‹ Souvenirs et réflexions politiques d'un journalisteChapitre 9 sur 18 · LES INSURRECTIONS DE 1332 ET DK · texte numérisé non relu

LES INSURRECTIONS DE 1332 ET DK

Je n’ai assurément pas l'intention de raconter ici les insurrections de 1832 et de 1834. Elles ensanglantèrent Paris ; mais leur défaite donna à la monarchie constitutionnelle les dix-huit années qu elle a duré. Une fois que les factions jetaient le gant à la société de 1830, il fallait que la société de 1830 acceptât le défi et qu’elle prouvât à tout le monde qu'elle avait droit de vivre, puisqu’elle savait se défendre. Unie alors , n’étant pas encore déchirée par les divisions qui plus lard l’ont perdue, elle ne recula pas devant l'insurrection ; elle ne fut ni timide ni incertaine; les gardes nationaux surent périr coura-

SOU Vt MHS D’UN JOURNALISTE

geusemcnt pour leur cause, et, ce qui est mieux et plus rare, ils surent discerner où étaient leur cause et leur drapeau. En France, on trouve plus aisément des gens qui savent se battre et mourir, que des gens qui savent reconnaître leur devoir.

Je ne veux extraire des articles que m’inspirèrent ces scènes douloureuses, que quelques réflexions qui ont un caractère tout à Tait général. Je laisse de cèté et j'oublie volontiers ce qui lient aux haines des partis.

Deux choses me frappaient à cette époque et méritent notre attention : d'abord la manière dont se faisaient les insurrections, et comment la presse et la tribune enflammaient à qui mieux mieux les passions populaires, sans s’associer aux combats de la rue. C’est là le mauvais côte des gouvernements libres. Les institutions libérales semblent provoquer à la guerre sans pourtant la vouloir. Une fois que la guerre a éclaté, tantôt les hommes de la tribune et de la presse abandonnent l insurrection à elle-même, surtout si l’insurrection est en train d'être vaincue : c’est ce qui arriva en 18«"2 et en 1 8<~» 4 ; tantôt l’insurrection entraîne ses chefs et les pousse au-delà même de leurs vœux : c'est ce qui

arriva en 1848. Assurément, en 1848, les banquets ne tendaient pas tous à la république, qu’ils ont amenée.

En second lieu, j’étais préoccupé du discrédit que lesinsurreclions jetaient sur les institutions libéra les. Beaucoup imputaient à la liberté les torts de l'anarchie, si bien que les citoyens paisibles, adonnés au soin de leurs affaires privées, se décourageaient d’un gouvernement qu’ils trouvaient plein de périls et d'agitations. La révolution de 1848 et le coup d’État de 1851 sont venus justifier toutes mes craintes. Le pays s’en est pris aux institutions libérales de cette catastrophe même de 1848 qui les avait renversées, et le découragement qu’il a eu de la liberté l'a rendu favorable à l'avénement de l'autorité illimitée.

17 juin 1832.

n Le caractère général des conspirations fuites

avec des harangues de tribune et des articles île

journaux, c’est que les chefs n’y tiennent jamais

leur parole. Rien n’est trompeur comme la tribune

et la presse. L’orateur ou le journaliste, dans le feu

de la discussion ou de la polémique, s'échauffe et

s’emporte ; ses paroles vont plus loin que ses intentions. 11 est factieux, il est révolutionnaire; puis, le discours fait ou l’article écrit, il se calme et rede* vient froid. Dans les temps ordinaires, cela n’a guère d’inconvénients : l’oubli est là qui répare tout. Dans les temps dopassions et d’orages, il n’en est pas de môme. Les paroles tombent sur un audiloiro violent, fanatique, qui prend l’orateur au mot.

Ce que l’orateur dit, l’auditoire impatient veut lo faire. Bientôt s’établit, entre l’homme qui parle et . l’homme qui veut agir, une complicité dont ni l’un ni l’autre ne se rendent compte •. l’orateur croit qu’on n'ira pas jusqu'à l’action, et parle toujours ; lo conspirateur pense qu’on ne s’en tiendra pas aur paroles, et conspire chaque jour plus ardemment. Un jour, le complot éclate; l'homme qui parle recule : Je ne voulais pas cela ! s’écrie-t-il ; — et les dupes qui ont voulu passer des paroles aux œuvres, les esprits ardents qui se sont imaginé qu’ils auraient pour chefs leurs prédicateurs, périssent misérablement.

« Tcllo est l’inévitable issue des entreprises qui naissent des discours et des pamphlets. 11 y a toujours dans ces tentatives un malentendu et une méprise.

La parole et la presse jouent, sans s’en rendre compte et sans le vouloir, le rôle des agents provocateurs : elles excitent des complots dont elles ne partagent pas les risques. Dans la sourde querelle qui s'engagea en 1822 entre l’Opposition qui avait agi et l’Opposition qui avait parlé, l’Opposition qui avait parlé disait avec raison qu’elle n’avait jamais voulu conspirer. C’était vrai; seulement c’était impossible à prouver après tant de maximes qui poussaient tout droit au complot. L’Opposition qui parle va tenir aujourd’huilc mêmelangageà l’Opposition qui a agi : elle ne se fera point faute de dire aussi qu’elle n’a jamais voulu conspirer. C’est vrai : l’Opposition qui parle n’a jamais voulu conspirer ; nous le croyons. Mais comment le faire comprendre à son parti? comment lui révéler toute la légèreté de la parole, quand c’est la parole seule qui fait le nerf de l’Opposition? comment avouer la réelle impuissance de ce pouvoir bruyant? de quel front dire : Toutes nos colères, toutes nos menaces ne sont que le jeu et l’exercice naturel de la tribune et delà presse. Pourquoi nous prendre au mot ?

« Il n'y a pas de plus mauvais conspirateurs que la presse et la tribune, d’abord parce qu’elles sont

indiscrètes de leur nature; mais, de notre temps, où les conspirations se font à ciel ouvert, cette indiscrétion est le moindre inconvénient. De plus, la presse est un détestable conspirateur, parce qu’elle dit toujours plus qu’elle ne veut faire, parce qu’elle exagère et gonfle tout : c'est un ballon vide. Aussi quiconque la prendra pour chef ou pour complice sera étrangement dupé, car il comptera sur des actions et ne trouvera, au moment fatal, que des paroles. Il ne faut pas accuser pour cela la presse de lâcheté : tant pis pour qui lui demande plus que des paroles, tant pis pour qui a cru qu’elle avait promis et qu'elle s’était engagée. Il est dans la nature de la presse de faire perdre en efficacité à la parole humaine ce qu’elle lui fait gagner eu étendue, a

En relisant ces lignes, je ne puis me défendre d'une réflexion que mes lecteurs feraient à ma place, si je ne la faisais pas moi-même. Je suis grand partisan de la liberté de la presse et de la tribune. Voilà pourtant ce que j’en pensais en 1832 et en 1834. Je pense encore de même, et la preuve, c’est que je n’ai pas hésité à reproduire les

réflexions qu’on vient de lire. Je pouvais les laisser dans le sépulcre d'oubli où j'en ai laissé tant d’au- 1res. J’aime et j’admire la liberté de la tribune et de la presse; mais j’aime surtout qu’on en fasse un bon usage. Les peuples libres sont tenus de savoir se maîtriser et se régler eux-mémes. — Mais quoi ! si on ne fait pas bon usage de cette liberté? Eh bien, il y a les lois pour en réprimer les abus. — Mais, si on attaque les lois elles-mêmes? 11 y a la force pour défendre les lois. — Mais si la liberté amène presque inévitablement la guerre civile, pourquoi ne pas supprimer la liberté? Parce que la suppression de la liberté ne supprime ni les émeutes, ni les insurrections ; elle leur donne seulement d’autres causes. Nous avons en France une logique hâtive et impitoyable qui nous a déjà joué beaucoup de mauvais tours, et qui nous en jouera bien d'autres encore, si nous n’y prenons garde. Nous avons à nous plaindre de la liberté : supprimons la liberté 1 Nous avons à nous plaindre de la royauté : supprimons la royauté ! Nous ne pouvons supporter que les institutions et les gouvernements parfaits; voilà pourquoi nous en changeons si souvent. Nous nous en prenons aux institutions,

qui ne sont, après tout, que ee que les font les hommes en les pratiquant. Pourquoi ne pas nous en prendre à nous -mêmes? pourquoi ne pas chercher à nous contenir, au lieu de vouloir aller en politique au bout de nos passions, quille à y trouver le désappointement? Les gouvernements libres n’imposent pas seulement des obligations aux souverains, particulièrement l’obligation d'étro contredits, c’est-à-dire avertis; ils imposent aussi des obligations aux sujets, particulièrement l’obligation de ne contredire qu’à bon escient , de no pas pousser la contradiction jusqu'à l'acharnement, de se défier de l'esprit de parti. L’art d'ôlre lo chef d'un gouvernement libre est un art extrêmement difficile; l’art d’en dire le sujet a aussi scs difficultés, et une des plus grandes, c’est de rendre à la loi en obéissance ce que la loi donne en liberté. Sans cette règle cependant, les sujets ne seront pas longtemps libres. Les hommes malheureusement, et les Français sont très-hommes sur ce point, ne se rappellent et ne pratiquent quo le vieux proverbe : Quand le cheval forge lui-méme son frein, il le fait le plus mince qu'il peut.

En 1834, après l’insurrection du 13 avril, je re-

venais sur les inévitables effets des emportements de la tribuno et de la presse, et je signalais aussi le tort que ce retour périodique do la guerre civile faisait aux institutions libérales, Il y a, au commcncemenl de la citation que je veux faire, quelques phrases qui se sentent des colères de la guerre civile, et qui en même temps rendent hommage au courage des princes de la famille d'Orléans. Je rayerais volontiers les unes ; il me ferait trop de peine eu ce moment d'effacer les aulros.

10 avril 1854.

«Nous pensions qu’on laisserait à la garde nationale et à la troupe de ligne le temps d’enterrer leurs morts avant de les insulter. Nous nous trompions. De notre temps, l’injure va vite. Comme les tombes des martyrs de la liberté et do l'ordre ne sont point encore fermées, comme elles n'ont point encore leurs épitaphes, la calomnie se hâte d'y altachor les noms de bouchers et d'assassins. C'est son tribut aux morts du 13 avril; c'est sa dernière pelletée de terre. La garde nalionalo mitraillée par les factieux

cachés derrière les barricades, la troupe de ligne percée de coups invisibles qui partaient des allées et des caves, le jeune Baillot frappé de trois coups de feu dans une rue où le combat n 'était point engagé, les citoyeus massacrés en se rendant à l’appel du tambour, le tambour lui-môme tué pendant qu’il appelait les citoyens à la défense des lois, tous ces hommes, les vivants comme les morts, sont des bouchers et des assassins! Nos jeunes Princes, autour de qui les balles sifflaient sans troubler un instant leur courage, la calomnie leur demande s'ils prennent pour modèle Henri IV ou Charles 1X1 Charles IX, en effet, le roi delà Saint-Barthélemy, lirait sur son peuple de sa croisée du Louvre ; l'émeute tire sur les ducs d’Orléans et de Nemours. Il était bourreau ; ils ont failli être victimes. L’analogie est frappante !

« Grâce à 1 expérience que nous avons aujourd'hui de la guerre civile, nous savons comment les factions préparent les batailles, comment elles les livrent et comment elles les racontent. La guerre civile en France, aujourd'hui, a sa poétique toute faite. Pendant un an, pendant deux, s’il le faut, du 5 juin 1852 au 15 avril 1854, sans cesse et sans re-

lâche on attaque la royauté, on insulte les pouvoirs de l’État, on prêche la révolte et l’anarchie; il se trouve des législateurs qui proclament qu'il faut désobéir aux lois, d’autres qui annoncent que l’émeute est prèle à livrer bataille.

« Toutes ces paroles de feu, tombant sur des passions brûlantes, produisent leur effet inévitable : le volcan s'allume et gronde. Alors, à la veille de l’explosion, on s’avise enfin d’être prudent : on dit à la poudre de ne point s’enflammer, au feu de ne point brûler, à la lave de ne point descendre en torrents. Les passions n'écoutent pas ces tardifs avertissements ; elles dédaignent cette prudence qui leur vient d'où leur sont venues leurs colères. Furieuses, ardentes, implacables, elles suivent leur roule; mais, comme elles sont faibles, impuissantes , impopulaires , quoiqu’elles se parent sans cesse du nom du peuple, elles viennent expirer contre les armes citoyennes de la garde nationale et de l’armée ; elles sont vaincues. Qui relèvera leurs débris? qui reprendra leur œuvre détruite? la calomnie. Elle insulte aux vainqueurs, elle cherche à métamorphoser leur victoire en parades ridicules ou en meurtres sanguinaires. C’est ainsi

qu’elle prend sa revanche de la défaite des soldats de l'émeute; c’est ainsi qu’elle prépare une nouvelle bataille au sein mémo de la déroule, et attise le feu d’un 15 avril dans les cendres des 5 et 0 juin, ménageant de loin ses journées de combats, et emprisonnant lu pairie dans un cercle de guerres civiles qui s’ enchaînent et se nouent l'une à l'autre comme les mailles d’un réseau fatal.

« Voilà donc où conduit la faiblesse des lois et des pouvoirs publics 1 Voilà donc l’effet de la douceur de nos mœurs I La guerre civile en pleine capitale ! les cadavres couchés dans les rues I Quelle liberté avons-nous ? celle des lois ou celle des armes ? celle delà civilisation ou celle de la barbarie? Nous n’av vons que la liberté de la guerre civile. Vous voulez tirer des coups de fusil à ceux qui ne pensent pas comme vous : vous vous associez, dans ce louable dessein, avec quelques amis et frères. Une fois votre bande recrutée, vous allez vous embusquer dans les allées et dans les caves des maisons qui ne sont pas les vétres, pour tirer de la sans péril sur vos

adversaires. Pour cela vous ôtes libres et pleinement libres. Mais, si vous voulez faire en paix vos affaires, suivre votre carrière, élever vos enfants, ahl c'est fort différent, vousn’êles plus libres : il fuutallercom- . battre, il faut aller de rues en rues défendre les lois qui ne vous défendent pas. Et voilà ce qu’on appelle un peuple civilisé ! C’est un peuple où chacun se tire des coups de fusil, l’un pour avoir ce qu’il n’a pas, l’autre pour garder ce qu’il a. Du reste, ce peuple a un gouvernement, il a trois pouvoirs.il a une Charte, il a des codes, des tribunaux, des administrations, tout ce qui semble prouver que ce n’est pas un peuple barbare. Il n’est barbare que sur un point : il veut pousser sa liberté à l’excès, et, dès qu’on pousse quelque chose à l’excès, dès qu’on met quelque part un droit illimité, un droit indépendant du devoir, c’ost par ce point qu’on redevient barbare.

23 avril 4834.

« 11 y a des questions que nous traduirons sans cesse à la barre du pays ; il y a des vérités que nous jetterons sans relâche à la tète des partis. Eh quoi!

si, tous les deux ans ou à peu près il y avait une revue de la garde nationale, et que dans celte revue il fût dit : Qu’il sorte des rangs, tantôt cent, tantôt cinquante, tantôt même dix citoyens, ces citoyens vont être mis à mort; — quel effet pensez-vous que feraient ces paroles? Tous les deux ans, pourtant, ces paroles fatales, ces arrêts de décimation, l'émeute les prononce à la garde nationale; tous les deux ans, dans ces jours funestes, sortent de leurs maisons, de leurs familles, des embrassements de leurs femmes et de leurs enfants, pour n'y plus revenir, tantôt ceut, tantôt cinquante, tantôt dix citoyens. Voilà le prix des victoires de l’ordre public! voilà le prix que nous payons la liberté, sans qu’après tant d’hosties nous soyons encore rachetés!

a Chaque année, les générations donnent à la patrie quatre-vingt mille soldats. C’est un impôt de sang; mais ce sang, grâce à Dieu, ne coule pas toujours, et aussi hicn, cet impôt, chacun sait qu'il faut le payer, qu’à cette condition seulement la société se lient debout devant l’étranger. Mais ce tribut extraordinaire, ce surplus de sang que l'émeute demande aux générations qui ont paye leur quole-

part, est-ce un impôt légitime? Décimée tous les deux ans, voilà le sort de la garde nationale de Paris. D’un tyran, elle ne le souffrirait pas; de ce qu’on appelle la liberté, elle le souffre presque patiemment.

a Elle a raison. La liberté n’a pas la main dans le sang des jours néfastes que nous fait la république, pas plus que la religion n'avait la main dans le sang qui ruisselait à la Saint-Parthèlemy. A qui donc imputer le sang versé?

« 11 faut le dire : dans nos malheurs, il n’y a que des passions; les passions ont tout fait. C’est en vain qu’on parle d'intérêts froissés : dans toutes les sociétés et sous tous les gouvernements, il y a des intérêts froissés. La république n’a pas une recette pour empêcher le froissement des intérêts. Ce n’est donc pas du choc des intérêts que sont nées nos dernières discordes : c’est des passions, c'est de l’esprit de parti, décidé à rejeter nos lois. En vain nous avons une Constitution qui est la loi fondamentale du pays; en vain les lois sont rendues dans les formes prescrites par cette Con-

stitution. Il y a un parti qui nie la Constitution, qui nie les lois, qui ne veut point obéir et qui en appelle dos arrêts de la loi aux arrêts de la force. Quand nos Députés discutent, délibèrent et jettent leurs boules dans l’urne, ils croient faire des lois, c’est-à-dire des règles auxquelles tout le monde doit so soumettre, une fois qu’elles sont proclamées. Erreur! ces délibérations sont vaines, ces décisions inefficaces. II y a un autre scrutin où se votent maintenant les lois de la société : c’est le scrutin des batailles. Des boules dans une urne, quelle folie ! Mettez des balles dans vos fusils : voilà comment se votent les lois dans la patrie de la civilisation.

« L’idée de la loi et l’idée de l’obéissance sont aujourd'hui choses surannées. Personno ne commande plus, personne n'obéit plus nu nom de la loi ; on est vainqueur ou on est vaincu : tout est là. Vainqueur, on commande; vaincu, on se soumet.

a Je sais que jusqu’ici, grâce au courage de l’armée et de la garde nationale, la France a triomphé des factions. Mais qu’est-ce qu'une société qui est

tenue, sous peine do mort, d'être toujours victorieuse; une société où il faut, à chaque instant, de pareils dévouements et de pareils sacrifices? Un moment do découragement, une heure d’insouciance dans la garde nationale, une minute d’indiscipline dans l’armée, c’en est fait de la France. Voilà à quelles conditions nous vivons. 11 faut que les bourgeois de Paris soient toujours prêts à se faire tuer; il faut que les sous-ofRciers et les soldats de notre armée soient toujours cl tous inaccessibles aux séductions des partis; sans cela nous sommes perdus. Est-ce vivre que de vivre ainsi sur la pointe d’un miracle? car c’est un miracle, sachons-lc bien, qu’un dévouement qui jamais ne se lasse et jamais ne se rebute. »

Ces dernières paroles prévoyaient 1848 : il y a eu, le 24 février, une heure d’insouciance, un moment d'hésitation dans la garde nationale, et tout a été perdu. Voici d’autres paroles qui prévoyaient le coup d’État de 1851, montrant comment une nation, qui semblait toute libérale, pourrait accepter un jour l’excès de l’ordre par dégoût des excès de la liberté ;

« 11 esl temps que les gens qui ont pris notre pays pour un laboratoire d'expérimentations politiques veuillent bien enfin donner un peu de repos et de loisir au commerce et à l'industrie. Qui arrête et suspend les affaires? Ce sont ces expérimentateurs, qui ne daignent pas accorder une seule pensée à la prospérité matérielle du pays. La France est-elle destinée à devenir une académie de législation? Ne s’inquiélera-t-onjamais ni du commerce, ni des manufactures, ni des douanes, ni de tout ce qui est la vie matérielle du pays? L'homme ne vit pas seulement de pain, cela est vrai; mais il ne vit pas seulement non plus de la parole des docteurs. Le Bas-Empire discutait des questions de théologie , et pendant ce temps le peuple périssait de misère. Sommes-nous une nation de publicistes, comme les Byzantins une nation de théologiens? Une pensée au moins pour la prospérité et la richesse publiques ! Depuis quinze ans il n’y a qu'un ministère qui ait songé à satisfaire les intérêts matériels du pays : c’est le ministère de M. de Villèle. Ce ministère choquait tous nos intérêts moraux, et cependant le soin qu’il avait de la prospérité matérielle a suffi pour lui donner

de la force et de la durée. Que ceci nous serre de leçon. Les intérêts moraux de la Révolution française sont satisfaits : ne serait-il pas temps de songer à ses intérêts matériels?

«Il faut y prendre garde: la liberté se discréditera, si elle ne devient pas pour les peuples une source nouvelle de prospérité matérielle, si elle n'est jamais qu’une cause de mouvements et d'agitations funestes au commerce et au travail. Ceux qui essayent de jeter la France dans les expériences et les innovations politiques prennent sur leur tête une grande responsabilité. Un moment viendra où le peuple se demandera : Que nous valu le triomphe des théories politiques que vous vantez? Ce jour-là, les expérimentateurs politiques trouveront-ils quelque chose à répondre? Que font au peuple toutes ces parodies de l’enthousiasme révolutionnaire, qui affligent les uns, égarent les autres et troublent tout le monde? On dit que le 14 juillet on plantera, sur la place de la Bastille, un arbre de la liberté. Dieu veuille que ce projet ne soit qu’un faux bruit ! car, en vérité, qu’a besoin la place de la Bastille d’un

arbre de la liberté? et surtout qu'ont besoin les marchands de la rue et du faubourg Saint-Antoine d’un pareil attroupement? L’arbre de la liberté ferat-il vendre une aune de toile ou une livre de sucre de plus? tout au contraire. Que si vous voulez par là témoigner la vieille défaite de la Bastille et insulter à ses cendres, soyez tranquilles, il y a, à sa place, quelque chose qui atteste suffisamment sa défaite et le changement salutaire qui s'est fait dans l’état de la France : c’est le canal qui coule dans ses fossés, heureux monument de l’industrie, et qui remplace d’une manière significative le monument du despotisme. Voilà les véritables trophées de la civilisation moderne; le canal de la Bastille est le meilleur signe de la victoire de 89, et, de plus, c'est un bienfait pour le commerce.

« Nous ne voulons pas faire de la politique sous forme d’apologue; mais que ces fossés de la Bastille, devenus un canal, nous servent de conseil : travaillons à la prospérité matérielle du pays. C’est le moyen d’accréditer la liberté; car, si la liberté n’a pour but qu’elle-mêmc , si les peuples qui sont libres ne sont pas heureux, la liberté perdra infailliblement son ascendant et sa faveur; elle passera

comme passe i'amour, qui, sur une vie de soixante ans, prend, au plus passionne, à peine dix années. Elle sera la passion des peuples, elle n’en sera pas l’état ordinaire; elle sera un épisode de leur vie, elle n’en sera pas l'histoire. »

Page 1