‹ Souvenirs et réflexions politiques d'un journalisteChapitre 10 sur 18 · DE LAMENNAIS · texte numérisé non relu

DE LAMENNAIS

SILVIO PEU.ICO.

M. de Lamennais a eu sa place dans les dchais de la presse sous la monarchie de 1830, el une place à part. 11 ne sc mêlait point aux discussions ordinaires des partis ; il n'ctait ni pour le Ministère contre l’Opposition, ni pour l'Opposition contre le Ministère, Il semblait s’ctre donné une mission particulière, celle de travailler à la destruction de l'ordre social. Il y a dans toutes les sociétés humaines, dans le cœur de tous les hommes de tous les peuples, un indestructible levain de sédition et d’envie, qu’il est du devoir de chacun de nous de combattre au dedans de lui-même, d’avertir el de contenir chez les autres. Le salut de

la société est à ce prix. Étant prêtre, et comme prêtre étant ultramontain, c’est-à-dire le défenseur de la plus souveraine des autorités terrestres, M. de Lamennais était l'homme qui devait le plus combattre ces instincts de révolte et de destruction qui fermentent au fond du peuple. L'orgueil blessé changea en tribun factieux, en prophète de la démagogie, l’ancien apôtre du pouvoir absolu de l’Eglise et de la Royauté. Ne pouvant pas imposer à Rome toutes scs opinions, il abjura violemment toutes ses doctrines; ne pouvant pas être un Grégoire VU sans la tiare, il se fit le Luther de la Révolution.

Les Paroles d'un Croyant furent le manifeste de la double rupture de M. de Lamennais avec les pouvoirs ecclésiastiques comme avec les pouvoirs civils, ou plutôt avec l’ordre social tout entier.

Ce livre fit un grand et terrible effet : il tomba sur les mauvaises passions comme le feu sur la poudre. Y eût-il, dans le divorce que 51. de Lamennais fit alors avec ses sentiments et scs anciennes croyances, autre chose que l'orgueil blessé? L’esprit fût-il tenté par la liberté, en même temps que

le cœur par la colère? Le reste de la vie de M. de Lamennais m’amène à le penser. S’il n'avait cédé qu’à l’orgueil, il n’eût pas persévéré dans sa séparation, ou il eût été plus loin encore : il se fût mêlé aux événement du temps, il eût satisfait scs passions par l’action. La retraite et l’isolement volontaire de M. de Lamennais montrent qu’il n’y avait pas en lui seulement l’orgueilleux et le factieux que nous accusions en 1854 : il y avait du penseur et du spéculatif. Voilà ce que j’ai compris plus tard et peu à peu ; mais en 1834, quand parurent les Paroles d'un Croyant, cette sage et tardive justice n’était pas démise. M. de Lamennais ne nous montrait que ses colères; nous lui répondions par les nôtres. Il ne nous montrait pas encore ses doutes, ses agitations, ses incertitudes, surtout sa fuite du monde, tout ce qui a étonné d’abord et touché plus tard les observateurs attentifs et sincères. J'expliquerai ce second jugement que j’ai porté sur M. de Lamennais. Voyons d’abord comment, en 1834, je ne prenais conseil que de mon émotion et de celle de mes amis, irrites comme moi de cette prédication frénétique de la révolte.

SCI

24 mars 1834.

« Nous avons cherché en vain s’il y avait dans les Paroles d'un Croyant un principe d’ordre social qui ne fût pas attaqué, une des bases de la société qui ne fût pas ébranlée.

« Que les rois y soient dénoncés à la haine publique; qu’ils soient maudits au nom de Jésus-Christ et au nom du peuple; que cette malédiction furibonde frappe les royautés tempérées comme les royautés absolues, les rois qui régnent comme ceux qui ne régnent plus, celui surtout qui devrait être sacré pour M. de Lamennais, puisque, dans l’erreur qui l’a fait tomber du trône, il y a la trace des maximes théocratiques que M. de Lamennais prêchait autrefois; que les prêtres ne soient pas plus épargnés que les rois; qu’ils soient représentés 'comme des hommes que les princes gagnent avec des honneurs, des biens et de la puissance, et le pape comme un vieillard gui parle de justice en tenant d’une mnin une coupe empoisonnée et caressant de l'autre me prostituée gui l'appelle mon père, — - nous consentons à laisser de côté toutes ces violences. 11 y a contre les rois, dans les dis-

cours du club des jacobins ; il y a contre les prêtres et contre le pape, dans les philosophes du dix huitième siècle, des déclamations de ce genre ; et quelque saveur qu’elles puissent prendre dans la bouche d'un prêtre qui autrefois maudissait la révolution de 89 et la philosophie du dix-huitième siècle, quelque éclat qu’elles puissent avoir, habillées en prophéties de l’Apocalypse et en versets de Psaumes, tout cela cependant n’a rien de nouveau pour le fond : c’est Ézéchicl déguisé en jacobin, c'est Marat affublé en prophète; deux vieux masques l'un sur l’autre; rien donc qui soit neuf, rien qui puisse étonner, sinon l’homme qu’on découvre avec douleur sous ces deux masques, l’homme que la France était habituée à admirer et à respecte^ et qui semble aujourd'hui renier les respects publics.

« Mais, au-dessus des pouvoirs politiques, au-des* sus du trône, n’y a-t-il pas des droits qui sont partout saints et sacrés? n’y a-t-il pas la propriété, celle de chacun de nous, celle du pauvre comme celle du riche? celle de l’ouvrier, scs ouliU; celle du manuaclurier, sa fabrique? Écoutez ce que crie le nouveau prophète. Il décrit dans ses versets l’homme

qui met les hommes à la chaîne : c’est le roi. A côté de cct homme est celui qui paye les hommes afin qu'ils travaillent pour lui : c’est le manufacturier. « Le nom du premier est tyran; l'aulre n’a de nom qu’en enfer. »

« En vérité, le ridicule ici ne le dispute-t-il pas à l’horreur? Quoi 1 celui qui paye un salaire pour un travail, 'celui que nous appelons simplement sur la terre un manufacturier ou un chef d’atelier, celuilà pire que les tyrans, n’a de nom, diles-vous, qu’en enfer! Et vous jetiez ainsi l’anathème sur les manufacturiers, quand Lyon retentissait de la mitraille du combat! Vous criiez : Les manufacturiers à l’enfer! quand la révolte à Lyon criait : Les manufacturiers à la mort! Et vous êtes un prêtre! et vous avez dit que vous apprendriez au monde ce que c'est qu’un prêtre /Pion, disons-le au nom du clergé, que nous aimons et que nous respectons ; au nom des vieux prêtres de notre Église, échappés aux égorgements du jacobinisme; au nom de nos jeunes prêtres, dont l'espoir d’une régénération religieuse vient de relever le front et de rouvrir les yeux; non! ce n’est pas de vous que le monde doit apprendre ce que c’est qu’un prêtre : car où la charité n’est

pas, la préirise disparait. Les prêtres qui maudissent, les prêtres qui se plaisent aux paroles de haine eide mort, détruisent leur consécration. C'çst le suicide par le sacrilège.

« Où trouver le prêtre, en effet, dans ce Croyant révolutionnaire qui invoque la destruction et maudit la société? dans ce prophète de bouleversements, qui voit ce qu’il appelle « les a riches et les puissants sortir nus de leurs « palais de peur d’être ensevelis sous les ruines, « errer sur les chemins, demander aux passants a quelques haillons pour couvrir leurs nudités, un

« peu de pain noir pour apaiser leur faim ;

a et il y aura des hommes qui seront saisis de la « soif du sang, et qui adoreront la mort, et qui a voudront la faire adorer ! » Morlem non fecit D<us , dit le psaume. Vous qui prêchez la mort ou qui l’autorisez sous sa forme la plus affreuse, sous la forme du meurtre, êtes vous donc un prêtre de ce Dieu qui n’a pas (ait la mort ?

« Les prédictions du Croyant tendent toutes au bouleversement de la société actuelle; et, comme il craint sans doute que cette société n’entende point assez ses paroles, qu elle ne se trompe sur le

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