‹ Souvenirs et vestiges de l'Ordre de Malte subsistant encore à ParisChapitre 3 sur 7 · SOUVENIRS PARISIENS · texte numérisé non relu

SOUVENIRS PARISIENS

L'Ordre de Saint Jean comptait autrefois six Langues ou grandes divisions territoriales.

L'Italie ne formait qu'une Langue^ l'Angleterre une, l'Allemagne une; l'Espagne en formait deux, Aragon et Castille ; la France à elle seule en formait trois, France, Provence, Auvergne.

Chaque Langue comprenaitplusieurs Grands- Prieurés : la langue de France en comptait trois : France, Acquitaine, Champagne. Le Grand-Prieuré de France à lui seul se décomposait en cinquante-deux commanderies, et avait Paris pour chef-lieu.

Me bornant à Paris même, j'y trouve trois établissements de Malte, pourvus, chacun, en ville et au dehors, de leurs propriétés, de leurs revenus, de leur circonscription seigneuriale, et de leurs droits seigneuriaux; savoir : la Cornmanderie de Saint- Jean ^ la Commanderie du Temple et la Commanderie de Saint- Antoine.

Il est à remarquer que ces biens de l'Ordre échappèrent quelque temps à la spoliation révolutionnaire. Le décret du 4 novembre 1789 qui confisquait les biens monastiques n'atteignit pas immédiatement l'Ordre de Saint Jean, réputé Puissance Etrangère. La Constitution civile du

clergé votée le 24 août 1790 et qui supprimait totalement les institutions monastiques du royaume, précédemment dépouillées, n'atteignait pas non plus directement la milice internationale des chevaliers de Saint Jean. Ce fut seulement le 19 septembre 1792 que, sur la proposition du député Vincent, de la Seine-Inférieure, rassemblée législative décréta la main mise sur les biens français de TOrdre, et que les chevaliers furent chassés notamment de leurs trois établissements de Paris, aussitôt mis sous séquestre révolutionnaire pour être vendus à l'encan trois ou quatre ans plus tard.

Encore faut-il observer que, d'une part, le décret fort intéressant de l'Assemblée, en spoliant les membres français de l'Ordre de Saint Jean, leur accorde une compensation personnelle, attribue à chacun « prieurs, baillis, commandeurs, servants, et Diacots (membres ecclésiastiques) » une pension viagère égale au montant de leurs revenus confisqués, moins le tiers, dont ils étaient redevables d'après les règles à la Grande-Maîtrise, à titre de responsion; et que, d'autre part, le décret, tout en frappant l'Ordre en France, reconnaît son existence au dehors, proclame ses services, son utilité pour la police internationale delà Méditerranée, et l'indemnise même officiellement des responsions dont la France supprime l'envoi^ en établissant le principe d'une subvention

annuelle que le gouvernement français versera à la Grande-Maîtrise!

« Le pouvoir exécutif, est-il dit en propres termes, est chargé de régler avec Tordre de Malte, sous l'autorité du corps législatif, la somme annuelle pour laquelle la France contribuera à l'entretien du Port et de l'Hôpital de Malte, et pour les secours que les vaisseaux de cet ordre donneront au commerce maritime français dans la Méditerranée. »

Et plus loin, en ce qui regarde les biens de rOrdre situés en France et dont jouissaient, à titre exceptionnel, des membres étrangers :

« Le pouvoir exécutif est chargé de négocier un arrangement, tant avec l'ordre de Malte qu'avec les puissances respectives. »

Ni pension particulière, ni subvention à l'Ordre ne furent payées en réalité : mais le fait de la reconnaissance de l'Ordre par un acte solennel de 1792 n'en subsiste pas moins. Et, en effet le chapitre du Grand Prieuré de France siégea encore, pour la dernière fois, le 27 juin

Je reviens aux établissements parisiens.

Saint-Jean^ ou « l'Hôpital ancien », était le primitif établissement de l'Ordre dans la capitale et lut longtemps le seul. Cette commanderie,fondéepar l'Ordre à Paris au xii" siècle (i 130), changea vers le xvi* siècle son premier nom de Saint- Jean en celui de Saint- Jean-de-Latran. Les constructions et l'église étaient situées d^ns le quartier latin, en face de la porte actuelle du

collège de France, dans le voisinage de l'hôtel de Cluny.

Comme les autres églises de l'Ordre de Saint Jean, celle-ci était soustraite à la juridiction de l'évêque local. Elle ne relevait que de l'Ordre et du Pape. Aussi, était-elle parfois choisie pour les cérémonies que n'approuvait pas l'autorité diocésaine : elle est même demeurée célèbre par les pompes théâtrales du service funèbre célébré en 1762 pour Crébillon, malgré les protestations de l'archevêque Christophe de Beaumont. Mlle Clairon, en longs voiles de deuil, suivie de tous les comédiens de Paris, figurait au milieu d'un décor splendide et d'un luminaire inusité, pendant que les musiciens faisaient entendre des harmonies profanes.

L'archevêque se plaignit au Grand Prieur de France, qui lui contesta le droit de sévir dans un domaine de l'Ordre, mais qui jugea à propos, pour punir le scandale, d'infliger trois mois de séminaire au chef des ecclésiastiques de l'Ordre qui desservaient l'église Saint Jean.

Les revenus de la Commanderie s'élevaient pour son titulaire à douze mille livres, dont la grande maîtrise de Malte prélevait une partie pour les besoins généraux de son institution. Ce prélèvement, appelé responsion comme je l'ai dit, s'élevait au tiers des revenus.

Lorsque les biens de l'Ordre furent confisqués révolutionnairement, l'enclos de Saint-Jean-de-

Latran demeura quelques années sous séquestre : une population très misérable de chiffonniers et de ramoneurs se logea dans les bâtiments ruinés, dans des échoppes pouilleuses qui s'accumulèrent en cet enclos, constituant la Rue Noire. Cette sombre agglomération extrêmement malsaine a disparu aujourd'hui avec les ruines de la Commanderie.

Mais notre génération a encore connu plusieurs fragments de Saint-Jean-de-Latran : son donjon et son église. Le donjon, la tour, ayant servi aux expériences scientifiques du célèbre docteur Bichat, sous Napoléon T', était connu sous le nom de Tour Bichat. Une plaque de marbre fixait ce souvenir sur le vieux monument. En dépit des protestations des sociétés archéologiques, la tour de Saint-Jean-de-Latran a été abattue en 1854, pour les percées et les alignements de la nouvelle rue des Ecoles.

Quant à l'église, elle avait perdu son abside dès 1823; mais sa nef partagée en deux étages par un plancher et consacrée aux classes d'une école communale, demeurait debout, avec sa jolie chapelle peinte et sculptée, que les chevaliers de Saint Jean avaient dédiée à Notre-Damedes-bonnes-Nouvelles. Ces édifices n'ont été atteints qu'en 1860 par les alignements du quartier et sont alors tombés sous la pioche.

A l'heure actuelle, les souvenirs encore subsistants de cette commanderie parisienne de

rOrdre sont : d'abord, une rue qui traverse soii ancien enclos et qui conserve encore aujourd'hui le nom de rue de Latran : ensuite divers fragments de sculpture et d'architecture qui ont été transportés au musée de Cluny, lors des récentes démolitions et qui donnent la plus gracieuse idée des anciennes constructions de Saint-Jean. Ce sont des pierres sculptées, colonnettes charmantes unies en faisceaux, fûts et chapiteaux délicats^ qui ornaient les salles de la tour, et qui décorent aujourd'hui les jardins du musée, mêlés pittoresquement à la verdure de ses massifs. Ce sont aussi, à l'intérieur du même musée, des fragments sculptés encore peints et dorés, qui proviennent de l'église Saint-Jean : groupes angéliques chantant ou jouant de la viole, symboles des quatre évangélistes, très finement fouillés dans la pierre. Ce sont deux élégantes et hautes fenêtres ogivales de pierre sculptée qui éclairaient l'église Saint-Jean, et qui, transportées à Cluny, pierre à pierre, ont été plaquées contre une façade extérieure du musée faisant face aux jardins. Ce sont, enfin, des pierres turiiulaircs, apportées de Saint-Jean, brisées et incomplètes, l'une d'elle portant fort apparente et creusée dans le marbre la croix de Malte de son défunt. Toutefois, le plus précieux héritage de la Commanderie de Saint-Jean-de-Latran, est le mausolée du Grand-Prieur de France, Jacques

de Souvré, ancîeii commandeur de Saint-Jeande-Latran, et qui, s'il n'était pas enterré dans cette église, y avait du moins un superbe monument funéraire. Ce beau monument a heureusement échappé aux barbares destructions. Il se trouve aujourd'hui au musée du Louvre. Il fut sculpté par un artiste célèbre, Auguier. C'est un curieux spécimen du goût bizarre de ce temps. Le Grand-Prieur est représenté nu, avec l'ample perruque du siècle, le bas du corps drapé : un petit ange montre en pleurant le défunt : une cuirasse est dressée aux pieds du personnage. La physionomie de Jacques de Souvré est fine et agréable ; le corps est trop potelé, et l'allure générale de la composition, un peu mièvre, mais l'ensemble ne manque ni d'élégance ni d'ampleur.

La salle du Louvre, où est exposé cet artistique souvenir de Saint-Jean-de-Latraû, est en ce moment livrée aux réparations et fermée au public. Elle sera bientôt rendue aux visiteurs, actuellement obligés de solliciter une permission spéciale.

Le second établissement de l'Ordre à Paris et le plus important était le Temple. Cette ancienne maison, chef d'ordre des Templiers, fut assignée à l'Ordre de Saint-Jean après la suppression des Templiers et devînt dès lors son principal

établissement à Paris, le palais du Grand- Prieur de France. En effet, après la suppression générale des Templiers, le Concile œcuménique de Vienne-en-Dauphiné, avait attribué leurs biens à l'Ordre de Saint-Jean. Mais, cette décision ne fut pas universellement exécutée. En Angleterre, les biens des Templiers firent retour aux familles des donateurs; en Espagne, ils furent réunis au domaine de la couronne ; en Portugal, ils passèrent à l'Ordre du Christ, créé pour recueillir cet héritage; en France seulement fut exécutée la décision conciliaire ; encore, l'Ordre de Saint-Jean dut-il, pour y recueillir l'héritage des Templiers, verser tout d'abord au roi, — sous prétexte de frais de procédure — la somme alors énorme de trois cent mille livres tournois, et se contenter même des biens immeubles, la couronne s'appropriant les trésors, meubles et ornements du Temple, en dépit du Concile de Vienne.

A Paris, le Temple^ devenu la principale installation de l'Ordre de Saint-Jean, a été embelli par les Grands-Prieurs successifs.

Ceux-ci ont toujours été de fort grands personnages. Plusieurs, comme Robert de Juilly, au xiV"' siècle, Méry d'Amboise et Villiers de L'Isle-Adam, au xvr", devinrent Grands-Maîtres de l'Ordre de Saint-Jean. Beaucoup furent des Princes du sang de France.

L'enclos du Temple, très vaste, contenait

l'église; le couvent des ecclésiastiques de rOrdre qui la desservaient; le donjon; le palais du Grand-Prieur de France; le baillage ou tribunal intérieur, pourvu au dehors de son pilori, de son échelle de justice, qui était de fort peu d'usage, mais dont la Commanderie conservait en place au moins les morceaux, comme signe de son vieux droit de justice sur les gens du domaine; enfin, des jardins fort étendus, que Mme de Sévigné appelle dédaigneusement « une fausse campagne; » des logis attribués gratuitement aux pauvres ; et des constructions louées à long bail, hôtels, boutiques, halles, dont le loyer, avec tous les autres revenus de la Commanderie, s'élevait, lors de la révolution, au chiffre de cent mille livres, somme, dont une partie, bien entendu, servait au personnel religieux, et dont une autre part, fort importante, le tiers, était envoyée à la Grande-Maîtrise de Malte, sous le nom de responsion^ pour les besoins généraux de la guerre perpétuelle de préservation européenne, que rOrdre de Saint-Jean soutenait sans trêve contre les Turcs.

Le Temple était donc une vraie ville qui contenait, au xviir' siècle, environ quatre mille habitants, attirés par l'agrément du lieu ou par les immunités de l'Ordre, lequel leur assurait un asile inviolable contre les poursuite de leurs créanciers, et franchise à leurs métiers.

L'église, recouverte d'une coupole centrale, pour rappeler l'édifice du Saint-Sépulcre, renfermait de magnifiques vitraux d'Albert Durer, de riches objets d'art, de curieuses reliques, telles qu'un grand morceau de la vraie croix, rapporté de Rhodes, et donné aux Frères de Paris par le Grand-Maître Villiers-de-l'Isle Adam, ancien grand Prieur de France, une goutte de sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ, un bras et une main de sainte Anne, l'un des trente deniers de Judas, le corps d'une des onze mille Vierges. Cette église, placée sous le vocable de Sainte-Marie-du-Temple, ofïrait, avant la Révolution, cette particularité très remarquée à Paris, qu'elle était la seule où le culte se célébrât selon le pur rit romain, les chevaliers de Saint-Jean très attachés au Saint- Siège n'ayant ri-en admis du rit parisien : aussi leurs offices attiraient-ils beaucoup de curieux. Une autre de ses particularités était l'exemption privilégiée qui la soustrayait à l'autorité diocésaine comme toutes les autres églises de l'Ordre, la soumettant seulement à la directe et lointaine obédience du Pape, en sorte que lorsque Tarchevêque de Paris fermait les paroisses de la ville à quelque cérémonie spéciale, Sainte- Marie-du-Temple ouvrait ses portes. Ainsi viton les chevaliers de Saint-Jean admettre dans leur église, en 1787, un office en musique pompeusement organisé, à la mort du compo-

siteur Gluck, cérémonie que l'archevêque de Juigné n'avait pas autorisée dans les paroisses de sa jurrdiction. Aussi voit-on, à la même époque, les Francs-Maçons, repoussés des paroisses parisiennes, faire célébrer grand'messe en musique et service pour leurs morts dans l'église libre et ultrà-hospitalière de la Commanderie.

Le Donjon de l'Ordre de Saint-Jean, ou Grande Tour du Temple, renfermait au premier étage la salle du Chapitre et des Assemblées qui réunissaient chaque année tous les Commandeurs du Prieuré. Les autres étages furent longtemps usurpés par la couronne, qui malgré les protestations de l'Ordre y établit le dépôt des poudres. C'est seulement au milieu du xvii" siècle que l'usage intégral de cet édifice fut restitué au Grand Prieur. Il y établit les archives du Grand Prieuré. On sait que cette tour fut en 1792 la prison du roi Louis XVI et qu'à ce titre elle est demeurée célèbre dans l'histoire moderne.

Le Palais, reconstruit par Mansard au xvip siècle, sous le Grand Prieur Jacques de Souvré, était une fastueuse demeure, trop fastueuse peui-être.

Qu'est-il advenu de tout cela?

En 1802, Napoléon fît raser les murs qui formaient l'enclos.

L'église avait disparu avant tous les autres

bâtiments. Elle fut vendue révolutionnairement le 3 septembre 1795 pour environ deux cent mille francs en assignats, soit quatre mille francs en or, sous condition que l'acquéreur, un sieur Cari et, ancien perruquier, la ferait aussitôt démolir.

Le Donjon, la grande tour, a renfermé, après Louis XVI, bien d'autres victimes : Napoléon le vendit le 7 octobre 1808 pour trente trois mille francs à un nommé Morel, qui tenta d'abord de l'exploiter en le faisant visiter moyennant finance, mais qui fut bientôt contraint de l'abattre comme il s'y était engagé.

Quant au Palais du Grand Prieur, il fut d'abord transformé par la Révolution en caserne de gendarmerie; en 181 1, Napoléon en fit le Ministère des cultes ; la Restauration le céda aux Bénédictines de l'adoration perpétuelle que dirigeait la Princesse de Condé; la Révolution de 1848 en chassa les Bénédictines, établies maintenant rue Monsieur, et y installa l'étatmajor de l'artillerie de la garde nationale, puis une caserne; le second Empire l'abattit en 1853; et, sur le rapport de M. de Voise, une loi de 1854 autorisa l'Etat à céder les terrains à la ville de Paris, avec charge d'améliorer le quartier, et d'élever au milieu d'un square un monument d'expiation. Le square a été achevé en 1863 : ^^ ville n'a pas accompli son engagement touchant le monument.

Il reste comme souvenir du Grand Prieuré de rOrdre de Saint-Jean la rue du Templcy le boulevard du Temple^ la rue Vieille du Temple, le Marché du Temple^ le Square du Temple, la rue du Grand Prieuré, simples appellations de souvenir, marquant l'emplacement qu'occupait l'établissement des chevaliers de Saint-Jean. Dans le quartier qui entourait l'enclos du Temple et qui relevait de sa Seigneurie, beaucoup de rues ont conservéjusqu'à nos jours leur nom primitif; et parmi ces noms du voisinage, plusieurs perpétuent des souvenirs propres à l'Ordre. Ainsi, les chevaliers de Saint-Jean ontils donné le nom du chef-lieu de leur ordre à la dernière rue qu'ils aient tracée, rue de Malte (1783) : ils ont baptisé la rue de Vendôme^ tracée en 1695, du nom du célèbre prince qui fut leur Grand Prieur ; la rue d'Angoulême^ du nom d'un autre prince qui fut l'un des derniers Grands Prieurs; la rue de Crussol^ du nom d'un Commandeur qui occupa le Grand Prieuré comme administrateur provisoire en 1776. Ce sont aussi les chevaliers de Saint- Jean qui ont donné aux rues créées sur leurs dépendances les noms encore subsistant aujourd'hui, des provinces où le Grand Prieuré de France comptait des Commanderies : rues de Saintonge, de Normandie, de Bretagne, de Poitou^ de Beauce et du Perche.

Mais un mémorial plus important du Grand

Prieuré de Saint-Jean au Temple est le Mausolée du Grand-Maître Villiers-de-risle-Adam, qui, avant d'arriver à la première dignité de rOrdre de Saint-Jean, avait été Grand-Prieur de France. Le monument renfermait seulement son cœur, le corps étant à Malte, comme il convenait. Ce mausolée qui se trouvait dans l'église Sainte-Mari e-du-Temple, subsiste aujourd'hui en deux fragments. Le moindre, Técusson du Grand-Maître, qui ornait le socle du mausolée^ se trouve au musée du Louvre : c'est une belle rosace de marbre très finement fouillé, dans le goût ornemental de la Renaissance.

La partie principale du mausolée, au contraire, est conservée au musée de Versailles : c'est la statue du défunt, beau travail en albâtre, qui représente le Grand-Maître pieusement agenouillé, le monument eut beaucoup à souffrir des brutalités révolutionnaires : la patience et l'art d'un connaisseur, M. Lcnoir, l'ont reconstituée : les fragments d'albâtre ont été rapprochés avec un soin méticuleux ; et le chef-d'œuvre revit, au milieu de la glorieuse salle des croisades, à Versailles.

Un autre vestige du Grand-Prieuré de France apparaît aux regards dans un quartier bien lointain et peu connu de Paris. L'Ordre de Saint-Jean avait capté, à frais communs avec les religieux de Saint-Martin, les eaux deBelleville qui étaient portées par une double canalisation

à Saint-Martin d'une part, et d'autre part au Temple. Il reste quelques vestiges de cette canalisation; et notamment dans une voie escarpée, sur le coteau de Ménilmontant, dans la rue des Cascades^ un regard ^ bâtiment ancien, surmonte encore le conduit des eaux.

Ce solide petit bâtiment porte une inscription latine assez endommagée qui indique que l'adduction des eaux date de 1633, et a été améliorée en 1722, par les deux Ordres, qu'elle appelle Martinianos^ (les religieux de Saint- Martin,) etTemplartoSj (les religieux de Malte.) De chaque côté de l'inscription lapidaire figure un écusson sculpté, l'écusson de Saint-Martin etl'écusson de l'Ordre de Malte, qui affirment encore l'origine et la co-propriété des eaux. Malheureusement, si l'écusson de Saint-Martin est bien conservé, celui de l'Ordre de Saint- Jean a été fort endommagé. Cependant, il est reconnaissable encore par quelques-unes des huit pointes de la croix spéciale de l'Ordre, sur laquelle était plaqué le blason du Grand Prieur de l'époque, un prince d'Orléans, fils du Régent. Ce vestige de sculpture est peut-être la seule marque de l'Ordre qui existe encore sur un monument public à Paris.

Enfin, l'Ordre possédait encore le Petit Saint- Antoine.

On désignait ainsi cette troisième Commanderie des Chevaliers de Saint-Jean, située dans le quartier actuel de Reuilly, afin delà distinguer de la grande abbaye de Religieuses de Saint- Antoine-des-Champs qui était située dans le même quartier, mais qui n'avait aucun lien avec l'Ordre de Saint-Jean et que nous trouvons même en procès avec lui en 1665.

Le Petit Saint- Antoine^ était plus régulièrement appelé Saint Antoine des Viennois. En effet, cette vieille Commanderie était échue à l'Ordre de Saint-Jean, par suite de la réunion de l'Ordre des Hospitaliers Antonins du Dauphiné, qui se fondit au xvm"* siècle avec l'Ordre des Hospitaliers de Saint-Jean, lui apportant ses biens de Paris, avec ceux du Viennois et des autres Provinces.

Quelques vieux religieux Antonins, devenus par cette fusion chapelains conventuels de l'Ordre de Saint-Jean et formant au petit Saint- Antoine une sorte de collégiale, vivaient encore au moment de la révolution. Au nom de l'Ordre de Saint-Jean, le Grand Prieuré de France payait à chacun d'eux les rentes convenues, lors de la fusion des deux Ordres. Ces rentes furent touchées jusqu'en 1792 : les quittances, qui subsistent, qualifient les chapelains de cidevant et font mention de leurs contributions patriotiques. Le décret de l'assemblée de 1792, qui a spolié les Français de l'Ordre de Saint-

Jean en leur attribuant des pensions, stipule aussi la continuation légale des « pensions Automnes, :^ lesquelles, en fait, ne furent jamais plus payées que les autres.

Le Petit Saint-Antoine a disparu sans laisser aucun vestige.

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