L'IRRÉSOLUTION
matique, n'ont pas été à même d'attirer son attention sur ces enseignements du passé.
La maxime demeure nonobstant profonde et juste : € Ce que je n'ai pas su résoudre en cinq minutes, je ne le déciderai de ma vie. > Hélas ! nous ne le voyons que trop. Le maréchal, après les élections, avait plus de cinq minutes pour se décider; mais il fallait se résoudre ou à céder franchement, ou à résister carrément, ou à se démettre galamment.
Le malheur, c'est que ce réprouvé de Gambelta l'avait dit; on ne s'imagine pas la quantité de choses que rend difficiles pour les petits préjugés la clairvoyance de certains hommes qui bravent c l'impardonnable fait d'avoir; trop tôt raison ».
En face de la formule tranchante de Gambetta, on s'est résolu à quoi? A jouer sur nouveaux frais Vlrrésolu. Le bon vouloir, l'honnêteté des intentions, tout au moins en ce qui concerne le maréchal personnellement, ne peuvent pas être réellement mis en doute; on peut assurer que, pour son compte, il regarde cette situation comme assommante; il l'a dit à M. de Lesseps, en ajoutant que ce n'est pas lui qu'il faudrait convaincre; le correspondant du Times raconte le propos avec une liberté anglaise que certainement je ne voudrais pas imiter. Le même sentiment s'est fait jour dans l'entrevue avec le président du tribunal de commerce, M. Houette, sous une forme très simple, si- l'on veut soldatesque. Sancta simplicitasf Preuve non douteuse de l'innocence et de l'inviolable honnêteté de cette âme sans complication, que tout ce qui l'entoure tiraille avec une persévérance décousue qui finit par inspirer une pitié profonde.
Quoi qu'il en soit, nous en sommes au troisième ou quatrième acte de Vlrrésolu. La péripétie principale a été fournie par la note de V Agence Havas et par le petit papier de M. Duclerc; cette combinaison n'a pas été fort Ifoûtée; elle a eu cependant pour résultat de faire voir que rÉiysée ne voulait pas s'engager, mais qu'il voudrait bien amener son adversaire à s'engager. Toutefois, l'adversaire a agi fort habilement; il a riposté qu'aucun programme de ce genre n'avait été demandé dans de telles conditions.
Remarquez incidemment à quel point toute cette [politique a. pris la tournure et les procédés des affaires des coteries de salon, de club ; toutes ces allées et venues, tous ces pourparlers, toutes ces entremises, tous ces billets du matin ressemblent à des négociations de société; on dirait qu'il s'agit d'obtenir une invitation pour une jolie bourgeoise au bal de la duchesse ou de faire recevoir au Jockey-Club un jeune homme dont le j)ère a gagné des millions dans la droguerie.
Bref, on a rappelé ce matin M. Dulaure; c'est à ce point que nous en sommes. M. Dufaure, qui est de l'Âca^ demie et classique nourri aux bonnes sources, aurait pu dire au maréchal en revenant :
Me quitter, me reprendre et me quitter encore.
C'est du Racine, on le sait, et, quand on met le pied dans ce jardin, comme je l'ai fait imprudemment au cours de cette lettre, il est difficile de se dégager des -enchantements de la mémoire.
M. Dufaure, assure-l-on, sans reproche aucun, s'est
-^fj-lç-wi—
L'IKRÊSOLUTION. 83
borné à déclarer qu'il avait eu trop de souci et avalé trop de couleuvres, et particulièrement des couleuvres radicalesy pour être bien pressé de se remettre à un pareil régime; que cependant on pouvait tàter le terrain et voir ce que la majorité des gauches exigeait précisément. Tenez pour certain qu'elle exigera, comme condition sine qua non, je ne dis pas le Congrès et la revision de la Constitution sur l'article de la dissolution, mais assurément une garantie formelle contre la possibilité d'un nouveau 16 mai. Comment formuler cette garantie? J'avoue que le procédé m'en échappe; les optimistes répondent que le parlementarisme a justement été ima- ^né pour tourner des difficultés de ce genre.
Quoi qu'il en soit, c'est là-dessus qu'a été immédiatement érigée l'hypothèse du ministère Dufaure, Batbie, Waddington, Berthaut (de Caen), Léon Say, ministère qui faisait tantôt la joie et la hausse de la Bourse. Les gens de mauvaise humeur disaient : c Non I non ! cela ne s^rrangera pas. — Mais alors, que fera-t-on? — La dissolution, disaient alors ceux qui ne doutent de rien. y> Eh bien, soit; mais la dissolution, qui n'est pas impossible, n'accommodera encore rien en temps utile d'ici au 1*' janvier; impossible de se défaire de cette Chambre, d'en avoir une nouvelle et un budget en règle. Eh bien, alors? Ah ! alors...
yGoogk
*^T fV9
Paris, 7 décembre 1877.
II est superflu de vous transmettre d'amples détails sur les pourparlers et les négociations qui se poursuivent en ce moment pour constituer le ministère Dufaure. Tou& ces détails vous sont déjà connus, les journaux en regorgent, et le télégraphe vous en aura très probablement transmis le dénouement avant que la poste ail pu vousapporter cette lettre.
Du moment que la résignation du maréchal à la force des choses est un principe acquis, il n'est guère possible que l'accommodement n'aboutisse pas. Au milieu, des péripéties de cette crise interminable, je me suis* attaché à reproduire les alternatives que le sentiment général a traversées, et, plus encore, à mettre en lumière la force de logique qui a gouverné ces événements ; logique d'autant plus impérieuse qu'il ne s'est trouvé nulle part, dans le parti de la résistance, de caractère assez pénétrant ou assez bien trempé soit pour com^ prendre la situation, soit pour en contrarier le développement par une initiative périlleuse, mais qui pouvait, comme tous les partis périlleux, donner naissance à des résultats inattendus.
yGoogk
Je n'ai cessé de répéter que, depuis les élections, et à plus forte raison depuis celles des conseils généraux, qui avaient confirmé, en l'aggravant, le sens des élections législatives, le maréchal n'avait devant lui que trois marches possibles : la retraite, l'acceptation franche et formelle du résultat électoral, ou enfin la poursuite d'une seconde dissolution, uniquement fondée sur l'espoir que la majorité républicaine se risquant à y résister, on y trouverait l'occasion d'un 2 décembre à écorce légale, à excuse constitutionnelle. .
Les deux premiers partis étaient ce qu'on peut appeler l'alternative de la politique directe; le troisième, dont les hasards et les chances adverses étaient innombrables, appartenait à un autre ordre de spéculation que les moralistes actuels envisagent en général avec sévérité. Je ne veux pas rechercher jusqu'à quel point le parti républicain, dont l'histoire est un tissu de conspirations, de coups de force et de surprises, serait fondé à se montrer aujourd'hui aussi sévère; ce qui est certain,, c'est le sentiment en ce moment dominant, dans l'opinion moyenne, sur le compte d'une nouvelle dissolution, soit qu'elle dût conduire régulièrement à de troisièmes élections, soit qu'elle pût engendrer, par suite de la résistance de la Chambre, un prétexte à coup d'État; à cet égard, il est impossible d'imaginer rien de plus formel et de plus répulsif que le sentiment général.
J'hésite à croire, d'ailleurs, que le maréchal personnellement ait jamais envisagé la dissolution dans le sens que j'indique ici ; son honnêteté ne peut pas faire doute pour quiconque a suivi avec réflexion la triste comédie qui s'achève sons nos yeux; mais de même, il est non moins
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évident que, chez lui, le raisonnement politique procède avec une regrettable lenteur. On lui a fait faire le 16 mai en surexcitant chez lui certains sentiments ou plutôt certains préjugés en quelque sorte mondains, ce que j'appelle le cycle des idées de salons, et en mettant en jeu pour la défense de ces idées un instinct très noble et très pur qui domine de très haut Tinexpérience ordinaire de son jugement : l'instinct de Thonneur et le respect des engagements par lesquels il se croyait lié envers les conservateurs qui l'avaient choisi pour défenseur et pour chef.
Les quelques personnes qui l'ont entrevu pendant cette crise, et qui pensent avoir deviné ses impressions n'en ont, en somme, jamais senti qu'une seule qui fût nette et bien formulée ; elle se résumait ainsi : « Je ne saurais abandonner les conservateurs; ce sont eux qui m'ont ttommé; je suis leur délégué, je suis un homme de droite, je ne puis gouverner qu'avec la droite. » C'est en exploitant cette honnête chevalerie, cette sorte de fidélité militaire à un drapeau de parti, que les imprudents inspirateurs du 16 mai l'ont amené durant la période électorale, sans qu'il se doutât de Tincroyable gravité de son action, à rompre derrière lui de ses propres mains tous les ponts qui lui étaient indispensables pour opérer sa retraite en cas d'insuccès. Eux, en cas de déroute, n'avaient rien à ménager; mais le maréchal, même après des élections défavorables, était muni d'une prérogative constitutionnelle qui survivait aux élections; il eût dû avant tout s'attacher à ne pas la laisser compromettre au bénéfice de partis qui, tout compte fait, utilisaient à leur seul profit sa loyale imprévoyance, et qui, en faisant
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grand tapage de leur dévouement à sa personne, n*étaient en réalité attentifs qu'à leur propre intérêt.
Depuis six mois, j'ai entendu de bien des cAtés juger ce digne galant homme avec une extraordinaire aigreur; dans ces derniers temps^ ces critiques ont redoublé d'amertume; aujourd'hui, elles changent de camp : les états-majors conservateurs commencent contre lui un concert de récriminations qui arrivera d'ici à quelques jours à son summum d'intensité, aussitôt que le désarmement de la politique de résistance sera définitif et opéré sans espoir de retour.
Les récriminations, celles surtout des conservateurs enragés qui semblent avoir pris pour devise le classique € Âbimons tout plutôt, c'est l'esprit de l'Église, » me confirment dans cette idée, qu'en toute cette lamentable histoire, le maréchal est peut-être le seul, parmi ceux qui se rangeaient si bruyamment derrière lui, qui ait agi de franc jeu et en dehors de toute espèce de préoccupation personnelle. Sa franchise, qui manquait de perspicacité politique, Ta exposé maintes fois à risquer d'énormes imprudences qui étaient de sa part l'efTet d'une sorte de naïveté chevaleresque et qui devenaient, au point de vue de son intérêt, une véritable duperie.
En ce moment, je commence à voir naître dans les rangs de certains états-majors conservateurs un sentiment de déconvenue violente; on dirait volontiers au maréchal : <c Comment ! vous ne vous êtes pas fait tuer pour nous 1 Nous y comptions! »Le maréchal n'est pas un cynique spirituel et acéré comme le fut jadis le président Dupin. Quand on lui fit le reproche d'avoir, en 1851, si facilement abandonné l'Assemblée à son sort : < Soyez certains, ré-
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pondit-il en ricanant, que, si j'avais eu quatre hommes et un caporal, JQ les aurais fait tuer l
On réplique, je le sais, que le maréchal avait à sa disposition tous les hommes et tous les caporaux de Tarmée française; admettons-le, quoique, pour ui^e entreprise aussi manifestement illégale que celle qu'on va lui reprocher tout à l'heure de ne pas avoir risquée, on puisse concevoir quelques doutes quant à l'unanimité des hommes et des caporaux; mais, même en supposant qu'aucune hésitation ne se fût produite, je m'imagine qu'on s'était mal rendu compte du tempérament moral du duc de Magenta en calculant qu'il sortirait de Tinex-* tricable embarras dans lequel on l'avait plongé à l'aide de celte effraction; on s'écrie: « Il était engagé envers les conservateurs ! > Je ne dis pas non, mais il s'était non' moins solennellement et non moins souvent engagé à ne franchir sous aucun prétexte les limites de la Constitution.
Cela étant et la solution extralégale se trouvant de la^ sorte supprimée, je défie qu'on trouve autre chose que l'un des trois points spécifiés ci-dessus : la résignation, la démission ou la dissolution. Mais la dissolution ellemême s'est trouvée éliminée avant-hier. Lorsque M. Batbie, au nom. du groupe constitutionnel sénatorial, est venu déclarer que, quant à présent, ce groupe, qui décide la majorité, se refusait à la dissolution, ce parti décisif iQ'a surpris de sa part au lendemain de l'élection de MM» de Larcy et Ferdinand Barrot ; mais enfin le fait paraît hors de conteste.
. Donc, coup de main et dissolution étant hors de cause, q^ue faire, je le demande? J'entends des conservateurs exaspérés qui répondent : a Se démettre et laisser les
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républicains se débrouiller à leur compte dans un gâchis que nous ferons de notre mieux pour empirer. » C'est un jeu de purs partisans; je le crois terrible, et généralement il tourne contre ceux qui le jouent. Ce qui ressort de plus clair dans Thistoire de la Révolution, quand on , l'étudié du côté de la résistance, c'est que rien n'ai mieux servi sa marche et irrité sa terrible force que la ! maxime € Le bien sortira de l'excès du mal, > qui a * dirigé la conduite de l'émigration. Sans doute, le bien, c'est-à-dire l'autorité, a fini par sortir du chaos révolutionnaire \ mais ce bien fui quelque chose d'absolument imprévu dont la cour et l'émigration n'avaient pas l'idée : ce fut le consulat et Bonaparte, un soldat de génie plongé jusqu'au cou dans la cause de la Révolution, au moment oùies bons royalistes attisaient le mal pour en faire sortir le bien.
Ma conclusion, c'est qu'en somme, nonobstant clameur de haro, il n'était pas loisible au maréchal de faire autre chose que de se résigner. Le malheur, c'est qu'il l'ait fait si tard et qu'il se croie forcé d'environner sa résignation inévitable de quelques façons dernières. Quant à se retirer, si les conservateurs étaient prévoyants et moins égoïstes, ils devraient lui savoir un gré extrêiite de n'en pas prendre le parti. S'il ne s'agissait que de son agrément personnel, nul doute que la Forêt, par ce doux hiver où la chasse est délicieuse, où le passage des bécasses est en pleine floraison, ne fût en tout point préférable aux pourparlers, aux conférences sans fin avec toutes les nuances de la gauche parlementaire. Quelle vie pour un homme de grand air, aimaiit le cheval et le bois!
Reste la question des garanties contre un nouveau 16 mai; il est clair qu'on ne peut pas ne pas exiger; où en est-elle ? C'est le point délicat, la pierre toujours possible d'achoppement. A l'heure actuelle, on dit encore que lien n'est fini. On a renoncé au Congrès, à la modification de la Constitution; le plus pratique, c'est d'en arriver à un message portant engagement formel de ne congédier dorénavant un ministère qu'au cas où ce ministère aurait été manifestement renversé par les Chambres.
Remarquez que cette combinaison aurait le double avantage de lier le président d'uii côté, mais aussi d'imposer à la majorité la modération, puisqu'il ne pourrait revenir à la droite, en supposant que l'expérience actuelle lui en ait laissé l'envie, qu*après que la Chambre l'aurait elle-même débarrassé du centre gauche et de la gauche. S'il doit y avoir un dénouement régulier tout à l'heure, et je le crois, ce sera le dénouement.
Paris, 8 décembre.
Tout est rompu, vous le savez. La combinaison Dufaure est à vau-l'eau, et le gâchis dans lequel nous Aous noyons depuis six semaines est devenu plus répugnant, plus lamentable, plus décourageant que jamais.
Une note ^"Havas^ parvenue hier soir, à minuit, aux journaux, a fait connaître la dernière décision de TÉlysée . Personne ne croira utile de discuter les allégations de cette note ; les raisons alléguées pour rompre la combinaison Dufaure sont des prétextes de la dernière catégorie qui ne comportent pas une minute d'examen sérieux.
Le maréchal avait consenti à des concessions autrement graves que celles devant lesquelles on l'a fait cabrer à la dernière heure ; il avait accepté les propositions Bardoux sur l'état de siège et le colportage, il avait accepté le désaveu des fonctionnaires, il avait accepté en principe le message dans lequel l'engagement de ne pas recourir à un nouveau 16 mai aurait été libellé, et c'est après toutes ces résignations, qui n'étaient d'ailleurs que Texpression d'une inéluctable nécessité, c'est après qu'il avait déjà essuyé la première bordée de l'exaspération des conservateurs exaspérés, qu'on le fait revenir à cette prétention d'excepter de la loi parlementaire trois portefeuilles : affaires étrangères, guerre, marine, lesquels, lui fait-on dire, doivent être soustraits aux oscillations des partis.
Mais alors il eût fallu commencer par donner soimême l'exemple de cette fixité; il fallait conserver le général Berthaut, qui n'était ni sénateur, ni député, et qui n'était intervenu dans la politique qu'une seule fois et pour dire, aux applaudissements de tous les partis, que sa préoccupation unique était de maintenir l'armée en dehors de toutes nos discordes; il avait mis en pratique la théorie que le maréchal invoque, et à ce moment il n'y eut qu'une clameur autour de l'Elysée : «Le ministre
de la guerre est devenu impossible, il s*est compromis ! » bref, on s'en défit, et voici que maintenant on s'en réfère à cette même idée que le général Berthaut représentait et qui lui a valu son congé.
La prétention de soustraire quelques portefeuilles à la loi parlementaire dans un régime parlementaire et constitutionnel, n'est soutenable qu'à l'égard de la guerre et de la marine, et encore, en examinant la chose avec bonne foi, on verrait qu'il y a un départ à faire entre le ministre politique, responsable, et le commandant en chef, le major général chef militaire, qui ne doit pas changer au gré de la fluctuation des partis. C'est ce qui a lieu en Angleterre, où nous voyons un ministre de la guerre au Parlement, tantôt wigh, tantôt tory, suivant la couleur du cabinet, et un commandant en chef qui est depuis plus de vingt ans le duc de Cambridge; même combinaison pour l'amirauté. Quant aux affaires étrangères, en soustraire le ministre à la règle parlementaire semblerait en Angleterre, en Belgique, en Italie, dans tous les pays constitutionnels, une plaisanterie à laquelle les politiques les plus simples dédaigneraient de répondre.
Mais enfin, en admettant ces naïfs paradoxes, il eût fallu au moins, pour avoir le droit de les soutenir, les avoir soi-même fidèlement appliqués; il fallait alors conserver le général Berthaut, l'amiral Gicquel ; il fallait garder le duc Decazes. On ne l'a pas fait, et, à présent, dans Tincompréhensible espoii* de gagner deux ou trois jours, on fait appel à cette idée bizarre d'inaugurer des ministres parlementaires et des ministres césariens, absolument comme il existait sous l'empire romain des provinces de César et des provinces du Sénat.
yGoogk
Si une telle idée était sérieuse, si elle pouvait être prise pour autre chose qu'un de ces prétextes quelconques qu'au dernier moment on invoque afin de se dérober à la signature du contrat, il faudrait se demander quelle frivolité passionnée finit toujours par avoir le dernier mot à l'Elysée.
Car, enfin, où se flatte-t-on d'en arriver? à une dissolution ? Mais la dissolution ne remédierait à rien ; en supposant qu*on l'obtienne du Sénat, ce qui est, dit-on, désormais improbable, on ne pourra pas, d'ici au 1^*^ janvier, avoir une nouvelle Chambre. Quant à arracher à la majorité actuelle le budget ou même un vote de douzième provisoire, moins que jamais on n'y doit songer. Après une mystification enfantine et blessante comme celle -d'hier soir, la Chambre est persuadée qu'elle ne peut plus avoir aucune confiance en l'Elysée; elle ne se dessaisira pas de l'arme terrible dont elle est munie, et j'ajoute que le courant de plus en plus vif de l'opinion est dans son sens.
J'en reviens donc à toutes les questions de mes dernières lettres : où va-t-on et que veut-on? Faire voter par le Sénat un douzième provisoire, le faire décréter par le conseil d'État ? simples puérilités ; ce sont là des coups d'État de papier mâché; on sort de la Constitution, on sort de la légalité, on court tous les risques que comporte une semblable hardiesse; il faut associer à ce péril deux corps qui ont tout à perdre en s'y associant, rien à gagner. si par impossible on aboutissait à un succès; si 1 on en est là, autant essayer le coup d'État classique, celui des gendarmes ; on ne le veut pas, on ne le peut pas, on ne l'ose pas... Encore une fois, où va-t-on et que veut-on ?
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9i SOUVENIRS KT RÉFLEXIONS POLITIQUES.
Je m'aperçois, à mesure que l'incohérence et l'irrésolution gouvernementales m'obligent à tourner plus longtemps dans ce manège de redoutable niaiserie; que, dans tous les raisonnements, dans toutes les inductions que je vous transmets depuis le début de cette crise, je n'ai pas pu m'empêcher de maintenir une part assez large au bon sens et au raisonnement. A maintes reprises j'ai dit : Il faudra en arriver à un accommodement et à la résignation; le malheur, c'est que plus cette résignation sera tardive, plus on sera forcé d'en augmenter l'humiliation. Alors je m'appliquai à vous démontrer les impossibilités insurmontables de tout autre parti. Ces impossibilités, ajoutaije, qui frappent à ce point un observateur désintéressé, que tout le monde saisit, que tout le monde énumère, comment croire qu'elles ne finissent pas par être également sensibles à celui qu'elles intéressent le plus ?
En vous écrivant hier au moment où la résignation paraissait acquise, j'énumérais encore toutes les inéluctables raisons qui avaient forcé le maréchal à l'accepter; je le louais de sa résolution, si lente qu'elle ait été à venir, et j'ajoutais que les conservateurs, qui commençaient à la même heure à le couvrir d'imprécations, étaient, à mon gré, bien aveugles et bien imprudents; car, en définitive, c'était encore, même pour les intérêts conservateurs, si entamés par leur faute, si en déroute par suite de leur stratégie déplorable, — c'était encore un point essentiel^ que de sauver la personne du maréchal, de gagner deux ans sans remaniement intégral de la Constitution.
De toutes ces réflexions, je n'ai rien à retirer, mais ce que je suis forcé de reconnaître, c'est que toutes mes inductions étaient fondées sur le raisonnement. Si lente-
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ment qu'il agisse, disais-je, il agit; je me trompais. Le raisonnement n'est pour rien dans tout ce que nous voyons; on raconte, par exemple, que le maréchal, qui avait accepté toutes les conditions du cabinet Dufaure, s'est cabré quand sa maison militaire est venue lui offrir sa démission à la nouvelle que le général Gresley devenait ministre de la guerre ; le général Gresley était le chef d'étal-major du général Berthaut; il passe pour le plus décidé parmi les officiers généraux composant ce qu'on appelle la nouvelle armée dont le Bulletin de la réunion des officiers est l'organe. Cette antipathie est donc le résultat de visées particulières qui échappent à cet ordre général qu'on appelle le raisonnement politique. On a tout cédé parce qu'on est parvenu à voir qu'on ne pouvait faire autrement; on reprend tout, quitte à ne pas savoir quel parti on prendra demain, sous une impression nerveuse, pour ainsi dire domestique.
La plupart des récriminations des conservateurs sont malheureusement à peu près du même ordre que l'incident que je viens d'indiquer, on s'élève amèrement contre le comité des 18, le comité de salut public, ainsi qu'on dit, contre l'intolérance de la majorité ; on dit qu'elle n'a jamais poursuivi qu'un but : forcer la démission du maréchal. £h bien, après? quand tout cela serait exact au pied de la lettre, quoiqu'il y ait sur quelques points à en rabattre, au lieu de perdre des journées en lamentations et en déclamations, des esprits politique g auraient examiné quelle était la force réelle de cette majorité, et, s'ils avaient compris, ainsi qu'il était vrai, que constitutionnellement elle était irrésistible, ils auraient examiné sans désemparer s'il était possible de
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sortir de la Constitution, et, s'ils avaient reconnu qu'on ne le pouvait pas, qu'on courait un risque disproportionné, ils auraient fait résolument la part du feu.
C'était là du simple raisonnement, c'est à quoi on aie moins songé; on n'a pas raisonné, on a gémi ou Ton s'est fâché, et nous en sommes à ceci : que la démission même, qui peut en quelques heures devenir inévitable, sera le plus triste et le plus impitoyable des dénouements, et de plus le point de départ d'une nouvelle crise dans laquelle les conservateurs achèveront de perdre ce qu'il leur était, il y a trois semaines, encore facile, très facile de sauver.
LA TOUTE-PUISSANCE DE L'OPINION Paris, 14 décembre 1877.
Il est difficile, je le crois, d'apprécier à distance les sentiments qui dominent dans une population aussi intelligente et dont la compréhension est aussi rapide que celle dé Paris. Pour moi, qui l'observe depuis ma première jeunesse, dont les voyages n'ont été que des entr'actes dans une vie toujours parisienne et bien placée pour l'observation, je vous assure, sans aucune exagéralion, que jamais, à aucun moment, je n'ai vu le sentiment pulilic, plus irrité, plus profondément froissé qu'il ne l'est en ce moment.
Je me souviens de 1848; j'ai suivi, avec l'attention pas-
yGoogk
sionnée propre à la vingtième année, la phase agitée qui a précédé le 2 décembre 1851 ; je sens encore la poussée de haine et d'ironie qui s'empara du boulevard dans les deux dernières années de TEmpire et dont la Lanterne de Rochefort fut l'expression. A ces moments mêmes, l'état de l'opinion parisienne n'était pas comparable à celui que je constate en ce moment; alors, s'il y avait d'un côté une explosion véhémente d'animosité, on sentait de l'autre côté des opinions énergiques, un puissant organisme gouvernemental auquel d'innombrables intérêts étaient rattachés de longue date. Rien de pareil aujourd'hui.
A la suite de la déception provoquée par la fausse entrée du cabinet Dufaure, on peut attester que, dans Fagglomération parisienne, il n'existe plus actuellement un seul noyau qui réponde à l'ensemble d'idées que nous avons jusqu'à présent réunies sous le titre d'opinions conservatrices. Je rencontre, chaque jour, des notaires, des avoués, des médecins, des négociants, le nerf jusqu'ici du conservatisme parisien, qui émettent à voix haute sur la politique élyséenne des j ugements dont l'âpreté nous eût semblé, il y a quelques mois, à sa place seulement dans les journaux les plus avancés.
Je vous disais, il y a quelques jours, que le 16 mai avait enfoncé la République dans les classes les plus récalcitrantes, comme ces masses pesantes à l'aide desquelles les ingénieurs enfoncent les pilotis dans un sol incertain. Depuis les élections, je vois, avec une inquiétude qui devient plus anxieuse d'heure en heure, que ce que le gouvernement a fait pour la République, il est en train de le faire pour les idées radicales.