‹ Souvenirs et réflexions politiques: documents pour servir a l'histoireChapitre 32 sur 54 · ROYAUME D'ITALIE ET POUVOIR TEMPOREL DU PAPE · texte numérisé non relu

ROYAUME D'ITALIE ET POUVOIR TEMPOREL DU PAPE

Paris, 15 janvier 1878.

C'est une étude remarquablement instructive que de recueillir les sentiments et les opinions qu'un événement imprévu tel que la mort du roi Victor-Emmanuel fait jaillir des différentes couches de notre société. Je me suis attaché dans ma dernière lettre à résumer les impressions qui me paraissent dominantes dans le monde purement catholique. Le sujet ne me semble pas épuisé.

Le valeureux prince italien résumait^ aux yeux de la foule, comme une sorte de symbole vivant, l'un des plus considérables événements de l'histoire contemporaine : la constitution de l'indépendance et de l'unité de l'Italie, Fabolition du pouvoir temporel de la papauté; tous les jugements, toutes les conversations qu'a provoqués cette mort rapide aboutissent donc à une opinion sur ce double fait. La suppression de la papauté temporelle semble incontestablement, même aux esprits les moins tournés vers cet ordre de spéculations, comme étant d'une portée plus profonde que l'indépendance et l'unité de la Péninsule. C'est pourquoi je me suis attaché tout d'abord à analyser les sentiments purement catholiques.

Nous allons maintenant essayer de saisir quelques

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autres jugements. Je me figure que tout cela n'a encore rien perdu de cette actualité que nos lettres doivent ne jamais perdre de vue; Victor-Emmanuel est encore exposé au Quirinal dans la chapelle ardente, tendue de draperies rouges, couleur du deuil royal ; la pompe funéraire qui va remplir la ville éternelle et envelopper d'un immense flot national le Vatican solitaire n'aura Heu que dans deux jours. Nous restons donc au milieu de la plus actuelle réalité en revenant aujourd'hui sur ce sujet.

Je cherche à saisir, à propos de Victor-Emmanuel et de ritalie, deux ordres de sentiments qui se sont produits aux pôles opposés de l'opinion: le sentiment légitimiste, royaliste, le sentiment républicain.

Existe-il encore en France des royalistes ayant conservé le sens véritable et la réelle tradition de la politique royale? Pour ma part, j'en doutais depuis bien longtemps; l'explosion d'implacable rancune que je vois surgir dans les cénacles qui se donnent comme exclusivement royalistes m'a prouvé, ainsi que je le soupçonnais de longue date, qu'il n'y avait plus en France, en fait de royalistes, que des cléricaux; je me sers de ce mot sans y attacher aucun sens dénigrant; le terme est usuel; quand on l'emploie, tout le monde, sans plus d'explications, sait quelle nuance il désigne; j'en use en guise d'abréviation.

Clérical quiconque croit que le pouvoir civil et laïque ne saurait trouver en lui-même, soit dans la tradition historique, soit dans l'acclamation des peuples, une sanction suffisante, et qu'il a besoin pour subsister d'une base religieuse et surnaturelle; clérical quiconque professe que II. 11

182 SOUVENIRS ET RÉFLEXIONS POLITIQUES, rautorité politique, que le temporel des rois, comme on disait dans notre vieux droit gallican, relève du domaine spirituel; clérical quiconque regarde comme inévitable et indissoluble le mariage du trône et de l'autel sous la condition rigoureuse que le trône sera soumis à l'autel, qu'il s'y appuiera et ne se croira en sûrelé qu'à son ombre.

Ces théories ne sont pas des billevesées et des rêveries de vieilles dames ; elles procèdent d'une manière très profonde de concevoir la nature de l'homme et la société humaine; elles ont captivé d'illustres esprits; on n'a pas raison, avec des gaudrioles, des opinions d'un de Maistre et d'un Donald ; je les envisage donc, pour ma part, avec calme et respect. Je les crois toutefois sérieusement discutables, et, à l'occasion, je n'en esquiverais pas de parti pris la discussion; pour le moment un seul point importe dans la démonstration que je poursuis, à savoir que ces doctrines, quelle qu'en soit, d'ailleurs, la valeur intrinsèque, sont en contradiction absolue avec les traditions de la politique monarchique ; en second lieu, qu'il ressort clairement des leçons de l'histoire que la royauté, que le principe du gouvernement héréditaire est devenu chancelant, incertain, uniquement parmi les nations où les idées ultramontaines et cléricales ont dominé le trône, et avec le trône les classes naturellement monarchiques.

L'un des lieux communs des lamentations royalistes consiste à prétendre que, dans le siècle actuel, le principe monarchique s'effondre de toutes parts. Rien de plus inexact, quand on considère l'ensemble du monde contemporain; en aucun temps, le principe du gouvernement héréditaire

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ne s'est affirmé avec plus d'énergie et n'a servi à la réalisation de plus grandes choses ; c'est le principe héréditaire et royal qui seul a mené à bonne fin l'indépendance et l'unité de l'Italie. Si les royalistes français étaient encore des royalistes dans le sens historique et s'ils n'étaient pas devenus de purs théocrates ultramontains, ils auraient été frappés de ce fait étrangement significatif et qui démontre si bien l'énergie de la royauté, à savoir que tant que l'œuvre de la libération de Tllalie n'a été poursuivie que par les républicains et les démocrates, tant qu'elle est restée uniquement confinée entre les mains mazziniennes, elle a marché d'échec en échec, et que la police de M. de Metternich n'aurait pas cessé d'en avoir facilement raison ; du jour où elle devient une entreprise royale, du jour où Charles-Albert y risque la couronne de Savoie, l'énergie inhérente au principe monarchique lui est acquise, et, en fin de compte, elle triomphe de toutes les difficultés qui jusqu'alors avaient empêché son succès.

Au point de vue strictement français, on peut, comme M. Thiers, se plaindre de l'unité italienne; mais, au point de vue royaliste, on ne peut pas dire qu'elle soit une démonstration contraire à la supériorité du principe monarchique.

Au surplus, l'histoire actuelle, envisagée en dehors des préjugés d'Église, qui sont devenus par malheur la substance à peu près unique du légitimisme français, l'histoire actuelle renferme presque à chacune de ses pages une véritable apothéose du gouvernement héréditaire. Où trouverez-vous une plus formidable démonstration de sa valeur que dans la création de l'empire alle-

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mand? C'est sur une base essentiellement monarchique que ce colosse s'est fondé. Ce n'est pas avec Tidée républicaine que M. de Bismark poursuit la réalisation de la devise mystérieuse des HoUenzollern du moyen âge : Du rocher à la mer. C'est en enflammant la maxime monarchique que nous avons tant de fois, hélas ! pu lire pendant la guerre, gravé sur le casque de nos ennemis : Pour DieUy le roi et la patrie.

Quant à l'énergie du principe de l'hérédité pour Taccomplissement du progrès, pour le développement de la civilisation et de l'humanité, à quelle époque remonterez-vous pour en trouver un exemple aussi éclatant que celui de l'émancipation des serfs en Russie? Quel gouvernement républicain aurait été capable d'opérer avec autant de résolution, de bon ordre et de sagesse une transformation sociale aussi imjnense, auprès de laquelle la plupart des révolutions populaires ressemblent à des colères d'enfants ?

Non certes! le principe monarchique n'a pas pâli; il ne s'est pas efiTondré dans le temps actuel ; à aucune époque peut-être il n'a mieux révélé que de nos jours sa vigueur et sa fécondité; il a fait l'Italie, il a' fait l'Allemagne actuelle, il a présidé à la richesse de l'Angleterre, et c'est ce même principe qui dominera demain, grâce à l'initiative russe, dans la nouvelle constitution de l'Orient européen.

Voilà ce que les royalistes français auraient dû voir; ils n'ont vu qu'une chose, l'eff'ondrement de deux ou trois monarchies stérilisées par l'adoption de leurs idées ; ils ont de parti pris fermé les yeux devant la floraison robuste du principe monarchique dans les deux

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tiers de l'Europe, pour se répandre en sanglots éternels sur la chute de Charles X, la dépossession temporelle du pape, la ruine du duc de Modène et l'expulsion des Bourbons de Naples.

Ils n'ont jamais voulu comprendre deux choses : premièrement, que ce qui sombrait dans le monde moderne, ce n'était nullement le principe monarchique, mais exclusivement un certain type de royauté, d'invention en réalité très récente, une royauté issue du catholicisme contemporain, dont la mise en pratique ne remonte pas |rtus haut que 1815 : la royauté cléricale devenue par malheur l'idéal bourbonnien et qui a entraîné partout la déroute des Bourbons.

Ils n'ont pas compris, en second lieu, que les nations européennes, dont tous les précédents historiques, dont la formation même est monarchique, bien loin de se précipiter vers le régime républicain comme vers une perfection, vers une amélioration, n'y arrivaient, au contraire, qu'à leur corps défendant, malgré elles et à la suite en quelque sorte d'actes de carence prouvant l'impossibilité locale et momentanée de la royauté.

L'instincl national partout en Europe est monarchique. Quand il devient hésitant et troublé, quand même il a Taîr de se retourner et d'incliner vers le régime républicain — c'est le cas de la France en ce moment-ci, — soyez certain que la cause réelle de cette transformation provient de l'esprit obscur, des préjugés incorrigibles, de la politique malfaisante des princes et de l'état-major royaliste qui accapare la monarchie.

On parle sans cesse de la Révolution, on nous la montre comme le diable rôdant autour du monde; volon-

tiers évêques, douairières et cocodès bien pensants se signeraient en prononçant son nom, Eh ! sans doute, elle existe cette révolution; dans toutes les sociétés, même les plus solides, on ne supprimera pas une certaine force destructive, un certain appétit subversif et violent qui s'empare d'une catégorie sociale, suivant le temps plus ou moins nombreuse et plus ou moins active; mais cette force n'aboutit à rien; elle est vouée à un insurmontable insuccès quand elle a devant elle des gouvernements éclairés et bienfaisants, une classe dirigeante intelligente, vraiment supérieure et au niveau du rôle qu'elle occupe. Qu'a voulu la révolution en Angleterre ? qu'est-elle en Allemagne? que pèse-t-elle en face d'un empereur Alexandre? quelle place a-t-elle tenue en Italie en présence de Victor-Emmanuel? Là, elle s'est patriotiquement soumise dans la personne de Garibaldi qui, boitant encore de la balle royale d'Aspromonte, est venu se réconcilier au Quirinal en donnant pour gage son acceptation du million national.

Ne cherchez pas d'autre eau bénite, d'autre exorcisme contre la révolution, monsieur l'abbé ! Voilà la vraie formule; elle est irrésistible : l'intelligence, le patriotisme, le courage et l'esprit des rois !

On assure que, dans son entretien avec Victor-Emmanuel, M. Gambetta aurait dit : « Si la France avait possédé un prince libéral, éclairé, progressif tel que le roi d'Italie, jamais elle n'en serait arrivée à la république. » Je ne vois pas que ce propos ait été démenti. En admettant, d'ailleurs, qu'il comporte quelques modifications de pure forme, le langage de la République française, à la nouvelle de la mort de Victor-Emmanuel, prouve que

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la pensée de Técole républicaine dont M. Gambetta est aujourd'hui l'expression ne diffère pas des paroles qu'on lui a attribuées. Que nous voici loin de la république inévitable, de la république couronnement obligatoire des sociétés modernes, qui forme le dernier mot de la doctrine des vieilles barbes de l'ancienne démocratie ! et que l'on conçoit bien le respectueux dédain avec lequel la nouvelle école a suivi le convoi du vieux Raspail et écouté les périodes cadencées et surannées de M. Louis Blanc !

Tous les jugements publiés par celte nouvelle école sur la carrière de Victor-Emmanuel ne sont pas en résumé sortis de cette gamme sympathique dont M. Gambetla avait donné le ton; de môme les jugements sur Raspail; tous les lieux communs, dont la démocratie a enguirlandé ce cercueil populaire dans tous les faubourgs parisiens, semblaient doublés de celte réserve ironique : admirable existence, mais il ne faudrait pas la recommencer ! D'ailleurs, absolue liberté ; aussi nul encombre, et le lendemain personne n'y pensait plus.

Je ne sais pas si l'expérience réussira, et certes je ne m'en porte pas garant; mais il me semble évident qu'aujourd'hui l'espoir de cette nouvelle école républicaine, qui n'est ni doctrinaire ni révolutionnaire comme l'ancienne, mais essentiellement politique et critique, réside dans la consolidation d'un gouvernement qui aura pour base à peu près unique l'opinion s'exprimant par le suffrage universel, et pour conséquence un laisser faire et un laisser passer sociaux plus étendus que jamais.

Pour que tout cela ne devienne pas une chimère à la suite de tant d'autres, il faudra que les passions reli-

gieuses et irreligieuses — les deux faces du même objet — n'introduisent pas leur principe inflammatoire dans un système où le sang-froid est indispensable; il faudra en outre qu'aucune complication internationale ne fasse trembler les vitrages des laboratoires où l'expérience se poursuivra. Tout cela, c'est l'inconnu ; doutons-donc, et continuons nos analyses.

LA THÉORIE MODERNE DES NATIONALITÉS Paris, 17 janvier 1878.

On n'a rien négligé pour donner au service célébré aujourd'hui à la Madeleine, en l'honneur de Victor-Emmanuel, le caractère d'une imposante cérémonie et pour que cette cérémonie eût un caractère politique très saillant. Je ne m'étendrai pas sur les détails de la solennité que tous les journaux de ce soir apporteront en même temps que ma lettre, pas plus que je ne m'attacherai à dresser une nomenclature des personnages qui y ont pris part et qui méritaient à un titre quelconque d'y être remarqués. Ce sont également des listes que tous les journaux donneront et dont il serait inutile d'allonger ces notes.

Ce qui me semble digne d'être remarqué, c'est d'abord l'attitude de la foule assez compacte qui se pressait aux abords de l'église, les sentiments qui paraissaient y dominer; en second lieu, la signification, en résumé très

Là théorie moderne des Nationalités. 189

curieuse, qui ressort de celle cérémonie funèbre. L'attitude du public exprimait fort justement celte combinaison de curiosité et de sympathie spéciale aux foules parisiennes. L'idée que Tagglomération italienne peut être, à un moment donné, sinon un danger, tout au moins une inquiétude pour la France, cette idée qui dominait les hommes d'État de l'école de M. Thiers, cette tradition de l'ancienne politique française qui conseillait de s'attacher invariablement à la faiblesse et à la division des voisins comme à la meilleure sauvegarde de notre prépondérance nationale, — cette idée est évidemment aujourd'hui très mal comprise par la masse moyenne du public. Je suis convaincu de plus en plus que la formation de l'Italie libre et une a été le principal et efficace agent du discrédit dans lequel cette idée est tombée. Si l'opinion française s'était trouvée sans préparation en face de l'unité allemande, nul doute qu'elle ne se fût violemment cabrée; mais elle a été en quelque sorte aménagée par l'unité italienne ; cela suffit pour indiquer ici les réserves et les restrictions qu'au point de vue purement français je n'abandonnerais pas volontiers.

Ce qui est évident néanmoins, c'est que, quoi qu'on eh puisse penser en ne songeant qu'à l'intérêt national, la théorie des nationalités s'est imposée à la masse des esprits en même temps qu'elle triomphait dans les événements; ceux qui les déplorent sont obligés de plier* sous la légitimité du fait accompli; c'est l'unité italienne qui a amené le résultat moral par deux raisons : d'abord parce que le sentiment libéral s'est trouvé de son côté pendant toutes les vicissitudes de sa formation ; en second lieu, parce qu'elle a semblé une protestation contre

les idées de cléricalisme et d'ancien régime antipathiques à la majorité de ce pays. L'unité de Tltalie s'est faite par la destruction d'une série de gouvernements que le sentiment général fi%inçais,à tort ou à raison, considérait comme mauvais, arriérés, étroitement tyranniques, jugement, à mon avis, bien fondé sur quelques-uns, Modène, Naples, État temporel ecclésiastique. Leur chute a donc satisfait. On n'a pas songé à se demander si la division qu'ils maintenaient de l'autre côté des Alpes n'était pas, quelle que fût leur infériorité particulière, avantageuse à l'intérêt français; on n'a vu dans leur ruine que le triomphe de la justice, de l'intelligence et des idées modernes. Si le mouvement d'unité, si la force de concentration des nationalités qui a prévalu depuis lors et qui se poursuit, avait commencé ailleurs que dans le milieu italien, s'il avait, par exemple, eu pour expression de début l'unité germanique, il me parait certain que l'impression et la direction de l'opinion française auraient été fort différentes de celles qui ont prévalu.

Quoi qu'il en soit, le sentiment général français a été dès le début et est demeuré favorable à l'Italie; ce sentiment était fort sensible dans le public de la Madeleine ; il y en avait un autre qu'on nierait difficilement, à savoir un sentiment anticlérical. « Comment ! dira-t-on, un sentiment anticlérical aboutissant à une messe solennelle dans la plus resplendissante des églises de Paris, à un service où aucune des pompes catholiques n'a manqué l Quelle contradiction! 3> La contradiction ici n'est qu'apparente; et en réalité personne n'en est dupe; l'organe ultramontain le plus alerte s'en lire avec un paradoxe ingénieux. « On ne se plaindra pas, dit-il, des honneurs

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