LA COMMUNE ET ERNEST RENAN
Paris, 2 avril 1878.
C'est dans le parc de Versailles, pendant la Commune, que H. Renan a placé la scène de ces admirables Dialogues philosophiques, à mon avis l'une des plus belles expressions de la haute pensée moderne et qui peuvent sans pâlir, pour la forme et pour le fond, supporter la comparaison avec les dialogues de Platon. Pendant que les interlocuteurs que M. Renan nous présente dissertaient dans un bosquet de Versailles, et que l'un d'eux tirant un volume de Malebranche, lisait à ses amis un passage de la Recherche de la vérité^ dans lequel les termes de l'insoluble problème de notre destinée se
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trouvent posés avec cette précision simple et superbe qui est le don du grand oratorien, dans les allées avoisinantes, bien d'autres groupes de réfugiés parisiens, moins calmes que les philosophes de M. Renan, plus tourmentés par les péripéties quotidiennes de Tabominable lutte qui se poursuivait entre la légalité, le bon sens et l'horrible fièvre qui dévorait Paris, usaient dans mille conversations incohérentes' ces journées de maladive et inquiète oisiveté.
Il faut avoir vu Versailles à cette époque pour comprendre les effets imprévus et bizarres que produisent les crises sociales quand elles pénétrent jusqu'aux profondeurs du monde qui les subit, quelles réflexions I quels aveux elles font éclater I à quels sacrifices, à quelles transformations elles décident brusquement une foule de braves gens lourds et somnolents qui, dans le train coutumier des choses, sont incapables de rien comprendre et plus incapables de rien céder!
€ Comme l'utilité vous a bientôt rapproché les distances, s'écrie quelque part Figaro ! parlez-moi des gens passionnés I »
Les gens épouvantés sont encore plus malléables et plus accommodants.
U est fâcheux que les classes conservatrices oublient promptement, aussitôt que le calme a l'air d'être solidement rétabli, les clartés que leur donne le danger et plus vite encore l'intelligence soudaine que le péril leur apporte du mérite obscur et du courage dédaigné dans les temps ordinaires.
Ce qui me fait redouter pour ce pays-ci le retour périodique des révolutions, c'est qu'elles demeurent le seul
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mode d'avènement, la seule chance d'accession aux affaires pour les hommes intelligents que le hasard a fait naître en dehors de ces classifications assez analogues à celles du Bas-Empire, dans lesquelles les conservateurs opèrent, à de bien minimes exceptions près, leur recrutement. Étudiez l'histoire de la plupart des hommes qui ont pris place dans le gouvernement depuis cinquante ou soixante ans, et demandez-vous ce qu'ils fussent devenus si une révolution, à un moment propice, n'avait pas enlevé leur barque à la crête d'une de ses vagues ; les plus favorisés auraient vieilli dans les honneurs obscurs de quelque légion.
Il ne faut pas se lasser de le redire, quoique de telles observations aient bien peu de probabilité d'être jamais comprises, le plus grand défaut, et par conséquent la plus grand faiblesse des partis conservateurs en France, c'est la mesquinerie et l'étroitesse de leurs procédés de recrutement. Ils sont rongés, à leur insu peut-être, par un esprit de coterie, par une sorte d'exclusivisme étroit qui, en dehors de leur cadre originel, les détermine à n'accepter d'autre aide que celle des intrigants subalternes qui flattent leurs manies et caressent leurs antipathies. Dans les temps réguliers, tout homme nouveau qui semble doué de capacité et de caractère, qui deviendrait une acquisition précieuse, mais qu'on ne peut acquérir qu'en tenant compte au préalable de son mérite et en ne cherchant pas à lui imposer comme noviciat une sorte de domesticité aux gages de la médiocrité établie, semble aux conversateurs une individualité inquiétante, qu'il convient, autant que possible, d'éteindre et d'enterrer ; ne menace-t-elle pas de faire concurrence aux fils.
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aux gendres et cousins à qui on croit que les affaires doi^ vent être exclusivement réservées? Non seulement on ne cherche pas à absorber les forces et les intelligehces nouvelles que le cours du temps suscite, mais on s'étudie à à les décourager.
Quel est le résultat de cette méthode énervante? Parmi les hommes nouveaux méritants et capables, et qui voient que tout accès aux affaires leur est fermé du côlé conservateur, ceux qui ont plus d'ambition que de principes se rejettent du côté de la Révolution; puisqu'ils ne peuvent pas pénétrer dans le gouvernement, ils travaillent à le détruire, afin d'en faire un autre dont ils seront. Ceux qui ont plus de fierté, un esprit plus ferme ou moins de besoins, cherchent pour leur intelligence un emploi différent ; ils se retirent en eux-mêmes; ils deviennent solitaires et philosophes. Est-ce un bénéfice pour les classes conservatrices, qui continuent pourtant, à leur grande joie, à se recruter dans la catégorie exclusive des familles et des fortunes dont elles sont formées, avec l'adjonction de quelques personnalités subalternes, médiocres et intrigantes, qu'elles adoptent sur le pied où l'ancien régime acceptait les officîerfe de fortune et l'aristocratie d'autrefois ses hommes d'affaires et ses intendants?
Dans les moments de brûlante anxiété, cet exclusivisme conservateur se détend ; il se produit alors quelquefois des exceptions analogues à ce qui s'est passé pendant le siège de Paris pour certains cercles, inaccessibles en temps ordinaire, à qui n'appartient pas à des coteries mondaines nettement déterminées. Quelques hommes vivant sur la frontières de ces coteries, et qui, en temps normal, n'auraient jamais pénétré dans l'illustre club, y
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ont alors été reçus ; il est probable qu'à présent, ils seraient plus difficiles que personne pour en ouvrir la porte à de nouveaux venus.
Retournons cependant à la société singulière que le redoutable désarroi de la Commune avait jetée pêle-mêle k Versailles aux mois de mars et d'avril 1871 ; tous ceux qui l'ont vue de près alors et étudiée de sang-froid n'ont pas oublié quelques-uns de ses traits caractéristiques ; j'en rappellerai deux :1e rapprochement de personnes que le train de la vie habituelle tient à d'assez grandes distances l'une de l'autre, la familiarité et la pénétration réciproques qui en résultaient; ceci s'était déjà produit à Bordeaux dans les derniers jours de la dictature de M. Gambetta et au début de celle de M. Thiers. En second lieu, chose beaucoup plus essentielle : la clairvoyance causée par l'anxiété et la disposition sincère de la plupart à accepter alors d'immenses réformes, à se résigner aux sacrifices des habitudes et des préjugés les plus invétérés pour sauver la situation et empêcher le retour de crises pareilles à celle dans laquelle on se débattait.
En lisant depuis les mémoires sur l'émigration, — et M. de Lescure, dans son utile collection des mémoires relatifs à la révolution française, vient d'en publier un volume fort bien choisi, — je me suis souvent rappelé ce que j'avais remarqué à Bordeaux et à Versailles ; le pêlemêle d'un monde brusquement expulsé de ses salons et de ses bureaux et lancé sans transition dans une vie d'auberge et de café qui abaissait la clôture des compartiments sociaux. Ce phénomène, qui fut très visible dans la première émigration, se retrouvait à Bordeaux et à
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Versailles pendant la Commune. H. d'Haussonville, dans les notes sur la vie de son père, raconte que celui-ci, qui fit partie de cette émigration, savait, sur cette vie errante de la noblesse française dans les auberges d'Allemagne, une multitude d'aventures qu'il laissait échapper en petit comité, et dont les héroïnes, devenues très austères et hautaines au retour, paraissaient avoir complètement perdu le souvenir. Les réfugiées de Bordeaux et de Versailles furent, je n'en doute pas, plus circonspectes; en tout cas, elles ont dû oublier plus facilement encore que leurs devancières de la première émigration.
Quant au second point : la clairvoyance soudaine et la résignation aux sacrifices indispensables, la noblesse émigrée n'y parvint jamais ; à Versailles, pendant la Commune, elles furent très manifestes. Cette clairvoyance se révélait dans les camps les plus opposés; les républicains surtout, consternés par les excès de Paris, sans concéder sur leur principe, étaient disposés à munir la forme républicaine de tous les organes répressifs et conservateurs nécessaires pour l'empêcher de glisser plus avant sur la pente ou la Commune l'entraînait. D'ailleurs, chez un grand nombre d'entre eux, la foi était profondément ébranlée. Je ne parle pas du petit groupe extrême qui, sans pactiser précisément avec la Commune, rêvait avec elle des transactions et des compromis, groupe qui avait son centre dans ce qu'on appelait la ligue des droits de Paris et qui depuis s'est grossi d'une multitude d'ambitions électorales ; je parle des républicains moyens, classifiques et gouvernementaux, dont quelques-uns étaient ministres de M. Thiers.
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Il y eut alors, daas les dernières semaines de la résistance de la Commune, un moment unique; si, à ce moment, on se fût trouvé en présence d'un prince sympathique, décidé, éclairé, incontestablement la monarchie eut été promptement rétablie; mais la monarchie n'apparaissant pas restaurable, parce que le roi faisait défaut, le moment devenait également incomparable pour l'orgaaisation d'une république sérieuse, résistante, plus gouvernementale que démocratique.
C'est sans contredit ce que voulait M. Thiers. Peu à peu la majorité de l'opinion française a opté dans le sens vers lequel il avait penché lui-même après la Commune. Je me permets de croire cependant que M. Thiers, dominé par les habitudes de monarchie constitutionnelle et centralisée (phénomène exclusivement français, organisme politique dont la preuve de solidité est loin d'être faite), a trop conçu sa république sur le plan d'une simple monarchie parlementaire dans laquelle le roi est remplacé par un président. La monarchie, sous cette forme parlementaire et administrative, centralisée, s'est déjà montrée chez nous bien fragile ; s'imagine-t-on que^ avec l'héridité en moins et la disparition de l'ascendant d'un trône même amoindri, on obtiendra pour le gouvernement un surcroît de solidité ?
Du moment donc qu'on jugeait que la forme républicaine devenait la seule applicable, et je suis loin de prétendre qu'à cet égard M. Thiers n'ait pas vu plus juste que la plupart de ses anciens amis, on devait en conclure qu'il était indispensable d'organiser cette république dans des conditions très différentes de celles qui avaient suffi aux précédentes monarchies constitutionnelles ; la répu-
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blique réclamait plus de précautions, plus de garanties que la royaulé.
Remarquez cependant que, de toutes ces précautions, de toutes ces garanties, une seule a surnagé : le séjour officiel des Chambres à Versailles. Je dis des Chambres, je n'ose plus dire du gouvernement; car il est trop clair que, pour l'administration et pour le gouvernement, Versailles n'est plus qu'une résidence fictive. Dans la pratique, le gouvernement est parisien ; il prend le train de deux heures pour aller discuter à Versailles et il revient en grande hâte dîner et recevoir à Paris, et pourtant celte fiction versailiaise, qui est encore si précieuse, vous voyez qu'elle commence à être battue en brèche ; ici, ce sont les républicains qui me paraissent incroyablement imprudents. Qu'un homme de parti, tel que M. Cazeaux, qui n'a qu'un but, pousser la république aux excès pour s'en défaire, leur ait tendu ce piège, rien de plus naturel; mais que cette idée ait trouvé l'appui de gens d'esprit qui se montrent d'habitude des républicains perspicaces tel que Test, par exemple, M. SpuUer, c'est ce qui paraîtra inexplicable, à moins qu'on ne suppose que, certains d'avance de l'échec de leur proposition, ils aient espéré de cette manière obtempérer sans crainte de le voir réussir à un mandat impératif imposé aux députés de Paris.
Il n'en est pas moins acquis qu'au lieu de présenter la résidence du gouvernement en dehors de Paris comme une affaire de principe, comme un corollaire permanent du système républicain, ils ont établi que ce n'était qu'un expédient, une exception momentanée dont on devra s'affranchir aussitôt qu'il sera possible de lé faire régulièrement. Les républicains sur ce point se trompent. Je
me place ici à leur point de vue ; je me place dans la perspective républicaine pour assurer que, le jour ou ils ramèneront définitivement le gouvernement à Paris, ils porteront à la forme de gouvernement qui leur est chère un coup qui tôt ou tard lui sera funeste.
On allègue la commodité, la force des habitudes et le calme profond du peuple parisien. Pour la commodité,je ne conteste rien ; avec le régime actuel, c'est-à-dire avec un pouvoir exécutif et une administration tout entière à Paris et des Chambres à Versailles, il est incontestable qu'on a accumulé les incommodités des deux systèmes. C'est là ce que des politiques prévoyants auraient dû sentir. Justement parce que l'on se proposait de fonder une république, il fallait comprendre qu'il était de l'essence même du régime républicain de maintenir le siège du gouvernement en dehors d'un grand centre démocratique. Je suppose toujours, bien entendu, qu'on vise à la fondation d'une république. Si l'on veut faire de la révolution, c'est une autre affaire ; rien ne remplacera Paris. Mais je prierai les républicains de remarquer que désormais ce n'est plus que contre la république qu'on pourra faire de la révolution.
Quant au calme profond du peuple parisien, il est en ce moment incontestable ; mais il serait aussi naïf de Térîger en fait invariable et définitif que de regarder la mer unie et bleue par un beau jour d'été en s'écriant ; « La tempête ne reviendra jamais plus I » C'était un phénomène primitif dont le progrès a eu raison. Restent les habitudes; si elles paraissent insurmontables, qu'on se souvienne donc que la plus invétérée des habitudes françaises est de vivre en monarchie.
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LA COMMUNE. 31t
Peadaat la Commune, à Versailles, beaucoup de ces idées s'imposaient, grâce à l'anxiété de l'époque, à bien des esprits qui les contestent aujourd'hui : passato il pericolOy gabbato il santo, comme disent les malicieux Italiens. Chacun est revenu peu à peu au pli ancien, à la routine, à l'accoutumance d'autrefois.
 ce moment, dans le voisinage peut-être du quinconce où dissertaient les philosophes de M. Renan, j'ai souvenance d'un républicain, mais d'un républicain extraordinaire pour la France, car il avait beaucoup vu, beaucoup voyagé, beaucoup comparé; il avait de la mémoire et l'horreur des abstractions ; il tenait un journal de la Commune, c Versaillaist Versaillaist disait-il; eh ! oui, sans doute, ces malheureux ont laison; ils nous disent ce que nous devons faire; fas est ab hoste doceri; la république sera versaillaise ou ne sera point. Nous voulons faire une république ; avant tout, il faut posséder une ville de Washington, une petite cité exclusivement politique, sans masses ouvrières, sans foule démocratique et tumultueuse, une petite ville qui ne soit qu'une agglomération de bureaux. Nous avons la bonne fortune de trouver cette ville toute faite ; il faut y installer définitivement tous les ministères, tout ce qui résume l'État, tout ce qui n'est non pas parisien, mais français ; accoutumer ce personnel à vivre ici d'une vie laborieuse, sévère et honorée ; fonder une sorte de couvent civil, de communauté vouée au culte de la politique et de l'État.
y> — Mais on y séchera d'ennui dans votre couvent civil, et les moines y manqueront bientôt I
» — Tant mieux I Si vous voulez faire la république, il ne faut pas que le gouvernement soit une distraction ;
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ceux qui ne trouveront pas que gouverner leurs concitoyens, que consacrer sa vie aux plus nobles problèmes, aux plus hautes questions qui puissent remplir Tintelligence humaine, constitue une destinée pourvue de toutes les satisfactions nécessaires à certaines âmes, que ceux-là retournent à New-York, je veux dire à Paris; qu'ils soient banquiers, négociants, armateurs, qu'ils gagnent de l'argent, qu'ils aillent à l'Opéra et au Café-chantant; on manquera de fonctionnaires, dites-vous, tant mieux ! on en aura moins, mais ils seront sérieux, considérés; on en aura moins, ils travailleront davantage, et seront dix fois plus payés. A Versailles, il faudra bien travailler et s'instruire pour remplir sa vie. Sous M. de Choiseul, le ministère des affaires étrangères marchait avec trente commis; on veut fonder la république, il faut donc sortir de la révolution; il faudra refaire en sens inverse les journées des 5 et 6 octobre, et la Commune nous j force... >
Ainsi parlait mon républicain; c'était un excentrique. On entendait à l'extrême lointain quelques rumeurs tamisées de canonnade; la nature printanière commençait à sourire. Nous remontâmes du côté de Trianon en nous redisant les vers d'André Chénier.
Versaille, ô bois, ô portiques,
Marbres vivants, berceaux antiques, Par les dieux, par les rois, Elysée embelli,
A ton aspect, dans ma pensée, Gomme sur Therbe aride une fraîche rosée.
Coule un peu de calme et d*oubli.
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Paris, 3 avril 1878.
Il est toujours infiniment regrettable, et plus fâcheux en ce moment que jamais, de voir les rancunes et les antipathies politiques se développer dans le monde militaire. Pour le quart d'heure, il y a recrudescence dans ce sens. Groupons les différents faits qui se r-attachent à cette funeste inclination : ils démontrent que Tintolérance est à peu de chose près réciproque, et que, si les républicains ont le droit de se plaindre de l'imprudence des officiers qui croient avantageux de mettre au jour leur répugance pour la forme actuelle du gouvernement, ceux-ci, de leur côté, ne se plaignent pas toujours à faux quand ils parFent avec amertume de l'exclusivisme dont les officiers taxés d'opinions républicaines sont l'objet dans la région supérieure du ministère de la guerre.
Le dernier fait de cet ordre est de ce matin même ; le Journal officiel enregistrait aujourd'hui le remplacement, comme commandant de la place de Paris, du général de Geslin. M. de Geslin ne passe point pour bonapartiste; il est surtout légitimiste et catholique; c'est un officier général dans la nuance que représente M. de Mun, celui-ci y portant d'ailleurs une arâeur juvénile et une attitude militante qui ne lui ont pas permis de rester n. 18
314 SOUVENIRS ET RÉFLEXlOiNS POLITIQUES.
dans les rangs de l'armée. L'honorable général de Geslin, fort galant homme, fort considéré, chef correct et diton bienveillant, ne s'est révélé que par son affectation de paraître, chaque année, en grande tenue, le 21 janvier, au service qui se célèbre à la chapelle expiatoire. ^ Dans l'état où se trouvent aujourd'hui les esprits ett France, avec tous les ferments de discorde qui nous ravagent, les anniversaires sont des véhicules de haine et de J division. Obligés par la force des choses et la nécessité, par les intérêts qui, bon gré mal gré, imposent leur niveau à ses dissensions, les partis, qui matériellement observent la paix et qui respectent en fait le gouvernement qu'ils détestent, se vengent de cette contrainte en imaginant, chacun pour son compte, une sorte de religion politique dont ils célèbrent les fêtes en haine les uns des autres; ils vivent côte à côte avec régularité, mais à la condition de se déchirer rétrospectivement et historiquement. Chaque parti s'est forgé une mythologie, des rites et des légendes : les démocrates ont leurs banquets du 24 février, les bonapartistes leurs messes de Saint-Auguslin, les royalistes leur service à la mémoire de Louis XVL
Tout cela me semble en définitive sans grand inconvénient, et un gouvernement tel que doit l'être le gouvernement actuel, c'est à savoir un gouvernement de bonne police et de bon ordre, un gouvernement matériel et pratique qui doit considérer' comme étant en dehors de sa portée toute prétention à une direction intellectuelle quelconque et à tout ce qui ressemble à un gouvernement d'ordre moral, un tel gouvernement, le seul après tout que notre situation comporte, doit assister avec une
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indifférente neutralité aux diverses manifestations des partis; son seul office, c'est de maintenir le bon ordre et la paix autour des banquets républicains, de l'église Saint-Augustin et delà chapelle expiatoire; de veiller à ce que les groupes échauffés, qui aiment à célébrer des anniversaires n'empêchent pas l'omnibus et le tramway de circuler régulièrement : l'omnibus et le tramway représentent ici cette masse utilitaire et sans parti pris qui va de chez elle à son atelier et à son bureau, qui n'a pas plus envie de chanter un cantique à Robespierre qu'un de profundis à Louis XVI. Il faut avant tout que le mandarin protège la paix et la tranquillité de cette foule chinoise, et qu'il empêche les boudhistes de toutes les communions de sortir de leur temple, qu'il défende des processions sur le parcours de l'omnibus.
C'est un office qu'on taxera de prosaïque ; les grands principes n'y jouent qu'un rôle médiocre. Va pour la . prose, va pour le strict utile. Qaand on aura trouvé mieux, et que surtout on l'aura fait agréer à la grande majorité des Français, on nous le dira, ou plutôt nous le verrons. En attendant, contentons-nous de la bonne police sans idéal et sans principe, et qu'elle protège avec une sollicitude égale la loge maçonnique, le cercle catholique et même le Café-chantant à l'usage de ceux que la loge pi le cercle ne tentent. Ils ont tort assurément. Je les prêcherais bien volontiers à titre de philosophe moralisant, mais c'est une affaire qui ne regarde plus le gouvernement, dans rétat actuel des esprits.
♦ Il suit de là qu'il est tout à fait imprudent au mandarin de mettre la plus belle robe et le chapeau bordé d'argent pour s'en aller au premier rang à une cérémonie
de boudhîstesy fûl-ce la plus respectacle et la plus innocente. Le général de Geslin était donc inconsidéré et sortait de son rôle officiel en venant en grande tenue au service de Louis XYL La chose étant, d'ailleurs, de peu de conséquence et inspirée par un sentiment pieux, elle passait sans qu'on la remarquât, en quoi on agissait sagement. Je regrette, je le dis bien haut, que Tordre du jour, imprudent de forme, mais d'un fond juste, qui vient incontestablement de faire éclater la mesure dont il est atteint, n'ait pas aussi passé inaperçu.
On sait de quoi il s'agit : une rixe dans un bal de bar-, rière de la plus infime espèce, provoquée par une fille de la contrée; un monsieur de l'endroit veut l'arracher des mains du municipal ; le municipal, frappé, dégaine et administre un coup de la poignée de son sabre sur la têle du champion des dames; c'est la plus sotte, la plus banale des aventures, un alinéa de V Assommoir. Pas un homme sérieux n'eût songé à s'y arrêter une minute; le municipal avait cent fois raison ; personne ne le contestait, et le particulier au renfoncement était assurément le premier à reconnaître la légitimité de la force et du droit réunis dans la poignée de sabre du municipal.
Pourquoi le général de Geslin s'est-il amusé à magnifier cette niaiserie? Manie littéraire, probablement; il n'a pu résistera cette excellente occasion de commettre un petit article de journal; l'article est un ordre du jour au surplus bien tourné : il félicite le municipal et déclare qu'il eût vu sans peine la torgniole administrée à l'amoureux de la barrière lui laisser un souvenir mieux marqué. A cela nulle objection; mais était-il fort opportun de déployer tant de littérature, sans compter qu'il y a dans le
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LA POLITIQUE ET L^ARMÉfc:. 317
premier texte un mot particulièrement imprudent? Pour désigner ce champion des dames, le général écrit : « Cet électeur. > Il est possible, probable même, que l'ami des dames est électeur, — le suffrage universel n'a pas prévu ce genre d'incapacité, — mais enfin, dans un ordre du jour, dans une pièce officielle empreinte d'une relative solennité, l'intention attachée à ce mot ne peut pas paraître douteuse; on a l'air dédire en sous-entendu au député de ces parages — c'est peut-être M. Gambelta : — « Voila vos électeurs ! » Rien de mieux' dans un journal; mais comme le mandarin a pour lui la force et qu'il a le droit de mettre au poste le récalcitrant, il doit s'abstenir de polémiquer.
Je le répète, c'est une misère, mais elle est arrivée à un moment très mal choisi. On n'était pas sorti de l'incident du gendarme de Castelnaudary, autre misère envenimée par de réciproques maladresses; on sait encore de quoi il s'agit. — Le préfet de l'Aude, nommé M. Catusse, visitant la caserne de la gendarmerie, aperçoit, dans une chambre inhabitée, une estampe d'Épinal, représentant le prince impérial en grand uniforme. Les uns disent qu'il lacéra l'image, les autres qu'il se contenta de la désigner du doigt au lieutenant dont il était accompagné, en faisant remarquer que, dans une caserne, cet emblème était déplacé ; son mécontentement s'accrut, dit-on, en retrouvant le même portrait dans la chambre habitée par les soldats; rapport du préfet Catusse, contre-rapport du lieutenant se plaignant à ses supérieurs de l'immixtion de l'autorité civile dans la police intérieure des bâtiments militaires; conflit; sur quoi le pouvoir civil profile de la circonstance pour faire remafquer que la
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gendarmerie étant une force beaucoup plutôt civile que militaire, devrait ressortir, au ministère de l'intérieur ainsi qu'il en était autrefois jusqu'à l'établissement de l'Empire; que d'ailleurs c'est ce qui a lieu pour la garde municipale.
Tous ces incidents très fâcheux proviennent pourtant, ainsi qu'on le voit, de causes ridicules; un joli-cœur de barrière qui [empoche, à bon escient, un très légitime horion, de bons gendarmes qui tapissent leurs chambres d'images sentimentales, un préfet qui manque de scepticisme, un lieutenant nerveux, un général qui aime à manifester ses sentiments, tout cela c'est le train le plus ordinaire de la nature humaine ; c'est le cas de rappeler le mot du railleur d'autrefois : « Que de bruit, mon Dieu! pour une omelette au lard ! » Les omelettes au lard ne signifient rien par elles-mêmes ; tout dépend de l'idée qu'on y attache. Dans le cas présent, ces misères servent d'occasion à des plaintes qui ne sont pas toutes dépourvues de molifs. On n'a pas besoin de beaucoup chercher pour sentir que ces incidents sont grossis par le mécontentement de la majorité républicaine qui déclare que l'esprit dominant au ministère de la guerre lui est systématiquement hostile.
Le grand et réel grief, c'est, en réalité, la promotion des derniers généraux et le refus du ministre de la guerre d'y comprendre le colonel d'Andlau à titre de général de brigade et le général de brigade Saussierà titre de général de division. Le général Borel aurait répondu, assure-t-on, aux amis de ces deux officiers, que M. d'Andlau et M. Saussier s'étaient compromis dans la politique, et qu'en conséquence il était tenu de les ajour-
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ner. On réplique que, pour le colonel d'AndIau, le droit est indiscutable, qu il est le premier des colonels sur le tableau d'avancement; qu'il est, il est vrai, sénateur du département de l'Oise appartenant au groupe constitutionnel, inclinant, plutôt vers la gauche que vers la droite, mais avec une telle réserve, qu'on est obligé de chercher, à l'ostracisme dont il est l'objet, autre chose que les motifs allégués par le ministre. Comme c'est un militaire d'une capacité indiscutable et reconnue, un homme de naissance distinguée, on est obligé de croire que le livre publié naguère par lui, sans que son nom y ait paru, sur le siège de Metz, ouvrage d'ailleurs extrêmement remarquable et qui a déterminé le courant d'opinion d'où le procès Bazaine est sorti, est la principale cause delà rancune de l'état-major. On y ajoute une lettre fâcheuse, dont la publicité s'est emparée, sur l'empereur Napoléon III, fâcheuse en ce sens que M. d'Andlau a figuré dans sa maison militaire.
Toul cela ne semble pas suffisant pour justifier un déni de justice, et d'ailleurs, si la politique doit couper l'avancement du militaire, les républicains demandent si M. d'Espeuilles, promu général de division, homme de mérite d'ailleurs, n'a pas un caractère tout aussi politique que M. d'Andlau. Pour le général Saussier, qui fut député de l'Aube, qui a quitté la politique pour rentrer •exclusivement dans la vie militaire, on n'a pas même les objections que l'on met en avant au sujet de M. d'Andlau ; îes républicains en concluent que le ministère de la fguerre reste dominé par un esprit non pas impartial, mais très animé contre quiconque dans l'armée paraît incliner dans le sens de leur opinion, et ils ajoutent qu'il
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en doit être ainsi tant que le vrai ministre restera le général de Miribel,chef de rétat-major, qu'ils considèrent comme le lieutenant du général Ducrot, dont l'esprit aurait ainsi survécu à la disgrâce.
Je veux bien qu'il y ait exagération dans ces plaintes ; mais on leur donne des prétextes plausibles, sans avoir Texcuse d'une réelle îiécessité. Tout cela est inopportun, maladroit, et tout cela amène à des éclats dans lesquels les conservateurs sont invariablement battus. C'est ce qui arrive pour M. Godelle, avocat général à la cour de cassation, qu'on révoque comme bonapartiste agressif et militant. Évidemment, on s'élèvera avec beaucoup d'amertume contre cette rigueur; mais au fond quelle démonstration ressort de tous ces conflits? C'est qu'il faudrait établir très largement l'incompatibilité entre les fonctions gouvernementales et le mandat législatif. Cette incompatibilité est antiparlementaire, dit-on, mais elle est essentiellement raisonnable. On pourrait hésiter à. moins.
Paris, 7 avril 1878.
Les journaux de la démocratie gouvernementale ont gardé un silence presque complet sur les diverses grèves qui se sont produites depuis quelque temps. Du point
de vue où ils sont placés, le motif de ce silence est compréhensible. La théorie strictement démocratique est assez embarrassée en présence des grèves; elle ne peut pas contester le droit individuel, qui leur sert de point de départ. D'un autre côté, elle est trop perspicace pour ne pas savoir que presque toujours les grèves se résolvent au détriment de cyeux qui les déclarent.
Ce n'est pas tout : les grèves sont l'expression violente et quasi barbare d'une aspiration qui se développe avec beaucoup d'intensité dans le monde ouvrier, l'aspiration vers l'organisation corporative, vers une sorte de reconstruction, assurément renouvelée, agrandie et démocratisée, de l'organisme existant, sous Tancien régime, sous le nom de maîtrises et de jurandes. Cet organisme a disparu devant l'idée individualiste de la Révolution; sous quelque mode qu'il parvienne à se reconstituer, il s'accommode très difficilement avec la démocratie issue de la Révolution, qui ne comporte que l'individu isolé d'une part et, de l'autre, l'État abstrait planant sur cette poussière humaine.
Des corps intermédiaires, des corporations, des agglomération^ spéciales, animés d'un mouvement propre, vivant d'un certain intérêt collectif qui s'élève en quelque sorte à mi-chemin entre le droit du citoyen et le droit de l'État, suscitent pour la démocratie pure une multitude de problèmes qui contrarient son économie primaire et la théorie rectiligne sur laquelle elle espère pouvoir se maintenir. Aussi il est facile de voir que cet ensemble d'aspirations confuses, mal digérées, tumultueuses, qui s'agite dans le monde ouvrier at que l'on est convenu de désigner sous le nonude socialisme, est tou-
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jours envisagé avec inquiétude par la démocratie politique.
Elle est trop intelligente, sans doute, pour manifestera son égard une réprobation acerbe et malveillante ; elle sait que les masses industrielles, partout où elles sont agglomérées, se montrent très accessibles à de telles idées; ces masses forment dans la démocratie une clientèle trop nombreuse pour qu'il soit permis de les traiter sansr ménagements. Ces ménagements toutefois aboutissent toujours à restreindre autant que possible les prétentions des foules industrielles; les démocrates purs s'en remettent au jeu de la liberté pour ramener à une juste mesure les luttes qui s'élèvent de loin en loin entre les deux intérêts qui se désignent un peu arbitrairement, l'un comme l'intérêt du travail, l'autre comme l'intérêt du capital.
Les démocrates purs pensent que des accommodements entre ces deux forces sortent inévitablement de leur antagonisme; ces accommodements durent ce qu'ils peuvent, comme toutes les transactions hum'aines, quand l'un d'eux devient trop lourd ou disproportionné. Avec une situation nouvelle, la lutte se réveille, elle conduit à un nouveau traité qui fait son temps comme l'ancien. Les grèves ne sont que le point extrême, aigu et douloureux de la guerre industrielle, aussi inévitables par essence que les luttes armées entre les peuples. L'essentiel, c'est que l'État n'intervienne qu'à la façon du droit des gens entre belligérants, pour défendre partout le libre arbitre de l'individu, la liberté du travail personnel; le surplus échappe à sa compétence.
En définitive, dans la théorie de la démocratie pure,
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rÉtat, la force publique n'a d'autre office que de présider au fonctionnement sincère de la rigoureuse loi économique de l'offre et de la demande ; il doit veiller à ce que les conditions du combat ne soient pas frauduleusement adultérées par l'une des parties en présence; il doit surtout se faire le défenseur du droit individuel en s'opposant à ce que l'ouvrier qui consent isolément à accepter les conditions du capital n'en soit pas violemment empêché par sa corporation, qui, elle, à un point de vue collectif, refuse d'admettre les mêmes conditions.
L'État est, on le voit, l'adversaire forcé du principe corporatif; il ne défend que lui. Tout le reste est à ses yeux une abstraction extra-légale. L'existence spéciale de la corporation ouvrière, le corps de métier lui demeure légalement aussi inconnu que l'existence de la corporation religieuse (abstraction faite des ordres très peu nonibreux qui ont obtenu la personnalité civile).
Ces principes découlent très logiquement des idées dominantes de la révolution française; je les expose, plutôt que je ne prétends les soutenir. Il me suffit de faire remarquer que c'est en vertu de cette logique que la démocratie pure résiste instinctivement à toute formation corporative. Que l'agglomération se forme sur une base religieuse, c'est le cas des ordres et des cou^ vents, ou bien qu'elle tente de s'organiser en vertu d'une impulsion de pur intérêt, comme essayent de le faire les associations et les unions ouvrières, le principe de la démocratie pure ne s'en accommode qu'avec une extrême répugnance. Quand on analyse la plupart des aspirations et des utopies socialistes, on reconnaît
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qu'elles conduisent à des conclusions contraires à un grand nombre de celles de la Révolution.
La logique et l'abstraction ont beau être puissantes dans notre société, la nature des choses est encore plus forte que l'abstraction. Il est dans la nature des choses que les intérêts similaires se rapprochent et s'associent, qu'ils s'efforcent de se défendre et de traiter collectivement. De quelque façon qu'on s'y prenne, on n'empêchera pas les associations, les corporations, les jurandes et les maîtrises de se reformer spontanément sous le pilon démocratique qui travaille sans relâche à les pulvériser. Seulement, comme elles sont clandestines et incohérentes, elles se montrent presque toujours violentes et tyranniques, violentes et peu éclairées dans les revendications qu'elles adressent au capital, c'est-à-dire aux chefs d'industrie et aux patrons, tyranniques envers les ouvriers du même corps d'état, qu'on cherche à enrégimenter de force dans les coalitions; tyranniques aussi par l'organisation intérieure des corps de métier, où l'idée la plus grossière du socialisme contemporain, celle de l'égalité des salaires , trouve des défenseurs dans la majorité médiocre, au détriment de la minorité capable et expérimentée.
Quelles que soient, d'ailleurs, les ignorances, les illusions et les convoitises auxquelles le monde ouvrier est livré, pour peu qu'on ait essayé de se rendre compte de ses inclinations dominantes, on a dû reconnaître qu'audessus de ses mécontentements, de ses récriminations souvent injustes, de ses idées fausses et utopiques, plane une inclination universelle; celle d'une reconstruction corporative, d'une reconstitution des familles ouvrières
sur la base de la profession. Les modes d'agencement de ces corporations donnent naissance à des projets sans nombre dont beaucoup sont extravagants, inapplicables, la plupart extraordinairement peu libéraux; mais tous ont pour point de départ, pour idée initiale l'aspiration vers un certain droit coutumier qui ne devrait régir que le monde du travail manuel. Il ne s'agit plus des droits de l'homme et du citoyen, de cette qualification absolue, abstraite et idéale inhérente à tout être humain; il s'agirait de déterminer le droit professionnel du maçon, du mécanicien, du tailleur, du typographe ; il s'agirait de parvenir à l'établissement de tribunaux particuliers qui veilleraient à l'application de ce droit spécial.
Les chambres syndicales qui se sont, comme on le sait, développées dans toutes les professions et dans lesquelles les ouvriers, pour le moment, paraissent mettre une confiance peut-être excessive, sont l'expression actuelle de cette idée. On n'oubliera pas que les chambres syndicales sont des institutions purement officieuses ; la loi les ignore ; leurs décisions ne lient légalement personne; on peut se demander s'il n'y aurait pas avantage à les reconnaître officiellement, à leur attribuer une existence juridique, analogue à celle qu'on a concédée aux jugements des conseils de prud'hommes; pour ma part, j'incline à le penser, mais c'est par suite d'une idée que la démocratie pure n'admettra jamais qu'à son corps défendant, et qui est le contre-pied de la donnée d'individualisme et d'isolement préconisée par la Révolution.
Dans le congrès ouvrier tenu il y a dix- huit mois à II. 19
Paris, au milieu de nombreuses divagations, de quelques rudesses de forme d'ailleurs assez limitées , d'une multitude de lieux communs et d'enfantillages révolutionnaires — qui provenaient bien plutôt des journaux dont elle est nourrie que du fond réel de Finlelligence ouvrière, — j'ai été très frappé de retrouver toujours cette même aspiration vers l'existence corporative. On sentait, beaucoup de confusion dans la plupart de ces esprits, les griefs professionnels, le détail dont ils souffrent quotidiennement dans la lutte industrielle ne leur permettant d'entrevoir que par hasard les lois générales qui régissent l'offre et la demande et, par suite, le niveau des salaires.
Bien peu . arrivaient à saisir l'inéluctable fatalité de ces lois qui agissent comme des forces naturelles; on aurait été probablement fort mal venu à leur expliquer que la transformation du monde moderne, que l'extension des communications par les chemins de fer et la navigation à vapeur, bien loin d'adoucir la fatalité de la concurrence, ne faisait, au contraire, que lui donner une intensité plus rigoureuse. En vertu même de l'amplitude des oscillations, la majorité de ce public ouvrier, d'ailleurs, je le répète, intelligent et bien intentionné, — la part faite à la déclamation révolutionnaire, — paraissait convaincue qu'on pouvait parvenir à supprimer la plupart des imperfections et des misères qui pèsent sur le monde du travail, par des procédés empiriques, des réglementations législatives sur lesquelles d'ailleurs les avis se partageaient à l'infini. Mais cependant deux idées surnageaient toujours au milieu de cette confusion : i'idée de la corporation ouvrière, du
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corps d'état agissant collectivement el doté d'une législation à lui propre; la seconde idée, qui est incontestablement un progrès et qui prouve que l'expérience et la réflexion ont fait leur chemin dans le monde, se manifestait par une répugnance à peu près générale pour l'action directe de TÉtat. Le socialisme administratif et gouvernemental, tel que le concevaient les ouvriers en 1848, est évidemment aujourd'hui une idée abandonnée.
Les aspirations ouvrières semblent maintenant se concentrer dans la constitution de corporations eiiglobanttout le personnel d'un corps d'état; ces corporations pensent qu'elles pourraient devenir assez fortes en se prêtant aide mutuellement, pour imposer leurs conditions • — taux du salaire, durée du travail, — au capital, c'est-à-dire aux chefs d'industrie et patrons ; subsidiairement elles supposent qu'elles réussiraient à remplacer le patron par la formation d'un capital colleclif, par la constitution d'associations qui résoudraient le grand problème que les ouvriers considèrent comme le but de ce qu'ils nomment leur émancipation, c'est à savoir la réunion dans les mêmes mains du capital et du travail.
Pour le dire en passant, c'est un problème que notre paysan propriétaire a résolu, puisqu'il fait valoir par son labeur la terre, Tinstrument de travail qui lui ai^artient. Pour la production industrielle, le problème est autrement ardu; rien n'est plus inutile que de dérouler là-dessus des observations préalables; il n'y a que l'expérience qui puisse démontrer aux ouvriers, je ne dis pas l'impossiblité absolue des associations industrielles, mais l'extraordinaire difficulté et la rareté de leur réussite.
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Cette expérience, même dans les conditions actuelles, est loin d'être impossible; en admettant que la législation qui régit les sociétés à capital variable soit susceptible d'une certaine extension libérale, extension qui réduira d'autant, d'ailleurs, leur crédit déjà très court, l'expérience est dès à présent praticable; elle a été quelquefois tentée, elle n'a réussi que très exceptionnellement, dans des conditions à part et grâce à sa très minime étendue.
Il reste donc, dans la pratique usuelle, les corporations se formant sur une vaste échelle et voulant imposer leurs conditions aux patrons et chefs d'industrie et employant les grèves comme moyen coercitif. C'est à quoi en résumé ont conclu les ouvriers anglais : les Traders Unions ne sont pas autre chose que des corporations très vastes qui font accepter leur tarif au capital sous peine de la grève de tous leurs adhérents. Les Traders Unions ont commencé en Angleterre de la façon la plus violente et la plus ténébreuse; la plus tyrannique, celle des couteliers de Sheffield, a été, à son début, une association secrète qui n'a reculé devant rien pour obliger les récalcitrants à suivre les injonctions de la ligue.
Peu à peu cependant les Traders Unions anglaises se sont régularisées, disciplinées; elles sont aujourd'hui des machines puissantes et bien réglées qui produisent, en résumé, des résultats avantageux non seulement au travail, mais au capital, parce qu'elles sont arrivées progressivement à substituer la méthode de la discussion par délégués entre les mandataires du travail et les représentants du capital au procédé barbare de la
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grève. C*est ce qui est arrivé lors de la dernière crise de la houille. Les principaux personnages des Traders Unions sont entrés au Parlement, le président de rUnion des mineurs, M. Mac-Donald, ancien ouvrier; M. Mundella, également ancien ouvrier ; la discussion et rarbitrage ont, grâce à eux, pris le dessus sur les grèves.
Cela ne veut pas dire que la grève ait complètement disparu en Angleterre; en câ moment même, celle des maçons finit à Londres ; les ouvriers ont dépensé pour la soutenir plus de 1 500 000 francs ; ils ont été vaincus parce que les patrons ont pu se pourvoir d'ouvriers étrangers, Américains, Hollandais, Allemands, Écossais, qui ont accepté le tarif que les maçons de Londres refusaient, ce qui confirme Texpérience, déjà souvent faite, que les grèves se terminent presque toujours au détriment des grévistes, et c'est pourquoi dans les grandes unions anglaises, celle des mécaniciens, qui compte 30000 adhérents et une recette annuelle de plus de deux millions, celle des mineurs, composée de 54000 membres, la grève semble en voie de disparaître.
Plusieurs causes ont conduit à ce résultat : d'abord, Tespril anglais, qui n'est pas travaillé par les ferments révolutionnaires et l'idéalisme socialiste, qui demeurent encore chez nous très actifs. Grâce à cet esprit et à la liberté, l'organisation corporative s'est constituée en Angleterre sur une base solide et sage ; l'habitude de débattre les intérêls en présence, une certaine connaissance des lois générales qui gouvernent la production, le sens pratique, Tintelligence de la réalité, sont peu à peu devenus les plus forts.
On compte parmi nous, du moins parmi les républicains démocrates, naturellement optimistes, que des résultats semblables sortiront peu à peu de moyens analogues; on s'en remet donc au jeu de laiiberté. Il n'est pas impossible que ce que Ton en attend se réalise, et, en somme, on doit reconnaître que, pour la plus importante de nos grèves françaises actuelles, celle des mineurs de Blanzy et de Decazevîlle, l'apaisement est à peu de chose près complet aujourd'hui, et qu'il a été obtenu par la discussion, par la démonstration faite par les directeurs de ces industries que l'abaissement du tarif des salaires provenait d'une cause économique sur laquelle ils ne pouvaient rien.
Reste la grève des typographes parisiens; la société typographique est une véritable maîtrise organisée à la façon des maîtrises de l'ancien régime, avec cette différence pourtant que son organisme intérieur tend à abaisser le niveau artistique de la typographie. Gomme une partie seulement de la corporation s'est mise en grève, la partie qui compose les livres, tandis que celle des journaux continue à travailler, la grève pourra se soutenir assez longtemps; je prévois pourtant que les patrons finiront, cette fois-ci, par reâter maîtres du terrain; la société typographique parisienne n'a pas assez songé que, pour les livres, on pouvait, plus facilement qu'elle ne le croyait, se passer d'elle. C'est la province , qui va hériter d'une partie du travail de l'imprimerie parisienne ; la grève va, en outre, développer le travail des femmes, qui donne des résultats satisfaisants. M. Didot fait composer dans son imprimerie du Hesnil, dans Eure-et-Loir, par des paysannes qu'on a formées,
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des ouvrages en grec irréprochables ; je les ai vus. Aux Étals-Unis, la typographie féminine a une énorme extension ; j'ai eu sous les yeux une revue bibliographique composée à Boston par des femmes, 'qui est un chefd'œuvre.
Les typographes parisiens sont comme certains conservateurs : ils se croient trop indispensables. En définitive, tout finit par s'accommoder par la liberté, à une condition pourtant, c'est que le ferment révolutionaire et politique ne s'y mêle pas trop. Chez nous, voilà toujours le danger.
Paris, 11 avril 1878.
Il faut laisser aux républicains natifs et professionnels le monopole des effusions triomphantes que le résultat des dernières élections leur inspire; ils sont dans leur rôle, et j'ajoute ils sont dans leur droit. Il est manifeste que ces élections sont une nouvelle démonstration plus irréfragable que les précédentes de la persévérante intensité du courant public dans le sens du gouvernement actuel. Il est inutile, il est puéril, il est dangereux même de se le dissimuler.
Avant de parler à mon tour de ces élections, je n'ai pas été fâché de voir quels enseignements les con-
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servateurs s'aviseraient d'en tirer. C'est du point de vue conservateur que je les envisage moi-même ; je maintiens très expressément toutes les réserves, toutes les inquiétudes que j'ai à maintes reprises formulées ici même, touchant le développement de l'idée démocratique.
Quant à la forme du gouvernement, quant au mot de république dont son fronton est chargé, je persiste à croire aujourd'hui comme auparavant que ce mot porte en lui des dangers et un excitant dont les exagérations démocratiques pourront bénéficier; mais je me hâte d'ajouter que cette forme gouvernementale, en dépit de ses défauts et de sa fragilité, étant devenue, aux yeux de tout homme d'un bon sens désintéressé, inévitable et la seule possible depuis l'avortement des velléités de restauration, soit légitimistes, soit impérialistes, qui se sont agitées à la suite du renversement de M. Tbiers, les conservateurs, s'ils avaient été avisés et clairvoyants, auraient prestement fait leur deuil d'espérances de ce genre.
Il ne s'agissait plus pour eux de se demander théoriquement si un régime monarchique est plus rassurant pour la somme des intérêts sur lesquels ils sont assis, mais bien d'examiner si, cette monarchie impériale ou royale devant jusqu'à nouvel ordre, et peut-être indéfiniment, rester dans la catégorie des rêveries et des chimères, il n'était pas possible, sous la forme républicaine, de défendre encore, et très efficacement, les intérêts sociaux, les positions et l'influence qui devaient à leurs yeux paraître plus essentiels que le nom et la forme du gouvernement.
Cette manière d'envisager la situation n'a été acceptée
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LA JOIii: DES RÉPUBLICAINS. 833
par aucune des fractions de l'ancien parti conservateur ; ses antipathies et ses préjugés lui ont paru plus importants que ses intérêts; il n'a vu qu'une chose : le mot de république, et il n'a formé qu'un rêve : se défaire de la gueuse, comme disait ce spirituel, aimable et brave enfant de général Changarnier, mort jeune à près de quatre-vingts ans. Les conservateurs ont persévéré dans leurs antipathies et dans leur rêve, après qu'il leur était surabondamment démontré qu'on ne pouvait pas sortir de la république et qu'eux-mêmes la défendaient par leurs divisions ; car chacune des fractions conservatrices préférait incontestablement le maintien de la république au triomphe définitif de la fraction voisine.
Il a peut-être existé un petit lot de conservateurs déterminés à accepter une solution, quelle qu'elle pût être, pourvu que celte solution fût antirépublicaine, mais ces conservateurs généraux et sans parti pris ont été toujours très âprement repoussés par les états-majors de chacun des partis dont la coalition composait la force conservatrice. Après le renversement de M. Thiers, pendant les efforts de la fusion, au seul moment où l'on pût se croire à la veille d'une solution antirépublicaine, les hommes d'origine impérialiste qui se déclarèrent alors disposés à agréer cette solution ont encouru, de la part de leurs anciens amis, des rancunes que l'accumulation des subséquents mécomptes n'a pas éteintes.
La politique conservatrice, grâce à cette aigreur de préjugés, à ce dénuement de toute vue générale, à cet entêtement colérique contre un mol dont on acceptait et dont on maintenait la chose, s'est donc trouvée réduite à des explosions de mauvaise humeur, à des étalages d'in-
vectives alternativement véhémentes et spirituelles, mais dont l'esprit ou Téclat ne dissimulait pas le néant. On y a joint quelques tentatives ridicules, qui n'ont servi qu'à accélérer le courant républicain, et, ce qui est à mon avis infiniment plus grave, à accroître l'intensité de l'impulsion démocratique.
Tous les conservateurs ayant eu pour unique programme l'abolition du régime républicain, chacun d'aillçurs n'acceptant sa suppression qu'au bénéfice d'un héritier dififérent, il en est résulté que les intérêts conservateurs, qui sont par essence des intérêts sociaux beaucoup plutôt que des intérêts politiques, qui peuvent sans doute se croire plus efficacement garantis par un régime héréditaire que par un régime électif, mais qui subsistent sous l'une ou l'autre forme, et qui doivent s'efforcer de se défendre en république comme en monarchie, ces intérêts sociaux ont été discrédités et compromis par les diverses livrées politiques dont les imprudents conservateurs les ont affublés; ils se sont époumonés à crier : ^ A bas la République ! » sans songer d'abord que, ne pouvant pas la remplacer, leurs malédictions étaient une puérilité théâtrale, et, en second lieu, que leurs violences n'avaient d'autre résultat que d'enfoncer de plus en plus la république dans la démocratie.
Or, le grand danger, le capital péril pour les intérêts conservateurs, n'était pas dans la république; il était dans le développement de la démocratie.
Je ne me lasserai pas de le redire ; du jour où il a été démontré que les divisions des partis conservateurs étaient irréductibles, on devait comprendre que ces divisions assuraient la durée de la forme républicaine ; dès
lors on devait en prendre son parti, renoncer à cette guerre de buissons, où Ton n'a pas cessé d'être piteusement battu, ne plus s'occuper de la forme sur laquelle on ne pouvait rien, mais s'attacher au fond : le fond, c'était le développement démocratique.
On pouvait y résister sous le couvert de la République;'^ on pouvait tout au moins singulièrement le ralentir en se servant politiquement de la Constitution; on a préféré entreprendre le 16 mai, la plus colossale des niaiseries contemporaines. Je me demande aujourd'hui comment les intérêts conservateurs, ou, pour parler plus juste, comment les personnalités conservatrices parviendront à ne pas être submergées toutes par le courant qu'elles ont, non pas créé, mais à coup sûr précipité et grossi.
Quand j'analyse les impressions qu'elles manifestent à la suite des dernières élections, je suis forcé de reconnaître que l'aveuglement irrité et les antipathies mesquines qui formaient tout le bagage politique du 16 mai, paraissent aujourd'hui encore former la substance à peu près unique de la politique conservatrice. Que les conservateurs trouvent les élections accablantes, rien déplus naturel ; mais est-ce donc une suffisante réplique à des coups aussi significatifs que toutes les récriminations enfantines à l'aide desquelles on essaye de se consoler? En somme, toutes les objections opposées au résultat des élections peuvent se ramener à quelques chefs; on ergote sur les chiffres électoraux, on fait valoir les abstentions; l'argument est faible; j'admets volontiers que les abstenants seraient plutôtvconservateurs que le contraire, mais ils sont avant tout indifiTérenls, el si Ton n'est pas parvenu
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336 SOUVENIRS ET RÉFLEXIONS POLITIQUES, à les faire sortir de leur indifférence, c'est qu'ils sont très peu effrayés, qu'ils ne croient pas, à tort ou à raison, que la maison brûle; c'est là pourtant le principal argument conservateur : « Levez- vous ! la République va vous dévorer! » Ils ne se lèvent pas, ils ont tort; mais soyez certain qu'ils se lèveraient s'ils croyaient leur intérêt en péril : à preuve, l'Assemblée de Bordeaux.
On invoque ensuite les méfaits de la candidature officielle ; après les élections de M. de Fourtou, c'est un argument qui ne porte plus. Quoi qu'on dise, on ne fera croire à personne que la pression du ministère actuel ait été plus impérieuse que celle de l'administration du 16 mai. D'ailleurs, ceux qui crient le plus bruyamment contre la candidature officielle n'ont jamais cessé de la revendiquer comme un principe de bon gouvernement; mais ils entendent qu'elle ne soit maniée que par euxmêmes. C'est le raisonnement des catholiques de V Univers : a Quand vous êtes au pouvoir, nous réclamons la liberté, parce qu'elle est votre principe; mais, quand nous y sommes, nous la refusons, parce que notre principe est la compression. :&
Je ne mets pas en doute la sincérité de ce raisonnement; mais je certifie qu'en s'abandonnant à ces naïves escobarderies , les partis n'obtiennent auprès de la masse du public qu'un seul résultat : un discrédit absolu. Ce qui me frappe le plus dans toutes les polémiques rétrospectives à propos des élections, c'est que ceux qui les soutiennent semblent d'abord uniquement préoccupés de dissimuler à eux-mêmes et à leurs amis l'aspect réel de Ist malplaisante vérité (c'est un mot d'Agrippa d'Aubigné), et qu'ensuite ils comptent avec une extravagante
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indiscrétion sur la légèreté, le manque de mémoire et la niaiserie de leurs lecteurs.
Parmi les opinions dont les élections ont ravivé l'expression, Je n'en vois que deux, en vérité, qui méritent d'être considérées sérieusement : celle des légitimistes purs qui disent : « Nous ne contestons pas la force du courant populaire; le nombre est incontestablement, pour le moment, devenu républicain, mais le nombre, à nos yeux, ne constitue pas le droit. Si une nation a le pouvoir de rompre avec toutes les traditions dont elle est issue, c'est un pouvoir funeste que le droit ne sanctionne pas. L'homme aussi a le pouvoir de se suicider; cela ne veut pas dire qu'il ait le droit de se détruire. Une nation monarchique peut en conséquence, à de certains moments, vouloir se faire républicaine; sa volonté, si nelte qu'elle puisse être, demeure illégitime, et elle ne tarde pas à payer, par la perte de toute inQuence à l'extérieur et de toute sécurité au dedans, cette infraction à la loi supérieure qui la régit. »
Métaphysiquement, les légitimistes peuvent apporter une foule de raisons plausibles à l'appui de la thèse qu'ils soutiennent mais, aussitôt que l'on (ente de sortir avec eux de la dissertation académique et que l'on aborde la politique agissante, on arrive à deux solutions également chimériques et que leur tempérament résigné envisage avec une répugnance égale, soit un coup de main, un coup de force opéré au nom du droit immuable contre les aberrations et le pouvoir du nombre, soit une conversion de ce nombre éclairé par les misères que son aberration lui attire; il est illuminé, il confesse son erreur, et il remet d'accord, dans une heure de clairvoyance
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divine^ le droit traditionnel et la force démocratique.
Parmi les rêves qui occupent les cerveaux oisifs et délicats, il n'en est pas à coup sûr de plus fantastique que eelui-ci; mais, en admettant même qu'il puisse devenir une réalité d'un jour, bien peu de temps après tout serait à recommencer; car, en définitive, cet accord de la force populaire et du droit traditionnel n'aurait pu s'effectuer que par un mouvement national qui est une reconnaissance implicite de la souveraineté du peuple.
La seconde opinion est celle qui se fait jour dans certains groupes de bonapartistes dissidents, celle que j'ai signalée naguère dans une brochure de H. Georges Lachaud, dont la lettre de M. Dugué de la Fauconnerie a été une nouvelle expression et qui enfin s'est reproduite avec plus d'éclat et de développement dans l'écrit de M. Léonce Dupont, dont on vous a déjà parlé et dont le monde politique continue à s'occuper. Le premier symptôme de ce mouvement s'était manifesté, par l'attitude de M. Raoul Du val, dans la Chambre précédente.
On peut rapprocher tous ces incidents; ils aboutissent â cette conclusion : a La théorie bonapartiste, disent les dissidents, est fondée sur le vote universel, sur la souveraineté du nombre; à nos yeux, elle est Vultima ratio de toutes les difficultés. A moins d'un aveuglement absolu ou d'une bonne foi suspecte, on ne saurait nier, ajoutent-ils, que le suffrage universel, dans toutes ses manifestations réitérées, ne se prononce actuellement dans le sens républicain, et qu'il se refuse jusqu'à nouvel ordre à se rattacher à nos espérances; notre principe même nous enlève le droit de contester ses décisions; nous sommes donc obligés, pour être conséquents, de nous
incliner devant son jugement. Tout ce que nous pouvons faire, c'est d'attendre patiemment que le suffrage universel nous revienne ; il ne le fera que si la République devient excessive et tyrannique. Cette éventualité n'est pas improbable, mais elle est loin d'être certaine et voisine; dans cette occurrence, nous pourrons redevenir la réserve et l'en-cas de la nation ; en attendant, nous devons nous soumettre et nous persuader que ce n'est pas avec une politique tumultueuse, bruyante et agitée que nous ramènerons l'opinion dans notre sens.
Quand on discute avec sérieux et désintéressement comme je le fais, il est inutile de s'arrêter aux objections en quelque sorte personnelles que l'on oppose à l'idée de ces dissidents ; ils ont dû s'attendre à être traités de renégats et compter que l'on attribuerait leurs manifestations à des motifs très subalternes ou à des ressentiments d'amour-propre blessé; il est possible que tout ceci n'ait pas été absolument étranger à leur dissidence, mais, en tout cas, sur ce terrain même, il leur serait facile de renvoyer à leurs adversaires les arguments dont on les accable; ils peuvent dire assez justement qu'en admettant que l'intérêt privé et Tamour-propre aient contribué à leur retraite, l'amour-prppre et l'intérêt ne sont pas non plus tout à fait étrangers à Timperlurbable fidélité de leurs adversaires ; elle leur sert de piédestal, et il est extraordinairement rare que l'on abandonne une Église dans laquelle on est parvenu à devenir évêque.
Mais, en dehors de ces querelles intérieures, ceux qui, comme moi, les analysent à un point de vue de pure objectivité, comme un phénomène de laboratoire, sont assez portés à conclure que les uns et les autres, bona-
partistes orthodoxes et bonapartistes dissidents, sont placés sur un terrain fort peu solide. L'idée des orthodoxes de transformer Timpérialisme en une sorte de légitimité tricolore, et de réclamer pour lui, en dehors des attaches domestiques et de la reconnaissance personnelle, une fidélité chevaleresque et quasi religieuse analogue à celle des légitimistes envers le dogme royal, est une idée que les principes de l'impérialisme contredisent; mais, d'autre part, les dissidents, en établissant que l'empire est avec la république Tune des alternatives de la démocratie, sont mal placés pour contester le développement civil et social de cette démocratie dont ils saluent la souveraineté primordiale.
La brochure de M. Léonce Dupont, excessivement curieuse comme document relatif à l'histoire d'un parti et qui contient notamment des indications exactes et fort piquantes sur les hésitations de l'impérialisme avant et pendant le renversement de M. Thiers, amène, pour la conduite présente, à une conclusion dont les résultats me semblent excessivement douteux pour les impérialistes qui l'accepteront ; elle leur procurerait sans doute une attitude plus respectée que l'opposition quand même et à tout prix, que les campagnes de guérillas, dans lesquelles la majorité du parti persistera probablement; je doute néanmoins qu'elle offre à la résistance conservatrice ilne base solide.
Ma raison est celle-ci : c'est qu'en se soumettant à la forme républicaine, les dissidents appuient leur soumission des principes démocratiques dont ils se déclarent les serviteurs avant tout; dès lors ils n'ont aucun titre pour ralentir le développement de la démocratie; une démo-
cratie très autoritaire, très concentrée, très administrative, doit rester à leurs yeux Tidéal politique; en somme, ils ne peuvent que viser à une sorte de jacobinisme amélioré. Je crois que les intérêts conservateurs ne peuvent plus se défendre que par des idées absolument contraire s : par la liberté aussi largement pratiquée que possible, par la restriction du cercle de l'État, par la fondation de corps indépendants et libres vivant d'une vie propre : universités, corporations industrielles, associations financières, congrégations religieuses ou philosophiques; bref, au lieu du jacobinisme amélioré, par l'américanisme perfectionné; je crois, en outre, que le régime républicain se prête mieux qu'aucun autre à l'extension de ce système, et, comme, de plus, il est manifeste qu'on n'en peut pas sortir, les Conservateurs devraient, à mon avis, en finir une bonne fois avec une mauvaise humeur qui ne les mène à rien, faire taire leurs grogneries, qui paraîtront chaque jour plus mesquines, plus poussives et plus surannées, se résigner virilement à la République non pas parce qu'elle est probablement le régime sous lequel ils seront maintenant le mieux à même de lutter contre les exagérations et les tyrannies de la démocratie et de faire peu à peu prévaloir, en matière de gouvernement, un ensemble d'idées que je résumerais volontiers en ces deux mots, dont je supplie qu'on n'exagère pas le sens : le matérialisme libéral.
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LE PÈRE MONSABRÉ ET LE PÈRE DIDON Paris, U avril 1878.
Les philosophes ont tort de ne pas aller au sermon, de même que les catholiques qui vont au sermon devraient se risquer plus souvent qu'ils ne le font aux conférences et aux leçons des philosophes; pourtant l'abstention des catholiques est, en résumé, plus plausible et plus logique que le dédain des philosophes. Les catholiques n'ont pas besoin d'apprendre à douter ; au contraire, un des principaux articles de leur doctrine représente la la foi comme un don surnaturel, comme une grâce. Mais le philosophe que l'inquiétude d'esprit et l'amer besoin de savoir ont chassé de bonne heure de la chaumière paisible où fleurit la foi du charbonnier et qui a entrepris à travers le monde des idées le pèlerinage sans fin, vocation de rintelligence libre, celui-là n'a pas de motifs pour éviter les sermons.
Ils sont trop souvent, m'objecte-t-on, d'une fastidieuse banalité; ils se traînent dans les lieux communs les plus usés de l'apologétique de séminaire ou dans Texposition véritablement primaire de la morale et du dogme. A quoi bon perdre notre temps à écouter ces pauvretés? N'est-ce pas comme si vous conseilliez à un politique
LE PÈRE xMONSABRÉ ET LE PÈRE DIDON. 343
d'une intelligence profonde et supérieurement cultivée, accoutumé aux plus hautes spéculations de Thistoire, dont Tacite, Machiavel, le cardinal de Retz ou M. de Maistre forment la nourriture habituelle^ de se délecter dans la lecture du Petit Journal ? Un philosophe lettré n'ignore ni Bossuet, ni Massillon, ni même Bourdaloue, quoique M. Veuillot, dans son spirituel et ardent pamphlet contre Molière, tienne ses adversaires pour habituellement ignorants des sermons du grand jésuite. Pourquoi vouloir après cela entraîner le philosophe au carême de sa paroisse? Pourquoi? parce qu'il est infiniment curieux, et pour le philosophe principalement, d'apprécier par lui-même Paliment intellectuel et moral qui nourrit autour de lui des milliers d'hommes. II ne s'agit pas pour lui de se faire convaincre, il s'agit de se rendre compte des raisonnements et de la prédication qui suffisent à la conviction ou entretiennent la croyance d'innombrables multitudes.
Politiques transcendants, ne dédaignez pas le Petit Journal f Souvenez-vous que c'est à ce niveau qu'évolue l'opinion du plus grand nombre; critiques épris des sublimités de l'art, voyez le mélodrame populaire; suivez quelquefois les aventures des sous-Rocambole qui défrayent les romans à deux sous; songez que ce merveilleux grossier marque l'étiage de l'irnagination de la foule; philosophes, écoutez les sermons ! Tout ce que la masse moyenne peut absorber d'idées générales, d'enseignement supérieur au train lourd ou frivole de la vie quotidienne, se trouve dans les sermons qui vous paraissent au premier abord si surannés, si étroitement mesquins et d'une banalité si dogmatique.
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Voltaire a lâché quelque part cette impertinence admirablement profonde : c Les vêpres sont l'opéra des servantes. » Là, en effet, les pauvres filles étalaient leur bonnet neuf et le casaquin des dimanches; maintenant elles vont au bal Dourlans (c'est le rendez-vous le plus élégant de la domesticité) avec les chapeaux de leurs maîtresses ; progrès démocratique!
Le sermon, c'est la Sorbonne et le collège de France des bourgeoises. Tel qu'il est, si médiocre que vous le supposiez, — notez qu'il y a de nombreuses exceptions à la médiocrité courante, — il vaut mieux que la nullité, que le vide absolu d'idées élevées, que le bavardage futile ou les platitudes romanesques dans lesquelles tourneraient sans remède la plupart des femmes de la bourgeoisie. C'est pour elles, en effet, presque exclusivement que fonctionne la chaire actuelle; je n'oublie pas la prédication supérieure; celle qui fait appel aux hommes instruits, préoccupés de spéculations élevées, prédications dont les conférences du Père Monsabré et celles du Père Didon fournissent les échantillons les plus remarquables; j'en parlerai plus loin; ce que je veux dire, c'est que la prédication courante, celle qui occupe la chaire de toutes les paroisses pendant le carême, s'adresse à une clientèle pour les neuf dixièmes féminine et bourgeoise ; le peuple proprement dit et les hommes de la classe moyenne n'y figurent que comme appoint.
Ce phénomène est très apparent quand on passe d'une église située dans un quartier riche et mondain, Saint- Philippe-du-Roule par exemple, à une église d'une région populaire ou commerciale, telle que Saint-Merry ou l'église qui s'ouvre rue du Chaume, en face des Ar-
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