‹ Souvenirs et réflexions politiques d'un journalisteChapitre 8 sur 18 · IC · texte numérisé non relu

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c'esl-à-dire encore des insui reclions de quelques-uns contre tous. Mais les révolutions, même les plus sincères, même celles qui sont voulues ou faites par tout le monde, ont l’air d'avoir des chefs et des directeurs. La force qui vient de tous semble conduite et dirigée par quelques hommes. Il est rare que ces hommes ne se prennent pas pour les mécaniciens qui créent la machine, au lieu de se réduire au rôle de simples lessorts.

La révolution de Juillet n’a point échappé à ces deux inconvénients. Elle a eu des historiens qui faisaient son apothéose ; elle en a eu qui la traînaient aux gémonies; elle en a ou enfin qui en faisaient leur épopée particulière, qui s'enoi gueillissaient de l’avoir conduite et dirigée, qui surtout trouvaient qu’elle les avait mal récompensés : car c’est toujours au moment de faire la liquidation que les mécomptes arrivent et que la vanité, estimant trop haut ses services, accuse tout le monde d'ingratitude.

Ç'a été, pendant les premières années de la monarchie de Juillet, un des principaux soins de la polémique du Journal des Débuts de défendre la révolution contre ceux qui , soit dans leurs écrits, soit dans leurs actions, voulaient la pousser au delà

Je ses limites, et qui en exagéraient les causes pour en changer les effets; contre ceux qui, d’un autre côté, l’accusaient à la fois d’ètre une conspiration et une anarchie : une conspiration, afin de rappeler ses origines; une anarchie, afin de calomnier scs résultats; contre ceux enfin qui s'en disaient les auteurs et qui voulaient s’en faire les usufruitiers exclusifs. Le Journal des Débats lâchait de conserver à la révolution de Juillet son véritable caractère, soit en critiquant le récit des événements, c'est-à-dire l'histoire, soit en observant la couduite des affaires, c’est-à-dire la politique.

Les deux traits principaux du caractère de la révolution de Juillet étaient sa nécessité et sa popularité.

Sa nécessité d’abord. Mais entendons-nous bien : c'était une nécessité d’honneur et non d'existence. La France pouvait vivre avec les ordonnances de Juillet; elle pouvait labourer, semer, moissonner; elle pouvait Iraiiquer, négocier, spéculer ; elle pouvait faire des forges, des usines, des canaux, des chemins de fer. Elle n'a pas voulu accepter celte existence commode et douce, en sacrifiant la vie politique qu'ello aimait alors; et, prenant le coup

d'Etat du roi Charles X comme un défi qui lui était jeté, elle releva le gant et s’arma pour la défenso de ses droits et de sa liberté. C'est là ce que j'appelle la nécessité de la révolution de Juillet, nécessité d'honneur et de liberté, non d’existence et de repos public

l/autre trait de la révolution de Juillet est sa popularité; elle a été faite par le sentiment général du pays; ç’a etc un mouvement national et instinctif. Les classes moyennes, qui avaient voulu Bd et que 93 avait si cruellement maltraitées , crurent en i 830 que c’était la révolution de 89 qui était attaquée, dans la liberté d’abord, dans l égalité bientôt. Elles coururent aux armes pour la défense de la liberté politique, qui leur semblait garantir l égalité civile et qu'elles chérissaient à ce litre. La France alors fut libérale; elle fut bien aussi un peu révolutionnaire , parce qu'elle a toujours un certain penchant d’esprit de ce côté, penchant d’esprit plutôt que de caractère, ne nous y trompons pas.

L’importance que nous mettions, mes amis cl moi, à conserver à la révolution de Juillet son caractère, explique l’article qu’on va lire, où il

s'agissait seulement de défendre cette révolution contre l'essai que faisait une vanité personnelle de s’approprier les événements de 1850. Assurément la tentative était ridicule, et c’est par le ridicule aussi que nous l'attaquions ; mais le fond était sérieux. Que devenait la révolution de Juillet, si, au lieu d'être l’œuvre du pays, elle n’était plus que l’œuvre d'un député plus ou moins obscur, dont le nom aujourd’hui est si inconnu, que j’ai pu le supprimer sans que personne, j’en suis sûr, songe à l’aller rechercher, sans que personne non plus trouve que l’oubli de ce nom ôte rien à la justesse des réflexions qu’on va lire? Ces réflexions n'avaient pour but que de rendre à la révolution de Juillet sou caractèro général et national. J'avais à cœur de montrer qu'elle n’appartenait à personne qu’au pays tout entier, et je m'élevais contre ce premier venu, quel que fût son nom, qui s’en disait le propriétaire et voulait se faire un domaine particulier dans le domaine public.

SOUVENIRS D'UN JOUItNAI ISTE

FiWrier 1834.

« 1,’nuteur îles Souvenirs de la révolution (le Juillet vient de révéler à la France un grand et singulier secret. Nous pensions, nous, que c’était la France par son assentiment , le peuple de Paris par ses acclamations, la Chambre des Députés par ses actes, la nécessité par sa toute-puissance en temps de révolution, qui avaient fondé la royauté du 1850. C'était une erreur. Il y a quatre hommes qui sont, entre tous, les créateurs de la royauté du 9 août; quatre hommes qui ont eu la couronne de France dans leur poche, et qui l’ont bien voulu donner à la dynastie actuelle ; quatre hommes nui ont pesé dans la balance de leur sagesse les destinées de la France; qui ont pu faire de nous ce qu’ils ont voulu, une monarchie, une république, une aristocratie, une démocratie, et qui nous ont octroyé le gouvernement que nous avons.

« Quels sont donc ces quatre hommes, ces quatre arbitres suprêmes? I.e premier est le général

In Fayette. Pour celui-là, passe. Je ne crois pas qu’il ait créé la royauté du 9 août, car il me semble étrange d’entendre dire que la France doit son gouvernement à quelqu’un : elle ne le doit, selon moi, qu’à elle-même. Mais enfin le général la Fayette est un nom important; il a une place dans l'histoire de France depuis quarante ans.

« Le second arbitre des destinées de la France est M. Laffitte. Le nom deM. Laffitte ne pèse pas, dans la balance de l’bistoire, du même poids que le nom de M. la Fayette; mais c’est un nom célèbre sous la Restauration, et il a pu avoir sa part dans la révolution de Juillet et dans l’établissement de la royauté nouvelle, quoique ni lui ni le général la Fayette n’aient rien fait ni rien créé, il est de l'honneur de la France de protester contre ceux qui osent dire que nous nous sommes laissé faire une révolution et un roi.

« Le troisième créateur de toutes choses en 18o0, c’est M. Odilon Barrot.

« Le quatrième créateur enfin , c’est l’auteur des Souvenirs Je la Révolution de Juillet. Luimême nous l’apprend, et en vérité il fait bien de nous l’apprendre, car personne ne s’en serait dou-

lé; il risquait de mourir sans que personne eût dit de lui en le voyant passer : Voilà le quatrième créateur de la royauté de 18501 voilà l'homme qui, avec Irois autres, nous a faits ce que nous sommes I

« Quoique l’auteur, dans sa liste, oit eu la modestie de sc nommer le dernier, il me paraît, à lire son livre, qu'il pourrait bien revendiquer la première place. C’est lui, en effet, qui conduit la révolution ; c’est autour de lui qu'elle roule : quand il s'arrête, elle s'arrête ; quand il se remet en marche, elle se remet en marche. 11 fait la révolution, et il fait aussi la royauté qui la termine. Dans ce grand drame, il est partout ; c'est de lui que viennent les plus belles scènes, et c’est de lui aussi que vient le dénoûmcnt.

« Le 26 juillet, les ordonnances paraissent au Moniteur. L’auteur court chez M. Casimir Péricr, où il trouve plusieurs Députés réunis. « Chacun, dit-il, était plongé dans l'étonnement ou plutôt dans la stupéfaction ; on se demandait ce qu’il y avait à faire, et à celte question on ne trouvait pas de réponse. » Vous voyez: effroi général, timidité universelle. L’auteur propose de protester : seul

il n’a pas perdu sa présence d’esprit; seul, et le premier, il parle de protestation. On se souvient que le premier acte émané de la Chambre des Députés, dans la révolution de Juillet, est une protestation. L’idée vient de l’auteur des Souvenirs; sans lui personne n'y pensait, personne n'osait y penser.

« En sortant de chez M. Péricr, l’auteur va au bureau du National. Il y avait là plusieurs journalistes qui ne savaient comment faire leur protestation. Il leur dit comment il faut agir; scs avis sont suivis : c'est de lui qu’émane la protestation des journalistes.

« 11 rentre chez lui et rédige, avant de diner, un projet de protestation où il dit au roi Charles X: « Notre voix crie : Oui, le peuple français aime et respecte son roi. » Ce jour-là, l’auteur ne s'était pas encore arrange, à ce qu’il parait, pour être le créateur de la royauté du 9 août ; il s’arrangeait pour être seulement le sauveur de Charles X.

« Le soir, il y eut une réunion de Députés chez M. de Laborde. « On ne concluait à rien : je proposai de rédiger une protestation. Je ne présentai pas mon projet, parce que, venant de le commuui-

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qucr à deux de mes collègues, que je regardais comme d'uue opinion Irès-avancéc, il les avait effrayes. » Ainsi l'auteur, le 20 juillet, n’ose pas montrer tout son courage, de peur d'effrayer scs collègues. La phrase sur l’amour du peuple pour Charles X était cependant rassurante.

a Non pas que cette phrase ne nous semble tout à fait innocente et naturelle le 20 juillet : nous croyons que le plus grand nombre, ce jour-là, ne demandait encore quu le retrait dus ordonnances. Mais, quand on a pensé et parlé comme le plus grand nombre, il ne faut pas venir plus tard se représenter comme le seul homme de cœur et de courage.

« Le mardi 27, l’auteur reçut les personnes qui venaient lui « demander conseil sur la conduite qu'elles devaient tenir dans l’occurrence présente. » 11 les prépare à la résistance; jusqu'à trois heures il donne des conseils. A trois heures, il se rend chez M. Périer : « 11 était aisé de voir qu’un assez grand nombre de nos collègues étaient atteints d'une frayeur qu'ils ne prenaient pas même la peine de dissimuler. » Seul, intrépide et inébranlable, l'auteur propose de protester : on hésite, on élude.

L'auteur avait dans sa poche son projet de protestation ; mais, « dans l'étal de mollesse où était l’Assemblée, il ne fut pas tenté de produire sa rédaction. » Voyez ce que c’est que d’avoir trop découragé, et comme on devient par là inapplicable et inutile. Voilà deux jours que cette protestation reste sans effet et que personne ne la voit, parce qu’elle est trop énergique.

« Le mercredi ‘28, de très-grand matin, l’auteur rétablit la garde nationale, et, faisant d’une pierre deux coups, il foude en même temps un pouvoir municipal : « Je l'engageai (un capitaine de grenadiers de la garde nationale) à réunir le plus d'hommes qu’il pourrait de sa compagnie, et à se rendre avec eux en uniforme à la mairie pour y prendre les instructions du maire. Le maire, lui dis-je, se refusera sans doute à vous en donner, et alors vous serez amené à établir tout naturellement un pouvoir municipal destiné à le remplacer et à maintenir l’ordre. La force des choses amènera ce résultat et fera le reste. » La garde nationale et les municipalités ayant joué un rôle important dans la révolution de Juillet, il y aurait lieu de s’étonner si elies n’éuianaient pas aussi de l’an-

tour des Souvenirs, comme la protestation des députés et celle des journalistes.

« Nous sommes toujours au mercredi 28. « L’auteur reçut plusieurs visites : on venait lui rendre compte des renseignements recueillis, et lui demander ce que l’on devait faire. » Hélas! il n'avait pas seulement la Chambre des Députés à amener peu à peu au degré de chaleur de sa protestation, la garde nationale et les municipalités à diriger, des renseignements à recueillir, des ordres à prescrire : il avait de plus un déjeuner recherché à donner à des Anglais invités depuis quelques jours. Pendant ce déjeuner, « à tous moments, je recevais des messagers qui venaient m’instruire de l’état des choses. Je souffrais de me sentir à table, lorsque ma présence pouvait être si nécessaire sur d'autres points, u De fait, on avait, en général, le mercredi 28 juillet, à midi, quelque chose de mieux à faire qu’un déjeuner recherché. — La conversation était peu animée : les Anglais ne comprenaient point le français, et n’entendaient que le bruit de la fusillade. L’auteur des Souvenirs ne comprend pas l’anglais : « 11 se détermina donc à les quitter, en laissant son secrétaire pour faire les honneurs,

et il recommanda, afin de faire excuser son impolitesse, de ne pas les laisser manquer de vin, dont ils firent d’amples libations. » >

« Je sais que l’auleur des Souvenirs, à titre de membre de l’Opposition, n’est pas pour l’alliance anglaise. Il eut pu cependant s’épargner ce trait de satire contre ses convives, d’autant plus qu’il les nomme et que les voilà dénoncés à l’Europe pour s'être enivrés le mercredi 28 juillet 1830, pendant qu’on se battait dans les rues. Je ne crois pas à cette brutale indifférence.

« 11 y avait à craindre que, pendant ce déjeuner, la révolution de Juillet n’eût fait halte pour attendre son auteur. 11 est libre enfin, et va à la réunion des Députés chez M. Audry de Puyraveau. Ce fut ce soir-là que les Députés, réunis en assez grand nombre, protestèrent contre les ordonnances. M. Guizot rédigea cette protestation. Quant à la protestation de l’auteur des Souvenirs, il n’en fut pas question : il la garda dans sa poche, toujours comme étant trop courageuse.

« Le mercredi soir aussi commença pour l’auteur son rôle d’arbitre du gouvernement qu'allait se donner la France : « Je reçus des confidences de

gens qui voulaient faire succéder le roi de Rome à Charles X, et même de gens qui désiraient la république. Chaque parti cherchait à recruter et à accroître ses rangs ; et moi, sans en choquer aucun , je conservai mon indépendance, me réservant d'adopter celui que je croirais le plus avantageux à, mon pays. » N’est-ce pas un beau rôle que d’être ainsi l’arbitre des destinées de son pays, de recevoir les confidences des partis qui viennent vous dire :

« Voyons, mon cher monsieur, nous savons bien que c'est de vous qu'il dépend de donner à la France telle ou telle sorte de gouvernement. Favoriseznous; établissez la république, appelez Napoléon Il ; décidez! » et, au milieu de toutes ces cajoleries, de rester ferme sans pourtant choquer personne , car on ne sait pas ce qui peut arriver. Voilà le rôle de l’auteur des Souvenirs le mercredi soir.

a Nous avons vu comment l’auteur a fait la révolution de Juillet; il faut voir maintenant comment il a donné le trône au duc d’Orléans.

« Il y avait à Athènes un brave homme qui s'était imaginé que tous les vaisseaux qui entraient au

Piréc lui appartenaient. C’était là son illusion. L’illusion de l’auteur des Souvenirs est du même genre : il croit que tous les événements de l'histoire de France, du 26 juillet au 9 août, sont sa propriété et son domaine. Par malheur, au moment même où ces événements s’accomplissaient, personne ne se doutait, autour de lui, qu’il en fût le créateur et le propriétaire. De là les contrastes les plus bizarres et qui touchent à la comédie. L’auteur s’agite, court, se démène, et personne n’y fait attention I Tout le monde l’oublie, personne ne songe à lui, et pourtant c’est lui qui fait tout I 11 ressemble, si j’ose le dire, à la mouche du coche, et ses Souvenirs peuvent se résumer dans ces vers si plaisants de la fable :

J'ai tant Tait que nos gens sont enfin dans la plaine.

ÇA, messieurs les chevaux, payez moi de nu peine?

« Je ne peux pas citer toutes les scènes où éclate le contraste de l’inattention et de l’oubli de tout le monde à l’égard de l’auteur, avec l'importance qu’il s’attribue. J'en citerai cependant quelques-unes.

« L'auteur est occupé d’abord à faire un roi, puis une charte. Voyons la peine que tout cela lui donne.

« On se souvient que, le jeudi soir, Charles X voulait négocier; il avait chargé M. de Mortemart do composer un ministère. M. d'Argout demandait que M. de Mortemart fût reçu dans la réunion des Députés. Je ne sais pas à qui s’adressait M. d’Argout pour demander cela : à tous les Députés peut-être, ou bien au général la Fayette, ou à M. Laffitte. Quelle erreur! M. d'Argout ne savait donc pas qu’il y avait une personne avec qui il fallait traiter tout cela ? c’était l’auteur des Souvenirs. Comme M . d’Argout n’allait pas à lui, il alla à M. d’Argout: « Je pris d’Argout à part, et, m’ouvrant franchement à lui, je lui tins ce langage : Trois partis se disputent maintenant la France, Charles X,.... le duc

d’Orléans, la république. Je ne veux pas de la

république;.. .. je me soucie médiocrement du duc

d’Orléans; je me soucie encore bien moins de

Charles X; mais nous l’avons Ensuite nous

venons de le vaincre, et il se rend à merci Vous

voyez que, si ma politique est peu flatteuse pour Charles X, du moins elle ne l’exclut pas. »

« Ainsi, le jeudi soir 29, après les luttes delà veille et de la matinée, l'auteur des Souvenirs n’excluait pas encore Charles X, et, si M. d’Argout avait su à

qui il avait affaire, s'il avait compris que la personne qui lui parlait ainsi pouvait disposer à son gré de la couronne de France, qui sait? au lieu de la royauté populaire de Juillet, nous aurions peut-être encore aujourd’hui la royauté légitime de 481 4-. A quoi tient la destinée des empires 1 Si M. d’Argout, ce soir-là, eût pris au sérieux l’auteur des Souvenirs, la révolution de Juillet avortait !

« Nous l’échappâmes belle, il faut l’avouer. M .d’Argout, qui pourtant est toujours très -avisé en temps de révolution, ne vit pas qu'il avait affaire à un créateur de royautés ; il prit cela pour une causerie sans importance : c'était une ouverture. Les paroles qui suivent le prouvent : « Je restai jusqu’à une heure et demie chez Lafliltc, et, aucun négociateur ne se présentant, j’allai me livrer à un repos que certainement j’avais bien (jaijné. » L’auteur des Souvenirs alla donc se coucher de mauvaise humeur, sans doute d’avoir attendu en vain, et Charles X perdit la couronne.

« En effet, le vendredi 50, à dix heures du matin, l’auteur répondait à MM. de Mortemart, d’Argout et de Forbin-Janson, que « Charles X avait cessé de régner. «Ici, ne nous contredisons-nous pas? Voilà

trois négociateurs abouchés avec l'auteur : ils avaient donc enfin compris quelle personne c’était, puisqu’ils venaient le trouver! Hélas, non. Ils ne venaient pas le trouver : ce fut une simple rencontre. Ces messieurs allaient à la réunion. L’auleur des Souvenirs, les rencontrant dans la rue, les prévint que la séance était levée et qu’on devait se réunir, à midi, à la Chambre. Au surplus, en déclarant déchu Charles X, il faisait cela sans colère et avec l'impartialité qui convient à un arbitre suprême. Il avait même soin de faire constater cette impartialité : « Pour que vous ne me preniez pas pour un ennemi personnel dii roi, dis-je au duc de Mortemart, je prie d’Argout de vous faire connaître quelles étaient, hier soir, mes dispositions relativement à Charles X. » M. d’Argout donna le certificat demandé.

o Le vendredi, les Députés invitent le duc d’Orléans à se rendre dans la Capitale pour y exercer les fonctions de Lieutenant général du royaume. L'auteur des Souvenirs avait préparé une proposition h cet effet ; mais, comme elle était trop énergique, elle eut le sort du projet de protesta- I ion : elle resta en poche.

« L'auteur des Souvenirs accompagna le ducd’Orléans à l'Hôtel de Ville. Élail-cc pour lui faire cortège comme les autres Députés? Il y avait, de sa part, une intention plus bienveillante : il voulait protéger le prince de sa présence. Cela est évident d'après ses paroles : « Au retour de l’Hôtel de Ville, comme aucun danger ne me semblait plus à craindre pour lui, je crus pouvoir me dispenser de l’accompagner, et je revins cliei moi, où je crus avoir acquis le droit de me reposer après ce que J’avais fait depuis six jours. » C’est juste: le septième jour est le jour du repos, et l'auteur des Souvenirs, ayant, comme Dieu, fait son œuvre des six jours, alla se reposer.

« Ce repos ne fut pas long : il fallait créer une dynastie et une constitution. Personne, à ce qu’il semble, n'y pensait : « Je me proposai, dit l’auteur, d'en finir avec l’ancienne dynastie, d’en créer une nouvelle, et d’établir les conditions auxquelles elle devrait son existence. » C’est ici que commence l’œuvre de la création de la constitution. L’auteur des Souvenirs, le 5 août à minuit, rédige un projet ; le 4 août, il va le communiquer à M. Dupont (de l’Eure), qui le trouve excellent et

SOUVENIRS rvilN JOURNALISTE

presse l'auteur de le présenter à la Chambre. Mous sommes ici tout à Tait de l’avis de 91. Dupont. Le projet était rédigé, prêt, approuvé de M. Dupont : pourquoi ne pas le présenter? Avec l’autorité et l'ascendant qu’avait acquis l’auteur des Souvenirs en faisant en grande partie la révolution de Juillet, le projet eût été adopté par acclamation.

« 9Ialhcureusement l’auteur pensa qu’il serait bon que le Conseil des Ministres prit l'initiative. Il se délia de sa puissance sur la Chambre : il eut tort. Cependant il causa de sa proposition, et, quand il arriva à la Chambre à midi, « il fut l’objet d’une vive curiosité, et on le loua presque universellement de ce qu’il avait l’intention de faire.... Vers une heure, les Ministres arrivèrent du Conseil; tous me félicitèrent sur ma proposition, qui avait obtenu, me dirent-ils, l’approbation la

plus complète du duc d'Orléans Le Lieutenant

général pense, d’ailleurs, que l’on peut appliquer immédiatement à la Charte les principes que vous établissez. »

« Comment l’auteur des Souvenirs n’a-t-il pas compris que celte phrase voulait dire : Vous vous faites

législateur, c’cst très-bien ; mais pourquoi voulezvous nous faire endosser votre constitution ? Proposez-la à la Chambre; quant à nous, nous avons la Charte, qu’il suffit de reviser, et nous n’avons pas besoin de votre projet. Tout homme de bon sens eût entendu cela. Qu’eût-il fait alors? de deux choses l'une : ou il eût renoncé à son projet, ou il l’eut présenté à la tribune, comme le conseillait M. Dupont (de l’Eure); il eût cherché à le faire adopter, sans se soucier de paraître initié aux conseils du Gouvernement, sans avoir la vanité de vouloir passer pour un des directeurs des destinées publiques.

« L’auteur des Souvenirs ne voulut pas tenter l’épreuve; il voulut conférer avec les Ministres et paraître décider avec eux du sort de la France. Au lieu d’être législateur indépendant à la tribune, il aima mieux se faire l'avocat consultant du Gouvernement sans avoir été appelé. Qu’arriva-t-il de cela? c’est que, de législateur suprême qu’il voulait être d'abord, il se rabattit à être réviseur de la Charte; qu’il ne la révisa pas seul; qu’il transigea sur plusieurs points, et qu’il devint enfin l’éditeur à la tribune d’une Charte qui ne le contentait

guère. L’auleur des Souvenirs compare son projet avec la Charte révisée, et trouve celle-ci bien imparfaite et bien mesquine. C’est possible; mais pourquoi ne proposait-il pas à ta tribune son projet primitif?

« Peut-être a-t-il été séduit par les cajoleries des Ministres? Non, certes!’ car, pendant toute cette création de la Charte, il n’est sorte d’impolitesses que ne lui fassent les Ministres; c’est lui-même qui les raconte. Le 4 août, à la Chambre, « les Ministres lui disent qu'il sera appelé au Conseil du soir pour y discuter son ouvrage ou du moins la forme qui y aura été donnée... A huit heures, mes chevaux étaient attelés, afin de ne donner lieu à aucun retard lorsqu’on me demanderait. J'attendis, et attendis vainement jusqu’à deuv heures du matin. Je fis alors dételer, et me décidai à me coucher. » Le trait était peu poli, et je suis sur ce point de l’avis de l’auteur des Souvenirs, qui alla, le 5 août de bonne heure, s’en plaindre à M. Dupont. Il s’informa en même temps de son projet, et M. Dupont le renvoya à M. Gui/.ot, qui était chargé de la rédaction. M. Guizot le renvoya à M. de Broglie. M. de Broglie arrive : on discute, puis on dit à Pau-

teur des Souvenirs qu’il sera le soir appelé au Conseil. a Rentré chez moi, j’attends que l’on m’appelle au Conseil des Ministres... Comme hier, j'attends vainement jusqu’à une heure avancée de la nuit. » Ces oublis sont clairs : les Ministres se moquaient de lui, et voilà ce que c’est que de se vouloir mêler des choses sans avoir été appelé.

« Un mot encore en finissant. Pour les amis de la révolution de Juillet, la lecture des Souvenirs eslsingulièrement triste et pénible. Au lieu d'une gtande révolution que fait le peuple au nom des lois et les armes à la main, au lieu d’une lutte de trois jours, que trouvons-nous dans ce livre? une agitation sans grandeur et sans force, des gens qui rédigent des protestations qu’ils gardent dans leur poche, qui négocient avec les uns et avec les autres, qui regardent si leurs collègues sont plus ou moins pâles, qui cherchent à devenir des personnages, qui croient tout faire et tout conduire. Voilà la révolution de Juillet telle que l'a faite l’auteur des Souvenirs. Est-ce là la révolution que la France connaît, que l’Europe admire ou craint? Où est le peuple et son dévouement? où est le mouvement unanime des citoyens? où est tout

ce qu'il y a de populaire et de national dans la révolution de Juillet? Rien de tout cela dans les Souvenirs : le peuple disparait et s’éclipse , un homme se montre seul, faisant tout, conduisant tout. Cruel désappointement, quand on croit trouver une grande révolution, de ne trouver qu’une grosse vanité particulière ! Quiconque verra la révolution de Juillet du côté où la montre l'auteur des Souvenirs , la verra petite et mesquine. C'est qu’il y a deux révolutions de Juillet : l'une que l'auteur a faite dans sa chambre, avec sa protestation que personne ne voit, avec son déjeuner d’Anglais, avec ses chevaux qui sont attelés pour aller au Conseil, et qui n’y vont pas, grâce à l’oubli des ministres ; l'autre, qui est la révolution des rues, faite en plein midi, faite par tout le monde. Cette révolution-là est cel'e de l’histoire; elle n’a rien de commun avec la révolution de poche des Souvenirs de 1830. »

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