‹ Souvenirs et réflexions politiques: documents pour servir a l'histoireChapitre 30 sur 54 · DE LA MAUVAISE HUMEUR · texte numérisé non relu

DE LA MAUVAISE HUMEUR

L'ancien conservatisme se fait à cet égard beaucoup <l*illusions mondaines qui prouvent qu'il a mal étudié la société présente; il faut bien qu'il s'imagine cependant qu'il n'aura pas raison des idées démocratiques actuelles par de nouvelles éditions de la pipe et du chapeau mou de feu Flocon; il ne trouvera nulle part en face de lui, parmi les fonctionnaires du régime qui s'installe, des citoyens à pipe et à chapeau mou ; il va se trouver en présence d'une tribu de citoyens suffisamment corrects, très serrés dans leur conduite, très avisés, parfaitement accoutumés à manier la loi et à lui faire rendre dans le sens de leur parti tout ce qu'elle peut donner; ils ne vont pas poursuivre des croisades contre les cabarets, mais on peut être certain qu'ils ne les hanteront pas. Cette catégorie de fonctionnaires rencontrera justement, par ses mœurs moyennes et ses habitudes bourgeoises, de nombreuses affinités avec une couche provinciale sur laquelle les fonctionnaires de l'ordre moral n'ont jamais eu aucune prise.

Les conservateurs n'ont jamais voulu comprendre le déplacement d'influence qui s'est opéré au sein de la société française depuis une vingtaine d'années environ ; ils ont fermé les yeux sur l'avènement de cette nouvelle bourgeoisie, de cette alluvion secondaire ou tertiaire que l'action des idées de 89 et le fonctionnement du Code civil ont produite, alluvion à laquelle je me suis permis de donner le nom de parti des pharmaciens et des vétérinaires, non pas certes pour tourner en ridicule ces deux catégories de citoyens estimables, mais parce qu'ils symbolisent mieux que personne la nuance de cette nouvelle bourgeoisie entre les mains de laquelle, pendant

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16i SOUVENIRS ET RÉFLEXIONS POLITIQUES.

plus OU moins longtemps, Tinfluence et la direction vont demeurer.

Je ne garantis nullement qu'il sorte de cette classe un gouvernement supérieur et brillant ; loin de là : sa prépoadérance ne s'exercera pas sans un certain développe, ment d'envie et de tendances mesquines; mais, somme toute, elle fournira un gouvernement médiocre peutêtre , mais modéré et habitable. Les anciennes classes dirigeantes d'ailleurs, à l'exception d'une certaine supériorité de culture mondaine, n'ont, en fait de savoir et d'aptitude aux affaires, rien d'assez éminent pour lutter avec avantage contre les nouveaux venus. Bouder, grogner, ricaner, attendre tous les jours des excès qui ne viendront pas ou grossir au delà de toute proportion certains excès locaux, tels que ceux d'Arles et de Rivesaltes en ce moment, produits naturels du sol comme le vin muscat ou des mœurs comme la farandole, tout cela ne mènera pas très loin; il faudra en arriver à accepter l'inévitable, et, sur le seul terrain qui reste au conservatisme, à défendre par la liberté certains grands principes sociaux qu'un développement exagéré de la démocratie peut mettrç quelquefois en péril. Saura-t-on y venir, et quand on y viendra ne sera-t-il pas trop tard?

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ENCORE LAPOLITiaUB DE L'ELYSÉE

Paris, 9 janvier 1878.

Je m'étais promis désormais de ne plus dire mot des détails et particularités rétrospectives qui pourraient surgir à propos de la phase confuse et désolante que le conservatisme français a traversée entre les élections et le 14 décembre. Quoique mon serment ne soit pas un serment politique, je me décide à y manquer; mais, comme de juste, je me figure être nanti d'excellentes raisons. D'abord il ne s'agit pas, à mon point de vue, de reprendre à nouveau Thistorique de ces journées. Ce que je vous en ai dit, au fur et à mesure que le tissu incohérent s'en déroulait sous nos yeux, continue à me paraître parfaitement suffisant. J'ajouterai volontiers, avec la pointe de vanité professionnelle que le lecteur bénévole concède d'habitude aux journalistes correspondants, que tout ce qu'on a appris depuis lors sur le compte de ces jours agités et contradictoires conûrme l'exactitude des informations et des inductions que je vous transmettais.

Hais, encore une fois, ce n'est pas pour me décerner ^n satisfecit innocent que je reviens aujourd'hui sur ces épisodes. Le récit de V Estafette en reproduit le tableau, «DUS forme d'agenda, pour ainsi dire heure par heure,

avec un luxe de détails et de noms propres qui semblent au public extrêmement probants. Les rectifications solennelles et vagues de M. Batbie n'y rectifient en somme rien d'essentiel. En admettant que l'annaliste de rEstafette attribue tel jour à M. de Montgolfier une attitude ou un propos qu'il faut reporter au lendemain et mettre au compte de M. de Maillé, de M. Jahan ou de telle autre illustration de la droite sénatoriale , les traits importants du récit restent intacts.

Les rêveries élyséennes, le plan d'une seconde dissolution, l'espoir de lever l'impôt par décret avec l'assentiment du Sénat, la chimère du plébiscite mac-mahonien, tout cela demeure acquis, et les dénégations vagues de M. Batbie n'y portent aucune atteinte. Non moins acquise reste l'intervention du bon sens et du franc parler gaulois par l'entremise de M. Pouyer-Quertier, millionnaire du Danube, dont les paroles réfrigérantes font l'effet d'une boufiTée d'air pénétrant soudain dans un salon depuis longtemps clos ; acquis également les ballons légitimistes de M. de Lareinty, appuyé du général Ducrot, combinaison qui représentait l'idéal de Mgr Dupanloup et de son journal la Défense, et qu'on n'a pas le droit de traiter légèrement quand on se souvient que la merveilleuse invention du 16 mai est née dans ces régions et qu'on sait à quel degré d'aventure un évéque homme du monde est susceptible de parvenir; acquise enfin la scène étrange entre M. Batbie et le duc Pasquier, dans laquelle tous les nerfs de l'irascible et parlementaire seigneur ont donné leur note la plus aiguë, ce qui n'exclut nullement dans la circonstance le coup d'œil politique et la résolution.

Réunissez les informations antérieures, les notes officieuses et volontairement obscures des journaux intéressés, celles de VUnion par exemple ; joignez-y les explications vagues et dilatoires des personnages en jeu, et vous verrez qu'en appliquant à tous ces documents la méthode de l'exégèse moderne, vous aboutissez à la confirmation du récit de VEstafette.

Parmi tous ces incidents, il y a un trait cependant qu'on ne me paraît pas jusqu'ici avoir fait suffisamment valoir^ et j'avoue que c'est pour y insister que je reviens en ce moment sur ce sujet; ce trait, c'est l'attitude personnelle, c'est la conduite du maréchal Mac-Mahon.

Cette attitude, suivant moi, est un modèle de bonne foi et d'honnêteté. Personne ne songe à ériger le maréchal ea homme d'État, ni même en homme d'esprit : il n'y prétend pas, et il y aurait une sorte d'impertinence à lui faire honneur de qualités qu'il décline avec une modestie qui n'est pas, à mon gré, dépourvue d'une certaine grandeur. Mais, s'il ne possède ni grande culture politique ni esprit très ouvert à toutes les combinaisons qui constituent aujourd'hui le train des choses, s'il est évidemment trop facilement accessible aux répugnances, aux préjugés, aux illusions de monde et de salon qui dominent le milieu auquel il appartient, et dont par malheur il n'est jamais sorti, il est doué en revanche d'un mérite extraordiairement rare partout, et plus rare encore maintenant dans son monde que partout ailleurs : il a des idées peu nombreuses sans doute^ mais franches, nettes et très claires.

En somme, pendant ces jours de crise, tels que les reproduit le récit de VEstafette^ le beau rôle est pour

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lui; son simple bon sens, sâ naïve honnêteté, tout, jusqu'à sa douleur, à son émotion et à ses larmes, nous semble très supérieur à l'agitation, au bourdonnement fiévreux des conservateurs qui assiègent TÉlysée.

Il est clair que ce galant homme n'a vu d'abord qu'une chose ; on n'a cessé de lui répéter : évèques, lettrés, politiques de profession, gens envers lesquels il lui est difficile de ne pas ressentir quelque chose de la superstition craintive que le simple professe envers le savant, que la société française marchait aux abîmes, que son devoir était de la sauver, que, pour y réussir, il suffisait qu'il se mît en avant, qu'il fit personnellement appel à toutes les forces conservatrices ; qu'il susciterait par ce moyen un mouvement irrésistible; c'est ainsi qu'on l'a décidé au 16 mai et à tout ce qui s'en est suivi; mais il est aujourd'hui manifeste que ce n'est qu'au dernier moment qu'il a saisi avec netteté les conséquences réelles des actes dans lesquels on l'avait jusqu'alors entraîné.

Jusqu'à ces derniers jours, le maréchal est demeuré, avec une obstination ingénue, cantonné dans la fiction de la conservation pure et simple, dans l'idée de la résistance indistincte aux opinions et aux hommes qu'on avait réunis sous le titre indéfini de radicalisme; en définitive, il était, parmi tous ceux qui Tentouraient et le faisaient agir, le plus sincère des républicains conservateurs, peutêtre le seul; on peut sourire de la simplicité de cette croyance, on ne saurait s'empêcher de la trouver louchante.

D'autant plus qu'il est hors de doute qu'aucune pensée d'ambition, aucune préoccupation personnelle n'en altérait la candeur; on sent, à n'en pouvoir douter, que la

retraite eût été pour lui la plus heureuse des délivrances. Du moment qu'il a compris que ce qu'on lui demandait, c'était de prendre l'initiative et la responsabilité d'un coup de main dont chaque parti se réservait d'accaparer le succès, son seul désir a été de quitter la partie.

On trouvera, pour peu qu'on y réfléchisse avec sangfroid, que ce qui ressort par-dessus tout du récit de VEstçLfette, c'est l'abnégation du maréchal; personne, au milieu de cette confusion, n'a fait preuve de plus d'hon* nêteté, d'un esprit plus droit; il s'est rendu compte fort tard de la vérité des choses et du sens de la situation ; mais, aussitôt qu'il eût compris, il a pris son parti avec une franchise, une absence de pose, une simplicité qui ne sont point le fait d'une nature vulgaire. C'est une grande force, quoi qu'on fasse, que d'être absolument destitué d'ambition; on devrait faire plus d'attention à ce mérite, dont personne décidément, parmi nous, n'est orné au même degré»

. Si les conservateurs voulaient mieux écouter leurs intérêts que leurs ressentiments, ils sauraient gré à ce galant homme du sacrifice qu'il a fait en restant à son poste malgré les dégoûts et l'amoindrissement que la situation rend inévitables. Quant aux républicains, je me demande si leur gratitude ne devrait pas èlre plus vive encore. M. Thiers mort, ils n'avaient pas, pour la présidence, de candidat suffisant ou mûr; ils se trouvaient donc tout à coup dans la nécessité de réaliser l'opération la plus difficile du système républicain, c'est-à-dire •d'inaugurer un président d'une personnalité secondaire, sans prestige acquis, sans ascendant; de plus, d'introniser le président en habit noir, ce qui sera en France, n. 10

si jamais on y parvient, l'équivalent d'une révolution.

Je sais à merveille ce que répliquent les conservateurs. Mieux eût valu, disent-ils, la retraite du maréchal etl'accumulation d'embarras que les républicains auraient eu à traverser que ce régime extérieurement régulier, que cette infiltration méthodique des idées républicaines et démocratiques qui va se poursuivre dans le régime auquel le maréchal a consenti à servir de couvert et d'ornement. Ils rééditent à cet égard l'éternelle théorie du bien sortant de l'excès du mal; à mainte reprise, j'ai expliqué par quelles raisons je la croyais décevante et périlleuse ; j'y ajouterai cette remarque, c'est qu'il suffit de se rendre compte de la lassitude extrême de la masse du pays, da besoin de repos dont elle est travaillée, pour être convaincu que la matière première, si j'ose ainsi dire, de l'excès ne se trouverait nulle part.

Aujourd'hui, les petits états-majors conservateurs vivent sur un seul espoir, — les excès très prochains de leurs adversaires. Je suis convaincu qu'il se produira des exagérations de langage, qu'on se résoudra à quelques mesures qu'il serait préférable d'éviter ; mais on s'abuse en croyant que tout cela ira bien loin et surtout assez loin pour émouvoir la masse moyenne. C'est un nouveau ^^adé d'illusions conservatrices; mais il sera moins long à parcourir que les précédents.

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