‹ Souvenirs et réflexions politiques: documents pour servir a l'histoireChapitre 33 sur 54 · LA THÉORIE MODERNE DES NATIONALITÉS · texte numérisé non relu

LA THÉORIE MODERNE DES NATIONALITÉS

rendus à la mémoire de Victor-Emmanuel, puisqu'ils ont pour résultat d'amener les républicains à la messe et de faire entrer les libres penseurs à l'église. » C'est un résultat aussi et un résultat à coup sûr plus considérable que celui auquel le courant de l'opn ion a entraîné l'Église et qui consiste à solenniser comme elle le fait maintenant de bonne grâce les funérailles d'un prince notoirement ec mmunié. Il s'est rétracté, dit-on; il a fait amende honorable, il a désavoué tous les faits à propos desquels le saint-siège avait lancé ses foudres ; d'abord, on nie formellement la rétractation, et, en tout cas, quelle qu'elle ait pu être, les faits subsistent : c'est au roi d'Italie, mort dans Rome capitale, que l'Église concède ses plus majestueuses prières. On trouve qu'il y a dans ce fait une signification que les restrictions mentales et les distinctions théologiques ne diminuent que bien peu.

Je dois ajouter qu'en général, la tolérance politique dont on fait honneur au pape personnellement, et qu'on suppose, sans en être autrement certain, avoir rencontré autour de lui plus d'une résistance, a été fort applaudie de cette opinion moyenne qui s'est toujours obstinée à poursuivre la conciliation des éléments contraires et à produire par la force de l'opinion et Tascendant des mœurs la réalisation de la maxime de Cavour : l'Église libre dans l'État libre. Je ne me porte nullement garant de son succès final; mais, étudiant l'opinion dans ses aspects successifs, je maintiens qu'elle est actuellement fixée au point que j'indique. La popularité posthume qui enveloppe en ce moment le premier roi d'Italie vient de là tout autant que des inclinations françaises qu'on lui attribuait et de l'ancienne confraternité d'armes qui l'avait

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uni à nous. En voyant la composition de rassistance qui remplissait la Madeleine, on pouvait se rendre compte en outre de la préoccupation simultanée des républicains et des bonapartistes à imprimer chacun au profit de son parti un caractère politique à la cérémonie. Je crois que les bonapartistes Font emporté, quoique le Sénat et la Chambre eussent envoyé leur bureau; celui du Sénat conduit par M. Duclerc, premier vice-président, remplaçant le duc Pasquier, qui, à la même heure, mariait mademoiselle sa fille au très riche comte de Néverlée; celui des députés, M. Grévy en tête, — quoiqu'on ait entrevu M. Gambetta, qui n'a fait qu'apparaître et qui certainement n'a pas cherché à produire de l'effet, quoique la majorité des deux Chambres figurât à la Madeleine, où ne manquait que l'extrême droite et l'extrême gauche. Grâce à la présence au premier rang de la princesse Mathilde, accompagnée des enfants du prince Napoléon, grâce à M. Rouher, à côté d'elle en grand cordon vert des Saints Maurice et Lazare, grâce à un certain nombre de généraux en uniforme, la cérémonie avait sans contredit un certain coloris bonapartiste, couleur juste au surplus, et qu'aucun patriote italien ne désavouerait. Sans Napoléon III, sans le Congrès de Paris, sans Solferino, où en serait aujourd'hui l'Italie? Que les légitimistes et les ultramonlains en accablent aujourd'hui sa mémoire, rien de plus logique; mais qu'une certaine nuance du bonapartisme actuel, pour complaire à ces alliés d'un Jour, paraisse ressentir un certain embarras en face de ces souvenirs, c'est ce qu'on conçoit difficilement. C'est ainsi qu'après la mort d'Henri IV, on devait autour de Marie de Médicis, entre le maréchal d'Ancre

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et Léonora Galigaï, apprécier les desseins de Henri IV. Pour ne rien négliger, je dois dire qu'en général, l'absence du duc de Magenta à la Madeleine a été blâmée par la foule ; le général d'Abzac en uniforme le représentait; cela paraissait insuffisant. Les ministres, le corps diplomatique, moins le nonce, — notez ce détail, — étaient présents. Hier soir, on avait dit que le cardinal Guibert donnerait peut-être l'absoute ; c'eût été un gros fait, trop gros, trop expressif, pour qu'il eût, suivant moi, chance de se réaliser; il n'en a rien été; mais, comme trait d'opinion, on peut noter qu'il en a été question et que le public l'agréait très volontiers.

LES ACTRICES ET LE GRAND MONDE. — DIVORCE Paris, 19 janvier 1878.

Tous les journaux ont retenti des péripéties de l'affaire Valdrôme. Si donc on comptait sur le piquant de l'indiscrétion en venant en parler aujourd'hui, le calcul assurément tomberait à faux; c'est un attrait, on le sait, qui non seulement ne me séduit pas, mais contre lequel même suffirait à me prémunir le respect qui me paraît, dans une société bien réglée, devoir invariablement proléger les affaires domestiques et la personne privée.

Dans le cas actuel, aucune indiscrétion n'est désormais possible ; tout a été dit, rien n'a été réservé ; avo-

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194 SOUVENIRS ET RÉFLEXIONS POLITI<iUES.

cats, juges et journaux ont exposé dans leurs plus pénibles replis les débâcles d'une union imprudente, disparate, disproportionnée, orageuse et finalement aussi malheureuse qtie possible pour les deux contractants. Malgré cette publicité, je ne m'aviserais pourtant pas d'y revenir, dussé-je y ajouter quelque remarque et certains souvenirs personnels, s'il ne me semblait que ce drame intime, se produisant après quelques autres du même ordre, dont l'interminable affaire Bauffremont fut le plus saillant, ne provoquait pas dans l'opinion des réflexions, un courant d'idées dont il est bon de s'inquiéter et dont il est sage dès à présent d'examiner les conséquences et la portée future.

Ceci indique que c'est à un point de vue général, à un point de vue moraliste politique que je veux toucher à ces procès. Les faits en eux-mêmes ne m'intéressent qu'à titre de symptômes; toutefois il est nécessaire de les rappeler brièvement et d'indiquer chemin faisant les observations qu'ils suscitent.

Nul n'ignore à présent le point de départ de cette fâcheuse aventure; c'est une banalité dans la vie parisienne qu'un homme du monde riche, élégant, mais touchant à la maturité, s'éprenant d'une jeune et charmante comédienne et finissant par Tépouser; au reste, la mariée était exquise, l'une des blondes les plus Unes que nous ayons jadis applaudies au théâtre, où elle se montrait avec quelques dispositions à avoir du talent. L'amoureux — il l'était et à fond, on n'en doutera pas, — joignait à son état d'homme du monde correct et bien posé un talent de peintre très réel; dans l'émigration, il aurait pu, à la rigueur, vivre de ses paysages; il avait

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exposé, conquis des médailles; on l'avait même à la fîn décoré comme peintre; mais il est bien probable que sa qualité de frère d'un député important sous TEmpire, compté dans Fimpérialisme libéral au moment de la ferveur de cette nuance, qui fut ministre de l'intérieur dans le cabinet Ollivier, n'avait pas nui à la peinture du cadet.

Puisque Tenchainement du récit amène sous ma plume le souvenir de l'ancien ministre, je me reprocherais de ne pas dire que, parmi ceux qui composèrent cette administration Inaugurée au milieu ()c tant d'espérances, de tant d'illusions, et qui sombra dans de si épouvantables catastrophes, personne n'a laissé à ceux qui eurent le hasard de l'approcher, l'impression d'un homme plus loyal, plus courageux et plus bienveillant que M. Chevandier de Valdrôme. J'ai vu d'assez près l'aurore de ce ministère Ollivier; j'en ai goûté les fragiles enchantements; un jour de loisir peut-être j'en noterai quelques traits. En attendant, on se plait, quand l'occasion s'en offre, à dire un mot sympathique à des hommes pour qui la fortune a été dure et dont les intentions furent meilleures que la destinée.

Homme du monde et peintre, M. de Valdrôme, prenant femme au théâtre, se trouvait assurément moins dépaysé que ne l'eût été un homme du monde non doublé d'un artiste; tout cela parut charmant d'abord, et il y eut là quelque chose d'aussi attrayant que les débuts du ministère Ollivier. Survient un enfant, un fils, puis 1870, la guerre, l'effondrement de tout ce monde aimable, facile et oublieux, au milieu duquel ces amours conjugales s'étaient épanouies ; en fin de compte, on se sépara.

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Cet été, le malheureux homme du monde, qui n'avait gardé que son pinceau pour remplir sa vie dévastée, vint presque subitement mourir à Courville, dans une petite maison, sur le galet, bien connue des baigneurs de Dieppe, à deux pas du chàlel où mademoiselle Pierson a déployé son goût charmant ; je l'avais reconnu peu avant dans un chemin creux de ce pays adorable. Un brave curé se trouva à temps, par hasard, pour assister ses dernières heures.

A partir de ce moment, l'affaire, au lieu de se simplifier, se complique. 11 restait, comme on vient de le dire, un enfant de ce mariage, finalement si difficultueux. La mère en devenait tutrice légale ; mais le conseil de famille, se fondant sur le procès et la séparation précédente, investit l'oncle, de la garde et de. l'éducation du jeune Valdrôme, sauf de loin en loin visite à la mère ; on le remit aux Dominicains. On sait comment la mère parvint à l'enlever et à s'enfuir avec lui à l'étranger. Une partie du monde parisien applaudit à ce jeu de scène maternel; le dominicain quinaud parut réjouissant; la mère emportant son petit, en dépit de la loi et des bourgeois, sembla dramatique. Un petit groupe, plus froid, plus prévoyant, se demanda pourtant si l'intérêt bien compris de l'enfant n'était pas ici en contradiction manifeste avec l'élan du sang maternel.

Cependant l'oncle réclame judiciairement son pupille à peine de mille francs par jour de retard ; les tribunaux lui donneront gain de cause sans aucun doute; c'est la conclusion du ministère public, et les précédents sont fixés d'ailleurs par un des jugements de l'affaire Bauffremont. En définitive, la mère et l'enfant condamnés à l'exil,

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peut-être à la pauvreté, un jeune homme séparé de ceux dont il porte le nom, grandissant en dehors du milieu où sa famille paternelle l'aurait maintenu, mais fidèle à sa mère, emporté par Tinstinct qui lie ces deux êtres, tel est le résumé de la situation. Ce n'est qu'un des mille in-cidents de cette lutte éternelle entre la nature et la loi . qui constitue le tissu de la société.

Où la chose devient intéressante et générale, c'est quand on se pose cette question : Par quels moyens, par quelles précautions serait-il possible de prévenir ou tout au moins d'adoucir la rigueur de cette lutte, la cruauté de semblables déchirements? Aussitôt un groupe qui grossit, qui devient de plus en plus affirmatif, qui est fort sérieux et qu'on ne peut pas traiter en plaisanterie, répond : On n'y parviendra qu'en rétablissant le divorce. Examinons le problème.

Je constate au préalable que plusieurs années passeront avant qu'il soit législativement posé ; il n'est pas mûr, mais la question fait sourdement son chemin dans une foule d'esprits; rassemblez les indices qui se révèlent : l'affaire Bauffremont, deux ou trois procès moins éclatants, mais de semblable famille ; l'un, entre autres, infiniment curieux, dans lequel un mari, d'accord avec sa femme, à laquelle il consent à rendre la liberté, se fait naturaliser Suisse pour profiter du divorce admis par la loi helvétique; la femme, voulant ensuite se remarier en France, arrêtée au seuil de la mairie et menacée de biganoie ; tout cela aboutit à la pièce d'Augier, Madame Caverlety qui a évidemment froissé les habitudes morales du public, mais qui cependant l'a arrêté sur le problème, Ta forcé à y réfléchir et obligé d'en peser les incertitudes.

Je viens de le dire, ce n'est pas avec des gaudrioles qu'on le résoudra; il y a quelque temps, on s'est tout à coup avisé au Sénat de rapporter la pétition d'un citoyen naïf qui demandait le rétablissement du divorce; un sénateur facétieux s'écria : « Le pétitionnaire est-il marié?» on rit, et l'affaire en resta là, sauf un bout d'homélie de M. de Gavardie, dont on voit d'ici la fraîcheur et l'originalité rien qu'au nom de celui qui Ta prononcé; le pétitionnaire sans doute était marié, peut-être mal; on se figure difficilement un célibataire prenant tant de précautions avant de se décider; dans ce cas, il est plus simple de choisir la seconde conclusion de Panurge : « Adonc, ne vous mariez point ! >

L'argument de tous les Gavardies présents et futurs» chaque fois que ce mot scabreux de divorce est remis sur le tapis, est celui-ci : « Ce serait le dernier coup porté à la famille et à la moralité. y> Quand on discutera sérieusement cette question sur laquelle, pour ma part, j'avoue ingénuement que mon opinion est encore suspendue, il faudra renoncer à ce lieu commun; c'est une rengaine de curé de village bonne tout au plus pour les petits livres de Mgr de Ségur ; le divorce est admis dans les deux tiers de l'Europe, et on ne voit pas le moins du monde qu'en Angleterre, en Allemagne, en Suisse, dans les pays Scandinaves, la famille soit moins bien constituée et la moralité moins sévère que chez nous.

Admettons que le titre du divorce, que l'on réimprime toujours dans notre code civil, eût repris sa valeur légale, que la loi du 15 mai 1816 qui l'abolit eût été abrogée, et que, dans le drame intime, devenu malheureusement public, qui sert de point de départ à ces réflexions, les époux incompatibles aient eu l'issue du

divorce; l'enfant n'en restera pas moins, après la dissolution du mariage, avec des sentiments qu'aucune décision judiciaire ne peut prévoir. Une mère divorcée, à laquelle le jugement du divorce aura enlevé l'enfant, pourra être aussi bien tentée que la femme simplement séparée, de s'enfuir avec son enfant.

C'est donc une erreur de croire que le rétablissement du titre de notre code civil relatif au divorce supprimerait les maux et les désordres qui sont l'inévitable fruit des mariages maheureux; ce qu'il supprimerait, et c'est là-dessus qu'on insiste, c'est là ce qu'on fait valoir, ce sont des situations fausses, inexorablement immorales ou fatalement désespérées, qui résultent de la séparation légale ; elle suspend le mariage tout en conservant son indissolubilité, elle le supprime, et cependant elle le garde comme insurmontable obstacle à toute nouvelle union.

Je sens à merveille la logique et la force de ce rai-: sonnement; j'y objecte ceci, que les faits sur lesquels on le fonde ne sont en réalité, pris dans l'ensemble, que de très minimes exceptions sociti\eSy Madame Caverlet est une sorte de curiosité et de phénomène de laboratoire où l'auteur a accumulé avec un art extraordinaire toutes les particularités de la thèse qu'il soutient ; mais la loi ne doit pas être faite en vue des exceptions ; c'est sur la généralité qu'elle doit se régler.

A quelque point de vue qu'on se place, il est hors de doute que les sociétés ont un intérêt immense à ce que les mariages soient stables et, autant qu'il est humainement possible, indissolubles; on doit se demander si Tacceptation du divorce ne serait pas une atteinte à cette stabilité.

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On répond en faisant valoir la sajçesse, la prévoyance, la rigidité même de la législation du code civil. En effet, cette législation est un chef-d'œuvre de bons sens ; le point délicat en pareille matière, c'est le divorce par consentement mutuel, qui devient, en cas de relâchement et de facilité dans la loi, la source de désordres analogues à ceux qui ont signalé les mœurs du Directoire ; le code civil rendait absolument impossible, cela n^est pas contestable, le retour de semblables abus. On remarque enûn que, si cette législation a été abolie en 1816, c'est sous l'influence, à ce moment triomphante, de la réaction catholique.

Il faut prévoir que, si la question du divorce se reproduit d'ici à quelques années, ce sera justement par l'eff'et d'un retour en sens contraire de l'opinion; et ce qui précipitera ce retour, ce seront les attaques contre le principe du mariage civil, qui sont devenues un des articles du symbole ultramontain. Au fond, la lutte est entre ceux qui disent : (t Le mariage est un sacrement, un lien surnaturel que l'Église seule peut valablement créer, » et ceux qui répondent : « Non ! c'est un contrat auquel la loi préside et dont la valeur est équivalente, quelle que soit la croyance religieuse ou l'absence de croyance de ceux qui le forment. » Le mariage étant tenu pour un contrat civil, la question se réduirait à décider s'il est dans l'esprit de la législation d'admettre un genre de contrat indissoluble et irrévocable, ou si, au contaire, on ne doit pas déterminer les cas rares, les conditions, aussi faciles qu'on les veuille faire, dans lesquelles ce contrat pourrait être dissous.

Il ne m'est nullement prouvé que l'indissolubilité du

contrat matrimonial au point de vue strictement civil ne puisse être défendue par des raisons très fortes; mais, si, comme on le fait, on s'en prend à l'essence civile et sociale du contrat, si on veut ériger le mariage en fait exclusivement religieux, l'opinion se révoltera de plus en plus contre Tabsolulisme de cette théorie, et on amènera le rétablissement du titre du code civil aboli en 1816 comme protestation contre le contempteur du mariage, civil. Assurément l'Église est logique; elle sait qui est maître du mariage et de l'éducation, est maître de la société, mais le monde moderne ne l'ignore pas davantage; j'espère qu'il ne défendra son domaine que par la liberté.

Paris, 22 janvier 1878.

On n'ignore point que le monde spécial des journaux s'est assez égayé ces jours-ci de l'historiette d'un garçon ultraradical, collaborateur des deux ou trois journaux dirigés par M. Duportal, dans lesquels on se vante de posséder la vraie, seule et authentique collaboration de M. Rocheforl, représentée par la signature d'une gi'osse étoile. Un beau jour, on affirme que ce terrible jeune homme, qui faisait des courses et des entrefilets

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pour le Béveil el le Républicain, a des attaches régulières avec la police. Jusque-là, rien de plus banal, et je dirai presque rien de plus régulier.

Cette préoccupation continuelle de la police et son immixtion habituelle sont une des maladies chroniques de la démagogie; la police et les jésuites constituent les deux principaux engins du merveilleux et de l'espèce de romanesque et de grossière poésie qui alimente ces cerveaux, en général médiocres et peu éclairés.

Quand on cherche à démêler l'état intellectuel des démagogues de profession, de ceux qui vivent sur cette, sorte de frontière située entre la presse violente et une certaine portion du monde ouvrier, terrain vague où s'est principalement recruté Tétat-major de la Commune, où vient échouer quelquefois un homme de talent dévoyé» tel que Vallès, à côté de fanatiques enragés, tels que Sérisier, ou de sceptiques cocodès d'estaminet tels que Eudes et la plupart des galonnés du 16 mars, on est frappé de l'analogie de leurs conceptions et de leurs mœurs avec les procédés et les habitudes qui régnent dans le monde subalterne du théâtre. C'est une autre façon de cabotinisme.

Quand vous essayez de vous rendre compte des sentiments et des passions qui animent les couches secondaires du monde dramatique, vous voyez que ce qui y règne à peu près sans partage, c'est, d'abord, un inextinguible besoin d'effet, puis une vanité lancinante doublée d'uue envie très aiguë à l'adresse de quiconque a l'air d'avoir été plus heureux, d'avoir mieux réussi. que la masse de ces pauvres gens.

Je crois qu'en général, on n'est que juste en envisageant

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avec une indulgente compassion ces défauts, résultat presque forcé d'une existence somme toute pénible, besoigneuse et mal équilibrée. Le Roman comique est fort loin, dans la réalité, de la gaieté et de l'insouciance dont Scarron Ta paré dans ses temps primitifs. Bien des amertumes, une corrosive absinthe se sont mêlées depuis lors au petit vin blanc mousseux dont le joyeux conteur enivrait ses héros ; mais ce qui reste vrai aujourd'hui comme jadis, c'est que la foule des comédiens subalternes ne conçoit guère la société que sous un aspect théâtral. Personne ne croit plus fermement qu'eux à la réalité du monde fictif au sein duquel se passe une réalité de leur vie. Les traîtres de Dennery, les victimes innocentes, les secrets qu'un mystérieux papier révèle au dénouenemt, qui réhabilitent un brave homme persécuté et font tomber l'inique fortune d'un imposteur impertinent, tout cela leur semble une représentation véridique du monde ; ils sont persuadés que la société est remplie de ressorts mélodramatiques qui se détendent et qui éclatent dans une foule de cinquièmes actes domestiques que les familles s'efforcent de cacher.

Même procédé de jugement en ce qui touche l'histoire; il n'y a pas d'autre histoire pour le comédien que la légende selon Dumas, pas d'autre Louis XIII, pas d'autre Louis XIV, pas d'autre Richelieu, pas d'autre Cromwell, pas d'autre Charles P% que ceux qui sont en scène dans les Mousquetaires et dans Vingt ans après. Il faut noter ce tour d'esprit qui résulte presque inévitablement de la profession ; cela, avec le besoin de l'effet et l'envie à l'égard de ceux qui l'accaparent, constituent les éléments principaux de ce composé particulier que le

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moraliste classe dans son herbier sous Tétiquette : Cabotinismey produit parisien.

Il peut se mêler à tout cela de Tesprit, des qualités et même, qui le croirait? des vertus. Le cœur humain est un magasin bizarre dans lequel le bien et le mal s'accommodent mieux qu'on ne le croit et cohabitent côte à côte bien plus souvent que ne se l'ipriaginent les esprils étroits.

En 1848, à l'époque où tout le monde se portait candidat, un musicien original, qui jouait de quelque chose à l'orchestre de l'Opéra-Comique, afficha cette profession de foi : « Nommons un tel, pauvre et sans talent; nul ne représentera mieux que lui la majorité des artistes! > C'était une spirituelle boutade d'esprit cabotin : elle fait songer au neveu de Rameau. Celui-là est réellement un ancêtre ; c'est au café Procope que se déroule l'immortel dialogue dans lequel Diderot l'a encadré. S'il vivait de nos jours, il est plus que probable qu'il travaillerait dans le monde de l'extrême démocratie, et, si on avait à le joindre, nous savons dans quels cafés et à quelles brasseries nous aurions chance de le rencontrer. M.Duportal nous a, ces jours-ci, fourni l'adresse de ces établissements, et appris au public que les histoires où la police, sa personne et ses journaux s'entre-croisent si singulièrement, couvraient le même jour les tables de ces bons endroits. Honni soit qui mal y pense !

La première conclusion à tirer de ces renseignements néanmoins, c'est que la police serait réellement plus naïve qu'il ne sied à son état, si elle payait au poids de l'or des secrets au3si bêtes et aussi mal gardés ; aussi j'imagine qu'elle s'en tire à des prix doux.

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Pourtant il est évident que l'idée de police, d'espionnage, de dénonciation entre coreligionnaires remplit un rôle essentiel dans le manège du parti ultradémocratique. Ces citoyens professent manifestement à Tégard de la police un sentiment dans lequel la terreur et la convoitise s'entremêlent d'une façon très bizarre; ils se complaisent à se soupçonner les uns les autres ; de plus, ils ont, au sujet de la police, de ses ressources, de son activité, de sa clairvoyance, un certain nombre d'idées romanesques qui se rapprochent de toutes celles que la plèbe comique se forme de la société d'après les drames dans lesquels elle joue.

II doit y avoir de grandes désillusions pour ceux qui finissent par céder à la tentation, comme il est advenu au jeune collaborateur du Réveil que ses camarades ont ces jours-ci vertueusement exécuté. En avouant qu'il avait accepté les ouvertures de la police, il laissait entendre que la rémunération avait été maigre; pour un peu, il eût déclaré qu'il y était du sien ; mais, par exemple^ il n'a pas manqué de déclarer que, s'il était entré dans cette voie obscure et si peu rétribuée, c'est par dévouement à sa cause, pour savoir le secret de certains rouages qui échappaient à son parti et faire ensuite profiter les siens de la découverte. Il semble qu'on a accueilli cette explication avec beaucoup de scepticisme; on n'a pas voulu croire à cet espionnage pour le bon motif, et le mouchard par conviction, qui prétendait reprendre le rôle du patriotique espion de Fenimore Cooper, a été allègrement sacrifié par les camarades.

Ces querelles de l'extrême démocratie ont fait éclater cependant un certain nombre d'incidents instructifs et II. 12

curieux. Tous pâlissent devant le bouquet offert aux spectateurs par la République française en publiant une supplique adressée en 1852 à monseigneur le princeprésident par l'intransigeant citoyen Duportal; rien ne manque, d'ailleurs, à cette pièce charmante : c'est une combinaison fort réussie de suffisance et d'humilité; l'intraitable républicain se recommande d'abord à M. de Maupas, ensuite il demande à être nommé soit bibliothécaire, soit secrétaire général, soit sous-préfet; il a l'air de dire à chaque ligne : quand on fait une conquête comme la mienne, il faut savoir se montrer généreux : sentiment provincial et toulousain, parent des illusions des acteurs qui ont eu du succès dans les départements; ils ont enthousiasmé Carcassonne dans l'emploi de Mélingue, ils réclament un début à la Comédie-Française.

Mais, au fait, pourquoi n'a-t-on pas fait M. Duportal sous-préfet après 1852? 11 eût suivi la filière et fût devenu préfet comme un autre; le 16 mai eût utilisé son savoirfaire ; aujourd'hui, au lieu d'être député de Toulouse, directeur de trois ou quatre journaux et le rival déclaré de M. Gambetta, il serait révoqué et secrétaire de M.Baragnon ; il doit bénir l'indifférence impériale qui n'a pas apprécié à son prix sa soumission; c'est à cela qu'il doit d'être resté ultradémocrate ; à quoi tient la fortune!

Par exemple, ce qui semble inexplicable, c'est que l'Empire, ayant en mains cette jolie pièce, n'ait pas fait vingt ans plus tôt ce que M. Gambetta fait aujourd'hui. Cette impassibilité du gouvernement impérial en face des déclamations colorées de M. Duportal ne pouvait tenir qu'à des motifs que la situation particulière de Toulouse expliquera à ceux qui essayeront de s'en souvenir.

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Les adversaires de l'Empire sur ce théâtre étaient orléanistes et légitimistes: le chef de cette opposition était le propre fils du premier président, H. Jacques Piou ^ le fracas uitrarépubiicain de rÉmancipation et de son rédacteur, M. Duportal, semblait une diversion souvent avantageuse; on s'imaginait qu'allié par hasard aux légitimistes, il éloignerait d'eux une multitude de modérés, ou bien que, s'il leur faisait la guerre, il aiderait en définitive la préfecture.

Cette politique malicieuse est superbe dans les temps ordinaires, et à la condition qu'aucune catastrophe dramatique ne vienne en déranger soudain l'adroite bascule. Le drame, ce fut le 4 septembre : M, Duportal se trouva du jour au lendemain maître de sa ville.

On s'est beaucoup amusé ces jours-ci à rééditer les télégrammes et lettres échangés alors entre lui et M. Gambetla; ces documents prouvent d'abord que M. Duportal^ proconsul révolutionnaire, n'avait rien abjuré de l'esprit avisé et pratique qui, en 1852, lui faisait briguer une place de sous-préfet ; cette fois, il songe aux siens : c'est sa famille qu'il établit; ils démontrent ensuite qu'à ce moment, M. Gambetta et le Gouvernement de la défense nationale de province ne se jugeaient pas de force à entrer directement en lutte avec un dictateur local tel que M. Duportal l'était à Toulouse; il fut obligé de ménager de même Esquiros à Marseille, et à Lyon les chefs socialistes.

Nul doute, d'ailleurs, qu'entre le Gambetta actuel et le Gambetta de 1870, il n'existe, quant aux procédés, une différence aussi profonde qu'entre la phase présente et le moment d'invasion et de révolution. M. Gambetta s'est

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transformé plutôt, à moa avis^ quant à la méthode que <iuant au fond des idées et au but poursuivi. Je persiste à croire, à mon point de vue de conservateur invariable, quoique clairvoyant, que ce but est fort inquiétant; néanmoins je conçois Tâpre rancune et le ressentiment amer des ouvriers de la première heure condamnés à demeurer des déclassés et des bobèmes politiques, tandis que leurs associés de jadis deviennent peu à peu des hommes d'État ; qui végètent dans des cafés et des brasseries borgnes pendant que les autres commencent à converser avec les rois et à recevoir Thommage des grands clubs libéraux anglais; assurément il y a là de quoi nourrir une inextinguible haine.

On a conservé deux bien jolies épigrammes que le grand empereur Hadrien, rude soldat parvenu, teinté de philosophie, échangeait avec le grammairien Florus, un ami de sa jeunesse obscure. ^ Je ne voudrais pas être €ésar, disait le conférencier ; endurer les frimas scythiques, travailler comme un nègre de jour et de nuit, craindre tout le monde et n'avoir pas d'amis ; quel métier! — Je ne voudrais pas être Florus, ripostait l'empereur, errer dans les buvettes, amuser les sots, débiter pour diner des discours ampoulés et se débattre contre les moustiques, quelle destinée! »

Le dialogue sera éternel ; les partis changeront suivant les temps. Au fond, éternellement les hommes qui sont partis ensemble, mais que l'intelligence ou un hasard propice a séparés à moitié route, l'un continuant son ascension, l'autre demeurant à piétiner dans la rue, échangeront des récriminations de ce genre. Seulement, pour qu'elles soient sans péril, il ne faut pas laisser Iraî-

ner derrière soi des petits papiers pareils à celui du citoyen Duportal parce qu'un beau jour, ils suffisent à écraser.

Pour de telles exécutions, rien de tel d'ailleurs que les républicains, L'Empire a gardé dans son tiroir la supplique de M. DuportaU M. Gambettala publie le jour où le bourdonnement intransigeant lui semble devenir exagéré. Il ne m'est pas prouvé le moins du monde qu'un gouvernement monarchique aurait mené les journées de Juin avec la vigueur du républicain Cavaignac. Quant à la Commune, c'est H. Thiers qui, au nom de la république, est parvenu à la vaincre. II est vrai que, sous la monarchie, ni les journées de Juin ni la Commune n'auraient probablement pu se produire. C'est une compensation.

Quoi qu'il en soit, du moment qu'on est dans le régime républicain, et qu'il est clair qu'on n'en peut pas sortir, il faut savoir tirer son parti de ses avantages ; tous proviennent de la liberté pratiquée avec bonne humeur et sans mièvrerie.

En matière de presse, par exemple, cette liberté suscite des journaux qui sont des prodiges de platitude et de grossièreté; on se demande avec quel cirage et par quels savetiers tout cela est écrit. Laissez dire I au bout de peu de temps, ils se dévorent les uns les autres; ne vous en occupez jamais, l'indifférence du public finit par les réduire à la mendicité, et ils vont demander des bottes à la police. Quelquefois par hasard un homme de talent, un vrai écrivain émerge de ces détritus, comme ces beautés exquises qui fleurissent parfois dans les bouges; il en sort, et les anciens camarades restés à la brasserie

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insinuent alors tout doucement que cet intrigant a été protégé par la police.

LA (iUESTIOxN D'ORIENT. —TRIOMPHE DE LA RUSSIE

Paris, 26 janvier 1878.

L'opinion française en général semble s*être fait une loi d'une extrême réserve en face du développement dramatique des événements d'Orient. Je ne crois pas que, ciiez nous, il ait été jamais possible de constater ce double courant contradictoire, russophile et russophobe, qui s'est déployé dans l'opinion anglaise.

Non pas assurément qu'il n'y ait eu en France, en présence des péripéties de la lutte actuelle, qui aboutit, ainsi que nous le voyons, à un écrasement si complet de la résistance ottomane, des préférences, des attractions qui se sont ici prononcées dans le sens de la Russie, et ailleurs dans le sens de la Turquie ; mais ces préférences ces attractions, dont je veux essayer de rendre compte, ont été toujours enveloppées dans une sorte de platonisme résigné. Un sentiment a constamment dominé les impressions du public français, le sentiment de la neutralité absolue et de refl'acement inéluctable que la situation résultant des événements de 1870-1871 imposait à notre pays.

Je mentirais si je disais que cet effacement n'a pas fait subir aux souvenirs toujours cuisants de notre an-

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cienne importance des retours d'une extrême amertume; mais, si quelque chose a réellement mûri depuis six ou sept ans dans ce pays-ci, c'est la faculté de percevoir la réalité, c'est une aptitude assez nouvelle de notre part à voir enfm les choses (elles qu'elles sont véritablement, et non plus telles qu'on les voudrait.

En face du développement de la question d'Orient, cette clairvoyance s'est aiguisée, non sans tristesse incontestablement, mais avec une certitude de réflexion qui ne me paraît pas s'être démentie.

J'analyse ici non pas les sentiments des politiques de profession ; ce que je cherche à saisir, c'est le jugement de cette foule moyenne qui apprécie la politique par ses lignes générales, qui sent les situations en bloc et qui s'inquiète des résultats d'ensemble qu'elles sont susceptibles de produire. Dans cette couche moyenne, l'immense développement des événements d'Orient a suscité trois impressions : la première, un regret très vif de l'explosion; aussi longtemps qu'on l'a pu, on s'est efforcé de se bercer de l'illusion que rien de nouveau ne surgirait en Europe tant que la France demeurerait dans la situation de convalescence où elle avait été réduite par les catastrophes de 1870. Combien de temps courait risque d durer cette convalescence? Par quel régime pouvait-on espérer d'en sortir et de recouvrer la vigueur? Autant de points sur lesquels personne n'était d'accord ; mais, sur l'affaiblissement et l'immobilité que commandait cet état, tous les partis se rencontraient.

C'est le second sentiment qui a pris le dessus dans les esprits quand, à la suite de l'avortement de la conférence de Constantinople, il est devenu manifeste que le statu

quo européen si pénible qu«'ilpût sembler à noire amourpropre national, allait forcéaient se trouver modifié et qu'une série d'événements d'une portée inconnue allait fatalement surgir et donner naissance à une nouvelle constitution de l'Europe. C'est à partir de ce moment seulement que les sympathies du public se sont manifestées, une portion se prononçant pour la cause turque, une autre favorable à l'entreprise russe; mais ces sympathies, je le répète, ne sont jamais sorties du platonisme le plus rigoureux; elles étaient dominées de part et d'autre par ce sentiment qui a été le seul très marqué en présence de ces immenses événements, celui de la neutralité, je dirais volontiers de l'effacement, qui était pour la France la plus impérieuse des obligations.

Il y avait aussi pourtant un autre sentiment dans le public qu'il faut oser indiquer, le sentiment d'une vague inquiétude .de voir, au dernier acte du drame, surgir des complications incidentes dans lesquelles la France se trouverait prise malgré elle. Aujourd'hui, ce sentiment, qui ne s'exprime pas très volontiers dans les journaux, demeure très en éveil, il faut qu'on le sache, dans la majorité des esprits français. Quant aux sympathies soit turques, soit russes, auxquelles la guerre d'Orient a donné naissance, sympathies, je le répète, exclusivement académiques, on aurait quelque peine à les classer selon les partis. Il s'est produit dans tout cela des entre-croisemenls singuliers. Une portion de la couche conservatrice inclinait visiblement du côté turc; elle ne voulait voir qu'une chose, à savoir que la Turquie était sur la défensive, qu'elle représentait la statu quo et que l'initiative russe dérangeait un organisme auquel on s'atta-

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