LE SÉNAT ET LA DÉMOCRATIE
— Ne VOUS y fiez pas ; ce fut le raisonnement des émigrés qui les conduisit de la Convention au Directoire «t du Directoire à Bonaparte. On voulait détruire la Révolution; on arriva, en fin de compte, à lui faire prêter serment entre les mains du premier consul et de l'empereur son résumé vivant, sans compter les grands respects à Cambacérés régicide et à Fouché terroriste.
Pour en revenir au Sénat, on sait qu'on ne peut pas entreprendre un nouveau 16 mai; le maréchal ne se prêterait pas une seconde fois à une tentative aussi décevante. Tout ce qu'on peut essayer, c'est d'amener le Sénat à une contradiction avec la Chambre. On se demande si on ne pourrait pas y parvenir en lui faisant repousser la loi d'amnistie et les deux lois sur l'état de siège et le colportage que la Chambre volera incessamment.
A dire vrai, je crois que cette tentative n'aboutira pas ; mais enfin l'essai lui-même montre combien les chefs conservateurs au Sénat ont un sens médiocre des situations. Ces trois lois, bonnes ou mauvaises, sont la conséquence forcée, le corollaire inévitable du ministère Dufaure. Il ne pouvait pas ne pas les présenter, il ne peut pis ne pas les soutenir, il ne peut pas ne pas attacher son existence à leur acceptation. J'admets que, par impossible, vous renversiez le cabinet. Par quoi sera-t-il remplacé? et quelle sanction à ce succès d'une heure? Une dissolution? des élections? c'est de la démence! Alors quoi? Tenez-vous en repos, éternels agités; je ne vous dis pas : <( Tâchez de sauver le Sénat... > Je vous dis : < Efforcez-vous de ne pas le perdre en vous démenant
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26i SOUVENIRS ET RÉFLEXIONS POLITIQUES.
comme vous le faites sur cet échaufaudage si utile, mais assurément fragile et contesté.
Paris, 9 février 1878.
Aujourd'hui encore^ il n'est guère possible de parler d'autre chose que de la mort du pape. Cette mort, à laquelle le grand âge du pontife et lasituation chancelante de sa vieillesse auraient dû depuis quelque temps habi* tuer tout le monde, a cependant impressionné l'imagination publique comme une catastrophe imprévue. Peutêtre tenterai-je de résumer dans une prochaine lettre les considérations politiques et religieuses que le règne de Pie IX, sa mort et la perspective d'un nouveau pontificat provoquent dans les esprits qui se souviennent et que la mémoire du passé porte à la prévoyance de l'avenir* Aujourd'hui, ce sont les impressions générales de l'opinion que je veux seulement m'efforcer de reproduire très brièvement.
Ces impressions ont été vives. Dans la même journée où la nouvelle de la mort du pape est arrivée à Paris, une autre nouvelle, à mon avis pour le moins aussi grave,, celle de la prétendue occupation de Cojistantinople par l'armée russe, s'était répandue quelques heures auparavant. La nouvelle, depuis lors, a été expliquée et Toccupar
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MORT DU PAPE PIE iX. 265
tlon réduite à une série de précautions militaires par lesquelles l'armée victorieuse croit nécessaire de garantir les conséquences de son triomphe. Quoi qu'il en soit^ la nouvelle, au premier moment, est arrivée en bloc avec cette brièveté télégraphique qui grossit les choses encore plus facilement qu'elle ne les dénature; elle avait assurément impressionné profondément. Les gens d'affaires^ dont les lumières politiques sont d'habitude courtes, et qui les apprécient à l'aide de formules de journal sur lesquelles ils ont rarement réfléchi, éprouvaient une réelle émotion devant ce mot éclatant : c Les Russes sont à Constantinople l :» Mais l'émotion était financière et politique ; quand dans la soirée cet autre télégramme a circulé : «: Le pape est mort! > l'impression a pris un caractère de généralité sentimentale, une sorte de couleur poétique et féminine que l'autre nouvelle n'avait pas provoquée.
Ce sont les impressions du monde catholique qui méritent ici d'être particulièrement analysées. Ce qui a dominé au premier moment, c'est une sorte de stupeur douloureuse et, faut-il le dire, une espèce d'incroyable^ étonnement. Rien n'a mieux démontré pour moi la trans-' formation profonde que le catholicisme a subie depuis vingt-cinq ans, que l'étonnement inconscient dont la foule catholique n'a pas pu dissimuler l'expression en apprenant que Pie IX avait expiré. Reportez-vous aux impressions de l'ancien catholicisme en face d'événements analogues.
Relisez les innombrables mémoires du xvii^ et du xviir siècle, où nous retrouvons les sentiments du monde catholique d'alors devant la mort d'un pape et une vacance du saint-siège. L'événement semble à ces chrétiens
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un événement d'un ordre assez ordinaire ; on parle du pape défunt avec une extraordinaire liberté, et aussitôt on ■:suppute les chances diverses des cardinaux qui sont appelés à le remplacer/ et on se rend compte des intrigues et des intérêts politiques que le conclave doit mettre en mouvement, ainsi que la part qu'y prendront les diverses puissances catholiques. Rien de plus sensible dans les mémoires du cardinal de Retz, dans les lettres du président des Brosses. Pour Tun et l'autre, une mort de pape, iine élection de nouveau pontife, sont des faits d'un ordre presque exclusivement politique, et, quoique de Retz parle quelque part de l'intervention du Saint-Esprit, il en parle d'un ton si détaché, que cette mention produit l'efTet d'une grave et hautaine ironie. Rien, en définitive, de moins mystique, de moins religieusement sentimental que les appréciations des catholiques de l'ancienne école à l'égard de tout ce qui louche à la personne du pape et au mécanisme de la cour romaine.
Par quelles causes les manières de sentir et de juger se sont-elles sous nos yeux si profondément transformées? Par deux raisons : la première, qui provient de l'extraordinaire durée du pontificat qui vient de finir; la seconde, qui est une conséquence des modifications de la doctrine religieuse que le prolongement inaccoutumé du règne de Pie IX a seul rendues possibles. A elle seule, la prodigieuse durée de ce règne a la valeur •d'une révolution. On n'a peut-être pas assez remarqué il quel point la brièveté du pontificat et le renouvellement fréquent du pape remplissent dans l'histoire de l'Église un rôle important. Quelle est la moyenne du pontificat 4ans les annales ecclésiastiques? Entre six et dix années
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environ. Ce renouvellement fréquent finit par y remplir un office analogue à celui de changement du ministère dans les États constitutionnels. En vertu de ces solutions fréquentes de continuité, aucun système n'a le temps de se développer intégralement, aucune tendance ne parvient jusqu'à sa dernière expression.
En outre, le changement réitéré des personnes papales accoutume les fidèles à une certaine réserve envers les papes; l'Église paraît plus grande que la personne qui porte la tiare pour quelques années, le pape n'absorbe pas l'Église; on respecte toutes les prérogatives que la foi lui attribue; la masse catholique résiste à la confusion qui avait fini par s'établir pour elle de nos jours entre la personne de Pie IX et l'Église elle-même. C'est là, en . eflet, un phénomène singulier qui s'est réalisé pendant le cours de cet interminable pontificat : l'identification du catholicisme et du pape.
Notre histoire offre, d'ailleurs, l'exemple d'un fait du même genre dans l'ordre politique. La transformation du sentiment monarchique en France sous Louis XIV est la résultante de la durée du règne. Le roi finit par absorber la monarchie. Quand il dit : « L'État c'est moi, » il donne la formule d'un sentiment qui a universellement prévalu. Henri IV, qui est incontestablement un beaucoup plus grand homme que Louis XIV, n'aurait jamais eu la pensée de dire à Condé, au duc de Rohan et à d'Épernon : € L'État c'est moi. > Louis XIV pouvait le dire à leurs petits-fils sans qu'un seul songeât à le contester.
Ce qui s'est produit au xvii® siècle en France, dans l'ordre monarchique, s'est produit dans l'ordre religieux et théologique, pour le catholicisme, par le prolon-
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gemeut inaccoutumé du règne de Pie IX. La proclamation du dogme de l'ImmacuIée-Conception^ le concile, la définition de rinfaillibilité ne sont en définitive que les formules de la révolution effectuée dans la conscience catholique et qui se résume dans ce seul mot : TÉglise, c'est le pape. La conséquence logique de cette idée eût été un miracle permanent; l'immortalité du souverain pontife, quelque chose d'analogue à ce que Je boudhisme a réalisé, c'est-à-dire la soustraction théorique du personnage quasi divin qui forme la jonction du monde éternel et du monde relatif aux conditions de l'humanité. Théoriquement, le Boudha ne meurt jamais; il se transforme, il disparaît, mais reparaît immédiatement dans l'enveloppe d'un nouveau corps plus jeune. Ne souriez pas; nombre de tendres âmes catholiques n'auraient pas mieux demandé que de s'abandonner à la croyance de ce miracle ; pourquoi le pape infaillible ne finirait-il pas par devenir immortel? On ne l'eût pas dit tout haut, on avouait que le prodige était en désaccord avec toutes les lois de la nature; néanmoins, quand on se risquait à insister sur le grand âge du souverain pontife, sur sa caducité croissante, sur l'expectative prochaine de sa mort, cette insistance paraissait, à quelques esprits illuminés, indiscrète et voisine de l'impiété.
Ce sentiment vague s'était insinué dans une foule d'esprits qui y cédaient sans s'en rendre compte. C'est un sentiment d'ailleurs que M. Veuîllot a fort justement exprimé hier. « Pie IX régnait depuis si longtemps, a-t-il dit, qu'on s'était abandonné à croire qu'il ne devait pas mourir. » De là ce sentiment de douloureux étonnement, cette espèce d'extraordinaire déception, qui s'est fait jour
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dans beaucoup de cœurs catholiques à la nouvelle de la mort du pape. La foule croyante hésitait à croire à ce fait accompli. On Ta mise à un tel régime de merveilleux, de miraculeux et de surnaturel, qu'il s'en fallait de bien peu qu'elle ne pensât que c'était surtout à propos de la vie de Pie IX que ce surnaturel devait se manifester. Il faut tenir compte de ce sentiment. Le catholicisme est ramené brusquement à des conditions d'observation historique, dont il est sorti surtout depuis quinze ans. Nous essayerons d'analyser la valeur politique et sociale de ces conditions nouvelles.