‹ Souvenirs et réflexions politiques d'un journalisteChapitre 4 sur 18 · LES SOLLICITEUR* ER · texte numérisé non relu

LES SOLLICITEUR* ER

Les révolutions ne sont pas seulement des occasions de vertus et de vices politiques: elles sont aussi des occasions de vertus et de vices privés. Les ridicules et les défauts en profitent pour se montrer; et, quand ces ridicules et ces défauts procèdent de la condition même de la société, ils méritent d'etre signalés à l’attention publique, ils ne sont pas indignes de figurer dans un coin de ce tableau mouvant des mœurs et des idées d’un peuple, que peint la presse politique. C’est à ce titre que je place ici un petit tableau des solliciteurs en 1830. Mon esquisse n’a d’autre mérite que d’avoir été faite en face des modèles qui posaient, sans le savoir, au

SOUVFMIIS î)'UN JOlilî.NALISTK

Jcndemain même delà victoire de juillet, gâtée par celle curée d'emplois publics.

10 août 1850.

« Il y a quinze jours, c’étaient les heures de I insurrection populaire, heures de courage et d'enthousiasme, heures de vertus et de dévouements. Aujourd’hui, c’est une tout autre insurrection : c’est l’insurrection des solliciteurs, c’est la levée en masse de tous les chercheurs de places; ils courent aux antichambres avec la même ardeur que le peuple; courait au feu.

« Dès sept heures du matin, des bataillons d’habits noirs s’élancent de tous les quartiers de la capitale; le rassemblement grossit de rue en rue. A pied, en fiacre, en cabriolet, suant, haletant, la cocarde au chapeau et le ruban tricolore à la boutonnière, vous voyez toute celte foule se pousser vers les hôtels des ministres, pénétrer dans les antichambres, assiéger la porte du cabinet C’est un siège, ou plutôt c’est un blocus. Tacticiens profonds, nos héros de l'insurrection intrigante ont toutes les qualités de la guerre. Tout à l’heure ni les pieds n’étaient

assez agiles ni les roues des cabriolets assez rapides pour s'élancer vers l’hôtel du ministre. Une fois arrivés dans l’antichambre, une fois sous les murs de la place, ils changent de courage, ils sont fermes et patients. Immobiles à leur rang, la pétition au bras, ils ont décidé de prendre la place par famine; ils la prendront. C'est en vain que le ministre ou son secrétaire essayent de 3’échapper par quelque porte secrète : toutes les portes sont bloquées.. A moins d’un souterrain qui donne sur la campagne, comme dans les anciennes forteresses, il n’y a pas moyen de sortir.

« Et ne croyez pas que la foule diminue de jour en jour ; tout au contraire, elle augmente. Le mouvement de l'insurrection se répand, de proche en proche, d'un bout de la France à l'autre. Chaque département envoie ses recrues, qui accourent successivement, impatientes, avides, jalouses et craignant toujours d'arriver trop tard. Les diligences, les patachcs, les coches, sont remplis; les solliciteurs s’entassent dans les voitures, surchargent l'impériale; les six chevaux des diligences souillent et halètent. attelés à tant d’intrigues. C’est un soulèvement général des prétentions provinciales. Paris! Paris!

m SOTTEXmS DUS journaliste

tel est le cri de toutes ces ambitions, qui fatiguent les routes et les |tos{il!ons. Il en vient de tous les régimes, depuis celui de 89 jusqu’à celui de 1 830; de toutes les générations, de toutes les provinces. Tout se remue, s’ébranle, se hâte, le nord, l’orient, l’occident; et, pour comble de maux, la Gascogne, dit-on, n’a pas encore donné.

« 11 y a quinze ans, en 1814, les martyrs de la lidélité inondaient les antichambres, la Vendée assiégeait les bureaux. C’était l’insurrection des Gérantes; l’ambition alors avait des cheveux blancs, et l'intrigue portait de la poudre. Aujourd'hui l'insurrection est plus jeune. Gérante est hors de cause, il ne sollicite plus. Valère le remplace dans les antichambres, et, à le voir, il n’a pas dégénéré de son devancier. Le costume et le langage diffèrent; mais c’est le même homme au fond. On fredonne la Marseillaise au lieu de Vive Henri IV ou Charmante Gabrielle. On contait les persécutions souffertes sous Marat et Hobespierre; on conte ses disgrâces sous MM. de Corbière et de Peyronnet. Du reste, même genre de forfanterie, même manière de se faire valoir. Les victimes abondent ; il y eu a de toutes les époques. Les héros aussi pullulent; les uns se sont

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battus en personne : lisez le joùrnal où leur nom est cité; mais ne lisez pas Y erratum du lendemain, car, les belles actions rapportant quelque chose, tout le monde veut les avoir faites, et il y a des exploits qui ont cinq ou six maîtres. 11 faudra bientôt que les tribunaux jugent cette nouvelle question de propriété. Ceux qui ne se sont pas battus ont aussi leurs titres : l’un a uti parent mort à l'attaque du Louvre, l’autre est cousin d'un élève de l’École polytechnique. L’Intimé aujourd’hui ne dirait plus :

Monsieur, je suis Mtard de votre apothicaire ;

Userait bâtard d’un des vainqueurs de la Bastille et oncle d’un des braves du pont de la Grève. A ce titre, l'intimé demanderait une place de procureur

« Cette pullulation de victimes après la persécution et de héros après la victoire rappelle le retour de Garni et ce que disait un de nos meilleurs maîtres en fait d'esprit : « Je ne sais pas comment cela se « fait : nous étions quinze cents à Garni, et nous en a sommes revenus quinze mille. »

« Au milieu d’un tel chaos, il est difficile que le hasard et les caprices n’aient pas une grande part dans

ce qui se fait. Les ministres nomment; mais ils ne choisissent pas toujours. Aussi rien n'est si bizarre et si imprévu que les changements d’état qui se voient.

« Hippias est administrateur général. — Comment cela, bon Dieu? — Hippias, le 24 juillet, s’est foulé le bras en tombant de cheval ; il est resté six jours dans sa chambre; le septième, il est sorti le bras en écharpe, et, le huitième, il a été nommé administrateur général. Voilà l'hisloire d'Ilippias. Ajoutons qu'il a renvoyé le valet qui l’accompagnait le jour de sa chute. — Mais Hippias n’entend rien à l'administration ; c’est un homme aimable. Vous

savez — Tcte sans cervelle ! je vous dis qu’Ilip-

pias est sorti le bras en écharpe.

« L’arme ordinaire de l'insurrection intrigante, c’est la délation. Personne n’est bon citoyen, s’il a une place; personne n’aime la patrie que les solliciteurs. Voici un receveur général qui gagne cent mille francs par an, c'est un jésuite! un préfet qui en gagne vingt-cinq mille, c’est un homme dévoué à l’ancien ordre de choses! Avec tout cela, l'inquiétude se répand dans les provinces en même temps que l’esprit d’intrigue et de cupidité. L’un craint do

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perdre sa place, l’autre veut en obtenir une. Il n’y a pas de Parisien qui ne reçoive par jour huit ou dix lettres des départements : celle-ci, pour prier d’être conservé; celle-là, pour avoir quelque chose. « J’aimais la Restauration et j’ai porté la croix du lis, dit l’un ; serai-je destitué? — J’étais employé dans les bureaux de la préfecture de la Roër avant 1814, dit l’autre; serai-je rétabli?» Placez-moi ! maintenez-moi! tel est le mot de toutes les correspondances à cette heure. J’ai reçu ce matin une lettre qui me priait de venir passer, dans une ville du Nord, le temps de la kermesse (la fête patronale). Cette lettre m’a touché comme si c’était une belle

action. En effet, c’était la première que je recevais depuis huit jours, où il ne fût pas question de destituer ou d’être destitué.

« Il y a certes dans tout cela matière au ridicule , mais il y a aussi matière à la pitié et à la douleur. Qui ne serait profondément affligé de voir cette manie des places qui possède la société, cette avidité de salaires publics qui ferait presque penser que nous sommes une nation d'indigents? Quinze ans de liberté n’ont pu nous guérir de cette maladie du régime impérial, il semble que la plaie soit dans

nos entrailles et ne puisse se cicatriser. Vous avez un état honorable, indépendant, lucratif; pourquoi diable solliciter? 11 n’y a point de place qui puisse vous rapporter ce que vous gagnez, cl qui vous donne le loisir que vous avez. — Que voulezvous? si je n’attrape rien dans tout ceci, ma femme m’en estimera moins : elle croira que je n’ai point de considération et de crédit.

« Le mot est vrai. La manie des places est entrée si profondément dans nos mœurs, qu’il faut être nommé à quelque emploi, sous peine d’être discrédité. 11 semble que ce soit une humiliation de ne pas avoir part au budget de l’État. Rien ne plaît à la vanité comme un litre; rien non plus ne convient si bien à l’espnt routinier de famille que ces appointements qu’on est sûr de toucher à la (in de , chaque mois; c’est une sorte de rente; c'est un fixe, comme disent les ménagères ; avec cela on est sûr de ce qu’on gagne. Malheur aux solliciteurs de province qui reviendront de Paris sans avoir obtenu quelque chose! les mères de famille les montreront à leurs filles comme des espèces de parias qu’il faut bien se garder d’accueillir. Danser avec un homme qui n’a pas su être procureur du roi ! cela ne se peut.

Ainsi tous nos préjugés contribuent à allumer cette soif inextinguible de fonctions qui semble nous consumer. Ainsi la société est sans cesse tenue en suspens, inquiète, agitée entre ceux qui obtiennent et ceux qui n’obtiennent pas, entre la joie des uns et la colère rancuneuse des autres; car quiconque est refusé, quand tant d’autres réussissent qui ne va-^ lent pas mieux que lui, s'éloigne la rage dans le cœur, jurant de bouleverser l’État, puisqu’il n'est pas sous-préfet. »

DE I.'aNARCIIIE DANS IES DERNIERS MOIS DE 1870. — PROC?:« DES MINISTRES DE CHARLES X. .

Quand je relis les réflexions de douleur et de colère que m'inspiraient, au mois d’octobre 18Ô0, les émeutes qui se renouvelaient chaque soir dans Paris, et quand je me reporte en pensée à ces tristes soirées pendant lesquelles les lions citoyens purent souvent désespérer de l'établissement de la monarchie libérale qu’ils avaient voulu fonder^ il y n une chose qui est pour moi une sorte de merveille, c’est que cette monarchie ait pu durer dix-huit ans; c’est que, pendant dix-buit ans, elle ait pu résister aux partis coalisés contre elle, et quelle ait, pendant si longtemps, tenu en échec l’anarchie. La difliculté même de ses commencements ne fait que mieux res-

sortir le miracle de sa durée. J’ai tort de parler de miracle : la monarchie de 1830 avait en soi une cause de durée qui lit longtemps sa force : elle avait pour elle l’esprit libéral du pays; et, quoiqu’il soit de mode aujourd’hui de se moquer de l’esprit libéral et de nier qu’il ait jamais existé ; quoique même, à voir sa résignation présente, il semble vouloir donner raison à se» détracteurs, cependant il est impossible de contester que, pendant toute la durée de la monarchie représentative, la France a eu le goût de la liberté. C’est ce goût de liberté que la monarchie de 1850 satisfaisait sans nuire à l'ordre. Elle essayait de concilier ces deux grands intérêts moraux de toute société1, et, quoique l’œuvre fût pénible, parce que le pays voulait l’ordre et n’en voulait pas les conditions, l’honneur de la monarchie de 1830 est d’avoir, pendant dix-huit ans, accompli cette œuvre qui semblait impossible.

Le péril éclata dès les premiers jours. Toutes les fois qu’un peuple fait une révolution pour être libre, la première difficulté qu’il éprouve est de créer un gouvernement, c’est-à-dire quelque chose qui contienne et qui réprime cette liberté même

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qu’il a conquise. Après qu’il a créé un gouvernement, la seconde difficulté, et la plus grande, parce que c'est en lui-même qu’il l’éprouve, est d’obéir à ce gouvernement. Les révolutions qui, au lieu de sc faire du despotisme à la liberté, se font de la liberté au despotisme, sont plus à leur aise : elles n'ont rien à céder du côté de l'ordre; mais aussi elles sont portées à exagérer l’ordre, et c’est de là que leur viennent les périls. Notez en effet que les peuples qui vont de la liberté au despotisme, soit parce qu’ils sont lassés de l'anarchie, soit parce qu’ils sont tombés dans je ne sais quelle mollesse d’esprit et de caractère, notez que ces peuples-là abusent de l’ordre par la servitude, même sous un chef modéré. Les Anlonins étaient des princes modérés ; les Romains, même sous les Antunins, n’en étaient pas moins des esclaves empressés : le vice de la servitude no tenait pus au prince, mais au peuple.

De même qu’il est difficile aux révolutions despotiques de concéder quelque chose à la liberté, de même aussi il est difficile aux révolutions liliéralcs de concéder quelque chose au pouvoir. Ceux surtout qui se prétendaient les auteurs de la Révolution

de 1850 et qui voulaient s'en faire une sorte de propriété, tous ces hommes ardents ou inquiets chicanaient, tanl qu’ils le pouvaient, l’exercice de l’autoritc même qu'ils avaient créée. Il s’était formé autour de 31. de la Fayette une sorte de camarilla démocratique qui, cherchant à changer sa vanité en ambition, ne voulait point que le grand rôle qu'il avait joué dans la révolution finît avec cette révolution, et le poussait à le prolonger au delà, dut-il détruire lui-même son ouvrage en voulant chaque jour y toucher. Je suis d autant plus à mon aise |>our parler ainsi de M. de la Fayette, que j’ai beaucoup admiré et beaucoup loué sa conduite {rendant le procès des ministres de Charles X*. Il aimait la popularité. Ce jour-là, il la risqua généreusement et y renonça sans hésiter, plutôt que de livrer les quatre victimes que demandait, disait-on, la colère du peuple. Mais, quelque admirable qu’ait été la conduite de 31. de la Fayette aux jours du péril, les encouragements qu’il donnait aux agitateurs qui l’entouraient avaient créé une partie des périls mêmes que plus tard il brava hardiment.

1 Voyez Essais de littérature et de morale, I" vol.

6(i SOUVENIRS D’UiN JOURNAMSTE

Le Journal des Débals allaquait cette camarilla démocratique qui entretenait l'agitation publique, soit qu elle crût que l’agitation devait enfanter la république, soit qu elle eût seulement celle ardeur et cette inquiétude d’espi it qui font qu'une fois qu'on a goûté les émotions ambitieuses ou vaniteuses qui sont propres à la vie politique, on ne peut plus s’en passer jusqu’à ce qu’on s'en lasse ; car * la sagesse, en pareille matière, ne vient presque jamais que par lassitude. Je n’avais aucune mauvaise humeur personnelle contre les personnes qui composaient cette camarilla, et je n’en savais pas même les noms. Je ne l’attaquais que parce qu elle était un des embarras cl des dangers du gouvernement nouveau, et surtout parce que les doctrines qu’elle soutenait et l’idée qu’elle se faisait des droits du peuple (c'était le mot qui lui était cher) étaient contraires à toute idée de loi et d’autorité publique. Quels étaient, en effet, ces droits du peuple ? Quel était le pouvoir chargé de les représenter? Où était celte Charte non écrite qu’on opposait à la Charte de 185')? Qui en était le dépositaire et l'interprète? Ces questions valaient bien la peine d'être traitées.

28 octobre 1850.

« Sous Charles X, nous avions la catnarilla jésuitique, qui entravait la marche du gouvernement, qui bravait la majorité des Chambres et le vœu de la France électorale; qui, sous M. de Marlignac, empêchait le ministère de gouverner, en attendant qu'elle se mit elle-même à gouverner avec ses hommes et ses idées, ce qu’elle a fait depuis le 8 août avec la sagesse et le succès que nous avons vus; une catnarilla qui voulait des coups d'Etat, et qui, avec ses coups d’Etat, a perdu la Restauration. Aujourd'hui nous avons une catnarilla démocratique, qui a les memes caractères et les mêmes traits que sa devancière, c’est-à-dire l'entêtement de ses propres idées et le défaut de lumières; une catnarilla où les téméraires ne manquent pas plus que dans l’autre, ayant aussi ses faibles et ses irrésolus, qui se résigneraient en gémissant aux témérités qu’ils désapprouvent.

« Ceci n'est pas un vain parallèle; examinez. La catnarilla jésuitique voulait à toute force sc délivrer de la Chambre des députés : ce frein légal

la gênait. Que dit la camarilla démocratique? Kilo a la même haine et In même impatience contre la Chambre des députés; c'est la même répugnance contre le frein de la loi. Les droits du roi! L’esprit monarchique! criait l'une; mots vagues et mystérieux, que les passions définissent à leur guise. Les droits du peuple! crie l'autre; l’esprit de la Révolution! Du reste, ne demandez aux uns ni aux autres ce que veulent dire précisément ces paroles. Elles veulent dire tout ce qu’on veut.

« Il V a six mois, un homme était monarchiste, non parce qu'il avait bien servi la monarchie, non parce qu'il avait prouvé, par sa vie tout entière, son dévouement à la royauté de 181 1: il était ou n’était pas monarchiste, selon qu'il plaisait ou déplaisait à nos rêveurs de monarchie absolue. Aujourd'hui, c’est la même chose en sens inverse. Le peuple vous a élu, il y a trois mois, comme un bon et fidèle citoyen; vous avez signé la protestation du ‘27 juillet; vous vous êtes uni de cœur et d’àmc à la révolution et à la monarchie de 185') : tout cela n'est pas assez. Si vous ne plaisez pas à la camarilla démocratique, vous n’èles pas un patriote. Hors de sa grâce et de sa faveur, point de salut. Comme sa

devancière, elle excommunie quiconque lui déplaît. Il y a des gens qui, de la sorte, se sont trouvés excommuniés deux fois en l'espace de trois mois

par des papes d’Eglises différentes, des gens dam-

nés naguère, faute de vouloir comprendre ce que voulaient dire ces mots, les droits du roi! et damnés encore aujourd’hui, faute également de vouloir comprendre ce que veulent dire ces mots, les droits du peuple!

« Quant à nous, qui, au risque des excommunications monarchiques, soutenions qu’il n’y avait pas de droits du roi hors du cercle de la Charte constitutionnelle; que la Charte était la règle et la limite de la royauté; que le monarque ne s’était réservé aucun droit supérieur à la loi, — nous soutenons aujourd'hui, au risque des excommunications démocratiques, que le peuple ne s’est non plus réservé aucun droit supérieur à la loi; qu’ayant créé des corps chargés de faire et d’appliquer la loi, il ne peut, ni dans l’ordre politique, ni dans l'ordre judiciaire, reprendre l’autorité, tant que les dépositaires ne violent pas les lois qui règlent l’usage et qui fixent les limites de cette autorité. Nous soutenons que le peuple ne peut pas rentrer, selon son caprice, dans

l'exercice de la toute-puissance, se faire juge et se faire législateur du jour au lendemain, ne s’asservissant en cela à aucune r'gle et se mettant audessus de toutes les lois établies. Il y a en vérité des gens qui paraissent croire que la Charte a encore un article 14. Seulement cet article 14 appartient aujourd’hui au peuple, à litre sans doute de butin. I^ous avions un roi qui faisait des ordonnances pour la sûreté de l’État; nous aurons un peuple à qui on fera faire des émeutes pour le salut aussi de l’Étal.

a Le principe des deux camarilla est le meme : point de loi ni de règle. Elles ne consultent toutes deux que le droit antérieur à la loi, que la raison, disent-elles. Mais qui ne sait que ce droit antérieur aux lois, chacun l’entend et l’interprète à sa guise? C’est pour avoir consulté un droit antérieur à la loi que Charles X s’est perdu. Otez la loi éta.* blie, la loi proposée, votée, sanctionnée par les trois pouvoirs de l’État : il n’y a plus d’ordre social, nous rentrons dans l’état de nature, où chacun trouve sa règle dans sa propre raison. »

Nous avons été, en 1848, asseï près de cet état de nature pour nous en souvenir. Nous en étions fort près aussi au mois d’octobre 1830; et c'est encore là un des rapports qui existent entre les émeutes qui ont éclaté sous la monarchie de 1830, et la Révolution de 1818. L’anarchie voulait avoir son jour, dont elle espérait faire un régime durable; elle le cherchait en octobre 1830; elle l'a cherché bien souvent encore en 1832, en 1834; elle l’a trouvé enfin en 1848, et le pays, ce jour-là, a pu connailre ce que la monarchie de 1830 lui avait épargné pendant dix-huit ans.

A voir, au mois d'octobre 1850, les émeutes de chaque jour et le gouvernement qui semblait impuissant en face du mal, il y avait parfois lieu de craindre que nous ne fussions arrivés au pire état d’un peuple en révolution, c’est-à-dire à l'impuissance de supporter le gouvernement établi et d’en établir un. C’est là surtout ce qui nous affligeait, mes amis et moi.

24 octobre 1830.

« Que nous soyons une république ou une mo-

narcliie représentative, que nous avons des pairs ou des sénateurs, tout cela n’est pas la question. Soyons ce que nous voudrons, mais ayons un gouvernement ! Il y a un gouvernement aux Ulats- Unis; il y a de l’ordre, il y a de la sécurité. On ne ferme pas les boutiques à New-York au milieu de la journée; à Washington, la maison du Président n’est pas défendue par la garde nationale pour empêcher qu’on vienne, au milieu de la nuit, lui demander eu sursaut la tète de tels ou tels prisonniers. Les accusés dorment tranquillement dans cnrs prisons, cl les citoyens dans leurs maisons. Il y a enfin un gouvernement qui est obéi et qui sait se faire obéir. Quand les corps constitués de l’État, quand la Chambre des représentants, le Sénat et le Président ont décidé quelque chose, cette décision a force de loi, sans qu’elle ait besoin detre ratifiée dans les carrefours. Il y a, aux États-Unis, des gens pour gouverner, et ils gouvernent; des lois pour être exécutées, et elles le sont. 11 ne viendrait jamais dans la tète de personne que, lorsque les Corps de l’État ont adopté une mesure , l’exécution de celte mesure pût être suspendue par des rassemblements et des

émeutes *. Chacun pense, en effet, dans ce pays que, si les lois, après avoir été faites par les pouvoirs de l’État, ont encore besoin de la ratification de chaque citoyen, il n’y a plus ni État ni société. Chez nous, aujourd'hui, nous semhlons tourner à l'indépendance individuelle qui précède l'état social. Les Germains avaient le droit de guerre privée, et de celte manière les individus de la nation n’étaient unis entre eux que selon le droit des gens : chacun était à lui seul une société et un Etat indépendants, traitant avec une autre société et un autre Etat également indépendants. Nous revenons «à ce droit de guerre privée sous la forme du droit d’insurrection; nous revenons à la barbarie.

« Et je ne dis pas ce mot comme épouvantail. La barbarie est peut-être, quoi qu’on en pense, un état fort supportable. Seulement, ne soyons point à demi barbares; soyons le tout à fait, et supprimons toutes ces formes de gouvernement central, toutes ces institutions qui ne font plus que gêner la liberté et la puissance de l’individu, sans pouvoir davantage protéger la société et la vie sociale. A quoi bon, je le

1 On me dit que cela est en train de changer auj ÉlaU-Unis. J'espère que non.

lot SOUVENIRS D'UN JOURNALISTE

demande, un chef, des assemblées, des tribunaux, s’ils ne sont obéis qu’à condition que cela plaise à chaque citoyen?

« Encore un coup, avoir des pouvoirs chargés de faire des lois, et n’exécuter ces lois qu’aulant que cela plaît à chacun; avoir un gouvernement qui ne gouverne pas, mais qui prie humblement d'obéir, demandant pardon delà liberté grande qu’il prend, c’est n'étre ni dans l'état social ni dans l’clat barbare : c’eslètredans l’anarchie et le chaos. La société est une bonne chose; mais celle décadence de la société, ce radotage impuissant des institutions sociales, c’est une pauvre et pitoyable chose. »

Faut-il ne voir, dans ce que j’écrivais alors, que l’exagération ordinaire des passions ou des émotions du moment? ou plutôt n’étaient-cc pas là des impressions justes et vraies, que nous avons eu tort d’oublier trop vite? Nous avons, en 1850 et pendant dix-huit ans, vaincu l’anarchie; mais, au bout de dix-huit ans, il y a eu un jour où l’anarchie nous a vaincus. Ce seul jour de défaite a ruiné d’un coup

toutes les victoires que nous avions remportées. Soyons persuadés que, si nous avons été vaincus, e’est que nous avions oublié nos dangers et nos luttes. Nous avons péri parce que nous nous sommes crus sauvés pour toujours. Les Irêves que l’anarchie nous accordait dans les commencements de 1830 étaient courtes, et, comme il fallait sans cesse reprendre la guerre, cela nous tenait en haleine. La dernière trêve que nous a accordée l’anarchie a été trop longue. De 1830 à 1848, il n’y a pas eu d'émeutes. Nous avons pris cette trêve pour une paix définitive, et surtout nous avons oublié les émotions de douleur et de colère que nous avions ressenties en 1830, en 1831, en 1832, en 1834. L’homme n’est pas plus mesuré dans scs craintes que dans ses espérances, je le sais bien; tantôt il craint trop, tantôt il ne craint pas assez. Mais qui peut répondre, quand l’homme craint beaucoup, que ce ne soient pas ses craintes memes qui le sauvent? car je ne parle pas ici de la crainte qui rend lâche : je parle de la crainte qui fait qu’on se défie et qu’on résiste. C’est parce que nous avons beaucoup craint en 1830, en 1831 , en 1832, que nous avons beaucoup résisté. En 1848, au contraire, nous n’a-

vous pas craint assez : c’est là ce qui nous a tous perdus. Nous ne pouvions pas nous persuader que la monarchie fût en jeu; le roi Louis-Philippe non ^ilus ne l'a pas cru, et c’est pour cela qu'il a abdiqué. Le témoignage le plus évident de la croyance qu'avait le roi Louis-Philippe que la monarchie n’avait plus rien à craindre, est son abdication même de la couronne. 11 n'eût jamais abdiqué, s’il eût cru abdiquer devant la république. Le pays, en même temps, n’a pas cru que la société fût en jeu dans un changement de gouvernement. L’expérience de 1 8"0 le rassurait ; il ne comprenait pas que ce qui avait sauvé la société en 1830, c’est que la révolution s’était pressée de faire un roi et n'avait pas laissé l’anarchie avoir son jour. Ainsi personne en 1848 ne craignait assez : les uns croyaient qu’il ne s’agissait que d’un changement de ministère, les

autres d'un changement de roi, ceux-ci d'un chan-

geme.nl seulement de gouvernement; aucun ne songeait qu'il y allait du salut de la société. Erreur fatale! il faut bien nous mettre en tête que, dans l’état de la société française, tout en France est toujours en jeu.

Non-seulement en 1830 nous avions le bon esprit

1830 A tSis

do beaucoup craindre, nous avions aussi ce bonheur que le péril avait pris une forme nette et déterminée. Le procès des ministres de Charles X était le prétexte de l’émeute; je dis le prétexte, car il s'agissait non pas seulement de faire tomber la tète des quatre ministres prisonniers, mais surtout de renverser la monarchie, et, avec la monarchie, la société. Tout était donc en jeu, comme toujours. Mais nous avions alors un avantage : en prenant lu procès des ministres pour prétexte, les factieux donnaient à leurs adversaires une question claire et précise à défendre, une question de justice et d'humanité. Rien de général ni de vague. Fallait-il laisser périr des hommes qui n’étaient pas condamnés? fallait-il laisser la révolution de juillet se souiller de sang? Elle avait imité 89, et elle s’en glorifiait ; fallait-il qu’elle imitât 93?

Pour sauver les ministres, la Chambre des députés avait proposé l'abolition de la peine de mort en matière politique. Elle avait raison. La guerre civile doit abolir la peine de mort. Elle en est un triste et large supplément; mais elle n’en a pas l’horreur solennelle, et surtout elle n’a pas la prétention de s’appeler la justice. Elle se contente de vaincre; elle

n'outrage pas la conscience en disant qu'elle punit. Depuis ce vote de la Cliamhre des députes, l'émeute, irritée de se voir arracher sa proie ou son prétexte, grondait tous les jours dans les rues de Paris. Le Journal des Débats défendait vivement ces quatre têtes menacées par les passions populaires, et avec elles l'honneur de la révolution de 1850.

20 octobre 1850.

« Il faut parler nettement et froidement. Les placards sanguinaires, les petites listes de délation, les attroupements et les cris, ne changent ni les choses ni les principes.

« 11 s’agit de savoir si la Chambre des pairs jugera librement, ou si elle jugera sous les menaces cl les cris de mort. Or, sachons-le bien, si la terreur dicte l’arrêt, si la conscience des juges cède à l’odieuse nécessité de l’effroi, l’histoire cassera l'arrêt, quel que soit le crime des accusés, ne laissant subsister, à la honte de notre pays, que l’infamie d’avoir fait peur à la justice et à la liberté.

« Quelle liberté, je le demande, y a-t-il aujourd’hui, quand les placards écrivent d’avance l'arrêt

qu’on veut faire rendre, et l’écriv» ni avec l’alternative laissée aux juges de tuer ou d’être tués ? Est-ce là un tribunal indépendant? est-ce là une justice? Non ! Je vois des criminels à punir; niais je ne vois point de juges. La violence les dépouille de ce titre; ils n’ont plus ni caractère ni droit pour juger : car juger, c’est être libre. Donnez-leur la liberté, et ils vous donneront la justice, la justice équitable et consciencieuse ; sans liberté, point de justice. En matière criminelle, quiconque obéit est huissier, geôlier ou bourreau : il n'est point juge.

« Ou je ine trompe, ou il y a ici quelques détestables menées. Les agitateurs veulent prendre leur re vanche, et leur rancune poursuit implacablement l'ordre public. Autrement, comment expliquer ce qui se passe? La Cour des pairs n'est point encore assemblée; la peine de mort n’est pas abolie; le projet même d'abolition ne sera présenté que dans quelque temps ; les accusés sont à Vincennes. Tout est donc encore dans le même état qu’il y a un mois, les juges, les accusés et la peine elle-même; cependant les émeutes sont commencées, le peuple est excité I Que veut-on? où va-t-on? Aurons-nous, pendant tout un long mois, jusqu'au jour du procès,

110 SOUVENIRS DTK JOURNALIST,

des placards le matin et des séditions le soir? Non, cela est impossible : on ne tient point un peuple en désordre pendant un mois; un mois d’émeutes est impossible.

« Si donc l’émeute commence dès aujourd’hui, un mois avant le jugement, il y a un but, et un but prochain, qu'on veut atteindre.

« Ce but, quel est-il ? Il ne faut point ici de pruderie de paroles : c'est du sang qu'on veut. Or, comme la justice régulière, voulût-elle verser ce sang, n’est point encore en état de le faire, c’est au peuple qu'on demande d’abréger l'instruction et le procès; c’est au peuple qu'on conseille de verser le sang des quatre prisonniers; c’est au peuple du 29 juillet qu’on propose de faire un 2 septembre ! Autrefois, au moins, entre la prise de la Bastille et le 2 septembre, il y eut trois ans d’intervalle, trois ans pendant lesquels on corrompit le peuple et on discrédita Bailly et M. de la Fayette. Mais un 2 septembre, trois mois après le 29 juillet, c'est en vérité trop présumer de la rapidité du mal.

«Un 2 septembre contre quatre hommes, voilà de quoi il s’agit. Oui; mais que les timides ne croient pas sc tirer d'alfaire en disant qu’après tout ce n’est

que quatre hommes, et quatre hommes coupables. Ces quatre hommes vivent à l'abri de la loi même qui doit les punir; iis sont sous la protection de la justice qui les réclame; ils sont sous l’inviolable cgide de leur peine future; les cheveux de leur tète sont aussi sacrés que les paroles de la loi; les tuer, c’est tuer la justice et la loi. Qu’on ne crie donc point : Le sang qui coulerait est-il si pur? Oui, le sang qui coulerait serait pur, car ce serait, si j’ose le dire, le sang de la loi, et celui-là est toujours pur et précieux. Quiconque le verse frappe la patrie au cœur.

« Ainsi donc, tuer les ministres de Charles X ou aller, la violence à la main, prescrire leur arrêt à la Chambre des pairs, c’est tuer la justice et la loi , c’est tuer le gouvernement, c'est installer l’anarchie.

«Que gagnera le peuple à cette installation? Cela lui donnera-t-il du travail et du pain? cela fera-t-il rouvrir les ateliers? cela cm|>cchcra-l-il les faillites? Je plains le pouvoir qui naîtra d’une pareille crise. Je le plains, car il sera monté par de sanglants degrés ; je le plains, car il sera impuissant à gouverner, même par le crime et le massacre. L’exemple du Comité de salut public est impossible à suivre.

112 SOUVENIRS Ü'UN JOURNAUSTE

11 n'y a plus ni biens du clergé ni biens de l’émigration pour remplir le trésor public. Notre première révolution a tout pris. Un peut bien encore guillotiner ; mais on ne peut plus battre monnaie avantageusement sur la place de Grève. La propriété est, d'une part, trop divisée; de l’autre, nos richesses sont en grande partie des richesses industrielles et commerciales. Cent mille francs en terres peuvent se prendre, je l'avoue ; mais cent mille francs en manufactures, en canaux, en chemins de fer, cela se détruit, mais ne se prend pas. Que fera donc le pouvoir nouveau, face à face avec le sang répandu, avec l'émeute en permanence, le trésor public vide, les ateliers fermés et les ouvriers sans pain?

« Il en est temps encore: arrêtons-nous avant d’avoir violé la loi. La robe de notre révolution est encore pure; ne la salissons pas. Une fois que, selon les paroles de l'Ecriture, le sang aura touché le sang, c’en sera fait de nous. — Poinlde vin! criait le peuple au 29 juillet; cela nous porterait à la tclc. — Point de sang surtout ! Point de sang ! Cela enivre bien autrement. Songez au passé : pendant trois ans, de 92 à 95, la démocratie s’est repue d’émeu-

tes et de massacres; pendant trois ans, elle a léché le sang de la guillotine, et, un jour, il ne lui a pas moins fallu plier sous la botte d'un soldai et cuver dans l’esclavage toutes les orgies de la liberté. Demandez à vos vieillards comment ont survécu et comment sont morts les septembriseurs ! »

La crise du procès des ministres fut longue et terrible; mais, grâce au courage alors intelligent de la garde nationale, grâce surtout à la fermeté de la Cour des pairs, de son président, M. Pasquier, et à la décision hardie et prompte de M. de Montalivet, le premier et le plus hideux péril qu'ait couru la inunarcbie de 1830 fut vaincu ; les quatre télés menacées fureut sauvées. Ce lut le sacre de la monarchie de 1830.

U QUmiO.S SOCI'LK SOUS U MOXAUCII1E I)E JO. 1X8 BOMlGKOIS.

A côté de la question politique, il y avait, sons la monarchie de 1830, la question sociale. La lutte des partis pendant le procès des ministres, l’effort que faisaient les ardents libéraux pour s'emparer du pouvoir, l’ effort que faisaient de leur côté les républicains pour changer la monarchie en république, la résistance que le parti conservateur opposait à ses adversaires, voilà ce que j’appelle la question politique. Cette lutte politique a dure pendant tout le règne du roi Louis-Philippe, l’opposition essayant de faire prévaloir ce qu’elle appelait la doctrine libérale, mettant celte doctrine tantôt dans une question et tantôt dans une autre,

s’aidant bien souvent des divisions du parti conservateur et maîtrisant elle-même avec grand’ peine le parti républicain qu’elle renfermait dans son sein. La question sociale est toute différente.

11 y avait, selon certains écrivains du parti démocratique, sous le gouvernement de 1830, une classe qui s’était substituée à la noblesse d’avant 89 : c’était la bourgeoisie; et celte bourgeoisie privilégiée, maîtresse du pouvoir, opprimait, disait- on, les prolétaires ou les travailleurs. La classe opprimée s’agitait sous le joug qu’elle brisa enfin en 1848. C'est là, au dire de quelques écrivains, la t question sociale de 1830. Selon moi, pure fantasmagorie de polémique que tout cela. Je ne veux point abuser de l'expérience de 1848; mais enfin, s'il y avait eu, sous la monarchie de 1830, une société souffrante au-dessous de la société triomphante, comment se fait-il qu’en 1848, quand le joug de la société triomphante a été brisé, cette société souffrante ne se soit pas établie et organisée? 1789 a fait sa société; 1848 n’a pas fait la sienne. Pourquoi cela? La réponse est bien simple : il n’y a pas d’autre société possible en France que celle de 1789. L’égalité civile, établie en 1789, fait que tantôt les uns,

116 SOUVENIBS D'U.N JOUHSAL1STE

tantôt les autres, sont appelés à jouir des biens de la société, suivant le sort que fait à chacun sa bonne ou sa mauvaise conduite combinée avec le hasard des événements. Mais ces vicissitudes de bien et de mal, qui remplissent la vie de chaque homme, sont maintenant tout à fait naturelles. Je ne suis plus pauvre et subalterne parce que je suis roturier; je ne suis plus riche et puissant parce que je suis noble. 1789 a fait une révolution pour obtenir cette égalité civile : 1848 n’avait donc plus à la faire. Aussi, une fois la victoire obtenue, les docteurs du parti démocratique en 1848 se sont trouvés fort embarrassés. N'ayant pas de principes nouveaux à faire prévaloir, ils ont vu bien vite que les révolutions en France ne pouvaient plus avoir d’autre effet que de mettre ceux-ci à la place de ceux-là, et non de créer une société nouvelle. Les emplois changent de mains, la société ne change pas de principes : car elle n’a et ne peut avoir que ceux de 1781. N’ayant pas une société à mettre à la place de l'ancienne, comme cela était arrivé en 1789, les docteurs de 1848 ont été forcés, bon gré, mal gré, de recourir aux chimères du socialisme. Nous n'avons pas, se sont-ils dit, une société toute prête à remplacer l'an-

tienne; eh bien, nous en ferons une toute nouvelle! Alors a commencé la résistance qui a détruit la république. Comme, pour faire la société nouvelle, il fallait détruire l'ancienne société, et que cette ancienne société était la société de tout le monde et non de quelques-uns, tout le. monde a résisté, tout le monde a compris que ce qu'on attaquait sous le nom des privilèges de la bourgeoisie, c'étaient les lois même de l'ordre social, la propriété et la famille.

Le seul mérite de la polémique du Journal des Débats pendant la monarchie de 1830 est d’avoir dit avant ce que tout le monde a dit après. Nous avons défendu la propriété et la famille, telles quelles étaient établies par les institutions de 1789, en montrant qu'il n'y avait pas d’autre ordre social possible que celui que nous avions, et que toute révolution qui voudrait mériter ce nom serait forcée d’ctre dorénavant une révolution contre la propriété. La défense de l’ordre social, voilà donc ce que nous appelions la question sociale sous la monarchie de 1830. Il n'y avait, selon nous, qu'une société à défendre, et non une société à créer. Je disais le 32 juin 1831 ;

« Une révolution ne frappe jamais qu’où il y a prise :

où il n’y a rien, les révolutions, comme les rois, perdent leurs droits. Or où y a-t-il prise aujourd'hui ? où y a-t-il quelque chose? Le trône n’est pas encore assez fort ni assez puissant pour que sa chute serve de satisfaction suffisante à une révolution. Une révolution ne se contente pas à si peu de frais : il faut plus de proportion entre le travail et l’œuvre, l^a chute des Bourbons de la branche aînée a pu satisfaire à la révolution de juillet, parce que c’était une puissance, après tout, que le trône des Bourbons. Mais le trône do juillet n’est pas encore, il faut le dire, une puissance, et sa chute ne payerait pas les frais d’une révolution : il lui faudrait quelque chose de plus. C’est donc au delà du trône qu’elle irait chercher sa satisfaction. La nature de toute révolution étant de renverser un pouvoir quelconque, il lui en faudrait un à renverser; or quel pouvoir, quelle force y a-t-il maintenant dans notre pays, autres que le pouvoir et la force de la classe moyenne, c’est-à-dire de la propriété, du commerce et de l'industrie?

« De deux choses, l'une donc : ou la révolution que révent certaines gens ne serait, faute de gravité et de conséquence, qu’une de ces agitations qui remuent les peuples sans rien décider; ce serait une de

ces révolutions comme il y en a eu tant au moyen âge dans les villes d’Italie, révolutions nées des passions ambitieuses et inquiètes des citoyens, révolutions qui perdent les peuples, mais qui les perdent sans grandeur et lèguent à leurs descendants cet avenir de faiblesse et d’impuissance qui est le partage de la belle et malheureuse Italie.

« Ou bien la révolution serait grave, sérieuse, point fortuite ni factice; et alors que voutez-vous qu’elle mette à bas, sinon ce qui est debout, c'est-àdire la propriété, le commerce et l’industrie? Il n’y a plus que cela en France qui soit un pouvoir et qui soit par conséquent susceptible de destruction : c’est donc contre cela que se ferait la révolution prochaine.

«Après la Constituante, la royauté n’était plus qu’une magistrature chargée de défendre le peuple, une barrière contre l’anarchie. La révolution ne fut donc plus continuée qu’en apparence contre la royauté; la chute de la royauté ne fut plus que le prétexte de la guerre. C'était peut-être ce motif qui avait mis les armes à la main; mais, pendant le combat, les intérêts avaient changé. Au fond, c’était contre la propriété, contre le commerce et l’in-

dustrie, contre les pouvoirs enfin restés debout, que la guerre continuait. Rarnave avait admirablement compris cette vérité, quand il disait, le 15 juillet 1791, que, si la révolution faisait un pas de plus , elle ne pouvait le faire sans danger-, qu'il ny avait plus de nuit du 4 août à faire que contre la propriété. »

En défendant l'ordre social de 1789, je défendais donc les propriétaires, les commerçants et les manufacturiers, tout ce qu’on dénonçait à la colère du peuple sous le nom de bourgeoisie. C'était la manie et le calcul de ceux qui croyaient qu’il y avait un autre ordre social possible que celui de 1789, dedirequ'il y avait encore des classes distinctes, les bourgeois et le peuple, et ils nous accusaient de vouloir faire de la bourgeoisie une classe privilégiée. La controverse sur les bourgeois a eu une grande part dans la polémique sous la monarchie de 1850, et, en vérité. ce n’est pas notre faute : car, avant, pendant et après la monarchie de 1850, nous avons toujours dit que, depuis 1789, il n'v avait plus de bourgeoisie en France; que nous ne savions pas ce que c’était qu’un bourgeois; ce qui n'empêchait pas q ie, dans

les discussions de la presse quotidienne, on ne fit de nous les défenseurs acharnes de la bourgeoisie.

27 juin 1831.

« On nous accuse de vouloir séparer le peuple et la bourgeoisie. Nous ne voulons qu'une chose, c'est de séparer ceux qui font les émeutes et ceux qui les répriment. Voilà ce que nous voulons séparer; est-ce une prétention bien coupable? Il me semble pourtant qu’il n'y a rien qui soit si naturellement séparé que ceux qui s'attroupent et ceux qui dissipent les attroupements, les ameutés et la garde nationale, les attaquants et les attaqués. Ce n’est certes pas nous qui faisons celte séparation : elle est dans la nature des choses, elle frappe les yeux depuis dix mois.

a Avons-nous dit que c’était le peuple qui faisait les émeutes, et la bourgeoisie qui les réprimait? A Dieu ne plaise! nous sommes persuadés, au contraire, que, parmi ceux qui font les émeutes, il y a beaucoup de gens qui sont ce qu'on appelle des bourgeois, et, parmi ceux qui les répriment, beaucoup de gens qu'on appelle le peuple.

« Il y a une autre raison qui fait que jamais nous n’avons pense à séparer le peuple et la bourgeoisie, c’est qu’il n’y a plus en France ni peuple ni bourgeoisie. 11 y a des partis, des sectes, des coteries; il n’y a plus de classes, de tribus, de castes. Dans une nation où il n’y a pas de noblesse, il ne peut pas y avoir de bourgeoisie ni de peuple. Qu’on nous dise où commence le peuple, où finit la bourgeoisie, ce qu’il faut pour être bourgeois, ce qu’il faut pour être peuple. Quand nous montons la garde, banquiers, marchands, ouvriers, quand nous faisons faction l’un après l’autre, où est le bourgeois? où est le peuple? Si l’on disait dans un corps de garde : Que tous les bourgeois se rangent d’un côté et le peuple de l’autre! ces mots auraient-ils un sens? la séparation serait-elle possible? Non : tout le monde est peuple et tout le monde est bourgeois.

« II n’y a donc pas le peuple d’un côté, faisant des émeutes, et la bourgeoisie de l’autre, les réprimant. Toutes ces distinctions sont fausses et surannées. Ce qu’il y a aujourd'hui, c’est une masse innombrable de manufacturiers, de marchands, de propriétaires, d'ouvriers, tous travaillant pour acquérir une fortune ou pour augmenter celle qu'ils ont, ayant tous

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