‹ Souvenirs et réflexions politiques: documents pour servir a l'histoireChapitre 45 sur 54 · MEME SUJET · texte numérisé non relu

MEME SUJET

Paris, 12 février 1878.

En aucun temps probablement cette puissance iné-- ' luctable que les faits précédemment accomplis projettent sur la direction des faits en train de se réaliser, la force des choses, en un mot, n'a été plus apparente que de nos jours. Ce qui se passe à Rome à propos de la vacance du saint-siège, la résignation passive de la majorité des catholiques,, les protestations balbutiées et sans écho qui s'échappent du groupe extrême de Tultramontanisme, tout cela démontre à quel point la force des choses, la dominalion des faits accomplis est devenue souveraine dans ia région même où elle devait s'attendre à une résistance plus obstinée et plus longue que partout ailleurs.

Que résulte-t-il de cette force des choses pour la pas^

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pauté? D*abord de se résigner pratiquement à la suppression du pouvoir temporel et de s'en tenir désormailà-dessus à des réserves dogmatiques, à une façon de protocole théologique qui finira par ressembler aux prétentions de suzeraineté du saint-siège sur le royaume de I^aples, dont le fameux hommage de la haquenée a été si longtemps le symbole, ou à des formules honorifiques analogues à ces titres de roi de Chypre et de Jérusalem que les princes de la maison de Savoie ont pieusement inscrits sur leurs monnaies jusqu'au jour où le litre de roi d'Italie a remplacé ce formulaire suranné.

En second lieu, une fois digérée, la perte du temporel, la nécessité de se plier avec le gouvernement italien à une manière de vivre plus pratique, plus flexible que celle où la cour de Rome, — je ne parle pas de Pie IX personnellement, — s'est renfermée depuis l'occupatioa de Rome. Ceci ne signifie nullement, ai-je besoin de le dire? un abandon formel et officiellement exprimé des protestations, anathèmes, excommunications et autres manifestes oratoires que le saint-siège a opposés à ses « spoliateurs ». Le jour où le gouvernement italien se trouverait en déroute, soit par suite d'une guerre néfaste, soit par suite du triomphe d'une faction révolutionnaire et républicaine, qui afficherait probablement des tendances fédéralives, toutes ces réserves refleuriraient soudainement; mais tant que le gouvernement italien et la maison de Savoie, qui le résume aussi incontestablement avec le roi Humbert qu'avec Victor-Emmanuel, demeurera, comme il Test présentement, sans la moindre apparence de doute, maître de la situation italienne, ces protestations resteront des pièces plato-

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niques pareilles à ces actes extra-judiciaires qu'on lance dans les procès que l'on ne veut pas plaider, mais que Ton maintient à l'abri d'une irrévocable prescription. .

Le dernier acte officiel a été une pièce de ce genre, — la circulaire protestative du cardinal Siméoni contre les empiétements italiens. Soyez convaincu qu'il existe dans les archives de la secrétairerie d'État des papiers du même genre contre la reprise d'Avignon et la confiscation du comtat Venaissin. Tout cela n'empêche nullement les affaires humaines de suivre leurs cours et d'être régies par cette grande loi historique du changement, de la transformation des États que TÉglise, en ce qui la concerne, avait fait le rêve d'empêcher. Dès le lendemain de la mort du pape, les nécessités de cette situation se sont imposées au sacré collège; il a fallu se décider sur un fait d'une importance capitale, sur le lieu où le conclave serait tenu. Se décider pour Rome, c'était implicitement reconnaître l'occupation italienne, et, chose encore plus décisive, avouer que la loi des garanties donnait à l'Église toute la somme d'indépendance nécessaire à l'accomplissement de sa fonction spirituelle, puisque non seulement le pontificat spirituel avait pu, depuis 1870, fonctionner dans Rome italienne de la façon la plus véhémente, mais puisqu'en outre la crise la plus laborieuse de son organisation — l'élection du pape — pouvait s'y effectuer sans encombre et librement.

D'autre part, quitter Rome ! Quelle décision aventureuse! D'abord, ou aller? A Malte, sous le drapeau anglais ; c'était, dit-on, la proposition du cardinal Manning; à Pau a-t-ondit encore, pourquoi pas à Avignon? à Miramare, à l'entrée du golfe de Trieste, dans ce château

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charmant et funeste d'où Tinfortuné archiduc Maximilien est parti pour le Mexique? Toutes ces propositions ont dû sembler romanesques et effrayantes à ce sénat de vieillards politiques. Italiens et prêtres. S'embarquer pour Malte! On voit bien que le cardinal Manning, en sa double qualité d'insulaire et de converti, ne redoute ni la navigation ni les conséquences des partis les plus violents; car il ne suffisait pas de cré^r un pape en dehors de Rome; le problème était de savoir ensuite comment il y rentrerait. Un abbé excentrique a fait jadis un livre pour prouver que la vraie place du saint-siège était à Jérusalem sur le tombeau du Christ; l'abbé pas* sait légèrement sur les prétentions des églises grecques qui se regardent comme possédant sur les lieux sainis des droits égaux à ceux des catholiques; il faisait bon marché du dogme inscrit dans la liturgie et le cathéchisme, d'où il résulte que l'Église catholique s'intitule apostolique et romaine; néanmoins on peut dire qu'un pape élu à Malte, errant à travers le monde et n'ayant la faculté d'entrer à Rome que clandestinement, ou bien après avoir reconnu la légitimité de l'occupation italienne, un pape dans de telles conditions serait, à coup sûr, à moitié chemin de Jérusalem.

Il paraît cependant que, dans l'assemblée cardinalice où cette question a été soulevée, le débat a été extrême* ment vif. On n'a pas été aux voix le jour même. Le lendemain, il s'est tenu une congrégation silencieuse où le scrutin a été émis sans discussion nouvelle. Â l'unanimité des membres présents, il a été décidé qu'on ne quitterait pas Rome. La dépêche qui donne ces détails^ et dont la provenance est politico-mystique, fait remar-

<|uer que dans Tintervalle le saint Esprit avait agi. C'est bien possible. Toutefois je me risquerai à dire qu'on met ici le saint Esprit en mouvement sans que la chose soit indispensable. Le bon sens suffisait; il faut réserver le saint Esprit pour le conclave.

Cette question étant réglée, je vois maintenant que le public politique commence à se préoccuper d'une seconde, à savoir l'exercice de ce privilège traditionnel dont les puissances catholiques se considèrent comme investies, en vertu duquel elles signifient Texclusioa au cardinal qu'elles ne veulent pas voir introniser dans )a chaire de saint Pierre. Cette. exclusivCy ainsi qu'on disait dans le vieux droit, appartient à la France, à l'Autriche, à l'Espagne et au Portugal. Faites attention à cette dernière puissance : déjà depuis plus d'un an, elle a formellement revendiqué ce privilège, qu'elle assure avoir exercé plusieurs fois au temps de la splendeur des rois très* fidèles et qui résulte pour elle d'un document positif, d'une bulle formelle adressée par le saint-siège au roi Jean Y de Bragance. (]hose très curieuse, les autres États catholiques ne peuvent pas se prévaloir, quant à leur droit d'exclusion d'un document pareil au titre portugais; leur droit est un droit coutumier qui ressort de l'usage traditionnel. Or, chose non moins curieuse, le Vatican n'avait pas, dans la phase qui a précédé la mort de Pie IX, soulevé d'objection contre Vexclusive française, espagnole et autrichienne, et il semblait disposé à quelques réserves au sujet de la portugaise. Le comte deThomar, ministre de Portugal auprès du saint-siège, est revenu récemment à Rome muni, assure-t-on, d'instructions très précises de songouverne-

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ment, aGn de maintenir le droit de la couronne très fidèle» De prime abord, cette insistance d'un État devenu fort secondaire et la répugnance du Vatican à en reconnaître l'exercice, doivent sembler assez inexplicables ; mais, si l'on veut bien se souvenir que la reine Pie de Portugal est sœur du roi Humbert et que, dans toute la question de politique religieuse, le gouvernement constitutionnel portugais est fait pour s'entendre avec le gouvernement constitutionnel italien, on saisira l'importance que pourrait acquérir dans certaines circonstances, à mon avis très improbables, le vieux droit d'exclusion du Portugal.

L'opinion générale des catholiques militants en France est que ce privilège d'exclusion des puissances catholiques est un privilège périmé ; il se rapportait, disent-ils, à un état social et politique qui n'existe plus ; il était le corollaire des religions d'État. Avec les gouvernements strictement laïques et civils du siècle présent, l'exclusion serait une injurieuse immixtion des gouvernements dans un domaine où ils n'ont plus aucune qualité pour entrer. On comprend l'exclusion exercée par un Louis XIV, par un roi très chrétien sacré à Reims, à qui le chrême de la sainte ampoule a imprimé une sorte de caractère sacerdotal; on ne peut pas l'admettre aux mains de M. Gambetta ou d'un ministre protestant tel que M. Waddington. Le conclave, ajoutent-ils, devra donc passer outre et ne tenir aucun compte des exclusions, dans le cas où l'on aurait la témérité d'en formuler quelques-unes ; le pape élu sera, exclu ou non, le pape légitime; les catholiques de l'univers entier se prosterneront sous sa bénédiction, et, s'il doit se passer

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des gouvernements, n'est-ce pas un régime auquel la papauté est accoutumée et qui vraisemblablement sera de plus en plus le sien?

Il y a beaucoup de vrai dans ce raisonnement des catholiques extrêmes, et, en bonne logique, il me semble difficile à rétorquer; je remarquerai seulement qu'il a pour conséquence le développement de plus en plus accentué de la séparation de l'Église avec les États. Si rÉglise croit qu'elle gagnera à l'application intégrale de ce système, je n'ai aucune objection à y faire, sauf que je crois, étant donnée la pente des mœurs et des esprits, qu'elle se fait des illusions imprudentes au sujet de son action sur la foule.

En tout cas, si ce raisonnement porte juste en ce qui concerne le gouvernement français actuel, on ne pourrait pas l'appliquer sans de grandes réserves au gouvernement autrichien, par exemple, et je crois qu'on y regarderait à deux fois avant de jeter au panier Vexclusive d'un Habsbourg notifiée par un Schwarzenberg. En ce qui touche le gouvernement français, je ne me trompe pas en affirmant d'ailleurs qu'il est résolu à la plus extrême réserve dans l'élection du prochain pape. Pour lui l'affaire doit demeurer rigoureusement ecclésiastique ; il en restera spectateur ; le baron Baude appuiera la modération d'une façon générale, il n'a pas d'autres instructions.

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