MORT DE VICTOR-EMMANUEL HOYADME D'ITALIE ET POUVOIR TEMPOREL DU PAPE
Paris, 14 janvier 1878.
S'il existait une Bourse pour les idées, il est certain que ridée de l'inlervenlion directe de la Providence dans le développement des affaires humaines aurait éprouvé une très forte reprise de hausse à la nouvelle de la mort soudaine de Victor-Emmanuel.
Cette idée, il faut le reconnaître, était depuis quelque temps en baisse sur le marché intellectuel, par suite de Tinfiltration des doctrines positivistes et aussi par suite du spectacle des événements contemporains dans lequel la logique, Tenchainement des causes et des effets semblent beaucoup plus saillants jusqu'ici que ces coups de théâtre par où le cours de l'histoire est subitement bouleversé et qui servent d'âge en âge aux prédicateurs de toutes les communions à rappeler à l'homme la contingence de sa destinée.
Vous pensez bien que je ne me risquerais pas à entreprendre quelque centième édition du dialogue qui durera autant que l'humanité, et qui se poursuivra indéfiniment sans solution possible entre ce qu'on peut nommer l'école de Lucrèce et l'école de Bossuet. Dans sa majorité, l'espèce humaine inclinera toujours plus volontiers, je le
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crois, dans le sens de la direction providentielle des événements que dans le sens du déroulement fatal des forces naturelles. La Providence est plus consolante, plus séduisante que cet incommensurable fleuve de l'Être roulantsur une pente inconnue et entraînant la foule humaiae comme une parcelle du tout infini, parcelle dont Fhistoire n'est qu'un mode et les civilisations des accidents successifs.
Le doigt de Dieu est assurément plus explicatif que cette terrible conception du fatalisme naturaliste dans laquelle se sont complu une lignée d'intelligences profondes qui part du messie boudhique Çakiamouni pour arriver au philosophe contemporain à mon gré le plus robuste, à Herbert Spencer, en passant à travers les âges par Épicure, par Lucrèce et par Spinoza.
Mais, je le répète. Dieu me garde d'entreprendre ici une dissertation méthodique sur un tel sujet, admirable sujet à mettre en vers latinSy incomparable matière à thèse de doctorat pour la Sorbonne, par devant M. Caro et M. Janet.
Évitons ces sentiers glissants; ce que ces notes, d'ail- Jeurs, se proposent, c'est bien plutôt d'enregistrer les variations des opinions et des sentiments dans un certain milieu français, d'une culture Hioyenne et d'une température équilibrée, que de faire une critique de la vérité substantielle de ces opinions et de ces sentiments. A ces point de vue, la mort foudroyante de Victor-Emmanuel a ému vivement les esprits et rendu, comme je viens de le dire, un notable relief à la théorie classique du gouvernement des empires par l'intervention directe, on dirait volontiers par l'intervention ironique de la Providence.
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Eh quoi ! s'est-on dil, ce prince arrivé à peine de la veille au plateau qui sépare les deux versants de la vie, ce prince si vigoureux, qui semblait avoir achevé la partie la plus difficile de la tâche à laquelle il s'était voué, il meurt en trois jours, et, pendant ce temps-là. Pie IX, ayant dépassé les limites habituelles de l'extrême vieillesse, Pie IX, il y a quinze jours encore moribond, dont on attendait le dernier soupir d'heure en heure. Pie IX a Tair de se ranimer, de refaire un nouveau bail avec la vie ! Dans tous les cas, il assistera du haut du Vatican à la pompe funèbre de son vainqueur; il voit le deuil de ilome pour la mort de celui dont le dernier acte, dit-on, avait été de régler le cérémonial du deuil du royaume pour la mort du pape.
C'est par cette antithèse que les imaginations ont été tout d'abord frappées; une foule de végétations légendaires se sont immédiatement enroulées autour de ce fait frappani, comme les lianes et les lierres qui enveloppent les grandes ruines : superstitions légitimistes et catholiques, prédictions, horoscopes, rapprochements, sort inévitablement funeste de quiconque touche au temporel de la sainte Église; à preuve Napoléon I*"^, à preuve Napoléon III, à preuve Cavour, enfin démonstration plus dramatique encore, Victor-Emmanuel foudroyé au Quirinal,la première fois qu'il y couche; car la légende tient à ce détail caractéristique : il avait été prédit, dit-elle, que le roi ne dormirait pas impunément dans une demeure du pape; lui-même croyait si fermement à la prophétie qu'il n'entrait jamais qu'en courant au Quirinal. La première nuit de la prise de possession de Rome, il s'échappa pour la passer chez le prince Doria; il y
est à la fin imprudemment resté : la malaria l'a saisi!
Tels sont les ingrédients premiers de la légende; tout cela dans peu de temps se sera cristallisé dans une forme définitive; faites attention à ces pieuses historiettes d'al« manach; c'est par là que se continuent les mythologiesw Essayez cependant de démêler l'idée qui inspire ces créa^ tions Imaginatives ; vous en trouverez une qui s'est emparée d'une partie des cerveaux catholiques, à savoir que quiconque touche au domaine de l'Église est atteint tôt ou tard par le doigt de Dieu. D'après cette conception qui est le dernier mot de la pensée ecclésiastique, toute terre sur laquelle l'Église a posé le pied devient à jamais inviolable et sacrée ; l'Église lui imprime en la touchant une sorte de sacrement territorial qui porte caractère comme le baptême et l'ordre; il en résulte que tous les précédés historiques qui ont partout présidé à la forme des États, tantôt la conquête, tantôt la volonté des peuples, sont à ses yeux inacceptables; une conquête ou une annexion opérées à son détriment ne représentent pas pour elle une de ces vicissitudes temporelles qui forment le tissu de l'histoire ; c'est un sacrilège.
On objecte vainement que la formation même de l'État ecclésiastique donne d'innombrables démentis à cette prétention; que le domaine temporel de l'Église s'est constitué par des méthodes identiques à celles qui ont servi à la génération des autres États, méthodes dans lesquelles la conquête et la guerre ont eu leur part; on rappelle l'annexion à main armée des Romagnes, Jules II, couvert d'une armure blanche, coiffé d'un casque en forme de tiare, entrant par la brèche dans Bologne. On ajoute qu'il paraît logique cl légitime que ce qui a été
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fait par la guerre soit défait par la guerre ; qu'en admettant que, pour sa plus grande part, TÉtat ecclésiastique ait eu pour source soit des donations de princes, soit la volonté des populations, ces titres deviennent caducs quand d'autres combinaisons territoriales s'imposent, et surtout quand la volonté des populations non seulement vient à manquer, mais se retourne dans un sens opposé; qu'en (out cas, ces titres sont d'une portée simplement historique et humaine, qu'ils n'ont pas plus de valeur et ne sont pas plus sacrés que ceux sur lesquels se sont organisés tous les États et toutes les souverainetés du monde, qui depuis des siècles ont été transformés^ bouleversés, modifiés, souvent détruits.
Ces considérations sont nulles en face de la prétention de l'Église; peu importe l'origine de ses possessions, elles ont acquis une sorte de caractère surnaturel indélébile en devenant ecclésiastiques ; la géographie de l'Église échappe aux conditions changeantes de la géographie temporelle; son cadastre est inscrit dans le ciel, et c'est Dieu qui en a la garde.
Remarquez ici combien les conceptions les plus subtiles en arrivent quelquefois à se rencontrer avec les données enfantines de certaines races primitives; l'idée romaine touchant le domaine ecclésiastique, qu'est-ce autre chose, sous forme agrandie et savante, que cette idée du Tabou qui forme à elle seule à peu près l'unique droit public et l'unique lien religieux des tribus polynésiennes? Tout lieu, tout objet marqué de certains signes devient Tabou, c'est-à-dire consacré à des puissances supérieures; quiconque s'en emparerait s'exposerait à d'implacables châtiments.
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L'Italie contemporaine, le Piémont, Victor-Emmanuel en tête, ont violé le Tabou catholique; si on ne tient pas compte de la forme religieuse sous laquelle l'inviolable légitimité du domaine de l'Église a fini par se concentrer dans l'esprit des croyants, vous ne vous expliquerez jatnaîs le caractère tout spécial des anathèmes et de la réprobation qui poursuivent, dans certaines régions catholiques, l'œuvre italienne; ce n'est pas une conquête que Ton déplore par patriotisme et par politique, comme, par exemple, celle de l'Alsace et de la Lorraine ; ce n'est pas une violence sanctionnée par le fait accompli que l'on condamne au nom de la justice ; c'est quelque chose de bien plus grave : c'est une impiété ! Ce n'est pas un souverain perdant son domaine parla guerre, comme le roi de Hanovre, c'est Dieu lui-même spolié par le diable.
Suivant moi, il ne faut jamais perdre de vue le caractère mystique de ces sentiments, quand on s'efforce d'analyserles impressions que laformation du royaume d'Italie et la dépossession de la papauté temporelle ont provoquées dans une partie des imaginations catholiques; ces impressions n'ont rien de politique ; les considérations qu'on pouvait invoquer légitimement en se plaçant au point de vue de l'intérêt français, par exemple le réel danger pour la France de favoriser à côté d'elle la formation d'une puissante agglomération nationale qui servirait d'exemple à d'autres agglomérations issues des mêmes principes, entre lesquelles elle se trouverait inévitablement déprimée et réduite, cet ordre d'idées d'État qui détermina jadis la répugnance des politiques de l'école de M. Thiers contre la constitution de l'unité italienne, n'a jamais eu sur les sentiments des
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catholiques qu'une influence assez limitée ; ils en ont agréé l'appui comme une sorte d'auxiliaire momentané, mais sans se faire illusion sur son point de départ et sans croire un instant que ces raisons de politique mondaine eussent aucun rapport avec la politique surnaturelle à laquelle ils se référaient.
Seulement l'envers et la contre-partie de ces théories absolues, c'est justement l'inertie et le platonisme dont les catholiques intransigeants prennent peu à peu l'ha* bitude; leurs idées, leurs opinions abstraites sont plus entières, plus irréconciliables que jamais, mais leur conduite est soumise et leur attitude résignée; comme ils comptent désormais uniquement sur le doigt de Dieu, ils attendent paisiblement le moment où il lui plaira de €e révéler.
De temps à autre, ils animent l'ennui de ces interminables veilles en s'écriant comme le vieux Joad :
Et quel temps fut jamais plus fertile en miracles! ^
Le miracle, un jour, c'est l'effondrement de l'Empire; iin autre, c'est la mort soudaine de Victor-Emmanuel. « Voyez, disent-ils, au milieu de ces ruines, la pierre éternelle reste immuable ; rien ne prévaut contre son éternité divine; attendons le moment inconnu mais certain de son triomphe définitif. >
En attendant, tout le monde s'accommode et se plie peu à peu à ce qui existe : des prières, des messes, des aumônes, l'Église en manque moins que jamais, mais en même temps le peuple baptisé, comme dit M. Veuillot, pratique avec une soumission de plus en plus facile la
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loi civile et s'adapte, sans résistance aucun e, à un état social rigoureusement laïque dans lequel les prétentions religieuses sont maintenues sur le même plan que toutes les autres conceptions de Tesprit; on déclame académiquemenl contre le mariage civil, pas un catholique ne songe sérieusement à frauder la loi ; on couvre d'injures littéraires les enterrements sans prêtre, nul ne s'aviserait maintenant d'en contester le droit et de prétendre les faire suivre d'une incapacité légale quelconque.
En somme, le principe français moderne qui consistée faire passer les questions religieuses du domaine public, du domaine d'État, au domaine purement individuel et privé, ce principe se développe peu à peu avec un irrésistible ascendant; il a imbibé la société tout entière, et ceux mêmes qui protestent en parole contre lui le prati- . quent en action et y conforment leurs mœurs; ils en arrivent sans le vouloir à ne plus réclamer que la liberté.
Tout indique que le même phénomène se produira au sujet de l'abolition de la papauté temporelle; pendant . des années, pendant des siècles peut-être, les âmes croyantes se lamenteront sur l'iniquité de cette spoliation, comme aujourd'hui encore toutes les synagogues de l'univers adressent, à certains jours, des malédictions consacrées à Titus et aux Romains qui ont détruit le temple et éteint le foyer du sacrifice allumé par Aaron. Rien ne relèvera le temple, rien ne rallumera sur l'autel le bûcher de Moïse ; les juifs tous les premiers ne s'en soucient nullement; à peine si quelques pèlerins dévots viennent de loin en loin pleurer devant le pan dé mu- . raille, unique vestige, dit-on, de la construction d'Esdras. Cette Jérusalem matérielle et temporelle n'est plus qu'un
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thème poétique pourTIsraél cosmopolite et idéal qui s'est envolé de ses ruines.
Là aussi, sans doute, s*est montré le doigt de Dieu; vénérons-le tant qu'on voudra dans la mort foudroyante du grand roi d'Italie, du Henri IV de la maison de Savoie; mais n'oubliez pas toutefois qu'il y a quelque chose aussi du doigt de Dieu dans l'avènement sans embarras de son successeur; que c'est une confirmation, une corroboration de la prise de possession de Rome par l'Ilalie, que la pompe funèbre du premier roi italien conduite paisiblement dans Rome par son successeur au milieu de l'émotion et de la sympathie de tout un peuple; n'oubliez pas enfin que vous touchez à la seconde géaération des organisateurs de la nouvelle Europe et que cette génération sera probablement envers le passé plus rigide que celle qui s'en va, par la raison que ces jeunes hommes ont été élevés dans un milieu tout différent de celui où Tadoles* cence de leurs pères s'était formée.
Plaise à Dieu que les catholiques si implacables envers •Victor-Emmanuel ne le regrettent pas un jour en présence du roi Humbert; de même qu'ils regretteront amèrement l'empereur Guillaume, le jour où notre respectable ennemi aura transmis le trône au prince Frédéric-Guillaume, au mari de cette princesse philosophe, audacieuse et lettrée, qui écrivait naguère au docteur Strauss une lettre qu'ils ne devraient pas oublier.
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