LE SÉNAT ET LA DÉMOCRATIE A PROPOS DE L'ÉLECTION D'UN SÉNATEUR
Paris, 7 février 1878.
Il est possible que mon confrère de Versailles, en avance sur moi de quelques heures en tout ce qui concerne les informations parlementaires, et toujours si bien renseigné à cet égard, soit en mesure par ce même courrier de vous transmettre un résultat touchant Télection du sénateur inamovible dont les scrutins ont lieu à rheure où je vous écris.
On connaît la situation. Si Ton demeurait fidèle à la méthode du roulement qui avait paru jusqu'ici acceptée par toutes les fractions de la droite, le duc Decazes aurait été nommé. Au Sénat, les fractions réunies de la droite, c'est à savoir les légitimistes purs, les bonapartistes qui prennent le titre de constitutionnels, ces fractions, quand aucune défection ne s'y fait jour, conservent la majorité, majorité bien mince, majorité de quelques voix, suffisante toutefois pour empêcher la nomination.
Quant au roulement, on en connaît également le mécanisme; chacune des fractions choisit à tour de rôle un candidat que les autres acceptent à charge de revanche. Cette fois-ci, le tour revient aux orléanistes constitutionnels ; ils ont adopté le duc Decazes, qui n'a pas
tbS SOUVENIRS ET RÉFLEXIONS POLITIQUES.
pu, on le sait , se faire réélire dans la Gironde et qui n'est parvenu à se faire nommer député au pays des marmottes, à Puget-Théniers, qu'à l'aide d'une pression ministérielle que le bureau de la Chambre trouve, dit-on, excessive et dont il s'autorise pour proposer une invalidation qui sera votée certainement.
Il en résulte qu'il serait particulièrement essentiel pour le duc Decazes d'être nommé dans les circonstances présentes et de s'asseoir sur un de ces bons sièges inamovibles qui dispensent, tant que le régime actuel subsistera, les gens heureux qui y sont installés de courtiser inutilement les ingrats girondins ou de capter plus inutilement encore la faveur des montagnards de Puget- Théniers. Si le pacte conservateur sénatorial avait été scrupuleusement observé, il y a quinze jours que M. 'Decazes devrait être nommé j au premier scrutin l'affaire eût été enlevée : on sait qu'il n'en fut rien. Huit ou dix voix manquèrent à l'appel, voix, dit-on, de l'ex- • trême droite catholico-légitimisle, qui ne pardonne pas à M. Decazes le rappel de YOrénoque et sa politique italienne.
De plus, ces messieurs, qui ont de ia méfiance, ne se gênent pas pour annoncer que ce fameux pacte du roulement est à la veille d'être dénoncé; que les constitutionnels, qui sont à l'extrême frontière entre la droite et la gauche, sont décidés in petto à passer à gauche; qu'ils veulent cependant profiter une dernière fois du traité qui doit, cette fois-ci, profiter à l'un des leurs, mais qu'aussitôt cette élection enlevée, ils déclareront l'entente périmée; dès lors, disent-ils, pourquoi nous prêtera cette mystification et servir naïvement de dupe dans