‹ Souvenirs et réflexions politiques d'un journalisteChapitre 6 sur 18 · A 1848 ICI · texte numérisé non relu

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du lois agraires donc, je le dis d’aussi grand cœur en 1858 qu’en 1832; mais, depuis 1832, le cours naturel des choses, plus habile que les publicistes, a multiplié les propriétaires en multipliant les genres de propriété. Personne, en 1832, ne prévoyait, je crois, cette solution du problème. Comme la propriété foncière est une quantité lixe dans le pays, qu’on ne peut ni augmenter, ni diminuer, qu’on peut seulement diviser plus ou moins ; mais, comme cette division meme, poussée à l’excès, devient un mal selon les climats, les lieux et les temps, — le cours des choses, qui est une grande science sociale, a créé un nouveau genre de propriété, je veux parler de la propriété mobilière. Non pas assurément que la propriété mobilière fût inconnue jusque là ; mais ça été presque la créer de nouveau que d’en multiplier les objets et surtout d’y laire croire. Il nous paraît tout simple aujourd'hui de croire qu’un coupon de rente ou une action de chemin de fer, c’est-à-dire un morceau de papier, est une propriété. 11 y a cependant des jours de discrédit où le chiffon de papier reprend sa nature et ne semble plus être une propriété. La difficulté est

de faire croire aux objets de la propriété mo-

tl

bilière, quand ils sont nouveaux. Le cours des choses a résolu cette difliculté. La rente et les actions industrielles étaient connues en 1852 ; mais elles étaient surtout connues à Paris et dans les classes supérieures. Le peuple des campagnes et des faubourgs les ignorait, par pauvreté sans doute, mais surtout par incrédulité ; le paysan ne croyait qu’à la terre : c'était pour lui la seule propriété valable. Les caisses d'épargne, les chemins de fer, les emprunts, ont, en moins de vingt ans, répandu dans les campagnes et dans les faubourgs l’idée et le goût de la propriété mobilière, et ils l’ont, pour ainsi dire, créée en la multipliant. De là celte diminution du nombre des prolétaires, que nous voulions en 1 832 ; de là cet accès de la propriété ménagé aux classes inférieures.

Est-ce à dire que, depuis celte création ou celle multiplication de la propriété mobilière, la société n'a plus rien à craindre de la fermentation des classes inférieures ; que désormais tous les prolétaires sont classés et incorporés dans les rangs des propriétaires, et que le problème que je posais en 1832 est résolu pour toujours? Non, certes : car, à ce compte, la pauvreté et l'envie seraient suppri-

mées , et nous n'aurions plus qu’à dormir sur nos deux oreilles. Il y aura toujours, dans la société et dans les classes inférieures , qui ne sont pas tenues d’être meilleures que la société, il y aura toujours plus de prétentions que de droits; il y aura toujours aussi cette part de misère qui est le pinpre des sociétés humaines, et qui se trouve surtout dans les classes inférieures. Il suit de là, dussent quelques trembleurs de \ 848 voir dans ma conclusion des marques de socialisme, il suit de là que, quel que soit le gouvernement et quelle que soit la dynastie que nous ayons, l’amélioration du ' sort des classes inférieures et la surveillance bienveillante de leurs progrès devront toujours être un des soins principaux du gouvernement en France.

Je n’ai aucun goût pour la philanthropie niaise et dupe ; mais quiconque ne s’occupe pas du sort des classes inférieures, quiconque ne conçoit pas que le soulagement de la misère n’est pas seulement une œuvre de charité, mais un intérêt social; qu'une société a besoin que le grand nombre ne soudre pas trop en présence du petit nombre qui jouit trop ; qu’un peu d’équilibre, sinon d’égalité, est nécessaire ; quiconque est étranger, par igno-

rance ou par système, à ces idées de bienveillance mutuelle, n’est, à mon avis, ni un bon chrétien ni un bon citoyen. Mais comment pratiquer cette bienveillance mutuelle? comment assister les classes inférieures? Ayez-en toujours l’intention et le goût, et vous en trouverez, soyez-en sûr, le moyen.

HISTOIRE DR l’idée DO TRAVAIL.

Je crois devoir placer, après les réflexions que je faisais en 1832 sur la condition des classes inférieures, un article fait en 1848 sur le droit au travail. Toutes ces pensées se tiennent. L’article de 1832 est la prévoyance du danger et la recherche inexpérimentée des moyens à prendre pour le prévenir. L’article de 1848 est la description du mal advenu sous sa forme la plus mauvaise et la plus désastreuse. Voilà pourquoi j’ai réuni ces deux articles de dates si différentes.

Août 1818.

« L’obligation du travail, le droit du travail, le droit au travail : voilà trois mois, ou plutôt trois

doctrines opposées, qui luttent depuis longtemps dans le monde, et dont la querelle semble se ranimer de nos jours, plus vive et plus ardente que jamais.

« L’obligation du travail est la doctrine chrétienne; le droit du travail est la doctrine des économistes du dix-huitième siècle; le droit au travail est la doc- , trine des organisateurs chimériques et désastreux que notre siècle a enfantés.

« Comparons rapidement l’histoire de ces trois doctrines; car elles ont eu leur histoire, elles ont eu leurs effets et leurs conséquences sociales. Ce ne sont pas seulement des pensées, ce sont des causes. L’homme qui se croit obligé au travail par la loi divine; l’homme qui croit que personne ne doit le gêner dans l’exercice de son travail et de son industrie, et que personne surtout ne doit lui en ravir ni même lui en disputer les œuvres; l’homme enfin qui croit que l’État lui doit du travail, c’est-à-dire le moyen de vivre lui-même et de faire vivre sa lamille, ces trois hommes pensent et agissent différemment. Or l’état de la société dépend des pensées et des actions des hommes : tant valent las individus, tant vaut la société. Nous cherchons, de nos jours,

un secret introuvable, celui d'une société qui vaudrait mieuxque les individus qui la composent, d’un tout qui vaudrait mieux que scs parties. Mettre la vertu dans les mœurs publiques et la licence dans les mœurs privées, c’est une chose commode qui flatte à la fois les vices du cœur et les prétentions de l'esprit; mais c’est une chose impossible Jusqu’ici personne n’a pu réussir à faire la cité de Dieu avec lés sept péchés capitaux.

« Indiquons les traits principaux de la doctrine chrétienne, celle de l’obligation du travail.

« Le jour où l’homme a commencé la vie de ce inonde, le jour où il a quitté le paradis pour la terre, c’est-à-dire la perfection pour la r 'alité et l’infini pour le fini, ce jour-là il lui fut dit qu’il mangerait son pain à la sueur de son front. Le travail est donc une des conditions de la vie de l’homme ici-bas. Quiconque cherche à changer le travail en jeu , en cérémonie , en prétexte ; quiconque ne laisse point au travail sa nature pénible et rude, veut s'affranchir des conditions de l’humanité. Le travail, selon la doctrine chrétienne, fait partie des effets du péché originel et de la déchéance primitive de l’homme; il est un des signes de cet as.su-

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jetlissemont à l’imperfection qui est le caractère de notre humanité. Je ne veux pas soutenir que la question sociale qui nous tourmente en ce moment n'est qu’une question théologique; je ne veux pas montrer que nous tentons de relever l’humanité de son imperfection originelle, et d'établir dès ce monde le royaume de Dieu, c’est-à-dire le royaume où une intarissable abondance suffit à une insatiable jouissance : je laisse de côte ces questions, qui louchent à la fois à la théologie et à la politique, et je m'arrête à l'obligation du travail telle que la détinissent les Pères de l’Fglise.

« Le travail n'est pas seulement une peine et un châtiment, dit saint Chrysostome; il est, comme tous les châtiments, un avertissement et un remède. Les peines inutiles, qui ne servent tju’à la vengeance et à la colère, appartiennent à la législation humaine; les peines de la législation divine servent au repentir et à la régénération de ceux qu’elles frappent. Tel est le travail, quand il est vrai et sincère, quand il n’est ni artificiel ni illusoire. Le travail, tel que Dieu l'a institué, est rude, mais productif; c’est là son caractère le plus certain. Rien n'était si facile à Dieu que de dire à la terre de tout produire sponla-

uémcnt ; rien n’étail si facile à Dieu, qui est le producteur inépuisable, que de suffire aux besoins du consommateur insatiable qu’il avait créé. Il ne l'a pas voulu; il a contenu nos appétits par nos peines et par nos labeurs; il nous a dit : a Vous n'aurez que ce que vous produirez. » Mais, du même coup, il a donné au travail de l’homme le don d’être productif.

« Le travail n’est pas seulement le moyen que l’homme a de vivre; il vaut mieux que cela. Si le travail, en effet, ne servait qu’à faire tourner éternellement cette grande roue de la vie humaine, l’homme se demanderait bien vite à quoi bon. Les machines qui dépensent leur force à produire du mouvement sans produire d’effet sont des machines ridicules. Travailler pour vivre et vivre pour travailler, telle n'est pas, telle ne peut pas être ici-bas la vocation de l’homme; j’aimerais autant, à ce compte, la vocation de l’écureuil qui tourne sa roue. 11 faut considérer le travail de l'homme par ses grands côtes, par les côtes qui louchent à ta nature matérielle et à la nature morale, que le travail change et améliore toutes deux.

« La nature matérielle : voyez comme saint Chry-

sostome* peint la terre couverte de ronces et d'épines, tant que la main de l'homme ne s'y applique pas. Le travail seul la fertilise et l’embellit. Saint Chrysostome écrivait avant les prodiges de l'industrie et de la science modernes; mais il admirait déjà les changements merveilleux que l'homme faisait sur la terre. L'Ecclésiastique , plus ancien que saint Chrysostome, admire aussi les œuvres de l’homme; il décrit les divers métiers: « Le laboureur, qui mène la charrue et prend plaisir à tenir à la main l'aiguillon dont il pique ses bœufs; le charpentier et le maçon, qui songent nuit cl jour à leur travail ; le graveur, qui grave les cachets, qui s’occupe à diversifier les figures et s’applique à imiter la peinture, veillant pour achever son ouvrage; le forgeron, qui s'assied près de l'enclume et considère le fer qu’il met eu œuvre : la vapeur du feu sèche son corps, mais il résiste à l’ardeur du fourneau ; le son du marteau et de l'enclume lui fait perdre l’ouïe, mais son œil est attentif à la forme qu’il veut donner à son ouvrage. Tous ces hommes sont heureux de l'industrie de leurs mains, et ils s'étudient à être habiles dans leur métier; sans eux et sans leur tra-

* HonW'lic sur l'épitre sus Romains.

vail, les villes ne seraient ni bâties, ni habitées, ni fréquentées... Us maintiennent l’état du monde, quoique leurs souhaits ne concernent que leur art*. »

Voilà le tableau d’une industrie bien timide encore et bien faible. C’est l'enfance du travail humain, et cependant que l’effet de ce travail est déjà grand! Il est loin des merveilles de l’industrie et de la science modernes; mais c’est ce travail qui bâtit les villes, qui y appelle les habitants et les voyageurs. Aux champs, il change la face de la terre et la taille des animaux, qu’il fait plus grands et plus beaux; dans les villes, il pétrit le fer comme l’argile, il taille le bois et la pierre; il maintient enfin l'état du monde, qui tomberait bientôt dans la stérilité et la solitude, s’il n'était sans cesse assisté et comme régénéré par la main de l'homme. Nonseulement le travail donne une face nouvelle au monde matériel ; il donne aussi la joie au cœur de

1 Ecclésiastique, ch. xiivm. — Je passe les versets suivants : < Et (ou! dois on ne leur demandera point leur avis dans le conseil s du peuple, et ils ne prendront pas la parole dans rassemblée, et a ils ue seront pas assis sur les sièges des juges, et ils n’iulcrpréo toi ont pas les lois qui (ont les jugements; ils ne publieront point e les irslruftiona sur les règle» de la vie; il» ne trouveront pas « l'éclaircissement des panlxdcs... »

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l'homme. Le forgeron aime à forger, le maçon à bâtir, le potier à façonner, le graveur à graver; tous se réjouissent ou se consolent en l’œuvre de leurs mains. Le travail enfin, même dans ces siècles de timidité et de faiblesse industrielles, avait déjà sa qualité la plus caractéristique : il ne faisait pas seulement vivre, il produisait une œuvre; il faisait du monde matériel le digne domicile de l'homme, et, de plus, il produisait un sentiment, c’est-à dire qu'il réjouissait le cœur de l'homme. Il changeait et améliorait du même coup la nature matérielle et la nature morale.

« Les docteurs chrétiens montrent encore bien mieux l'heureuse influence du travail sur la nature morale que les grands changements qu’il apporte dans la nature matérielle. Ils vont meme jusqu’à croire que, si Dieu a voulu que la terre ne produise de moissons que celles que procure le travail, c'est surtout pour que l’homme ne tombe pas dans l’oisiveté, mère de tous les vices. « Le travail est à l’homme, dit saint Chrjsoslome, ce que le frein est au cheval : il le contient et le dirige. » L'homme qui travaille purifie et fortifie son âme, et les Pères de l'Kglise ne parlent pas seulement ici du travail en

général, ils parlent <Ju travail des mains. C’est au travail sous sa l'orme même la plus rude et la plus grossière, qu’ils attribuent une salutaire influence sur l'Ame. Ils tiennent à ce que l’homme, condamné au travail par la parole divine, acquitte sa dette, et l’acquitte parla sueur du corps, selon la lettre môme de l’arrêt; mais ils croient en même temps que l’acquittement de celte dette procure à l’âme une satisfaction qui l’épure et l’affermit. Saint Augustin * veut que les moines ttavaillenl de leurs mains, et il fait de ce genre de travail une des obligations de la vie monastique. En vain les moines cherchent à équivoquer; en vain disent-ils qu’ils travaillent quand ils vaquent à la prière, au chant des psaumes, à la lecture de l’Écriture sainte : saint Augustin n’admet pas ces capitulations de conscience; il veut que les moines travaillent de leurs mains, il veut que l’obligation chrétienne soit rigoureusement accomplie.

a Les idées du christianisme sur la nécessité et l’utilité morale du travail ont dû singulièrement influer sur la réhabilitation de l’industrie. Evercéc autrefois par des esclaves, l’industrie se ressentait de ' De opéré monuchorum.

SOUVIi.MKS UT.\ JOUI NALISTK

l’abaissement de ceux qui l'exerçaient. Grâce au christianisme, elle devient la condition générale do l'humanité; elle est autorisée par l'exemple de saint Paul , défendue énergiquement par les Pères do l’Église, imposée comme une règle de perfection à l'élite de la société chrétienne, c’est-à-dire aux moines. Personne ne peut plus la mépriser. Mais je laisse volontiers de côté le secours que le christianisme a prêté aux professions industrielles, pour m’attacher uniquement à l’influence morale qu'exerce le travail manuel.

« Jean-Jacques Rousseau, dans l 'Émile, recommande aussi le travail des mains: il veut qu'Émile apprenne à être menuisier. Cette idée a fait beaucoup rire; quant à moi, je l’ai toujours approuvée, et je me permettais de la défendre dès 1837. Je la défendais par les raisons que donne Rousseau, et qui sont curieuses à lire, aujourd’hui surtout; je la défendais aussi à l’aide des raisons que j’empruntais à saint Augustin dans son Traité du travail des moines. Un mot d’abord des raisons de J. J. Rousseau pour faire apprendre un métier aux enfants. « Vous vous fiex, dit-il, à l’ordre actuel de ln société, sans songer que cet ordre est sujet à des révolutions

inévitables, et qu’il nous est impossible de prévoir ou de prévenir celle qui peut regarder nos enfanls. Le grand devient petit, le riche devient pauvre, le monarque devient sujet. Les coups du sort sontils si rares que vous puissiez compter d’en être exempts? Nous approchons de l’étal de crise et du siècle des révolutions. Je tiens pour impossible que les grandes monarchies de l’Europe aient encore longtemps à durer... Qui peut vous répondre de ce que vous deviendrez alors'?» Prophétie curieuse, déjà accomplie sur une génération, celle des émigrés de ÎI2, et qui a semblé près de s’accomplir sur une autre génération, sur la nôtre, laquelle a pu croire et peut croire encore que le seul patrimoine solide que le père ail à laisser à ses enfants, c’est le métier qu’il leur aura fait apprendre'.

« Ce n’est pas seulement à cause de l'instabilité des fortunes d'ici-bas que J. J. Rousseau prêche l'apprentissage du travail manuel; il montre aussi quels sont les avantages de cet exercice pour l’âme et pour le corps, et de ce côté il se rapproche de saint Augustin d'une manière imprévue. Ce que le

* Émile, liv. III.

* Écrit en 1848,

grand docteur trouve de bon dans le travail dos mains, c'est qu’il repose la pensée. L’âme ne peut pas toujours penser ou prier : il faut donc passer d’un exercice à l'autre, et se délasser de l’activité de l'esprit par l’activité du corps. « Le grand secret de l’éducation, dit aussi J. J. Rousseau, est de faire que les exercices du corps et ceux de l’esprit servent toujours de délassement les uns aux autres. » l)e celte manière, l'équilibre s'entretient: vous n’avez pas des intelligences d'élite et des mains inhabiles et gauches. Il semble, en effet, que le monde soit partagé en deux classes différentes : celle des hommes qui sont forcés de mettre toujours les bras des autres au bout des leurs, et ceux qui sont forcés de mettre l’esprit des autres au bout du leur. Impuissance du cerveau ou impuissance du bras, même défaut, quoique fort différent, mais qu'il faut corriger, comme le veulent saint Augustin et J. J. Rousseau, en mêlant les uns aux autres les exercices de l’esprit et du corps, le travail de l'intelligence et le travail des mains.

« Mais le plus grand avantage du travail manuel, aux yeux des docteurs chrétiens, c’est qu'il r. gle et contient l'esprit de l’homme. Le travail de la pen-

sée a quelque chose de vague et de capricieux; l’esprit qui inédite n’est pas sûr de sa marche : tantôt il va bien et tantôt il va mal, tantôt il est appliqué et tantôt il est distrait. Le travail manuel n’a pas ces secousses et ces incertitudes : il a quelque chose de fixe et de régulier qui influe sur l’esprit. Quelque petite que soit l’attention que le travail des mains demande à l’intelligence, cependant cette attention suffit pour contenir l’esprit et l’empêcher de rêver. C’est un grand bien. Je parle ici de la régularité intérieure et toute morale du travail manuel; que dirai-je de sa régularité extérieure? Aussitôt que le travail manuel entre dans la vie d'un homme, il la règle; le désordre et la fantaisie ne sont plus de mise pour lui; il a ses heures de repos et ses heures de peine; son lever, ses repas, son coucher, tout est marqué et fixé nettement. Les métiers ne relèvent pas tous du travail manuel; mais ils ont tous quelque chose de mécanique. C’est là ce qui en fait le mérite, parce qu’ils règlent par là la vie de ceux qui les adoptent. Il faut à l’homme une occupation fixe et certaine; il lui faut une règle en dehors de lui-même, qu’il ne puisse pas changer

à sa guise. Le métier littéraire n’est si chanceux et

si précaire que parce que le travail intellectuel ne comporte pas une régularité assidue. L’artiste et l’écrivain no peuvent pas travailler avec la régularité de l’ouvrier, et c’est leur malheur ; leur genre de labeur a besoin d’inspiration, et j’allais presque dire de fantaisie; il ne se fait pas bien à toutes les heures; il suit l'allure du cerveau plutôt que celle des bras, c'est-à-dire une allure un peu vagabonde et un peu fantasque, môme dans les esprits les mieux réglés.

o Résumons les traits principaux de l’idée du travail, telle que l’entend le christianisme.

« Le travail est une loi imposée à l'homme déchu; mais cette loi porte avec elle sa consolation, puisque le travail est salutaire à l’homme. Le caractère essentiel du travail est d’être une œuvre morale et matérielle, de produire de grands effets dans le monde et de bons sentiments dans l’âme humaiue. Tout travail qui n’est point une peine; et toute peine qui n'est pas utile, utile au monde matériel qu’elle transforme et qu’elle améliore, utile au monde moral qu'elle corrige et qu’elle épure, ne répondent pas à l’idée chrétienne.

« La doctrine chrétienne contient une obligation;

elle ne contient l’idée d'aucun droit. L’homme est tenu de travailler : par conséquent, la recherche du travail est à sa charge. C'est lui qui doit trouver le travail; ce n’est pas le travail qui doit venir le trouver. Comme le christianisme ne s’occupe de l’homme qu’en regard de Dieu, il n’accorde à l’homme aucun droit. Quel droit, en effet, l’homme pourrait-il avoir contre Dieu? L’idée du droit ne commence qu’au moment où l’homme, cessant de se mesurer à Dieu, se mesure à ses semblables. Alors il compare et il réclame; alors il prétend qu’il a des droits et non plus seulement des obligations; alors il passe de l’idée du travail à l'idée des droits qué lui donne le travail. C’est une nouvelle phase dans l’histoire de l’humanité.

« Le droit du travail, tel que l’entend le dix-huitième siècle, a un côté de parenté avec l’obligation du travail tel que l’entend le christianisme : l’individu seul y est en cause, la société n’y est pas encore prise à paitie. Le christianisme ne demandait pas à la société d’assurer l'obligation du travail; il s’en remettait, pour l'accomplissement de celte obligation, à la parole divine et à la nécessité humaine. Le dix-huitième siècle ne demande pas non plus à

la société de procurer du travail à l'individu. Le ravail, qui était un devoir selon la doctrine chré. tienne, est devenu un droit selon la doctrine des ccotnoraistesel des philosophes du dix-huitième siècle; mais, qu’il soit un droit ou qu'il soit un devoir, il est toujours resté individuel.

a L'esprit du dix-huitième siècle respire tout entier dans ce changement de l’idée du travail. Dans ce siècle, en effet, l’homme cherche à se racheter de sa déchéance, non plus par la grâce d'un rédempteur divin, mais par ses efforts et par ses mérites personnels. La rédemption de l’humanité, au dix-huitième siècle, s'appelle la civilisation, et la béatitude céleste s’appelle la perfectibilité humaine. L’homme se croit en train de devenir Dieu. Le travail est un des instruments de la puissance qu’il veut conquérir, et, pour que ce travail soit puissant, il faut qu’il soit libre. Du reste, l'homme ne pense pas qu'avec le travail rien puisse lui manquer, ni que le travail même lui manque; il est plein de confiance, il est fier de cette arme nouvelle qu’il s'est donnée et qu'il a forgée dans son ancienne chaîne; il est fier de ce devoir qu’il a changé en droit. Loin de lui, à ce moment, l'idée de demander à la société aucune

garantie et aucune aide: il ne lui demande que de ne pas le gêner dans son droit. Au dix-huitième siècle, l'homme prend hardiment, à ses risques et périls, l’exercice des droits qu’il réclame; il ne veut pas que personne fasse sa besogne pour lui; il a droit de travailler comme il a droit de vivre, c’est-à-dire que personne ne doit l'entraver dans son travail comme personne ne doit menacer sa vie; mais personne non plus ne doit lui apporter son travail à moitié fait, et personne non plus ne doit le faire vivre. Le droit de travailler n’est pas le droit de travailler aux dépens du public. L’idée du droit, au dix-huitième siècle, comporte une idée de fierté et d’indépendance personnelle qui fait honneur à l’humanité.

« L’état de la société industrielle explique comment le droit du travail était si vivement revendiqué à ce moment. Ce droit était opprimé de la manière du monde la plus fâcheuse. Nulle part l’industrie n’était libre; personne n’était ouvrier ou fabricant à sa guise et selon son génie; on n’était ouvrier et fabricant qu’à la condition d’être membre d’une corporation ; hors des jurandes et des maîtrises, point de travail autorisé. Dans l'industrie, comme ailleurs, l'homme avait des privilèges ; il n’avait pas de li-

berté. « Dans presque toutes les villes du royaume, dit Turgot’, l'exercice des différents arts et métiers est concentré dans les mains d’un petit nombre de maîtres réunis en communauté, qui peuvent seuls, à l’exclusion de tous les autres citoyens, fabriquer ou vendre les objets du commerce particulier dont ils ont le privilège exclusif; en sorte que ceux qui, par goût ou par nécessité, se destinent à l’exercice des arts et des métiers, ne peuvent y parvenir qu’en acquérant la mailrise, à laquelle ils ne sont reçus qu 'après des épreuves aussi longues et aussi pénibles que superflues, et après avoir satisfait à des droits ou à des exactions multipliées... Ceux dont la fortune ne peut suffire à ces dépenses sont réduits à n’avoir qu’une subsistance précaire sous l’empire des maîtres, à languir dans l’indigence ou à porter hors de leur patrie une industrie qu’ils auraient pu rendre utile à l'Etat... La base des statuts des communautés est d'abord d'exclure du droit d’exercer le métier quiconque n’est pas membre de la communauté; leur esprit général est de restreindre le plus qu’il est possible le nombre des maîtres, et de

‘ Préambule do l'édit sur la suppression des jurandes, février 1 770.

rendre l’acquisition de la maîtrise presque insurmontable pour d’autres que pour les enfants des maîtres actuels... Parmi les dispositions déraisonnables et diversifiées à l'infini de ces statuts, il en est qui excluent entièrement tous autres que les fils de maîtres ou ceux qui épousent des veuves de maîtres. D'autres rejettent tous ceux qu’ils appellent étrangers, c’est-à-dire qui sont nés dans une autre ville. Dans un grand nombre de communautés, il suffit d’étre marié pour être exclu de l'apprentissage, et, par conséquent, de la maîtrise. L’esprit de monopole qui a présidé à la confection de ces statuts a été poussé jusqu’à exclure les femmes des métiers les plus convenables à leur sexe, tels que la broderie, qu'elles ne peuvent exercer pour leur propre compte... Quelques personnes en sont venues à dire que le droit de travailler était un droit royal, que le prince pouvait vendre et que les sujets devaient acheter.

« Nous nous bâtons, dit Louis XVI parlant par la bouche de Turgot, de rejeter une pareille maxime. Dieu, en donnant à l’homme des besoins, en lui rendant nécessaire la ressource du travail, a fait du droit de travailler la propriété de tout homme, et

SOUVENIRS D'UN JOURNAUSTE

cette propriété est la première, la plus sacrée et la plus imprescriptible de toutes1. »

« Voilà les véritables doctrines du dix-huitième siècle. Le travail est la plus noble des propriétés, ou plutôt il est le principe et l’origine même de la propriété. Le droit du travail est donc un droit sacré , et la société elle-même ne peut pas le régler, sinon dans quelques cas très-rares; car, si elle le règle, elle le gêne et le paralyse, témoin les maîtrises et les jurandes : elles ont commencé par vouloir organiser le travail, elles ont fini par 1 asservir et le détruire.

« Émancipée au dix-huilième siècle, l’industrie a eu de nos jours ses grandeurs et ses misères : les deux choses vont ensemble. Jamais elle n'a fait plus de prodiges; jamais, aidée de la science, elle n’a plus hardiment renouvelé le monde matériel; mais que

* Je trouve dans les excellentes Lettres sur L'organisation du travail, de M. Michel Chevalier : « Qu’il en coûtait 200 fr. à une fille pour être reçue maîtresse-bouquetière à Paris. »La réception de la maîtrise coûtait de même 200 fr. dans la communauté des maîtres jardiniers, 12 à 1,500 fr. pour des métiers plus importants, tels que ceux de serrurier, charron, menuisier, pâtissier, etc. Dans les arts plus distingués, il en coûtait souveut plus de 3 à 4,000 francs.

de fois, dans l'histoire des dieux de l’industrie moderne, Saturne n’a-t-il pas dévoré ses enfants et Jupiter n’a-t-il pas détrôné ses frères! Sous l’impitoyable aiguillon de la concurrence, l’industrie a marché à pas de géant, sans s’inquiéter de ceux qui tombaient et mouraient sur la route. C’était un beau et curieux spectacle que celui de l’industrie telle qu’elle était encore hier ou avant-hier'. Je ne puis mieux la comparer qu’à quelqu'une de ces vastes machines qu’elle emploie. 11 n'y a rien qui ait un mouvement plus régulier et plus magnifique que ces grands appareils. Quel ordre! quel concert! quelle merveilleuse harmonie entre tous ces ressorts! quelle puissance en même temps et quels effets! Et cependant il suffit du plus petit dérangement, de la plus faible secousse, d’un oubli ou d'une négligence momentanée du cornac d’un de ces admirables animaux, il suffit d'un rien pour tout gâter et pour tout détruire. Il en est ainsi de l’industrie elle-même. Vienne une émeute, vienne un

1 Écrit en 1848. tl est à propos de rappeler sans cesse cette dale désastreuse pour expliquer certains mots. Qu'on se souvienne, par exemple, de l’état de l’industrie au mois d'août

tribun ambitieux et heureux qui s’empare du gouvernement, voilà qu’à l’instant même ce grand et merveilleux appareil de l’industrie s’arrête : plus de mouvement, plus d’action, plus de vie. A la tour de Babel, la veille de la confusion des langues, tout allait à merveille, tout le monde travaillait le cœur content et le bras dispos, parce que tout le monde s’entendait, parce qu’on apportait de la brique à celui qui demandait de la brique, du mortier à celui qui demandait du mortier. Aussi les murailles de la tour s’élevaient, et l'homme montait peu à peu vers le ciel; mais voilà que, du soir au matin, tout à coup les travailleurs perdent le don de s’entendre, chacun parle un langage différent : l’un dit résistance, l’autre répond réforme, le troisième dit république. Alors arrive la confusion et, avec la confusion, la ruine. Cette grande et belle industrie française se déconcerte, le mouvement s’arrête, plus de travail. A ce moment sont venus les esprits chimériques qui ont promis de rendre à la machine le mouvement qu'elle avait perdu ; à ce moment a été inventé le droit au travail. C’est la troisième phase de l’ histoire de l'idée du travail.

« Le droit au travail est quelque chose de tout

nouveau dans le monde, sous ce nom du moins, car, au fond, rien n'est plus ancien.

« Le chrétien, qui est obligé au travail, cherche le travail atin d'accomplir la loi de Dieu; il obéit à la foi et à la nécessité. L'homme du dix-huitième siècle, qui invoque la liberté du travail, l'invoque dans un esprit de fierté et d’indépendance personnelle. Le travailleur du dix-neuvième siècle, tel que le conçoivent nos utopistes, n’est ni le chrétien qui se résigne, ni l’homme du dix-huitième siècle qui s'enorgueillit. 11 croit, comme tous les deux, qu'il doit travailler; mais il ne croit pas que ce doive être à ses risques cl périls. Il a sur le travail une sorte de droit absolu, indépendant de toutes les vicissitudes de l'industrie et de la société. Il n’est pas, comme le chrétien , obligé au travail : le travail est obligé envers lui, obligé à le nourrir. C'est ce dernier mot qui dit tout et qui indique dans quel

esprit raisonne le travailleur élevé à l'école des

utopistes modernes. Il a droit de vivre, non pas dans le sens que personne n’a le droit de lui ôter la vie, mais dans le sens que la société est tenue de le nourrir. Le travail que l’ouvrier des utopistes consent à faire n'est que la forme sous laquelle la société

188 SOUVENIRS d us journaliste

s'acquitte envers lui de sa dette. C’est par le travail qu’il donne quittance à la société, dont il est le créancier. Avec cette doctrine, ne cherchez plus dans le travail ce qu’il produit, soit d'heureux changements dans la matière, soit de bons sentiments dans l’âme humaine ; ne cherchez qu’un moyen de faire vivre les gens: le travail n’est qu'une aumône sociale. On ne bâtit plus les Pyramides ou le Louvre pour créer de grands monuments, pour laisser une mémoire visible sur la terre : on bâtit pour nourrir les ouvriers. On ne fait plus des tableaux et des statues à cause de l’art : on en fait à cause des artistes. Avec cette idée, peu importe que le travail soit une destruction ou une construction : si c’est une construction, c’est pur respect humain; la destruction servirait de même. Aussi, quand, en pareille matière, les gouvernements n’ont pas le temps d'avoir des idées, ils se bornent à faire quelque chose d’inutile, par exemple, à remuer la terre, à hausser ce qui est plat, à aplatir ce qui est haut, jusqu'au jour où ils s’aperçoivent qu’il serait absolument aussi utile de payer les gens pour ne rien faire du tout que de les payer pour ne rien faire qui vaille. Alors, au lieu de payer le travail inutile,

on paye le repos indigent : cela revient au même.

« Du droit au travail au droit à l’aumône, la pente est facile. Les gens que l’on fait vivre à l’aide d’un travail factice comprennent vite le mensonge de tout cela : ils voient bien que le salaire est une aumône. Les honnêtes et les fiers s’en indignent; les paresseux s'en accommodent, et, prenant ce travail pour ce qu’il est, c’est-à-dire pour un pur prétexte, ils travaillent en conséquence.

« Un des premiers actes du gouvernement provisoire fut, comme on lésait, de décréter ledroit au travail : « Le gouvernement de la république française s’engage, dit la proclamation du 25 février, à garantir l’existence de l'ouvrier par le travail; il s’engage à garantir du travail à tous les citoyens. Le gouvernement provisoire rend aux ouvriers, auxquels il appartient, le million qui va échoir de la liste civile1. »

« Cette proclamation était grosse de malheurs : aucun n’a avorté. Mais ce que je veux surtout remarquer, c’est qu’elle disait plus naïvement qu’elle ne le croyait le secret de la société qu’elle voulait

1 Recueil complet des actes du gouvernement provisoire, par H. Carrej, p. 12.

fonder, quand elle rendait, disait-elle, aux ouvriers auxquels il appartenait, le million de la liste civile. Elle substituait, en elîet, une liste civile à une autre, la liste civile des ouvriers à la liste civile du roi; elle substituait deux ou trois cent mille dynasties à la place d’une seule, et elle investissait ces dynasties de toutes les prérogatives des dynasties royales. Le privilège, en effet, des dynasties, ou du moins leur prétention, c'est d’être par le droit de la naissance et non par le droit de la capacité. Les dynasties ne conquièrent pas leur existence par leurs œuvres : leur existence est garantie par la loi, à la condition, il est vrai, de remplir certaines fonctions, que les uns trouvent importantes et grandes, que les autres traitent de futiles et de cérémonieuses. Cependant, que ces cérémonies ou ces fonctions soient bien ou mal accomplies par les dynasties, leur existence, encore un coup, n’en est pas moins garantie par la loi. Telle est aussi l’existence de l’ouvrier selon la proclamation du 2') février. Qu’il fasse bien ou mal ses fonctions, que son travail soit une œuvre ou une cérémonie, il n’en est pas moins sûr de vivre. El qu'on ne croie pas que ce soit la logique qui lire de pareilles conséquences de la proclamation du

1850 A IMS

25 février : l'expérience les a tirées. Les ateliers nationaux sont ('histoire de ces dynasties fainéantes et rétribuées , sorties en foule des flancs féconds de la proclamation du 25 février.

« Rendons justice, cependant, aux utopistes. D’une part, ils ne savaient pas tout le mal qu'ils allaient faire, et, d'autre part, s’ils croyaient faire quelque chose de nouveau, ils se trompaient fort. Un peuple souverain et oisif, ayant sa liste civile, entretenu par l'Etat, amusé par l'État, n'est pas, dans l'histoire, une chose nouvelle : tel était le peuple à Home dans les derniers temps de la république. « il vivait, dit un savanL historien des lois agraires, un défenseur éclairé du système des Gracques ', il vivait des aumônes de l’Etal, des distributions gratuites que lui faisait kt république, et de la vente de ses votes. » Ce souverain fainéant, nourri et amusé par l’Étal, qu'avaient créé les corrupteurs et les destructeurs de la République, se corrige-t-il sous l’Empire? non. Il ne vend plus ses suffrages, parce qu’il n’y a plus d’élections; mais l'Etat le dédommage de celte perte : on augmente les distributions

1 M. Antonin Mucé, professeur (l'histoire. Des lois agraires cites les llomains, in 8*, 1846.

de vivres et on multiplie les spectacles. C’est à ce prix que les empereurs sont des dieux pour le peuple*. Ils savent que le pain et les spectacles sont les deux grands intérêts du peuple *. L’annone est la vraie liste civile du peuple ; c’est le salaire des ateliers nationaux, moins l’hypocrisie du travail. A l'annone ajoutez la sportule, qui est aussi une distribution de vivres que font les grands de Rome à leurs clients. Le patronage antique subsistait encore, en elTel; mais, comme toutes les institutions en décadence, il servait à l'abâtardissement du peuple et à la perversion de la société romaine.

« Tel était l’idéal vers lequel nous marchions à grands pas avant le 24 juin 1848* ; société étrange, en vérité, qui se disait nouvelle, et qui n’avait pour modèle, dans le monde, que la société romaine aux jours de sa décrépitude; société qui ne pouvait vivre un instant qu'à la condition que la France entière s’épuisât à entretenir les deux cent mille dynasties

* Noctepluit totâ ; redeunt spectacuta raanè;

Division imperium cum Jovc Cæsar habet.

1 Annonâ el spectaculis plebem lenert, dit Fruutonâ Marc Aurèle.

s Insurrection des ateliers nationaux ; victoire du général Cavaignac.

du peuple parisien, comme l'univers, autrefois, servait à l’entretien du peuple romain.

« A l'Iiistoire récente et significative du droit au travail, ajouterons-nous quelques réflexions et essayerons-nous de comparer les effets moraux des trois théories opposées : l'obligation du travail, le droit du travail, le droit au travail? La doctrine chrétienne affermit l’âme par la résignation; la doctrine du dix-huitième siècle rend l’homme actif et indépendant; l’utopie du dix-neuvième siècle l'amollit et l’irrite à la fois : elle lui apprend à ne point compter sur lui-même et à toujours compter sur la société, et, si la société ne prend pas à ses frais l’entretien chaque jour plus coûteux de son oisiveté, alors l’élève des utopistes doit trouver la société injuste. Il ne sort de sa mollesse de souverain oisif que pour prendre le courioux d’un souverain méconnu et insulté; il doit chercher à détruire la société, ne pouvant l’asservir. Mécontent de lui-même et des autres, plein de mécomptes, trop flatté pour n'être pas souvent désappointé, trop orgueilleux pour rien apprendre de l’expérience, il passe sa vie à changer de charlatans qui lui promettent la félicité de ses vices.

« En morale, le droit au travail procède de lcgoismc et de la paresse; en histoire, de la mendicité du peuple romain ; en économie politique, des ateliers nationaux. Auquel de ces trois titres veut-on le mettre au nombre des principes primordiaux de la Constitution *? »

* La Constitution faite en 1848 et morte en 1851.

U LOI son LES GEAKDS HOHMES ET 5ÜR LE PASTIlÊOX.

Nous avons en France, dans nos fréquentes révolutions, deux dispositions fort contraires, que nous accordons tant bien que mal et plutôt mal que bien : l’essor vers l'avenir et le retour vers le passé, lt’une part, nous nous faisons dans nos chimères un avenir magnifique, cl, d'autre part, nous reprenons dans le passé quelque sentiment ou quelque manie décrépite que nous tâchons de rajeunir. La révolution de 1830 n’a pas échappé à ce ridicule. Comme elle se rattachait, par la pensée et les sentiments, au mouvement libéral de 8tl, elle reprenait de temps en temps quelques-uns des ridicules qui se mêlaient en 80 au plus généreux enthousiasme ; elle se lais-

1% SOUVfcMItS U'IIN JOURNALISTE

sait aller à la déclamation philosophique et sentimentale qui était le jargon de 8!) et qui se perpétua de rhéteurs en rhéteurs, les uns odieux et coupables, les autres niais et ennuyeux, pendant tout le cours de la Révolution. La proposition qui fut faite en 1852 de décréter l'immortalité de quelques-uns des hommes célèbres par leur amour de la liberté, et de mettre leur tombeau ou leur statue funéraire au Panthéon, les singulières délibérations qui eurent lieu sur cette proposition, sont un des plus curieux exemples de celte manie du passé qui est propre à toutes nos révolutions. 1850 imitait 01 ; 1848 a voulu imiter 05. LTimpire de 1852 a imité l’Empire de 1810, et la prochaine restauration, s’il y en a une, imitera 1814. (iliaque régime, ayant chez nous son devancier, grâce à la multiplicité de nos révolutions, le parodie et croit lui emprunter quelque chose de sa force en lui empruntant son costume.

Cette proposition sur l’apothéose des grands hommes, en 1852, fut une comédie qui dura [dus d'un mois. J'en faisais ce que j’appellerais le feuilleton dans le Journal des Débals, et ce sont quelques passages de ce feuilleton que je place ici

ISM A 1848

comme un trait «les mœurs ou plutôt des ridicules politiques «lu temps.

Paris, 11 terrier 1832.

« La Chambre a commencé par entendre un rapport sur la loi qui règle ce qui concerne la mise au Panthéon des grands hommes que nous avons ou que nous aurons, et, vu l’urgence sans doute, elle a décidé que ce serait samedi prochain que s'ouvrirait la discussion. La commission a amendé la proposition originelle faite par M. Salverte Voici comment on sera désormais déclaré grand homme. Ce titre se décernera de la même manière que se font les lois : présentation du

1 Projet amendé par la commission de concert avec M. Salverte :

« Arl. 1". En exécution de la loi du 10 avril 1791. le Panthéon sera de nouveau consacré à la mémoire des citoyens illustre» qui ont bien mérité de la patrie. Sur le fronton de l'édifice sera rétablie l'inscription : Aux grands hommes la pairie reconnaissante.

« Ait. 2, Les honneurs du Panthéon ne seront décerné» à un citoyen que cinq années au moins après son décès et en vertu d'une loi particulière.

« Art. 3. Les honneurs décernés seront une statue ou un cénotaphe, avec le texte de la loi pour inscription.

« Arl. 4 Chacune de ces solennités aura lieu le 29 juillet qui suivra la promulgation de la loi, en présence de» membres dos deux chambres qui se trouveront il Paris

-, Art. 5. 1.a pi ésentc loi sera giavéc sur les murs du Panthéon. »

grand homme, rapport dune commission, discussion publique, scrutin secret.; le président proclamera le rcs'uilat du scrutin, et le candidat à l'immortalité se trouvera grand homme ou homme tout simple à la majorité de tant de voix.

« L'année dernière, on avait proposé de ne décerner les honneurs du Panthéon que dix ans après la mort du grand homme. La commission a trouvé ce chiffre de dix trop élevé, et elle l'a réduit à cinq. On sera immortel cinq ans plus tôt : c'est une avance prise sur l’éternité.

« L’année dernière, c’était la dépouille même du grand homme qu’on voulait mettre au Panthéon. Cette année, il ne s’agit plus que d’une statue ou d’un cénolaphc;j’aime mieux cette idée. La dépouillcd’un mort, un cercueil, un tombeau, tout cela a quelque chose de réel qui ne conviendrait guère au Panthéon, monument qui n'a rien de réel, qui n'est ni une église, ni un temple païen, ni un cimetière chrétien comme le Campo-Santo de Pise; qui ne rappelle aucune idée précise; qu'on ne saurait définir autrement que par ce nom de Panthéon, par lequel on désigne sa forme renouvelée du Panthéon de Home, faute,' sans doute, de pouvoir le désigner

par son caractère : il n'cn a pas. Dans un édi • fice fictif, une sépulture fictive ; dans un monument vide de souvenirs cl d'idces, un cercueil vide : l àpropos est de bon goût. Point de morts donc! c'est trop net, trop significatif pour ce temple des idées vagues et confuses. Point de morts ! c'est trop réel et trop sérieux pour cette fantasmagorie de pierre. Un cénotaphe est plus théâtral, et cela rentre mieux dans le caractère du monument.

« Puis, quand les membres de la Chambre des députés viendront, le 29 juillet, inaugurer quelque grand liomme, voudriez-vous qu’à l'aspect de la dépouille des grands hommes et de leurs ossements gisant dans le tombeau, ils se missent à penser : Voilà cependant comme nous serons un jour! La nouvelle proposition leur épargne cette douloureuse pensée : c’est un soin délicat. »

Pari«: lSrêrrior 183‘2.

« La Chambre a discuté les grands hommes et lo Panthéon, et, comme elle n’était pas en nombre pour délibérer, les grands hommes ont été renvoyés à samedi prochain. De celte manière, toute la

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semaine on fait de petites économies; le samedi, on fait des grands hommes, et le dimanche, tant qu’il y en aura un ', on se repose.

« De bonne foi, s’il y avait quelqu’un encore à la Chambre qui eût besoin d'être convaincu de la frivolité d'une pareille proposition, la séance d'aujourd'hui achèverait de le convaincre. Quelle rhétorique 1 quel vide! quelle stérilité! Espérons, du moins, qu'à cette fois nous avons épuisé tout le pathos arriéré de la morale révolutionnaire. Quand la Chambre fait des économies, et qu’elle les fait bien ou mal, il y a là au moins une eflicacité. Mais, nous le demandons, à quoi sert une loi pour règlerVienler l'apothéose des grands hommes? Y a-t-il quelqu'un à la Chambre qui, excepté à la tribune, croie qu’une pareille loi pourra avoir l'effet de donner à la France un grand homme de plus? Cela se dit encore, mais ne se croit plus. Nous hâtons de tous nos vœux l’instant où la Chambre cessera de se payer de phrases vides.

« Nous citerons un exemple de ces mots qui n’ont plus de sens. On a beaucoup parlé, dans la

* Un dê|Hitê avait fait unepro|mMlian jiour abolir Irdiin.milie.

discussion, de temple : le Panthéon est un temple. Quelqu’un peu'.-il dire ce que c’est qu’un temple en France1? On ne veut pas que le Panthéon soit un musée: on veut que ce soit un temple. Y a-t-il une différence? Pour nous, un musée est une collection d’antiques, et un temple est un antique. Les musées ue sont pas plus que les temples des choses d'aujourd'hui : ce sont des antiquités. Quand, en 93, on s’appelait Seévola et Aristide, on pouvait parler de temples : la mascarade antique était complète. Aujourd’hui, avoir des temples, ce serait reprendre un lambeau du déguisement révolutionnaire. Faites une révolution, si vous voulez et si vous pouvez; mais faites-la de l’avenir et non du passé. Qu’elle ait des clubs, et non des temples.

« Nous ne demandons pas au Panthéon de devenir une église. Le Panthéon est une espèce de monument symbolique, destiné à exprimer les vicissitudes de l’opinion en France. C’est une hôtellerie ouverte à tous nos cultes d’un jour. Tantôt Voltaire y loge, et tantôt les jésuites. Laissons donc au Panthéon sa destinée d'inconstance et de mobilité. Qu’il

* Excepté les temples des protestants. Mais tes temples des protestants, grâce à Dieu, sont des églises.

prenne le nom qu'il voudra ou qu’il pourra, peu nous importe. Seulement, qu’on ne croie pas nous expliquer ce qu’il sera en nous disant qu’il ne sera pas un musée , mais un temple. Un musée ! le mot se comprend , la chose est claire. Eh bien , cette chose claire, intelligible, est précisément ce qu’il n’est pas : il est un temple. Devinez maintenant ce que c'est qu’un temple aujourd’hui.

« M. Étienne, membre de l’Académie française, a traité cette question des apothéoses avec l'esprit qu'on lui connaît. Quand il a peint les grands hommes en discussion, volés au scrutin secret après deux épreuves douteuses, la Chambre a senti tout le ridicule de ces mesures. Qu’est-ce que des immortalités décrétées par une Chambre? Notez, en effet, que chacun, en fait d’immortel, a son candidat. Les grands hommes pleuvront par voie d’amendements et de sous-amendements. Déjà aujourd’hui, il y en a eu cinq ou six, je crois, proposés séance tenante. D'ici à samedi, il en viendra d'autres. Quelques membres pensent, en effet, qu’il n’est pas honnête de réserver à notre génération le privilège exclusif de l’immortalité du Panthéon, cl qu'il faut en faire part aux devanciers. Les t ns ont donc

parlé de Lavoisier, de Bailly; d’autres, de d’Aguesseau et de l'Hôpital. Quant à nous, nous ne croyons pas que l’immortalité puisse avoir d’effet rétroactif. D’Aguesseau et l'Hôpital, s’ils pouvaient être consultés, aimeraient mieux peut-être la terre de leur cimetière que les caveaux du Panthéon. Ainsi donc, nous excluons pour mille bonnes raisons les morts de l'ancien régime. Ce n'est qu’aux morts du nouveaif régime que la loi peut s’appliquer. Ceux-là sont avertis ; ils sauront de quoi il s’agit : ils sauront que, s ils sont grands hommes, on les mettra au Panthéon.

« Parlons sérieusement. Que veut faire l'Opposition? une apothé tse? nous la croyons trop sérieuse pour cela : elle veut seulement faire un nouvel essai de ses forces. Elle prendra les noms du maréchal Ncy ou de Benjamin Constant, comme expression et comme bannière de ses principes, et elle lâchera, à l’aide de ces noms respectés, de faire triompher scs principes dans la Chambre. C’est une tactique comme une autre. Est-il toutefois convenable de s’armer ainsi des morts, et de jeter à la tête de ses adversaires des mânes qui devraient rester sacrés?

« Nous ne finirons pas sans dire un mot du dis-

SOUVENIRS D UN JOUIINAl ISTE

cours de M. Pagès, député de l’Ariége. Ce ne sont pas les assemblées, dit M. Pagès, c’est le peuple qui doit décerner les honneurs du Panthéon. Voilà qui est très-juste. Une apothéose mise aux voix est ridicule; M. Pagès lè sent. Point d apothéose donc de celte manière. Mais comment maintenant le peuple fera-t-il les siennes? Sera-ce l'opinion publique qui donnera l’immortalité, comme elle l’a donnée jusqu’ici? alors point de Panthéon. Ou bien le peuple portera-t-il le corps au Panthéon d’une manière tumultueuse? alors c est une émeute. Singulier convoi qu une émeute! En résumé, une apothéose mise; aux voix est ridicule; une apothéose décernée par l'opinion publique lentement, et confirmée par le temps, c est la manière encore aujourd’hui d être immortel. Reste une apothéose décernée tumulluaircmcnl par le peuple, c’est-à-dire une émeute. Or, si l'on est immortel par une émeute, on cessera de l’être par uue émeute contraire. »

« La séance d’aujourd’hui a eu deux parties Fort distinctes, une partie où la Chambre, malgré l’eu-

thousiasme qu’elle cherchait à se donner pour les grands hommes et le Panthéon, était froide et indifférente; une autre partie, où le plus violent orage est venu tout à coup l’agiter et a forcé le président de lever la séance. Quelle est la cause de cette froideur et de cette agitation? c’est ce qu’il est curieux d’examiner.

« La Chambre s’est, pendant près de trois heures, occupée de la canonisation des grands hommes. On parlait apothéose , immortalité ; on discutait pour savoir à quelle époque on pourrait être immortel, après cinq ou dix ans; si l’apothéose serait décernée par une ou par deux législatures; tout cela sérieusement, mais avec distraction, avec indifférence. Quelques orateurs l’ont remarqué et s’en sont plaints; ils ont cherché à réchauffer l’assemblée par des phrases sur les grands hommes et sur leurs ombres, etc. L'assemblée ne s’csl guère émue.

« 11 faut le dire à la Chambre : pour tout homme qui veut un peu réfléchir, c’est un singulier spectacle que de voir une assemblée cherchant à faire de la foi et de la religion, et n’y pouvant pas réussir. Une bonne partie de la Chambre veut faire

2U6 SOUVENIRS Li’UN JOURNALISTE

une religion et un culte avec des hommages rendus à d’illustres morts. Ce vœu est louable; il témoigne même d’un certain besoin de croyance et d’enthousiasme, qui fermente au fond des cœurs. Le sentiment religieux semble aujourd’hui errer dans la société comme un exilé qui va frapper à toutes les portes. La philosophie du dix-huitième siècle l’avait chassé des églises; mais elle n’a pas pu l’anéantir, et nous le voyons qui cherche maintenant où se prendre, où s’abriter, où se repaître, demandant partout un asile. C'est l’influence de ce besoin mystérieux de croire à quelque chose au-dessus des intérêts de chaque jour, qui pousse les députés à vouloir un temple et un culte pour les grands hommes. Ils sont, comme tout le monde, effrayés du vide des âmes, du déclin des croyances, de lu mort de toute foi. Ils sentent quelle menace de ruine il y a pour la société au fond de cet abîme d’incrédulité religieuse et politique, qui chaque jour s’élargit. Ils veulent donc le combler; ils veulent donner au peuple une croyance, une foi, un enthousiasme quelconque, et ils lui dounent les âmes des grands hommes à adorer.

a Hélas 1 nous sympathisons avec le sentiment se-

cret qui travaille à leur insu la conscience de ces députés; mais nous ne croyons pas que le remède soit où ils le cherchent. La foi ne se décrète pas par assis et levé, et le scrutin n’a jamais fait de religion. Ne sentez-vous pas quel vide il y a au fond de toutes ces déclamalions sur la gloire, sur la vertu, sur les grands hommes? Voyez comme les députés restent froids, indifférents! comme on leur dénonce à eux-mêmes leur indifférence sans pouvoir les en tirer ! Et vous voulez que ce froid et cette glace allument dans les cœurs la flamme d’une religion et d’un culte! Tonnez à la tribune conirc l'insouciance, contre le dédain, contre le ridicule; tonnez tant que vous voudrez: la distraction est sur les bancs , personne n’écoule, et vous-même, la main sur la conscience, vous sentez-vous enflammé d’une sainte ardeur? est-ce la foi ou la rhétorique qui anime vos phrases? Personne ne s’y trompe, ni vous ni vos auditeurs. Vous avez beau faire résonner les épithètes, rouler de grands mots vides sur des phrases vides et sonores, tout cela c’est le bruit de Salmonée et de son pont d’airain : ce n’est pas le bruit du tonnerre qui roule au ciel. Le siècle est sceptique et malin. Vous lui donnez de la rhétori-

que en lui disant : C'est de la religion ! Il vous répond par des moqueries. Contre le culte des amplifications, l'impiété du ridicule est permise. C'est avec des piqûres d’épingle qu’il faut crever les ballons ; pareille enflure ne mérite pas davantage.

« Ce n'est pas d'aujourd'hui que ce sentiment et ce besoin de croire sc font jour dans nos assemblées politiques. La Convention le ressentit, toute rapprochée qu'elle était, par son époque, du règne de la philosophiedu dix-huitième siècle: elle décréta et fêla l'Etre suprême. Napoléon avait imaginé leTemplede la Cloire. Aujourd'hui nous faisons des grands hommes. Tout cela ne vaut pas la plus simple chapelle chrétienne. Vous pouvez bâtir un temple et appeler la foi à grand bruit de tambours et de trompettes : la foi ne viendra pas habiter votre arche de fabrique nouvelle; tout l'encens de vos déclamations ne la séduira pas. En matière de religion, vous ne pouvez rien créer ni rien détruire. Vous ne pouvez ni ajouter ni relrancher au respect des tombeaux. Faites des lois sur les choses de ce monde : c’est là votre rôle et votre pouvoir ; mais ne faites ni religion ni culte : cela ne vous regarde pas. Prenez

leçon de l'enthousiasme glacé de nos orateurs, de l'indifférence et de la distraction de l'auditoire, et sachez enfin ce que vous êtes et dans quel temps vous vivez.

« Vous vivez dans un temps on il n’y a plus que des passions politiques. Vous pouvez encore vous disputer autour des tombeaux, et c’est ce que vous avez fait aujourd'hui même; mais vous ne pouvez plus élever des autels aux morts. Pour élever des autels, il faut croire ; pour élever des autels, il faut du recueillement dans les âmes. Il faut du silence et de la paix aux morts : c’est là leur culte, et vous n’avez à leur donner que du bruit et des querelles. A voir le prospectus de votre culte, vos canonisations seront des décisions majestueuses et graves, où la voix d'un peuple reconnaissant bénira un héros. Voyez l’échantillon de majesté solennelle que vous avez donné aujourd’hui! Est-ce ainsi que vous ferez vos grands hommes? est-ce du milieu de ces clameurs confuses, de ces querelles scandaleuses , que sortira l’immortalité de vos demi-dieux? Quand, au bûcher des Césars, l’aigle, s’élançant du milieu des flammes,

allait porter aux cieux l’àme de l’eni|H:reur, le

peuple était rangé en silence, les sénateurs étaient immobiles, les consuls se tenaient gravement entourés de leurs licteurs. Alors c’était une apothéose, ou c’en était, du moins, le cérémonial. Mais ces cris, ce désordre, ce scandale, est-ce là une apothéose? Quels mânes , s’ils ressentent encore les choses humaines, quels mânes, sinon de tribun et de démagogue, voudront de cette immortalité tumultueuse et violente? Arbitres de l’immortalité, ayez donc un peu de dignité et de décence! en faisant des dieux, soyez au moins des hommes I

Paris, 17 mars 1832.

« La discussion sut les grands hommes a fini d’une manière fort imprévue. Un amendement contraire à la proposition originelle de M. Salverte venait d’être rejeté ; tout faisait augurer que l’article qui décrétait l'immortalité de Foy, de Manuel, de Benjamin Constant et de la Rochefoucauld-Liancourt, allait passer ; la majorité semblait prête à voler les grands hommes que souhaitait l’Opposition. Après tout, la majorité avait raison. « Fuisque Alexandre

veut être dieu, qu’il le soit, » répondirent les Lacédémoniens quand Alexandre leur fit notifier son apothéose. Puisque l’Opposition veut des immortels, qu’elle en ait ; faisons des grands hommes, cl qu'on n’en parle plus.

* Au milieu de ces dispositions, M. Salvertc est monté à la tribune, et, d’une voix grave et triste, lisant un discours préparé pour l’effet, il a déclaré qu'il ne trouvait pas dans la Chambre assez de sympathie, et qu'il relirait sa proposition. Làdessus, plusieurs voix de droite et de gauche, et des plus accréditées dans le parti, ont crié : Trèsbien! très-bien! Le reste de l'Opposition, qui n'était pas dans le secret du coup de théâtre, a paru fort étonné, ne sachant pas ce que voulait dire cette brusque péripétie; mais, les chefs de chœur approuvant plus fort qu’auparavant, tout le monde a suivi. Un député cependant, plus franc que les autres, ne comprenant pas cette scène et ce qu’elle avait de profond, est moulé à la tribune pour reprendre, en son nom, la proposition; mais bientôt il a cédé aux instances- des membres de l'Opposition, aussi ardents à ne plus vouloir de la proposition, que samedi dyrnicr ils étaient ardents

à la vouloir. Tel est le récit de cette scène que l’inexpérience de quelques acteurs, à qui on avait dédaigné de dire un mot à l’oreille, a un instant compromise, mais qui est cependant arrivée à son dénoùment sans autre encombre. Nous espérons que dorénavant, quand l’Opposition voudra jouer encore de pareilles scènes , elle soignera un peu plus les répétitions qu’elie ne l’a fait cette fois. Dans les coups de théâtre, il ne faut pas négliger ^ d’instruire les comparses de l’attitude qu’ils doivent avoir. Sans cela, il y a de la gaucherie. C’est ce qui est arrivé aujourd’hui.

« Venons maintenant à l’explication de la scène et à sa moralité. L’Opposition, voyant que les grands hommes avaient commencé par le ridicule et continué parle scandale, a pensé qu’il lui fallait pourtant tirer quelque profit de sa loi d’apothéose. Ne pouvant plus guère s’en servir pour honorer les morts, elle a espéré qu’elle pourrait en profiter pour discréditer les vivants, c’est-à-dire le gouvernement. Toute la séance a été calculée dans ce dessein : discours où le gouvernement est accusé de renier la révolution de Juillet et de faire alliance avec la Restauration ; puis, quand l’intelligence de l’auditoire

cs» préparée par ces discours qui forment comme le prologue de la pièce, vient M. Salverte, qui, d'un ton grave et profond , retire sa proposition. Cela veut dire : « Jusqu’ici nous conservions encore quelque espoir ; nous pensions que vous vous repentiriez peut-être, que vous reviendriez au giron de notre Église, Mais c’en est Tait maintenant : vous êtes endurcis dans votre péché, vous voulez mourir dans l’impénitence finale. Allez donc, maudits, nous vous abandonnons! vous n’êles pas dignes de faire avec nous des grands hommes! » Tel est à peu près le sens de ce refus de laisser la Chambre délibérer plus longtemps sur la loi d’apothéose. C'est une excommunication majeure.

a L’Opposition a voulu faire une tragédie; elle n’a, selon nous, réussi qu’à terminer, par une scène de magnanimité maladroite et bouffonne, la longue comédie des apothéoses par assis et levé, i

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