LE SÉNAT ET LA DÉMOCRATIE
une manœuvre qui ne peul servir qu'à l'exaltation d'un personnage détesté?
Quand on en est là, il est clair que les coalitions sont virtuellement dissoutes. D'un autre côté, vous n'ignorez point que le groupe constitutionnel, réuni il y a quelques jours chez M. de Bondy, a décidé le maintien de la candidature de M. Decazes ; on ajoute à l'oreille qu'il a été convenu pourtant dans le conseil que, si, après deux scrutins, ta majorité continuait à lui manquer, on en prendrait son parti et qu'on lui substituerait, séance tenante, M. Estancelin, envers lequel, on le croit, l'extrême droite demeurerait moins intraitable. Nous saurons dans la soirée ce qu'il sera advenu de ces ingénieuses combinaisons.
Pour moi, je les relate ici uniquement à titre de nouveau symptôme de la décomposition croissante qui dissout sous nos yeux l'ancienne coalition conservatrice. Certes, sa conduite du 16 mai aux élections a été un modèle d'imprévoyance et d'illusion ; des élections à la formation du ministère Dufaure, elle a fait preuve d'une légèreté agitée, d'une méconnaissance de l'opinion et de la réalité des choses qui semblent incroyables de la part des gens qu'on devait supposer expérimentés et perspicaces, tel, par exemple, que devait l'être M. BufTet. J'en suis aujourd'hui pourtant à me demander si cette coalition conservatrice, qui fait par moment mine de se réveiller, n'est pas .à la veille d'ajouter un post-scriptum décisif à toutes les fautes que nous lui avons vu commettre.
Toute la politique des conservateurs, je l'ai déjà indiqué, se résume, depuis l'installation du ministère
yGoogk
Dufâure, en mauvaise humeur et en jérémiades. On homme d'un esprit charmant qui, étant doué d'une véritable faculté comique que l'on goûtait beaucoup jadis et que la génération présente connaît à peine, Théodore Leclercq, a laissé, autant qu'il m'en souvienne, dans l'ample collection de ses proverbes, un petit acte tris gai, qui dépeint à merveille la mauvaise humeur effarouchée où bon nombre de conservateurs se réfugient maintenant en guise de consolation. Il s'agit d'une douairière de campagne, d'une comtesse de Pimbèche- Ëscarbagnas, à laquelle un mauvais plaisant a annoncé rinvasion imminente des Cosaques. Elle fait ses préparatifs en conséquence en se lamentant bruyamment avec une vieille soubrette goutteuse.
Passe encore pour une certaine phase de lamentations. Je ne suis pas de ceux qui s'imaginent que la défaite des conservateurs soit de peu de conséquence, et je ne suis pas disposé à passer mon chemin en disant :
— Ce n'est rien, c'est une femme qui se noie !
Leur échec a été très fâcheux, parce qu'il met en danger, sinon pour tout de suite, au moins dans un avenir qui peut être assez proche, certains principes sociaux dont la ruine serait funeste : l'inamovibilité de la magistrature, par exemple, la paix religieuse par des atteintes inconsidérées au régime issu du Concordat. Sij'ai vu avec tantde douleur s'engager la bataille conservatrice, c'est que, étant donné l'état de l'opinion, la fragilité des liens qui réunissaient entre eux les conservateurs, la médiocrité de leurs vues politiques, joints à la frivole ardeur de leurs passions, la perte de la bataille devait sembler inévitable, et je prévoyais en même temps que, dans l'aigreur du combat, on
yGoogk
LL SÉNAT ET LA DÉiMOGRATlË. %61
se livrerait à une foule d'exagérations qui autoriseraienf les représailles des vainqueurs.
Personne ne sait mieux que moi à quel point la prévoyance est mal venue des partis ; ce qu'ils oublient le moins volontiers, c'est « l'impardonnable fait d'avoir trop tôt raison » sur tous les points; je n'ai rien à apprendre et je puis dire qu'il y a longtemps que mon siège est fait; je continue donc dans le même ordre d'idéesy et, de même que, pendant le cours de la tentative du 16 mai, je n'ai cessé de répéter aux conservateurs : c Vous marchez les yeux bandés vers une immense catastrophe... > Je leur dis aujourd'hui :
— Avec la conduite que vous suivez, avec le système de politique pleurarde et grognonne dans lequel vous vous enfermez, avec les niches et les taquineries sans conclusion où vous employez ce qui vous reste de vigueur, vous êtes en train de compromettre encore les mêmes bagages que vous avez à grand'peine sauvés dans la déroute.
J'en citerai quelques exemples. Le courant républicain et démocratique s'étant accentué comme nous l'avons vu et étant quant à présent devenu irrésistible, quel était le dernier abri des conservateurs? Incontestablement la constitution, et dans cette constitution le Sénat. Rien de plus aisé que de la critiquer amèrement, cette constitution*,, elle a nonobstant un grand mérite : elle n'est pas homo gène, elle n'est pas rectiligne, elle juxtapose des principes d'origine diverse; elle est, en somme, une constitutioa transactionnelle, et elle offre ce rare avantage de consacrer en maintes parties cet heureux illogisme qui n'appartient d'habitude qu'aux constitutions qui ont employé des siècles à se faire et qui sont, comme la constitution
anglaise, une formation de droit coutumier. Le Sénat avec son mode d'élection, où la plus petite commune a une part égale à celle de la commune la plus populeuse, où Paris n'a qu'un seul vote comme Fouilly-les-Oies, le Sénat avec ses soixante-quinze inamovibles recrutés par lui-même est l'élément le plus essentiel de cet illogisme.
.Au sein d'une constitution démocratique, qu'indiquait le bon sens? C'est que cette ressource conservatrice du Sénat, qui est précaire, qui est fragile, devait être ménagée avec le soin le plus scrupuleux, qu'il fallait en user avec la plus extrême prudence, garder ce ressort pour les occasions d'une gravité exceptionnelle, et ne pas risquer de le briser ou de le détendre en le mettant en mouvement à contre-temps ou pour des faits de valeur secondaire. Est-ce là la politique de nos conservateurs? Pour qui les prenez-vous ? Céder, se soumettre à l'inévitable ! faire la part du feu ! concentrer leurs efTorts sur quelques points encore sauvables! non pas. Il faut lutter ou plutôt intriguer, s'agiter, s'entremettre; sans cela, que faire entre le déjeuner et le dîner? Si donc on parvenait à susciter quelque conflit entre le Sénat et la Chanobre des députés, M. Dufaure se trouverait dans un cruel embarras; son ministère y sombrerait peut-être; on peut toujours tâter le terrain.
Il n'y a qu'une réponse à ces beaux desseins :
— Croyez-vous, conservateurs innocents, que, sî le ministère Dufaure s'effondrait, celui qui le remplacerait vaudrait pour que vous?
— Non, me dira-l-on; mais il y a l'espoir d'un gâchis intense; ce serait autant de gagné.
. Et je réplique :
yGoogk