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LES DÉCORATIONS EN GÉNÉRAL ET LA CROIX D'HONNEUR EN PARTICULIER

Paris, 14 février 1878.

Nous interromprons pour un jour, si vous le permettez, lesréflexions que provoquent les immenses événements qui se déroulent autour de nous, — la vacance du saint-siège, Ja péripétie dramatique et décisive des affaires d'Orient, — pour nous arrêter un instant à une parlicuiiarité tout à fait française, je dirais volontiers presque exclusivement parisienne, c'est à savoir aux décorations.

Yous avez pu voir que le ministère actuel, fidèle à la coutume observée par tous ses prédécesseurs, vient de distribuer un certain nombre de croix d'honneur et d'avancements dans la Légion. On sait comment les choses se passent aujourd'hui : une loi émanant du régime actuel a établi fort sagement que, vu la nécessité évidente de réduire le nombre des décorés, il ne serait dorénavant créé qu'un titulaire contre deux morts ; il faut donc deux décédés pour gratifier un vivant. Un mien ami, décoré depuis des années et qui vit dans un milieu où les appétits décoratifs sont très vifs, prétend, en plaisantant, que, lorsqu'il lui arrive d'être malade, les aspipirants s'inquiètent de lui avec plus de curiosité que jadis.

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Chaque année , la grande chancelerie fait le relevé de ses morts; il en résulte un certain nombre de croix disponibles que Ton diviseentre les ministères. Ici çotnmencent les difficultés. Tant qu'on est en présence de services hiérarchisés : guerre, marine, travaux publics, l'embarras. est minime; l'ancienneté et le grade entraînent presque inévitablement la décoration ; il est acquis qu'un colonel qui n'aurait pas au moins la rosette serait en droit de se considérer comme victime d'une injustice. Maintes fois aussi, un avancement dans la Légion d'honneur tient lieu d'une promotion qu'on n'a pas pu ou pas voulu faire ; on accorde la croix d'officier à un major pour le dédommager de n'être pas passé lieutenant colonel ; cette distinction le fait patienter.

Tout cela est devenu une sorte d'usage qui a presque force de loi. Malgré la puissance de la routine et la commodité qu'offrent de tels arrangements aux administrations, je me permettrai de dire que cet usage est malheureux et qu'il provient d'une appréciation erronée des services pour la récompense desquels la Légion d'honneur fut originairement instituée.

Si Ton continue à en faire une sorte de complètement de l'uniforme, une adjonction nécessaire du grade, on lui enlève beaucoup de son action ; elle devrait servir à deux objets : à récompenser les actions d'éclat et en second lieu à couronner de longs et utiles services auxquels l'avancement peut fort légitimement ne pas être départi. L'avancement dans une hiérarchie intelligente devrait être avant tout le prix de la capacité ; la décoration, le signe d'une action éclatante ou d'une vertu longuement exercée qui n'implique pas nécessairement la

faculté supérieure du commandement. D'après cette idée, on devrait pouvoir rencontrer un capitaine officier de la Légion d'honneur, en face d'un général simple chevalier, ce qui indiquerait que le capitaine est un brave homiHe signalé par de belles actions ou une bonne conduite extraordinaire, fait néanmoins pour le grade qu'il occupe, tandis que le général est une capacité de commandement*

Dans toutes les carrières hiérarchisées, cette idée, à mon avis fausse, de faire de la décoration un complémeut de l'emploi, s'est établie d'une manière à peu près insurmontable. Il est entendu qu'un secrétaire général de ministère doit être, au bas mot, officier de la Légion d'honneur; tant qu'il ne l'est pas, il proteste et se considère comme une victime. Un sceptique, qui entendait lire une liste de préfets et sous-préfets décorés, qu'on commentait de quelques remarques désobligeantes, tra« duïsait ce sentiment par un mot >assez fin : c Tous ces gens là ont besoin du ruban pour faire leur état. i>

Il en résulte que le public parisien n'a jamais discuté ni apprécié sérieusement que les décorations qui viennent chercher les personnes en dehors de toute hiérarchie et classification officielle. Un capitaine décoré après vingt ans de services, un chef de division, un préfet, un sous-préfet, cela va de soi ; l'emploi implique le ruban; mais, quand il s'agit d'un écrivain, d'un journaliste, d'un artiste, c'est-à-dire d'une personnalité qui doit compter par elle-même, qui ne peut pas être dispensée de représenter une valeur quelconque, alors la discussion s'établit, l'appréciation libre reprend son cours. C'est presque uniquement dans cette catégorie de personnes que nos divers ministères et gouvernements

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ont le mieux réussiy chacun à son point de vue, à commettre bon nombre de maladresses dont la Légion d'honneur en définitive, en tant qu'institution, porte la peine. Eltepàtit, en effet, des choix injustifiés ou risqués et plus encore des abstentions. Un intrigant médiocre et actif, humble avec les puissants, insolent avec les petits, qui se lève de bon matin, qui bat les antichambres, qui s'entremet, qu'on voit sans cesse, qui fait des courses, qui les représente comme des services, et qui finalement, à force d'obsessions, décroche le ruban, fait moins de tort à l'institution qu'un homme investi d'une célébrité euro- . péenne, vn Littré par exemple, qui n'a jamais songé à être décoré et qui peut-être en a décliné l'offre.

On avait parlé de la grand'croix pour Victor Hugo. Politique à part, à propos de quoi toutes les réserves sont de mise, je dis que ce grand-cordon aurait dû faire plaisir à quiconque manie la plume. Si le genre et le talent hors ligne ne figurent pas en tête du tableau de la Légion d'honneur dans la section des arts et des lettres cela est fâcheux pour l'institution, fâcheux surtout pour la foule des gens distingués qui en bénéficient et qui profitent de l'illustration des têtes de colonne, de même qu'ils doivent se sentir diminués quand le grand talent et la gloire ont l'air de s'en passer trop facilement. 11 est clair que Lamartine, simple chevalier comme il l'était en face de M. Lebrun, celui de Marie Stuart, fort galant homme d'ailleurs et esprit sage, qui était pour le moins commandeur, sinon grand-officier, c'est une anomalie et une disproportion qui porte préjudice à l'institution uni* quement.

Sur ce chapitre, je mets volontiers la politique en

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dehors de cause. Aujourd'hui, pour un certain" nombre d'hommes qui se considèrent comme arrivés dans la région supérieure du gouvernement, le comble de la distinction consiste à ne mettre aucune espèce de robaa sur leur habit; le genre suprême, c'est d'avoir distribué des croix et de rester non décoré, c J'ai fait des chevaliers et n'ai pas voulu l'être. » C'est le cas de M . Gambetta, c'est le fait de M. Dufaure : être ministre et dédaigner la croix, cela parait la marque d'un très fin orgueil, et cette négligence de la distinction à un rang où elle paraît obligatoire est en définitive une manifestation où la modestie n'a rien à voir. Il est certain qu'un ruban,jfàt-il du plus large calibre, n'ajoute rien à l'importance et à la situation de certains hommes; son absence attire davantage l'attention et les distingue davantage.

Ceci toutefois est une situation tout à fait exceptionnelle. La coutume, les goûts de la société maintiendront longtemps encore chez nous le penchant pour la décoration; le plus grand tort qu*on puisse lui faire, c'est, ainsi que je l'indiquais, en la donnant mal dans beaucoup de cas, et en ne la donnant pas à temps dans beaucoup d'autres. Dans les carrières hiérarchisées et classées, le risque est moindre ; les croix, huit fois sur dix, arrivent à l'ancienneté; il y a un filon de faveur pour les petits cousins à qui on improvise des services exceptionnels en les faisant secrétaires parliculiers, chefs de cabinet de ministre; mais la propoi'tion de ces favoris ne peut jamais s'étendre beaucoup; d'ailleurs, ils passent dans la masse des chefs de bureau; on ne songe plus à chicaner beaucoup la distinction; leurs confrères et voisins avouent qu'ils auraient voulu être à leur

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place, et que ce petit ruban les aidera à se bien marier.

La chose est fort différente dans les carrières non classées, où la valeur personnelle est tout et la place rien : dans les arts et dans les lettres. Ici, un gouvernement éclairé ne devrait avoir qu'une règle de jugement : le talent. Je n'irai pas jusqu'à dire qu'il ne faille pas tenir compte de la moralité des gens; il est clair qu'un individu notoirement diffamé et dont on a pris la main dans de vilains sacs doit demeurer exclu; mais j'ajoute que ce serait le fait d'un gouvernement mesquin et sans esprit que d'exagérer cette tendance dans un sens prudhommes que et d'étroite bourgeoisie; il ne faut pas réduire la croix, quand il s'agit d^artistes et d'écrivains, à une sorte de certificat de bonne vie et mœurs et à être une patente de correction et de bonne tenue. Avec cette préoccupation, on a tout^îs les chances du monde d'aboutir à l'intrigante médiocrité, au détriment de gens d'un talent réel. Le talent, la valeur personnelle, voilà quelle devrait être, à mon avis, la condition sine qua non des croix littéraires et artistiques. Pour tout le reste, il faut apporter de la largeur dans le jugement et se défier comme une peste de ce qu'on appelle l'ancienneté, les droits soi-disant acquis, c'est-à-dire de ces présidences et secrétariats de comités des sociétés dramatiques et de gens de lettres, dont s'emparent habituellement des gens incorrigiblement médiocres, qui, à leur aide, se construisent des apparences de titres.

Il serait injuste de ne pas reconnaître que , dans ses derniers choix artistiques et littéraires le ministère actuel a eu généralement la main assez heureuse. J'ai dit que je regrettais pour la Légion d'honneur que l'idée

du grand-cordon de Victor Hugo n'ait pas pu se réaliser; il y avait des difficultés légales à cause de la qualité de sénateur du grand poète; elles n'étaient pas, ce me semble, insurmontables, puisque nous venons de voir M. Laboulaye, également sénateur, gratifié de la rosette, choix excellent, et pour le caractère et pour le savoir et le talent, et qui prouve combien la distribution des déco-* rations est capricieuse. Qui se fût imaginé que H. Laboulaye n'était pas au moins officier depuis des années? Pour le grand-cordon de Victor Hugo, il eût fallu lui donner un caractère général et exclusivement littéraire, bien marquer que la distinction ne s'adressait pas spécialement au poète des ChâtimentSy au Victor Hugo irréconciliable de la dernière phase, mais aussi à Tauleur d'Hernanij de Marion Delormey des Odes royalistes et bonapartistes, et au magicien des Orientales ; . ce n'était pas impossible, et je m'imagine qu'on y reviendra.

En fait d'omission dans les dernières listes, j'en signale une en la regrettant. On avait beaucoup prononcé le nom de M. Zola. Pourquoi cette décoration est-elle restée à l'état de bruit ? Le talent ici est d'une incontestable vigueur, d'une abondance et d'une originalité vraie. Justement parce qu'on peut contester le système et bon nombre des ouvrages du robuste écrivain, il convient au préalable de reconnaître, et d'honorer le talent; le talent est de premier ordre ; c'est un oubli à réparer à la barbe de M. Prudhomme.

A côté de ces lacunes, il y a eu des nominations qu'il est impossible, même à des adversaires, de ne pas trouver fort justifiées. Qui oserait trouver mal venue la croix d'of-

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ficier du grand peintre Ziem? Comment Ziem n'était-il pas officier depuis des années? Savez-vous bien que c'est un des maîtres de la peinture française, Ziem le Yénitien, Ziem qui a saisi mieux que personne les enchantements, les horizons et le coloris de FAdriatrique? On ne contestera pas davantage la justice d*une décoration comme celle de M. Henri Fouquier, l'un des esprits les plus modérés, les plus perspicaces et les plus judicieux parmi les hommes de la nouvelle génération républicaine; de plus, écrivain d'une grâce aisée et charmante qui s'allie dans une mesure rare au sérieux du fond et à l'excellence de la forme. Si l'esprit, le talent sont, comme je le maintiens, les premiers et indispensables titres aux décorations littéraires, on serait dans un grand embarras de trouver une objection quelconque à celle de M. Aurélien Scholl. Il m'est arrivé souvent dans les derniers temps de relire Chamfort et Rivarol. H. Scholl, je le crois, les a. assidûment étudiés; c'est un esprit français de la même famille, surtout de celle de Chamfort; tout s'y trouve, le trait, l'enjouement et surtout l'amertume. N'en déplaise à M. Prudhomme, qui doit être décoré, je ne suis pas fâché de lui voir pour lointain confrpre ce petit-neveu de (Chamfort; sa croix wêroe en profite.

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tu SOUVENIRS ET RÉFLEXIONS POLITIQUES.

Paris, 16 février 1878.

Qn a célébré ce matin à Sâint-Sulpice, aux frais de rÉtatrau milieu d'une véritable foule, — s'il est possible de nommer foule une assemblée où figurait à peu près tout ce qui compte dans la science et la littérature, — les funérailles d'un homme qui fut sans contredit l'un des représentants les plus éminents et les plus attrayants de cet esprit scientiOque et critique qui s'empare d*une façon si manifeste de la direction de l'intelligence contemporaine. Si l'on se bornait à dire que Claude Bernard fui un savant de premier ordre, et que, dans le domaine où il s'était établi, sa suprématie n'était plus contestée par personne, et où il a réalisé des découvertes dont les conséquences et la portée sont encore maintenant difficiles à prévoir; si l'on ajoutait qu'il avait l'esprit ouvert, charmant, hospitalier, rien de cette morgue scientifique que bon nombre de savants regardent comme un accompagnement nécessaire de leur état; si l'on disait de plus que ce merveilleux expérimentateur était un écrivaift excellent, maître d'une forme claire et ferme, nullement sèche et empesée, parfaitement digne en un mot du fauteuil qu'il occupait à l'Académie française en vertu de cette tradition judicieuse et éclairée qui fait donner une

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place dans l'Académie littéraire à un collègue de FAcadémie des sciences — tradition qui, pour le dire en passant, avec le courant moderne, devra, suivant moi, aller s'élargissanl de plus en plus, — si Ton a rassemblé tout cela, on n'aura encore dit sur rindividualilé morale de Claude Bernard qu'une partie des choses intéressantes qu'elle comporte. L'esprit du savant, la méthode philosophique qu'il suivait dans ses recherches, et qu'il appliquait avec un bon goût sans emphase dans la conduite de sa vie, tout cela, au point de vue humain, est pour le moins aussi original et aussi captivant que le sont au point de vue scientifique les immenses découvertes sur la fonction du foie, Taclion du pancréas, des poisons végétaux et des stupéfiants.

Je ne veux même pas essayer de résumer le travail scientifique de Claude Bernard. On aurait le droit de contester ma compétence, que je suis le premier à décli* ner. Je ne sais à cet égard que ce que doivent savoir toutes les intelligences éclairées et informées de ce temps-ci. Je dois dire que Claude Bernard a rendu l'information facile à quiconque s'applique, sans être savant de profession, à se rendre compte de la marche des idées scientifiques. Les articles qu'il a publiés en grand nombre dans la Revue des Deux M ondes y ceux par exemple sur le curare et sur les poisons de la même famille, de provenance végétale et animale, qui sont les poisons exclusifs du système nerveux, sont incontestablement des modèles d'exposition. Tout homme nanti d'une instruction générale suffisante doit les comprendre et en tirer des conclusions.

. On considère à juste titre le célèbre livre de Bichat:

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Études sur la Vie et la Mort, comme le premier ouvrage classique de la physiologie moderne. C'est là en effet que pour la première fois une grande idée qui transforme peu à peu la spéculation philosophique a été exprimée comme déduction d'une série d'admirables observations positives. Cette idée est celle-ci : que ce que l'on est convenu de nommer la vie n'est pas dans les êtres organisés une qualité en quelque sorte isolée, une manière de soufDe qui anime l'individu et qui le quitte à un moment donné, un principe extérieur qui vient remplir les organes et ensuite les abandonne, mais bien que la vie est une résultante, la conséquence du fonctionnement suffisant d'un ensemble d'organes nécessaires, de telle sorte que lorsque ce fonctionnement vient à cesser absolument sur l'un des points essentiels, cette résultante qu'on nomme la vie cesse de pouvoir se réaliser. Qu'un accident quelconque arrête, par exemple, le fonctionnement de la circulation ou l'appareil digestif dans un individu parfaitement intact à tous les autres points de vue, le phénomène vital qui est un résultat, qui est, pour ainsi parler, le total d'une addition que l'individu animé opère à chaque instant, ce résultat, ce total n'a plus lieu, et la mort se produit.

Bichat expose cette doctrine avec une simplicité âpre qui donne à son ouvrage une portée, et j'ajoute une beauté singulière. Quand je parle d'exposition de doctrine, c'est trop dire; Bichat ne dogmatise point; c'est un grand esprit critique; il rassemble et il coordonne des observations, plus préoccupé de faire sentir la fragilité des inductions absolues que de leur substituer des hypothèses du même ordre. Quand on songe que cet

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esprit audacieux et solide, que cet homme, véritable fondateur de la physiologie contemporaine, a été enlevé avant quarante ans; que, bien avant la moyenne de la jcarrière habituelle, Tune de ces grandes lacunes dans le fonctionnement de la machine humaine qu'il décrit en traits si saisissants, s'est produite dans son organisme, et qu'on voit d'autre part tant de vies inutiles et vaines conserver leur équilibre jusqu'à des âges invraisemblables, on se demande quelle loi ironique préside à la distribution de ces accidents d*où la vie et la mort résultent; et cette réflexion ramène à une idée qui suffit à elle seule pour corriger la tendance matérialiste qu'inspirent de telles remarques, à savoir que rien qu'avec la mort, rien qu'avec le choix du moment où elle est départie aux vivants, la puissance inconnue qui régit le monde obtien^tous les résultats qu'elle juge à propos d'atteindre.

Si, en revenant du cimetière, où le cortège savant et lettré a accompagné Claude Bernard, quelques jeunes gens ont songé à aller accrocher une couronne au piédestal de la statue de Bichat qui décore l'École, de médecine, ils ont assurément accompli un acte de justice que le défunt du jour aurait agréé, car il est certain que le point de départ des travaux et des découvertes de Claude Bernard provient de l'idée première de Bichat. A quoi s'est attaché Claude Bernard ? A déterminer avec précision, et par un procédé rigoureusement expérimental, le mode de développement de quelques-unes de ces fonctions obscures dont le résultat constitue la vie. C'est une grande erreur de s'imaginer que l'organisme humain soit connu ; à vrai dire, nous n'avons la notion que de ses phénomènes les plus apparents, de son

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écorce. Dès les premiers pas, le physiologiste aboutit à des régions ténébreuses, sur lesquelles il faut inscrire la légende de la plupart des cartes de TAfrique et de TAsie centrales : Terra incognita.

Qu'est-ce que la digestion, par exemple ? On en perçoit en bloc les procédés, et les effets : c'est l'absorption et l'assimilation de l'aliment; c'est le remplacement par une matière étrangère de celle qu'a usée la combustion du mouvement vital. Mais comment s'accomplit le phénomène ? comment opère cette chimie profonde ? quel emploi, quels services y occupent certains appareils dont on constate à merveille l'existence et le mouvement, mais dont l'office demeure indéterminé, le foie, par exemple, et le pancréas ? La question a commencé à s'élucider par les recherches et les découvertes de Claude Bernard; non seulement il a déterminé l'office chimique du foie, mais il a fait voir quelques-unes des relations de cet organe énigmatique avec un autre organe qui est maintenant l'objet des récherches de prédilection, et il faut ajouter des hypothèses les plus téméraires des physiologistes : le cerveau. Pendant le cours de ses éludes sur le fonctionnement du foie, dont la conclusion fut de montrer que cet organe était un fabricateur de matière saccharine dont la combustion vitale réclamait une certaine proportion, il avait, dans son laboratoire du Collège de France, une multitude de lapins voués au service de la science; on fut amené à constater que, chaque-fois que l'on affectait le cerveau de l'un de ces animaux sur un certain point déterminé avec précision, on déterminait une aiTection fort analogue à celle que les médecins classent sous le nom de diabète.

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Jft cite ce trait. Il y en a une foule d'analo;;ues dans ce/ifnmenses recherches. Pendant les expériences sur la carafe et les poisons de Tappareil nerveux, on arriva à la démonstration de l'innocuité de ces poisons sur l'appareil digestif en même temps qu'à la preuve de leur effet foudroyant sur le système nerveux par. une opération comme celle-ci : On faisait absorber à un chien un aliment largement saturé d'une dissolution de curare, le chien n'en ressentait aucun trouble. Pendant que la digestion était en train de se faire, on extrayait de l'estomac de l'animal une portion du suc gastrique, on inoculait ce suc avec une lancette à l'un de ses membres ; peu de minutes après, le chien tombait dans une paralysie mortelle. Ainsi ce poison innocent à absorber était terrible dans une blessure.

Quel jour de telles remarques ne devaient-elles pas ouvrir sur l'organisme des êtres dans un esprit d'une compréhension aussi étendue que Tétait celui de Claude Bernard ! Ce qu'il y avait cependant de plus frappant, de plus admirable en lui, c'est qu'il resta toujours rigoureusement critique et expérimental, qu'il se garda invariablement du système des hypothèses absolues. J'ai entendu quelquefois des personnes qui se croient obligées, en raison de certaines idées politiques ou de situation sociale, de se proclamer en toute occurrence spiritualistes ardents, taxer Claude Bernard de matérialisme. Matérialiste ! pourquoi ? Il aurait volontiers demandé où demeuraient ces abstractions; il n'était ni spiritualiste ni matérialiste, et je suis convaincu qu'il avait au fond un égal dédain pour ces deux hypothèses, qui sont des conceptions également vaines, également empiriques, des n. 17

tentations également risquées de substituer l'absolu des hypothèses au relatif de Texpérience ; il n'était ni matérialiste ni spiritualiste; il était observateur de la nature, laquelle n'est ni matérielle ni spirituelle, mais naturelle et vivante. Aussi on a fait ses obsèques à l'église; il a été à SaintrSulpice comme il avait été à Compiègne et au Sénat, parce qu'il était homme de goût et homme d'esprit, nonobstant savant de génie.

Paris; 21 février 1878.

Habemus summum pontificem ! C'est, ainsi que vous le savez, la formule romaine. Le télégraphe nous la transmet à l'instant même; il nous annonce que le cardinal Pecci a été élu pape et qu'il a pris le nom de Léon XIII. En 1846, lors de l'élection de Pie IX, il y eut «tuatre scrutins; l'élection du nouveau pape n'en a demandé que trois. La fameuse fumée du conclave n'aura intéressé que deux fois, dans la journée d'hier, la curiosité de la population romaine, et on voit d'après l'heure où la nouvelle nous parvient, que c'est au troisième scrutin, celui de ce matin, que l'élection s'est accomplie.

Il faut nous attendre maintenant, pendant quelques jours, aune avalanche de renseignements, d'anecdotes et

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d'inductions touchant cette rapide élection. Je crois qu'il sera sage d'user d'une critique fort circonspecte dans le choix de toutes les nouvelles et spécialement à regard des inductions qu'on va se hâter d'émettre sur le compte du nouveau pape. Quelques points me paraissent cependant certains dès à présent, et quelles que soient la conduite, les réserves et même les manifestations que le nouveau pontife jugera indispensables au début de son règne, il n'en demeurera pas moins acquis que son élection démontre que, dans le sacré Collège, la faction politique l'a emporté sur la faction pieuse.

Cela ne signifie nullement que le pape nommé par les politiques ne signalera pas le début de son règne par des protestations absolument semblables à celles que le pape nommé par la faction pieuse eût formulées contre l'abolition du pouvoir temporel et l'occupation de Rome par l'Italie. Ceux qui se sont imaginé qu'une élection relativement modérée produirait dans un délai assez court les éléments d'une transaction entre les deux pouvoirs qui sont en présence à Rome, ne se sont pas suffisamment rendu compte de la situation respective du saintsiège et de la monarchie italienne. Si une transaction Gûit par se produire, il faudra des années et des années pour qu'elle mûrisse, et,*en tout cas, celte transaction ne prendra jamais une forme dogmatique ; elle arrivera lentement, peu à peu, par une détente successive et partielle, par des relations officieuses qui n'empêcheront point de conserver officiellement les anathèmes libellés par l'Église, de même que l'on conserve l'excommunication contre les Colonna en mémoire de l'attentat d'Agnani, ce qui n'a, d'ailleurs, nullement empêché les

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Colonna de conserver à Rome, auprès du saint-siège, une importance indiscutée.

On fera donc bien, à mon avis, de n'accueillir qu'avec beaucoup de réserves les pronostics de conciliation et de soi-disant libéralisme dont on va probablement pendant quelques jours saluer le nouveau pontificat. Non seulement Léon XIII ne désavouera rien dans les actes politiques de son prédécesseur, et je pense, d'ailleurs, que personne de sérieux ne s'attend à une semblable volteface; mais on doit prévoir qu'il persistera dans les lignes essentielles de la politique de Pie IX. Il protestera avec non moins d'énergie que le défunt pape contre l'abolition du pouvoir temporel et l'occupation de Rome ; il ne se prêtera à aucune relation politique et réglée avec le gouvernement italien , il persistera à ignorer la dotation que la loi des garanties a stipulée au profit du souverain pontife, et dont les arrérages doivent s'accumuler dans les coffres du trésor italien. Je suis convaincu même que, comme Pie IX, il s'enfermera dans le Vatican, et qu'il ne portera aucune atteinte à la fiction de captivité dans laquelle la papauté s'est enveloppée le jour où les troupes italiennes ont occupé Rome.

Si l'on veut bien y réfléchir, on verra, au surplus, que cette fiction de captivité, que c?t internement volontaire du saint Père au Vatican, est la combinaison la plus avantageuse qu'on ait pu imaginer non seulement pour le pape, mais aussi pour la royauté italienne. Imaginez un pape décidé à user de tous les privilèges que la loi des garanties stipule en sa faveur, surtout dans Rome, allant processionnellement de basilique en basilique, présidant à ces fonctions splendides et théâtrales qui constituaient

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Tapparat de la royauté pontificale: quelle source continuelle de conflits et de heurls entre les deux pouvoirs exposés à se rencontrer quotidiennement dans les rues trop étroites de la Ville Éternelle I A cela se joindraient les manifestations tumultueuses de la foule, manifestations fatalement contradictoires ; ici chaudement papa- Unes, là violemment garibaldiennes ; à chaque instant, le gouvernement serait dans la nécessité d'intervenir et certain de ne récolter, en raison de son inévitable intervention, que les malédictions alternatives de Tun et et de l'autre camp.

La clôture du pape au Vatican prévient toutes les difficultés; il est certain qu'en se prolongeant elle enveloppera la papauté d'une sorte de caractère monastique et prononcera de plus en plus, aux yeux de la foule .sa séparation d'avec le monde temporel. Mais j'imagine que ce n'est pas le gouvernement italien qui s'aviserait de se plaindre d'un tel résultat. Le pape enfermé au Vatican, et se faisant un point de conscience de n'en jamais sortir, prendra peu à peu quelque chose de cet aspect rigoureu« sèment et exclusivement ecclésiastique qu'ont acquis certains patriarches des églises d'Orient qui résident dans des monastères riches et considérables d'où ils ne sortent plus et qui deviennent le centre de leur église nationale; ainsi, ce me semble, le patriarche arménien installé dans un monastère aux environs d'Érivan.

Cette réclusion du pape est si pleine d'avantages, pour le gouvernement italien principalement, qu'on peut se demander, dans le cas où l'élection qui vient d'avoir lieu aurait tourné à l'avantage d'un pape de combat, s'il n'aurait pas jugé qu'un exercice hardi et public de

tous les privilèges que la loi des garanties stipule en faveur du saint-siège, n'offrait pas une arme plus efficace que la résignation et l'apparence de captivité que Pie IX a maintenue de son vivant. Quelle sera à cet égard la décision du nouveau pape? Évidemment il serait téméraire de Taffirmer absolument par avance ; on ne peut formuler que des probabilités que Ton tire de l'examen des circonstances au milieu desquelles son élection a eu lieu. Il me semble pourtant qu'on peut affirmer que le nouveau pape n'est pas un pape de combat dans le sens qu'attendait une portion considérable de catholiques, la portion incontestablement la plus intransigeante, qui souhaitait l'exaltation d'un cardinal de la nuance des zélanti, un cardinal Billio, par exemple, ou un cardinal Panebianco. Maintenant, on peut être certain que les regrets ne se laisseront pas voir et que la déconvenue, si elle existe au fond de beaucoup de cœurs, aura garde de ne pas apparaître.

Néanmoins, quand on a été attentif à bien des indices qui se sont fait jour depuis la mort de Pie IX dans le langage de quelques-uns des organes les plus accentués de l'ultramontanisme, indices enveloppés de beaucoup -de précautions oratoires, de lamentions pieuses et de nouvelles malédictions à l'adresse du gouvernement italien, on ne peut pas douter que le résultat du conclave ne soit, pour tous ceux, qui se rattachent à cette opinion, un résultat profondément désagréable. QuUnd on a suivi avec attention les correspondances de Rome publiées, dans ces jours surtout, par les organes les plus véhéments du catholicisme, on a pu remarquer qu'elles s'attachaient principalement à cette idée que le futur pape

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serait, suivant toute apparence, un personnage auquel personne ne songeait, dont le nom n'avait jamais été prononcé ni mis en avant; l'élection se porte sur un cardinal que la majorité du public européen désignait par avance comme le plus illustre, le plus capable parmi ceux à qui on se plaisait à attribuer des inclinations relativement modérées; de plus, camerlingue de l'Église c'est-à-dire sorte de pape intérimaire, ce qui, d'après toutes les traditions de, la cour de Rome, entraine habituellement l'exclusion du saint-siège pour celui qui est investi de cette charge.

Maintenant que la chose est accomplie, on ne manquera pas d'abord de se rejeter sur l'inspiration du saint Esprit, et ensuite on fera valoir la nomination par Pie IX du cardinal Pecci à la fonction de camerlingue comme une sorte de désignation tacite de son successeur. On n'abusera de la sorte que les âmes innocentes et de bonne volonté. Tous ceux qui se rappelleront la longue tisgrâce du nouveau pape sous le pontificat précédent, là haine persévérante que lui portait le cardinal Ântonelli, se diront au contraire que Pie IX, en le faisant caiherlingue, comptait sur la coutume et sur la tradition du sacré Collège, et qu'il pensait, par cette nomination, empêcher le cardinal si longtemps tenu à l'écart, de lui succéder sur la chaire de saint Pierre.

On ne sera pas sans remarquer non plus qu'hier encore la correspondance de WnioUy par exemple, assurait que, quel que fût l'élu, il prendrait le nom de Pie X, ce qui indiquait que le nouveau pontificat devrait être la continuation rigoureuse du précédent. Or le nouveau pape prend le nom de Léon XIII, ce qui rappelle le court

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pontificat de Léon XII, pape éclairé et modéré, pape politique. De plus, le nouveau pontife peut fournir une assez longue carrière, puisqu'il est né le 2 mars 1810.

De tout ceci on peut conclure dès à présent que, si l'extérieur des choses demeurera probablement semblable à ce qu'il est en ce moment, la conduite politique du saint-siège sera inspirée par un esprit fort différent. Le temps est au Léon : c'est un mot d'opportunité du bou^ levard.

Paris, 21 février 1878.

M. Renan a eu la bonne pensée de réunir, en un volume qui paraît aujourd'hui, un certain nombre de travaux se rapportant à des dates différentes et à des sujets très divers que le savant et artiste philosophe avait disséminés depuis plus de vingt ans dans la Revue des Deux Mondes, dans le Journal des Débats et dans le Journal de V Instruction publique. Ces morceaux sont des types achevés de ce genre de littérature, en même temps sérieuse par le sujet et attrayante par la perfection et la mesure de la forme, dans laquelle l'Angleterre excelle et qu'elle a baptisée du titre A'essais, que nous avons fini par lui emprunter, en nous en assimilant, avec une certaine extension, la méthode et l'objet.

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Quoique la catégorie des gens du monde instruits et éclairés soit parmi nous beaucoup^ moins nombreuse que dans la société anglaise, et que la grande majorité des gentlemen français se contentent pour nourriture intellectuelle des billevesées de la littérature fashionable des lieux communs du journalisme conservateur, avec une certaine adjonction d'enfantillages religieux à la façon des opuscules de Tabbé Gaume ou des pamphlets dévots de réminent Mgr de Ségur, il existe néanmoins au sein des classes bien élevées et oisives un petit canton plus délicat, plus ouvert, plus inquiet de savoir que le reste de la région qui Tenvironne, et qui a besoin de quelque chose de plus que du Sport, de la Vie parisienne, et de Notre-Dame de Lourdes Aq M. Henri Lasserre. C'est à ce monde recherché et souvent mal à Taise, tiraillé entre les habitudes morales et la température assoupissante du milieu qui le circonvient et les instincts de libre jugement, de critique émancipée que la réflexion lui suggère^ c'est à ce petit monde intéressant et curieux que le genre des essais convient particulièrement. On peut assurer que tout ce qu'il sait des idées qui régnent présentement dans les régions supérieures de l'intelligence contemporaine, c'est par les essais, c'est par les articles Variétés des journaux qu'il l'a appris; c'est là seulement qu'il a trouvé à sa portée les éléments d'une instruction un peu plus étendue, l'excitant d'une émancipation intellectuelle habituellement incomplète et incertaine, mais dont le principe résiste et qui ira malgré tout en se fortifiant et en se développant.

C'est à celte catégorie de lecteurs que je me permets de recommander spécialement le nouveau livre de M. Re-

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nan. Il serait parfaitement superflu de le signaler à ce public qui compose ce qu'on peut appeler Fauditoire de la haute intelligence. En Europe et en France, cet auditoire est, de longue date et sans réserve, acquis à M. Renan, et, quoi qu'il plaise à notre grand écrivain de publier, personne, dans cette région, ne l'ignorera ; mais, pour les gens du monde qu'une certaine inquiétude de sérieux tourmente et qui ont besoin cependant de trouver le savoir et la pensée puissante parés de la grâce de l'art, de tels ouvrages sont d'incomparables bonnes fortunes. Je prends presque au hasard quelques-uns des morceaux qui forment le volume. Où un homme du monde, piqué d'une curiosité supérieure, pourrait-t-îl, mieux que dans ces pages de M. Renan, se former une idée de la civilisation de l'ancienne Egypte, se rendre <îompte des origines de la langue française et trouver, résumé avec une lucidité solide et une science qui n'ignore rien, tout le travail de la philologie moderne. Qu'il lise l'essai sur l'impératrice Faustine, l'énigmaliqae épouse de Marc-Aurèle ; nous possédons d'elle un grand nombre de médailles qui sont charmantes et dont il fut de mode de faire des épingles et des boutons de manchettes.

M. Guizot a dit quelque part : « On veut du roman, que ne regarde-t-on à l'histoire? » Faustine est une vraie tête de roman, et, à côté de Marc-Aurèle, elle fournit le thème d'un véritable roman à la moderne, un roman intérieur et psychologique dont l'intérêt provient du choc des âtnes, de l'originalité contradictoire des notions morales qui ne peuvent, le voulussent-elles, ni se bien comprendre, ni surtout se pénétrer réciproquement. Ceux

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qui se plaisent à ces analogies que l'immuable fond de la nature humaine reproduit à des siècles de distance songeront, après avoir lu le ravissant article de M. Renan sur Faustine, à notre Marie-Antoinette, en moins le détestable martyre final, en moins aussi l'opaque sainteté de Louis X\I, que l'activité mélancolique et la pensive énergie du plus touchant des empereurs romains me semblent, malgré les superstitions auxquelles nous nous plaisons à céder, dominer à tous les points de vue. . Qu'indiquerai-je encore ? Un essai sur l'art du moyen \ âge et sur les causes de sa décadence, qui est un chefd'œuvre de goût et d'impartialité ; un tableau de l'instruction publique en Chine qu'on ne saurait trop étudier dans un moment où l'idée de faire de l'examen et du concours le seul procédé d'accession aux emplois tend de plus en plus à prévaloir dans notre société. La Chine nous offre un spécimen séculaire de cette méthode sinon démocratique (la démocratie pure est électorale), au moins absolument anti-aristocratique. On peut juger, d'après l'exemple de la Chine, que cette méthode a besoin, pour éviter de se pétrifier et de donner naissance à d'innombrables abus, de la surveillance et de l'excitant d^un esprit alerte et tant soit peu révolutionnaire qui répugne profondément au tempérament chinois.

Ces indications suffisent pour montrer, aux yeux du inonde éclairé et cultivé, l'intérêt varié que leur promet le nouveau livre de M. Renan. Ce n'est pas là-dessus uniquement que je voudrais néanmoins attirer l'attention, et je ne voudrais pas me borner à une simple lettre de critique littéraire. M. Renan, en tête de son livre, a placé une préface dans laquelle il résume son jugement sur

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l'heure actuelle. Rien, à mon gré, de plus justement original ; rien de plus pénétrant, rien qui rende mieux certaines idées que les esprits impartiaux, attentifs et désabusés, sont arrivés à se former touchant les tendances françaises par suite des leçons que le spectacle de notre histoire depuis 1871 nous a administrées. M. Renan établit qu'après 1870, deux voies étaient ouvertes devant la France : elle avait, comme il le dit si bien, Toption entre deux partis opposés : elle pouvait adopter un système de réformes analogue à celui que la Prusse s'imposa après la bataille d'Iéna, réformes austères ^ rigoureuses, qui ne pouvaient aboutir que par la restauration d*un système monarchique en même temps très éclairé et très sérieux^ ou bien la continuation du programme démocratique dont le but dernier est la poursuite du bien-être individuel et le maintien de la liberté; il pense que la très grande majorité française s'est décidée pour ce dernier parti, et qu'à cet égard, aucun doute n'est désormais possible sur ses intentions. Je crois comme lui qu'il faut avoir un irrémédiable parti pris de fermer les yeux à l'évidence pour contester là-dessus la détermination du pays. Pourtant il y a eu une phase assez longue d'hésitation. En 1871, à l'époque de la réunion de l'Assemblée à Bordeaux, la majorité française était disposée à un retour en arrière ; elle eût volontiers consenti à une foule de sacrifices qui naaintenant lui sembleraient des monstruosités et des duperies si elle avait trouvé sous sa main soit un grand prince^ soit une classe sociale véritablement digne d'être dirigeante et capable de prendre en main la direction de cette restauration française qui fut alors le rêve de

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quelques nobles esprits. Le grand prince fit absolument défaut; ce ne fut pas la France qui manqua alors à M. le comte de Chambord, c'est M. le comte de Chambord qui fit défaut au pays.

Après avoir manqué à Bordeaux le moment psychologique du retour, après n'avoir pii donner signe de vie pendant les quelques journées providentielles où tout fut possible, et où Ton peut dire que le sentiment universel, même celui de ses adversaires, l'attendait d'heure en heure, il fit ensuite échouer à Versailles, par des chicanes mesquines où tout le monde vit une véritable fia de non-recevoir drapée dans une formule d'apparente inflexibilité, un autre effort d'un succès infiniment plus difficile qu'à Bordeaux, mais qui cependant pouvait encore, avec le moindre esprit politique, amener à un résultat.

De ce jour, le régime démocratique l'emporta définitivement. A défaut du prince, du chef monarchique dont l'impossibilité et le parti pris d'évanouissement parurent irrémédiablement démontrés, avait-on au moins mis la main sur une élite dirigeante à l'aide de laquelle on put poursuivre l'application de quelques-unes des idées qui s'étaient groupées autour d'une restauration de la monarchie? Évidemment non. La frivolité, l'esprit de discorde, l'élroitesse et l'âpreté des préjugés s'étaient montrés dans la coalition conservatrice avec non moins d'éclat que l'impossibilité du comte de Chambord. Une seule chose restait ouverte et praticable : l'organisation d'un régime démocratique relativement paisible et tempéré.

M. Renan ne se fait pas plus que moi d'illusion sur la

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médiocrité congéniale du système. Hais d'abord oh ne nous a pas laissé le choix d'un autre, et ensuite il y a une contre-partie d'avantages dont il ne faut pas faire & € Le monde est entraîné par un penchant irrésistible vers l'américanisme, vers le règne de ce que tous comprennent et apprécient ; Galilée de nos jours n'aurait plus à craindre la géhenne et les cachots, il assisterait au triomphe de M. Raspail. Certainement il serait assez philosophe pour y être peu sensible et même pour voir que cela est légitime à beaucoup d'égards. » Yoilà sa conclusion ; aucune déclamation ne réussira à l'éviter.

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