L'IRRÉSOLUTION
Paris, 5 décembre 1877.
Je songe à un certain mot du duc de Guise, le grand Balafré, et, quoique au milieu de la mesquinerie actuelle des hommes, que la gravité des circonstances ne sert qu'à faire ressortir, le souvenir de ces physionomies héroïques semble n'avoir pour résultat que de rendre plus amer le spectacle de nos infirmités, on ne parvient pas à le chasser quand on a pris Thabitude de vivre dans le monde de l'histoire, c Coligny ! Coligny ! défenseur de la foil » s'écrie Marcel dans les Huguenots; l'écho renvoie dans la nuit lointaine cet autre cri de guerre : c Guise ! Guise! » et ces clameurs historiques évoquent dans l'esprîl -." mille images de majestueuses discordes, de luttes impla- • cables et gigantesques dans lesquelles, c'est là le trait saillant, si douloureusement grandioses qu'aient été les
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événements, jamais dans aucun des camps les hommes ne s'y montrèrent disproportionnés.
C'est à ce cycle réellement homérique que se rapporte l'aphorisme du grand Balafré; tous les hommes qui se piquent de politique devraient l'inscrire sur la muraille de leur chambre, et le méditer, soir et matin, à la façon de ces fragments de Ylmitation dont les religieux tapissent leur cellule. « Ce que je n'ai pas su résoudre en , cinq minutes, disait Guise, je ne le déciderai de ma vie. y> j
Certes, Vlrrésolu est une assez jolie comédie, encore qu'un peu traînante, et qui n'offre d'irrésistiblement comique que le classique dernier vers :
« J'aurais mieux fait, je crois, d'épouser Gélimcne. »
U Irrésolu s'est décidé si tard et api'ès tant de va-etvient, qu'il semble très probable que le ménage marchera mal ; mieux eût valu pour lui choisir le dénouement du Misanthrope et fuir au désert dans Vendroit écarté d'Alceste; vous me direz que c'est là une résolution, le mariage n'en est pas une, c'est la capitulation finale , d'une âme molle et harassée. 1
C'est pourquoi, remarquons-le en passant, le type de Vlrrésolu n'offre jamais qu'un comique tiède et à fleur de peau; il a moins de peine à prendre la forme tragique. Hamiet est un irrésolu si foncièrement irrésolu, qu'il est nécessaire que l'ombre paternelle sorte de l'éternité pour le décider à l'action, et encore il hésite jusqu'à la fin; il passe son temps à envelopper ses doutes d'admirables dissertations. Tous les philosophes sont irrésolus; au moins ceux-là ont de belles raisons; ils ont pénétré le
pour et le contre de tous les partis , quoi qu'ils fassent^ ils en prévoient les conséquences; ce qui les incline trop souvent à ne rien faire et à attendre que le courant les pousse.
Autre irrésolu tragique, Pyrrhus; celui-ci pourtant^ emporté, comme nous le voyons, par une passion souveraine, n'hésite pas sur ce qu'il veut; s'il fait mine d'aller d'Hermione à Andromaque, ce sont les alternatives du dépit; il a toujours en réalité poursuivi une seule et même chose, et il en meurt, très bravement, ma foi! Ne trouvez-vous pas qu'à tout prendre il est le plus attrayant personnage de la tragédie, plus intéressant même que la languissante Andromaque? Pourtant, dans l'exécution, il est toujours sacrifié, comme la tendre Aricîe de Phèdre, comme l'Infante du Cid. On s'imagine que la tragédie est un art monarchique; les princes et princesses cependant n'y ont jamais fait heureuse figure ; c'est le seigneur, l'homme de qualité, qui y tient partout le premier rang.
Excusez cette digression de critique; nous sommes dans la situation de spectateurs ennuyés et agacés, obligés d'assister aux interminables péripéties d'une pièce trop longue jouée par de médiocres acteurs, et, dans l'intervalle des scènes de cette tragi-comédie démesurément traînante, nous nous rappelons malgré nous nos classiques, et nous occupons notre ennui à analyser des caractères et à leur chercher des rapprochements.
A coup sûr, le maréchal, qui est un brave soldat, n'a jamais ouï parler de l'aphorisme de l'ancien Guise, et les jeunes gens bien élevés qui Tenvironnent et même le bloquent, n'ayant, dit-on, que la tradition superficielle qui constitue chez nous la fine fleur de l'éducation diplo-