‹ Souvenirs et réflexions politiques: documents pour servir a l'histoireChapitre 7 sur 54 · DESTINÉE DU DUC DE BKOGLIE · texte numérisé non relu

DESTINÉE DU DUC DE BKOGLIE

un, — un grand seigneur ou un homme d'une valeur indiscutable et consolidée, — est au-dessus de telles vicissitudes : il échoue, on le chasse; il ne tombe pas. M. Rouher, dans son élégante maisonnette de la rue de rÉlysée, n'a rien perdu de cette bonhomie olympienne, de ce grand air d'avoué d'Âgamemnon qui l'enveloppait au ministère d'État. Ceux qui ont vu M. Gambetta à Bordeaux et qui le voient à Paris dans son hôtel-journal de la Chaussée-d'Ântin lui trouvent, disent-ils, la même assurance, la même vivacité de parole et de jugement, le même sans gêne.

Au pouvoir, en dehors du pouvoir, ces personnages restent identiques; pour autrui et pour eux, le succès ou le revers laissent intacte la densité intrinsèque du mérite. Supposons que, dans quelques jours (c'est la grâce que je lui souhaite), le duc de Broglie puisse rentrer paisiblement dans son hôtel de la rue de Solferino, cédé depuis peu au prince son second fils, le récent époux des millions de mademoiselle Say, quoique la chancellerie soit parmi les résidences ministérielles celle qui a la tournure la plus noble et qui sente le moins son hôtel garni, évidemment il se trouvera chez lui mieux que place Vendôme; il se sentira vaincu, battu, il ne se croira pas noyé, il ne songera pas à s'apercevoir qu'on ne lui dit plus : < Monsieur le ministre, » par la raison qu'on lui a toujours dit : « Monsieur le duc ! » Hélas ! c'est un réel malheur pour les moralistes futurs, qu'au moment de ce retour qui s'effectuera bientôt et régulièrement, je l'espère toujours, M. Doudan ne soit plus là; lui seul aurait donné l'explication de ces contradictions, de ces démentis entre les maximes d'autrefois et la con-

duite d'aujourd'hui qu'exploitent avec tant d'apparence de justice les ennemis de M. de Broglie.

A défaut de M. Doudan^ risquons quelques conjectures. Le personnage n'étant ni un cynique, ni un sceptique dépravé, ni un ambitieux banal que le clinquant ministériel émoustille, il est nécessaire d'en revenir, pour s'en rendre compte, à la maxime du cardinal de Retz ci-dessus citée : « Il faut changer souvent de parti pour demeurer fidèle à ses amis, i^ Mais quels sont ces amis? Tonte la question est là. Un disciple impertinent de La Rochefoucauld — je me complais aux classiques de qualité en parlant d'un Broglie — répondrait : Un courtisan n'a d'ami que lui-même, c'est à savoir sa fortune. Prenez les mots dans le sens du grand siècle ; courtisan, c'est l'homme qui poursuit le pouvoir, que jadis la seule faveur distribuait; la fortune, c'est le pouvoir acquis, l'argent y venant par surcroît. A ce compte le parlementarisme n'aurait été dans la carrière du duc Albert que l'un de ces partis que l'on quitte à l'occurrence pour rester fidèle à cet ami intime dont le destin forme l'intérêt dominant.

On n'avait rien à attendre de l'Empire, on travaillait ' contre lui avec les théories parlementaires, les armes étaient toutes forgées, on les trouvait sous sa main suspendues, comme des trophées héréditaires^ dans le vestibule du château paternel, excellent exercice d'ailleurs, auquel prenaient part les hôtes, les parents, le petit monde choisi qui pénétrait dans le sanctuaire académique ; mais enfin le but supérieur était de se défaire de l'Empire, subsidiaireraent du préfet Janvier agaçant, imprenable comme une mouche, et de frayer une route

Page 1