CHAPITRE DEUXIÈME
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De Venise à Mestre. — Les palais de la Brenta. — Un rêve de l’Adriatique.
— Les chevaux de Lysippe. — Padoue. — Le Chanoine dom Pétrarque. — \icence et Palladio. — Physionomie de Vérone. — La résidence du maréchal comte Radetzky. — Les Manteaux rouges et les dragons d’ordonnance.
— Le maréchal Radetzky et le maréchal Bugeaud. — Le général Hess. . — Le général comte Schoenhals. — Le général Chrzanowsky à la journée
de Novare. — Le comte de Barge. — Entrevue de Victor Emmanuel et de Radetzky. — L’état-major piémonlais. — 'Il signor Fiorino. — Vérone à vol d’oiseau. — Dante à la cour de Can-Grandc, seigneur de la Scala. — L’hôtel des Capulets. — Histoire de Roméo et Juliette racontée par Giacomo délia Corte. — Ce qui reste du tombeau des amants de Vérone. — Le théâtre de Girolamo. — Monte^Christo aux fantocdni. — Damés et l’abbé Faria. — Les roses de Shiraz et le Kba.i Radetzky. — Les Italiens au théâtre. — Etat de leur musiqâe. — Attila et Macbeth. — La Fénice. — La Scala et San-Bcnedetlo. — Verdi et les deux Ricci. — Mignon. — Rossini à Bologne. — Les arènes de Vérone et le Colysée. — La musique militaire des Autrichiens. — Sainte-Lucie. — Le cabinet du maréchal Radetzky. — Retour à Venisç.
Désormais, grâce aux chemins de fer, une distance de quatre heures sépare à peine Venise de la poétique et féodale résidence des Scaliger, devenue aujourd'hui le siège du gouver-
nement militaire de la Lombardie, au lieu et place de Milan déshéritée. Trieste, systématiquement substituée à Venise dans l’ordre du mouvement industriel, Vérone érigée en capitale, voilà au premier abord ce qui vous frappe dans la politique que les événements révolutionnaires des dernières années semblent avoir dictée au cabinet impérial. La ville des doges aussi bien que l’antique cité des Visconti savent au moins à qui s’en prendre de leur disgrâce. 11 est juste d’ajouter que Vérone est l’une des premières places fortes de 4 monarchie. / . •
Arrivés à Venise depuis plus d’un mois, nous avions souvent projeté une excursion en terre ferme ; l’Italie nous tentait, et d’ailleurs l’Autriche, que nous venions d’étudier dans ses capitales reconquises de la Hongrie et de la Bohème, n’avait-elle pas du côté de Vérone de plus grandes figures -militaires à nous montrer?
Pious partîmes de Venise dans la matinée, embarqués sur une de ces gondoles de poste qui, depuis l’écroulement du pont de Mestre (l), avaient entrepris tant bien que mal de porter les voyageurs au chemin de fer. On touchait aux premiers jours de février, au printemps. Une briso agréable courait sur le niveau transparent de la mer, et le soleil éblouissant de lumière et d’éclat avait déjà des ardeurs telles que nous voulions à peine y croire, nous qui peu de temps auparavant venions de laisser l’hiver et toutes ses rigueurs
derrière les montagnes du Sommering. De légères vapeurs '
(t) Ce pont de 322 arches et n’occupant pas moins, au-dessus de la surface des eaux, d’une longueur de 3,601 mètres, vient d’être rétabli et amène de nouveau le chemin de fer jusqu’au cœur de la cité marine.
lactées couvraient comme une gaze la coupole du ciel; mais loin d'en voiler aux regards la teinte bleue, elles semblaient donner à son azur je ne sais quelle nuance plus tendre et plus amollie. Quelques barques dé pêcheurs, ayant pour voile un oripeau bizarrement rapetassé, glissent au large, les Gubians, mouettes de l’Adriatique, rasent le flot avec des cris sauvages et nous saluons en passant, une de ces chapelles marines où brûle une lanterne devant quelque dévote image. Pieux et naïf reposoir, construit sur pilotis, ayant son escalier qui descend dans la mer, ni plus ni moins que ces pompeuses églises vénitiennes dont il est le rudimentau-e embryon. Insensiblement, Venise s'éloigne et s'efface. Les rameurs modèrent leurs efforts, on arrête; vous êtes à Mestre, affreux et puant marécage, fort improprement décoré du nom de terre ferme. Triste impression en vérité, que celle qui vous attend sur cette rive malsaine. Quel pitoyable aspect ont ces cabanes ! et cependant au milieu de tant de misères, le ciel est si doux, le soleil si délicieux! Sur ces physionomies caractérisées,
l’air de grandeur éclate si magnifiquement en dépit de la fièvre !
De Mestre à Padoue le chemin de fer vous enlève d’abord / à travers une terre abreuvée de marais. Longtemps encore les lagunes et les paludi croupissants vous poursuivent de
leurs exhalaisons fétides, et ce n’est que plus tard que paraissent les festonnements de vignes et les parasols des premiers pins d’Italie. Avant l’établissement du railway la route de poste longeait le cours de la Brenta; vous arriviez moins vite, mais quelle différence dans le voyage! Partout sur cette voie embaumée et fleurie des jardins ravissants, partout les restes de ces opulentes villas, résidences d’été de la noblesse vénitienne, au temps où les vestibules de marbre et de jaspe du Canal-Grande ne suffisaient pas à sa grandeur. Le' palais de la ville avait alors pour corollaire indispensable
Ja maison de campagne des bords de la Brenta, dont Titien et Yéronèse couvraient les murs de fresques immortelles, dont les Zamboni, les Rizzo, les Bianchini, les Zuccati pavaient le sol d’incomparables mosaïques.
Si grande hâte qu’on ait à se rendre de Venise à Vérone, il est difficile de ne point s’arrêter aux stations, lorsque ces
stations se nomment Padoue et Vicençe. On en est quitte pour un retard de quelques heures, et quelques heures coûtent si peu à perdre en voyage! Grande et solennelle cité que cette vieille Padoue et tout imprégnée d’une âpre saveur de moyen âge italien qui, au rnomo.pt où vous mettez le pied sur le sol dantesque, vous enivre et vous monte au' cerveau comme l’essence d’un flacon magique débouché pour la première fois! Quiconque arrive du Nord et n’a vu que Venise ne sait rien encore de l’Italie. L’Italie du moyen âge ne commence qu’à Padoue, et pour la respirer dans toute sa fleur il vous faut aller jusqu’à Vérone. Venise, à proprement parler, ce n’est point l'Halie, mais quelque chose d’unique au • moqde et de merveilleux qui se complète en soi, et n’a besoin de se rattacher à rien de ce qui l’entoure : une fantaisie, un songe, une arabesque ! — La mer, raconte une légende, ayant un jour rêvé d’une ville qui sortait tout armée de son ..sein, voulut réaliser ce rêve et fil en sorte que cette ville ne ressemblât à quoique ce soit qui s’était vu jusque-là sur la terre. De blanches coupoles se mariant dans l’air aux toits
bariolés; plus de lourds pavés sur le sol, mais toutes les chatoyantes pierreries du flot mobile ; des maisons bâties comme des grottes, la mosaïque luttant d’éclat avec les coquillages! — La mer transmit son rêve aux peuplades qui fuyaient sur
ses îles devant l’invasion d’Attila et des Huns. Ces peuplades
écoutèrent et comprirent. L’or, dans leurs mains, se changea -eh églises, en palais, et Venise fut. — Vrai songe de l’Adriatique, gracieuse, élégante, fantasque, d’une mélancolie sublime et toujours originale, tenant au sud par la profusion de son marbre, aü nord par le romantisme de sa nature; Niobé par une nuit sbmbre, Circé à l’éclat des mille feux de la place Saint-Marc, C y bêle des hiers, ondine et nymphe.; et par moments aussi vision monstrueuse, apocalyptique débauche d’architecture! Telle est Venise. Vainement vous y cher- , r cheriez l’Italie, tout vous y parle d’un monde lointain, de zones fabuleuses au delà des mers. C’est peut-être l’Orient, à coup sûr ce n’est pas l’Italie. Qui oserait dire, par exemple, que le palais des doges he figurerait pas aussi bien quelque Alhambra superbe,' résidence d’un prince arabe au temps de la domination des Mores en Espagne ? Et ce dôme de Saint-Mare, qui donc expliquera le sens de cet hiéroglyphe séculaire t. Somrhes-nous à Byzance ? Volontiers on le croirait à voir s’arrondir la cbupole de Sainte-Sophie dans le calme et la sérénité de ce ciel de turquoise. :
Mais alors, que signifie la croix remplaçant partout le croissant? Pourquoi point de turbans autour de nous, mais des visages où la race italienne respire en chaque trait?
H n’y a pas jusqu’à ces quatre chevaux d’airain paradant avec fracas sur le portail d’un temple du Christ, qui ne semblent faits pour augmenter encore le trouble où vous plonge cette fantasmagorie. Voilà un trophée, ces chevaux de Lysippe, avec lequel il faut avouer que les maîtres du monde ont jusqu’à nos jours singulièrement trafiqué! Con- . •
Lcuiporaiiis du Macédonien • Alexandre, Néron et Trâjan les
entraînent à Rome; plus tard, Constantin les conduit en triomphe à Byzance; à la prise de Constantinople, le doge
. Dandolo les dirige sur Venise; deux siècles s’écoulent et Napoléon les emmène à Paris, puis enfin les traités les rendent à l’Autriche qui les réinstalle à Saint-Marc, où ils sont en attendant que d’autres occasions naissent pour eux de courir le monde et les aventures! Au lieu de ce lion ailé qui figure dans les armes de Venise, on eût mieux fait de mettre un sphinx. Câr Venise, je le répète, n’est ni l’Orient, ni l’Occident, ni le moyen âge germanique, ni la renaissance italienne, mais quelque chose de composite, de merveilleux, d’unique, en dehors de tout ce que les notions ordinaires proclament beau et grandiose. Qu’on s’étonne ensuite si le sentiment de
l’Italie, dès que vous posez le pied sur la terre ferme, vous émeut comme une découverte, et vous transporte comme une révélation. Enfin, voici le moyen âge de Dante, les Guelfes et les Gibelins, les Montaigus et les Capulets, les Cerchi et les Donati, et toutes ces querelles sanglantes de tribus à tribus, de maisons à maisons, qui se jouent dans la coulisse tandis que la grande lutte entre la papauté et l’empire, entre l’Église et l’État, occupe le devant de la scène. Étemels combats de l’aristocratie et de la démocratie, se disputant pour la liberté, périodes de victoires et de défaites, de licence et de despotisme, dont Venise n’a rien su, absorbée qu’elle était dans l’élément de son égoïste nationalité, et qu’on retrouve seulement à Vérone!
Nous ne sommes encore qu’à Padoue, i-estons-y quelques instants ne fut-ce que pour admirer ces ravissantes fresques , . „ dont Giotto a peint tout un cycle sur les murs, hélas croulants, de l s Annunziata .
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A Padoue, comme dans presque toutes les capitales de l'Italie, les belles églises ne se comptent pas. Nous citerons'
■ cependant au premier rang, l’église de Sant-Antonio, qu’on nomme ici le Saint tout court, absolument comme à Londres on disait le Duc pour désigner le duc de Wellington. Elle'est vaste et composée de cinq coupoles, de trois tours, et surchargée à l’intérieur de bas-reliefs, de fresques et de mo- * saïques. Sur un autel de granit, au fond d’une chapelle obscure, reposent les reliques du Saint et Si vous interrogez
les stalles du chœur, elles vous parleront de Pétrarque qui, jusqu’en 1374, fut chanoine de ce chapitre. Combien de fois le docte amant de Laure a-t-il rimé là, pendant nones et matines, les strophes de ces allégoriques visions qu’inspirèrent à sa vieillesse la puissance de l’Amour, de la Chasteté,
- de la Mort, de la Renommée, du Temps et de la Divinité?
« Dùm quid sum cogito pudet hœc scribere; scribo enim non tanquam ego, sed quasi alius. » Un autre ! En effet, aux yeux de Pétrarque se souvenant de sa jeunesse, ce devait être un autre que' lui-même, ce bonhomme ennuyé et corpulent, ce vieux savant réduit à partager ses derniers jours entre l’Office et la compagnie d’un gros chat, suprême consolation de sa solitude. O- misère de ce monde et triste regret de se survivre! Avoir été l’hôte brillant et fêté de la cour d’un ’ grand pape, le commensal chéri des plus illustres familles, l’amadt des plus belles et des plus élégantes entre les femmes, et finir en nasillant vigiles dans une stalle d’église, où la vocation ne vous a point amené, mais que vous tenez de la munificence d’un chapitre qui vous traite en infirme, en lettré qu’on délaisse et qu’il faut pourvoir ! Avoir célébré madame , Laure en rimes glorieuses et chanter un matou ! « L’une et l’autre contribueront à l'immortalité du poète, Laure par les chansons qu’elle lui inspira, le chat, parce qu’en préservant ses chansons de la dent des souris, il leur permit d’atteindre à la postérité. » Parmi les misères de l’écritoire, je n'en sais pas de plus lamentable que cette fin de Pétrarque mourant dans son fauteuil de cuir, au milieu de paperasses, ni plus ni moins qu’un docteur de Sorbonne.
Pour peu qu’on vienne de visiter les universités d’Alle-
Oigitizedb/Gôogle
magne, on trouvera médiocrement amusante la doctorale Padoue, avec ses amphithéâtres d’anatomie, et ses chaires de droit canon. Ici, point d’étudiants tapageurs, point d’accoutrements pittoresques, de justaucorps de velours à la coupe du xvi* siècle, de fringants bonnets, verts, rouges, bleus indiquant au passant, qui pourrait négliger de s’en informer, l’opinion politique de celui qui les porte! Heidelberg, Halle, léna, patrie des immortelles Burschenschaften et des pipes d’écume de mer, où êtes-vous? Sur cette austère Padoue, . si quelqu’un règne et gouverne, ô vergogne ! ce n’est pas l’étudiant, mais bien le féroce Croate, qui se promène en
' frisant sa moustache blonde, devant le café où le fils des
Muses fume, de l’air le plus ennuyé du monde, un triste cigare que lui vend la régie autrichienne. Abandon et solitude! Tout à coup, un bruit de roues ébranle le quartier et voilà, de droite et de gauche, les têtes qui se montrent aux fenêtres pour regarder passer à grand train, quelque jeune capitaine conduisant lui-même son attelage, et s’en allant au Corso tuer deux heures de la rte de garnison. À la devanture des libraires s’étalent des glossaires et des pandectes, et si- vous entrez dans la boutique, on vous offre les Pères de l'Église. En fait de littérature c’est tout ce que la censure permet, et l’on s'en tient à cè régime. . ' -
Après une station de quelques heures à Padoue, on remonte eh chemin de fer et, presque aussitôt, on touche à Vicence. Comme on sait, Vicence est la ville de Palladio. Ici encore des églises et des palais de marbre, à chaque coin de rue. Mais ce qui vous séduit surtout dans Vicence, c’est le charme dé sa situation et la délicieuse contrée servant d’encadrement à tant de chefs-d’œuvre d’architecture. Le ciel était si doux que, pour en jouir plus librement, nous avions voulu sortir de la ville. Au mois de février, des touffes d’anémones et de violettes fleuries couvraient le sol; nous étions assis sur le penchant d’une colline plantée d’oliviers et de cyprès, à quelques pas d’un cloître, et d’où le regard, après avoir embrassé au loin les Alpes noyées déjà dans les vapeurs du soir, 1
sc reposait sur une plaine semée de maisons de campagne ravissantes et sur la ville'éparpillée à nos pieds et qui lançait vers le ciel ses sveltes tours. Cette végétation âpre et vivace, ces masses de lierre enroulées autour des arbres et des.haies, cette atmosphère chaude et comme baignée en plein hiver des hâtives saveurs du renouveau, tout cela produisait sur nos sens une impression charmante et dont le romantisme semblait s’accroître encore par les mystérieux reflets de l’étoile du soir qui venait de poindre au ciel doucement empourpré et perçait jusqu’il nous à travers le feuillage argenté des oliviers. C’était comme un enchantement répandu sur cette magnifique' nature, et lorsqu’il fallut S’éloigner et redes-
cendre à la ville, chafcun de nous se prit à soupirer : pourquoi fie point vivre ici !
Qui eût soupçonné à cette heure que ces aimables lieux, si remplis de calme et de bienheureuse solitude, avaient été, moins, de deux ans plus tôt, le théâtre d’une des plus sanglantes .rencontres entre les Autrichiens ei les Piémontais? Le 10 juin 1848. soixante-douze pièces de canon bombardaient et foudroyaient Vicence où s’étaient renfermés neuf mille hommes de troupes italiennes. D’Aspre et Wratislaw dirigeaient l’attaque, Durando la défense, héroïque défense à laquelle prit une part intrépide M. d’Azcglio, alors colonel d’une légioh piémontaise. Le feu dura, terrible et continu, jusqu’au soir, mais les munitions venant à manquer dans la place, Dnrando demanda à capituler, Charles-Albert, instruit de la position dangereuse où se trouvait son lieutenant, s’apprêtait à traverser l’Adige entre Vérone et Legnano, lorsque survint la nouvelle du triomphe des Autrichiens. La journée de Vicence,
en permettant àux Impériaux de rentrer au cœur de la Vénétie, eut pour les armes piémontaises de désastreuses conséquences, et personne dans leur camp ne se méprit sur la portée de cet irréparable échec.
Le lendemain à dix heures nous étions à Vérone. Assise délicieusement au pied des Alpes tyroliennes, coupée par les coürbes serpentines de l’Adige en deux parties inégales communiquant entre elles par trois ponts, ornée à chaque pas de superbes monuments de l’époque de Palladio, d’élégants hôtels ayant vue sur le fleuve, de riches églises et de jolies maisous originalement peinturlurées de fresques extérieures, étalant avec pompe ses palais caducs et ses arcs de triomphe romains, ses tours démantelées et ses arènes croulantes, Vérone, répond sur-le-champ à tout ce qu’on était en droit d’attendre d’elle. L’antique Rome des Césars, et le moyen âge des Scaliger, rien n’y manque. Et quand on la contemple des hauteurs de Palazzuolo, le souvenir de l’his- '
toire et de la poésie du passé, le romantisme du paysage, effacent au premier abord, le point stratégique si renommé de la vallée de l’Adige. Ce n’est que plus tard, quand les v illusions d’un monde évanoui , peu à peu commencent à se dissiper que l’on pense presque à regret, à la place forte, siège actuel de la vice-royauté militaire du maréchal Rade tzky.
Vérone renferme près de cinquante mille habitants et personne n’ignore qu’elle est considérée par sa position comme, un des points stratégiques les plus importants de l’Europe. Les anciens murs d’enceinte, dont il reste quelques vestiges, furent l’œuvre de Scaliger. En 1525, San-Micheli, ingénieur célèbre, y fit exécuter de nouvelles fortifications, les premières qu’on ait construites d’après Je système bastionnë. Depuis 1814, les Autrichiens ont constamment travaillé à rendre cette place formidable par ses moyens de résistance. Des tours dites maximiliennes, protègent la partie supérieure de la ville dont le bas est défendu par des ouvrages de fortification appelés bastions à la Carnot, dans lesquels sont pratiquées de nombreuses ouvertures par où peuvent sortir sans encombrement les colonnes d’infanterie ou de cavalerie pour repousser l’effort des assiégeants ; partout dans les campagnes environnantes s’élèvent des retranchements destinés à fermer à l’ennemi les abords de la place.
Venus à Vérone sur l’invitation du comte Radetzky, notre première visite appartenait naturellement au maréchal.
Aussi, à peine étions-nous descendus aux Veux Tours; que nous nous informions en conséquence. Et comme, de l’hôtel au palais du gom ornement, il n'y a que deux ruesà traverser,
le trajet se fit en quelques minutes. La résidence du feldmaréchal n’avait rien à l'extérieur que de très-simple; et t n’étaient les grenadiers d’honneur, deux vrais géants hongrois qui gardaient le poste, nous eussions facilement passé outre. Ces hommes à tètes basanées coiffées de bonnets à poils
énormes, le corps vigoureusement serré dans leurs courtes tuniques blanches, et portant selon l’imperturbable tradition nationale le brodequin de cuir sur la culotte bleue collante, respiraient une certaine dignité martiale qui ne laissait pas que d’imposer. Nous remarquâmes aussi, étendus et comme campés à la porte du vestibule, plusieurs de ces trabans impériaux qu’on appelle là-bas les Manteaux rouges, tous vêtus à l’orientale : veste de pourpre chamarrée de galons d’or, v pantalons bleus tombant à larges plis jusqu’au genou, et la ceinture lourdement équipée d’un arsenal de pistolets et d’yatagans. Nous montâmes, toujours accompagnés, jusqu’au haut de l’escalier de ce mouvement bariolé qui se répand et tourbillonne autour du quartier général d’un commandant en chef. Seulement ici le va-et-vient avait quelque chose de plus animé, de plus original, de plus étrangement pittoresque, et cela se conçoit ; au point de vue de ce qu’on appelait jadis la couleur locale, l'armée autrichienne peut compter pour la plus intéressante qu’il y ait. Germains, Slaves et Roumans, • tous lés types de la grande famille européenne y figurent avec Ja physionomie qui leur est propre et le costume national ; sans parler de ces races moitié européennes et moitié asiatiques de la frontière. J’avais vu quelques jours auparavant représenter sur le théâtre du Burg à Vienne,- le fameux camp de Wallenstein de Schiller et l’apparition dramatique- ■ : 13
semblait revivre devant moi dans cette multitude de sereshans, de uhlans, de dragons et de hussards rouges, blancs, jaunes, bleus, historiés d'arabesques sans nombre et traînant
avec fracas sur le degré leurs sabres de cavalerie , qui fourmillait autour de la ruche militaire. Par ordre du jeune empereur et de son étal-major,' qui depuis ces dernières campagnes soutenues par la révolution contrejes gouvernements, ont jugé que c’était là une arme plus redoutable, et dans une guerre de barricades mieux appropriée aux circonstances, les officiers de l’infanterie autrichienne portent aujourd’hui, sans distinction le sabre traînant; de sorte qu’il est facile de s’imaginer le cliquetis assourdissant qui en résulte. A Vienne, sur la dalle sonore du Graben le bruit nous avait déjà frappé ; mais ici on se serait cru au milieu d’un camp. Les officiers à plumes vertes montaient et descendaient, les éperons reten- -
tissaient par les corridors, et à chaque instant le pavé de la cour était ébranlé sous le sabot du cheval d’un hussard d’ordonnance apportant au galop dans sa sabretache des volumes de paperasses officielles à la signature du maréchal.
Au premier étage, nous fûmes introduits dans les appartements occupés par Son Excellence. Qu’on se figure une enfilade de pièces et de salons plus ou moins vastes, plus ou moins richement meublés, mais sans aucune espèce de luxe extraordinaire, le maréchal ayant perdu lors de la retraite de Milan, ses tableaux, sa vaisselle, son argenterie èt tout ce qui constituait sa maison particulière. Çà et là circulaient encore des Sereshans ; dans une salle voisine plusieurs généraux
jouaient au billard, parmi lesquels je remarquai, à son équi- * > * , peinent d’une fantaisie des plus pittoresques, un jeune chef
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d’escadron d'on corps d’élite créé par le lnaréchal Itadetzky.
Je veux parler de ces dragons d’ordonnanee ( Stabsdragoner ), espèce de gendarmerie de campagne composée de tout ce que les divers régiments avaient de plus vaillant et déplus robuste en hommes, et quant aux chevaux, de plus hardi et de mieux dresse. Il va sans dire que les ofliciers destinés à commander un pareil corps n’en devaient pas être à faire leurs preuves d’expérience et de bravoure, aussi les merveilles qu’on en raconte ne se comptent point. Pour nous en tenir au costume, il séduirait un peintre. Ils portent sur le pantalon gris une tunique noire à boutons blancs de métal, - * . et leur sabre se distingue par sa forme presque droite, la pesanteur et l’ornementation de la poignée. Ajoutez à cela un chapeau relevé à droite par les bords et surmonté d’une touffe de plumes noires et vous aurez, avec le manteau blanc que les officiers croisent sur leur poitrine à l’aide d’une ganse d’or, le costume complet do cette troupe qui par son caractère aventureux non moins que par l’étrangeté romanesque de son ajustement rappelle les corps francs du moyen âge. 11 est impossible en effet de voir, son bouquet de plumes au vent, et son sabre dans son gantelet noir, un de ces officiers parader à la tète de son escadron sans penser à ces fameux reîtres qui faisaient les beaux jours de la guerre de trente ans.
A mesure qu’on approchait du cabinet du maréchal, un peu de silence succédait à ce grand mouvement. Après le bruit de la place d’armes venait l’activité des bureaux. C’étaient encore des officiers et des adjudants, mais faisant fonction de chancellerie , et le cri de la plume rédigeant la *. • dépêche vous reposait ducliquetis des sabres et des éperons. A
en juger par les masses d’enveloppes qui jonchaient le sol,
il y avait de la besogne à l’official ce jour-là. J’admirai surtout
les titres interminables qui décoraient ces enveloppes. On a
dit que le plus simple énoncé des titres et qualité? du feld-
maréchal comte Radctzky de ïtadetz, ne saurait tenir en ' moins de douze lignes, je ramassai une de ces enveloppes et je voulus compter, pour mon édification personnelle, les lignes du protocole: il y en avait dix-huit, j’ajouterai que l’écriture s . était des plus serrées.
Tout à coup, cependant, la porte du cabinet s’ouvrit et laissa passer un petit vieillard d’une physionomie avenante et sympathique, allègre, familier, cordial, respirant la bonhomie et la vivacité sur la mine, dans le geste et jusque dans sa parole où se rencontre cette expression particulière au dialecte autrichien. C’était le héros de Somma-Campagna et de Novare,le feld-maréchal Radetzky en personne. Quiconque eût rêvé une de ces individualités chères aux poètes, chez lesquelles la puissance d’un physique surhumain semble rehausser encore l’éclat d’un glorieux prestige, se fut trouvé étrangement désabusé. Rien d’imposant ni de solennel dans cette ligure à laquelle, hàtons-nous de le dire, l'absence d’un cer-
tain idéal de convention n’ôte rien toutefois de l’intérêt histo-
rique qui l’entoure. Seulement il faut en prendre bravement son parti et laisser là les hommes de Plutarque pour l’heu- • peux caporal ; Alexandre et César pour le père Radetzky, Voter Radetzky, s’il nous est permis d’adopter ici le nom que ses soldats lui donnent en campagne.
Le maréchal vint à nous en nous tendant les deux mains et nous introduisit dans son cabinet le plus affectueusement du
monde. Instruits de l’habitude qu’il a de se tenir presque tou-
jours debout, nous persistions à ne pas nous asseoir malgré son invitation, ce que voyant, il s’assit lui-même sür un vieux fauteuil jaune qu’il occupa aussi longtemps que la pétulance de son humeur le lui permit, c’èst-à-dire environ cinq minutes, car à peine la conversation fut-elle engagée que, s’animant peu à peu, il se leva et, gesticulant d’une main tandis que l’autre se cachait dans son gilet d’uniforme ouvert par le haut, se mit à mesurer la salle du pas d’un homme de cinquante ans, très-gaillard et très-vert. C’est en effet le chiffre qu’on lui donne au premier moment. Plus tard seulement on remarque sur ses traits l’empreinte de son grand âge que la vivacité de l’œil, l’activité du mouvement, la sonorité de l’organe empêchent d’apercevoir d’abord. Doué d’une certaine corpulence qui, sans être exagérée, n’en a pas moins le grave défaut de diminuer encore le volume de sa tète très-petite d’ailleurs, le maréchal manque un peu dans sa personne de cette distinction aristocratique que plusieurs d’entre les chefs
de l’armée autrichienne , le prince Windisch-graetz, par • exemple, possèdent au suprême degré. Peut-être aussi doitil à cette bonne mine, médiocrement caractérisée dans le sens dont je parle, à cotte physionomieexcellente et paterne, la po-
piilarité immense dont il jouit auprès du soldat. Il y a certaines conditions physiques indispensables pour se concilier la sympathie des masses. Bien des gens, quoiqu’ils fassent, n’y parviendront jamais, uniquement à cause de ces qualités d’élégance innée et de distinction personnelle, lesquelles, pour la plupart du temps, élèvent un mur de glace infranchissable entre celui qui en dispose et la foule. Otez à Radetzky sa façon militaire, cette rondeur de bon vivant, ce regard malin et narquois, ce \isage rougeaud qui ne demande pas mieux que de se dérider dans l’occasion, et toutes les anecdotes qu’on raconte de lui, soudain deviennent impossibles, et c’en est fait de ces mille légendes de la vie de camp et de garnison où il . , se montre au dénoûment comme une sorte d’intervention providentielle, de Deus eœ machinâ ; c’en est fait de cette épopée homérique dont il est le héros célèbre, héros valeureux, humain, paterne et prenant toujours sa part, joie ou peine, de tout ce qui arrive au dernier soldat de son armée, au dernier enfant do sa famille.
Selon un bruit qui circule, il advint qu’un jour le vieux maréchal, passant devant un de ses grenadiers qui montait la garde, eut idée de lui faire quelque largesse ; restait à sa-' . voir comment s’y prendre, car le brave hqjtnme était sous les armes, et Radetzky connaît la consigne. Heureusement une borne se trouvait à deux pas de la guérite ; le maréchal l’avise, y pose discrètement sa bourse, et clignant de l’œil à la sentinelle, poursuit sa promenade, ses mains croisées derrière ' le dos. J’ignore ce que ce fait peut avoir d’authentique ; mais à la place de l’humoriste caporal qu’on mette le prince Windisch-graetz, et la chose n’a plus l’ombre de vraisemblance.
C’est que pour être im général d’armée, il ne suffit pas de conduire ses soldats à la bataille, ce n’est même point assez que de vaincre avec eux ; et celui-là n’accomplit que la moitié de sa. tâche, qui ne se montre qu’au feu de l’ennemi. « U * ’ . * avait été à la peine, c’est bien le moins qu’il fût à la fête, »
disait, de son drapeau, l’immortelle héroïne de Vaucouleurs. Occuper l’imagination de son monde, être de la veillée au bivouac, comme le matin on a été de la prise d’armes ; vivre , ' . avec lui corps et âme, inséparablement, l’échauffer de son
souffle à toute heure, et sous quelque forme que les circon-
stances l’exigent, tomber au milieu des gens comme une bombe : les deux plus illustres capitaines des temps modernes, Frédéric de Prusse et Napoléon avaient en eux de cette nature démoniaque qui dompte et subjugue. Il ne m’appartient pas d’apprécier le génie militaire du maréchal Radetzky ; mais ce que je puis dire, c’est qu’il relève de la tradition des grands hommes de guerre que je viens de citer. A ce métierlà on conçoit que la distinction personnelle soit bien souvent sacrifiée, et l’eut-on reçue parmi ces dons du ciel qui nous arriventen naissant, il faut s’attendre à ce qu’elle ait àsubir mainte altération plus ou moins grave : mais on a, pour se consoler, tant d’avantages qu’en vérité la chance peut être courue. Et , .
l’enthousiasme'jTune armée triomphante, l’amour des soldats, la conscience profonde qu’on est une des premières gloires de son époque, valent bien après tout les belles manières d’un grand seigneur qui se ferait battre.
Le maréchal me rappelait surtout le maréchal Bugeaud. 11
y a en effet un air de famille entre ces deux personnages et les
rapprochements ne manqueraient point à qui voudrait chercher à les saisir. Ne fùt-ce que par cette gaîté humoristique qui se communique au milieu des plus terribles épreuves, les deux physionomies se ressemblent. Ajoutons aussi à la causticité du caractère, à une bonhomie un peu rudoyante, à je ne sais quel ton de bourru bienfaisant’ qui de paî t et d’autre se manifeste, cette tendre sollicitude à l’égard du troupier dont le héros de l’Isly, non moins que le vainqueur de Novare, ne s’est jamais lassé de donner l’exemple. On dirait que tous deux ont eu le secret de cette gaudriole talismanique qui relève sou- . * dainemenl le moral d’une armée en désarroi, a Allons, mes
enfants, la casquette à Sugeaud! » s’écriait le maréchal d’A-
frique au milieu du morne silenoe d’une marche forcée à • travers le désert. Et nos braves bataillons, déjà courbés et chancelants, trompant tout à coup la soif aride et l’inclémence d’un ciel de feu, entonnaient le refrain grotesque sur un motif de fanfare et vaillamment reprenaient le pas. « Battons demain les Piémontais, disait le père Radetzky, la veille de la bataille de Novare, à ses grenadiers qui lui reprochaient son obstination à se conformer à l’ancien règlement qui défendait de porter la barbe , battons les Piémontais de main . de maître et je vous promets de laisser pousser mes moustaches. »
Ces rapports dont nous parlons, nous avaient frappé tellement dès l’abord, que sitôt après les compliments d’usage, ' •
nous ne pûmes nous empêcher d’en faire part au maréchal.
Sur quoi le vieux Radetzky nous serra vivement la main comme un homme à qui le parallèle devait déplaire d’autant moins qu’il nous offrait une occasion toute naturelle de lui transmettre un mot qu’un de nos amis avait retenu de sa dernière conversation avec le duc d’isly. « Si la guerre civile éclate en France, avait dit le maréchal Bugeaud, je n’ai qu’une ambition c’est d’en être le Radetzky. » Le propos alla droit au cœur du vieux guerrier, comme il devint facile de nous en convaincre à l’émotion de son visage. On se tromperait fort à supposer chez l’étranger de l’indifférence à l’endroit de nos illustrations militaires contemporaines. No? campagnes d’Afrique, en occupant l’activité .victorieuse de notre jeune armée, ont attiré sur elle l’attention, je dirais mieux l’intérêt de l’Europe qui depuis n’a jamate manqué de s’in-
former de ses mouvements et de son esprit, non plus que de l'expérience, des talents et du caractère de ses chefs connus aujourd’hui partout et appréciés avec une rare justesse. Chose étrange et d’un enseignement bien remarquable ! au milieu • de la situation fâcheuse que tant de bouleversements, de catastrophes et de coups de main nous ont créée, au- dehors, notre prestige militaire semble s’ôtre agrandi de tout ce que nous avons laissé s’échapper du côté de la politique. Et comme il arrive aux époques révolutionnaires où tout ce qui est vertu, dévouement et véritable patriotisme, se réfugiant 'dans l’armée, l’armée devient pour ainsi dire le pays ; c’est à elle qu’on paie à l’étranger ce tribut de respect et d’honneur dû à la France et que sur tout autre terrain on lui refuse. Nous ne taririons point à raconter jusqu’où va cette préoccupation des illustres épées que les événements ont mises chez nous en évidence. Et si de nos hommes d’État l’Europe ne parle guère , il faut dire qu’elle trouve à s’en dédommager
sur le chapitre de ses généraux. Que le Ban Jellachich, cette
grande âme sympathique à tous les héroïsmes, à toutes les vertus , à toutes les gloires, s’informe ardemment de nos ** hommes de guerre et souhaite de les voir et de les connaître, naturellement cela s’explique ; mais ce qui ne laisse pas que d’étonner quelque peu c’est de voir dans un bal les jeunes filles quitter la valse (une Autrichienne quitter la valse !) pour vous demander des nouvelles de tel ou tel de nos hommes de guerre? Et penser qu’il fut un temps où cet intérêt et cet
enthousiasme s’adressaient aux écrivains de la France, à ses artistes et à ses poètes ! O sorti ce sont là de tes jeux ! qu’aurait dit M. de Voltaire en se voyant ainsi préférer unsoudard? 11
est vrai qu’on n’en était alors qu’à la préface du livre ; depuis bien d’autreS sont venus qui plus cruellement ont expié leur faiblesse. Mettez donc votre plume ou votre lyre au service des révolutions pour qu’elles vous traitent de la sorte.
Aux yeux de Radetzky le maréchal Bugeaud avait cet avantage immense de s’être trouvé mêlé aux plus beaux faits d’armes de notre jeune armée sans appartenir cependant tout à fait à la génération nouvelle. Presque toujours les conditions d’âge entrent pour beaucoupdans les sympathies des hommes, et ces deux héros du passé se rencontrant dans le présent n’en pouvaient que mieux se comprendre. Le vétéran illustre de
l’armée autrichienne n’a jamais oublié ses premières campagnes lorsqu’il servait en qualité d'adjudant sous les ordres du général Mêlas ; et cet échiquier italien qu’à son tour il gouverne en maître aujourd’hui, le vainqueur de Custozza, de Idortara et de No v aie en commençait l’apprentissage à Marengodans des circonstances moins heureuses pour son pays, mais où sa bravoure et ses talents ne perdiient pas une occasion de se donner carrière.
Nous causâmes ainsi environ une grande heure pendant laquelle le maréchal, toujours allant et venant, passa d’un sujet à l’autre, avec l’entrain, la verve, la pétulance d’un jeune officier de trente ans. Conteur original et plein d’anecdotes humoristiques, par moment il s’appuyait devant sa table et les jambes croisées écoutait d’un air de très-vif intérêt ce que nous lui disions de la France et de Certains hommes qui l’ont gouvernée pendant ces dernières années. Puis tout à coup reprenant sa marche i il se laissait emporter de nouveau, s’échauffant de ses propres paroles et tour à tour, gai, railleur.
impétueux, le sourire aux lèvres ou l’éclair dans l’œil, selon les impressions qui l’animaient. Le maréchal, qui parle facile-, ment plusieurs langues, avait commencé la conversation en français, mais, ainsi qu’il arrive assez ordinairement en pareil cas, à mesure que les nécessités du discours réclamaient une élocution plus rapide, la langue française lui manquant, il saisissait l’allemande au passage, comme on quitterait un cheval d’occasion pour sauter sur sa monture accoutumée ; et se trouvant dès lors plus ferme en selle il se mettait à battre" vaillamment le terrain. Les campagnes de Piémont et de , • Hongrie, l’empire d’Autriche aux prises avec le plus effroyable cataclysme et domptant le fléau de Dieu par le génie de son armée , l’antagonisme des nationalités si souvent invoqué comme un élément de dissolution sauvant à un jour donné cette monarchie qu’il devait perdre, la témérité de l’attaque et l’héroïsme de la répression. Milan, Venise, Vérone, Novare enfin, tels furent les différents points qu’il toucha; ». une fois lancé ne s’arrêtant plus, passant comme au hasard d’un sujet à l’autre, coupant court à une considération politique pour vous raconter de but en blanc quelque anecdote soldatesque et au milieu de tout cela s’ effaçant lui-même avec la plus ingénieuse obstination, faisant çà et là mille détours pour éviter sa personnalité et comme il fallait bien, sur un pareil chemin, finir par se rencontrer nez à nez avec elle, ne Se décidant à l’aborder que d’un ton de réserve extrême et de . la façon d’un homme qui vous dit « je n’ai fait que mon devoir et tout autre à ma place eût agi de telle sorte. »
VHI .
Le malheur de ces conversations c'est qu’il est impossible d’en rien fixer sur le papier. Eût-on à son aide la plume d’un sténographe, comment rendre Je mélange de bonhomie et d’autorité, cet accent à la fois paternel et dur, cet œil narquois qui tout en larmoyant lance une flamme, en un mot toute cette physionomie originale et si profondément caractéristique de l’octogénaire caporal ? 11 n’importe, certains souvenirs de cet entretien pour nous très-mémorable, mériteront, peut-être, quelque intérêt au point de vue d’une appréciation impartiale d’événements encore trop contemporains pour avoir été de part et d’autre estimés de sang-froid. L’histoire s’éclaire de tout, et quel que soit d'ailleurs le principe auquel "on demeure attaché, qu’on se prononce pour
l’Autriche ou le Piémont en cette affairé, il ne viendra, j’imagine, à l’idée de personne de nier que la succession de faits inaugurée par le combat de Goïto et qui a pour dénoûment la bataille de Novare, n’appartienne désormais irrévocablement à l’histoire.
Charles-Albert n’eut jamais franchement les sympathies de la Lombardie, il suffirait de consulter ses propres généraux ' pour s’en convaincre. On avait besoin du secours de son armée et de son bras, dès lors il n’en coûtait rien dé flatter son ambition, de caresser sa vanité, quitte à jeter le masque plus tard. On sait en effet en quelles indignités) en quels ignomi- < nieux outrages se changèrent au jour venu, ces flatteries et ces caresses, et les balles qui trouèrent le plafond de ,1a Casa- Greppi, à Milan, témoigneront aux yeux de quiconque veut des preuves de Cette affection filiale des Lombards pour le roi de Sardaigne. Entre le parti révolutionnaire et Charles- Albert c’était à qui tromperait l’autre. Chasser l’Autriche d’abord, puis après on aviserait à se défaire de qui vous gêne. Pourquoi se battaient les Piémontais , pour l’unité
de l’Italie ? Figurez-vous une Italie unie, que devient le Piémont? une province de l’empire, un département de la monarchie. C’était au moins du désintéressement. Il est juste d’ajouter qu’empire ou monarchie on espérait bien s’en faire proclamer le souverain. Rude et terrible question qui vous amenait naturellement en face de& mazzinisteS, lesquels de leur côté nè rêvaient que la République. L’obstacle universel, à toute espèce d’accommodement . aux affaires de Ce monde, il est, s’il faut le dire, dans cette absurde et nuageuse tendance de notre époque qu’on appelle I’idék et qui ne sert ,
qu’à dérober la faiblesse de certaines consciences en proie à toutes les hésitations du doute et aussi l’absence de tout principe politique. En vérité Napoléon n’aVait point tort de malmener si sévèrement les idéologues. Ces gens-là, si vous les laissez faire, vous mettront, avec de beaux discours, l’Europe dans l’abîme, puis, le sacrifice une fols consommé, trouveront encore au fond de leurs gibecières de magnifiques fleurs pour en joncher le sol. Quelques phrases banales sur la souve-
raineté du peuple et l’organisation du travail pompeusement débitées du haut du Capitole, et voilà les Autrichiens chassés, les princes détrônés, et la république universelle, cette panacée du siècle, proclamée dans tous les coins de l’Italie.
« Pressé par l’insurrection qui éclatait de toutes parts, je dus rassembler mes troupes sur le point central de mes opérations militaires, et ce fut cette concentration que Charles- Albert prit pour unedéfaite, pour l’abandon définitifde la Lombardie : » Ces paroles du maréchal Itadetzky, renferment tout le secretde laconduitedu malheureux roi de Piémont. D’un côté toujours céder aux manœuvres des républicains, favoriser, au prix de son repos et de sacouronne,les illusion^ et les folies d’intrigants chimériques, de l'autre donner dans tous les pièges d’un ennemi habile, rompu à la guerre et dont la haine persévérante et l’implacable obstination devaient finir tôt ou tard par lasser sa fortune; telle fut la destinée de ce prince aussi inconsidéré que vaillant, aussi chevaleresque sur le champ de bataille qu’inexpérimenté dans les conseils.
Dupe des menées révolutionnaires et en même temps aveuglé par sa propre ambition qui lui faisait entrevoir la royauté de la haute. Italie ; Charles-Albert l’ésolut de tenter
une nouvelle fois le sort des armes, et le 12 mai 1849 fut proclamée cette résolution qu'un ministère composé de représentants du parti milanais pouvait seul prendre sous sa responsabilité. Les hommes modérés et dévoués à la dynastie , se retirèrent et chacun sait ce qu'amena cette politique de casse-cou. Le général Hess, qu’on pourrait appeler le bras droit de Radetzky, naturellement initié aux moindres détails du plan de campagne du maréchal, axait dit au premier coup de canon : « Si notre armée rencontre les Piémontais à Novare, il n’v a qu’un miracle du Seigneur qui les puisse tirer d’affaire ; » le miracle n’eut point lieu et les Piémontais furent battus. Engagée à dix heures du matih la bataille se termina dans la nuit du même jour. Il n’y avait pas une semaine que le maréchal avait quitté Milan ; c’était brillamment mener les choses et le vieux triomphateur, en place du noble et simple bulletin écrit de son quartier général, en date du 24 mars à minuit, avait le droit, imitant l’énergique concision -du style du barbare Suwarovv après la journée de Prague, d’adresser à son gouvernement une dépêche renfermant toute l’histoire de la campagne dans ces . trois mots : «Hurrah! Novare ! Radetzky! »
Pour apprécier dignement ce hardi fait d’armes, il convient de se représenter que le maréchal n’avait plus affaire celte fois à des forces insurrectionnelles recrutées au hasard dans les pays soulevés mais à des troupes rigoureusement disciplinées, disposant d’une artillerie qui passe à bon droit pour
l’une des meilleures de l’Europe et presque toujours de beaucoup supérieure en nombre, témoin l’engagement d’Olengo ou le lieutenant feld-maréchal d’Aspre, tint en échec avec vingt
mille hommes le gros de l’armée ennemie qui ne comptait pas moins de cinquante mille combattants. Après les affaires de Gambolo et de Vigevanp, l’une et l’autre désastreuses pour les Piémonlais, le général Chrzanowski concentra ses forces sur Olengo et sur Novare. Il arrive qu’un joueur malheureux, pour conjurer la mauvaise chance, risque tout cè qui lui reste sur une dernière carte; l’important, en pareil cas, est de trouver la bonne, car, si vous vous trompez, vous êtes perdu. Telle fut l’histoire de cette concentration de l’armée piémontaise. Pour que la tactique eût réussi, même en admettant l’avantage de la position stratégique, il aurait fallu s 'être assuré de la victoire. Le général Chrzanowski était loin de compte, bien que le téméraire entraînement du b^ron d’Aspre eût semblé un moment, au début de la bataille, justifier de l’habileté de sa manœuvre. En effet, le lieutenant feld-maréchal, se laissant emporter par le feu de la guerre et brûlant d’en venir aux mains, se jeta à Olengo sur l’ennemi, sans connaître ses forces et sans la moindre certitude d'être, au besoin, promptement secouru. Vingt mille Autrichiens tinrent tête pendant plusieurs heures à toute l'armée piémontaise, forto de cinquante mille hommes, et, chaque fois qu’on les repoussait, ils revenaient à la charge, toujours entraînés par leur chef intrépide qui, reconnaissant sur le champ de bataille son héroïque erreur, s’était juré de la laver de son sang ou de la faire tourner au profit de la victoire. L’occasion s’offrait belle au général Chrzanowski, pourquoi ne la saisit-il pas? Le moment en effet était venu de prendre vigoureusement l’offensive et d’écraser son rival. 11 hésita et perdit la bataille.
C’est aujourd'hui une opinion, partout acceptée, qu’on
avait espéré mieux des talents et de la capacité militaire du général Chrzanowski. Aussi le soldat piémontais n’a-t-il point manqué de rejeter sur ses chefs la responsabilité de la journée; et convaincu au fond de l’àme d’avoir fait bravement tout son devoir, il dit encore que si les choses ont tourné de la sorte à Novare, la faute en est aux officiers qui le commandaient, car pour lui il a fait tout ce qu’il fallait pour tailler les Autrichiens en pièces. L’état-major, en effet, c’était là le côté critique de cette armée, dont la bravoure et la bonne discipline n’ont pas cessé de se montrer jusqu’à la fin. Croirat-on que pas un officier n’avait songé à prendre avec lui la carte de la Lombardie? Cette riche, et magnifique plaine de la Lombardie, couverte de blé, de riz, de pâturages, est peutêtre encore une des contrées de l’Europe les plus faciles à défendre. Ces grands lacs qui baignent le pied des Alpes, , ces rivières qui viennent se jeter dans le Tô, forment autant de lignes militaires. De nombreux canaux, des fossés profonds bordent toutes les routes, et les champs sont palissadés d'arbres et de haies. La cavalerie ne peut manœuvrer sur un pareil terrain, et l’artillerie, à chaque pas, trouve des obstatacles. Ajoutez à ces avantages tant de données stratégiques qui, sur un sol si souvent visité par la guerre et pour ainsi dire devenu classique en fait d’opérations de ce genre, devaient naturellement se présenter à la méditation de chefs exercés; leçons du passé que négligeait la défense et dont l’attaque s’inspirait habilement. . . .
On dirait qu’après avoir épuisé la coupe des déceptions, Charles-Albert s’en remit au seul hasard du soin de faire ' ’ • triompher une cause romanesque à laquelle désormais il ne
croyait plus. Lorsque ces illusions eurent cessé de le conduire, le découragement le prit et, sauf les heures de combat
où, plus valeureusement que pas un, il payait de sa personne,
* ' offrant en désespéré sa poitrine aux balles autrichiennes,
peu à peu il se désintéressa de tout ce qui s’agitait autour
de lui. Lorsqu’on entra dans la chambre qu’il avait occupée
pendant la nuit qui précéda la journée de Noyare, on trouva
auprès du lit une table, et sur cette tablé, à côté de la bougie
à ihoitié brûlée, un Voyage en Chine, dernière lecture de ce
roi qui le lendemain livrait bataille. Et pourtant, à cette
veillée des armes succéda dans l’action la conduite d’un
héros. Partout où sifflait la mitraille, au plus fort des périls
et du feu, il était là, cherchant la mort, et s’il ne la put rcn-.
contrer, du moins dans ce Waterloo de l’Italie trouva-t-il
l’occasion d’abdiquer. A 'défaut du poids de l’existence il
secouait le fardeau d’une couronne, c’était toujours s’alléger
d’autant. ' ■' •
Cette fin de Charles-Albert, par sa misère et sa grandeur, ,
touche selon moi à ce que l’imagination des poètes a jamais
créé de plus solennel et de plus émouvant. Au milieu d’une
nuit pluvieuse et sombre, une berline de voyage est amenée
au général de Thurn par les hussards des avant-postes : un
homme, grand et maigre, lé visage couvert d’une "pâleur de
spectre, en* descend. — « Je suis le comte de Barge, colonel
piémontais, l’armée où je servais ce matin encore est en
pleine dissolution, et je désire me rendre à Nice. — « Passez,
Sire, et que Dieu vous garde. » — Et l’équipage repart au
galop, emmenant ce roi qui s’en va mourir loin de la patrie, <■
sur le sol où naquit jadis dom Sébastien, cet autre aventurier
couronné, ce Charlcsj-Âlbert du moyen âge portugais. 7- Je ne sais, mais il me semble que Shakspear lui-même n’inventerait pas mieux. •
Comme pendant à cette scène de désolation, l’histoire, qui ne se lasse pas de multiplier les enseignements et les drames,
, semble avoir mis la rencontre si mélancolique du jeune souverain avec le vieux.marcchal Radetzky. Le rendez-vous avait été lixé à Vignole, petite localité située à quelque milles de Novare, où le chef illustre de l’armée autrichienne, accompagné d’une suite nombreuse et splendide, attendait depuis quelques, instants, lorsque le jeune roi de Sardaigne parut. Du plus loin ' qu’il aperçut le maréchal et son escorte, Victor Emmanuel mit son cheval au galop, et s’élançant vers Radetzky, l’aborda avec ces propres paroles dites d’un accent de profonde effusion :
« Maréchal, vous voyez devant vous. un fils qui n’a plus de père, un roi qui n’a plus de royaume, un général qui n’a plus d’armée ! — Le maréchal serra la main du prince et tous deux s’embrassèrent cordialement. En suite de quoi, . •' Victor Emmanuel, Radetzky et le général Hess entrèrent à cheval dans la cour d’une maison voisine, où la paix fut négociée. 'Les trois personnages de cette scène historique s’entretinrent debout au milieu de la cour, tandis qu’au tour d’eux une compagnie de Sereshansj pittoresquement drapés dans leurs capes écarlates, formaient le cercle. Un jeune officier des hussards de Reuss, le comte Schoenfeld, envoyé au-devant de Victor Emmanuel pour lui annoncer que le feld-raaréchal l’attendait, racontait qu’à peine la conversation engagée, le jeune roi s’écria : « Vous m’avez pris, à Mortara, six chevaux; comme je crams bien qu’il ne m’arrive de ma
\ ie d’en retrouver de pareils : entre autres un bal-brun magnifique, mais qui n’est pas très-sûr des deux jambes de devant, je vous en avertis pour que vous en préveniez son heureux . possesseur. » Quelques minutes plus tard, le jeune roi reconnut un de ses chevaux dans l’escorté du maréchal. C’était l’écuyer de Radetzky qui le montait. A peine -Victor Emmanuel en avait-il fait l’observation, que le maréchal, le plus gracieusement du monde, donna ordre qu’il fût rendu au jeune prince.
Nous avons parlé tout à l’heure, de l’opinion portée par
l’armée Piémontaise sur ses chefs. Ce fut surtout dans les rues de Novare, et pendant la confusion de la débâcle que ses mauvaises dispositions éclatèrent dans toute leur véhémence. Les liens de l’obéissance et de la discipline étaient dissous;
des ordres des officiers, des paroles du roi qui vainement se montrait sur les places, cherchant à rétablir l’autorité, les soldais ne tenaient plus compte, il y en eut même d’assez furieux pour menacer du poing leur souverain, et diriger contre sa personne, le canon de leur fusil. Ce fut après avoir essuyé ces derniers outrages, que Charles-Albert s’éloigna nuitamment de la ville; dans quel trouble d’esprit, dans quelle amertume de cœur, oh se le peut imaginer ! Le soldat irrité d’avoir payé si cher une défaite, et croyant, non sans quelque raison peut-être, qu’il ne devait ce revers qu’aux manœuvres d’une direction inhabile, certain, quant à lui, d’avoir versé plus de sang qu’il n’en faut pour acheter une victoire, le soldat s’en prenait à tout ce qui était au-dessus de lui, même au roi que la grandeur de son infortune aurait du protéger contre des scandales de ce genre. Mais aussi,
que de fautes venaient d’être commises vis-à-vis de ces légions de Savoie et de Piémont infatigables à réparer ' leurs brèches! Penser que ces troupes opéraient sur leur propre terrain, manquant de vivres et que pendant trois jours v on se battit , devant Novare, sans avoir de quoi
. manger! — Vous rencontrez à Vérone et à Milan, derrière la
vitre de certaines boutiques, une estampe . satirique dont le passant peut deviner l’allégorie : sur le premier , plan, sont figurés des soldats, sur le second des officiers, 'sur le troi- , sième, uii homme revêtu des insignes de la royauté. Or voici comment la fantaisie de l’artiste a imaginé d’affubler son monde : les premiers ont des tètes de lion, les seconds, des têtes d’âne, quant au troisième, le roi, il est sans tête, acéphale. On attribuerait le coup de patte aux Autrichiens, si chàcun ne savait, que sur la question de la guerre de l’indépendance, les Italiens n’ont point pour usage de se ménager les uns les autres, et que les plus rudes traits, comme les plus sanglantes invectives, viennent de leur propre camp. On ne peut refuser aux peuples de l’Italie, le courage, l’intelligence et le génie, mais ce qui,. la plupart du temps, paralyse ces dons, c’est un esprit exalté, superbe, outrecuidant, cause ^ de tant de folles hallucinations et de toutes leurs rivalités municipales.
Si l’humeur milanaise est si peu indulgente pour les Piémontais, Turin ne se montre pas moins sévère pour Milan, et - cela sans avoir recours aux jeux d’esprit.
« Les Milanais, dans les cinq journées de mars, ont donné lin sublime exemple d’héroïsme, en forçant les Impériaux à fuir loin de leurs murs ; mais ils ont cru, trop tôt, leur tâche
accomplie, èt commettent une grande faute en laissant peser sur l’armée piémontaise, tout le poids de la guerre. Ont-ils donc oublié les ressources immenses que l'Autriche déploya contre Napoléon ? Ce n’est pas en chantant des hymnes et en prodiguant les épithètes de barbares, traîtres et vils , qu’ils repousseront les phalanges, car ce sont là des armes bien faibles contre la mitraille. » J’emprunte ces lignes à un excellent livre et très-impartial, intitulé : Journal d’un , officier de la brigade de Savoie , sur la campagne de Lombardie. « Vers le soir, je suis allé faire une course dans la ville, poursuit l’auteur, M- Maximilien Ferrer, Milan est plus vaste que Turin, avec moins de régularité et d’élégance, les rues sont tortueuses, les places petites et sans ornements , mais sa cathédrale, avec ses millions de clochetons et de statues , est le chef-d’œuvre de l’art gothique en Italie, » et, mêlant aussitôt l’observàtion morale à ces sommaires indications d’un tourisme assez vulgaire :
« J’ai assisté, dans un café, à une scène passablement burlesque, et qui peint la jactance d’un certain nombre d’Italiens de nos jours. Deux Lombards s’entretenaient, avec chaleur, sur les destinées de leur patrie. L’un vantait les utopies républicaines de Mazzini , l’autre , admirateur passionné de Vincent Gioberti, déclamait en faveur des théories du grand, philosophe piémontais. La discussion dégénérant en personnalités blessantes , le disciple de Mazzini se lève avec emportement, et dit à son antagoniste : Lâche, je te déüe 1...
, As-tu, comme moi, délivré Celte ferre sacrée de cinq barbares tombés sous nies coups , au pas du Tonale? réponds...
— Au moment où j’allais m’interposer pour calmer la fu-
reur de ee Prode , et l’engager à réserver son ardeur belliqueuse pour la première rencontre avec l’ennemi ; un vieillard, qui se trouvait près de moi, me dit : Ne vous dérangez pas, mon officier, il est inutile de séparer deux hâbleurs qui n’ont envie de se battre ni entre eux, ni contre l'ennemi. » ,
Le même officier piémontais a raconté l’accueil que
l’antique capitale de la Lombardie réservait à l’année
libératrice battue à Lodi par Radetzky et contrainte , à se replier sous les murs de Milan : « L’armée a quitté Lodi à dix heures du soir et pris la route de Milan. Le * roi a marché toute la nuit avec la brigade de Savoie. Nous sommes arrivés à midi aux portes de la ville, on nous a reçus très-froidement, j’ai même entendu ces mots de quelques personnes qui tournaient en dérision le délabrement de notre tenue : Che brutti soldat i, corne son lacèri ! Nous nous atten- . dtons à voir arriver, pour remplacer, dans nos rangs, nos morts et nos blessés, tous ces jeunes militaires qu’on nous avait représentés comme résolus à s’ensevelir sous les ruine» de leur ville, plutôt que de subir une seconde fois le joug abhorré. Mais je ne puis citer ici qu’une vingtaine d’individus vêtus et armés en héros de mélodrame (nouveau costume italien en velours noir, carabine sur l’épaule, sabre au côté, pistolets et poignard à là ceinture) qui sortirent de la Porte ' Romaine au pî) s de charge, en criant à gorge déployée! Morte ai bar bar i (1 )!... » — On sait comment, vaincu par tant d’obstacles, Charles-Albert, pour épargner à- Milan les hor-
* • (t) Journal d ün officier de la brigade de Savoie, wr la campagne de
Lombardie.
reurs d’une prise d’assaut, et sauver ses troupes d’une entière défaite, prit le parti d’envoyer au chef de l’armée autrichienne, des parlementaires ; cela se passait le 5 août, c’està-dire, juste dix jours après que le roi de Piémont avait refusé la ligne de l’Adda que lui offrait Radetzky !
En général les paysans de la Lombardie ne possèdent aucune idée de leurs droits politiques ; ayant de tout temps souffert de la guerre, leur seul désir est de jouir de la paix à tout prix. Devant la crainte des maux que la guerre entraîne avec elle, leur patriotisme s’efface ; quant à la forme du gouvernement qui les doit régir, ils y demeurent, quoi qu’on fasse, complètement indifférents. Ce que nous disons des po- ' pulations rurales, peut aussi bien s’appliquer à certaines classes où foisonnent ces types précieux de la comédie vénitienne, immortalisés par Goldoni ; non pas que leurs droits politiques, ceux-là les ignorent, mais que voulez-vous, bon Dieu, qu’ils en fassent? Entre les soins d’un négoce où l’usure finit toujours par jouer son petit rôle, et les préoccu-
— 2ii —
pations d’une gastronomie héréditaire qui ne dédaigne pas de mettre, elle-même, la main au fourneau, quelle place resterait-il pour ces passions actives et dévprantes de la vie . publique ? Pantalon et Brighella. sont-ils gens à mourir jamais ? « A Palazzuolo, dit l'auteur du Journal d'un officièr Piémontais, les officiers vont prendre leur café dans * la maison d’un certain signor Fiorino, homme d’affaires de plusieurs riches propriétaires du pays, marchand de vins, aubergiste, et je crois même quelque peu usurier. Il signor. Fiorino porte un habit canelle, la culotte courte et les souliers à boucles ; quoique septuagénaire ,~il est d’une rare activité, et ne recule devant aucune fatigue, lorsqu’il s’agit de réaliser quelque bénéfice. «Mes chers messieurs, nous disaitil un jour, avec un certain air de bonhomie, je suis enchanté de vous voir, vous aimez le vino santo et le bon café, vous avez de l’argent, vos soldats, payent tout ce qu’ils prennent. Vivent les Piémontais! Je désire ardemment que vous soyez • victorieux avant l’automne, pour que nous puissions vendanger; il faut cependant rendre justice à tout le inonde, l’Autriche nous laissait tranquilles (non ci tribolava ), nous vendions assez bien notre soie... — Puis craignant de s’être compromis, il reprenait avec une expression tant soit peu ironique, n’importe, Vive l’Italie! nous sommes tous frères :
FrateUi d'Italia,
. L’Italia s'ô desta,
"Dell’ elmo üi Sdpio, -
S'è cinta la testa!... ,
Combien de voix triomphantes avaient entonné, la veille, l’hymne de Munie! , qui, le lendemain, au jour de l’action,
Digitizeti by Gô'ogle
rentraient dans le silence ; heureuse encore, la cause de l’indépendance nationale, lorsque la trahison ne remplaçait pas l’indifférence ! A l’affaire de Somma Campagna , deux colonnes de douze mille homtnes chacune sortirent de Vérone, et marchant une partie de la nuit, vinrent bivouaquer quelques heures à un mille des avant-postes piémontais, sans qu’il se fut trouvé, parmi ces habitants de la campagne, un seul assez italien pour prévenir les troupes dé Charles-Albert , du danger qui les menaçait , « bien plus , ajoute
M. Maxime Ferrer, plusieurs officiers m’ont assuré que, lorsque notre second régiment se retirait de Sona, deux ou trois habitants, cachés derrière les murs, firent feu sur nos soldats. »
Il nous reste ù dire quelques mots de la façon d’être ,
« et des habitudes du maréchal Radetzky , à essayer de caractériser cette physionomie déjà historique , à l’aide de nos souvenirs personnels, et aussi de ces mille détails qu’on ne saurait négliger, car ils ont; selon nous, cet intérêt de faire vivre les héros de la vie de tout le monde.
Né le 2 novembre 1766, à Trzebenitz, en Bohème, Joseph Wenzel, comte Radetzky de Radctz, touche à sa quatre-vingtseptième année. Sur pied et au travail dès cinq heures, le maréchal prend son café à six en compagnie de ses ad judants et de ses officiers d’ordonnance. On déjeune à dix heures, à quatre ori dîne. Le soir vers sept heures il prend son thé, fait une partie de tarock avec ses aides de camp et se retire
invariablement au coup de neuf heures. En campagne il observe les marches avec la plus scrupuleuse exactitude, charge ses officiers de lui lire les dépêches arrivées du dehors, niais ne permet pas qu’une seule ligne soit expédiée de son quartier général sans en avoir lui-même pris connaissance. En dehors du service il a pour coutume de traiter son monde sur le ton de la plus intime familiarité ; survenant au milieu d’un récit du bivouac et ne souffrant pas qu’on se lève ou qu’on fasse mine de dérober son cigare ; s’informant auprès de chacun de ce qui^l’intéresse, incessamment occupé des besoins du soldat qu’il aime particulièrement et dont il obtient des prodiges, grâce à cette sollicitude qui, si d’autres mouvements qu’un noble instinct du cœur la pouvaient inspirer, serait encore une tactique habile. Un des historiographes les plus intelligents et les plus véridiques de la campagne d’Italie, M. Hachlaender raconte que se trouvant près du maréchal à la bataille de Novare, il le voyait depuis un moment diriger sa lorgnette •du côté d’une batterie qui furieusement attaquée par l’artillerie piémontaise lui ripostait par un feu terrible : « Regardez là-bas, s’écria tout à coup le vieux guerrier, regardez ces braves gens, quelle vigoureuse défense ils opposent à l’ennemi! allons leur dire quatre mots, ça leur fera plaisir! » Et s’élançant à travers la mitraille et les balles, il s’en alla au milieu du feu serrer la main à ses enfants. On sait ce que les activons de ce genre valent à un chef militaire lorsqu'elles ne lui coûtent pas la vie, et de quelle auréole de popiüarité leur nom s’environne. Vater Radetzky! disent les troupes autrichiennes I Père Radetzky ! Et c’est à qui s’ingéniera à donner au vétéran illustre des marques de son attachement.
«Ces drôles-là veulent que rien ne me manque, grommelait un jour le maréchal, en parlant de ses jeunes officiers d’ordonnance qu’il appelle ses Kibitze (1) ; n’ont-ils pas imaginé maintenant de m’apporter mon chocolat, ni plus ni moins que si nous étions à Milan, à la Villa-Reale. Mais où diable, je vous le demande, vont-ils se procurer du lait? » Or, le mot de l’énigme était que les jeunes officiers avaient secrètement emmené avec eux une chèvre qu’on allait traire à chaque aube pour en donner la première mousse à leur
général, au Vater Radctzky !
On peut se figurer le quartier général du maréchal Radetzky comme une sorte de grande famille dont il est le père et Laquelle n’a en somme qu’une idée : obéir à l’impulsion
du bras puissant et vénéré qui la dirige. Ici encore se repré-
sentent à vous ces apparences patriarcales de la vieille Autriche avec sont empereur populaire, connaissant par son nom chaque bourgeois de sa bonne ville de Vienne, et se promenant au Graben en habit blanc, sa canne à pomme d’or sous le bras. Je n’ai point à m’explique!' en cet endroit sur les implacables desseins de cette politique, et la persévérance acharnée qui se cache sous ces dehors. Toujours est-il qu’il faut avouer qu’on n’est pas plus afiable envers les gens et qu’on ne saurait pousser plus loin la bonhomie traditionnelle.
Dans les conseils et sur le champ de bataille, deux hommes complètent le maréchal Radctzky : le lieutenant feld-maréchal
(!) En français vanneaux. Sans doute à cause de la sveltesse, de la rapidité et en même temps de la bonne humeur de ces jeunes gens infatigables à voler de c(>lé et d’autre, et à trouver leur route à travers murais et brous- . s ailles, toujours allègres et fredonnants. > ■ • ’ ‘ .
Hess et le lieutenant feld-maréchal Schoenals. Hess, petit homme très-mince et très-ntaigre, d'une soixantaine d’années environ, à l’œil intelligent et vif, aux cheveux blonds, au teint clair, fort réservé dans sa parole, et, comme c’est l’usage chez les hommes très-occupés, n’aimant à causer qu’en dehors du terrain des banalités, — alors, si vous êtes assez heureux pour qu’il vous entretienne, vous assisterez à la con-
versation d’un esprit solide et convaincu, d’une haute raison, et qui, naturellement, vous en dira plus en quelques instants, que bien des livres ne vous en apprendraient; — Schoenhals, grand, élancé, d’un extérieur tout chevaleresque dont les beaux traits ouverts et francs seraient loin d’accuser le même âge si sa barbe et ses cheveux blanchis ne coupaient là-dessus carrière à l’illusion.
Calme et réfléchi dans ses mouvements, d’une attitude plus diplomatique encore que militaire, le général Schoenhals brille surtout par sa parole d’un éclat, d’une verve, d’une originalité qui feront époque dans les. fastes de l’armée autrichienne. C’est à lui que l’on doit ces mille proclamations, ordres du jour et manifestes où le lyrisme du langage se marie à l’entraînement de la situation, admirables documents qui , mutilés, tronqués, défigurés par de maladroites traductions, ont défrayé pendant dix-huit mois toutes les gazettes de l'Europe, et qui, lus dans leur texte et du point du vue qui les a inspirés, sont dignes d’être comparés à ce que l’antiquité a de plus éloquent dans ce genre. Tous les deux, Hess et Shoenhals, associés au gouvernement de Milan, habitaient avec le maréchal Radetzky Vi liait eale, et la trinilé militaire s’était déjà depuis longtemps
formée, lorsque les événements de 1818 éclatèrent. Loin d’avoir jamais cherché à s’approprier la part qu’ont eue dans ses victoires les deux éminents officiers, Radetzky s’est luimême réservé le soin de consigner leurs services. Voici en effet ce qu’on lit dans le rapport officiel du maréchal sur la
seconde campagne d’Italie: « Parmi les compagnons fidèles
qui ont soutenu chacun de mes pas, je nomme au premier rang et avant tous, mon quartier-maître général, le lieutenant feld-maréchal Hess. A lui , et j’en rends témoignage ici du fond de mon cœur, appartient, et de beaucoup, la plus grande paît des succès obtenus dans la dernière campagne par les armes de l’empereur. Prompt à embrasser la situation d’un coup d’œil infaillible, habile à saisir l’occasion, à profiter des moindres avantages , le regard toujours fixé sur le but, je l’avais investi de toute ma confiance, certain que lui à mon côté, je mènerais l’armée à la victoire. L’armée le savait et elle a vaincu (1). » J’ajoute à ces nobles paroles ce billet, d’un laconisme antique, écrit à madame Hess, une heure après la bataille : « Nous avons battu l’ennemi à Novare, et, si la gloire de cette journée me revient, il en a, lui, tout le mérite. » Maintenant voici pour l’autre lieutenant : « Le lieutenant feld-maréchal Schoenhals a été là, comme toujours, cét homme singulier dont le rare génie sait élever à sa suprême puissance le sentiment d’honneur qui anime l’armée. Je lui dois immensément, et ce m’est une grande joie de pouvoir l’exprimer ici de nouveau (2). » Appréciation non moins
(1) Bericlit Sr. Exc. des F. M. Badettky iibtr den lezten glorreichen Feldzug gegenden Koenig don Sardinicn.
(3) Ibid.
ingénieuse que loyale, et par laquelle la diversité d’aptitude des deux généraux, confondus dans sa gloire, est on ne peut plus délicatement définie et mise en lumière.
En campagne, comme en temps de paix, le maréchal dine chaque jour au milieu de son état-major; en famille, comme il le dit lui-même. Quiconque arrive à son quartier général, vers quatre heures, est sûr d’être retenu à sa table, dont il fait les honneurs de la plus hospitalière et de la plus aimable façon. Convive spirituel, charmant causeur, aimant à voir chacun à l’aise, deux ou trois verres de vieux bourgogne le mettent en belle humeur et ce sont alors des anecdotes sans nombre, que relève un grain de cette bonne et franche ga|té qui part du coeur. Aussi volontiers qu’il raconte, il écoute, et ne perd pas une occasion de lancer son trait. Je ne sais, mais autant que j’en ai pu juger, ce doit être un naturel excellent, et l’impression qu’il m’a produite en de si mémorables instants se confirmait davantage chaque fois qu’il rri’arrivaitd’in» terrogerdes personnes ayant vécu dans sou intimité. 11 y a de ces signes caractéristiques qui ne trompent pas. Que l’esprit de parti s’attache â travestir ignominieusement une figure illustre, que les haines politiques transforment le représentant * * d’un principe opposé en une sorte d’ogre ridicule, c’est leur affaire et tant pis pour ceux qui se laissent prendre aux fantasmagories de cette espèce. Mais quiconque s’en ira voyager à l’étranger dans la simple et ferme intention de s’instruire, quiconque aura vu par lui-même, saura à quoi s’en tenir sur tant de belles opinions émises par la plus insigne mauvaise foi et qu’une niaise crédulité adopte trop souvènt sans conteste. 11 existait jadis au théâtre, un attirail conventionnel
dont s'affublait inévitablement tout personnage en contra- / diction avec les sentimentalités banales du public. Cela consistait d’ordinaire en un haut-dc-chausses de velours noir, puis une toque de même étoffe et de même couleur que surmontait une plume rouge. Habit noir et plume rouge, marques distinctives d’une âme nécessairement perverse et vouée d’avance à l’exécration du parterre! Or rien, selon nous, ne rappelle ces grotesques habitudes de l’ancien théâtre français, comme ces préjugés auxquels a donné cours une routine non moins stupide. Il semble, en effet, grâce à tant de propos
erronés multipliés sans cesse, grâce a tant de mensongères, informations, que le seul nom d’un général autrichien doive fatalement évoquer, chez un certain monde, l’idée d’une bête
féroce buvant au fond de son autre le sang des Italiens et des Hongrois, d’une sorte de croquemitaine exterminateur accro-' chant au gibet tout ce qu’il rencontre; et pour ce sujet, comme pour les personnages de la tragédie dont nous parlions, il y a le type consacré, le type édité par l’imagination des romanciers de la politique, et bénévolement accepté par le vulgaire, aimant de nature les opinions toutes faites, les héros tout d’une pièce, les caractères sur lesquels il n’y a point à Ve venu-, A ceux-là, tous nos enthousiasmes, à ceux-ci tous nos anathèmes! Ainsi le veut la justice, et nous ne l’entendons pas autrement. Ici l’innocence, là le crime. Aux révolutionnâmes la robe virginale, aux gouvernements la plume rouge et le pourpoint de velours noir! C’est chose contenue d’avance, et la sentence dérisoire s’exécute impitoyablement jusqu’au jour où l’histoire enfin prononce et vient rendre à César ce qui appartient à César. Heure tardive et lente.
mais qui dans la fumée des illusions emporte aussi les calomnies et ne laisse debout que la vérité!
Ces généraux, si indignementd écriés, si obstinément proposés à toutes les exécrations du monde, nous les avons rencontrés à A ienne, à Pesth, à Venise, à Vérone; il nous a été donné de causer avec eux, de les connaître, de les pratiquer et ce qui nous a le plus frappé, sur leur visage comme dans leur entretien, ç’a toujours été le calme le plus profond, la plus
ribles par lesquelles ils ont dû passer; et, pour ce qui regarde ces colères dont on les poursuit , la plus sereine comme la plus stoïque indifférence. « Que me reproche-t-on? nous disait l’un d’eux, d’avoir fait mon devoir dans toute sa rigueur; mais ignore-t-on que le devoir n’est point une chose dont on écarte à son gré ceci pour en garder cela? les événements commandent et l’homme obéit. Quant à moi, la responsabilité qui me revient, je l’accepte hardiment devant Dieu et devant les hommes, souhaitant à tous ces braves gens qui me jettent la pierre, d’être vis-à-vis de leur propre conscience , aussi tranquilles que je le suis. Ce qui du reste, cro.yez-le bien, ne m’empêche pas de savoir que je jouis en Europe, et particulièrement chez vous, de la plus immense impopularité. » Quelques-uns cependant, d’une trempe moins robuste, semblent avoir contracté à cette école de la guerre civile, une mélancolie dévorante, un incurable ennui de l’existence, qui se trahit jusque dans leur sourire. Je n’oublierai jamais l’effet qu’un de ces nobles officiers me produisit à **\ Je l’avais connu autrefois colonel, je le retrouvais maintenant investi des plus hautes fonctions militaires et portant les plus
illustre? ordres sur son uniforme de lieutenant feld- maréchal. Mais en revanche, quel changement! Quelle transformation! Sonœilétaitdevenu terne, son front s’était dépouillé comme ceï chênes que la foudre a visités, et dans les deux coins pendants de sa bouche, il n’y avait que de l'amertume et du dédain. Plus de joyeux propos comme autrefois, plus de vin du Rhin, plus de cigares! Une caducité précoce l’avait ployé et comme si, contre cette langueur morale, il n’eùt existé pour lui d’autre refuge que le travail, il s’y livrait jour et nuit avec un acharnement fiévreux qui désolait son entourage. Je ne crois pas avoir rencontré jamais un exemple plus solennel du néant des grandeurs humaines !
Quant au maréchal Radetzky, sur aucun des chefs de l’armée autrichienne, moins que sur lui, n’ont pesé les responsabilités terribles dont nous parlons, car le maréchal n’était, eomrae on sait, ni devant Vienne, ni à Comom, ni à Pesth qui furent les principaux sièges des rigueurs du tribunal militaire. Cependant à lui aussi, U est arrivé d’avoir à ordonner l’exéeution des lois de la fherre ; et l’attitude du vieux soldat, en de pareilles occasions, prouva à quel point de si
tristes devoirs répugnaient à sa nature trop généreuse pour
ne pas aimer à faire grâce. Immédiatement après la bataille de Novare une émeute éclata à Brescia, laquelle fut à l’instant étouffée par Haynau qui, de Mestre où il était campé, s’élança comme la foudre sur la ville insurgée et la réduisit sur-le-
champ. Les chefs du soulèvement, pris les armes à la main, ayant été condamnés à mort, on attendait pour exécuter la sentence que le maréchal l’eût ratifiée. « Je me souviens encore, rapporte un officier témoin de cette scène, de la figure de Radelzky et des moindres détails de cette circonstance ; une pluie fine et froide tombait au dehors, et le vieux maréchal, muet et sombre, assis devant la grande cheminée de la salle, se tenait les yeux fixés sur un tas de braise qui achevait de mourir. A la sentence de mort, que Radetzky avait à la main, était jointe une dépêche de Haynau qui réclamait, dans les termes les plus pressants, l'ordre d’exécution. J’étais debout à la fenêtre regardant le ciel pluvieux. A la porte de l’hôtel attendait l’estafette, prête à retourner à Brescia, et il est facile de comprendre quelle pensée m’inspirait sa vue. Que cet homme remonte sur sa selle, me disaisje, et c’en est fait de la vie de ces malheureux ! Longtemps le vieux maréchal hésita, et je sentais à l’altération de scs traits qu’une lutte des plus douloureuses se livrait au fond de son âme entre la raison d’État et l’humanité. Cependant Haynau le demandait en style tel qu’il fallut céder. L’estafette reçut donc la dépêche, monta à cheval et descendit la rue au galop. Les pieds du cheval retcntireqt d’abord comme des coups de marteau sur le pavé, puis peu à peu le bruit se fit plus sourd et finit par se perdre dans le lointaiu. »
Les soldats rendent au vieux maréchal l’attachement qu’il a pour eux. la popularité de Radetzky dans l’armée autrichienne est une chose dont on ne saurait avoir l’idée en France, à moins de remonter aux souvenirs de 1796, à cette époque où, sur ces mêmes campagnes lombardes qu’il a, lui aussi, vic-
torieusement parcourues, lcijeune général Bonaparte, premier consul, franchissait le Pô et rendait le nom de Marengo à jamais immortel. 11 y a chez les Impériaux une coutume presque sacrée, à laquelle, un jour de bataille ou de cérémonie quelconque, nul régiment ne voudrait déroger. Nous entendons parler de ces rameaux verts qu’on se met au chapeau, de ces bouquets de feuillage, sans lesquels un Kaiserlich n’irait pasgaîmentau feu, et qui donnent aux légions autrichiennes, à ces barbares blonds, je ne sais quelle physionomie étrange et poétique, d’un pittoresque merveilleux. Lorsqu’au printemps, une brise matinale agite ces milliers de palmes vertes, frémissantes au milieu des baïonnettes étincelantes, des sabres nus et des - casques miroitant au soleil, le spectacle tient du prestige. Involontairement vous songez à la dernière scène de Macbeth et les fanfares sonnant à plein gosier de la musique autrichienne (la première musique militaire qu’il y ait au monde) accompagnant cette forêt qui marche, semblent donner un enchantement de plus au féerique aspect de ce défilé. — Or il advint qu’un jour de bataille — Somma-Carapagna ou Mortara, le nom importe peu — le maréchal, complimentant ses grenadiers sur leur bonne tenue, remarqua dans le nombre un bonnet à poil qui n’avait pas de rameau vert : — « Holà toi, s’écrie alors Radetzky , qu’as-tu fait de ton Feldzweig, est-ce que tu prétends par hasard ne pas suivre au feu tes camarades? » — A ces mots, le pauvre diable troublé et confus, essaie de balbutier quelque excuse — mais le maréchal l’interrompant : — « Allons, avance ici, que nous partagions... » — Et détachant de son chapeau de commandant en chef le trophée de campagne, il en coupe une branche qu’il
donne au grenadier, lequel au Heu de la fixer à son bonnet, l'enferme précieusement SOUS sa capote, èn répondant : « Excellence, jé vais à l’instartt me mettre en quêté d’un autre FeldUbetg^ car pour celui-ci, il restei'à sur WOh coêU’r pendant la bataille* pour être enterré arec moi si je suis tué. »
Lé nombre ne se compte pas des légendes dé cette eapècè répandues sur lé Vieux caporal, ét dàhs lesquelles Voter Radeiihj apparaît avec cette physionomie humoristique que notlS avôhs essayé dé lui conserver, moitié Soldatesque, moitié bohhômmê, figure dè vieux rettre où le pathétique intervient* casaque de buffiê sur un coeur d’or. Nous savons, aussi bien que personne * que les légendes he font pas leâ héros et que, fié cé qü’ôii porté üfi petit chapeau, une rêdim gOtê grise, êt de ce qu’On à adopté pour monture un Cheval blanc sur lequel on mesure triomphàleméht le fameui échiquier de la Lombardie, il ne s’ert suit pas le ihoihs du mondé qü’on soit poür Cela le général Bonapârté. Qui èri doulé? QUI voudrait même soutenir qu’une telle pehsée ait jamais germé darts la tête d’ün homme que nul né saurait abordèf sâhs être à l’instant Rlême touché dé sôn extrêmé modeStié? Cependant si les légendes ne font pas les héros, on contiendra bien avec hoüs qu’il n’y a point de héros sans légendes. Or c«Ue consécration populaire qui, s’attachant à un hommè, éii cWe un type bientôt connu de tous, aimé de tous, avant dë droit sa place dahs la plus humble chaumière, cette consécration, le maréchal Radetzky l’â reçue de l’armée et du pèuple autrichien, familier au pauvre comme au riche, hôte téfiéré de chacun, chanté par la miise tvriéènne dii vâillânt
Zedlitz, multiplié par tous les lithographes de l’empire, rien ne manque à sa renommée, pas même ees rapsodies de carrefour, pas même ces enluminures de coin de rue qui, médiocrement scrupuleuses à l’endroit de la rime et du dessin, n’en demeurent pas moins un des signes les plus caijgctéristiques, qu’il y ait de l’humaine gloire. Il est aujourd’hui en Autriche, pour le prestige militaire qu’il exerce sur les masses, pour l’enthousiasme et le fanatisme qu’il inspire aux soldats, ce que fut en Prusse le vieux Fritz, j'allais presque ajouter ce qu’est Napoléon chez nous. 11 va sans dire que je n’émets en cette affaire aucune espèce de jugement, je constate un fait : voilà tout.
En quittant le maréchal Radetzky, j’étais rentré à l’hôtel. Je me suis toujours senti peu de goût à l’endroit des tournées systématiques, et pense qu’en voyage rien n’est plus malséant que d’entasser, coup sur coup, les impressions. L’esprit a besoin de certains repos, et trop de fatigue et de contention rendent injuste. Qu’il s’agisse donc d’un homme ou d’un monument, entre la visite dont vous sortez et celle que vous allez faire , un intervalle quelconque devient indispensable. Si le temps vous manque, au lieu de jours, prenez des heures. La méthode, sans doute , revient plus cher, car elle commande plus de séjour ; mais aussi, que ne gagnez-vous pas en comfort aussi bien qu’en solidité de point de vue, à ces instants à la fois recueillis et désœuvrés, où, tout en Vous rendant
compte à vous-même des impressions déjà reçues , vous jouissez, comme au hasard, des mille riens qui papfllottent à la surface des choses, et se laissent, pour ainsi dire, pren- ’dre avec la main.
Lorsque je sortis, je rencontrai le jeune comte d’Q**% qui nous avait accompagnés dans notre excursion. Esprit délicat, prompt, ouvert, d’une élégance et d’une compréhensivitè rares ; il venait de parcourir Vérone à vol d’oiseau, et son instinct de voyageur lui indiquait déjà quelles étaient, parmi les curiosités de la ville, celle dont nous devions faire état, et aussi celles qu’on pouvait négliger. Nous visitâmes ensemble San-Zeno , la plus ancienne et, sans contredit, la plus intéressante des quarante-huit églises que renferme Vérone. J’y remarquai une statue colossale du saint patron, en marbre du pays, et surtout une immense fenêtre ronde , représentant la roue de la fortune, autour de laquelle figurent six personnages; ceux-ci s’efforçant de grimper, ceux-là, assis et calmes , les autres en train de descendre : ainsi va le monde. Quelques peintures de Bataglia , une fresque de Montagria reprodui-
sant le baptême du Christ, et de larges portes de bronze illustrées de grotesques, forment, avec ce que je viens de dire, les principales richesses de la vieille cathédrale qui eut pour fondateur le roi Pépin, dont les ossements reposent dans ses cryptes.
Nous voulûmes visiter la ville dans toutes ses directions , jouissant du mouvement si pittoresque qui l’a-
nime, des points de vue véritablement merveilleux qu’offrent ses environs. Quel fleuve ravissant que l’Adige ! des-
éèhdu dë lrt hauteur dès monts, il vieHt s’encaisser déilciëUséWënt dan? de fraîches collines boisées de èyprès et toutes peuplées de châteaux, traverse Vérone, et se répand ensuite paisiblement au milieu des campagnes, comme s'il n’aimait à se reposer qu’après avoir embelli et fécondé là ville dë ses ondulations serpentines. Et ces palais qu’on rencontre à chaque pas! ces hôtels, symboles dé l’individualité d’une famille puissante, construits au hasard, ici èt là, selon lfe caprice du maître, sur l’éminence voisine, au fdtid d’une ruëlle obscure, au bord du fleuve; sans réglé, sans hàrmohle aucune, niais avec quelle incomparable variété, Utlè lucarne auprès d’une fetiêtre,l’ëlâge supérieur ne s’accordant pàs le riioins dii monde av ec l’étage de déssOtis par le fldihbrë des croisées et dés jours! Architecture adbràfaië, que réprouve inexorablement la symétrie moderne ét qu’eu revanche rhistblré et la poésie sauvegardent au nom des Cart- Gt’ànde, des Dartte et des Roméo.
NoitS âviotis parcouru dë idrtg eh large cës places qU’un pan de granit crénelé couvre ehedre de son ombre féodale, ce? marchés oti se croisent , dans le cri des vendeurs ét le tintement dès grelots; des personnages de fitien et de Vérottèse : celui-ci à pied, sa veste jetée sUr son épaule, feà ëeliiture dë cüir autour des reins, üh large fëutre noir SUr sa tête; assise ën impératrice sur un chariot
traîné par deux buffles, cet autre enfin sur sa nlUlè qui va i’amble , — et tout eh mesurant ces rués étroites et tortueuses, àüx toits découpés en dentelles, âUx balcons de fer tOrdÜ, dUx murâflles enluminées de fresques, nous nous demandions si d’avëntüre nous ne nous serions pas fourvoyés
là en plein moyen âge. Cependant, au tournant du prochain carrefour, la question devint inutile. En effet, nous ne nous acheminions plus vers le moyen âge, nous y étions. Ces blocs énormes d'où se détachent en bas-reliefs des figures guerrières, ces masses de granit et de marbre, impérissables lits de parade sur lesquels d'héroïques géants dorment du sommeil de la mort, ces niches à colonnettes plus sveltts que la tige d’un palmier, abritant sous leurs coupoles ogivales la statue équestre des commandeurs de céans, ce caveau funèbre en plein air, ce' jardin humide adossé à une église et clos par une grille merveilleusement épanouie en campanules fantastiques; c’était le champ de sépulture de la famille délia Scala, c’était le tombeau de Can-Grande, qui fut seigneur de Vérone et ami de Dante ! , •
Lo primo tuo refugio, e ’l primo ostello
Sarà la cortesia dcl gran Lombardo,
Ch’ en su la scala, porta il santo uccello.
Je me rappelai alors ces vers du dix-huitième chant du Paradis, dans lesquels Cacciaguida annonce à l’immortel poète sa visite à la cour du Çan-Grande. Ce fut en 1308 que, pour la première fois, Alighieri vint à Vérone. « Dès son premier âge, l’ascendant de sou étoile l'enflammera aux actions glorieuses, et si loin brilleront ses hautes qualités, si royalement éclatera sa magnificence que ses ennemis pux-mèmes n’en pourront tenir leurs langues muettes. » Est-il besoin d’ajouter que, par un tel seigneur, Dante fut reçu comme un père ? Empressement, bonnes grâces, appui et protection de toute espèce, rien ne manqua à l’hospitalité du jeune héros, qui, sur le front morne et chagrin de l’exilé, vit rayonner,
comme J’étoile au temps des Dioscures, la flamme prophétiqiie'du génie. Can-Grandc avait, à cette époque, vingt-six ans, et venait d’être acclamé par son peuple, souverain unique et maître absolu. De cc jour, le jeune prince et le grand poète
ne se quittèrent pour ainsi dire plus, et Vérone devint, sinon une patrie nouvelle pour ce cœur maladif, éternellement épris de l’ingrate Florence, du moins une demeure en quelque sorte fixe, et vers laquelle il aimait à retourner après chaque excursion.
La cour de Can-Grande était alors une des plus brillantes de la Lombardie. Tant d’hommes de mérite et de talent que la haine des factions et la disgrâce du sort tenaient éloignés de leurs pays, trouvaient un asile assuré auprès du descendant des délia Scala, qui, pour réhausser encore l’éclat de sa cour, ne cessait d’y attirer tout ce que l’Italie et la Provence avaient de plus célèbre en fait de troubadours, de chanteurs et de bouffons. Can-Grande logeait ses clients dans son propre palais, où sa magnifique hospitalité leur ménageait à chacun des appartements disposés avec tout le luxe du temps, et, selon la circonstance, ingénieusement tapissés de fresques symboliques ! Des Triomphes à n’en plus finir pour les guerriers; les Muses, l’Hélicon et Tempe pour les poètes, pour les
artistes : Mercure , le Paradis pour les gens d’église, et pour tous, l’inconstante Fortune. Hospitalité de grand seigneur plus que d’un prince , à laquelle prenaient part aussi les prisonniers illustres que le sort des armes lui livrait : Giaeomo de Cassaro, Vanni Scornazano, Albertino Mussato, et bien d’autres. Chacun avait sa table et son service, et la liberté régnait sans entraves. Trop de liberté peut-être! du moins, Dante, plus d’une fois, l’éprouva-t-il ; et l’on conçoit que l’âme austère et presque sauvage de l’exilé Florentin, son noble esprit préoccupé de pensées d’une tout autre sphère, aient eu souvent quelque impatiencè à supporter les saillies et les frivolités d’un monde de professeurs en gai sçavoir et de fous de cour. Je me le représente, en si hétéroclyte compagnie, comme une sorte de hibou taciturne égaré, en plein jour,
. au milieu de papegeais railleurs et d’oiselets taquins. Naturellement, aux agaceries, aux malices, devaient succéder les rënilfladëè, et l’homme au chaperon écarlate n’était point d’humeur à les épargner aux gens. Un soir qu’un certain Giullero, bel esprit de ce temps et bavard inépuisable, avait charmé tout le cercle du prince, pariant sans relâche, attirant à soi l’attention générale, tandis (pie, silencieux, grognon et renfrogné, l’Aljghieri était resté dans son coin, abandonné aii plus complet isolement, Can-Grande lui demanda, en souriant, comment il se faisait que cet homme, médiocre au fonds, et qui n’avait qu’une originalité d’assez mauvais âioi, et qu’une sorte de ver\e commune, captivât ainsi l’intérêt, d’une réunion. « Quoi de plus simple, répondit-il, voudriezvous empêcher, par hasard, que les semblables se recherchent. » J’aime cette anecdote, car si le mot de Dante n’a
rleil, en somitlé, de bien piquant, du moins prouve-t-il qu’à Fëndroit du mérité et des sots , il eri était alors comme aujourd'hui. Notre empressement et Hos braVoS pour qui bons divertit, tl’impOrte à quel titre, fût-ce ilti balHflih , Un GiUblero, notre Indifférence pdür qui itiaintietit sa dlghité et reste à l’ëcàrt, fût-ce DaUte llit-iilGitië ; cotnmé le iiiohde itlvènté peu cëpeildaut , et qu’uh salon de rios jdllrs ressëriible ehcbt-é à là cour de Can-Grdtide !
Nëântiidihs, lorsqUe cè ramage importun l’âssourdisSalt pâr trop, le poète avait coiigë de së retirer et de s'eri aller poursuivre, bù bon lui seinbldit, le cbtifs dë SëS médilâtlOtis solitaires. Câh-Grànde n’était pas dé cëü* tjUl cbhfotlilent un ëlirit[uàht bahdl àvec cë qtle l’or, pàssé à là tMplé tlatnttié dli cfëtisët, a dë plus éptli’é et dë plus prëcieu*. Cordialetnëhi attaché à tlâfitê, mettant Sûr le fcompte dès irafcàsSëHes du destin, dës hlystérieüsbs tol'ttires de la pensée, tés inégalités d’hurüeür , ces aspérités, sbUVent riideSj d’utt càrftt'tére intermittent et peu cbmmode ; il avail, pdur ce glorieux génie, lâ tendresse d’uU fils, et cdnimd il connaissait Fhomnié, là lui payait en ëstlme et en cortflâhce, sachant bien qüè c’était la seule monnaie qui convint eii pareille circonstance.
Cette amitié, entre Un grahd poète et un gland prince, se prolongea ainsi jusqu’à la fin, sans que jamais aucun rtUàgë se soit élevé. Au milieu des services qu’il rendait à Scaliger, doiit il servait la politique, Dante s’appliquait incëssamnlënt à pbursüivre l’œtlVrë dë sa vie ; s’échappant aU premier loisir dans la montagne* et là, méditant un chant de YInferixo , souS ces lUngUës et silencieuses allées de pins et de cyprès, qui semblent, quand vous les parcourez, devoir vous cdtt-
duire à quelque Ninive fantastique. 11 n’est pointa supposer qu’un homme aussi versé dans les affaires de son temps, aussi profondément informé de ses misères et de ses besoins que l’était Dante, n’eut pas quelque dessein politique en venant à Vérone, et se fut laissé conduire, par le seul hasard, t vers un prince que, personnellement, il ne connaissait pas. Tant que que Henri VII vécut, Dante n’eut à l’esprit qu’une idée, qu’une passion au cœur : l’Italie. Rendre à l’Italie son rang suprême, établir sur l’union étroite, indissolublè de l’empereur et de l’Église, les bases d’une pacification et d'un bonheur universel, telle était l’espérance dont ce noble génie ■berçait son enthousiasme. A mesure qu,e cet exil, en se prolongeant, l’avait mis à même de voir et de connaître un plus grand nombre de personnages influents , son sens politique s’était développé, sa vue s’était élargie, il embrassait maintenant d’un coup d’œil l’Italie entière, et Florence, l’unique objet naguère de ses vœux et de sa sollicitude, ne tenait plus que la seconde place, le bien de la patrie commune devant naturellement ramener dans les villes l'ère de calme et de prospérité. Jour et nuit préoccupé de son généreux plan, il avait à tâche de trouver des hommes assez dégagés de l’esprit de parti, assez libres des préjugés du temps, pour comprendre ses résolutions et les partager ; loi*sque l’avénement de Cane-Francesco à la seigneurie, — lequel eut lieu en 1308, juste l’année où nous voyons Alighieri se rendre à Vérone, — lui sembla devoir marquer le triomphe de sa politique. Venu à Padoue peu après la mémorable défaite des Gibelins, il y avait beaucoup entendu parler des nobles qualités du jeune prince, et son imagination, excitée par les récits de
Marcello Malaspina, son hôte et son ami, s’était fixée pour l’accomplissement de ses projets, sur le lévrier mystique , le Veltro qui , dans l’allégorie du premier chant de YInferno, reçoit mission de dévorer la louve. <
E piu saranno ancor infin che’l Veltro,
Verrà che la farfi morir con doglia.
. Dante ne pouvait donc manquer de saluer comme un bienfait de la destinée, le jeune règne d’un seigneur si distingué, à l’esprit intelligent et capable des plus nobles entreprises. La nature, cette fois, avait d’avance mesuré dignement l’élève au maître.
Aussitôt la nouvelle aivivée, Dante quitta Padoue pour venir à Vérone. Les leçons de l’illustre penseur ne tardèrent pas à porter leurs fruits ; Can s’éleva bientôt au-dessus des menées vulgaires de l’esprit de parti j les proscrits de toutes les couleurs trouvèrent un refuge à sa cour, et lui-même se prit de bel enthousiasme pour cette idée d’Alighieri : le gouvernement temporel de l’Empereur. Jusque-là, les Scaliger avaient tenu pour les Guelfes, Dante changea la politique, des seigneurs de Vérone, et Can-Grande fut nommé vicaire de l’empire dans la haute Italie. « Pourquoi l’amitié n’existerait-elle point entre gens de conditions diverses? » écrit l’immortel auteur de la divine Comédie , offrant au Cane- Scaligero la dédicace du troisième chant de son poème. « Pourquoi les princès seraient-ils incapables d'affection envers ces hommes que la fortune a créés obscurs, mais que leur génie a mis en lumière? Laissons le vulgaire indiscret se prononcer là-dessus sans raison, mais nous , auxquels il est donné
de lire le mièùx dans nos âmes, n’ayons garde d’imitêr Soh ignorance. J’ai souvent cherché, parmi tout ce qnè je possède, quel présent je pouvais l’offrir en retour des bienfaits dont tu m’as comblé, je n’ai trouvé rien de plus digne de toi que ce chant, le plus sublime de ma comédie, intitulé le Paradis. Reçois-le doue, je le dédie à toi par .celte lettre, te l’offre et te le recommande. »
11 semble que pour peii qü’oh ait Vécu par l’itnâglnation afêc certains personnages de la poésie et de l’histoire^ il suffit du Sihlple aspect des lieux qu’ils ont habités, pour évoquera l’instant même leurs figures et les rendre à toute la réalité de l’existence. Ce passé enfoui dans la poussière des bibliothèques, Ce monde de vos études et de vos rêveries auquel tout à l’heure encore vous ne songiez seulement pas, un rayon • dé soleil éclairant un coin de marbre rouge,' une date sur une tombe, auprès de celte date Un nom à peine déchiffré, vont le faire revivre avec la promptitude du coup de sifflet d’un machiniste. Enfermé de la tête aux pieds dans sa soutane d’écarlate, son capuchon rabattu sur ses yeux, mélancolique et sombre, le poêle de 1 ’Inferno sort de chez Can-Grande : Vous le saluez, il passe sans vous voir et s’en va de l’autre côté de l’Adige, rejoindre sur sa colline, Virgile qui l’attend polir lui servir de guide en de lointaines pérégrinations • hommes d’Etat et gens d’Église, d’épée et de négoce, amoureux et fbtis de cour, le missel sous le bras, la moustache frisée, le nez au vent, le faucon sur le poing, ils vont et viennent, se coudoient et se croisent, recueillis, affairés, Souriants, bravaches. C’est l’étemelle histoire de la ville endormie qu’un enchantement réveille après des siècles. Baguette de
fée que l’imagination ! deux fois infaillible et magique quand
elle peut s’aider comme ici de Dante et de Shakspear ! in-
sensiblement le charme vous gagne davantage et ne vous quitte plus ; vous assistez aux évolutions de tout ce monde absolument comme si vous en étiez. Le vrai et le faux, le chimérique et le réel se confondent ; ou plutôt, l’illusion et lk chimère, c’est ce présent auquel vous apparteniez tout à l’heure; l’illusion et la chimère, c’est l’empereur François- Joseph, c’est Radetzky, c’est l’aigle à deux tètes incrusté sur la porte de l’hôtel du gouvernement ; le vrai, le réel, ce que je vois et touche : c’est Can-Grande, Alighieri et Roméo ! Ne sommes-nous donc pas en plein xv® siècle? les seigneurs de la Scala ne règnent-ils pas à Vérone? qui m’enseignera le logis de messer Capulet ? — Je fis celte question à un monsieur qui se rasait à sa fenêtre, et le brave homme avançant aussitôt en dehors de ^encadrement de pierre, une grosse figure joufflue, toilt embarbouillée dé thoüssë de savon : a Descendez eette rue, rioUS répohdit-il, avec le calme imperturbable et le même sang-froid qu’il eût mis à nous indiquer îd Casa Lorenzi , ou le palais Ganûssa ; descendez cette laie, aü bout, vous trouverez Une place, puis vous toufnerez à gàüche ; comptez alors trois maisons et vous y êtes. » Ceci me rappela qu’à Francfort, quelques années auparavant, personne n’avait pu m’enseigner la maison Où naquit Goethe. 11 est vrai que Goethe n’était qu’un grand poète, tandis que le seigneur Capulèt, en sa qualité de père de la divine Juliette, në pouvait manquer d’être connu de tous les Roméos de Vérone, même de ceux qui se font là barbe en public. Nous suivîmes scrupuleusement l’itinéraire, et en deux minutes nous touchions au but.
Lorsque nous arrivâmes devant la façade de l’hôtel, triste et sombre muraille, çà et là percée d’ogives que quelques lierres grimpants festonnent encore, une lourde charrette encombrait la rue, et de vigoureux portefaix, occupés à la décharger, remisaient d’énormes ballots dans la cour. Nous voulûmes d'abord croire à quelque erreur , cependant il fallut bien se rendre à l’évidence. Hélas ! l’hôtel des Capulets n’est plus aujourd’hui qu’un vaste hangar à marchandises. Etrange vicissitude des choses d’ici-bas, on dirait que les pierres ont elles aussi leur destinée ! il y a des siècles, qu’un homme enrichi dans le négoce bâtit cet hôtel, et cet hôtel, en s’écroulant, retourne au négoce, finissant comme il a commencé. Murs délabrés, palais, comptoir, boutique, que
seriez-vous à cette heure, sans l’aimable ligure apparue, une • nuit, au clair de lune, à ce balcon là-haut? à ce balcon qu’un • « reste de verdure égaie encore en souvenir de la plus amoureuse et mélancolique histoire qui fût jamais. Là, Juliette s’est penchée vers Roméo qui l’écoutait dans cette rue, de cette même place que nous occupons ; car de jardins où chante l’alouette, l’hôtel du seigneur Capulet n’en avait point au dire des chroniqueurs de la ville ; et ce fut à la porte Borsari, non loin de l’arc triomphal de l’empereur Gallien , que ce duel si triste eut lieu dans lequel Roméo tuaTybald.
Un jeune Russe, dont le nom a figuré, pendant les campagnes d’Italie, sur les bulletins les plus honorables de l’étatmajor autrichien, et qui joint à toute l’élégance d’un homme du monde, une érudition du meilleur goût, le prince Troubetzkoï, nousavaitrecommandé à Venise de ne point quitter Vérone sans compulser dans les archives certain manuscrit ayant trait à l’immortelle légende et comme on pense, nous nous donnâmes garde de manquer à si précieuse indication. Bien récompensée futnotre exactitude : ces pages naïvement contées, par le chroniqueur contemporain, ont en effet un charûie inexprimable ; c’est comme une fleur que vous respirez sur sa tige. Privilège admirable' acquis seulement à ces raies sujets qui semblent faits pour vivre aussi longtemps que durera le cœur humain, d’émouvoir sans lin notre pitié, d’attacher irrésistiblement notre intérêt, sous quelque forme qu’il se manifeste! Reproduits des milliers- de fois par tous les moyens de création dont lé génie dispose, ils ne lassent jamais, on dirait qu’ils ne meurent que pour renaître à la
manière de ce printemps dont ils sont l’image dans le monde
• intellectuel ! L‘esprit toujours épris d’eux, les caressant, les cherchant, les poursuivant, dans leurs modifications infinies d’existence, va du drame à l’opéra, de l’opéra au tableau, puis quand il a tout épuisé, poésie, musique, peinture, ?emonte à la légende, matière originelle de toute création : matrices id est elementa rerum, à ces quatre mots d’anecdote où le type aimé vous apparaît aussi vivant que dans Shakspear. C’est que nulle part plus que dans une histoire que la poésie a faite sienne, la parole d’un homme qui vous dit : ' a Je l’ai vu, » n’a d’originalité et d’attrait. « .4 quesle parole Romeo s'aygiunse a me, quai io mi sia » (à ces paroles fioméo se trouva près de moi) ; ainsi écrit le digne chroniqueur présent au fameux bal de messer Antonio Capuletto; et ces paroles, pour peu qu’on tienue à les connaître, n’étaient autre chose que le propos de bienvenue adressé par Juliette au jeune Montaigu qui gracieusement s’approchait d’elle. « En entrant dans le bal, Roméo, invité par une belle dame, ûl avec elle quelques tours de valse (aloune giravolle), puis la quittant se mit à chercher Juliette, laquelle se trouvait aussi dans le bal, mais en ce moment dansait avec un autre. Aussitôt que Juliette sentit la main de Roméo toucher la sienne a Bénie soit votre venue, » lui dk-elle. — Et Roméo lui serrant la main plus étroitement : « Pourquoi cette bénédiction, ma princesse (che benedizione e quesla, signora miaf ). » -o- Mais elle, alors, reprit en souriant : « Ne vous étonnez pas. Monseigneur, si je bénis votre venue, le seigneur Marcurio avec qui j’étais m’a toute glacée, et vous, par votre cour, allez me me réchauffer (evoi per vostra cortesia siete venuto a riscaldarmi). » En effet ce Marcurio, généralement aimé de tous
pour sa bonne mine et son obligeance, avait par instant les mains plus froides que glace. A ces paroles Roméo se trouva plus près de moi, et je l’entendis qui répondait : « Trop heureux de vous avoir pu rendre ce service. » Ainsi se termina le bal, et Juliette ne put rien ajouter sinon : « Hélas, je suis déjà plus votre que mienne ( Oime, io sono piu vostra che mia) ! »
À partir de celte soirée, l'amoureuse histoire suit son cours, et l’honnête chroniqueur, que les deux jeunes gens coiit doyaient tout à l’heure au moment de se séparer, continue à l’exposer de ce style naïf et simple qui sied tant à pareil récit. « Or, il arriva qu’une nuit, Roméo étant allé dans une certaine rue où pour voir Juliette il avait l’habitude d’aller, (car sa fenêtre donnait sur cette rue), il se fit reconnaître par un éternumént ou par un autre signe quelconque, de sorte que Juliette ouvrit aussitôt la fenêtre, et s’assurant à la clarté de la lune que c’était bien lui, comme lui, également s’assurant que c’était elle, ils se saluèrent courtoisement, puis devisant à loisir de leurs amours , ils finirent par tomber d'accord que Romeo l’épouserait et que la chose aurait lieu par le ministère et en présence de Fra Leonardo da Reggio, de l’Ordre des Mineurs de San-Francesco , lequel Roméo irait trouver pour lui tout raconter. Or, ledit frère était maître en théologie, grand philosophe, admirable distillateur, et de plus très-entendu en arts magiques. Il confessait aussi la mère de Juliette et se trouvait avoir souvent affaire dans leur maison et dans la maison non-seulement des autres Capulet, mais encore des Montaigu, et entendait en confession la majeure partie de la ville. »
Roméo se rend donc chez le frère, et Leonardo^ après y avoir mûrement réfléchi, après s’être longtemps recueilli et consulté avec lui-même, promet de prêter les mains à une alliance qui, discrètement dirigée, ne peut manquer, selon lui, d’amener plus tard l’union de deux familles puissantes et de faire le bonheur de Vérone. D’ailleurs Leonardo n’ignorait point que telle était la politique du seigneur Bartolomeo délia Scala dont les efforts multipliés, s’ils n’avaient encore pu réussir à rétablir entièrement la paix entré les ' Capulet guelfes et les Montaigu gibelins, commençaient du moins à obtenir, de part et d’autre, qu’on se saluât et que les plus jeunes voulussent bien céder le pas aux plus vieux.
Le projet dûment convenu, il ne s’agissait plus que d’attendre une occasion favorable de l’exécuter ; l’approche des fêtes de Pâques vint l’offrir. « Ce temps de Quadragésime est une époque où l’on se confesse ; Juliette se rendit donc avec sa mère à l’église de San-Francesco-en-Citadelle , et, étant, selon les instructions de Frà Leonardo, entrée la première, le père Minorité abaissant aussitôt la grille, la maria à Roméo qui d’avance avait pris place dans l’autre partie du confessional. » Deux ou trois nuits après, le mariage fut consommé grâce aux bons offices d’une vieille servante de la maison (d’una scaltrita vecchia di casa) qüi introduisit l’époux chez sa femme. Cependant on comptait sur la parole de Frà Leonardo qui s’aidant au besoin de l’autorité souveraine du seigneur Bartolomeo délia Scala, devait intervenir auprès dés grands-parents et faire accepter d’eux le fait accompli. Fidèle à la promesse qu’il avait engagée et profondément attaché à ces deux jeunes gens dont, par un stratagème qu’excu-
sait sa tendresse pour eux non moins que son amour de l’humanité, il avait consacré la passion devant Dieu, le moine avisait ira moyen d’arriver à ses tins, et se préparant à livrer assaut, axait déjà fixé pour sa démarche le jour qui suivrait les solennités de Pâques, lorsque le déplorable événement delà porte Borsari vient, sinon renversera jamais l’espérance d’une réconciliation entre les deux familles, du moins indéfiniment l’ajourner. Provoqué par Tybald de telle sorte qu’il ne lui reste d’autre ressource que de mettre l’épée à la main* Roméo tue le frère de Juliette d’une estocade dans la gorge (d'una stoccata nella yola) et s’enfuit à Mantoue, « pour être em che de sa bien-aimée et pouvoir se concerter avec l’intermédiaire de Fra Léonardo. »
Siir ces entrefaites , , à l’hôtel Capulet, on parle de marier Juliette. Effrayée et ne sachant quel parti prendre, la jeune fille a recours, comme de coutume, au bon Religieux et, sous- prétexte de dévotion, leva trouver à son confessionnal. « Après avoir raisonné ensemble quelque temps, il fut
convenu que le moine enverrait à Juliette une certaine pou-
dre ayant vertu d’endormir et de faire paraître mort quiconque la prenait, soit dans du vin, soit mêlée à toute autre liqueur, et que la jeune fille, une fois ensevelie dans la sépulture de sa famille, laquelle se trouvait dans son église, serait enlevée à la tombe, de nuit, et avec l’aide d’un travestissement, envoyée à Roméo qu’on aurait eu soin d’avertir de tout par un message. »
Les choses se passent ainsi qu’on l’a dit, seulement, avant que l’avis du Religieux lui soit parvenu, le bruit de la mort de Juliette arrive à Roméo par une voie indirecte. A cette
nouvelle, il quitte Mantoue en grande hâte et, accompagné d'un seul serviteur, entre à Vérone au moment où l’on ferme les portes, le soir même de la mise au tombeau de Juliette. « Alors, si close que fût la nuit, et sans entrer autrement dans la ville, il se rend avec son serviteur, à l’église de San-Francesco où il savait que sa bien-aimée gisait ensevelie et ayant ouvert son monument qui se trouvait en dehors, il commença à répandre de bien abondantes et bien amères larmes sur ce corps adoré. Puis, vaincu par sa douleur, et résolu de ne point vivre davantage, il se tua auprès d’elle avec un poison qu’il avait porté à cet effet. » On devine le désespoir et l’épouvante du bon Religieux lorsque, revenant auprès de la jeune tille pour la délivrer du sépulcre, il trouve Roméo mort et son serviteur évanoui. aAl’heure venue, et la poudre ayant fourni sa vertu (la polvere, fomita la sua virtu ), Juliette seré- ■ veilla et voyant Roméo à son côté en eut grand étonnement, mais ayant appris du Serviteur et du Frère comme le fait s’était passé, elle en ressentit une vive douleur, si vive qu’elle rendit l’esprit, et sans pouvoir dire autre chose, resta morte sur le sein de son Roméo. L’histoire s’étant divulguée au matin dans la ville, le seigneur Bartolomeo délia Seala en fut aussitôt avisé, lequel se rendant à San-Francesco accompagné d’une foule de gentilshommes, les vit avec grand intérêt et compassion et voulut que lui fût, de point en point, par le Frère et le Serviteur, toute l’histoire racontée. Puis il ordonna qu’à ces infortunés amants, de nobles funérailles fussent faites auxquelles pompeusement assistèrent Capulet et Montaigu. En suite de quoi, les corps des deux époux fureut de nouveau déposés dans le monument, lequel monument j’ai moi-méme, bien des fois, visité depuis. »
Êe n’est point ici le cas d’aborder le chapitre des parallèles; on ne saurait pourtant s’empêcher de remarquer en passant, l’art merveilleux avec lequel Shakspear a su développer ia mise en œuvre de cette simple et touchante anecdoie et porter à la plus grandiose efflorescence les germes de vie qu’elle contenait. Immense et souverain génie, il féconde tout, anime tout, devine tout ! A quelque point de vue que vous vous placiez de l’histoire, de la poésie, du sentiment, vous pouvez compter toujours qu’il vous aura devancé dé trois siècles. Je ne parle pas ici de ceâ chroniques dramatiques où figurenl des personnages de son propre pays, je laisse de côté Richard III, Hertri IV, Henri VIII et Wolsey. 11 était là sur son terrain et liât' i Tellement là tradition nationale venait en aide à son in-
spiration; mais l’antiquité romaine, mais le fnoyenâge italien, qui les lui a révélés ? Si ingénieuse et si inventive que la science historique moderne se soit montrée en France et en Allemagne, vous ne citerez pas une notion nouvelle qui ne se trouve d’accord avec les fantaisies du poète de la cour d’Elisabeth. Admirable dans le développement de ses caractères principaux, il vous étonne également par le naturel des figures de second plan. Autour de ces passions sublimes qui s’agitent et vous entraînent vers les régions de l’idéal, vit un monde profondément vrai, réel jusqu’à la moelle des os, un monde que les contemporains , s’ils pouvaient juger , n’hésiteraient pas à reconnaître : car c’est ainsi qu’il a été, qu’il a dû être. « Les Capulet n’ont jamais appartenu à la noblesse véronaise, nous disait à Berlin le marquis de L***, gentilhomme italien fort versé dans l'astronomie héraldique du firmament natal , parlez-moi des Montecchi, à la bonne heure, mais ces Capulet, n’étaient autre chose que des marchands enrichis. » Si peu importante que fut l’observation, elle nous sembla neuve et l’idée nous prit de chercher dans la tragédie de Shakspear si d’aventure nous n’y trouverions point trace de ce fait. Le croira-t-on ? même là-dessus, il est irréprochable, le riche Capulet, est-il cfit à chaque instant, celui qui épousera la jeune fille aura les écus,
poursuit la nourrice, mais nulle part la moindre phrase en honneur de la naissance, le plus petit mot qui touche à la distinction du sang. Si quelque membre de la famille intervient, c’est tout simplement un vieillard parent des Capulet. Aux Montaigu , au contraire, toutes les marques de la plus haute considération ne cessent pas d’être prodiguées : ils sont
les nobles Montaigu, les fiers, les superbes patriciens ; et chaque fois qu’ils se montrent on a grand soin de les traiter en gentilshommes. Il ne s’agit là, nous le savons, que d’un détail, et cependant nous y insisterions volontiers, car ces sortes de détails sur lesquels d’ordinaire ne s’étend pas la surveillance de l’esprit, sont pour le lecteur, lorsqu’ils se rencontrent en tout point conformes avec la vérité et l’histoire, ce qu’est pour l’œil du maître la vigilance d’un gardien toujours en observation et sur la défensive, même alors qu’il ne vous attend pas.
Pour être quittes a\ec ce sentiment • religieux que nous avons voué au culte des amants de Vérone, — il nous restait d'aller visiter leur tombe, ce qu’on appelle encore leur tombe !
On nous avait indiqué un certain enclos en dehors de la ville ; nous nous y rendîmes. La porte, en planches délabrées, était fermée; à force de frapper cependant, elle s’ouvrit et nous vîmes apparaître un petit vieillard à lunettes vertes qui, en homme habitué à pareille démarche, commença par se confondre en salutations, et nous dire, sans même nous laisser le temps de lui expliquer pourquoi nous venions «oca/nfo questi signori vengono per veJer la sepoltora. » A. ces mots, nous introduisent dans le jardin, il se mit à courir comme une sau-
terelle dahS les grandes herbes qui lui hiontaierlt jusqti’à la ceihture et nous nous dirigeâmes derrière lui, tant bien que mal, à travers mille obstacles semés parles plantes grimpantes, les taupinières et les lézardes, jusque vers UHfe façon dë Voûté blisctire. servant d'étàblc et dé chètlil, devant laque! le gisait, ait milieu du fitmier fet d’imthondices sans nombre, urt bloc dë granit d’environ six pieds de long, creusé à l’intérieur et qui recevait, ett manière de bassin, les eaiix d’uhè fotttâihé placée immédiatement au-dcssiis.
ftëHü aViofts là, soüs hbs yeüx, la totnbé de Jdliettb ! cetté auge ignoble oii l’âne së désaltère, dù le pourcèâU së vâHtrë, tfëtait là!
à ces légères inflexions qtie voüs rfetttàHJdëi Sur là piéffë, âJëlîlS lé propriétaire du mohtiment, indiquent là plàfcg 8ês dëilx têtëS. Ici la tête dë Roméo, là ceilé de Jüliéltë. « Priür fScititêr à tidfi yeux la vüë dë te* Sabrés vêstlgë* qtie PêôBlivrait une eau médiocrement limpide et transparente ; ü tifâ tffië bdiïde qu’il avéit fait pratiquer dans lé granit et lé réservoir S’étant vidé, la couche nuptiale et funéraire së motitrâ. ci’ëtàtl le procédé de maître Jacques appliqué à la n&tHfë mdrte, et jë compris comment il suffit parfois d’tine bonde gu’on ouvre ou qu'on ferme, pour faire d’une tombe une âtigé à pourceaux, ét d’une auge à pourceaux, une tombé. Rit reSte le jardin tout entier avait cet aspect de délabrement et de solitude que répand autour d’eUe la profanation, sur quelque objet qu’elle s’excerce. Dans les crevasses des murailles serpentaient les couleuvres, les araignées tendaient leurs toiles; et, par terre, sur un sol ébouriffé et vénéneux, les rats et les crapauds s’ébattaient en compagnie. Grâce à Dieu, il ne s’a-
gissait que d’un morceau de pierre d’où l’àme s’était envolée ; mais l’âme de ce sépulcre elle-même .Juliette et Roméo, que seraient-ils à cette heure, si le vent n’avait pris soin de disperser leur cendre ?
Cependant notre homme, qui tenait à remplir scrupuleusement ses fonctions de cicerone (tout Italien l’est quelque peu), ne se doutait pas le moins du monde qu’il nous racontait scène par scène, la tragédie de Shakspear. Placé sur le terrain du fait, il nous disait la fiction ; rien de plus naturel et de plus ordinaire. A l’en croire ce jardin était le même où vécut jadis frère Laurence (il insistait sur le nom) ; ces plantes, les mêmes qui fournirent les sucs du fameux narcotique. Il nous parla aussi du beau Pâris, de Mercutio et de Rosalinde. Sans l’avoir jamais lu, il connaissait Shakspear, par ouï-dire ! et s’était, fait à son propre usage, une sorte de roman composite, fabriqué de tous les éléments qu’il avait rencontrés en chemin. Comme on pense, son histoire qu’il vous donnait imperturbablement pour la vérité vraie, ne manquait pas d’être originale : Giacomo délia Corte, Bandello, Shakspear, chroniques, drames, opéras, il y en avait de tout le monde, même de lui, et nous nous demandâmes, en le quittant, si cet homme, qui nous avait paru un détestable cicerone, ne serait point d’aventure un grand poète ?
xvn
Après avoir si bien rempli notre journée, nous n’eûmes, lorsque vint le soir, qu’à opter entre les divertissements. Choix difficile, en vérité, et qui nous tint longtemps irrésolus. Car d’un côté le maréchal Radetzky nous avait offert sa loge à l’Opéra, et de l’autre, Girolamo promettait des merveilles. Or r on sait quelle importance nationale ont les marionnettes en Italie. Je n’ai jamais partagé l’enthousiasme absolu de certains de nos grands esprits pour ce genre de théâtre ; et j’avoue qu’après avoir fait l’impossible pour m’élever à la hauteur dé leurs spéculations, il ne m’a point été donné encore de découvrir dans Polichinelle ces mondes de sublimité et d’observation philosophique, dont ils parlent. Néanmoins cette fois la chose me tentait, un peu à cause de la troupe qu’on proclamait une des meilleures et beaucoup à cause de la composi-
tion du spectacle. 11 ne s’agissait en effet de rien moins que de Monte-Cristo. « il contf. re monte-cristo. » Ainsi disait l’afûche. Fort curieux devoir un des plus gigantesques chefsd’œuvre de la dramaturgie moderne exécuté par de simples poupées de bois, mais ne voulant, par contre, point manquer l’opéra où figurait le corps de ballet de Milan, je décidai pour tout concilier, d’aller à Girolamo en prima sera et de finir ensuite par le théâtre irhpérial.
J’avoue que s’il me fallait comparer l’endroit où le directeur des Fantocini donnait ses représentations, à quelque scène de Paris, même à la plus modeste de nos boulevards, mon embarras serait extrême. Qu’on se figure un grenier où le public monte à l’aide d'un escalier en planches mal jointes, éclairé, de trois en trois marches, par des chandelles qui fument en plein vent. Vous entrez ; et ce qui tout d’abord vous frappe en cet affreux taudis, c’est l’assemblée qui s’y rencontre, A la lueur puante de quelques rares quinqùèti, vous apercevez çàet là de belles jeunes femmes, appartenant à l’aristocratie véronaise ; aux avant-scènes, se détachent, •sveltes et serrés dans l'uniforme blanc, la main fine et gantée, des officiers de l’état-major du maréchal, tandis qu’au parterre se groupent confusément des gens du peuple ne demandant qu’à s’amuser. C’était du reste là, comme dahs les plus grands théâtres ; les femmes du monde causaient el minaudaient, les officiers lorgnaient, et la roule, impatienté de voir se lever le rideau, buvait à larges lampées le rafraîchissement du pays, lequel consiste en un verre d’eâu plus ou moins claire où l’on secoue quelques goutelettés avares d’une liqueur anisée.
Enfin l’orchestre entonna l’ouverture, et après une symphonie des plus orageuses, dans laquelle trois maigres violons éraillés livrèrent un assaut terrible à la petite flûte, le drame commença.
Nous sommes au château d’if, voici Dantès et l’abbé Faria ! Ecoutez cette exposition, quel intérêt, quel mouvement, quel pathétique! l’abbé Faria étendu sur son lit de mort raconte à son compagnon de captivité l’histoire de la fameuse cassette et des fameux millions. Quel style! et surtout quel incroyable jeu de physionomie ! est-ce une poupée de bois qui parle, est-ce une voix humaine? en vérité voua ne distinguez plus, tant ce personnage a le regard juste, le geste exact, la pantomime irréprochable, tant se dérobent à votre œil les ficelles qui le font mouvoir ! A l’endroit le plus émouvant de la scène, le moribond rassemble dans un suprême adieu, ses forces qui lui échappent et tendant ses bras à Dantès qui s’v précipite avec des sanglots mal comprimés, serre une dernière fois sur son cœur celui qu'il s’est accoutumé à considérer comme son fils : « T'o per fiylio mio!» Dire l’élan dramatique, l’attendrissement, l’intelligence des plus secrets mystères de l’art, en même temps que l’inimitable précision avec lesquels cette scène fut rendue, nous n’userions l’entreprendre ici; qu’il nous suffise d’en constater l’effet. Autour de nous le pathétique est à son comble, ou s’attendrit, on pleure, on se mouche ; la fanfare des mouchons sonne le deuil des âmes. Fletc colles, lugele valles : l’abbé Farta se meurt, l’abbé Faria est mort.
Les scènes suivantes, toutes compliquées qu’elles fussent d’enterrements, de substitutions de cadavres et autres élé-
monts lyriques de nuire époque ignorés jadis de Girolamo : — les scènes suivantes ne le cédèrent en rien à l’exposition pour l’habileté et la haute expérience des comédiens chargés des rôles principaux et secondaires, et je me demandais à ce spectacle de quoi l’homme pouvait désormais s’étonner. En effet qu’une marionnette, bien dressée, se prête aux lazzis de Polichinelle, cela est vieux comme le monde et bon tout au plus pour des enfants. Mais que ce même acteur de bois dont les membres disloqués et les évolutions grotesques ont fait rire au berceau nos générations, que ce même acteur, dédaignant une farce extravagante, dépouille aujourd’hui la double bosse pour revêtir la soutane et la perruque du vénérable abbé Paria, et transformant à la fois son style et son personnage, trouve le chemin des larmes et du pathétique, aussi facilement qu’il avait trouvé jadis le secret du gros rire et de cette franche gaîté dont nous ne voulons plus, gens avisés et sensés que nous sommes, voilà ce que j’appelle un phénomène sans exemple et digne d’exercer les savantes méditations des hommes compétents en pareil chapitre. Troupe admirable, capable de tout saisir, de tout comprendre, de tout interpréter, qu’on croyait arriérée et qui d’un bond s’élance au niveau des plus aventureuses conceptions du génie moderne ! Hier vouée au répertoire, classique s'il en fut, de Polichinelle, et jouant aujourd’hui Monte-Cristo avec l’aplomb, la verve, et cet enthousiasme novateur de comédiens du Théâtre-Historique, tout cela pour se conformer au goût du public!
Lorsque j’arrivai à l’Opéra, le premier acte des Lombardi était déjà joué, et, selon l’usage d'Italie qui veut que le ballet se donne au milieu de la soirée comme une sorte d’intermède enlie la première partie et la seconde, Esmeralda venait de commencer
Qu’on dise ensuite que notre littérature n'est plus, de même qu’au temps de Louis XIV, la reine du monde. Aussi j admire profondément le rêve de ces naïves imaginations qui s en vont étudier de nos jours, ce qu’on appelait autrefois le théâtre étranger; comme s’il existait au dehors, à 1 heure qu’il est, quelque chose qui ressemble à un théâtre. Otez en Allemagne tr
•ois ou quatre écrivains i avec un acharnement plus méritoire que payé de suci s c\ ei tuent a poursuivre cette chimérique entreprise
Vienne et à Berlin que trouvons-nous, sinon des tragédies de M. Hugo, des drames de M. Dumas, des vaudevilles de M. Scribe? les vieux sont morts, les jeunes sont trop faibles, et, pour si dépourvus qu’on nous donne, c’est encore de notre bois qu’on se chauffe.
Ce ballet d’Esmeralda, du reste, réussissait fort cet hiver en Italie. A Trieste, à Venise, à Vérone, nous le rencontrions partout sans trop nous plaindre cependant, car si le ballet demeurait invariablement le même, du moins les danseuses changeaient et cette fois nous eûmes tout lieu de nous applaudir du changement. — « 11 faut, pensai-je en voyant manœuvrer le plus délicieux escadron féminin qui ait jamais évolutionné aux clairons d’un orchestre, il faut que le maréchal Radétzky aime la danse et s’y connaisse. »
— Vous en doutez, répliqua un jeune officier du régiment Mazzucchelli qui se trouvait avec nous dans la loge, en fait de dilettantisme de ce genre, Son Excellence ne le cède à personne et vous avez devant vos yeux le premier corps de ballet de l’Italie.
— Celui de Milan alors?
— Tout juste ; le maréchal se l’est fait expédier dernièrement et voici dans quelles circonstances : Sitôt après la pacification de ntalie, le gouvernement donna l’ordre au directeur de la Scala de rouvrir son théâtre. Le théâtre fut donc ouvert, mais personne ne vint. Ce que vous avez vu se passer à la Fenlce, arrivait chaque soir à la Scala: les chanteurs s’escrimaient dans le vide, les danseuses pirouettaient dans le désert; comme les Vénitiens, les Lombards protestaient par leur absence. « C’est bien, grommela Radétzky, qu’ils
protestent tant qu’ils voudront, libre à eux, mais en attendant que la bonne humeur leur revienne, qu’on m’envoie ici le corps de ballet, » La négociation ne rencontra aucun empêchement, et deux jours après les jolies délaissées de Milan s’abattaient sur Vérone de toute la rapidité aérienne de leurs ailes de gaze. Puis comme messieurs les Lombards avaient trouvé le tour de mauvais goût : « De quoi vous plaignez-vous, leur répondit-on, de ce qu’on vous a pris votre corps de ballet? Alors, pourquoi n’en profitiez -vous pas? A votre indifférence pour lui, il m’a semblé que vous n’en aviez que faire, et j’ai procédé en conséquence. Maintenant il est ici et je le garde; tant pis pour vous si vous le regrettez : une autre fois, vous serez plus sages. » — Et c’est ainsi, ajouta en souriant notre voisin, que les roses de Bagdad furent transportées à Sbiraz par Sa Haulesse Radetzky-Khan.
On a, maintes fois, décrit l’attitude des italiens au théâtre, pendant la représentation d’un opéra ; et, en général, la plupart des choses qu’on raconte là-dessus sont vraies. Les Ita- ’ liens considèrent le spectacle comme une sorte de réunion mondaine, qui, en même temps que les charmes d’une distraction musicale, vous offre tous les agréments et toutes les commodités d’une causerie ininterrompue. Je n’ai jamais compris qu’il puisse y avoir, au monde, des trésors capables de payer ce qu’endure un malheureux chanteur italien. S’évertuer de la voix et du geste au milieu de ce vacarme; exprimer la passion au milieu de cet océan houleux d'indifférence, poursuivre sou rôle jusqu’au bout, à travers ce S continuelles et malséantes interpellations, c’est, assurément^ •là plus qu’un homme ordinaire n’en saurait fournir, et il faut
avoir l’amour de l’or furieusement logé au fond du cœur, pour que l’idée qu’on en gagne beaucoup vous porte à surmonter de semblables traitements. A la place de ces athlètes • vigoureux, sur qui tout glisse, de ces frustes héros de la cavatine, qu’on se ligure une de ces organisations intèlligentes, polies, susceptibles, comme il s’en est si souvent rencontré sur notre scène française, Nourrit, par exemple! qu’on pense au douloureux martyre de cette âme habituée à tous les triomphes, plus encore, à tous les honneurs du théâtre le plus civilisé du monde, et se trouvant soudain comme jetée en proie aux humiliantes conditions de cette existence : la folie, évidemment, dut s’ensuivre, et de la folie au suicide, il n’y a qu’un pas. Le butor qui siffla Nourrit , le fit sans malveillance aucune, à peine pensa-t-il que l'âme d’un comédien put être même affectée d’un tel bruit Une note lui déplaisait, il siffla parce que c’était son instinct, son goût., son habitude d’agir ainsi ; et son coup de sifflet vint tuer un * homme. Aimez donc la renommée par-dessus toute chose au monde, pour mourir ensuite d’un coup de sifflet, frappé au cœur par une aime qui n’atteint pas même l’épiderme du lourdaud cuirassé de l’amour de l’or ! Auri sacra famés, faim sacrée, en effet, car elle corrobore et sauve. — Ce qu’il y a de certain , c’est que pas un, dans cette immense salle , ne s’occupe de la valeur musicale de la partition qu’on donne. , Le dialogue et les récitatifs passent inaperçus, puis , quand arrive un morceau que vous voudriez entendre, il ne manque jamais de se trouver, dans votre voisinage, trois ou quatre maniaques qui vous le cornent aux oreilles aussi longtemps que l’acteur chante. Que dire, après cela , de ces fu-
reurs, de ces fanatismes qui , après cinq minutes du silence le plus profond, éclatent tout à, coup en convulsions extravagantes, et, non contents de vous assourdir, viennent blesser en vous toute notion du sens commun : car ces frénétiques transports que rien n’excuse et ne motive, ces passages sans transition ni raison, d’un extrême à l’autre, finissent par vous communiquer je ne sais quelle fatigue morale, qui correspond singulièrement à l’impression désagréable que vous en éprouvez au physique.
J’ai vu en Italie quelques opéras, entre autres Y Attila et le Macbeth de Verdi, compositions qui sont loin d’être dépourvues d’intérêt, j’ajouterai même d’autant plus remarquables que naturellement vous les comparez aux déplorables nouveautés qui se produisent autour de vous. Macbeth surtout a de la grandeur et du caractère ; je n’insisterai pas sur la partie fantastique de l’œuvre, traitée parle maestro, à Y Italienne, c’est-à-dire avec un assez médiocre sentiment du genre. Mais tout ce qui se rapporte au mouvement scénique, à la physionomie shakspearienne du drame , est ordonné magnifiquement et d’une main vigoureuse et sure. Verdi porte au plus haut, dans certains endroits de cette œuvre, cette intelligence de la situation qu’il possède. Entre tant d’opéras écrits sur. ce sujet, celui-ci est du moins le premier qui m’ait sérieusement rappelé l’œuvre du grand poëte. 11 est vrai que, du commencement à la fin, la musique s’attache au poème et ne le quitte plus! depuis le sabbat des sorcières jusqu’à la forêt qui marche, tout s’v trouve sinon rendu avec un égal bonheur, du moins audacieusement attaqué de front, et ces hardiesses, qu’on noterait ailleurs, empruntent ici
de la qualité même dü musicien une signification particulière.
11 ne s’agit plus en effet d’un de cés opéras de pacotille où sont cousues à la hâte d’oiseuses mélodies qui, retirées de leur cadre originel, s’appliqueraient aussi facilement à la première imagination venue, mais bel et bien du Macbeth de Shakspear mis en musique, d’une tragédie conçue dans les plus grandioses conditions du drame lyrique et qui en d’au- ' très temps eut aidé à la régénération d’une école. Mais, hélas! comment régénérer ce qui est mort? comment rallumer d'un souffle ce qui est éteint? Où est l’école italienne aujourd’hui ? que sont devenues ces fastueuses scènes que Rossini emplissait de son génie et d’où la renommée de Bellini s’envola sur l’Europe ! La Fenicé, cette arche mélodieuse, flottante au-dessus des lagunes, déserte, abandonnée et portant le deuil de la liberté d’un peuple ; la Scala, cette Walhalla du sudj déchue également; abandonnée et déserte, cette scène en dehors de laquelle il n’v avait point de gloire pour ie génie, capitole pour les tins, roche tarpéienne pour tant d’autres, bourse musicale du monde entier autour de laquelle s’agitaient, traitaient, contractaient, poètes, musiciens, grands seigneurs et comédiens ! Si vous demande* quel pays sert de résidence à l’auteur de Nabucco ei de Macbeth, nul ne vous le saura dire. Il y a quelques années Mercadante s’était Miré au fond d’une petite ville obscure du Piémont dont il faisait avec complaisance la patrie de son cœur et de son génie ; or voyez lé fatalité, cette ville s’appelait Novare ; Radetzky la lui a prise. Pauvre Mercadante, comment aussi se serait-il jamais douté que Radetzky, qui avait Milan, lui Viendrait prendre encore Novare?
Ainsi traqués de terre en terre, les. uns et les autres ils se sont dispersés : Verdi voyage, Marliani est mort noblement au siège de Bologne, frappé en pleine poitrine d’une balle autrichienne, les deux Ricci vivent à Trieste, et là, quand la gaîté leur vient, composent ensemble un de ces opéras bouffes dont Venise raffole encore en dépit de ses misères. L’œuvre terminée, le plus jeune des frères, Federigo, prend son manuscrit sous le bras, monte dans le paquebot et en moins de quatre heures l’apporte à Saint-Maux qui frémit d’aise à la bonne nouvelle. Il faut voir alors comment cet enthousiasme mal étoflffé d’un public vénitien condamné à faire la moue, se réveille et prend essor par la première échappée qu’on lui offre. San-Benedetto s’est mis en frais d’annonces, de tous les quartiers de la ville on arrive, Crispino paraît et la joie éclate sur les visages fil chante, et ce sont des trépignements et des transports. Bravo Crispino, bravo Ricci, bravissimi tutti ? et en voilà pour au moins six semaines de dilettantisme et d’ivresse, six semaines pendant lesquelles il n’est question ni de Radetzky, ni de Schwarzenberg !
Un soir, à minuit, nous étions sur le bateau à vapeur qui s’apprêtait à quitter Venise, lorsque nous aperçûmes une gondole qui venait sur nous à force de rames et où se trou- . vait un homme essoufflé, sans chapeau, et qui paraissait craindre de ne point arriver à temps. C’était Federigo Ricci.
« Messieurs, s’écria-t-il, du plus loin qu’il pensa pouvoir » se faire entendre, mon frère attend l’arrivée du bateau » sur le quai de Trieste, et s'il y a quelqu’un parmi vous » d’assez obligeant pour vouloir bien nous rendre ce service,
» je le prie de lui dire en passant que la seconde représen- » tation de notre ouvrage a été ce soir, comme la première :
» Aile stelle. » — « Très-bien , répondis-je, vous pouvez y compter, cher maître, et je prends sur mol le compliment.»
Pendant le temps nécessaire pour articuler ces quelques mots, Ricci avait grimpé Pèche 11c quatre à quatre, et s’approchant de moi : — « Et serez-vous assez bon pour vous charger encore de ceci? » Sur quoi je le vis tirer quelque chose de dessous son manteau et disparaître. 11 était temps car la manœuvre allait déjà son train et nous commencions à nager. — Cependant, une fois en mer, nous songeâmes à nous enquérir de l’objet si étrangement recommandé à nos soins. C’était une délicieuse petite espiègle de douze ans, la fille du Ricci de Trieste que l’oncle Federigo avait amenée à Venise pour assister à la mise en scène du chef-d’œuvre brassé en famille. Aussi s’en retournait-elle, toute frétillante de mélodieuses sensations. Vive et allègre comme un oiseau, svelte, mutine, pimpante, un peu bohème et portant déjà au front et dans son œil, un avenir de cantatrice, elle courait et sautait sur le poht, jetant au vent sans les compter les mille jolies bribes de sa corbeille musicale. Elle me rappelait Mignon : et toute la nuit se passa ainsi à voir étinceler cette nature de phosphore au milieu des brumes de l’Adriatique.
*imm Vértdris de clteHcs trois oii qudtré homs dont subsista, à- l'heure qu’il est, èe qui reste encore d’art musical eri Italie, Mais, se demande-t-on, en tout cela que devient Rossini?
Y I t-il encore ? s’il est mort, quel mausolée habite sa grande ombre? en fait d’Averne, l’ombre de l’illustre maître a choisi Florence. C’est là que chaque matin, elle se lève, déjeune, dîne, soupe, fait sa partie de whist avec des Éminences et se couche pour recommencer le lendemain. Etrange chose que la destinée de certains génies ! Voilà un homme qui depuis vingt ans met à se faire oublier du monde autant d’acharnement et de passion que les autres à poursuivre la renommée. De musique, s’il en parle, c’est avec un persiflage amer et
le sourire du dédain sur les lèvres. On dirait qdll regrette d’en avoir fait, ou plutôt d’en avoir fait de si magnifique ‘ car moins belle, à son point de vue, elle eût passé déjà ; et c’est cette immortalité qui lui pèse. Ali milieu des événements qui travaillent l’Europe, à molhs d’avoir à gagner 11 pain de sa famille, qui peut s’occuper aujourd’hui à griffonner des doubles croches ?
A côté d’un génie immense, la nature (alliance singulière et dont en France il est permis aujourd’hui d’apprécier la rareté) la nature avait mis l’esprit le plus On et le plus avisé. Or en vieillissant, et les premiers foyers de l’inspiration éteints, si de ces deux puissances il y en a une qui se superpose et juge l’autre, c’est l’esprit : et l’on sait quel analyseur impitoyable et glacial il est. En présence de l’Europe contemporaine et du spectacle auquel il assiste aussi bien que nous tous, tant que nous sommes, il se peut donc que le grand musicien se soit dit : tel que je me sens aujourd’hui, tel que la pratique des hommes et l’observation des événements m’ont fait, j’eusse été appelé à tout. Mais bah ! je suis un maestro de génie et ma grandeur m’attache au rivage : qui sait pourtant? si je n’étais Rossini, j’aurais pu être Macehiavel. » — Je n’oserais prétendre qu’en pariant de la sorte on ne risque d’avoir tort et bien des gens penseront encore, même aujourd’hui, qu’il vaut mieux avoir écrit Guillaume Tell que d’être l’auteur du Prince ou des Histoires de Florence. Mais l’auteur du Prince eut la main dans le gouvernement de son pays, Macchiavei fut un homme d’Etat, c’est de Macchiavel plus que de Mozart et de Cimarosa que Rossini cause avec ces cardinaux et ces monsignori vers la société de
qui son goût et ses penchants désormais l'entraînent ; et l'activité humaine, comprimée des années entières par la tyrannie de la pensée, a parfois de ces retours violents qui blâmés ou méconnus du vulgaire, n’en vont pas moins empoisonner d’amertune la fin d’une illustre existence.
Au sortir de l’Opéra, profitant d’une nuit resplendissante de lumière, nous nous mîmes à parcourir la ville avec celte
curiosité avide de gens pressés par le temps et qui se hâtent de remplir le mieux possible leurs yeux et leurs oreilles, quittes à ruminer plus tard leurs sensations; et s’efforcent d’emporter avec eux, jusqu’à la physionomie d’un quartier, jusqu’à la silhouette d’un palais, jusqu’à ces émanations mystérieuses, particulières à certains pays et dont on dirait qu’on demeure imprégné de longs jours après. Nous allions ainsi devant nous, un peu à l’aventure, respirant ces premières tiédeurs du printemps qui enivre, lorsque nous vîmes tout à coup se dresser une masse de pierres colossale dont l’ombre obscurcissait le voisinage et qui, se dressant noire et funèbre
an milieu de la vaporeuse transparence du ciel, semblait je ne sais quel mauvais Génie en lutte avec l’Ange du recueillement et des douces clartés : c’était le géant rival du Colysée, i’amphithéàtre de Vérone! Tout le monde connaît les arènes de Domitien : ovale immense de granit recouvert de marbre, et sans contredit le plus épargne par les siècles entre tous les monuments de ce genre que l’antiquité nous a légués. Tant de pieds de haut, tant de large, passe encore pour des dates, mais des nombres géométriques, comment faire pour les retenir? Aussi je vais au premier manuel qui se rencontre, et me borne à traduire : quatre cent soixante-quatre pieds de diamètre en long, trois cent soixante-sept en large, est-on content? et faut-il ajouter les quarante-huit galeries qui régnent en cercle de la base au sommet et vont s’élargissant toujours en amphithéâtre jusqu’au gradin suprême où quatre-vingt-seize marehesvous conduisent. Je ne tenterai pas dë rehdre reflet de cette vaste solitude granitique, vue âihsi de son point culminant et doht le clair de Itlhë étendait encore l’inimetlsité. Autour dë nous, tout est désert ét sllëncë, pas uh frémissement dans le vide, pas uiië ombre sur cette froide nappé blanche où se confondent, noÿéS pat le même rayon, le marbre des arcades et ces végétations vigoureuses poussées dans les Interstices de la pierre ët qui d’ert bas HdilS sembleront demain des tourtes d’herbe. — Au loin tltté horloge dé la ville sonne l’heure, d’autres lut répondent; é’en est lUit, et le Silence se rétablit, plus profond, plilS morne, plus lugubre ! berrlère Vous la ville moderne endbrmlb dhhs le néant dé Sâ destinée, h vos pieds, l’antiqliité tjiit Se réVèille.
Etrange spectacle} ou ce qui est vivant est la mort, otr la mort est la vie ! Ici, sur cette arène, comme Siir les sables du Colysée, le christianisme a reçu ce baptême de sang qui lui a valu la conquête dtt monde. Vous voves ces arcades souterraines qui s’enfoncent dahs l'ombre : c’est là qu’on retient et qu’on affame les bêtes féroces, là qh’on loge les combattants humains en attendant l’beurte de la rencontre. Là le lion rugit, le tigre aiguise Ses crocs, le gladiateur espère, le chrétieh prie! A ce balcon, au premier rang, le proconsul de César vient de prendre place, derrière Itii se groupent les personnages appartenant à des familles patriciennes, les prêtres, les chevaliers, puissdr les gradirts supérieurs, la multitude. Tous ces balcons, à mesure qu’il? S’élèvent, s’écartent, donnant ainsi à l’espace Inférieui’, de l’étendue et de la liberté. Tout à coup cette hier houleuse de têtes d’hommes s’arrête immobile, haletante : la lutte a commehcé, cent mille individus sont là retenant leur souffle, la vie d’un peuple entier semble s’être concentrée dans son œil ; impie et féroce appétit de sang , patience} le voilà qtfi coule à flots. Les ongles du lion ont déchiré le flanc du gladiateur, l’homme expire et la bête fauve triomphe! Les esclaves emportent le cadavre fumant et souillé du vaittctt, hourrah} pour le vainqueur et que le combat recommence ! « Quelle perversité, s’écrie-t-on, quel abrutissement, quélle barbarie! Ôü troüverait-on aujourd’hui Un coeur assez féi-oce pour ne point se révolter à l’Idée d’un spectacle dont le sang humain fait tous les frais? # — Barbares en effet cés Romalhs de l’empire, barbares au milieu de leur luxe, de leurs ràfflnetbèUtsj de leur puissance, de leur amour effréné des jouts-
sances et des arts, barbares à peu de chose près comme on l’est aujourd’hui en Europe. N’avous-nous pas vu, naguère, la Spada par excellence, l’honneur et la gloire de ces fêtes de Madrid, tant célèbres et surtout, hélas ! tantdécrites ! N’avonsnous pas vu le beau, le noble, le divin Montés tomber vaincu à son tour sur cette arène tant de foisrougie du sang de ses victimes? 11 est vrai que, le lendemain, la cour et la ville s'empressaient à la porte du virtuose éclopé et venaient, ducs, marquis et grandes dames, faire amende honorable en s’inscrivant banalement sur un registre, du plaisir et de l’intérêt qu’ils avaient pris la veille à son martyre dramatique. Et si l’on veut d’autres exemples, qü’on aille à la Chapelle- Sixtine, ouïr ces voix surnaturelles, dont la vibration aiguë et pénétrante , avant de vous ra\irau ciel des anges, vous donne cette sensation pénible et nerveuse d’une lancette qui vous ouvre la veine. On sait ce que sont ces chanteurs ; arrive la semaine sainte* ou quelque solennité pontificale , et vous verrez la foule accourir, se heurter, s’étouffer, aussi impatiente, aussi avide, aussi attentive dans l’étroite chapelle que ces Romains l’étaient dans leurs vastes cirques. Ils tuaient l’homme, nous l’avilissons ; je me demande où est le progrès en cette affaire, et en quoi la noble dame romaine» à qui ces jeux sanglants inspiraient des idées de combats et de gloire , était nécessairement plus féroce que cette jolie marquise andalouse qui lorgne, en minaudant de l’éventail,' le riant tableau d’un homme accroché par les entrailles, à la corne d’un taureau furieux, ou que ce dilettante raffiné savourant avec onction et componction ces inénarrables délices que l’art musical achète au prix de la dégradation humaine.
Insensiblement la lune s’était couchée et le firmament, devenu plus foncé, s’arrondissait au-dessus de nos tètes comme * un velarium immense fixé dans l’éther par des myriades de clous d’or étincelants. Ces pans d’azur enluminés par le feu des étoiles, s’encadrant dans le vide des arcades, formaient comme autant <le fonds mystiques sur lesquels la fantaisie pouvait évoquer les images des martyrs immolés jadis à cette même place, sur cette arène à quatre cent soixante pieds au-dessous de nous, où le regard plongeait comme dans l’entonnoir d’une colossale fourmilière !
Au temps du Congrès, pour donner aux illustres personna- , ges que la politique avait amenés à Vérone, le spectacle de cet ampithéàtre rempli de monde, on organisa une loterie gratuite où tout entrant gagnait. Comme les habitants de la ville n’auraient pas suffi pour animer l'édifice , on traqua les habitants des campagnes; le nombre s’éleva ainsi à vingtsix miüe âmes. Cette représentation n’avaiteu lieu que deux fois auparavant : l’une pour Joseph II, l’autre pour Pie Vil, lorsqu’il se rendit à Vienne. Si l’on n’eût été averti du temps par les costumes, on aurait pu croire à une résurrection romaine. Bizarre soirée comme il s’en rencontre souvent en voyage où tout est imprévu et contraste : passer dans quelques heures de l’échoppe de Polichinelle au cirque de Domitien, de ce grenier fait de planches vermoulues, à cet entassement séculaire de marbre et de granit, sortir de ce bouge malsain où s’escrime un aigre violon à la lueur de quatre chandelles puantes, pour entrer dans ce cplysée en plein air où s’est joué le prologue du Christianisme ! que sont auprès de celui-là nos théâtres modernes ? les salles que nous bàtis-
sons, il suffit d’un incendie qui souffle pour les anéantir en un • clin d’œil, et celle-là le tremblement de terre n’a pu seulement l'entamer. C’est que ces Romains bâtissaient pour des siècles, nous, si nous croyons nous être assurés du lendemain, nous n’en voulons pas davantage, lis étaient de granit, nous sommes de plâtre ; Us cherchaient le durable et l’éteb» net, nous n’aimons, nous, que les vicissitudes et jusque dans le gouvernement, le provisoire est uotre lot !
Avant de quitter les arène* je pensai à cette pasta per amore dont parle Chateaubriand et j’appelai, incertain si l’ombre de cette jolie créature aux mules mignonnes, aux jupons courts ne me répondrait pas. «Descendue des montagnes que baigne le lac célèbre par un vers de Virgile et par les noms de Catulle et d^Lesbie, une Tyrolienne, assise sous les area* des des arènes attirait les yeux. Comme Nina passa per amore, cette jolie enfant abandonnée du chasseur de Monte Baldo était si passionnée qu’elle ne voulait rien que son amour. Elle passait les nuits à attendre et veillait jusqu’au chant du coq. Sa parole était triste parce qu’elle avait traversé sa douleur ! »
Quartier général du gouvernement militaire de la Lombardie, Vérone oflVe à l'étranger üh mouvement «Continuel d'ilniformes variés et pittoresques ; de l’aube au soleil couchant les dédiés ne cessent pas, ceux-ci rentrent de l’exercice, ceuxlà sortent pour la parade, fantassins et cavaliers vont, viennént et se croisent, les une et les autres cheminant aux sons de cette musique autrichienne qui n’a point de rivale sous le ciel. On ferait des lieues à suivre ces bandes instrumentales exécutant avec un entrain, une justesse, une fantaisie qui vous émerveillent , les plus brillants motifs des répertoires allemand, italien et français. — H est huit heures du matin, nous touchons à peine aux premiers jours de février, et déjà les balcons s’ouvrent aux tièdes émanations de l’air; tout à
coup, une vibration stridente remplit l’atmosphère, d’abord les clairons, puis les trombones et les cors, puis enfin toute l’artillerie de cuivre, la vitre tinte, le sol tressaille, partout dans le quartier se répand je ne sais quelle commotion électrique tant cette décharge de sons se marie harmonieusement à l’universel concert de la nature renaissante ; on dirait une note de plus dans l’orchestre, une vois de plus dans l’explosion de ce printemps du sud. Ce sont les grenadiers de Radetzky qui passent, musique en tête, le rameau vert au bonnet, l’aigle noir déployé. « Vers la nuit tombante, arrivèrent quatre mille grenadiers du corps de réserve; à leur vue le vieux ma- réchal sourit, car il aime ses grenadiers comme un père. Le bataillon s’avançait au pas de charge, et le maréchal en les apercevant, murmura : Puisque mes grenadiers s’y mettent 1’aflairc va se décider. » Ainsi parle le bulletin de Novare; ce sont les mêmes braves gens; ils vont à la parade. Il est reconnu que dans les conditions ordinaires un régiment qiii passe en chantant, emmène avec lui tout ce qui se trouve de désœuvrés sur son chemin. L’homme est un être essentiellement harmonieux, partout où le rhylhme commande, bon gré mal grésil faut qu’il obéisse. Que n’est-ce point, lorsque l’attrait de la curiosité, l'attrait d’une musique instrumentale comme on n’en rencontre que sur ce sol autrichien, vous enlèvent pour ainsi dire à v ous-même ?
Ils marchent calme^ et superbes, toutes fanfares dehors, et le motif qui règle leurs pas est un motif d’Auber; char- k mante mélodie de la Part du diable, qui au milieu de cette Italie allemande ou de cette Allemagne italienne, vous pénètre au cœur comme un souffle aimé de la patrie française.
Nous suivîmes ainsi le régiment pendant plus d’un quart d’heure ; sorti des portes de la ville, il eut hieutôt atteint Sainte-Lucie où nous nous arrêtâmes, retenus par la célébrité du lieu. On sait, en effet, quel rude, et terrible échec les armes piémontaises essuyèrent dans cette place vers la fin de la première campagne d’Italie. Exalté par ses succès de Goïto et de Pastrengo, et complètement dupe d’ailleurs du mouvement de retraite de Radetzky sur l’Adige, Charles-Albert donna ordre à une partie de ses troupes de s’avancer sur Vérone. Cette fois encore le malheureux roi devait porter la peine de cette manie qu’il avait de voir partout des in- • surrcctions au moment d’éclater à son profit. Les habitants de Vérone, exaspérés de la tyrannie des Autrichiens,n’attendaient prétendait-on, que l’occasion favorable pour se soulever ; cinq mille Italiens renfermés dans la place voulaient défectionner au premier coup de canon, et quatre mille Hongrois instruits du mouvement libéral qui agitait leur patrie refuseraient de se battre pour une cause délestée. « On n’imagine pas, nous disait le maréchal Radetzky, ce qu’une semblable fantasmagorie sans cesse et à tout propos, remise devant les yeux d’un prince confiant et chimérique, a fini par coûter d’hommes au Piémont ! » Les villages deSanta-Lucia,de Croce-Bianca, et de San-Massimo forment une troisième ceinture de postes avancés dont il faut se rendre maître avant de pénétrer dans Vérone. Ce ne fut pas sans une grande efTusion de sang qu’en 1799 nos troupes républicaines sousles ordres
de Schérer, attaquèrent ces positions. Fan-Massimo pris, et repris sept lois par les Français et les Autrichiens finit par rester au pouvoir de ces derniers. Là où nos armes avaient ,
une fois échoué, les légions piëraontaises, si braves qu’elles fussent, conservaient peu de chance de réussir. Dirigées contre des retranchements en pienes sèches, derrière lesquels s’abritait l’ennemi, la fusillade, la mitraille, les foudroyèrent. Sombre et lugubre journée que celle-là! Non loin de nous, là, dans ce cimetière où vous \oyen assis, sous un cyprès, ces deux moines qui tout pacifiquement causent à cette heure, les Impériaux s’étaient embusqués. Un détachement de la brigade d’Aoste s’élance à l’assaut des murailles , et dans ce champ de la mort détrempé par uue pluie d’averse, au milieu de ces croix profanées et de ces ossements souillés de fange, un s’attaque, on s’escrime, on s’égorge à la baïonnette. Après plusieurs heures d’une lutte acharnée et des plus sanglantes, le roi, qui av ait toujours été au plus fort de la mêlée, s’exposant comme le premier de ses soldats, commande qu'on batte eu retraite) eeque voyant, les Autrichiens tentent de poursuivre l’aile droite. Mais le jeune duc de Savoie, par un mouvement d’héroïque impétuosité, se précipite sur eux et dégage ses troupes.
Au point de vue militaire, l’attaque des avant-postes de Vérone fut une tentative téméraire et mal dirigée. L’ensemble manqua aux différents corps d’armée. Ignorantes du terrain sur lequel les opérations devaient s’exécuter, les troupes piémonlaises venaient assaillir des retranchements munis d’artillerie, avec des batteries dont l'effet demeurait nul, puisqu'elles ne pouvaient approcher à cause de la difficulté Bu sol. Triste et fâcheux engagement qui aboutit, après huit heures «le caiiiage, à un de ces mouvements de retraite comme on en fait à la suite de grandes manœuvres, sans qu’on eût seu-
lement songé à détruire les ouvrages des points dont on s’était momentanément emparé pendant l’action. Un autre trait non moins caractéristique de cette affaire, c’est que, lorsqu’il s’agit de pourvoir au service des blessés, ilse trouva qu’ou avait oublié les ambulances, et que s'il y avait des chirurgiens dans le corps sanitaire, ces chirurgiens né possédaient aucun des instruments indispensables ; force fut donc de s’adresser aux parmésans. « Ce matin, l’ennemi avec toutes ses forces est venu assaillir nos avant-postes de Vérone, le feu s’est propagé rapidement sur toute la ligne, l’attaque principale de nos adversaires eut lieu à Sainte-Lucie. La valeur déployée par l'ennemi en celte circonstance est égale àcelle de nos troupes dans la défense . Le combat a duré depuis neuf heures du matin jusqu’à cinq heures du soir ; Sainte- Lucie fut pris deux fois d’assaut, et chaque fois repris parles nôtres. » Ainsi s’exprime* in bulletin de l’armée autrichienne en date du 6 mai, résumant en quelques mots l’histoire de cette journée tragique .et funèbre où les vaincus forcèrent le vainqueur à proclamer leur héroïsme.
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Avant de quitter Vérone nous voulûmes prendre congé du maréchal et remercier l’illustre gouverneur des gracieuses prévenances dont il nous avaiteomblés pendant notre rapide séjour à son quartier général. SNous trouvâmes le comte Radetzky occupé comme toujours et dictant debout, à son secrétaire. 11 nous accueillit avec une familiarité cordiale, et nous traita, si j’ose le dire, en vieilles connaissances, ce que nous attribuâmes à cette qualité d’étranger qui du moins a le privilège de •mûrir en quelques instants les sympathies et qui Tait qu’on pourrait presque dire que rien, en somme, ne rapproche comme la distance. C’était l’heure de la parade, et de temps à autre un officier entrait présentant au maréchal un papier
qu’il parcourait du regard et signait sur un coin de la cheminée.
Après quelques minutes de conversation nous allions nous retirer, lorsqu’il insista pour nous retenir, s’informant avec un intérêt marqué des impressions produites sur nous par les sites et les monuments de Vérone. Naturellement, Sainte- Lucie eut le premier tour, et les termes dans lesquels il s’exprima sur cette affaire, ne firent que confirmer davantage l’idée que nous avions conçue déjà de son extrême modestie. Il parla aussi de la France, mais avec tact et discrétion.
Quelques heures plus tard le chemin de fer nous déposait à Mestre et nous nous embarquions pour Venise au milieu d’un tumulte assourdissant, d’un vacarme et d’une confusion ignorés de tous ceux qui n’ont point mis le pied sur une rive méridionale. Une population équivoque de Grecs et de Bulgares se précipita sur nous, s’emparant violemment des coffres, des malles et porte-manteaux, qu’ils entassaient pèle mêle dans les gondoles accourues par douzaines pour nous conduire en ville. Nous en choisîmes une au hasard, et voguâmes vers Saint-Marc en compagnie d’une princesse russe et de son intendant, de trois moines mendiants, de deux soldats plus ou moins en goguette et d’un officier croate qui revenait de chevaucher en terre ferme comme on pouvait le voir à ses éperons retentissants ainsi qu’à sa cravache un • peu fringante dont il menaçait à tout propos le pilote et les mariniers.
Le soleil couchant venait d’éteindre son globe de feu dans les ondes encore empourprées de l’Adriatique, l’horizon avait ce bleu foncé' des hautes montagnes, et au-dessus de nos
têtes, dans le limpide cristal de l’agur céleste, flottaient de légères vapeurs roses pareilles à ces gloires que Murillo aime à reproduire sous les pieds de la reine des séraphins. — Déjà sc montraient à nous San- Giorgio Maggiore — svelte et couleur de brique, la Giudecca enfumée et noire au milieu de la transparence universelle, le Redentore avec son éblouissante coupole, et comme toujours, immaculée et plus blanche que la neige alpestre, la Madonna délia salute. — 1 Maria tintait mélancoliquement à toutes les cloches de la ville, de minute en minute, le bruit devenait plus sonore, et nous entendions les tambours qui battaient la retraite. — Nous étions à Venise, nous débarquions. Quelle animation, quel entrain, quelle vie ! ce n’étaient que clameur* joyeuses, chansons, éclats de rire . Autour d’une charrette supportant un tonneau rempli de glaces, toute une jeunesse avide s’empressait, et les centimes s’en allaient en sorbets. Iles croisées ouvertes, s’échappaient des cliquetis de pianos, des fusées vocales, et parfois, aux gammes chromatiques et aux roulades se mêlaient le caquetage en plein vent, d’un perroquet égrillard, ou le rhythroe du pilon d’un apothicaire. « Ma barque, ma barque ! s’écriaient les gondoliers, prenez ma barque, elle vogue comme le vent, comme l’oiseau! faut-il vous conduire à Livcrpool, à Manchester, parles, je vais plus vite que la vapeur! v
Il n'y avait plus à s'y tromper. À cette symphonie de bruits et de couleurs, à cette agitation bigarrée, à ce feu d’artifice incessant de toutes les sensations heureuses de la vie, à ce certo tstro qu’on ne respire que là, comment ne pas reconnaître Venise, la seule ville au monde qui vous fasse battre
le cœur, sans que tous y connaissiez personne, sans que vous y ayez ni procès à gagner, ni héritage à recueillir? Aussi nous laissions-nous aller à cet enivrement des lieux auquel nul n’échappera, s’il est de bonne foi, et qui vous ressaisira de plus belle, à chaque visite que vous Ferez à l’incomparable cité des lagunes; car au fond, rien n’est plus vrai que cette naïve et cette charmante parole de Sansovino : « Venetia voglia dire Ve ni etiam, ce qui signifie viens encore et encore, car autant de fois tu viendras, autant de fois tu verras nouvelles choses et nouvelles merveilles ! »