COUP D*OEIL SUR LA PROVINCE
avec une assez violente maladresse, se sont fait les agents des répugnances et de la mauvaise humeur de l'ancienne bourgeoisie, résistent à cette alluvion à l'aide de maires imposés ou de commissions municipales, quand les conseils élus se montrent par trop intraitables. Ces moyens, qu'on ne pourra pas, d'ailleurs, indéfiniment employer, me paraissent d'habitude n'aboutir qu'à des résultats sans valeur. On s'aveugle de parti pris sur un grand fait : la modification de la société française dans le sens démocratique et le déplacement d'axe des influences qui l'ont jusqu'ici gouvernée.
Ce déplacement, pour quiconque a de la mémoire, n'est pas, d'ailleurs, un phénomène sans précédent; il s'est opéré dans la même direction, quoique avec moins de brusquerie, pendant tout le cours du règne de Louis-Philippe. Quand je reconstitue mes souvenirs d'enfance qui se rapportent à une ville importante de province, à beaucoup d'égards analogue à celle que je viens de visiter, je retrouve dans une couche sociale supérieure à celle qui s'épanouît aujourd'hui, des résistances, des antipathies et des préjugés fort semblables à ceux qui se débattent maintenant contre le flot montant des nouvelles mœurs.
11 faudrait renvoyer aux tableaux de Balzac ceux qui n'ont pas pu étudier par eux-mêmes notre province, pour leur donner une idée de ce qu'était, au milieu du régime de 1830, le faubourg Saint-Germain d'un grand chef-lieu de département. Rien de plus fermé, de plus inaccessible et en somme de plus respectable que ces cabinets des antiques. La parenté seule, de longs services, l'immémoriale renommée des bonnes opinions ouvraient la porte de la vieille demeure, dont le train était simple, les
habitudes réglées et presque austères. La compagnie en était par conséquent peu nombreuse : Tévêque, quelques chanoines et prêtres notables, des gentilshommes, d'anciens gardes du corps ayant quitté le service en 1830, quelques vieilles dames occupées de piété et de bonnes œuvres, quelques ménages du même monde plus jeune habitant leur terre et ne passant que Thiver à la ville, tout cela, admirablement apparenté, avec des manières parfaites, une politesse simple, les sentiments les plus élevés, ce qui n'empêchait nullement les ressentiments politiques d'y être extrêmement vifs, les préjugés très amers et les rancunes intraitables.
Quand il m'arrive aujourd'hui en province, dans les milieux sociaux qui ont remplacé celui que j'ai connu en mon temps d'écolier, d'entendre traiter les députés de la gauche et du centre gauche, que la noiivelle bourgeoisie vient de renvoyer à Versailles, de rouges et de communards, d'ennemis implacables de la religion et de la propriété, je me souviens des discussions du faubourg Saint-Germain légitimiste et provincial de mon enfance.
Il y avait là un vénérable évêque, le dernier peut-être des évêques gallicans*, spirituel, homme du monde, gentilhomme ayant vu la cour et en ayant gardé la grâce, type épiscopal qui n'existe plus en France, homme pieux, d'ailleurs, et qui passait sa vie à vendre ses chevaux pour en donner l'argent aux pauvres; il venait à pied, éclairé par une petite lanterne, — à cette époque ni le gaz ni les chemins de fer n'étaient établis en province ; — cette petite lanterne, son jeune grand-vicaire, évêque
1. Mgr Clausel de Montais. (Voir VlJistoire du cardinal Pie, par Mgr Baunard, tome I*S chez Oudin, rue Bonaparte, 17, Paris.)
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