailles de fer. La prise de Négrepont défendu par Paolo Erizzo, coûte à Mahomet II quarante mille hommes; revenu quatre fois à l'assaut, quatre fois le Musulman se voit repoussé, et s’il entre à la fin dans la place c’est que la trahison la lui livre. « Buvez mon sang et mangez ma chair, s’écrie Antonio Lorédan à la population de Scutari, qui, vaincue par les horreurs de la famine, demande qûc l’on se. rende aux Turcs, et la ville, dont cet exemple émept l’enthousiasme , tient désormais jusqu’à sa délivrance. Benedetto Soranzo, voyant ses galères perdues, se fait sauter à Lépante; Felippo Molin, frappé à mort devant Candie, arrache le trait de sa blessure, et son propre sang lui sert pour écrire au sénat sa dernière dépêche. Seul avec sa, galère, Tommaso Morosini soutient l’assaut de cinquantequatre voiles turques et vit assez longtemps pourvoir les < Vénitiens accourir à son aide. A Parus, Leonardo Moceuigo
tue en un seul combat quatre-vingts' mécréants; Giuseppe Dolfin, aux Dardanelles, lance à travers la flotte turque son navire déjà blessé aux flancs et démâté, et parvient ainsi à planter le pavillon de Saint-Marc sur le vaisseau amiral ottoman !
Mais que sert aujourd’hui de jeter aux échos du Grand- Canal les noms de ces illustres morts? Ni, le cri de détresse de la république nouvelle, ni le canon des Autrichiens ne les a réveillés du sommeil qu’ils dorment. Jadis les détonations de l’artillerie française disloquèrent les mosaïques de Saint- Marc; naguère les bombes autrichiennes ébranlèrent ses murailles, mais, alors comme hier, les sépulcres sont restés fermés. Les vieux héros de l’antique Venise, hélas ! sont morts, si bien morts qu’il semble que la trompette du jugement dernier aurait peine elle-même à les réveiller de leur sommeil de plomb!
Comme nous arrivions à Venise, le théâtre de la Fenice venait de s’ouvrir par décret du gouvernement; et naturelle-
ment, dans la société italienne, personne n’v allait. Les l'amilles mêmes qui à aucune époque n’avaient passé pour exclusives, suivaient le ton général et, soit scrupule sincère, soit obéissance passive au mot d’ordre donné, s’abstenaient inexorablement. Chaque soir la vaste salle s’ouvrait donc aux Autrichiens qui, de leur côté, répondaient à l’absence calculée de l’ennemi, par un empressement plein d’ardeur, et comme les loges qu’on ne fréquentait point restaient louées, l’aspect de la représentation n’en était pas moins lamentable. On ne saurait imaginer ce qu’avaient de lugubre, à la fameuse
' Cacalchina du mardi gras de cette année, ces constellations de bougies n’éclaiiunt que le vide.
Cependant cet interdit, dont on frappait sans pitié la scène officielle, ne s’étendait pas sur les autres théâtres. On avait pour principe de ne se montrer jamais à la Fenice, mais on allait à San-Beuedetto. Ne point recevoir l’étranger et tenir son palais hermétiquement clos’à tout venant, est en somme une nécessité politique dont, vu la misère des temps, s’aecom-
raodent assez les familles patriciennes de Venise. Avec l’abandon de la Fenice commençait donc le sacrifice fait à la patrie. Toutefois, à voir comme tout ce monde-là se divertissait joyeusement à San-Benedetto, on pouvait croire que le sentiment de nationalité n’en demandait pas davantage. 11 est vrai qu’on assistait à ces farces vêtu de crêpe de la tête aux pieds, et que c’était d’une main gantée de noir en signe de deuil, que les descendants des Loredani et des Dandolo applaudissaient aux évolutions grotesques de Crispin.
Il n’y a pas d’illusion à se faire : entre les Autrichiens et Venise l’iiTéparabie est consommé, et les derniers événe- ' ments n’ont fait que précipiter une situation que nuis efforts humains ne pouvaient désormais conjurer. Est-ce donc d’hier que date l’antipathie des deux races, et vovons-uous qu’avant la révolution de mars on fit déjà si bon ménage ? Voilà où en étaient les choses au printemps de l’année 1850, et nous nous demandions en présence de cette haine de l’étranger, si pacifique en ses démonstrations , de ce patriotisme, incapable de résister aux séductions d’un opéra bouffe du maëstro Ricci , nous nous demandions s’il n’eût pas tenu à l’Autriche de conjurer de loin certains événements qui
ont amené la situation actuelle. Joute la gloire de Venise
est dans son passé i nous le savons; mais une ville ne sub- • *» “* , sisle pas seulement de la curiosité des étrangers, et qui ne
vit que de souvenirs tombera tôt ou tard en consomption. Des six cents . familles dü Livrc-d’Or, il en reste aujourd’hui trente, et sur ces trente vous en comptez au moins quatre descendues au dernier échelon de la misère.
Avant d’avoir été réduites à vendre leur palais héréditaire, deux pauvres vieilles filles, dernier sang des Foscari, vécurent des années du pécule que laissait aux mains de l’homme qui montrait ce palais, la générosité du visiteur étranger. Ort nous citait encore un petit-neveu de ces Pisani, hôtes princiers et magnifiques, dans leur temps, de l’empereur Joseph II, qui recevait une pension de trois lire par semaine d’un général autrichien. 1 . ’
Le gouvernement. C’est une justice à lui rendre, subvient de son mieux aux infortunes de ce genre, et fournit à ces nobles déchus, à ces BernabotteSy ainsi que le peuple les appelle, une rente viagère d’un zicanzig par jour, quelque chose comme trois cents francs par an, ô misère ! Secours
presque dérisoire et néanmoins onéreux dans son impuissance * , et qu’une politique plus prévoyante eût épargné à l’Etat.
Ces palais délabrés et croulants, l’Autriche n’avait-elle
doilc pas dans ses propres ressources de quoi les relever et les
redorer? 11 eut suffi pour cela de multiplier les alliances entre
les grandes familles de Venise et ces opulentes maisons prin-
cicres qui se groupaient autour de la couronne impériale.
Du sang des Schwarzenberg par exemple, mêler le sang des
Coutarini; enter sur l’arbre plus vigoüreux du présent les
rameaux non flétris d’un passé qu'atteignait déjà l’action de
la caducité; unir par des liens d’indissoluble parenté ces races de doges et de médiatisés; de la sorte on eût attaché Venise à l’empire et la cité sërénissime associée au gouvernement eut échappé à cette dégradante oisiveté qui la ronge comme une lèpre. . . ’ . •
Entre l’Autriche et l’Italie les choses semblent désormais irréconciliables. Est ce à dire que le divorce des deux nations ne remonte point au delà des événements des dernières années? Nous ne le pensons pas. Et les mouvements qui de Milan à Venise ont agité si profondément les possessions de l’Autriche en Lombardie, n’ont été en somme que l’explosion d’un sentiment implacable q ui, lorsqu’il n’éclate pas en bombes révolutionnaires, couve sourdement à l’ombre et mine le sol sur lequel traîne le sabre des vainqueurs. Soyons justes, et, laissant de côté les vaines déclamations de l’esprit de parti, essayons fie non s rendre compte de la situation qui imposait au gouvernement militaire de. la Lombardie un rôle si difficile et de si graves devoirs. Depuis 1814 ce que l’Autriche a fait pour le bien-être matériel des pays qu’elle gouverne ne se peut méconnaître. Législation, formes administratives, système monétaire, douanes, elle s’est efforcée de , tout rapprocher des mesures, traditionnelles. Je ne parle pas ■ ici.de l’embellissement des routes, de cet admirable réseau de chemins de fer qui relie entre elles les populations, des établissements de bienfaisance et de ces grands travaux du Simplon. Cpmment les Italiens ont été de tout temps accueillis dans l’armée autrichienne, comment ils y ont fait leur chemin, il suffit de nommer, pour le dire, les noms si justement
célèbres des généraux Mazzuchelli, ÎSobili, Birago, Vaccano>
quant aux impôts ils pèsent là moins lourdement que partout
ailleurs et les ennuis même du papier monnaie, ce fléaU dé Vienne et des autres capitales de l’empire, demeurent étrangers à Venise aussi bien qü’à Milan. Du moment que vous
mettez le pied a Trieste, les valeurs métalliques reparaissent et les zvangigs d’argent remplacent ces odieux chiffons indispensables jusque-là à toutes les transactions de ta vie. Pour épuiser le chapitre des bienfaits du gouvernement autrichien jusqu’aux événements de 1848 la marine de l’empire fut commandée en italien et par des Italiens. 11 se peut sans doute qu’un pareil privilège passé pour un bien chétif avantage aux yeux des fils de ces Vénitiens superbes, qui,, jadis, aux fêtes de l’Assomption, épousaient lamer Adriatique} mais enfin, il 'n’en est pas moins vrai que l’Autriche en cela, faisait acte de conciliation, et d’ailleurs nous ne sommes plus , aux temps des Dandolo et des Morosini. Les institutions municipales florissaiént librement, les empiétements du clergé étaient maintenus, les villes gagnaient en édificés, en propreté; des pays entiers, grâce à de vastes entreprises de canalisation, devenaient plus salubres. Maintenant il faut que ces causesde mésintelligence entre le gouvernement et les populations soient bien profondes pour que trente-six ans d’efforts soutenus avec tant d’énergie èt de persévérance, n’aient abouti qu’à l'irréconciliable. La première de ces causés provient d’un état de choses inévitable et contre lequel aucun gouvernement ne peut rien, la seconde, du système générai de l’administration. Milan a, de tout temps, passé à bon droit pour le foyer central de l’esprit de mécontentement et
de révolte. Poste avancé du royaume Lombard-Vénitien con- ■ tre la France et la Sardaigne, dès que la guerre éclate, il demeure à découvert, et Plaisance et Lodi d’abord, puis Vérone deviennent les positions défensives de l’Autriche. Avant que les campagnes duraarécbal Radetzky l'eussent démontré, le vainqueur d’Italie, Napoléon le savait bien , lorsqu’au traité de Campo-Formio, irrité par les prétentions de l’Autriche qui revendiquait la forteresse dé Mantoue, il brisa devant le comte de Cobentzel, le fameux cabaret de Saxe.
A tort ou à raison, le Lombard déteste la langue allemande; il la trouve barbare et s’accommodait mieux du français. Or, comme pour servir dans l’armée ou l’administration . autrichiennes, il faut parler la langue de l’Autriche, moitié mauvaise humeur d’abord, et, disons-le aussi, moitié paresse, on s’abstint de toute sorte de service, et cela d’autant plus volontiers qu’on appartenait davantage à la classe aisée ou riche. L’Italie depuis deux siècles n’a point reculé, ainsi que Certains le prétendent ; elle est tout simplement demeurée -stationnaire, tandis que les autres marchaient. De même qu’au moyen âge elle appelait de France, de Suisse, d’Allemagne, de? Condottieri pour lui venir en aide dans ses querelles intestines; ainsi, de nos jours, ce sont des étrangers qui s’emparent chez elle de toutes les industries. De là, un découragement profond, une espèce d’apathie qu’on attribue faussement à l’influence de la domination autrichienne et qui n’est que lé résultat du pire des asserv issements, de celui qui nous vient de nous-mêine, et dont flous rejetons la faute sur le monde entier plutôt que de nous l’avouer, tant il en coûterait à notre amour-propre. L’opinion trop souvent défa-
\ Di able qu'emportent tant de voyageurs qui visitent son pays, la vue de ces marchands étrangers établis à chaque coin de
rue, le spectacle de ces bateaux à vapeur où tout est anglais, depuis le capitaine jusqu’au charbon qui brûle, tout cela est fait pour attrister d’autant plus vivement le cœur d’un Italien, qu’il sent lui-même cequ’iJ vaut, et n’a point oublié que ses ancêtres ont, partout dans le monde, semé les premiers ger- .mes de ces fruits que d’autres peuples récoltent aujourd’hui. Laissez qu’un pays s’abandonne et vous verrez aussitôt survenir l’étranger. Depuis t81ï c’est l’Autriche qui règne, avant ce fut la France. Il est vrai d’ajouter qu’entre nous et les Itav liens plus d’affinités existent, et l’exemple commençait à prouver qu’on pouvait s’entendre. Le Germain a trop souvent tenu l’Italie de force, servitude pour servitude, mieux vaut encore celle de la lumière et des idées. Et puis, soyons justes, qui sait ce qui serait advenu si notre domination eût duré plus longtemps. L’Italie, à l’exception des États de l’Église, a toujours subi, dans chacune de ses parties, tant de transformations et » de vissicitudes; tantde petites dynasties et de tyrans l’ont eue à leur merci, qu’on se demande si ce n’est point la destinée, si" l’on veut la fatalité, de cette noble terre de toujours obéir à
un* maître quel qu’il soit. Et d’ailleurs, lorsque par moment, il lui est arrivé de reconquérir son indépendance, quel usage ' en a-t-elle fait? quel sens possède-t-elle de la liberté? Sans union, sâns harmonie point de force; où trouver l’union et l’accord dans un pays où le point de vue privé domine tout? Individu contre individu, famille contre famille, ville contre
ville, telle est l’histoire de la politique italienne, depuis les démêlés entre les Visconti et les Sforza, les Gonzague et les
• ■ 1 * Digttized by Googli
liste, jusqu’à la bataille de Novare. D’idée générale, de dévouement à la patrie commune, jamais ; ou si par hasard il
s’est montré on refuse d’y croire. « La fatale idée de l’agrandissement de la maison de Savoie a tué la révolution ita-
lienne, » écrit M. Mazzini (1).
Oui, c’est à elle-même surtout' que l’Italie doit s’en prendre de son asservissement. De funestes rivalités régnent nonseulement entre les diverses, populations de la péninsule, ' inais aussi entre les diverses classes de la société italienne.
La noblesse des villes possède toute la terre et le paysan ne travaille que comme un fermier temporaire dont le labeur est rémunéré par la moitié du revenu brut. Celui qui possède le sol ne le travaille point* et celui qui le travaille ne possède pas. Tandis qu’en Allemagne les capitaux acquis ont ime tendance marquée vers la campagne, en Italie au contraire les capitaux refluent de la campagne à la ville et surtout à la grande ville. Vivre de ses rentes et s’en aller oisif est, ici,
l’idéal de l’existence. Il n’est pas une ville où vous ne trouviez un nombre respectable de familles très-nobles et très-ruinées dont le temps se consume dans une rancunière oisiveté et qui toujours prêtes à pousseo au bouleversement, deviennent impuissantes lorsqu’il s’agit de constituer. Peu à peu s’est restreint en des limites de plus en plus étroites le luxe de la noblesse appauvrie, sans qu’elle ait cru devoir rabattre rien de ,ses prétentions d’autrefois ou du moins se tourner vers l’industrie. Au dehors des procès et de jalouses contentions, ait dedans un vieux luxe moisi s’ingéniant à couvrir mal une
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misère qui perce ; çà et là un retour soudain vers le bien-être dû à un homme de talent, à un parent dans les Ordres, à une riche alliance, résurrection rapide que suit, grâce à l’incurie, une rechute non moins rapide ; telle est la noblesse italienne partout où l’intérêt politique et le négoce ne la soutiennent pas. Tant de constitutions qu’on ne saurait nombrér, le retour à époques fixes de la tyrannie d’un chef de bande ou d’un riche puissant, rendent bien difficile, pour ne pas dire impossible, uh coup d’œil clairvoyant sur la bourgeoisie depuis la Renaissance, d’autaflt que de toutes les histoires, il résulte que l’esprit local n’a jamais cessé de se développèr
aux dépens de l’esprit national (ce que d’ailleurs favorisa toujours la politique des papes), et qu’il n’a fallu rien moins que le contre-coup de la Révolution française pour tourner ' vers un intérêt plus haut et plus général, tant de considérations personnelles. ' <
Le gouvernement français qui, sous des formes différentes,
s’étendit sur toute l’Italie, lit sentir également son action à
toutes les villes. Des hommes de talent furent placés dans les emplois, les biens de main-morte passèrent aux mains des particuliers, on fit beaucoup pour les routes, les promenades, l’embellissement des Villes. D'autre part, l’esprit de cité irrité, par les exigences d’une conscription tyrannique , fit place à un esprit plus général, esprit d’opposition, esprit italien, et les impôts, si lourdement accrus, forcèrent les uns * * et les autres à mettre en commun leurs ressources. L’éducation publique fut en partie enlevée aux prêtres; à la cloche, qui se taisait, succéda le tambour. Et si des guerres éternelles n’y eussent mis obstacle, des fabriques eussent existé par-
tout où les cloîtres offraient des emplacements. On s’habituait au changement. Et, bien que ce que nous apportions ne fut point encore l’accomplissement définitif des choses vers lesquelles tendait l’Italie, tout le monde dans les villes était
pour l’esprit nouveau : la jeunesse, les savants, les patriotes, les riches. Il donnait plus qu’il ne prenait. Et comme dè chacun on demandait môme service, il n’y avait plus prétexte à jalousie.
Du passage des Français en Italie, tout le monde en somme profita, même les princes, lesquels trouvèrent commode un système de nivellement qui les débarrassait des prétentions de leur noblesse et qui plus tard se gardèrent bien de rétablirdes privilèges dont auparavant était gênée leur liberté d’action.
Aujourd’hui, il est trop Laid pour demander à l’Autriche de se faire aimer de ses provinces italiennes. Ce que trentecinq années de persévérance dans l’esprit de conciliation
n’ont point produit, ne saurait sans doute être obtenu au lendemain des bouleversements révolutionnaires. L’Autriche l’a compris la première, et l’implacable défi que lui ont jeté ses adversaires ne lui laissait, quant à présent, qu’une attitude : la force. Contenir et réprimer, il ne lui reste malheureusement point d’autre parti. De la force et toujours de la force, c’est la loi que les révolutions lui ont faite et sans trop regarder si c’est bien ou si c’est mal, elle l’accepte comme un devoir, comme une destinée. « Nous avons l’Italie et nous la garderons, parce qn’il nous convient de la garder, » s’écriait le général d’Aspre dans un banquet fameux. Au point de vue de cette sympathie qu’on doit à une noble nation opprimée depuis des siècles, ces paroles ont quelque chose
d’impie el qui nous blesse au premier abord, au moins comme une inconvenance. Cependant, quand on y réfléchit, on se prend à penser qu’un général autrichien n’est point tenu, en pareille matière, à s’exprimer avec la sentimentalité d'un philosophe humanitaire.' « 11 faut que je vive, » telle est au fond la raison suprême de l’Autriche envers ceux qui lui reprochent sa politique inexorable. A cela, bien des cervelles creuses, incessamment occupées à distribuer la carte de l’Europe au gré de leur fantaisie, pourront répondre par l'apostrophe ‘célèbre du duc de Lauraguais à ce fournisseur qui lui demandait de l’argent : « Ma foi, je n’en
vois pas la nécessité; » toujours est-il que si cette nécessite n’apparaît point à tout le monde, il semble assez naturel que l’Autriche ne soit point la première à la mettre en doute. Plus tard, quand la situation se sera détendue, on reviendra aux essais de conciliation; on tentera des réformes, mais avec mesure et à la condition que l’esprit de progrès ne dégénérera point à tout propos en agitations révolutionnaires. J’aurais même quelque peine à croire que le prince de Schwarzenberg se fût prêté jamais à rien de bien significatif dans ce genre. Le prince, dont en toute autre question on ne saurait contester les vues libérales, vis-à-vis de l’Italie demeura toujours l’homme des rigueurs salutaires. « L’Ita-t lia si pektira ! » tel fut l’unique compliment que le ministre président du conseil de l’emperepr François-Joseph trouva à répondre à la députation municipale envoyée à Vienne par Venise, au lendemain de sa soumission. L’empereur et l’archiduchésse Sophie avaient accueilli avec bien-
veillance les regrets de la fière cité réduite à demander
merci, et lorsque la députation arriva devant Son Altesse, roide et immobile comme il se tenait toujours, le prince se laissa saluer, et de ce masque impassible et glacé comme la statue du Destin, tombèrent ces paroles de fer : « L’Italia
S! PENfÏRA !» * '
C’est à peu près ce que disait Jacques IV lorsqu’on s’efforçait de le conjurer en faveur de sa mère, l’illustre et charmante captive d’Elisabeth d’Angleterre : « Elle a versé, qu’elle boive 1 »