COUP D'CEIL SUR LA PROVINCE
J'en citerai un exemple. Les observateurs ont dû remarquer que, dans toutes les régions de l'Ouest qui formèrent pendant la révolution la zone de frontières, les marches de la guerre civile, celles par conséquent où le choc des deux partis fut le plus âpre, la lutte plus profonde et l'entre-croisement des belligérants plus accusé il est resté dans les opinions, après un siècle bientôt, des ferments de division qui donnent à chaque parti une résistance et une ardeur qu'on ne trouve plus quand on pénètre au cœur même de la région.
De même que, dans les contrées où les catholiques et les protestants sont juxtaposés, pour ainsi dire entrecroisés, dans les Cévennes, dans le Gard, les sentiments religieux dans les deux camps sont plus actifs que dans le pays où Tune des deux communions domine sans partage; pareillement dans les provinces qui formèrent dans l'Ouest, au momeut de la Révolution, les frontières du pays insurgé, telles que le Maine, la portion de l'Anjou riveraine de la Loire, quelques cantons de la basse Normandie et du Perche, les divisions et les antagonistes politiques sont restés encore aujourd'hui beaucoup plus tranchés qu'ils ne le sont dans les foyers mêmes où les guerres de l'Ouest se sont allumées.
Le trait caractéristique de cette région, c'est la différence de couleur des campagnes et des villes. La campagne est blanche, la ville est bleue. Le bleu gagne incontestablement beaucoup de terrain dans la masse rurale ; mais, en revanche, il s'est formé dans les villes, sous l'influence des idées catholiques, une bourgeoisie blanche qui s'est beaucoup grossie depuis la chute de l'Empire. La bourgeoisie conservatrice, qui n'avait qu'une
religion tiède et de convenance, qui conservait en vertu de ses origines certaines traditions, non pas assurément révolutionnaires, mais modernes et semi-libérales, et dont la préoccupation dominante était renrichissement, Favancement et le bien-être ; cette bourgeoisie trouvait dans le régime] de l'Empire une sorte de transaction et de compromis où ses Intérêts et la plupart de ses idées avaient pris l'habitude de se combiner.
Dans quelques départements, l'impérialisme est resté assez compact, pour que cet état-major local, se sentant appuyé sur une force suffisante, ne se soit pas dissous; je crois que généralement, dans l'Ouest, la persistance de ces noyaux bonapartistes n'est plus qu'une exception; en tout cas, la bourgeoisie des grandes villes, qui se retrouverait probablement impérialiste si une entreprise dans ce sens aboutissait à 'un succès propre à garantir un certain nombre de lendemains, s'est sentie, depuis la chute de l'Empire, livrée à toutes les incertitudes, à tous les hasards, à toutes les anxiétés. Elle forme cette agglomération incertaine qui se désigne sous le titre de parti conservateur.
Situation curieuse et en somme assez triste que celle de ces conservateurs. Lorsqu'on l'analyse à fond, on s'aperçoit qu'elle représente bien plutôt une condition sociale qu'une idée politique. Les uns ont des inclinations légitimistes; le plus grand nombre avaient trouvé dans l'Empire, comme on vient de le dire, la forme de gouvernement la mieux appropriée à ses intérêts et à ses instincts; un autre groupe assez notable regarderait volontiers un système de monarchie parlementaire et bourgeois, tel que celui dont l'orléanisme présente le
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