‹ Souvenirs et réflexions politiques d'un journalisteChapitre 5 sur 18 · RÔ0 A · texte numérisé non relu

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besoin d’ordre et de repos, fort mécontents d’aller perdre leur temps dans les rues à poursuivre deux ou trois cents ameutés. Dites à ces braves gens que c'est le peuple qu’ils poursuivent, ils vous répondront que le peuple, c'est eux-mêmes; qu’ils sont épiciers, merciers, tailleurs, cordonniers, boulangers, fruitiers, marchands de vins, tous gens du peuple, mais voulant le repos.

« Cherchez bien dans la rue, cherchez un hommo du peuple, puis déclamez contre la garde nationale, celte aristocratie armée qui opprime le peuple : il vous rira au nez ou se mettra en colère; car cet homme du peuple hier montait sa garde, et il a peut-être reçu quelque pierre en dissipant les attroupements qui avaient fait fermer les boutiques. Il y a tel bourgeois émeutier, qui aura reçu un coup de crosse dans la rue, et c’est son cordonnier ou son coiffeur qui le lui aura donné sans le connaître. De ces deux hommes, quel est l’homme du peuple?

« Nous ne savons plus ce que veulent dire tous ces vieux noms opposés l’un à l’autre, de peuple et de bourgeois. Nous ne connaissons que deux classes, celle des gens qui veulent travailler et celle des gens

SOUVENIRS D'I'N JOURNAI ISTE

qui veulent remuer, ceux qui veulent faire leurs affaires et ceux qui veulent faire des révolutions. Dans quelle classe y a-t-il plus d'habits noirs? dans quelle classe y a-t-il plus de vestes? En vérité, nous n’en savons rien et nous ne nous en inquiétons guère. 11 y a des habits noirs etdes vestesdans les deux camps, et nous n’en sommes pas étonnés :car il n’y a plus maintenant dans notre société que des individus qui se partagent entre les divers partis, selon leurs goûts et leurs opinions, et non des hommes qui se partagent en castes selon leur naissance.

« Nous sommes, dit-on, les défenseurs de l’aristocratie bourgeoise, et c’est à cette aristocratie de nouvelle espèce que nous sacrifions le peuple, les ouvriers, les prolétaires. Nous ne comprenons pas ce mot d’aristocratie bourgeoise : c’est que c’est un de ces mots vagues et creux comme les aime l’esprit de parti, un de ces mots que personne ne comprend et que tout le monde répète, un de ces mots enfin qu’on jette volontiers à la calomnie comme un os à ronger. Quoi qu’il en soit, nous ne demandons pas mieux que de nous expliquer hautement et de dire ce que nous entendons par l’expression d aristocratie bourgeoise.

« L'aristocratie bourgeoise, la seule aristocratie que nous reconnaissions à l’heure qu’il est, ce sont les hommes qui, par leurs talents, leur bonne conduite, leur intelligence, se placent à la tête de la société; c’est le fabricant, c’est le commerçant, c'est le journaliste, c’est l’avocat, c’cst le médecin, qui deviennent les premiers de leur profession par leur mérite et leur probité, et qui de là arrivent naturellement aux premiers rangs dans la société, chacun en suivant le chemin que lui ouvre son état. Cette aristocratie cherche-t-elle à se séparer du reste du peuple, à faire un livre d’or et à le fermer, à élever entre les autres et elle une barrière infranchissable? Cherche-t-elle à s’organiser et à s’établir d’une manière durable, à se créer des privilèges, à faire un corps à part dans l’Etat? A-t-elle des majorais, des substitutions, des droits d’aînesse, des titres héréditaires? l’ien de tout cela : quand un de ces aristocrates meurt, ses biens sont divisés par portions égales entre tous ses enfants, si bien qu’il leur faut travailler, comme a fait leur père, et gagner leur fortune; si bien que, par la division perpétuelle des biens et la médiocrité des fortunes qui en résultent, ces familles aristocratiques redescendent saus

cesse dans le peuple, dans le peuple qui travaille. Croyez-vous que, dans cette vicissitude des familles, ce soient toujours les mêmes qui restent au pinacle? croyez-vous qu’après avoir descendu, ce soient toujours les mêmes noms qui remontent au sommet, et qu'ils n'aient subi qu’une courte éclipse? Dans cette aristocratie bourgeoise, sans cesse paraissent de nouveaux noms et sans cesse disparaissent d’anciens noms. Le principe ordinaire des aristocraties, c’est la durée et la permanence; le principe de la bourgeoisie nouvelle, c’est la mobilité et le changement. Où donc est l'aristocratie?

a Cette aristocratie bourgeoise, à qui on veut donner un nom de haine et d’animosité, où se recrute-t-elle? parmi le peuple, parmi les ouvriers, parmi les prolétaires. Que chacun de nous consulte l’histoire de sa famille : combien ont eu pour pères ou pour grands-pères de simples ouvriers! Ces ouvriers ont été laborieux, actifs, intelligents, économes; ils ont réussi. Voilà comme on devient aristocrate. La route est-elle fermée? les fils des ouvriers de 1 750 barrent-ils le chemin aux ouvriers de 1 850? ont-ils creusé un fossé entre eux et ceux qui suivent la même voie? Non certes! Loin de là, la carrièro

de l'industrie est plus large, le commerce plus actif, plus entreprenant, plus libre que jamais; la loi appelle tout le monde à fabriquer, à vendre, à négocier. Notre société est toute commerciale et tout industrielle. Les classes que soulève avec le plus de force et de vitesse le mouvement de la société sont précisément les classes qui tiennent de près ou de loin à la fabrication et au négoce. Elles avancent, grâce à ce mouvement, plus vite et mieux que les autres. Il se fait aujourd’hui autant de fortunes dans le commerce qu'il s’en faisait dans l’armée sous Napoléon. Voilà l’état de notre société. Est-ce une société aristocratique, immobile, exclusive, qui s’oppose à l’avancement du peuple et surtout des ouvriers? Non! Aussi chaque jour, et j’en bénis le ciel, l'ouvrier passe dans les rangs de la bourgeoisie : le garçon bijoutier s'établit; le garçon tailleur ouvre boutique. Mais ceux qui font cela, ce sont ceux qui sont intelligents, économes, actifs ; ce sont ceux qui ne connaissent ni les coalitions turbulentes, ni les déclarations de principes; ce sont ceux surtout qui connaissent mieux le chemin de la caisse d’épargne que celui de la guinguette, ou qui ne vont à la guinguette qu’avec leur famille ; en famille, la guinguette

as souvenirs d-un jouiinauste ne perd point l’ouvrier. Voilà ceux qui réussissent, voilà ceux qui deviennent les premiers de leur profession,- voilà ceux qui arriveront ou qui verront arriver leurs hls, si leurs (ils leur ressemblent, aux premiers rangs de la société; voilà ceux qui seront l’aristocratie bourgeoisie; voilà ceux que nous nous faisons honneur de défendre.

« L’aristocratie bourgeoise, comme nous l’entendons, c’est le travail économe, intelligent, assidu, régulier, quel qu'en soit le genre, et qui, grâce à ces qualités, prospère et réussit toujours. Notre société n’a de mouvement que celui du travail, cl, dans ce mouvement, si le meilleur travail passe avant le médiocre, et le médiocre avant le mauvais, quoi de plus juste? Si l’ouvrier qui est actif et habile gagne plus que l’ouvrier paresseux et maladroit; si l’ouvrier régulier et économe bit mieux ses affaires que l’ouvrier libertin et dérangé; si celui qui est à la fois habile, économe et iulelligenl.se fait un petit capital, s’établit, de garçon devient maître, a des ouvriers, réussit, fait fortune, augmente cette fortune par des spéculations bien conduites, et surtout la conserve par de bonnes mœurs et de bonnes habitudes; s'il obtient la conliance de ses confrères, l’es-

time publique; s’il est élu juge au tribunal de commerce, membre du conseil général de son département, puis député; si son crédit à la Chambre lu fait nommer ministre et s’il gouverne la France; si ce prolétaire, qui est peut-être entré à Paris en sabots, en sort pour aller au cimetière, fin de toutes grandeurs, accompagné par tous les corps de l’Etat, par la garde nationale, par le peuple triste et respectueux, — quoi de plus juste que cette élévation depuis le premier degré jusqu’au dernier? Et si même, pour suffire à tous les degrés de cette fortune, il fauf deux générations, quoi de plus juste et de plus naturel encore que le fils, continuant le père par ses bonnes mœurs et par son mérite, le continue aussi par son élévation?

« Défendre l'aristocratie bourgeoise, c’est, à notre avis, défendre les fruits du travail; c'est défendre la propriété qu’acquiert le travail; c’est défendre les droits que chacun a d’arriver à tout; c’est défendre tout ce qui s'élève par son mérite. Cela vaut mieux que de défendre tout ce qui s’abaisse sous le poids de ses prétentions trompées, et veut abaisser les autres à son misérable niveau. »»

150 SOIAESIIIS U'UN JOURNALISTE

Voilà comment nous parlions de la bourgeoisie pendant la lutte et au moment où l'esprit de parti semblait vouloir ressusciter la bourgeoisie pour l’accuser. Après 1848, quand on avait essayé eu vain - de faire une révolution contre la bourgeoisie et qu’il

avait été bien démontré que faire une révolution contre la bourgeoisie, c’était purement et simplement faire une révolution contre la propriété, la bourgeoisie n’étant nulle part constituée et la propriété étant partout répandue, nous étions bien plus à notre aise pour défendre la bourgeoisie de toute idée de résurrection, et pour nous moquer de tous les retardataires qui criaient encore haine aux bourgeois, de tous les gens qui ne savent pas que les mots durent plus longtemps que les choses.

17 mai 1853.

a Nous lisions dernièrement une brochure de 18.V2 intitulée : Coup d'œil philosophique et politique sur les hommes et les choses de ce temps-ci. Nous ne voulons pas traiter tous les sujets que traite l’auteur en courant : ce serait faire une encyclopédie. Nous ferons seulement quelques observations sur le chapitre second, qui a pour litre : Comme quoi les

classes moyennes, dites classes bourgeoises, convoitent les privilèges des grands feudataires et des hauts barons , et des motifs qu'il y aurait de s’opposer à cette fantaisie.

«Nous n’avons jamais aimé les bourgeois gentilshommes. S’il y a des Jourdains qui soient en train de devenir comtes ou barons, et si l'auteur de la brochure dont nous parlons veut demander au gouvernement de s’opposer à cette fantaisie, nous y consentons de grand cœur, de même que, si le gouvernement ne veut pas céder aux vœux de l'auteur, nous n’en concevrons aucun chagrin. Nous sommes fort indifférent dans la question des titres de noblesse; mais nous ne pouvons pas être aussi indifférent sur la conspiration que font les classes dites bourgeoises pour ressusciter, à leur profit, les privilèges des grands feudataires et des hauts barons.

« M. Bernard Bey, l’auteur de la brochure dont nous parlons, est un homme de bonne foi; souvent même il ne manque pas de sagacité; mais il y a quelque chose qui nuit singulièrement à sa sagacité : il prend trop facilement au pied de la lettre les mots de la polémique quotidienne, et, quand il les a pris, il n’observe plus les choses et les hommes

que dans la perspective menteuse que lui font ces mots. C’est ainsi qu'il a pris le mot de bourgeois, comme si ce mot avait encore un sens précis et déterminé, comme s’il s’appliquait à une classe quelconque de la société, comme si ce mot enfin n’était pas, depuis longtemps déjà, une espèce de mannequin contre lequel on tire à la cible, tantôt d'en bas et tantôt d’en haut, tantôt même du milieu, comme fait M. Bernard Rey lui-même, sans qu’il y ait ni dans le mot ni dans la chose qui s’appelle la bourgeoisie rien qui soit vivant encore, rien qui puisse faire une classe, un ordre, rien surtout qui puisse faire une conspiration.

« En 1848, il y avait un cri général de haro contre les bourgeois; aussi personne ne voulait être bourgeois, et tout le monde se renommait à qui mieux mieux du titre de travailleur. Ce litre-là valait alors celui de comte ou de marquis sous l’ancien régime, de citoyen sous la république, etc. ; car il y a toujours, dans notre pays, un mot de passe que chacun prend à l’envi. Nous nous souvenons même que, nous autres pauvres hommes de lettres qui ne savions manier ni la pioche, ni la truelle, ni la navette, on nous appelait, pour nous sauver ou nous faire

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bien venir, les travailleurs de lu pensée. Nous sommes redevenus aujourd'hui des idéologues.

« J’en avertis M. Bernard Rev, la bourgeoisie appartient désormais à la paléontologie; c’est une race antédiluvienne. Il n'est pas plus facile aujourd'hui de trouver un bourgeois que de trouver un mégathérium. Le mot se conserve dans l’histoire, comme le squelette pétrifié des mammouths se conserve dans les musées d’histoire naturelle. Qu’est-ce, en effet, que la bourgeoisie, et que désigne ce mot, à prendre son histoire en France depuis le milieu du seizième siècle jusqu’en i78U?ll désigne une classe de personnes qui, s’enrichissant par le commerce et par l’industrie, s’éclairant par l’étude, entrant peu à peu dans les emplois de la magistrature, de l’administration et des finances, entrant meme aussi dans le clergé, sinon toujours dans l’épiscopat, ayant des habitudes régulières et paisibles, des traditions d’économie et de bonne conduite, ne faisant pas leur fortune en un jour et ne la perdant pas non plus en 'un jour, tâchant de pratiquer les mêmes professions ou d’exercer les mêmes emplois de père en fils, craignant fort de s’abaisser, mais uevoulant non plus s’élever que

par degrés afin de trouver la stabilité à chaque degré, — faisaient, par la persévérance de leurs habitudes et par la conservation de leur fortune, un véritable ordre dans la société. Chaque ville avait sa bourgeoisie ; Paris même avait la sienne, et la mobilité de la vie parisienne n'emportait pas encore, dans son essor désordonné, les vieilles familles. 11 y avait, en ce temps-là, des Parisiens de père en fils, chose aussi étrange, aussi rare aujourd’hui à Paris qu'une vieille maison ou une vieille rue. Cette bourgeoisie de chaque ville avait ses généalogies; les descendants savaient le nom et l'état de leurs quadrisaïeux plus aisément que, de nos jours, le petit-fils ne sait ceque faisaitson grand-père. Voilà ce qui s’appelait la bourgeoisie, et le mot avait alors un sens juste et précis. En est-il de même aujourd’hui? M. Bernard Rey reconnaît lui-même, — et c’est ici qu’il montre cette sagacité que j'aime à remarquer en lui, en dépit de l’illusion qu'il se laisse faire par les mots, — M. Bernard Rey reconnaît lui-même qu'il est trèsdilTicile de définir la bourgeoisie. « Où commence « et où finit la bourgeoisie? dit-il; sur ce point, les « avis seront partagés suivant l'appréciation de cc-

« lui qu’on interroge. Par en bas, dans les villes, « et surtout à Paris, l'artisan qui a fait ses affaires « et dont la fortune s’est arrondie suffisamment « pour lui permettre de vivre de ses rentes, quelles « que soient d’ailleurs l’origine et la source de son « revenu, commence à trancher du bourgeois. Par o en haut, le spéculateur opulent dont les entre- « prises ont été couronnées de succès consent en- « core à s’appeler bourgeois, mais à la condition « de faire souche à une aristocratie bourgeoise, « près de laquelle pâlirait la physionomie bourre sou liée du bourgeois gentilhomme. »

a S'il est si difficile, selon M. Rev, de définir la bourgeoisie, même pour l’accuser, à quoi cela tientil? A ce que la bourgeoisie, selon nous, n’existe plus, à ce que c’est un vieux mot qui ne répond plus à rien.

« Avec le va-et-vient rapide des fortunes de nos jours, avec les révolutions domestiques qui éclatent dans les familles et qui les font aussi rapidement monter que descendre, avec la mobilité même des institutions politiques, qui a son effet et son contrecoup sur les individus; avec les progrès du luxe et de la vanité, qui dévorent la richesse plus rapidement que ne lu forme l’économie ou même la

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spéculation avec la division perpétuelle des héritages, avec toutes ces causes il n'y a plus de bourgeoisie possible. Il y a, ce qui est bien différent, des riches, des plus riches et des très-riches; il y a des situations aisées. Mais, comme tout cela n’a rien de stable et de persévérant, comme l'hérédité n'a pas le temps de s’y mettre, cela ne fait pas des bourgeois. Nous nous trompons même grandement, je le crois, quand, renonçant parfois au vieux mot de bourgeoisie, nous parlons des classes moyennes. Il y a des situations moyennes, des degrés intermédiaires de fortune et d'influence dans notre société; cela est incontestable. Mais ces situations et ces degrés intermédiaires sont occupés, tantôt par les uns, tantôt par les autres. Ce sont les étages d’une maison qui change sans cesse de locataires. Iæs locataires d’une maison ne font pas une communauté ni une classe. Les riches et les aisés de notre société ne font pas non plus une classe ni un ordre, parce qu’il n’y a là aucune stabilité, parce que les i iclies d’aujourd’hui ne sont pas ceux d’hier et ne seront pas ceux de demain, parce que la ligure du monde passe de nos jours plus rapidement que jamais. La . société française n'a plus de

domicile; ce qui ne veut pas dire qu'elle loge à la belle étoile et dans la rue: non, elle loge en hôtel garni. La richesse, l’influence, le pouvoir, y passent successivement de l’un à l’autre, comme les meubles de l’hôtel garni. Personne ne demeure, personne ne s'attache; tout le monde va et vient. Avec ce régime, ayez donc une bourgeoisie! ayez donc même des classes moyennes! ayez quelque chose que vous puissiez désigner par une expression quelconque de stabilité et de permanence !

«Mais quoi, dira-t-on, la ressemblance des habitudes et la conformité des intérêts entre les gens aisés ne font-elles pas une communauté d'idées et de sentiments qui crée une classe? — Oui, il y a des ressemblances d’habitudes et des conformités d’intérêts entre les gens aisés, mais seulement tant qu’ils sont aisés. Otez l’aisance, le lien disparaît, le bourgeois ruiné devient un pauvre envieux. Nous sommes arrivés aux temps qui sont tôt ou tard ceux de toutes les sociétés anciennes et puissantes, les temps où il n'y a plus d’ordres ni de classes, où il n’y a plus que deux partis : les pauvres et les riches. La société romaine en arriva là d’assez bonne heure. Il y avait autrefois à Home des patriciens, des che-

valiers, «les plébéiens; il n’y eut plus bientôt que des pauvres et des riches. Quiconque était riche, fût-il patricien, fût-il plébéien, était du parti des riches; quiconque était pauvre, fût-il patricien, fût-il plébéien, était du parti des pauvres. En France, de nos jours aussi, il n’y a plus ni noblesse d’épée ou de robe, ni tiers état, ni bourgeoisie, ni peuple dans le sens des plébéiens de Roinc : il n’y a plus que des riches et des pauvres. Or des riches ne sont pas la bourgeoisie, pas plus que des pauvres ne sont le peuple. L’ouvrier enrichi a beau me dire, selon M. Bernard Rey, qu’il est bourgeois, et le spéculateur opulent a beau me dire qu’il est noble, non ! l'un et l’autre se servent de mots qui ne sont plus de mise. Je sais bien que, de nos jours, prendre voiture, c’est prendre blason. Ce sont les carrossiers qui sont les d’Mozier du temps. Mais il y aura toujours cette différence entre l’ancien et le nouveau blason, que le nouveau blason, tenant à la voiture, passe et s’en va avec elle, tandis que l’ancien restait avec les gens à pied. On pouvait être noble et pauvre. On voit encore çà et là, dans les provinces reculées, des familles qui en sont là; mais ce sont, pour ainsi dire, des médailles du

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temps passé; elles ne sont plus la monnaie courante. Plus de nobles, plus de bourgeois; des riches seulement, et qui sont du parti des riches tant qu'ils sont riches : voilà l’état vrai de la société.

a Que M. Bernard Rey se rassure donc: nous ne sommes plus assez heureux selon moi, assez malheureux selon lui, pour avoir une bourgeoisie et une classe moyenne. Nous n’avons plus que les deux éternels partis de toute société, les deux éternels accidents de la condition humaine, les pauvres et les riches. Les sociétés qui sont arrivées, comme le dit le philosophe Hegel, à l’état atomistique, c’est-à-dire où il n’y a plus que des individus ou des atomes humains qui s'accrochent ensemble en divers groupes, ou se décrochent selon les coups et les rencontres du sort, ces sociélés-là n’ont plus ni noblesse, ni bourgeoisie, m palriciat, ni plèbe : elles n’ont plus que des riches et des pauvres pour toute catégorie sociale, et, de plus, une hiérarchie administrative et tout artificielle, qui s’efforce de faire aller ensemble les riches et les pauvres, et d’adoucir le choc des deux partis.

« M. Bernard Rey finit son chapitre en disant

SOUYEK1RS D IS JOIHNAUSTE

qu'il faut plus tôt que plus lard remettre à sa plaee la bourgeoisie aristocratique ou non, c’est-àdire lui démontrer, jusqu’à l’évidence, qu’elle fait corps avec la nation tout entière, et ne peut, à aucun titre, constituer une caste privilégiée. M. Bernard Rey propose là au gouvernement d’enfoncer une porte ouverte. 11 y a plus : le gouvernement voudrait, par impossible, reconstituer une caste nririlétjiée; il voudrait avoir une bourgeoisie aristocratique ou même une aristocratie militaire, il ne le pourrait pas : l’état de la société y résiste. M. Bernard Rey a cru, parce qu’on le disait, qu’il y avait encore des bourgeois et une classe moyenne: il n’y a plus que tout le monde, et, dans tout le monde, des riches et des pauvres, des insolents qui ont tort de l'être, et des envieux qui ont tort aussi de l’être. Ce sont ces deux vices de l’âme qu’il faut combattre, et non pas les prétendus complots d’une classe qui n’existe plus, qui ne peut plus exister, non plus que la noblesse d’autrefois, non plus que le clergé d’autrefois. Bourgeoisie, noblesse^ clergé, vieux mots, épitaphes des sépulcres antiques. A quoi bon attaquer les morts? Attaquez les vivants, c’est-à-dire les deux vices de notre temps, l’orgueil

et l’envie, les riches et les pauvres. En les attaquant, vous n'attaquez pas telle ou telle classe sociale; car ces deux vices vont et viennent de l’un à l’autre, selon les accidents de la fortune. Hier Crésus était riche: quelle insolence! quel orgueil! quel faste dans ses bienfaits! quel luxe dans sa maison! quel oubli des autres et quel gonflement de soi ! Aujourd’hui Crésus est pauvre: quelle colère contre la société ! quelle amertume contre les riches ! quel plaisir à censurer les vices dont il ne peut plus jouir, à dénoncer les orgies qu'il ne peut plus faire! Crésus est, dites-vous, un méchant homme, mauvais riche et mauvais pauvre. Oui, mais voici Lazare, le pauvre et le martyr d’hier, celui que tous les sermons nous faisaient plaindre et nous ordonnaient de soulager. Il n’est pas encore dans le sein de notre père Abraham, d’où il verra brûler en enfer le mauvais riche; mais il a fait fortune, et je ne sais même point si sa fortune ne lui ôtera pas sa part du paradis; car, en prenant la fortune de Crésus, il en a pris aussi tous les vices. Est-ce qu’il est devenu un bourgeois? Non : il est devenu riche. Et Crésus, est-ce qu’il est devenu du peuple? Non : il est devenu pauvre. »

LES BARCARES.

Voilà un mot qui, à côté du mot de bourgeois, a eu sa part dans la controverse quotidienne sous la monarchie de 1830, et je ne sais si je dois me repentir ou me féliciter que ce soit moi qui l’y aie introduit. Mais je dois d'abord l'expliquer : car c'est le malheur de ces mots de parti, qu’en commençant ils retentissent comme des cris décoléré, etqu’ils finissent par devenir des énigmes.

C’était en 1831 : je revenais d'Italie et je rencon* Irai à Lyon l’émeute des ouvriers lyonnais. Je restai pendant trois jours à Lyon; je vis quelques-uns de mes amis, je causai aussi avec les ouvriers, et je compris bien vite que l'émeute lyonnaise ne ressem-

Liait pas du tout aux émeutes parisiennes. Les émeutes parisiennes étaient politiques; l’émeute de Lyon était une émeute sociale, une émeute des pauvres contre les riches, des ouvriers contre les fabricants, non pour obtenir des droits politiques, mais pour tâcher d'obtenir un accroissement de salaire. Ce n’était qu’une grève sous la forme d’une émeute. Mais, comme en France il y a toujours une pensée générale mêlée aux réclamations particulières, et que l’intérêt privé se change vite en théorie, d’une question de salaire les ouvriers firent une question sociale, elle prétendu droit au travail, tant discuté en 1848, fit sa premièreapparition en 1831 à Lyon. Vivre en travaillant ou mourir en combattant, telle était la devise que les ouvriers de Lyon avaient inscrite sur leur drapeau.

Je fus très-frappé du caractère nouveau de cette insurrection, et, en cherchanlà la définir, je comparai ces ouvriers qui cherchaient à se faire place dans notre société aux barbares qui avaient autrefois envahi l’empire romain et qui sont devenus la souche des peuples modernes 11 n’y avait, dans ccttc comparaison, ni haine ni injure. Mais ce mot de barbares fut pris comme une expression de dédain;

de là, dans la plupart des journaux, une explosion d’indignation contre l'insolence du Journal des Débals. Fendant dix-huit ans, ce mot a servi de grief contre nous, jusqu’à ce que, en 1848, pendant les terribles journées de juin, la situation ramena tout à coup le mot : « Sous les coups de ces nouveaux barbares, la civilisation du dix-neuvième siècle était menacée de périr.» Ainsi s’exprimait la proclamation de l'Assemblée nationale, le 29 juin 1848. Je n’avais pas dit et je ne pensais pas des ouvriers de Lyon ce que la proclamation disait des insurgés de juin; on le verra eu lisant l'article suivant :

8 décembre 1831.

« Il ne faut rien dissimuler; car à quoi bon les feintes et les réticences? la sédition de Lyon a révélé un grave secret, celui de la lutte intestine qui a lieu dans la société entre la classe qui possède et celle qui ne possède pas. Notre société commerciale et industrielle a sa plaie comme toutes les autres sociétés : cette plaie, ce sont scs ouvriers. Point de fabriques sans ouvriers, et, avec une population d’ouvriers toujours croissante et toujours nécessiteuse, point de repos pour la société, ütei le commerce, notre

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société languit, s’arrête et meurt. Avive*, développez, multipliez le commerce, vous multipliez en même temps une population prolétaire, qui vit au jour le jour et à qui le moindre accident peut ôter ses moyens de subsistance. Cherchez dans chaque ville industrielle quel est le nombre, relatif des manufacturiers et des ouvriers, vous serez effrayé de la disproportion : chaque fabricant vit dans sa fabrique comme les planteurs des colonies au milieu de leurs esclaves, un contre cent; et la sédition de Lyon est une espèce d’insurrection de Saint-Domingue.

« Et, ce qu’il y a de triste, c’est qu’on ne peut pas se meilre à l’abri du danger avec de bons sentiments et de bons procédés. Vous êtes compatissant, désintéressé, vous vous contentez de faire vos frais, et, quoique les temps soient mauvais, vous payez toujours à vos ouvriers la journée au même prix : comment donc seraient-ils tentés de se révolter? Vos bons procédés les défendent contre la misère; hélas! non : le pain est cher, parce qu’il y a eu trop de pluie dans l'année, ou qu'il n'y en a pas eu assez. La cherté du pain fait que la même somme d’argent ne

suflit plus à vos ouvriers. Ou bien, l'aimée a été

to

bonne, le pain est à un prix raisonnable; mais il se trouve qu'à cinq cents lieues de vous, en Russie, en Autriche, quelque part enfin où la main-d'œuvre est bon marché, une fabrique de votre genre vient de s’établir, qui livre ses marchandises à plus bas prix que vous. Comment soutenir la concurrence? en diminuant le prix de la journée? voilà les ouvriers livrés à toutes les tentations de la misère. Fermez-vous votre fabrique, c’est pis encore pour le repos public. Singulière société, il faut l'avouer, où, parce que Zurich a fabriqué plus de soie que de coutume, il y a une sédition à Lyon! Ainsi ce sont les vicissitudes du commerce qui règlent les destinées du monde moderne.

a Les concurrences commerciales font aujourd'hui l’effet quefaisaient autrefois les émigrations des peuples. La société antique a péri parce que les peuples se sont remués dans les déserts du Nord, et qu’ils se sont heurtés les uns contre les autres, jusqu'à ce que, de proche en proche, ils vinssent tomber sur l'empire romain. Aujourd'hui, si le blé se récolte à meilleur marché en Crimée qu’en Angleterre, si le coton se file à plus bas prix à Vienne qu'à Manchester, voilà la société anglaise réduite

aux expédients : il faut une taxe des pauvres, il faut réprimer les séditions d’ouvriers, il faut surveiller avec crainte toute celle population aux abois, qu’accable le contre-coup de quelque événement commercial qui vient de se passer à mille lieues de son pays. Les Barbares qui menacent la société ne sont point au Caucase ni dans les steppes de la Tartarie : ils sont dans les faubourgs de nos villes manufacturières. Ces Barbares, il ne faut point les injurier: ils sont, hélas! plus à plaindre qu’à blâmer. Ils souffrent, la misère les écrase : comment ne chercheraient - ils pas une meilleure condition? comment ne se pousseraient-ils pas tumultueusement, non plus vers de meilleurs climats, comme leurs devancière, mais vers une meilleure fortune? comment ne seraient-ils pas tentés d’envahir? ils sont les plus forts, les plus nombreux et les plus malheureux. Quel courage, quelle vertu il faudrait pour ne pas céder à la tentation! Et ces hommes à qui il faudrait tant de modération, la société les a laissés [rendant longtemps sans instruction : elle ne leur a pas donné la lecture qui pouvait les éclairer, les civiliser, et elle leur donne des armes! elle les enrôle dans la garde nationale 1

« nos expressions de Barbares et d'invasions paraîtront exagérées : c’est à dessein que nous les employons. Elles disent plus qu’il n’y a, c’est vrai, mais non pas plus qu’il ne peut y avoir. Il Faut que la classe moyenne sache bien quel est l'étal des choses; il faut qu’elle connaisse bien sa condition. Elle a au-dessous d’elle une population de prolétaires qui s’agite et frémit sans savoir ce qu elle veut, sans savoir où elle ira. Que lui importe? elle est mal : elle veut changer. Là est le danger de la société moderne; de là peuvent sortir les Barbares qui la détruiraient. Dans cet état de choses, il est nécessaire que la classe moyenne comprenne bien ses intérêts et le devoir qu’elle a à remplir ; il faut qu’elle évite avec un égal soin d’être dupe ou d’être cruelle et tyrannique.

« D'être dupe, disons-nous; et elle le serait si, éprise de je ne sais quels principes démagogiques, elle donnait follement des armes et des droits à ses ennemis, si elle laissait entrer le flot des prolétaires dans la garde nationale, dans les institutions municipales, dans les lois électorales, dons tout ce qui e"t l’Etat. 11 serait bien temps vraiment de vouloir repousser l’ennemi après l’avoir reçu dans la place. 11

ne s’agit ici ni de république ni de monarchie : il s'agit du salut de la société. On peut fort bien aimer mieux un président électif qu'un roi, mais ne pas vouloir cependant que la société soit mise sens dessus dessous, et que la queue prenne la place de la tête. La démocratie prolétaire et la république sont deux choses fort différentes. Républicains, monarchistes de la classe moyenne, quelle que soit la diversité d'opinions entre vous sur la meilleure forme de gouvernement, vous n'avez qu’une voix pourtant, j’imagine, sur le maintien de la société. Or c'est aller contre le maintien de la société que de donner des droits politiques et des armes nationales à qui n'a rien à défendre et tout à prendre. Voilà ce que la classe moyenne doit comprendre üiieux que jamais depuis les événements de Lyon. Sinon .elle est dupe et conspire elle-même à sa ruine; elle fait avec ses Barbares ce que l'Empire romain faisait avec les siens : il les recevait dans son sein, disant, et c'était une profonde politique, qu'ils défendraient l’Empire, une fois qu’ils y seraient incorporés On sait ce qui en est résulté.

« Point de duperie donc, mais point de tyrannie non plus; et ce serait tyrannie que de vouloir éle-

ver une barrière insurmontable entre la classe moyenne et les prolétaires, que de nous renfermer dans notre aisance et de les parquer dans leur misère. Les grandes murailles de la Chine réussissent fort mal en politique. Point de barrières donc; point de lois aristocratiques; point de lois qui n’aient d’autre but que de nous défendre, qui soient exclusives et égoïstes. Ne donnons point de droits politiques ni d’armes nationales à qui ne possède rien; mais que nos lois donnent de plus en plus à chacun le moyen de posséder, et que, de celte façon, elles diminuent le nombre des prolétaires, pour augmenter le nombre des propriétaires et des industriels. Point de droits politiques hors de la propriété et de l’industrie ; mais que tout le monde puisse aisément arriver à l’industrie et à la propriété. Sans cela, il y aurait cruauté et tyrannie. Ajoutons qu’il y aurait mauvais succès : car la cruauté et la tyrannie ont peu de chances de réussir aujourd'hui.

« Tout ce qui augmentera le nombre des propriétaires et des industriels, tout ce qui facilitera la division de la propriété et de l’industrie, sera salutaire à la société moderne. C’est donc dans cet esprit que

la société moderne doit laire des lois. Elle périra par ses prolétaires, si elle ne cherche pas, par tous les moyens possibles, à leur faire une part dans la propriété, ou si elle en fait des citoyens actifs et armés avant d’en avoir fait des propriétaires. »

En 1851 , cet article fut accusé d’être inhumain ; en 1818, après les journées de Juin, quand le socialisme faisait peur et horreur à tout le monde avec raison, je suis sûr qu'on aurait accusé mon article d’être trop favorable aux idées socialistes. Voyons d’abord comment je me défendais d’être dur et inhumain; nous verrons plus lard comment j’aurais pu mcdélêndre d’être socialiste.

18 avril 1832.

« On cite ce que nous avons dit sur les ouvriers après la révolte de Lyon; on se récrie sur la morgue et le dédain aristocratique de nos réflexions. Revenons donc sur ces réflexions.

« De quoi s’agissait-il alors? d'une insurrection des ouvriers contre les fabricants de Lyon , d’une scission entre deux classes de la société. Quelles en

SOUVENIRS D’US JOUBNALISTE

étaient les causes, les conséquences? quelles leçons y avait-il à tirer de ces événements?

« Notre pensée dominante , notre idée fondamentale? est celle-ci : la population ouvrière s'est singulièrement accrue; cet accroissement est le résultat de l’accroissement du commerce; mais cette population, dépendant des chances du commerce et flottant au gré de ses vicissitudes, doit nécessairement être un danger et une cause de trouble dans la société. Que faut-il donc faire? chercher à consolider, en quelque sorte, cette population flottante. Comment la consolider? en s’efforçant de la rendre propriétaire, en aidant, autant que possible, à la division de la propriété. C'est de celte manière que nous attacherons la population ouvrière au maintien de la société actuelle; c’est de cette manière que nous l’y incorporerons d’une façon salutaire.

« Quant à ceux qui veulent l’y incorporer d’une autre façon, qui veulent faire les ouvriers électeurs, jurés, gardes nationaux, membres de l’état poli-, tique, avant d’en faire des propriétaires; qui leur donnent des droits politiques avant de leur donner la propriété territoriale ou industrielle, nous avons dit que ces hommes travaillaient soit en dupes, soit en

factieux, à ta ruine de la société actuelle, et nous avons posé, comme un axiome de notre état social, cette maxime : Point de droits politiques hors de la propriété et de l'industrie; mais que tout le monde puisse aisément arriver à la propriété et à l'industrie.

« Là, en effet, est la grande différence entre nous et nos adversaires : ils veulent faire arriver à la propriété par les droits politiques; nous voulons, nous, qu’on arrive aux droits politiques par la propriété. En un mot, nous voulons des garanties, ils n’en veulent pas. Nous ne voulons pas donner des droits politiques, c’est-à-dire du pouvoir, de la force, à qui, n’ayant rien, sera infailliblement tenté de sc servir de la force pour avoir quelque chose. Nous ne donnons des droits politiques qu’à celui quia quelque chose à défendre. Les droits politiques, tels que nous les concevons, sont tous pour la défensive, aucun pour l’offensive.

« Telle eçt notre doctrine : on peut en prendre note. H s'agit ici de deux choses fort importantes à notre sens, c’est à-dire qu’il ne s’agit ni de monarchie ni de république, mais du maintien de la société actuelle et de l’amélioration du sort des classes ouvrières. Il faut, par tous les moyens légitimes,

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faciliter à l’ouvrier l'accès de la propriété : de là il passera dans la cité. Diminuer le nombre des prolétaires çn augmentant le nombre des propriétaires, et n'augmenter le nombre des membres de l’Etat qu’à mesure de l’augmentation du nombre des propriétaires: telle est notre maxime.

« Nous ne serions pas fâché de voir quelles sont à ce sujet les réflexions de nos adversaires, quelle est la philosophie politique de la démagogie, si elle en a une ; nous ne serions pas fâché de savoir si elle a jamais pris la peine de considérer quelle mauvaise plaisanterie c'est que de dire à des gens qui se plaignent de ne pas gagner assez par jour : Nous vous ferons électeurs. — Le commerce va mal : Vous serez jurés. — Le pain est cher: Vous serez gardes nationaux. — Tel est cependant le dialogue de la démagogie avec le peuple.

« Deux mots de notre article du 8 décembre ont fait surtout pousser les hauts cris. Nous avons dit que nôtre société industrielle avait sa plaie comme toutes les sociétés: cette plaie, ce sont les ouvrière. Premier chef d'accusation.

« Nous avons dit : Les Barbares qui menacent la -société ne sont point au Caucase ni dans les steppes

de la Tartarie ; ils sont dans les faubourgs de nos villes manufacturières. Deuxième chef d’accusation.

« Voyons d’abord le mot plaie. Notre société industrielle souffre-t-elle, oui ou non, de la superfétation des ouvriers? Une population innombrable, exposée au contre-coup de tous les événements commerciaux du globe, n’est- elle point un danger pour la société? Eli quoi 1 on nous parle tous les jours, et avec raison, de la misère des ouvriers; on nous dit qu’ils sont malheureux jusqu’à ne plus pouvoir supporter leur malheur, et ce n’est point là un danger pour la société! ce n’est point là une plaie! Le mot, ditesvous, est hostile. Hostile! en quoi? Nous disons qu’il faut guérir cette plaie : est-ce là une injure? Quand nous avons une plaie, nous ne nous mettons pas en colère contre elle, nous ne l’injurions pas, nous cherchons à la faire guérir. Eh bien, nous disons des ouvriers que leur état est déplorable; vous le dites vous-mêmes; déplorable, ajoutonsnous, pour la société, car la société ne peut être bien, s’ils sont mal La misère des ouvriers est donc une plaie sociale, qu’il faut guérir, et guérir par la plus grande division possible de la propriété. Où y a-t-il là injure, dédain, hostilité? Quand un

homme souffre, se plaint, et que vous lui dites : Vous avez une plaie, il faut la guérir; — que penseriez vous, s’il vous répondait : Monsieur, apprenez que je n’ai pas de plaie, et vous êtes un insolent de me parler ainsi? Cet homme serait un fou. Voilà pourtant le rôle qu’on fait jouer aux ouvriers!

« Venons au mot de Barbares. Dans nos idées, est-il besoin de le dire? ce mot n’est pas du tout une injure. Le National parle quelque part de ses vieilles études classiques. Ce sont ces vieilles études qui l’ont trompé : il s’est souvenu que, chez les Grecs et les Romains, le mot de Barbare était une injure, et il a cru que c’était encore de même. 11 faut déposer ces souvenirs de collège. 11 y a déjà longtemps que toutes les idées sur les Barbares ont changé. Les Barbares du quatrième et du cinquième siècle ne sont plus des espèces de monstres déchaînés un beau jour sur la terre. L’invasion des Barbares est la rénovation du monde, et elle concourt, avec l’établissement du christianisme, pour fonder une nouvelle civilisation dont nous sommes les héritiers et les dépositaires. Depuis longtemps déjà les Golhs, les Hérules, les Francs, sont réhabilités dans l’histoire, et ce n’est faire injure à aucune

portion de l'espèce humaine que de la comparer aux Barbares : c’est dire seulement que cette portion est hors de la société actuelle. Comment l’y faire entrer? telle est la question. Nous ne voulons pas que ce soit par une invasion violente, par la guerre civile : nous voulons que ce soit par une admission régulière et graduée.

« Les ouvriers, tels qu’ils sont aujourd’hui, sans droits politiques, parce qu’ils sont sans propriété cl, par conséquent, sans caution valable; sans propriété, parce qu’ils sont en butte à deux concurrences ruineuses, les machines d’une part, et de l’autre l’accroissement indéfini de leur classe par l’émigration perpétuelle des hommes de la campagne dans les manufactures; les ouvriers, souffrant, malheureux, vivant d’une vie précaire, sont une douleur, une plaie pour notre société 11 faut guérir cette plaie.

« Les ouvriers étant ainsi hors de la société politique, hors de la cité sont les Barbares des sociétés modernes; Barbares pleins de courage, d’énergie, comme leurs devanciers; qui doivent apporter à notre société, pour la retremper, ce qu’ils ont de force et de vie ; qui doivent donc entrer dans cette

société, mais qu’il ne faut y admettre qu’après qu’ils auront passé par le noviciat de la propriété : car alors seulement ils seront intéressés au maintien de notre société politique.

« Nous concluons et nous résumons en deux mots nos réflexions:

« Il faut maintenir la société actuelle par l’amélioration du sort des classes inférieures. »

Je ne dis pas que cet article, écrit en 1832, soit irréprochable au tribunal de l’économie politique. Il y a bien des erreurs sur lesquelles je passe volontiers condamnation. Je crois seulement qu’il n’y a dans ces réflexions aucune dureté aristocratique, et qu’on peut même y trouver un sentiment juste des dangers de la monarchie de 1830 et des remèdes qu’on pouvait appliquer à ces dangers. Chez les peuples modernes, avec les rapides progrès du commerce et de l’industrie, la société voit sans cesse lui arriver de nouvelles recrues, qui ne sont pas toutes dociles et disciplinées. Ces recrues sont une force pour la société, qu’elles vivifient; mais elles sont aussi un embarras, car elles veulent avoir leur place dans le monde, et souvent même,

clics veulent l'avoir plus grande qu’il ne leur appartient. Il y a dans leurs rangs, comme dans toutes les foules, plus de prétentions que de mérites. La classe a des droits ; mais les individus veulent s'approprier les droits de la classe. L’industrie doit avoir un rang élevé dans le monde moderne ; mais tous les industriels n’ont pas droit au rang de l’industrie. La littérature doit être tenue, selon moi, en grand honneur dans l’État. Je ne vais pas, cependant, jusqu'à croire que tous les littérateurs doivent être tenus en même honneur que la littérature. Cette distinction s’oublie souvent, surtout en France, où la vanité joue un grand rôle.

Outre la vanité, il y a une autre cause de fermentation qui, en France, accélère le mouvement des classes : c’est le goût des idées générales. Les prétentions chez nous ne sont pas seulement une ambition ou une convoitise individuelle; elles s'érigent en théorie sociale. Les gouvernements doivent tenir grand compte de cette disposition de l’esprit français. IL faut donc, à mesure que les classes inférieures s’élèvent par les lumières, par la richesse et meme par les prétentions, qui précèdent souvent tout cela, il faut leur ménager une place dans la

société et dans l’État ; il faut même aider à cette élévation progressive des classes inférieures, au lieu de la contrarier.

Je cherchais, en 1832, comment on pourrait faciliter à l’ouvrier l’accès de la propriété, afin qu'une fois propriétaire il pût entrer dans la cité politique ; je voulais multiplier les censitaires, le cens étant alors le principe de l’électorat. Je ne sais pas si j’avais, en 1832, une idée nette des moyens qu’il y avait de faciliter l’accès de la propriété aux ouvriers. Je complais évidemment sur les efforts individuels, sur l'intelligence et l’économie des ouvriers, sur leur bonne conduite. Je ne demandais aucune mesure qui ressemblât, de près ou de loin, aux lois agraires, bien persuadé alors, comme je le suis encore aujourd'hui, que la propriété ne vaut qu’à ceux qui l’ont gagnée et non à ceux à qui elle est donnée. Il faut la posséder avec les vertus qui l'ont acquise. Les lois agraires font des donataires et non des propriétaires.

Les p ropr iét a i res , e n effet , ne se fon t p as p ar les lois , ni même par l’hérédité: lis propriétaires se font par eux-mêmes. Quiconque a le titre sans avoir la capacité ne sera pas longtemps propriétaire. Point

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