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98 SOUVENIRS ET RÊFL EXIONS POLITIQUES.

Si VOUS essayez de décomposer les impressions qui se combinent présentement dans l'opinion moyenne, vous y trouverez d'abord le sentiment d'une déception amère et irritée. On avait cru que les élections seraient une solution : on s'est apçrçu peu à peu que le gouvernement n'avait eu depuis lors qu'une étude : rendre impossibles toutes les solutions qui s'offraient naturellement à l'esprit. Une transaction était le dénouement qu'espérait le plus grand nombre; au début, on aurait pu l'effectuer à assez bon compte; jusqu'à ces derniers jours, l'opinion s'y est rattachée avec une sorte de confiance désespérée ; aujourd'hui, elle n'y croit plus. Avant que le maréchal eût dit au duc Pasquier la cruelle parole parfaitement exacte que les récits des journaux nous font connaître et que le Soleily organe certain du président du Sénat et des constitutionnels, ratifie ce matin : c Je ne veux ni transaction ni conciliation, j'irai jusqu'au bout ! » l'opinion générale était convaincue que l'Elysée avait pris son parti de pousser la résistance à sa plus extrême limite.

On ne voyait plus qu'une solution, à laquelle se rattachaient en désespoir de cause ceux mêmes qui, il y a quelques jours, l'envisageaient avec le plus d'effroi ; la démission de M. de Mac-Mahon. C'est probablement une illusion d'y compter. On s'était dit : « Le maréchal sent bien lui-même que sa situation est devenue inextricable ; il n'a pas voulu se soumettre, il a cru son honneur engagé par les engagements imprudents que les conseillers du 16 mai lui ont fait prendre; c'est un grand malheur; mais enfin soit; nous n'en sommes plus à compter sur la perspicacité de son esprit politique; il ne veut pas se démettre purement et simplesment ; il a besoin d'une raison

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irréfragable qu'il puisse se donner à lui-même pour justifier son départ; cette raison, le refus du Sénat d'accorder la dissolution la fournira aussi complète que possible. »

Ce refus semblait de plus en plus probable ; Tattitude du groupe constitutionnel dans la réunion chez M. de Bondy, la déclaration de MM. Bocher et Lambert Sainte- Croix faisaient penser que le Sénat, mis en demeure, ne fournirait pas une majorité dissolutionniste. D'autres indices corroboraient celle induclion. Un article très signicatif de M. de Mayol de Luppé dans VUnioriy dont la vrai conclusion élait en somme celle-ci: «Nous ne volerons la dissolution qu'à la condition d'être, celte fois, certains que le renvoi delà Chambre sera la préface d'une restauration ! — cet article autorisait à penser qu'un certain nombre de voix légitimistes derextrême droite s'associeraient au vote des constitutionnels. On parlail d'une lettre du comte deChambord dans ce sens, et je crois, pour ma part, d'après des informations qui m'ont rarement trompé, que c'est en vertu d'inslructions de Frohsdorff que l'article de r Union a été écril.

D'autres défections semblaient présumables au Sénal. Tous les bonapartistes n'étaient pas, tant s'en faut, décidés à une nouvelle dissolution, à moins que le lendemain ne fût garanti à leur bénéfice. Bonapartistes et légitimistes disaient donc en somme: «Nous dissoudrons, mais à la condition sinequa non d'en profiter. ]» L'engagement était impossible, l'engagement légitimiste excluant l'engagement bonapartiste, et réciproquement.

On concluait donc à la non-acceptation delà dissolution par le Sénat, laquelle entraînait la démission du mare-

100 SOUVENIRS ET RÉFLEXIONS POLITIQUES, chai ; il aurait été de la sorte jusqu'au bout de la légalité, et il ne se retirait que devant une impossibilité positive de marcher plus loin sans entamer le texte de la Constitution. La retraite demeurait correcte, honorable pour lui-même, eu ce sens qu'elle donnait satisfaction aux scrupules dans lesquels on le croyait immobilisé.

Je crains fort qu'il ne faille renoncer à l'espoir de cette solution, qui paraissait, il y a quinze jours, une extrémité funeste et qui aujourd'hui eût semblé un énorme soulagement. Demain, nous aurons un ministère Batbie, avec quelques noms changés, l'honorable comte Daru par exemple en moins; un sénateur de renom doucement bonapartiste, nommé M. Jahan, à l'instruction publique.

Je ne crois pas me tromper en assurant que le plan de ce cabinet ne sera pas de demander la dissolution tout au moins immédiatement; il se présentera à la Chambre et adjurera solennellement lamajorité de voler le budget; il reviendra trois fois à la charge avec quelque intervalle; il s'efforcera entre temps d'arracher au Sénat un vote de confiance ou de semi-confiance; on arrivera ainsi au 1'^'' janvier sans budget ; on espère que le pays sera terrifié par cette perspective de l'interruption de la plupart des services publics et que c'est à la majorité et non pas au gouvernement qu'il en fera remonter la responsabilité.

On compte aller au milieu de cet effarement et de cet effroi ou bien obtenir du Sénat la dissolution ; on compte, ainsi que je vous l'ai maintes fois indiqué, que la Chambre résistera. On a dès lors le droit de faire un 2 décembre constitutionnel; après quoi, on pourrait tenter un plébiscite ; mais sur quoi porterait ce plébiscite? Sur la

prorogation des pcHivoirs du maréchal. Voilà où nous en sommes. Quoi qu'on fasse, ou aboutit à une illégalité irréfragable et très probablement à la guerre civile. Ce seraTépilogue du 16 mai.

Je n'y fais qu'une objection: quelles mains tremblantes et ambiguës pour toucher à la hache ! Tout cela est navrant. La population, soyez-en convaincu, demeurera impassible, mais le refus d'impôt s'organisera d'une manière générale. On croit à l'Elysée qu'avec la Banque de France on peut, pendant un certain laps de temps, se passer de contributions. Tout cela est révolutionnaire jusqu'aux moelles, et c'est avec de pareilles méthodes que l'on croît combattre la Révolution !

LU

(SUITE

Paris, 43 décembre 1877.

. Non ! la logique et la puissance des situations ne sont pas des choses frivoles; chaque jour, pendant le développement de cette crise fastidieuse, je constatai avec quelle force irrésistible et croissante cette logique dominait de plus en plus les positions maladroites dans lesquelles les conservateurs faisaient mine de se retrancher, et en même temps j'indiquai avec découragement l'aveu-

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glement frivole, rinconcevable imprévoyaace qui semblaient dominer dans les conseils élyséens; il suffisait pourtant d'analyser avec sang-froid les éléments de la situation pour voir que, chaque jour, et dans les derniers temps presque à chaque heure, Talternative où le maréchal et son gouvernement se trouvaient réduits devenait plus impérieuse, plus étroite, plus inéluctable. Cette alternative devenait d'une simplicité terrible : ou déchirer violemment la Constitution, ou capituler, ou se retirer, ce qui n'était en somme qu'une forme moins pénible de capitulation.

Depuis les élections, on dirait qu'à TÉlysée on a fait appel à toutes les ressources d*une imagination, d'ailleura courte et peu fertile, pour susciter au jour le jour des illusions successives chargées de dérober à ces regards troublés la triste vérité.

Toute l'industrie de ces politiques effarés semble n'avoir eu d'autre but que d'imaginer des biais, des détours quelconques susceptibles de tourner le dilemme : Se résigner ou s'en aller. On ne voulait pas se résigner, on ne voulait pas s*en aller. Que faire dès lors? Résister sans doute. On s'est alors installé sur cette illusion suprême qu'on serait en mesure de résister constitulionnellement, légalement.

À partir de ce moment a commencé un travail d'éK- • mination curieux et implacable. <;: Nous résisterons à l'aide du Sénat, a-t-on dit d'abord; le Sénat nous prêtera main-forte contre la Chambre, et, en dernière analyse, il ne nous refusera pas la dissolution. Au bout de quelques jours, il a bien fallu se rendre à l'évidence. » Après la visite du duc Pasquier, il devenait manifeste que rien ne

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serait plus douteux qu'une majorité sénatoriale disse lutionniste. « Qu'à cela ne tienne! Il nous reste à essayer d'intimider là majorité législative ; nous allons la mettre en demeure de voter le budget; et, si elle refuse, c'est elle que nous déclarerons responsable de tous les troubles qui peuvent s'ensuivre; ensuite de quoi, nous marcherons sans budget régulier.» Quand il s'est agi dépasser à Texéctition de ce plan audacieux et pourtant enfantin, on a vu les déboires et les mécomptes se succéder comme dans une comédie. Les courses, les entremises, les pourparlers de M. Batbie pendant ces derniers jours ont un côté boufiFon qui rappelle l'odyssée de la noce du Chapeau de paille d'Italie.

Le plan paraissait admirable, mais personne ne consentait à s'en charger, à moins d'en poursuivre l'exécution au bénéfice exclusif de ses prétentions. Un coup d'État, c'est à examiner; car, en réalité, toute perception d'impôts non votés sera un coup d'État formel; mais, pour s'embarquer dans ce hasard, nous voulons être assurés, nous, bonapartistes, qu'il doit aboutir à un plébisciste impérial; nous, légitimistes, qu'il sera la préface garantie d'une restauration. En attendant, point de ministre des finances ! Pour une entreprise du genre de •celle que l'on croyait tentable, il eût fallu mettre la main sur un Saint-Arnaud financier, graine encore infiniment plus rare que celle des Saint-Arnaud militaires; car il est beaucoup moins difficile avec une armée résolue et en* (traînée, quand on est d'ailleurs populaire et qu'on a pour soi le vent de la fortune, de s'emparer d'un gouverne* lûentet de vaincre des lésistances matérielles, que d'avoir (raison de l'impassible résistance d'une nation qui se

réfugie dans le refus d*impôt; or, c'est au refus d'impôt que Ton marchait

Les conservateurs actuels sont, pour leur malheur, médiocrement perspicaces et mal éclairés, ils en sont toujours au vieux jeu, comme disent les vaudevillistes. Les émeutes d'une part, les gendarmes de l'autre, voilà pour eux encone la mise en scène de la Révolution; ils ne voient pas que ce matériel ancien tend à se transformer el à aller rejoindre les diligences. Plus d'émeutes, des votes! el pour sanction du vote, si les gouvernements refusent de s'incliner devant son verdict, le refus d'impôt. On a beau enfiler lous les raisonnements qq'on voudra sur l'épouvantable excès révolutionnaire dont le refus d'impôt est l'expression, toutes les dissertations sont ici des enfantillages académiques; on; peut citer Donoso Certes, qui démontrait théologiquement qu'une assemblée n'avait pas le droit de refuser le budget; le droit abstrait est une misère en face de son pouvoir; droit ou non, elle peut, et, si la grande majorité de la nation s'associe à elle dans ce cas, si elle considère que toute perception de taxe devient illégitime n'ayant pas été votée, si elle refuse de payer, tous les raisonnements philosophiques, toutes les dissertations n'amènent à rien; vous vous heurtez à une résistance invincible, vous êtes en face d'une de ces forces passives dont il est impossible d'avoir raison.

La question métaphysique du droit est, en somme, une pure chimère, car je ne vois pas par quel procédé coercilif, sauf le procédé de la conquête, on pourrait faire payer la ifnajorité d'un peuple qui s'y refuserait résolument. Tout cela, c'est de la Révolution, je ne dis pas le con-

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traire; mais, je vous le demande, n'est-ce pas aussi de la Révolution, et delà Révolution parfaitement caractérisée, que la prétention d*un gouvernement fondé sur le vote, 3urla domination de Topinion, de se soustraire à ses jugements et de considérer les élections comme nulles et non avenues? Quand le pouvoir exécutif affiche le dessein d'aller jusqu'au bout de tels projets, le pouvoir législatif, de son côté, va jusqu'à l'extrémité de son droit. Summum jus, summa injuria^ je l'accorde; mais, encore une fois, à qui la faute si l'on en arrive à ces redoutables limites, sinon à celui des deux pouvoirs qui refuse de se conformer à l'arbitrage sur lequel l'un et l'autre semblaient pourtant d'accord, l'arbitrage de l'opinion, l'arbitrage de la majorité de la nation?

Pour en revenir à M. Batbie, dont la conduite pendant ces journées énervantes et confuses semble en contradiction avec les conseils modérés et clairvoyants dont on lui attribuait précédemment le mérite, il a passé le pliis clair de son temps à courir en fiacre à la recherche d'un ministre des finances; le portefeuille a été, pendant ces dernières heures, offert à une multitude de fonctionnaires inconnus ; les avisés et les instruits, comme M. Dufrayer, par exemple, ferré sur la matière, déclinaient l'aventure et refusaient d'abandonner une bonne place, bien sûre et bien légale, telle que la Caisse des dépôts et consignations, résidence charmante, une des plus enviables abbayes de l'Eglise financière, pour courir les hasards d'un ministère inconstitutionnel et les dangereux risques de la concussion si terriblement prévus par le Code pénal.

En somme, impossibilité absolue de constituer le mimslère Batbie; on a songé à un ministère légitimiste

Kerdrel-Lareinty ; immédiatement les bonapartistes, déjà très refroidis, ont montré que, contre lui, ils n'hésiteraient pas à faire cause commune avec les républicains. A travers tous ces tiraillements le préfet de police, M. Voisin, que le privilège de sa charge met en rapports journaliers avec le maréchal et qui semble avoir joué une partie intelligente dans le jeu du duc Pasquier, serait, dit-on, revenu assez adroitement à la charge auprès du duc de Magenta; il en est résulté une nouvelle entrevue avec le président 4u Sénat, et, de cette entrevue, qui a eu lieu hier au soir, il est sorti la résolution de renouer les pourparlers avec M. Dufaure.

Naturellement M. Dufaure maintient son programme ; il exige de plus des garanties positives et il a demandé, avant de s'occuper d'aucune espèce de négociation, une lettre du maréchal Ty invitant, lettre qui lui a été expédiée ce malin par un attaché de la présidence, M. de Tanlay. Aujourd'hui, à Versailles, à trois heures, M. Dufaure et le maréchal doivent conférer. J'ignore, à l'heure où je clos ma lettre, le résultai de la conférence. Si elle n'aboutit pas, il ne restera qu'une issue : la démission, car le travail d'élimination a été si complet, si irrémédiable, qu'il faut se retirer ou capituler. Évidemment aujourd'hui, après la tergiversation de TÉlysée, les fauxfuyants de ces derniers jours, la capitulation ne peut pas ne pas être plus rigoureuse. Tout cela est assurément lamentable; le spectacle de ces tentatives inutiles et mal conçues, ces allées et venues, ces retours, ces incohérences, ces combinaisons d'honnêteté, debon vouloir, de préjugés et d'insuffisance sont en définitive tristes à contempler. Voilà le dernier mot de la politique des

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