‹ Souvenirs et réflexions politiques: documents pour servir a l'histoireChapitre 28 sur 54 · D£ LA MAUVAISE HUMEUR · texte numérisé non relu

D£ LA MAUVAISE HUMEUR

Je veux me borner à indiquer ici aux Doudans futurs ce petit traité de la mauvaise humeur, qui me parait propre à les tenter; j'ajoute qu'aucun moment n'a été plus que celui-ci propice aux remarques et aux observations relatives au développement de la mauvaise humeur en politique.

Là-dessus on me dit : « Vous en parlez réellement trop à votre aise et en critique trop détaché des incidents de la pièce qui se déroule sur le théâtre politique. Comment voulez-vous que les conservateurs ne soient pas dominés par les impressions les plus amères, quand ils se voient enlever toutes les fonctions, toutes les situations sur lesquelles leur influence était fondée? Il y a huit jours, ils ont perdu toutes les préfectures sans exception; le coup de balai vient d'atteindre le plus grand nombre de leurs sous-préfets, les justices de paix et les parquets sont à la veille de subir la même opération ; dimanche, on va renouveler dans toute la France les conseils municipaux; on doit s'attendre, avec le courant libéral et républicain qui est encore dans toute sa force, à ce que les élections modifient d'une façon très notable un nombre considérable de municipalités, ce qui entraînera le changement de la majorité sénatoriale dans dix-huit mois, lors du tiers sortant, la majorité du Sénat passant à gauche et devant en conséquence à ce moment marcher dans le même sens que la majorité de l'autre Chambre. C'est le développement certain, par voie légale et constitutionnelle, des institutions actuelles dans la voie démocratique; c'est donc la ruine méthodique des influences conservatrices. Après la déroute du 16 mai et le coup de fouet que cette déroute a donné aux idées républicaines, ou ne voit plus

de quelle manière les conservateurs pourraient éviter le complément de désarroi dont ils se sentent menacés. Refaire quelque nouvelle tentative dans le genre du 16 mai est une extravagance à laquelle les plus extravagants mêmes n'auraient pu songer. Il est donc trop naturel que, se voyant à date fixe condamnés à un irrémédiable déclin, ils se vengent de cette cruauté de là fortune de la seule manière qui reste ouverte aux gens déconfits,— en maugréant contre le présent, en drapant les nouveaux venus et en faisant pour l'avenir les prophéties les plus lugubres.

Je suis loin de prétendre que tout cela ne soit pas fort naturel et que tout cela ne soit pas l'expression habituelle de l'humanité. On ne devait pas s*attendre assurément à ce que les préfets et sous-préfets révoqués, leurs familles et leurs amis, à ce que cette considérable tribu de cessantes dont nous nous enrichissons à la mode espagnole, aient une philosophie assez alerte pour comprendre immédiatement que leur départ est une conséquence logique, inévitable du tour des événements; on ne peut pas se flatter qn'ils se souviennent qu'improvisés par un ministère pour être les agents secondaires d'une entreprise périlleuse qui a avorté au milieu de circonstances ridicules et funestes, il est trop juste qu'ils disparaissent avec le système auxquel ils étaient liés. Ce serait même demander plus que le cœur humain ne comporte, que d'espérer qu'ils n'envisageront pas leur accident sous un aspect tragique et qu'ils ne se montreront pas convaincus qu'un système où il leur est impossible de demeurer est voué dans un avenir très prochain à l'abomination de la désolation.

Il faut donc laisser une très large marge aux lamenta*

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