COUP D'OEIL SUR LA PROVINCE
aujourd'hui, homme d'un rare mérite, mais pas gallican, la portait à côté de lui. Quand la politique entrait en jeu dans le respectable cénacle, il fallait entendre de quelle manière le régime de Juillet, le roi Louis-Philippe et tout son monde étaient traités ! La Révolution, 93, l'exécution de la reine et de Louis XVI n'étaient certainement pas qualifiés avec plus d'âpreté que \es glorieuses ^ que les doctrinaires et M. Guizot.
Il y avait dans le cercle un ancien officier de marine qui avait suivi le duc de Richelieu à Odessa pendant l'émigration et qui' représentait le libéralisme; il était d'habitude assez maltraité; il inclinait à soutenir M. de Martignac ; j'ai entendu alors maintes fois M. de Martignac qualifié de jacobin; Chateaubriand semblait suspect et M. de Villèle ne paraissait pas iiTéprochable.
Mais où la verve de ces honnêtes gens devenait sans merci, c'est quand elle se donnait carrière sur le compte des hommes de 1830. Cette ville avait alors pour député un homme de beaucoup de valeur, d'une éducation parfaite et orné, par-dessus le marché, de soixante à quatrevingt mille livres de rente ; comme opinions, il était le modèle accompli du conservateur orléaniste, un des plus invariables fidèles de M. Guizot, pour lequel il a voté sans variation jusqu'à la dernière heure. Aux yeux du cénacle légitimiste, ce conservateur semblait pourtant un détestable révolutionnaire ; on insinuait à l'occasion qu'il y avait du bien national à l'origine de cette grande fortune; que, d'ailleurs, au moment de la Révolution, un des grands-oncles du député orléaniste, ami de Sieyès, l'avait suivi dans son apostasie et, comme lui, abandonné l'Église pour devenir notable dans le parti de la Révolution.
 cette même époque et dans la même ville, il existait un jeune pharmacien et un petit journaliste; le pharmacien était achalandé, le journaliste modeste et justement estimé nonobstant la profession ; pourtant l'un et l'autre causaient parfois quelques inquiétudes eau grand bourgeois orléaniste qui leur supposait des idées avancées ; ils étaient, en effet, partisans de la réforme électorale et dépassaient en hardiesse Odilon Barrot.
Aujourd'hui l'ancien pharmacien est sénateur — gauche républicaine — et il a, comme le député de Louis- Philippe, ses cinquante mille livres de rente; le petit journaliste, toujours modeste, est député, et il siège parmi les républicains modérés. Mais ce qui achève le tableau et ce qui résume d'une manière en quelque sorte symbolique les transpositions des opinions et des situations sociales en province, c'est que le fils du député, ami de M. Guizot,que le faubourg Saint-Germain local traitait si durement du temps de Louis-Philippe, est maintenant le candidat conservateur et malheureux dans sa circonscription, et que les fils de tous ceux qui regardèrent son père comme un dangereux révolutionnaire, se sont ralliés autour de lui et le regardent comme leur représentant .
Donc, de même qu'après 1830 il s'était formé une nouvelle bourgeoisie que l'aristocratie dépossédée de la Restauration poursuivit d'une insurmontable rancune, il s'est constitué aujourd'hui, en province, une nouvelle couche bourgeoise qui dépossède à son tour celle de 1830. Si on perd de vue ce phénomène d'ascension des nouvelles couches, on ne comprendra rien au mouvement actuel. On peut s'en plaindre, je persiste à croire qu'il est irrésistible.
Paris, 30 novembre 1877.
Si Tobjeclif des coaservateurs frénétiques, dont Tinfluence me paraît jusqu'ici prédominer dans la politique élyséenne, n'est pas de parvenir à une seconde dissolution, il faudrait croire que les quelques hommes qui ont entraîné le parti conservateur depuis le renversement de M. Thiers, qui l'ont conduit de là au 16 mai, qui ont décidé la résistance incohérente mais tenace de TÉlysée depuis le 14 octobre, il faudrait croire que ces hommes n'ont ni plan ni dessein.
La masse conservatrice, le gi s de l'armée pn est en général dépourvue; elle se croii menacée dans son existence même; elle cherche le salut, elle se divise dans ses préférences pour tel sauveur plutôt que pour tel autre d'après ses affinités de société, les souvenirs qu'elle a conservés ou les espérances qu'elle nourrit; mais, en définitive, tout ce qui la sauverait serait le bienvenu le lendemain de l'opération ; elle est dans la situation de ces malades à la dernière période qui, n'ayant aucune idée de médecine ni de physiologie, vont de l'allopathie à l'homéopathie, et accepteraient au besoin le magnéti-
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seur ou le thaumaturge dans Tespoir d'un soulagement et d'un sursis.
Pour le dire en passant, c'est sur ce sentiment que comptent, et non à tort, les politiques du bonapartisme; ils se disent que la masse conservatrice, qui n'a d'autre idée qu'une idée négative, à savoir son insurmontable répugnance pour le régime républicain, d'autre lien que l'effroi et l'effarement dans lesquels elle a pris l'habitude de vivre, se rallierait à eux quand elle les croirait les seuls sauveurs vraiment efficaces.
Je parle ici de la masse conservatrice, du gros de l'armée; l'Elysée, ce me semble, en reproduit assez exactement l'inquiétude et la moyenne intellectuelle; mais, au-dessus de cette masse conservatrice, on entrevoit quelques politiques qui la dirigent à son insu, qui la poussent dans des chemins dont les détours et les aboutissants ne lui apparaissent que lorsqu'elle est engagée et que les conséquences de ses mouvements se déroulent avec un enchaînement à peu près inévitable.
C'est ainsi qu'on a conduit cette bonne foule conservatrice par étapes du 24 mai au 16 mai; c'est de la même manière qu'on se propose maintenant de la conduire à une future date de nouvelle dissolution, dont les suites, je le redoute, seront pour elle encore plus funestes que ne l'ont été celles du 16 mai, dont nous voyons depuis les élections l'agréable épanouissement.
Il est clair que les hommes qui poursuivent une telle entreprise avec un acharnement souterrain qu'aucun échec ne démonte, ont un plan et des desseins. Je n'ai pas besoin de dire que ce plan me paraît détestable, et que ces desseins me semblent pour les conservateurs gros de ca-
tastrophes prochaines; mais, en considérant les choses avec un désintéressement en quelque sorte artistique, on doit reconnaître que l'existence de ce plan chez les quelques hommes qui engagent ainsi, sans qu'ils s'en doutent, les braves gens conservateurs, est la marque d'une certaine énergie politique dont ces braves gens, pour leur part, sont incapables d'avoir même la notion.
Dans la poursuite de ces desseins, il serait injuste de ne pas mentionner en première ligne le duc de Broglie. Ne perdez pas de vue que tout ce qui se manège aujourd'hui est en définitive une mise en œuvre des idées du catholicisme libéral et parlementaire. On affirme, et j'ai lieu de croire l'affirmation exacte, qu'à l'heure présente le conseiller le mieux venu à l'Elysée est M. Buffet. M. de Broglie ou M. Buffet, c'est tout un ; ils sont des succédanés l'un de l'autre, comme dirait un chimiste; mais l'âme de cette politique réside au-dessous d'eux; son véritable génie est l'évêque d'Orléans, Mgr Dupanloup. J'ai entendu affirmer que l'archevêque de Reims y avait apporté à maintes reprises une influence utile.
Cet archevêque de Reims, Mgr Langénieux, est un prélat d'une remarquable souplesse. Ce n'est pas un évêque provincial grandi dans les obscurs honneurs d'un diocèse lointain ; très jeune il est arrivé à des places de premier rang dans l'Église ; il était curé, à Paris, d'une paroisse opulente et mondaine, la Trinité^ cette charmante église en style de la Renaissance italienne que M. Haussmann fit construire par M. Baltard à l'extrémité de la chaussée d'Anlin, quartier riche s'il en fut; banquiers, agents de change, grands commerçants, boutiquiers de luxe, avec le suhstratum d'élégance interlope
qu'un monde de ce genre crée nécessairement, tel était le troupeau. Mgr Langénieux y avait réussi par un mélange d'onctueuse hauteur, d'adresse dans les affaires, de bien dire et de façons d'homme du monde, que les curés, même à Paris, ne réunissent que fort rarement.
Comme de juste, il quitta la Trinité pour la mître; il ne s'était compromis dans aucun parti; il n'avait ni la figure d'un ullramontain légitimiste, comme l'éloquent évêque de Poitiers, ni le renom d'un orléaniste libéral et transactionnel comme l'évoque d'Orléans; il avait évité les tendresses de VVnivers et les éloges du Correspondant; peu après, il fut promu à l'archevêché de Reims.
Dans le monde religieux, les traditions sont particulièrement fortes. Reims est un siège qui conserve, en conséquence, un certain relief de la sainte-ampoule et du sacre des rois; c'est son archevêque qui marquait du saint-chrême au front, à l'épaule et aux mains, les souverains de la lignée de saint Louis ; il était duc et pair, et le reflet resta si vif, que, sous l'Empire, on attribuait à l'archevêque, par une sorte de courtoisie, le titre d'Excellence. M. Langénieux, installé dans ce grand poste, persévéra dans cet art supérieurement ecclésiastique de ne jamais attirer l'attention ; mais on prétend que son influence a été souvent décisive, qu'il a été toujours fort écouté à l'Elysée, et qu'il a apporté maintes fois au travail de Mgi' Dupanloup un appui des plus essentiels.
Toutefois, on ne peut guère douter que l'action de l'éloquent et passionné évêque de Jeanne ffArCy ainsi que Mgr Dupanloup se plaît à se qualifier lui-même, titre, pour le dire en passant, que le retard de canonisation de l'héroïne par la cour de Rome contrarie tant soit peu,
n'ait été à TÉlysée Taction prépondérante. Veuillez vous souvenir qu'avant le 16 mai, à un moment où les conservateurs les mieux entraînés regardaient une manifestation soudaine du maréchal comme un rêye irréalisable, l'organe particulier de Mgr Dupanloup, la Défensey la prédisait quotidiennement. Remarquez qu'en ce moment, le FigarOy qui écume avec beaucoup d'à-propos les bruits du jour autour de M. d'Harcourt, remet en scène la vieille nouvelle, tant de fois démentie par les faits, du chapeau de cardinal concédé enfin par le pape moribond à Vévêque de Jeanne d'Arc, et que, dans tous les cas, il est avéré que Mgr Dupanloup a eu ces jours-ci avec le maréchal d'assez longs entretiens.
On regarde également comme positive la persistance, dans le même lieu, de l'influence de M. de Broglie; ministre ou non, il est toujours nnepersona gratissima; il inspirait la politique élyséenne avant le 16 mai, il en a pris à ce moment la responsabilité nominale; il est rentré dans la coulisse par suite de la dureté momentanée des événements; mais il continue, de là, à diriger la pièce, sous l'inspiration supérieure de l'évéque d'Orléans et du catholicisme libéral, M. Buffet le relevant de faction en cas de besoin .
Tout cela n'est pas inutile pour apprécier avec justesse les singulières résistances, les alternatives d'abattement et d'entêtement qui caractérisent, depuis les élections, la conduite présidentielle et aussi pour se rendre compte des incidents tantôt violents, tantôt conciliants, que la politique de la majorité républicaine a successivement traversés.
La conclusion de ces remarques est celle-ci : la masse
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moyenne conservatrice, l'Élysée, le maréchal qui en résume avec beaucoup d'exactitude l'honnêteté, l'innocence et les préjugés, sont entraînés insensiblement et presque à leur insu à des extrémités dont ils ne comprendront les conséquences que lorsque la décision leur aura échappé et qu'il ne sera plus temps de revenir sur ses pas ; alors on fera agir, comme depuis les élections, le point d'honneur, les engagements imprudents, et on conduira tout le monde, par ce moyen, fort au delà du point où il aurait voulu s'arrêter. Il n'y a aucune raison pour que; dans l'entraînement de ce jeu périlleux, où les perdants doublent leur mise et prétendent recommencer le coup sur nouveaux frais, nous ne nous trouvions presque subitement en présence des événements les plus tragiques.
Au reste, il me semble que c'est sur de telles conjectures qu'en ce moment certains états-majors politiques basent tous leurs projets. Le bon sens de la masse moyenne et les clairvoyances de la majorité parviendront peut-être à prévenir ces explosions, il faut l'espérer, mais rien n'est moins certain.
C'est un trait du moment bien digne d'être noté que la différence de température qui existe entre l'esprit des chefs du parti conservateur et la masse de ce parti ; les chefs semblent décidés aux aventures les plus hasardées ; la masse aurait souhaité la conciliation et la détente ; si l'on entraîne cette masse, ce sera à la condition de réussir à lui persuader que toute transaction a été rendue impossible parles exigences intraitables de la majorité.
Je suis très frappé du travail qui s'est opéré dans les opinions, depuis les élections. Incontestablement le parti
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conservateur, abandonné à ses simples instincts, n'aurait pas fait le 16 mai; la chose lancée, il a suivi le mouvement, il s'est efforcé de se persuader que le résultat lui en serait avantageux ; cette confiance forcée était d'ailleurs entre-croisée de doutes incessants.
Après les élections, la déconvenue et l'abattement ont été extrêmes pendant quelques jours. Que pourra-t-on sauver dans la défaite? C'est à cela que se bornaient alors les vœux conservateurs. Les plus clairvoyants disaient : « Sauvons le maréchal ! le maréchal tout seul ! Il est un article et un article essentiel de la Constitution ! car tant qu'il demeure, on ne peut pas la reviser, quels que soient les ministres et la majorité, la Constitution demeurant intacte. Avec le Sénat, suffisant pour barrer le passage à des lois socialement subversives, nous avons deux ans d'assurés. Deux ans! c'est énorme, étant données les fautes que les républicains au pouvoir ne peuvent manquer de commettre et dont nous profiterons si nous sommes adroits! y>
A^ujourd'huî, on n'en est plus là; les conservateurs, ou du nioins l'état-major du parti s'est remonté; on peut constater un regain, une sorte de floraison d'automne de toutes les illusions qui se sont épanouies entre le 16 mai et les élections. Je vois se faire une seconde édition de ce paradoxe gascon que M. de Fourtou et son entourage opposaient aux observateurs, lorsqu'ils rappelaient les élections faites par M. Buffet. Cette fois-ci, dit-on, absolument comme le disait M. de Fourtou, ce sera le vrai coup; nous allons jouer le grand jeu ; nous aurons l'état de siège ; nous avons gagoé quarante voix à la dernière partie; remettons les dés au cornet ; c'est celle-ci qui sera la belle !
Donc, il faut arriver à une seconde dissolution ; c'est à quoi Ton travaille; on s'efforce de pousser la majorité des députés à en fournir les prétextes, en lui faisant faire de fausses manœuvres, comme celle qu'elle a commise avec son ordre du jour envers le nouveau ministère.
A quel résultat cette nouvelle dissolution peut-elle amener? Peut-il en sortir une solution? Dans quel sens seraient les probabilités de nouvelles élections ? Toutes ces questions demandent'une autre lettre.
(suite)
Paris, le' décembre 1877.
Il existe une très belle pièce de vers de Théophile Gautier qui porte ce titre : les Vœux stériles. Ce n'est plus seulement aujourd'hui la rêverie douloureuse d'un rand poète ; les vœux stériles sont devenus présentement le régime des plus humbles Français. Ceux qui suivent la politique y sont accoutumés depuis longtemps ; maintenant la politique s'occupe de tout le monde et pénètre de force dans les existences qui étaient les plus décidées à lui fermer leur porte; à celles-là de faire le triste apprentissage des vœux stériles.
Aucun vœ\i n'a été plus ardent, parmi la foule moyenne
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et modérée qae celui de voir surgir une transaction quelconque susceptible de mettre un terme à la lutte énervante et ruineuse qui s'est ouverte au 16 mai, et qui, depuis les élections, a passé à l'état suraigu. Hélas! je le crains, jamais vœu n'aura été plus stérile. On peut apprécier l'ardeur de ce désir en voyant avec quelle promptitude l'opinion s'est emparée de l'entrevue du maréchal avec les présidents du Sénat et de la Chambre, et avec quel empressement elle a construit sur cet incident tout un échafaudage de conciliation.
Je prévois qu'il faudra bien peu de temps pour que cette même opinion éprouve une nouvelle déception qui sera, je le crains, plus amëre, plus fertile en ressentiments que toutes celles qu'elle a précédemment traversées.
Je fais effort pour ne pas forcer la note pessimiste et pour ne pas insister outre mesure sur la stérilité trop probable des vœux •d'accommodement et d'apaisement qui ont formé jusqu'ici le trait dominant de cette opinion ; mais, comme, avant tout, il est nécessaire de Voir les choses comme elles sont et non pas comme on les souhaiterait, je suis obligé de constater que les entrevues du maréchal et des deux présidents ne me paraissent pas destinées à amener cette conciliation, cette détente que le sentiment public, au premier abord, a embrassé avec tant d'espoir. Il est inutile de relater de nouveau le détail de ces deux visites ; ce détail est connu de tous vos lecteurs. Il est impossible de ne pas être frappé du langage explicite et décisif prêté au duc Pasquier par le Journal des Débats. J'ai remarqué, tout d'abord, que les amis de l'Elysée s'attachaient à taxer le récit des Débats d'exagération. Qu'a dit réellement le duc
Pasquier ? Je Tignore. Le certain toutefois, c'est que le récit de l'entrevue est venu d'un de ses amis les plus directs, un jeune député de la Manche, et que le rédacteur des Débats l'a écrit sous sa dictée ; il est positif, en outre, que le président du Sénat ne dément ce récit sur aucun point, et que, si par hasard il n'a pas dit au maréchal absolument tout ce qu'on raconte, il est enchanté de passer pour l'avoir dit.
M. d'Audiffret-Pasquier croit que le maaéchal lit les journaux; il aurait donc de la sorte complété son discours et mis les points sur les i.
Au surplus, l'essentiel dans ce colloque se borne à deux propositions : la déclaration du duc Pasquier que le groupe constitutionnel n'en arriverait pas, même la mort dans Vâmey à voter une nouvelle dissolution ; là déclaration du maréchal qu'en aucun cas il n'acquiescerait à un coup d'État et que la représentation nationale devait en conséquence se croire en pleine sécurité. Cette déclaration aurait été renouvelée au président Grévy.
Sur le premier point, la résistance des constitutionnels à une nouvelle dissolution, entraînant par conséquent la majorité du Sénat, j'avoue que l'assurance du duc Pasquier n'est pas sans me surprendre un peu. Assurément, il connaît son Sénat et ses constitutionnels, beaucoup mieux que ne peut les connaître un spectateur du parterre ; pourtant, je garde mes humbles doutes, je persiste dans le sentiment qu'exprimait ma dernière lettre, à savoir que l'objectif des politiques conservateurs est toujours de parvenir à une dissolution, comme l'objectif des politiques bonapartistes serait de déterminer un coup d'État amenant un plébiscite; or, la barrière des vingt
constitutionnels me paraît, malgré Tattestation de M. d'Audiffret-Pasquier, un rempart fragile et bien suspect. D'abord, au dernier moment, en resterait-il vingt? Combien pourraient se laisser convaincre par des arguments analogues à ceux dont Thonorable M.dePeyramont a éprouvé l'autre jour la vertu ?
Ceux qui resteront debout dans c leur montagne et dans leur volonté )), comme dit quelque part le plus vieux des burgraves de Victor Hugo, ne se sentiront-ils pas saisis de ce tremblement spécial aux parlementaires, le jour où on les placera dans Talternative de la démission du maréchal ou de la dissolution de la Chambre ? Supposez une majorité intraitable, un budget non volé, ou voté seulement par fragments, et la dissolution pourra se trouver arrachée malgré le duc Pasquier, aux constitutionnels éplorés.
La seule chose qui puisse prévenir cette extrémité, ce serait, de la part des constitutionnels, le sentiment très net que la dissolution, dans le présent, n'accommoderait rien, puisqu'on sera toujours en face d'un budget illégal, et, en second lieu, la certitude que la Chambre qui reviendrait après un second renvoi serait plus déterminée, plus accentuée que la Chambre actuelle. Il est possible que ces considérations restent les plus fortes ; dans ce cas, dans ce cas seulement, l'engagement du duc Pasquier, au nom de ses alliés constitutionnels, n'aura pas été une témérité.
Quant à la déclaration du maréchal, qu'il ne prêterait les mains à aucun coup de force, sa sincérité en ce qui le touche personnellement doit sembler indiscutable; on peut supposer qu'au-dessous la même réserve n'a pas
été toujours observée et qu'on a quelquefois tâté ce terrain périlleux avec imprudence et légèreté.
En tout cas, il est extrêmement fâcheux qu'avec cette intention formelle de laisser l'élément militaire en dehors de nos dissensions civiles, on n'ait pas conservé à la guerre le général Berthaut, qui inspirait confiance à tous i les partis et qui était devenu le symbole de cette neutralité du sabre. On avait là, en outre, une occasion, manquée à la suite de tant d'autres, d'appliquer la maxime si souvent préconisée, depuis la réorganisation de l'armée, de la permanence et de la continuité dans le commandement.
Quel horoscope peut-on, en définitive, tirer raisonnablement de l'entrevue des trois Présidents ? Est-ce l'annonce d'un dénouement prochain? Examinons brièvement les hypothèses qui restent ouvertes. Si l'expectative de la dissolution doit être éliminée, ainsi que 'l'affirme le duc Pasquier, si l'effraction de la Constitution par la méthode exlraparlementaire doit également être rayée du programme d'après la parole du maréchal, nous ne sortons pas de l'insoluble dialogue qui dure entre lui et la majorité législative, depuis le retour de la Chambre.
— Suivez la loi des majorités, que vous avez vous-même reconnue, en invoquant l'arbitrage du pays, dit-on, d'un côté.
— Je ne saurais, réplique-t-on de l'autre, étant conservateur et mandataire exclusif des conservateurs.
Aujourd'hui, le dialogue s'allonge et se complique.
— Votez le budget, dit l'Elysée, et, après, nous transigerons, je prendrai un cabinet parlementaire.
— A d'autres! reprend la majorité; le budget voté,
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nous sommes désarmés, on n'a plus besoin de nous : — Quelle garantie nous reste-t-il contre un nouveau d6mai?
Il y a une fable classique qui représente cette situation et une foule de proverbes dans toutes les langues qui la résument en termes pittoresques ; nous avons en français celui du chat échaudé; il est suffisant.
La moralité, c'est que la confiance a été tuée au 16 mai comme Macbeth avait tué le sommeil en poignardant Duncan. Or, quoique la politique soit un commerce plein de chausse-trapes et d'embûches, on s'aperçoit en maintes occurrences qu'elle devient impraticable quand la confiance a disparu.
Si la majorité se croyait en face du maréchal seul, je demeure convaincu, néanmoins, que l'accommodement se ferait sans difficulté et que personne ne songerait à d'autres garanties que celles de ses promesses verbales. Mais, à tort ou à raison, on s'est entêté dans cette idée qu'il'cxiste au-dessus de lui quelques politiques tenaces qui ont l'art de le conduire en quelque sorte à son insu. Sous feu Picard, sous M. de Marcère, sous M. Jules Simon, on prétend avoir senti sans cesse cette influence occulte qui, au 16 mai, est brusquement sortie de l'ombre ; et alors on ajoute que c'est elle encore qui aujourd'hui a déterminé l'entrevue des trois Présidents, car elle se proposerait d'en tirer cette conclusion, qu'on s'attachera à faire valoir auprès du public : Le maréchal a fait les premières avances. Ce n'est pas à lui qu'on peut reprocher d'être intraitable. Que demande-t-il ? une chose indispensable et juste : le budget. La Chambre se refuse à rien entendre ; c'est donc elle, et elle seule, qui fait obs-
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tacle à la paix. Avons-nous tort de nous retourner vers le Sénat et de demander sa dissolution?
Je ne sais pas jusqu'à quel point la masse du public mordra à ce raisonnement. Il est possible toutefois que les constitutionnels [du Sénat finissent par en être touchés. Alors on procéderait à de nouvelles élections, mais la Chambre peut-être résisterait à la dissolution; dès lors elle sortirait de la^ lettre de la loi, et tout devient possible.
On ne songe pas à cette éventualité que certaines imprudences et fanfaronnades radicales ont fait entrevoir, et sur laquelle quelques politiques ont peut-être tablé; mais, si la déclaration du duc Pasquier tient jusqu'au bout, si, d'autre part, comme on doit en moiûs douter encore, celle du maréchal subsiste sans atteinte, si cependant il persiste à vouloir le budget avant de redevenir parlementaire, si le Parlement, de son côté, s'obstine à le vouloir parlementaire avec garantie avant de lâcher le budget, faites-moi la grâce de me dire par où l'on en sortîra,ou qui sortira?
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