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DUEL ORATOIRE DE ROUUER ET DE GAMBETTA

ils ont fait ce qu'ils devaient^ et, malgré les rigueurs de la fortune et beaucoup de détails de la résistance à l'égard desquels on peut, si Ton veut, se montrer rigoureux» leur détermination fut patriotique ; elle était conforme au sentiment général du pays; non seulement ils ne se repentent pas de l'avoir prise, mais ils en considèrent la responsabilité comme un impérissable honneur.

Telle est, de son côté, la thèse républicaine. Ne voit-on pas qu'entre les deux prétentions également absolues, la discussion peut se prolonger indéûniment, et que, quand elle se produit dans une assemblée législative, l'unique résultat qu'elle puisse amener, c'est un échange d'objurgations injurieuses et d'affirmations contradictoires qui ne peuvent donner naissance à aucun résultat? Le débat est historique; on peut se demander si à présent les informations sont suffisantes pour autoriser un jugement sans réplique.

' Cependant, j'estime qu'en ce qui concerne la déclaration de guerre, ce que nous connaissons dès aujourd'hu rend bien difficile de soutenir sans d'importantes réserves la thèse de M. Rouher. Je ne veux pas entrer dans l'examen détaillé du jeu diplomatique à l'aide duquel on a motivé cette détermination. Le livre de M. Benedetti, à cet égard, abonde en renseignements, aussi n'est-il jamais invoqué par les impérialistes qu'avec une extrême circonspection. Ce qu'on entrevoit bien clairement, c'est qu'à ce moment, la Prusse regardait la guerre comme inévitable. Toutefois, à aucun prix, elle ne voulait se donner le tort aux yeux du monde d'en prendre l'initiative et de la déclarer; elle voulait que le feu fût mis à l'amorce par l'imprévoyance de l*adversaire. M. Rouher

assure que ses amis et lui étaient disposés à accepter tel quel Tarrangement de l'affaire Hohenzollern. L'exlrêrae droite du Corps législatif à ce moment était fort loin de se montrer aussi accommodante; le groupe dont M. Je» rôme David était l'expression la plus accusée poussait manifestement à la guerre.

Quand on recherchera comment le ministère Ollivier donna dans le piège, comment il fit cette irréparable faute de déclarer la guerre, on verra qu'il le fit par une préoccupation presque enfantine de rester aux affaires. L'ancien parti impérialiste la voulait ; la cour se trouva acquise soudain à cette idée ; on voyait dans la guerre d'abord le renversement d'un ministère abhorré, ensuite la perspective de grands commandements. Le ministère Ollivier accepta la guerre pour rester aux affaires en disant : fOn est décidé à la guerre, soit 1 mais c'est nous qui la ferons!» Comme l'empereur, le seul homme d'alors qui fixait pas eu d'illusions ^ gardait pour le cabinet Ollivier une sorte de préférence affectueuse, que, tout en cédant à ce qu'il croyait la fatalité, il en jugeait les perspectives périlleuses, le ministère Ollivier, grâce à lui^ resta en place au lieu d'un ministère militaire Jérôme David et consorts, que le groupe de l'ancien bonapartisme comptait lui substituer en précipitant la déclaration de guerre.

Ce fut de la part de M. Emile Ollivier une faute irréparable, une de ces fautes qui écrasent sans retour un homme politique. Quelle ne serait pas aujourd'hui sa si* tuatîon s'il s'était retiré alors en disant hautement et fermement : Je quitte le pouvoir parce qu'à aucun priXi je ne veux endosser la responsabilité d'uue guerre qui

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^E CHOIX DES MINISfH.ES ET LA DÉMOCRATIE. 247

sera, je le crains, fatale. lia accepté cette responsabilité^, il en subit aujourd'hui le poids écrasant ; mais, s'il l'avait rejetée, en est-il un seul parmi ceux qui en parlent aujourd'hui avec une si hautaine amertume qui eût refusé de la prendre à sa place ? Je ne veux que poser la question. Ceux qui ont suivi de près le jeu lamentable de la politique dans Tété de 1870, savent bien que, pour bon nombre d'hommes d'État d'alors, la perspective de la guerre s'est offerte comme l'un des procédés qui pouvaient conduire ou ramener au ministère.

Paris, 6 février 1878.

« Faire de bons choix et maintenir la règle, y> c'était une des maximes favorites de Louis XIV. Les bons choix abondèrent dans la première partie, dans la partie prospère et glorieuse du règne. Quant à la règle, elle n'existait réellement plus après la Régence et la Fronde. Bonne ou mauvaise, ce fut lui qui l'établit, et on peut dire que jusqu'à la fin il se piqua de la suivre avec une minutieuse rigidité. Il ne s'agit pas, bien entendu, ici, d'entreprendre une dissertationhislorique. Je veux indiquer seulement que l'axiome du grand roi résume avec une judicieuse précision les conditions principales de- Tart de gouverner, et que tous les régimes, quelle que soit

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leur essence, monarchique, aristocratique ou démocratique,, sont tenus à la même préoccupation : choisir avec intelligence leurs agents et suivre des règles fixes que les caprices du pouvoir ne soient pas à même d'ébranler quotidiennement.

Aucun gouvernement n'a plus de peine à réaliser ces conditions que le gouvernement démocratique. Est-il nécessaire d'en déduire les motifs? Comme il a pour base l'égalité, c'est à savoir l'aptitude théorique de tous les citoyens indistinctement à tous les emplois, il est sans cesse en présence d'une multitude presque infinie d'ambitions au milieu desquelles le discernement devient une difficulté presque insurmontable; il n'est pas aidé dans ses choix par cette sélection préparatoire qui constitue les aristocraties, en vertu de laquelle se forme une classe gouvernante limitée à un certain nombre de familles parmi lesquelles le choix de l'État s'exerce uniquement.

Cette caste gouvernante, par Teffel même du privilège qu'elle détient, reçoit une éducation spéciale qui développe forcément ses aptitudes politiques; elle se trouve héréditairement soumise à une méthode d'entraînement qui aiguise et fortifie ses facultés; elle possède un dépôt de traditions, des mœurs particulières qui donnent aux plus ordinaires parmi ses membres une valeur relative grâce à laquelle le pouvoir entre leurs mains garde de nombreuses chances d'être convenablement exercé.

Ajoulerai-je, d'ailleurs, que Je ne cherche pas le moins du monde à me lancer dans une apothéose de l'aristo^ cratie? On peut démontrer théoriquement que ce régime gouvernemental est doué d'avantages incomparables ; on

peut, quand on a du loisir, en énumérer tous les mérites et appuyer sa démonstration d'irréfragables témoignages historiques ; cette série de raisonnements ne modifie pas d'un atome la réalité des faits ; or, cette réalité, c'est que,' dans la société où une aristocratie ne s'est pas produite, et, bien plus encore, dans celles où elle s'est dissoute, les théories les mieux appuyées ne peuvent donner au-, cun résultai. On ne crée pas une aristocratie par raison démonstrative; cela est ou n'est pas. Qu'on se répande tant qu'on voudra en lamentations de dilettantes et d'archéologues à propos du nivellement de certaines sociétés, c'est un exercice littéraire en somme assez vain qui me fait toujours songer aux élégies — quelquesunes d'un accent noblement pénétrant — que M. de Laprade naguère a composées sur la ruine des grandes forêts. Il y a deux choses que les plus puissants génies sont impuissants à refaire quand elles ont disparu, — les aristocraties et les futaies; on peut, quand on a du goût et des ressources, créer des noblesses décoratives et des bois de Boulogne, on ne fait sortir de terre, fût-on César lui-même, ni les massifs des Ardennes, ni les avenues du Prater^ ni un patriarcat de Venise ni une Chambre des lords.

Si nous voulions nous attarder à rechercher de quelle façon s'opèrent d'habitude les grands déboisements sociaux, on verrait que généralement ils s'effectuent par le dépérissement, et que ce dépérissement commence [ à partir du jour où les aristocraties se transforment eu/ noblesse, c'est-à-dire aussitôt que d'une part en se fermant, elles cessent d'absorber tout ce qui se produit de vigoureux au-dessous d'elles, et, en second lieu, à me-

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sure qu'elles s'évertuent à devenir purement honorifiques ; et lucratives au lieu d'être effectivement actives etgouverj nantes ; ne voulant plus dès lors conserver que le titre sans la fonction, le privilège et Témolument sans le service qui les justifient, elles dépérissent, elles s'étiolent rapidement. C'est l'histoire de la grandesse espagnole et jfrançaise, et, à l'égard de celle-ci, on ne peut désormais rien ajouter au tableau admirable qu'a tracé M. Tainede ce qu'elle était à la veille de la Révolution.

Aussitôt cependant surgit la grande difficulté, le problème laborieux des temps démocratiques : la difficulté d'une élection intelligente et méthodique propre à extraire de cette immense masse nationale, confuse et indistincte, ceux qu'on doit supposer les plus capables de remplir les fonctions sociales. Plus d'aristocratie, elle s'est suicidée en devenant une noblesse; celle-ci n'est plus qu'un décor, une ornementation de luxe mondain; il faut imaginer un nouveau procédé générateur de Tau* torité; on en arrive inévitablement à deux méthodes: l'élection et le concours. Ces deux procédés sont très loin l'un de l'autre, malgré l'apparence qu'ils ont de provenir de sentimentsidentiques et d'inspirations analogues» L'élection résulte de l'inclination démocratique. Son point de départ, c'est l'idée de l'égalité primordiale el absolue des individus. Le bon sens, la vérité, la sagesse résident au sein delà foule comme cet esprit de Dieu qui, suivant la Bible, planait sur les eaux du chaos primitif: par l'élection, par la voix des majorités, cette vérité se résume momentanément sur quelques-unes des unités extraites de cette foule ; l'élection les revêt, pour un temps qui doit en principe être toujours assez court, d'une

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sorte d'ordination; c'est un sacrement populaire, une imposition des mains analogue à cet le de l'évêque transmettant l'esprit saint à celui qu'il consacre ; la différence, c'est que, dans l'ordre religieux, le sacrement porte en soi un .caractère indélébile que rien désormais, pas même l'indignité de l'élu, ne saurait effacer, tandis que l'élection démocratique n'est valable que pour un temps d'autan( plus étroit que le principe démocratique est plus rigidement suivi.

C'est un fait d'expérience que plus les foules sont imprégnées de l'esprit démocratique, plus elles se plaisent 4 briser souvent les instruments qu'elles emploient. Le changement fréquent d'idoles est pour elles une démonstration souvent nécessaire de leur toute-puissance ; eHes aiment à appliquer le verset du psaume de stercore eri- 'gère paupereniy à tirer souvent de la poussière et à y Caire souvent rentrer les favoris temporaires dont la grandeur bâtive et les chutes incessantes deviennent comme une sorte de continuel hommage à la toutepuissance du peuple.

£'est pourquoi les deux histoires les plus foncièrement démocratiques que nous possédions, celle des républiques grecques, celle des communes italiennes du moyen âge, ne sont en réalité que le tableau d'une succession continuelle d'élections, d'acclamations populaires érigeant et brisant tour à tour de fragiles favoris.

Cette mobilité, ce besoin des renouvellements fréquents des agents qu'elles emploient, est probablement le plus grand danger des sociétés démocratiques; il développe et nourrit l'envie, qui est leur vice de prédilection. A mesure que la société devient plus industrielle, plus étendue

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et plus riche, les inconvénients de cette mobilité s'accusent davantage, parce que le besoin de la stabilité et du bon ordre devient plus impérieux. On est donc poussé fatalement à rechercher un procédé à l'aide duquel on se flatte d'opposer un certain frein à celte mobilité; il n'ea existe pas d'autre que l'examen et le concours.

C'est, en réalité, une atteinte formelle à l'idée d'égalité primordiale des démocraties; car l'examen et le concours pour l'obtention des charges publiques partent de cette donnée que la société est composée d'une multitude de capacités inégales et diverses qu'on doit mettre à même de faire leurs preuves, et auxquelles l'autorité doit légitimement revenir aussitôt que les preuves sont faites.

Que vous fassiez vos preuves par devant Chérin et d'Hosier, généalogistes de la couronne, ou par devant une commission de l'Institut qui vous délivre le bonnet de mandarin, quoique ce dernier système nous semble actuellement beaucoup plus juste, dans les deux cas l'idée de la toute-puissance de l'élection, l'idée que le vote de la majorité suffit pour constituer l'autorité, cette idée qui est le but de la démocratie, reçoit une atteinte incontestable.

On remarquera que cette idée de l'examen et du concours, cette idée de la capacité personnelle, cette idée du mandarinat indispensable aux fonctions est celle qui fait le plus de progrès dans l'opinion; sans s'en rendre formellement compte, on sent vaguement que c'est en elle qu'on trouvera les meilleurs éléments de résistance à l'excès du courant démocratique.

J'ai souvent entendu répéter, comme une sorte de lieu commun, que la France était affolée d'égalité ; rien ne

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m'a jamais semblé plus inexact; ce pays a Thorreur des inégalités fictives qu'aucune capacité personnelle ne justifie; mais, aussitôt qu'il se trouve en présence de ce qu'il croit le mérite, la valeur, le savoir, non seulement il ne conteste rien, mais ii est disposé à une soumission presque exagérée; il peut se tromper, et il se trompe sans doute souvent dans ses évaluations, mais en principe rien n'est moins égalitaire que son inclination.

Si on voulait voir notre société sans préjugés, on devinerait que celte démocratie, bien loin d'être à la poursuite d'une grossière égalité, est au contraire à la recherche d^une classe gouvernante bien digne, par sa capacité, par son savoir, par sa supériorité de tout genre, de la situation qu'elle occuperait. Nos révolutions, nos difficultés, nos tiraillements ont pour cause profonde l'infériorité de la petite portion sociale qui veut rester dirigeante et qui ne justifie par aucun mérite indiscutable la rigueur de ses prétentions.

C'est surtout quand on analyse à l'heure présente, sans se payer de vaines formules, l'état moral et intellectuel des classes conservatrices qu'on sent l'exactitude d'un tel jugement. Aujourd'hui, pour tout observateur j impartial, il parait hors de doute que la somme du sa* voir, de la capacité individuelle, de l'activité, de l'intelligence dans tous les ordres, est plus grande à gauche qu'à droite; il est également évident que le recrutement social fonctionne à l'avantage des républicains et au détriment des conservateurs. Examinez les générations qui «ntrent dans la vie, toutes celles qui se composent des hommes de vingt à vingt-huit ans, à rexcei)tion du petit filon catholique qui absorbe une certaine part d'intelli-

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