COUP D'OEIL SUR LA PROVINCE. 3T
type, comme le but que le conservatisme devrait s'assigner; mais ce qu'il faut bien dire, c'est que toutes ces aspirations sont platoniques, incapables d'agir avec décision, et qu'elles ne risqueront rien d'essentiel pour faire triompher la solution qu'elles préféreraient.
Tout cela, tant que les intérêts domestiques ne seront pas en jeu, ou que les habitudes de la vie ne seront pas menacées, est voué d'avance à une entière résignation. Cette résignation n'a qu'un correctif : — la mauvaise humeur et l'inquiétude. Un seul lien, en effet, rassemble les divers groupes de cette ancienne classe dominante de la province : la répulsion pour la forme républicaine du gouvernement et la terreur que lui inspirent ses conséquences futures.
La raison véritable de cette répulsion et de ces terreurs ne provient pas, comme on pourrait le croire au premier abord, d'un jugement positif, d'une vue d'ensemble sur les infirmités et les périls du régime républicain, mais uniquement de ce fait que la durée de ce régime a pour conséquence de faire peu à peu passer l'influence et l'autorité locales aux mains de la nouvelle classe sociale qui dépossède progressivement l'ancienne bourgeoisie.
Il faut venir quelque temps en province, pour constater la pénétrante exactitude d'un mot fameux de M. Gambetta. Quand il a parlé des <r nouvelles couches sociales » qui s'emparaient du gouvernement, grâce au suffrage universel et au régime républicain, il a assurément donné une formule très juste du mouvement social qui se poursuit en province depuis cinq ou six ans. Je ne garantis nullement que cette nouvelle couche sociale sera II. 3
douée de capacités équivalentes à la classe qu'elle pousse lentement, mais d'une façon certaine en dehors des affaires; je ne certifie pas que ,ce parti des pharmaciens et des vétérinaires possédera la modération, la respectabilité qui caractérisaient l'ancienne bourgeoisie consolidée; mais, en définitive, si sçs manières et son éducation sont inférieures, si ses passions sont moins arrondies que celles de la haute bourgeoisie qu'elle remplace, la différence d'instruction n'est pas énorme ; elle a, de plus^ une activité et une familiarité pratiques que l'ancienne bourgeoisie a perdues en se nobilisant.
A mon avis, cette bourgeoisie a commis une faute irréparable, en ne s'emparant pas de la République le jour où il a été démontré qu'une restauration monarchique était devenue impraticable, en raison des idées personnelles du comte de Chambord et du mariage du catholicisme ultramontain et de la royauté. M. Thiers est le premier grand bourgeois français qui ait deviné le sens réel de cette situation; il a été suivi par une fraction intéressante de l'ancienne classe gouvernementale qui a constitué le centre gauche, la nuance des Feray, des Léon Renault, des comte Rampon. Mais, comme à ce moment le faisceau de l'ancienne bourgeoisie s'est rompu, l'état-major républicain sorti de ses rangs s'est trouvé trop faible, et rien n'a pu contre-balancer la prépondérance de la nouvelle.
Étudiez la composition des conseils municipaux de toutes les grandes villes de province, et vous y trouverez la démonstration de ces remarques; partout la nouvelle couche sociale gagne du terrain, et tend à devenir dominante. Les préfets, qui presque partout et en général
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