‹ Souvenirs et réflexions politiques: documents pour servir a l'histoireChapitre 16 sur 54 · LA POLITIQUE EST LA FATALITÉ LES CONSERVATEURS ONT FONDÉ LA RÉPUBLIQUE · texte numérisé non relu

LA POLITIQUE EST LA FATALITÉ LES CONSERVATEURS ONT FONDÉ LA RÉPUBLIQUE

Paris, 3 décembre 1877.

Un philosophe cosmopolite qui se plaît en France parce que, dit-il, les expériences sociales y présentent en ce moment plus de variété que partout ailleurs, résumait à peu près en ces termes ses impressions :'

—J'étudie, depuis la fin de la guerre de 1871, la marche des choses et des idées dans ce pays-ci; deux traits me frappent par-dessus tout : d'abord, la persistance d'une sorte de fatalité qui dirige les événements, pour ainsi dire par-dessus les hommes et qui les entraine tous, par la force d'un courant dont ils n'ont pas conscience, fort au delà de leurs opinions originelles; en second lieu, Textraordinaire valeur acquise par l'intelligence, et je mesure cette valeur en constatant ce qu'elle obtient, même à dose ordinaire, et plus encore d'après les singuliers effets qui ressortent de son absence.

On criait au paradoxe; alors il reprenait :

— Fatalité ! je ne vous parle pas de fatalité à la mode antique, du mystérieux et divin fatum gouvernant les mondes; à cet égard, toutes hypothèses sont licites, c'est une cause finale, et, quoi qu'en ait dit le doux philosophe Janet, les causes finales sont une question de sentiment

yGoogk

sur laquelle, aussi bien dans le sens pour que dans le sens contre, le pur raisonnement n'a rien à prétendre, c On ne discute pas ces choses-là avec Voltaire, disait Diderot, Voltaire est un cause- finalier ; » à mon sens, Diderot avait raison.

Quand je parle de fatalité, je Tenlends dans une mesure beaucoup plus modeste, dans une mesure usuelle, pratique; j'ai en vue cette force des choses qui résulte de Tenchevètrement des événements, des contre-coups de la veille sur le lendemain, de rentraînement que les passions adverses produisent réciproquement Tune sur l'autre. Vous souvenez-vous de la parole profonde que Napoléon dit à Gœthe, à Erfurth, en 1808? L'entretien avait porté sur le théâtre ; le poète parla de la tragédie grecque et du rôle dominant qu'y remplit la fatalité divine. « Ces pièces, répliqua Napoléon, appartiennent à une époque obscure. Au reste, que veulent-ils dire avec leur fatalité? La politique est la fatalité. »

A un esprit de Tordre de celui de Gœthe, l'empereur n'avait pas besoin d'expliquer ses formules sibyllines ; il sentait qu'il était superflu de lui dire qu'il entendait par fatalité politique Faction des faits accomplis sur les faits futurs; cette domination du passé sur le présent et sur l'avenir, que les plus rares génies ne peuvent pas rompre; la force de certains courants sociaux qu'on ne remonte pas et qu'on accroît quand on essaie de les barrer.

Soit dit en passant, ce jeu de la fatalité politique dans le développement du premier empire est un point de vue dont M. Thiers, dans sa classique histoire, semble résolu à ne jamais tenir compte. Après la paix d'Amiens, après Tilsitt, après le traité de Presbourg, même au moment

yGoogk

extrême du congrès de Châtillon, il suspend invariablement son merveilleux et lucide récit, pour laisser passer quelques réflexions dans le genre de celle-ci : « Trop heureux si cet incomparable génie, parvenu alors au sommet de la gloire humaine, eût arrêté ici sa carrière conquérante et consacré à la paix ses facultés sans égales. »

A quel point était-il possible à Napoléon de s'arrêter, du moment qu'il avait commencé ce duel colossal avec l'Angleterre, dont le blocus continental forme l'exorbitant résumé? Dans quelle mesure était-il loisible de se soustraire à cette fatalité, à cette lutte de la terre contre la mer, dont la rupture de la paix d'Amiens donna le signal? C'est là, sans doute, ce qu'il n'eût pas été hors de propos d'examiner; c'est ce que Proudhon, dans ses Contradictions économiques ^ condense sous la forme d'éphémérides, établissant le synchronisme des progrès du commerce maritime anglais et des plus grandes viefoires continentales de Napoléon. Quoi qu'il en soit, la fatalité résultant des situations prises est ici flagrante de part et d'autre, et c'est à elle, à n'en pas douter, que songeait Napoléon quand il disait à Gœthe :

— La politique est la fatalité.

Aujourd'hui, cette fatalité s'exerce en France avec moins d'ampleur que dans la phase du premier empire; mais, en ce qui touche les conservaleurs, elle a j^ ne sais quoi de navrant et d'ironique qui doit frapper les yeux les plus distraits. Cette fatalité se résume en ceci, que tous les efforts, toutes les agitations des conservateurs aboutissent à des résultats diamétralement opposés à ceux qu'ils poursuivent, et que plus leurs efforts sont ardents et leurs agitations passionnées, proportion-

yGoogk

i nellement croît l'importance des résultats adverses.

Ceci VOUS semble un paradoxe ; rappelez-vous les laits. A-t-on jamais rencontré une assemblée plus foncièrement antirépublicaine que celle de Bordeaux? Souvenezvous de la réaction dont elle était sortie, de la dictature inévitablement désastreuse contre laquelle elle fut nommée; n'oubliez pas que le bonapartisme, au moment où elle fut élue, semblait irrévocablement enseveli dans la plaine de Sedan, voyez de quels événements elle fut formée ; eh bien, à quoi la fatalité ironique Ta-t-elle conduite en dernière analyse? A reconnaître la République, à concédera ce gouvernement abhorré un titre légal, un droit constitutionnel et positif.

Cette même ironie éclate dans les incidents, dans le détail des faits dont l'enchaînement inéluctable l'a amenée à cette conclusion radicalement contraire à toutes ses opinions et à tous ses rêves; c'est pour avoir eu le ferme propos de faire la monarchie sans y pouvoir réussir que l'Assemblée de Bordeaux et de Versailles en est arrivée malgré elle à constituer la République. Aucune prérogative ne lui a semblé plus précieuse que sa prérogative constituante, aucune n'a été défendue par elle avec une plus jalouse ardeur. Cette prérogative, finalement, 5'est retournée contre ses opinions mêmes. Vous avez voulu à tout prix demeurer constituante, eh bien, constituez!

Ainsi parlait la force des choses, qui n'est à bien voir que la logique en action; cette même force des choses qui réduisait la Constituante à constituer, l'a obligée à constituer la République à son corps défendant, parce que rien de faisable ne se présentait en dehors d'elle, parce que tous les partis monarchiques se neutralisaient

yGoogk

en se contrebalançant, et parce qu'en définitive, en grand comme en petit, la mauvaise humeur est une défense vaine; qu'on finit toujours par se plier à l'inévitable et que toute la différence entre les gens d'esprit et les autres résulte pour les uns de leur bonne grâce et de leur promptitude à subir le destinée, tandis que les autres croient s'en venger et en adoucir l'amertume en maugréant contre elle aussi longtemps qu'ils le peuvent.

Après l'animosilé de l'Assemblée de Bordeaux contre le nom de République^ son sentiment le plus actif fut assurément sa haine du bonapartisme. Ici encore, — admirez l'ironie des choses I — la conséquence de cette haine a été justement d'activer la renaissance d'un parti qu'elle se flattait d'enterrer. En imaginant la coalition conservatrice, qui n'était qu'un syndicat provisoire contre le mot de République et un abri sous le couvert duquel elle espérait préparer la monarchie, elle était contrainte de faire une part au bonapartisme reconnaissant ; ce partage était inévitable, et cependant ce partage entravait par avance l'achèvement de l'entreprise; on ne pouvait pas se passer des bonapartistes pour empêcher la légalisation de la République, grâce à laquelle seulement on croyait pouvoir tenir la porte ouverte à la monarchie, et pourtant cette inévitable aide des bonapartistes rendait cette porte infranchissable à celui pour qui on prétendait la conserver. Un scholar ne résisterait pas ici à citer le vers classique des stoïciens :

Et propter vitam vivendi perdere causas.

Cette même fatalité ironique attachée aux conservateurs II. 4

ne s'est pas démentie un jour depuis lors. La République légalement établie, quelle a été leur préoccupation dominante? Empêcher cette République de devenir trop manifestement démocratique, et, dans ce but, s^opposer à l'occupation du pouvoir par les républicains; ce fut l'objet du 16 mai.

Ironie ! ironie ! quel en est le résultat? D'abord il a rendu au parti républicain une unité qu'il était à la veille de perdre ; ensuite il a redonné aux républicains l'incomparable avantage de redevenir l'opposition, c'est à savoir la popularité et l'irresponsabilité; l'opposition, c'est l'amoureux; le gouvernement, c'est le mari; ne vous laissez marier qu'à la dernière extrémité, ambitieux qui tenez à votre prestige.

Enfin, chose infiniment plus grave, depuis le 16 mai les conservateurs semblent avoir fait gageure de justifier dans le passé tous les excès de leurs adversaires en les imitant et d'autoriser dans l'avenir tous les actes arbitraires qu'ils pourront commettre. Que répondre aux républicains, voulant congédier en bloc tous les fonctionnaires conservateurs, après que M. de Fourlou a renvoyé quarante préfets en deux matinées?

Quelle raison opposer à une réforme de la magistrature, quand on l'a compromise sans mesure dans une multitude de procès électoraux et politiques dans lesquels on ne sait plus maintenant ni comment avancer ni comment reculer ? Les républicains prétendront réduire le clergé à un rôle strictement religieux; ne l'a-t-on pas entraîné autant qu'on l'a pu dans un rôle politique? Ce sera la réponse du berger à la bergère; qu'y objecter? Les républicains organiseront un gouvernement de partie

perspective détestable assurément; mais qu*y pourront riposter les conservateurs? leur gouverneipent a-t-il été autre chose qu'un gouvernement de parti?

Tout cela ne serait pas irrémédiablement grave et pourrait s'atténuer à la longue par l'action modératrice des intérêts ; mais ce qu'on ne peut pas négliger, c'est le coup de fouet qu'a reçu l'opinion moyenne par le fait de toutes ces manœuvres ; reconnaissez encore ici l'action de cette fatalité ironique qui préside aux actes des conservateurs, et dont le trait caractéristique est de leur faire produire l'effet diamétralement opposé à celui qu'ils poursuivent.

Je suis convaincu qu'abandonnés à eux-mêmes, les républicains n'auraient qu'à très grand'peine fondé la République ; ils l'auraient déchirée par leurs divisions à un âge où elle n'eût pas été de force à résister à de tels assauts ; ce sont les conservateurs qui l'ont fondée, juste- i ment en se coalisant contre elle; ils ont forcé les républicains à la tempérance et à l'union. Voulez-vous maintenant savoir ce qui m'effraye dans l'aveuglement passionné des conservateurs, dont pourtant la société française ne se passera pas sans rafifaiblissement le plus douloureux? c'est que, de même qu'ils ont fondé la République en s'acharnant contre le mot, ils sont en train de fonder la démocratie, Dieu me pardonne ! j'allais dire le radicalisme, en cataloguant sous ce titre tine multitude d'idées peut-être dangereuses, à coup sûr prématurées, auxquelles le public s'accoutume et qu'il épouse par contradiction.

Que les conservateurs se souviennent du point où ils en étaient avant le 16 mai, qu'ils voient où ils en sont

aujourd'hui et qu'ils disent s'ils n'ont pas descendu, en six mois, une rampe qui aurait employé des années et des années si on avait marché posément et sans convulsions.

Existait-il un remède à cette ironique fatalité? Un seul : l'intelligence; moins que cela, l'esprit. Avec de l'intelligence, on ne surmonte pas la force des choses, on ne neutralise pas l'enchaînement des faits, mais maintes fois on réussit à les ralentir et même à les tourner. L'intelligence, hélas! c'est ce qui a le plus manqué; ceux qui en avaient, tels que M. de Broglie, y joignaient une sorte d'âpreté étroite, l'absence complète de ce scepticisme supérieur sans lequel l'intelligence politique ne mène qu'à des fautes; lès autres jouaient exclusivement un jeu de parti, les précédents de leur vie et leur situation ne leur imposant rien de plus; les autres... les plus essentiels, ils étaient comme le quatrième page de Marlborough : ils ne portaient rien.

Pas d'esprit, des rancunes intraitables, des préjugés obscurs, des intérêts qui croient se sauver en gagnant quelques jours et puis un honnête entêtement que rien n'éclaire, et vous croyez qu'avec ces digues de paille vous ralentirez la marche de l'ironique fatalité ! Grand bien vous fasse, conservaleurs! Mais, croyez-le en attendant, vous avez l'air créés et mis au monde pour le désespoir des gens clairvoyants.

Ainsi parlait notre philosophe cosmopolite. S'il avait eu besoin d'excuses, sa philosophie et son cosmopolitisme auraient répondu. Sur l'entrefaite, quelqu'un survint, annonçant d'une part que M. Dufaure avait été mandé ce matin à l'Elysée, où notre interlocuteur l'avait vu, ce qui s'appelle vu ; d'autre part, qu'on y était cepen-

dant toujours butté aune résistance superbe; que les délégués des commerçants parisiens, parmi lesquels un Dolfus, un Kœchlin, s'étant présentés et insistant pour voir le maréchal, avaient dû se contenter d'un officier d'ordonnance, suffisant en somme pour cette rue du Sentier; — l'aide de camp est du Jockey,' — où Dolfus et Kœchlin n'ont pas accès ; enfin qu'aujourd'hui la Chambre, décidée de son côté à ne rien céder, se disposait à refuser le budget.

Voilà le point de conciliation où nous en sommes, et pourtant, avec le moindre esprit et pas de 16 mai, tout cela eût duré au moins dix ans. Marche donc, ironique fatalité

L'A-PROPOS DE LA POLITIQUE ' Paris, 4 décembre 1877.

Non! la situation ne s'améliore pas ; le pis, c'est qu'elle devient plus obscure; elle pourrait devenir plus périlleuse, mais cependant plus claire; ce n'est pas là que nous en sommes; ce qui la rend inextricable, c'est que les difficultés sont des difficultés morales, je dirais presque des difficultés de sentiment. La confiance manque absolument d'un côté ; de l'autre, on croit le point d'honneur en jeu. Essayons de préciser la situation des belligérants.

Hier, à la s,uite d'un entretien avec M. Batbie, qui paraît dans la crise actuelle avoir porté à TÉlysée des con-

seils judicieux, le maréchal a fait appeler M. Dufaure. Après une conférence assez longue, il Ta chargé, non pas, comme on Ta dit, de former un ministère, mais de voir, en s'abouchant avec les personnages notables de la majorité, s'il serait possible d'arriver à en former un dont il serait le chef. Évidemment, il y avait dans celte décision du maréchal le point de départ d'une transaction ; en agréant M. Dufaure, le maréchal ne pouvait pas se faire illusion sur les concessions essentielles auxquelles il serait obligé de consentir : sacrifice des fonctionnaires compromis, abandon de la résistance à l'enquête parlementaire, modifications probable de la loi sur l'état de siège et sur le colportage des journaux. Tout cela était impliqué dans la formation d'un cabinet Dufaure.

Il est impossible de croire que sur tous ces points M. Dufaure n'ait pas été très net, impossible de supposer également que le Président ne s'y soit pas résigné. Comment la combinaison a-t-elle échoué, nonobstant les sacrifices acceptés? Par le manque absolu de confiance qui s'est emparé de la majorité. Voici son raisonnement : Tant que le budget n'est pas voté, nous sommes les maîtres de la situation; on ne peut avoir raison de notre résistance que par un coup de main militaire, auquel on a solennellement déclaré qu'on ne songerait jamais ; en tout cas, c'est un risque à courir qui n'est pas plus périlleux pour nous que pour le pouvoir exécutif, s'il en risque l'aventure. Ce risque, à tout prendre, est moins à craindre pour nous que d'être dupés en nous laissant désarmer sans garantie; nous ne mettons en doule assurément ni le libéralisme parlementaire de M. Dufaure, ni la bonne foi personnelle du maréchal, mais nous ne sommes pas

yGoogk

en face du maréchal tout seul ; nous avons à nous mettre en garde contre TÉlysée, c'est-à-dire contre quelque chose de très obscur et de très incohérent^ où les influences et les préjugés de salon se combinent, — nous le croyons, — avec certaines influences ecclésiastiques beaucoup plus profondes et mieux suivies.

Admettons que nous acceptions, argent comptant^ le cabinet Dufaure ; on remercie vingt préfets, on s'engage de la meilleure foi du monde dans une politique de républicanisme modéré, susceptible d'obtenir à la Chambre une majorité et d'en former une à gauche au Sénat avec l'appoint des constitutionnels ; en définitive, nous revenons à une situation à beaucoup d'égards analogue à celle qui existait avant le 16 mai et dont le ministère Jules Simon était le symbole.

Là-dessus, nous votons le budget; les difficultés et les résistances reparaissent soudain; le budget voté, on nous proroge; le ministère Dufaure y résiste... On en trouve un autre en remontant un peu vers la droite; puis au retour de la Chambre, dont on peut dorénavant se passer i jusqu'au budget prochain, pour peu que l'opinion harassée semble devenue plus maniable, on profite de nos fautes, des exagérations que nous aurons commises et qui seront d'autant plus marquantes que le jeu de nos adversaires sera de les provoquer et que l'extrême gauche, irritée de nos concessions, y portera l'indiscipline de son tempérament et la véhémence de ses idées. Alors on refera un nouveau 16 mai, on se retournera du côté du Sénat, on demandera la dissolution et on l'emportera à cinq ou six voix, majorité suffisante pour avoir de son côté le texte de la loi.

yGoogk

Alors de deux choses Tune, ou la Chambre résistera à la dissolution ; et, comme dès lors elle n'est plus qu'un club privé d'autorisation^ il est tout simple de la disperser manu militari^ et c'est là probablement l'hypothèse que les stratégistes de la droite caressent de préférence au fond de leur pensée ; ou bien elle obéit au texte constitutionnel, et elle court l'aventure de troisièmes élections; comme, le budget étant voté, on n'a pas besoin des députés avant six ou huit mois au plus tôt, rien n'empêche d'adopter, celle fois-ci, l'interprétation judaïque relative au délai électoral qui avait été proposé lors des élections dernières; on y joint l'état de siège universel, la suppression méthodique de tous les journaux, et l'on nous renvoie dans ces conditions, et Dieu sait quand ! nous pourvoir devant des électeurs à bout d'énergie. Donc, quand on nous parle de transaction, nous serions trop innocents si nous n'exigions pas au préalable des arrhes et des garanties. Un simple ministère Dufaure ne garantit rien, car qui garantira le ministère Dufaure lui-même? Nous ne nous exposerons pas à une nouvelle édition de la lettre à Jules Simon. On nous demande de décharger nos canons , en votant le budget; donnant donnant; que l'on désarme du droit de dissolution, c'est à savoir que l'on acquiesce à une modification constitutionnelle en vertu de laquelle la dissolution désormais ne pourra être votée par le Sénat qu'à la majorité des deux tiers; nous y joignons l'acceptation des propositions Bardoux sur l'état de siège et sur le colportage; ces garanties acquises, nous serons traitables, et ce n'est pas nous qui empêcherons le maréchal d'ouvrir en pompe, au printemps prochain, l'Exposition du Trocadéro.

yGoogk

Tel est le raisonnement de la majorité républicaine; on y peut assurément apposer une multitude d'objections, on ne saurait en trouver la logique en défaut. Cependant chacun étant, ainsi que vous le voyez, parvenu à Textrémité de la logique, et la confiance manquant totalement pour arrondir les angles de cette logique rectiligine, la conclusion, c'est qu'on ne peut plus sortir de l'impasse que par un coup de force ou par la retraite pure et simple. Le recours au Sénat — • pour obtenir autre chose qu'une dissolution — ne mènerait absolument à rien; en matière de budget, le Sénat est radicalement démuni, tant qu'un vote de l'autre Chambre n'a pas eu lieu. C'est une illusion de discuter académiquement, ainsi que je le vois faire dans quelques journaux, l'obligation de la Chambre de voter le budget quand même. Il ne s'agit pas de ce qu'elle doity mais de ce qu'elle peut. D'ailleurs, comme on en est à la limite extrême de la logique légale, rien ne l'empêcherait de répliquer : c Nous devbns voler le budget; vous devez, vous, de votre côté, nous le faire présenter par un ministère que nous agréions. Faites votre devoir, nous ferons le nôtre; mais, en définitive, c'est à vous de commencer. >

Comment en sortira-l-on? Moins que jamais je me risque à le prédire. Je vois nombre de conservateurs qui veulent espérer que l'attitude intraitable de la Chambre ramènera et adoucira l'opinion. II est certain qu'il y a trois semaines, quinze jours peut-être, un ministère Dufaure, Duclerc, Léon Renault, Waddington, eût très exactement représenté la moyenne de l'opinion de Paris; aujourd'hui, on a fait du chemin ; surtout, et c'est là le terrible, cette opinion s'est familiarisée avec ce rai-

sonnemenl de défiance que je viens de résuiner;jele retrouve partout; défiance d'une part, en même temps conviction que Tintelligence n'est pas au niveau de la situation; enfin, que des influences que l'on déteste finissent toujours par rester prépondérantes dans le sanctuaire exécutif, c'est cela que l'on trouve maintenant à la base de l'opinion parisienne. A mon avis, il y a de l'exagération et de la légende dans ces jugements; par malheur, quand on fait de la politique et non pas de l'histoire, les choses ne sont pas telles que la réalité les donnerait, mais telles que l'opinion se les représente. Dire pourtant que, dans la quinzaine qui a suivi la néfaste partie des élections on se serait tiré de la liquidation relativement à bon compte et en sauvant l'essentiel : la personne et la prérogative du maréchal, la seule qui en valût la peine, celle qui assurait contre toute revision jusqu'en 1880. Aujourd'hui!... Oh! l'esprit et l'à-propos, comme on en sent le mérite, surtout quand ils manquent !

HYPOTHÈSE D'UNE SECONDE DISSOLUTION Paris, 5 décembre 1877.

Je disais, il y a quelques jours, que, si nous ne marchions pas à une secondé dissolution, il faudrait en conclure que les conseilleurs toujours prépondérants à rÉlysée n'avaient ni plan ni dessein, chose qui n'était

yGoogk

HYPOTHÈSE D*UNE SECONDE DISSOLUTION. Il

pas supposable, quelque jugement qu'on voulût porter d'ailleurs sur la politique du 16 mai. J'avais vu juste, hélas ! Nous ne marchons pas à une nouvelle dissolution, nous y courons. Après la séance d'hier, après la déclaration faite par M. Jules Grévy, après la réplique de H. Gambetta à M. Rouher, la demande de dissolution semble désormais la première péripétie légale et constitutionnelle à laquelle la crise paraisse devoir arriver. Je ne dis pas qu'elle fournira une issue, ni un dénouement. Je continue cependant à raisonner dans l'hypothèse qu'on ne sortira pas de la lettre de la loi, du texte de la constitution; cette hypothèse, au surplus, reste, à mes yeux, toujours vraisemblable. M. de Broglie entend bien toujours rester du bon côté de la loi. Je persiste, quant à moi, dans mon induction, à savoir que tout l'espoir de sa revanche repose sur l'idée que la Chambre résistera à une nouvelle dissolution, qu'elle la déclarera inconstitutionnelle et illégale ; d'où il résulterait qu'au pied de la lettre de la Constitution, ladite Chambre, dissoute par décret présidentiel autorisé de la majorité sénatoriale, devrait être considérée, en cas de résistance, comme un rassemblement factieux qu'on aurait incontestablement le droit de disperser par la force, quitte à mettre à Mazas ses menibres les plus échauffés, qui ne seraient plus (c'est le point capital) couverts par l'inviolabité parlementaire.

M. de Broglie n'a pas manqué une occasion, sous l'Em* pire, de qualifier le 2 décembre avec la plus violente amertume; il a trop d'esprit pour vouloir l'imiter de point en point; son rêve serait d'obtenir un résultat analogue avec des procédés plus savants, et surtout en gar-

72 SOUVENIRS ET RÉFLEXIONS POLITIQUES, dantrécorce d'une littérale légalité. N'oubliez jamais, si j vous voulez le comprendre, l'éducation du personnage, , l'étrange combinaison d'idées catholiques, de traditions parlementaires et de ressentiments aristocratiques qui 'constituent sa nature morale; tout son effort doit donc se concentrer sur ceci : irriter ses adversaires, attendre que cette irritation leur fasse commettre de fausses manœuvres, les provoquer à sortir de la lettre de la loi, puis tomber sur eux aussitôt qu'ils auront eu l'imprudence de se découvrir et de fournir le prétexte cherché.

Quand on considère la politique comme une bataille de partis intraitables, une telle idée doit se présenter naturellement; j'ajoute que de telles parties se gagnent quelquefois ; l'histoire est pavée de succès de ce genre, spécialement l'histoire des républiques italiennes, pendant les interminables luttes des guelfes et des gibelins. Faut-il cependant se féliciter de voir renaître parmi nous cette conception de la politique, en même temps cauteleuse et implacable, au moment où l'on pouvait entrevoir l'avènement d'une politique basée sur la domination des opinions moyennes? Non, certes, et le succès même de l'entreprise dans laquelle M. de Broglie me paraît s'engager ne me ferait pas là-dessus changer de sentiment.

Je continue à le considérer, je ne m'en défends pas, comme l'inspirateur réel de la politique élyséenne;je répète que l'objectif, maintenant évident, de cette poUtique, est une seconde dissolution. Mais je ne saurais m'empêcher de penser que Tespoir de cette seconde dissolution repose, non pas sur d'autres élections, qu'on ne peut guère se flatter d'obtenir très différentes de celles d'octobre, même avec l'élât de siège universel et l'accrois-

yGoogk

Page 1