‹ Souvenirs et réflexions politiques: documents pour servir a l'histoireChapitre 34 sur 54 · LA QUESTION D'ORIENT · texte numérisé non relu

LA QUESTION D'ORIENT

chait par le seul motif qu'il semblait consacré par Tusage et la possession d'état. En outre, le point de départ des événements actuels ayant été le soulèvement des populations, les conservateurs dont je parle se sont attachés uniquement au caractère insurrectionnel de ces faits, et ils les ont réprouvés. En se fondant sur cette idée d'une simplicité exagérée à laquelle se sont peu à peu réduits tous leurs sentiments politiques : l'effroi de la Révolution, ils en sont arrivés à ne plus faire de distinction entre une race opprimée qui veut rejeter une tyrannie intolérable et une émeute quelconque qui vise à détruire un gouvernement régulier. Il faudrait les pousser bien peu pour leur faire placer à peu près sur le même rang lesénergumènes et les politiques dépravés de la Commune, et les Napolitains tentant de se soustraire à l'obscur gouvernement d'un roi Bomba, les habitants des Légations voulant échapper à l'administration rétrograde néoet taquine des délégats pificaux, les Herzégoviniens et les Bulgares résolus à rompre au nom de la religion, de larace et de la langue, l'oppression des conquérants turcs. Aux yeux de ces conservateurs étroits et passionnés, toutes les insurrections paraissent également blâmables, par ce seul fait qu'elles sont une insurrection. Cette façon de concevoir l'histoire est assurément tout ce qu'on peut imaginer de plus banal, de plus court et de plus superficiel; elle est assez ancienne d'ailleurs; depuis 1815 notamment, elle a formé l'une des bases essentielles de la politique conservatrice, et, si le principe révolutionnaire de son côté a fait tant de progrès et ouvert tant de brèches dans ces remparts surannés, je suis convaincu qu'une des principales causes de son développement a été l'inintel-

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ligence et l'entêleraent du conservatisme, s'obstinant à vouloir appliquer le statu quo à des particularités européennes et sociales qu'il eût fallu au contraire aborder de front et transformer résolument. Nulle part cet aveuglement d'une portion du monde conservateur ne se révèle mieux que dans les luttes de races qui forment depuis plus d'un siècle le fond réel de la question d'Orient. Relisez la correspondance de Voltaire avec la grande Catherine au moment de la guerre contre la Turquie, et vous verrez, aux quolibets dont il crible le vizir Mustapha, à l'entrain de ses épigrammes, que, pour le philosophe, le Turc est une des pièces de cet appareil de conservation obscure qu'il poursuit partout. Au siècle suivant, au moment de l'insurrection grecque, voyez comment se distribue l'opinion du monde européen : tout ce qu'il y a de rétrograde, d'arriéré, d'attaché quand môme et sans discernement à l'immobilité, s'attache à la cause turque. Pour employer le terme italien qui désigne à merveille la catégorie de personnes que j'indique ici, tous les codini du monde à l'époque de l'insurrection grecque ont envie de considérer le sullan comme l'une des représentations de la légitimité, de la monarchie et des bons principes consacrés par le congrès de Vienne. La diplomatie conservatrice semble imaginer pour lui une sainte ampoule turque qui donne à sa couronne une espèce de reflet de droit divin ; on ne veut pas songer à l'origine violente de cette domination ottomane, on oublie qu'au moment de sa splendeur elle n'a jamais consenti à entretenir avec les États européens que des relations injurieuses et précaires, qu'elle n'est jamais entrée de plainpied dans le droit des gens de l'Europe, qu'au milieu du xvii* siècle

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