ALGER. ROUEN. AVRIL
Le pays que j'habite brille après la saison des pluies comme une maison lavée. Des buissons d'un gros vert miroitent sur les collines, et entre eux la terre est luisante, hérissée d'herbes rares. Dans le fond des ravins étroits, colorés de rouge ou de brun, des tig"es d'asphodèle^ élégantes et grêles, frémissent comme celles dont Homère a peuplé le séjour des ombres. Quelques étoiles de roses sauvages sont accrochées à des lentisques, et des morceaux de terre, couverts de fleurs, sont jaunes ! et bleus, comme des tapis marocains abandon-
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nés par des Nomades ; puis toute la plaine est uniment verte, et des champs incommensurables d'orge basse s'}^ succèdent jusqu'aux confins ardoisés de Thorizon .
Çà et là des bouquets d'arbres ronds et touffus, pareils aux buissons, ont des reflets de [laque : ils ont grandi, et on y découvre à peine des pousses nouvelles. Ils n'ont pas eu de repos pendant l'hiver ; ils n'ont pas de réveil, et ils demeurent tristes et monotones sous leur feuillage perpétuel comme s'ils étaient affranchis de la mort et de la résurrection. Nulle part on n'entend murmurer des eaux courantes. Aucun ruisseau n'écume entre des pierres couvertes de mousse. Seul le Chélif étroit et jaune serpente en contre-bas de ses berges arides : encore estce là un caprice de la nature* car il aura disparu dans quelques jours. Dans cette immensité à la fois sombre et verdoyante, dans tous ces champs couverts de moissons, sur toutes ces collines mouchetées, pas un bruit d'ailes à midi, pas un chant, pas un cri, pas même un homme. Le ciel silencieux s'est comme entr'ouvert et montre aux yeux des profondeurs claires, sans la moindre tache de nuages ni de vapeur. Des vents
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rapides l'ont balayé si bien qu'on n^a même pas la perception de l'air qui le remplit. D'un bleu délicat, absolument vide, il est la pureté même et presque le néant.
Les montagnes du Nord sont lumineuses et sombres. Les forêts qui les couvrent sont des manteaux noirs. Les plus précieuses sont des futaies de chênes-lièges dont les troncs rugueux sortent d'une terre grise et nue ; leurs branches sont tordues et cassantes; leurs feuilles sont découpées à lemporte-pièce dans des plaquettes de métal. Les plus belles sont des colonnades de cèdres qui se dressent côte à côte, ou montent les uns au-dessus des autres comme des mâts de navires. Leurs branches énormes, horizontales et superposées, de plus en plus petites à mesure qu'elles s'approchent du sommet, forment des P3^ramides immuables et couvrent d'une ombre épaisse un sol de feutre composé d"aiguilles rousses, sur lesquelles on marche sans bruit comme sur les nattes d'une mosquée,
La plaine se prolonge et fuit dans le sud. Peu à peu, l'orge disparait ; mais la terre continue d^être légèrement voilée de vert ou de noir, sans fleurs. Des dépressions vastes sont héris-
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sées de paquets crarmoise pareils à des pompons, de halliers de jujubiers dont les brindilles épineuses sont violacées, et de buissons de guetaf, plante aimée des chameaux, dont les folioles sont d'un vert de gris pâle. Des ondulations longues et bosselées sont vêtues d'alfa vert dont les touffes épaisses et fines s'ébouriffent au vent comme des chevelures. Le reofard se fatigue à parcourir ces solitudes pauvres, et au delà la nature est plus triste encore. Sur les plaques caillouteuses du wSahara, qui ressemblent à d'immenses dallages de pierre, il n'y a même plus de terre, plus d'herbes, plus d'insectes, à plus forte raison pas d'oiseaux. Les oasis, vues de loin, sont des taches d'encre.
Cependant, au cœur même de ce wSahara désolé, et comme mort pour toujours, sous les voûtes obscures des dattiers qui entrecroisent leurs palmes comme des épées, des pêchers et des abricotiers pullulent , mêlant leurs fleurs roses, et une infinité déplantes d'agrément dont les feuilles sont jeunes ainsi que les pétales, toutes fraîches et bientôt fanées , baignent leurs racines dans des eaux courantes ; au-dessous d'elles encore, des laitues étendent leurs ner-
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vures fines sous leur peau glauque et translucide. Ce petit monde fleuri, souple, et vivant d'une vie ardente frissonne a:; souffle du simoun, et remplit l'air de couleurs fines et d'odeurs subtiles dont l'homme s'empresse de jouir. Les insectes fiévreux se hâtent aussi de le mettre au pillage, et des moineaux bleus y fourmillent, tandis que dans les panaches des grands arbres roucoulent des ménages de tourterelles.
Il 3' a, dans les coins reculés des montagnes kabyles, des vergers tout blancs, constellés de fleurs d'amandiers et de merisiers, pleins, jusqu'à la bordure de leurs haies, de fèves en fleurs, de bourraches bleues, de boutons d'or, et tout bruissants du murmure des abeilles. Dans les vallées creuses de l'Atlas, des bouquets d'un blanc de crème, virginaux et capiteux, entr'ouvrent le feuillage lourd des orangers, chargent Tair de leurs senteurs , et répandent au loin une ivresse langoureuse. Autour d'Alger des jardins étincelants comme des ceintures de perles et de pierres précieuses enserrent des villas divines. Là, des lianes toutes violettes décorent des murs blancs, encadrés de faïences bleues ; tous les arbres et tous les arbustres du monde y jettent
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ensemble l'éclat de leur jeunesse. Les roses les plus délicates y poussent en buissons ; les géraniums rouges y sont hauts comme des hommes ; des bourrelets de violettes de Parme enveloppent des parterres d'iris ; autour des nappes limpides qui tombent des vasques débordantes, des arums aux conques laiteuses se mêlent à des plantes étranges dont les longues fleurs orangées ont des langues bleuâtres , et ressemblent à des têtes d'oiseaux.
Pa3's bien fait pour des ascètes et des voluptueux tout ensemble^ il ne tro'uble pas l'âme dans ses immenses campagnes, il ne l'attache à rien, il ne la retient pas si elle veut être libre, il la laisse s'élever à son gré et se perdre dans les espaces infinis qui sont au-dessus de son corps mortel ; et cependant il a pour elle des retraites privilégiées, captivantes et séductrices où tout est réuni pour satisfaire à ses plus capricieuses fantaisies, réaliser les plus doux ou les plus extravagants de ses rêves. Si Ton entend bien son langage, il nous donne à choisir entre deux voies : aspirer au monie invisible, infiniment plus beau, plus varié, plus riche, plus vivant
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que les choses présentes qui ne changent pas, ou poursuivre, comme les païens, dans les raffinements des sens, à travers les ivresses du luxe, des parfums et des belles formes, le bonheur terrestrejusqu'à Textinction finale. Il ne convient bien qu'à deux sortes d'hommes, que le hasard a réunies, il y a deux cents ans, dans Alger même : les marabouts et les corsaires.
Le pa3'soù je suis né est, dans le même temps et presque à la même heure, exubérant tout entier, comme une création nouvelle.
Toutes les forêts en étaient mortes, et voilà qu'une multitude innombrable de feuilles souples et d'un vert doré a jailli en quelques jours du bois noir de leurs branches. Le long" des routes le vent roule comme des flocons de neige les pétales des cerisiers, des pommiers et des acacias. Des marronniers énormes dont les rameaux s'étagent comme de lourds volants de dentelle
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se couvrent de cônes blancs et roses. Les grappes jaunes des ébéniers, les toufFes des lilas, les torsades des glycines, les 'guirlandes de roses enroulées au-dessus des portes, les ravenelles, les juliennes blanches, les œillets, les lys^ les pivoines si délicates qu'on les dirait faites de chair de femme, pullulent à l'envi, et se disputent la terre. On les coupe, on les fauche, on les jette par brassées dans des voitures qui les transportent à travers les villes, et tous les jours on en offre, tous les jours on en donne, tous les jours on en achète sur les marchés, dans les rues au coin des portes. Des millions d'hommes et de femmes les consomment comme ils mangent du pain, comme ils boivent du vin ou de l'eau, et se lassent à la fin avant que la jeune nature inépuisable cesse de fournir.
Au delà des vieux murs fleuris de chèvrefeuilles et des haies embaumées de seringas, sur le dos des vastes plaines., les moissons drues, aux tiges robustes, fléchissent à peine sous le vent, et dans leur verdure opulente des bleuets inconnus ici, des coquelicots, des mauves, fourmillent malgré les efforts des laboureurs. Puis ce sont des prairies fraîches, traversées de petits ruis-
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seaux et toutes blanches ou toutes jaunes, dans lesquelles les herbes les plus viles lancent des notes éclatantes ; fourmillement de plantes lumineuses, qui fascine et entraîne l'âme dans un vertige pareil à celui des grands espaces vides et des lacs dormants. Les fleuves nacrés se gonflent, roulant dans leurs eaux des peuples de poissons qui viennent d'éclore, et sur leurs rives des troupeaux de bœufs couchés disparaissent jusqu'aux tètes dans Therbe nourricière. Les hommes ont sur le visage des sourires d'enfants, et les vieillards ont de Taurore dans les yeux. Les femmes, dans leurs robes claires ajustées sur leurs hanches, les insectes aux cuirasses de cuivre, de pourpre ou d'émail noir, et jusqu'aux couleuvres félines qui déroulent au soleil leurs anneaux bleuâtres, tous les êtres charmeurs ont des toilettes neuves. Les m^aisons et les champs sont pleins d'airs joyeux, chansons de jeunes filles dans les salons et dans les mansardes, de jeunes gens dans les rues ou le long des haies, d'oiseaux dans les forêts et sous les tonnelles, de grillons dans les blés. Là-bas même les sauterelles chantent.
Je sais une île dans la Seine, au milieu d'une
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courbe où la poussée de TOcéan se fait encore sentir. Elle est bordée d'osiers et de peupliers qui tremblent. L'eau douce s'y creuse sous leurs racines des retraites aimées des poissons blancs. On 3^ monte comme sur une terre nouvelle en empoignant au toupet des touffes d'herbes, et en repoussant du pied le canot qui descend jusqu'au bout de sa corde au fil du fleuve. Là des pommiers noueux laissent tomber leurs dernières fleurs pâlies. Des graminées toutes droites vous montent jusqu'aux épaules; on s'y fait place en les heurtant de la poitrine ; on avance avec peine dans une armée de marguerites et de salsifis sauvages aux collerettes d'or. Des hordes de moucherons s'en envolent ; des bêtes inconnues aux corselets rayés ou tachetés de toutes les couleurs des arcs-en-ciel s'y démènent en agitant gauchement leurs pattes noires ; des oiseaux invisibles 3^ donnent des concerts, et lancent à plein gosier tout ce qu'ils ont d'art et d'amour. Dans les bouquets de roseaux on entend comme de petites flûtes.
Aussi loin qu'on aille, la terre a disparu sous l'épais gazon des prés, sous les fougères et sous les arbustes qui s'emmêlent dans les grands bois,
LES DEUX PRINTEMPS II
SOUS les blés et sous les avoines, sous les trèfles rouges. Une énorme toison la couvre. L'homme ne voit plus que ses dons^ qui sont immenses, partout où s'étendent ses regards. Il la sent de tous côtés, féconde, libérale, inépuisable. Il se donne à son tour à elle, et ne lève qu'un regard distrait vers le ciel. Le ciel même est charmant et invite à bien vivre. Il est pommelé de nuages blancs qui vont et viennent comme des amis, voilant Téclat trop dur du soleil. A quoi bon imaginer là des heures plus belles que Theure présente ? Les paradis des rêves ne valent pas un tel séjour. Là non plus, il n'y a pas de privilèges. L'eau limpide descend de toutes les collines ; les beaux arbres poussent en tout lieu, il est aisé de se tailler en plein champ le plus beau parc du monde ; la maisonnette du pauvre est ombragée et parée de fleurs comme le château du riche. La nature égale promet et donne à tous ce qu'ils lui demandent pourvu qu'ils aient bon bras et bon cœur, et voilà pourquoi mon pays de là-bas n'est pas celui des m3^stiques pâles et des sultans, mais est plein d'hommes robustes qui travaillent ensemble^ et, petits et grands, se regardent bien en face dans les yeux.
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Entre les deux, la mer, comme une coupe sans bords, s'arrondit et sCiTible fuir de tous côtés dans Tinfini. Ses écailles plombées scintillent sous les caresses de la lumière naissante ; puis elle s'étale comme un désert d'ardoise tacheté de blanc, ou bien c'est une nappe bleue, d'un bleu indéfinissable et changeant, profond et transparent quand on le voit de près, absolument mat quand on s'en éloigne. Eminemment sensible, elle change de nuance au moindre accident qui survient dans le ciel, comme la prunelle d'une femme amoureuse ou craintive. Capricieuse même dans son repos, l'azur sombre de l'inquiétude, les lueurs troublées de la tendresse, l'éclair vert de la colère, se succèdent dans le battement de ses flots, et souvent elle est livide comme si elle allait défaillir. Il faudrait, pour la comprendre, savoir ce qui se passe au loin dans tout l'air invisible qui pèse sur elle. Elle aussi est printanière. Voilée d'une gaze très fine, elle est caressante et fraîche, elle porte au jour des infinités d'êtres qu'elle gardait engloutis dans ses profondeurs, et des plaques longues, des traînées et comme des fleuves d'œufs minuscules tout roses s'étalent sur elle au gré de ses courants ou du vent.
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Est-elle faite pour nous séparer ou pour nous unir? Autrefois elle semblait si grande que les barques des marins qui rasaient ses flancs ne s'aventuraient jamais sur son sein énorme, et maintenant, elle paraît si petite que c'est un jeu pour nous de passer sur elle tout entière en vingtquatre heures. Dieu seul sait pourquoi tantôt il crée des barrières entre les hommes, tantôt il les abaisse, pourquoi il les éloignait hier les uns des autres et pourquoi il les rapproche, pourquoi il les voulait différents, et pourquoi maintenant il les veut semblables. Il sait sans doute aussi pourquoi, m'a3^ant mis au monde dans le plus riche de ses jardins, attiédi par les brumes de l'Angleterre et de la Norwége, il m'a jeté à cinq cents lieues de lâchez les Arabes, sous son ciel vide et son dur soleil.
Pourquoi parler des choses passées comme de choses mortes? La beauté de la femme aimée dure autant que l'œil qui Ta vue, et, les yeux seraient-ils clos, au fond de Tàme de Tamant la divine image est toujours vivante. La vie entière de l'homme est une gerbe d'idées, de sentiments, de joies, de douleurs, de déceptions et d'espérances, serrée dans un seul lien, et qu'un coup bruaque délie. En attendant ce coup, qui peut être frappé demain ou dans quarante années, pourquoi laisser retomber à terre le moindre épi ou la moindre fleur ?
Ce que je vais vous conter là n'a pas de date. en vérité. Je l'ai vécu, je le vis toujours, pour peu que je baisse les paupières, et il me semble que je recommencerais à courir à travers les
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Steppes de l'Algérie ou à gravir ses montagnes dentelées de cèdres avec toute la ferveur de mon jeune temps. Parmi les hommes que je connais, ceux qui ont disparu continuent de se réunir, dans ma mémoire, à ceux qui marchent encore sur la terre, comme font les saints des musulmans qui s'assemblent, chaque année, de tous les points du globe, et du fond de tous les siècles, pour décider, sous la présidence du Prophète, du sort de leurs fidèles.
Dans ce concile merveilleux, les morts ne se distinguent pas des vivants. Ils siègent au milieu d'eux, ils parlent. Seulement, quand leurs corps sont placés devant le soleil, ils sont un peu moins opaques, et les plus anciens, tout diaphanes, ne font pas d'ombre .
Je daterai cependant quelquefois^ pour ceux qui pensent que le calendrier a sa raison d'être, -et que même les histoires ennuyeuses ont besoin de chronologie.
Je ne connais qu'Alger. Je n'ai vu que ses maisons blanches, sa campagne qui me parait noire et sa mer bleue. Nous sommes au mois d'août; la chaleur du jour me brûle, le brouillard tiède de la nuit m'étouffe. J'aimerais bien à revoir les feuillages verts, les eaux claires et le ciel grispommelé de mon pays ; mais l'Afrique est derrière moi qui m'attire, et je vais me donner à elle, oubliant tous les êtres et toutes les choses que j'aime. Certes, ce n'est pas pour y retrouver ce que j'ai lu dans mes livres. Les hommes qui les ont écrits ont eu leurs sensations et leurs idées qui ne peuvent pas être les miennes. Je vais là-bas pour éprouver des plaisirs ou des peines que je n'ai pas encore sentis, ^lon corps est solide, et j'ai dans mon portefeuille une lettre signée par le général Wolff. commandant la
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division d'iVlger. Avec cela, je peux vo3^ager à l'aise pendant deux mois; et je pars un beau matin pour Médéah.
La Mitidja traversée, je regarde à peine les gorg'es de la Chiffa. C'est encore pour moi le pays noir des environs d'Alger, un peu plus fouillé, mais sali par des auberges. J'arrive à Médéah vers le soir, et j'y trouve le capitaine Coyne, chef du bureau arabe. Quelle verte jeunesse vous avez, vous aussi, capitaine Coyne, quel entrain, quelle bonne grâce, et quels souvenirs reconnaissants vous laisserez chez tous ceux que vous obligez! Dès le lendemain matin, à cinq heures, deux mulets, un soldat du train, un spahi m'attendent, et ce spahi est un vieux Turc, bien pris dans sa taille, très sobre de gestes, né pour être soldat comme d'autres le sont pour être clercs de notaire. Sa barbe courte et rude est toute grise^ et il a dû couper plus d'une tète dans la période de la conquête. Il m'offre son cheval et me dit en souriant que je serai mieux équipé quand nous serons allés chez Ben- Yahia à la jambe de bois. Qui est Ben-Yahia ? Qu'est-ce que cela veut dire ! Je sais seulement que mon Turc a dans la poche huit lettres du
capitaine €03^6 pour divers personnages indigènes.
Allons, en route ! Le pays que nous parcourons est montueux et couvert d'arbustes. Je le vois toujours noir. Est-ce donc là cette Afrique du Sud, la région des mirages et des déserts blancs ? Nous suivons une grande route carrossable qui m'impatiente. Je ne regarde pas Ben-Chicaa que je traverse. Je dorsje ne sais où, entre deux bouquets de lentisques, dans un un coin de terre vulgaire qui ne vaut ni un regard ni un souvenir. Le lendemain, je passe par Berrouaguia, encore un village qui sent l'absinthe. Enfin, sur un signe du spahi, je m'engage dans une piste qui traverse un champ maigre, hérissé de chaumes clairs, et d'où s'envole un millier d'alouettes. Il est deux heures de l'après-midi.
Cette heure-là^ je ne l'oublierai jamais. Ce champ-là, ce misérable champ pelé, gris, incliné sur le flanc d une colline aride, je l'évoquerai toujours, tant qu'il me plaira, comme le visage des personnes absentes ou mortes qui ne cessent pas défaire partie de ma vie. Il m'introduit brusquement dans le pays arabe.
Voilà que je monte et que je descends sur le
•dos d'ondulations g-rises qui se suivent et se coupent comme des vagues. J'entre peu à peu dans une terre immense, où Thomme a laissé quelques traces de son passage, mais d'où il a disparu, où des moissons verdissaient peut-être au printemps^ mais où rien ne reste qui arrête les yeux. Dans ce désert factice , dans ce vide inexplicable, pas une créature ; je n'aperçois pas un arbre, pas une masure, pas une plante digne de ce nom . Je demande à mon Turc où sont les Arabes. Il étend le bras devant nous, et je ne vois rien.
— Où sont leurs récoltes ?
Il me montre la terre.
— Où sont leurs maisons ?
Il se met à rire et m'indique des plaques sombres que je prenais pour des taches d'incendie. Ce sont des tentes, découpées en noir sur le sol nii. En les regardant mieux, elles prennent, à mes yeux, la forme de «:hauves-souris écrasées.
Elles sont bien loin, mes prairies normandes, mes forêts vosgiennes , mes vignes bourguignonnes. J'étends mes regards en avant, le plus loin possible, pour prolonger la sensation nouvelle que j'éprouve, et la joie des découvertes
me remplit l'àme. Il semble qu'une main prodigieuse ait arraché tous les vêtements de la terre, et que je la voie telle quelle est dans sa nudité misérable, gonflant ses côtes saillantes, étirant ses tendons et ses muscles . Des pluies anciennes que j'ai peine à concevoir, des torrents diluviens pareils à ceux des premiers âges du monde, ont arraché des lambeaux de sa chair, avivé son squelette^ évidé ses jointures. Elle est encore élégante cependant, et ce travail formidable n'a laissé sur elle que des traces d'une exquise délicatesse. Je ne vois tout autour de moi que des ravins minuscules qui se joignent les uns aux autres pour former comme de petites branches, et ces rameaux s'ajoutent à d'autres, pareils aux nervures d'une feuille, pour composer des dessins admirables qui défieraient l'art du graveur le plus habile. Au-dessus, la coupole du ciel, qui devient de plus en plus bleuâtre à mesure que le soleil s'abaisse, parait énorme, parce que rien n'arrête les yeux au-dessous d'elle. Je me dresse sur ma selle pour respirer plus haut, et il me semble, en vérité, qu'avant ce moment, je n'ai jamais vécu dans l'air. Au milieu de nos villes, dans nos forêts, dans nos
champs, et même sur la mer animée par le clapotement des vagues, Tair n'apparaît jamais comme ici le principe unique de la vie.
Plus j'avance^ ayant hâte de m'éloigner des pays sombres, plus je me sens alerte. Je n'ai ni soif, ni faim ; une force inconnue pénètre dans les cavités de mes poumons et jusque dans mes os. Mon cheval, lui aussi, participe à cette vie nouvelle. Il allonge ses jambes fines sur le sol sans obstacles, et boit le vent par coup prolongés, écartant largement ses narines roses. Sa crinière est à demi dressée et ondule en grosses touffes; les crins de sa queue se séparent. Sa peau est sèche, ses veines sont gonflées, et ses jarets se détendent par secousses régulières, après 60 kilomètres de marche , comme s'il venait de partir.
Le soleil couchant jette dans le ciel son rayon vert, quand je tombe, comme par miracle, au détour d'une colline, sur une maison entourée d'arbres. Le spahi m'a précédé, et je vois arriver, dans des burnous blancs, un homme petit qui s'appuie sur une canne. Il a une jambe de bois. Je suis en face de Ben-Yahia, le sultan de ce pays vide. Il loue Dieu de mon arrivée, me
prend par la main et me fait entrer dans sa maison. Il ne faut pas que je m'y trompe. Je suis assis là devant un des hommes les plus braves de l'Algérie, un aventurier qui aurait fait bonne figure parmi nos routiers du moyen âge ; car il a joué sa tête pendant vingt ans à notre service, et aujourd'hui même le signal d'une insurrection serait un coup de fusil tiré sur lui ; mais il est écrit qu'il ne mourra que de sa belle mort.
Il est comme le démon de cette immense solitude ; il y souffle à son gré la confiance ou la terreur. Il s'est donné à nous corps et âme, comme s'il avait fait un pacte avec Tenfer, et la vie qui l'anime est d'une intensité surhumaine. Il sait tout ce qui se fait et tout ce qui se passe à vingt lieues à la ronde. Il n'écrit jamais, et il n'oublie rien, ni les mots, ni les gestes, ni les plus fugitives expressions des faces de bronze de ses sujets. Une volonté impérieuse étincelle dans ses 3^eux perçants, sous ses sourcils gris^ et même son maigre corps, dont il n'a qu'un reste, lui obéit sans jamais oser le contredire. Cet homme qui n'a plus qu'un morceau de cuisse du côté gauche, monte à cheval, et un serviteur porte sa jambe de bois derrière lui. Il n'a qu'une pas-
sion, étant sobre, l'ambition ; il n'a besoin que d'une chose, ayant passé l'âge où l'on aime les femmes, d'argent. Il dépense comme un corsaire. Il reçoit largement, il traite d'égal à égal des colonels et des généraux. Parti de rien, il est dans une sorte d'ivresse quand il préside un grand repas dans le Sud^ où les vainqueurs de sa race et tous ses anciens ennemis lui prodiguent des témoignages de déférence et de S3^mpathie. A ce jeu-là il se ruine, et les Juifs qui le tiennent attendent sa mort pour se partager ses biens. Quand son heure sera venue, il disparaîtra tout entier, il ne restera rien de sa fortune, et ses enfants seront misérables. Il aura passé comme un météore bienfaisant ou funeste qui traverse la nuit.
Je dors à deux pas de ce terrible homme qui m'a fait servir des plats affreusement pimentés, du couscouss sucré, et du café parfumé avec des clous de girofle et de l'eau de fleur d'oranger. Le lendemain matin, je l'entends dicter des lettres à son seérétaire accroupi devant lui :
— Répète-lui bien, dit-il, qu'il donne à ce jeune homme de la viande bouillie et de la galette dans une musette, quand il le quittera. Tu
te contentes d'écrire vaguement (( des provisions ». Ce n'est pas cela. Ecris (( de la viande, du mouton, et du bon mouton ». Tu diras aussi au caïd des Beni-Mohammed qu'il lui donne des pastèques. Il en a dans son jardin. Et prends soin d'ajouter que c'est moi, le bach-agha Ben- Yahia. qui le lui dis. Combien cela fait-il de lettres ?
— Huit, seigneur.
— Autant de lettres que celles du capitaine?
— Oui.
— Donne-moi mon cachet.
Je l'interromps et liw demande si c'est de moi qu'il s'agit.
— Sans doute, me répond-il. Vous ne connaissez pas les gens chez lesquels vous allez. Ils ne vous donneront rien si je ne leur dis pas clairement ce dont vous avez besoin.
Une heure après, Ben-Yahia me conduit jusqu'à la limite de son dom.aine. et me laisse continuer ma route monté sur une jolie jument blanche que j'échangerai le lendemain contre une autre. Je n'ai plus besoin de mulets ni de soldat du train. J'ai derrière ma selle une couverture roulée, du linge de rechange dans mes sacoches^
et les huit lettres du bach-agha avec les huit du capitaine, et je me lance, d'un nouvel effort, en plein inconnu, mais il faut le dire aussi, en plein soleil.
Il est dans le ciel depuis deux heur?s, ce terrible soleil des steppes. Il s'élève lentement sur la terre sans arbres, où rien ne remue; des groupes de tentes toujours lointaines font de place en place des ronds noirs sur quelques collines ; mais je n'en vois rien sortir; des effluves sans cesse plus fortes descendent par secousses de cette source bouillonnante de chaleur.
L'astre étincelant semble un œil énorme d'où s échappent des flots de flammes entre des battements de paupières. Je comprends ces mots d'Homère : a La splendeur de Hélios. » Son éclat meurtrier obscurcit tout ce qui l'entoure. La terre aride ne garde rien de sa lumière qui rebondit dans les profondeurs infinies du ciel. Le firmament est pâle ; les champs sont ternes. Le monde est sans ombres ni couleurs quand il atteint le sommet de sa courbe et plane sur lui dans sa force écrasante et dans sa majesté. Mon cavalier sur son alezan, et moi sur ma jument blanche qui secoue sa tête fine ornée d'un pom-
pon bleu, nous sommes bien, par exception, les deux seules créatures humaines qui soyons dehors à une pareille heure. Nous allons d'un petit pas égal, sans bruit de sabots sur le sol ameubli, muets^ les yeux à demi clos, traversés par le feu qui nous enveloppe, dominés par le dieu. Nous n'avons pas d'autre désir que d'aller toujours ainsi, portés dans ce pays sans points de repère où tous les ravins et tous les coteaux nous semblent pareils^ et dans cette monotonie grandiose nous ne sentons que nos muscles qui sont encore bons et les jarrets de nos bêtes qui sont infatigables. Cependant, nous descendons peu à peu dans une plaine très longue, et tout au bout, à une distance deje ne sais combien de kilomètres, je distingue un petit point blanc.
Xon Turc tourne vers ce point la tête de son cheval encadrée d'œillères rousses brodées d'or, comme un matelot la proue de sa barque vers un phare : il me demande, en rajustant ses étriers^ si je veux faire un temps de galop. Je secoue une torpeur inexplicable; je passe la main sur mes yeux^ je m'incline sur ma selle et nous fendons l'air comme des éperviers. Nos deux montures légères jouent ensemble, se ramassent sur leurs
reins, bondissent et grondent d'impatience ou de joie quand elles se dépassent. Le sol tout plat fuit sous nous comme une rivière. Je sens entre mes jambes qui la serrent, dans mes mains qui la maintiennent, toutes les palpitations du corps, tous les mouvements des hanches, toute l'ardeur de la nerveuse bête, qui s'est grisée comme moi de lumière et d'air, et qui se dépense avec frénésie. Nous nous modérons pour reprendre haleine, nous trottons à grandes enjambées, puis nous nous lançons encore. Elle veut ce que je veux elle a aperçu le point blanc avant moi peut-être Elle le voit grandir. C'est déjà une coupole basse puis une sorte de mosquée, puis une maison haute avec des arbres tout autour. Alors la terre n'exis te plus pour nous. Nous sommes un bloc lancé à la volée, et nos deux êtres n'en font plus qu'un dans la joie commune qui nous soude ensemble mais je crie à mon cavalier d'aller de l'avant pour m'annoncer, et je veux qu'elle s'arrête^ et je pèse sur ses rênes. Divorce violent, ^lle se débat, elle se cabre, elle s'ensanglante la bouche sur le mors inflexible. Il faut bien qu'elle plie à la fin, mais avec quel dépit et quelle colère elle me cède ! Quelle démarche de lionne quand elle
reprend son pas ! Elle est toute rose, le sang court à fleur de peau sous la fine neige qui couvre sa poitrine et ses membres, et je la flatte sans qu'elle me réponde. Elle me garde rancune comme sije l'avais trahie et ne me connait plus. Ben-Yahia avait bien raison de commander des pastèques. On m'en apporte une fendue en deux. La chair rouge tiquetée de pépinn noirs est d'une fraîcheur humide sur laquelle j'applique avec délices mes lèvres brûlées, et j'en bois près de la moitié, étendu sur une natte blanche dans l'obscurité d'une pièce percée de petites meurtrières derrière lesquelles le ciel qui m'avait paru si pâle tout à l'heure fait maintenant des plaques d'azur.
— Ce soir, nous dormirons sous la tente, me dit mon spahi ; mais il faudra ménager nos chevaux un peu plus qu'hier, parce que la marche sera longue.
Il franchit le dos d'une colline ; je le suis, et la maison hospitalière où j'ai dormi disparaît. Elle s'appelle Birin (les deux puits).
Le fils aîné 'de Ben Yahia , un bel homme brun, m'y a reçu presque à la française. Nous, avons échangé des poignées de main, et je ne le reverrai plus jamais, pas jdIus que ma belle amie, la jument blanche. Le pays est toujours le même, mais mes yeux s'}^ habituent, et j'3^ distingue des choses que je n'avais pas vues , comm.e un homme qui entend parler une langue étrangère commence à séparer des mots dans la masse comxpacte des sons qu'il ne comprend pas.
Ces terres qui m'ont paru si nues, je les ti-ouve par instants couvertes de chaumes. Il y a, le
long des collines, des herbes grises et des roseaux bleuâtres qui se plaisent au milieu des pierres. Dans le fond des ravins se suivent des touffes d'arbrisseaux verts. Un tapis rude de plantes ligneuses couvre les plaines basses, et il s'en dégage de légers parfums. D'ailleurs, pas une fleur, pas un arbre, et toujours sur notre tête l'implacable soleil. C'est à lui que je demande l'heure, et. quand il est midi, nous nous arrêtons, puis nous nous asseyons par terre. Xos chevaux, dont nous avons dépassé lesbrides, restent immobiles devant nous comme des statues de bronze, et nous regardent sans songer à fuir, isolés avec nous dans cette solitude. Je compte avec intérêt les points noirs qui sont des tentes semées au hasard sur des collines lointaines. J'imagine qu'il y a là-bas un bien-être que je n'ai pas, et une sorte de vie supérieure à la mienne : car, en somme, je n'ai pour tout bien que ma couverture, mes deux chemises, et l'os de mouton que je tiens dans ma main.
Notre marche recommence, et ils s'évanouissent l'un après l'autre, ces points noirs, à mesure que nous avançons sur notre piste stérile sans prévoir où nous aboutirons. Cependant ,
une brise s'élève et passe sur nous par grandes ondes; l'ardent soleil semble défaillir; le ciel devient d'un bleu tendre et caressant. L'Orient se voile d'une gaze blonde. Quelque chose de féminin se fait sentir dans la nature , et nos corps brisés se détendent, s'abandonnant à la langueur qui les délie. J'ai lâché mes étriers, et je me laisse porter, le corps un peu renversé, les deux mains appuyées sur les hanches. Mon cavalier a passé la jambe gauche par-dessus le haut pommeau de sa selle rouge, et il s'en va, assis de côté, chantonnant une mélopée triste qui part d'une note aiguë pour tomber dans des sons graves. Il est peut-être cinq heures du soir. C'est le moment où, sur les terrasses des maisons de campagne en France, devant les fleuves qui coulent le long des peupliers, les femmes assises dans leurs chaises-longues, en toilettes claires, étendent leurs beaux bras à demi nus, et croisent leurs mains blanches, dans la splendeur nacrée du jour mourant. Tout à coup, un Arabe à cheval se dresse devant nous, au détour d'un rocher. Il nous salue ; il se nomme. Il a été averti depuis plusieurs heures de notre arrivée. Nous serons les hôtes de son père, et il va nous con-
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duire à leurs tentes en un clin d'œil. Je me demande où elles sont, leurs tentes : mais il nous fait tourner à droite et passer par un petit col qui débouche sur un plateau pierreux parsemé de bouquets grisâtres.
Il y a là, non pas une. mais dix tentes rangées en cercle, formées de long'ues bandes de poils de chameau^ cousues ensemble , rouges et noires, fixées au sol par des attaches solides, et cependant si légères qu'on pourrait, en un quart d'heure, les jeter toutes sur le dos de vingt mulets et fuir au galop. Des moutons blancs, couverts d'une laine épaisse, précédés par des chèvres noires, rentrent dans cette enceinte sous la conduite d'un enfant ; des chiens qui ressemblent à des chacals bondissent au-devant de nos chevaux comme s'ils allaient nous dévorer. Des femmes à peine entrevues disparaissent ; des hommes jeunes accourent et écartent les chiens à coups de pierres.
La fumée d'un foyer monte dans le ciel tout droit comme celle d'un sacrifice. Nous tombons ainsi presque à Timproviste au milieu de dix familles qui vivent à la façon de Jacob et d'Abraham, et je m'explique maintenant pourquoi j'ai
cru, jusque-là, fce pays vide. Les hommes y demeurent en dehors des routes et des sentiers, le plus loin [possible du monde moderne, trop fort pour eux, et dont ils ont horreur. Leurs demeures, bâties pour quelques heures dans des Thébaïdes, s'ouvrent sans témoins sur des espaceslibres, et] ce qu'elles renferment n'excite même pas la curiosité. Leurs récoltes sont déposées aa sein de la terre dans des sortes de caves qu'eux seuls connaissent. Ils ne demandent qu'une chose, passer inaperçus à travers les révolutions et les empires. Ils sont vêtus comme des moines. Quelques-uns ont les capuchons de leurs burnous rabattus près des yeux et marchent pieds nus. Etranges moines cependant, dont je vois reluire, attachés aux montants d'une tente, les sabres et les pistolets, etdontleschevauxmaigres,. au large poitrail , au cou épais , à la croupe ravalée, se débattent en face des deux nôtres dans leurs entraves de laines.
Le plus âgé, un vieillard tout blanc, me prend par la main, me fait asseoir sur un tapis, et me dit:
— Que Dieu soit béni ! Ton arrivée rafraîchit nos 3^eux. Notre année est bonne, tes éperons-
sont verts. Veux-tu du lait, de Teau fraîche ? Nous allons tuer un agneau pour toi. Tu dormiras à ma place ; mes fils et moi. nous veillerons sur ton sommeil, et demain matin, tu partiras frais et dis;pos, s'il plait à Dieu.
On m'apporte un vase de métal plein jusqu'aux bords d'une eau qui tremble, plus pure que le cristal ; mon hôte me regarde boire, reste longtemps devant moi sans me quitter des yeux, et me demande la permission de sortir. Je le vois, les deux mains élevées à la hauteur des épaules, la face tournée vers TOrient qui s'emplit d'ombre, se tenir d'abord debout et immobile ; puis il s'incline et se prosterne, se relève à demi, s'assoit sur ses talons, les mains pendantes^ dans l'attitude de l'abandon, et dit à haute voix :
— Gloire à Dieu, Seigneur des deux mondes, clément, miséricordieux, maître suprême au jour du paiement. Conduis-nous dans la voie droite, dans celle que tu ouvres à ceux que tu favorises, loin de ceux que tu as maudits et de ceux qui restent dans l'erreur.
Quelques étoiles se lèvent, très-pâles. On m'entoure, on lit en cérémonie le billet du bach-
agha ; je montre la lettre du général. Le vieillard s'est battu plus d'une fois sous leurs ordres. Il me fait tâter la cicatrice d'une blessure. Nous causons de la France dont il a entendu parler comme d'un pays féerique partagé en quatre grandes tribus : la tribu des Zouaves, celle des Chasseurs d'Afrique,, celle des Grandes-Capotes, et celle des Joyeux, la pire de toutes. « Vous ne devez pas avoir, me dit il, beaucoup d'orge^ puisque vos chevaux n'en mang"ent point, ma.is vous avez certainement des cavernes pleines d'argent monnayé, et de là vient toute votre puissance. )> Pour lui, les militaires sont des (( djouad )', c'est-à-dire des nobles, et les civils sont quelque chose comme des bergers. Il ne comprend pas comment il se fait que les civils remplacent maintenant les militaires ; m.ais cela ne le regarde -pas, et il se félicite de n'avoir pas pris part à la révolte de 187 1. «Nous savions, eijoute-t-il en découvrant ses deux rangées de dents aiguës, que la France est une grande tente., et le général Loverdo nous avait bien dit que si nous restions fidèles à son drapeau, c'est nous qui mangerions les autres au lieu d'être ^ mangés. »
Le mouton parait, rôti tout entier sur une perche, précédé de brochettes fumantes sur lesquelles des morceaux de foie et de graisse sont endigués. Mon hôte ne veut pas s'asseoir devant moi, et je mange seul. Ses fils m'apportent de l'eau et du sel ; ses petits-fils sont en arrière, très attentifs à cette cérémonie auguste de Thospitalité. Après le mouton, la pyramide de couscous blanc, le café, l'eau présentée dans une vieille aiguière de cuivre, avec un petit morceau de savon rose, enfin les bénédictions renouvelées, et le mot final : « Louange à Dieu. » Je remercie de mon mieux ; tout le monde se retire, et je m'étends pour dormir ; mais alors mon hôte, qui est allé voir si nos chevaux mangent avec appétit leur paille hachée, levient doucement auprès de moi, portant sous le bras un coussin long" et bosselé, dont la couture est fermée par deux petits cadenas. «. Elève ta tête, me dit-il, tu dormiras mieux ainsi. » Et comme je lui demande pourquoi ce coussin est inégal, il me dit : « 11 contient les effets précieux de ma femme, et mon argent. C'est l'usage chez nous de mettre sa fortune sous la tête de son ami. »
Après deux heures d'un sommeil si profond
qu'il est pareil à la mort, je me réveille. Je crois entendre, de tous les côtés, glapir des renards et hurler des loups. Mon cavalier, qui s'est allongé à deux pas de moi, me dit : « Ce sont les chiens qui aboient. Tant qu'ils se répondent ainsi, nous n'avons rien à' craindre. C'est leur habitude. S'ils n'abo3^aient pas, cela voudrait dire qu'on vient nous voler, parce que les voleurs savent les faire taire. » — (( Il y a donc des voleurs dans ce pays-ci ? », lui dis-je. — « Il en est plein »^ me répond-il. « Vous me disiez à midi qu'on ne voyait personne dans la plaine. Kh Ijien î maintenant, la moitié de tous ces brigands-là est dehors en train de faire ses fredaines. Ils cherchent à voler à leurs voisins des moutons ou des femmes, et le reste ne dort que d'un œil, la main appuyée sur des couteaux ou des crosses de pistolets. » — Quoi, voler des femmes ! ;; — a Oh, vous ne m'avez pas compris. Ces diablesses ont toutes des amants, et elles les attendent tous les sodrs. L'amoureux ne garde pour vêtement que son pantalon de toile, et quelquefois une mauvaise chemise. Il fait cinq ou six lieues pour arriver près du douar de sa belle, et quand il est à bonne dis-
tance, il se met à quatre pattes en imitant de son mieux la démarche onduleuse d'une panthère. Il s'aplatit sur le sol, gonfle son dos, tourne doucement à droite et à gauche. Les chiens ont peur et lui laissent le champ libre. Alors, il trouve sa destinée. Si c'est sa maîtresse qui s'éveille, il est heureux. Si c'est le mari, il reçoit un coup de fusil. J'en connais qui ont été fusillés ainsi plus de dix fois, par exemple le troisième fils de notre hôte, celui qui vous servait dans un Sj beau haïk blanc et que vous disiez pareil à une jeune fille. »
Je sors de la tente et je m'asseois au dehors pour respirer l'air frais. Je lève les yeux au ciel. Il me semble que dans ma vie antérieure je n'ai jamais vu d'étoiles. Ici, le firmament est une grande tenture de velours ; les étoiles y sont piquées en telle multitude, et jettent des fe'.ix si différents, qu'on dirait des semis de topazes sur un fond de poussière d'or. Je les sens tout près ele moi, et, entre les aboiements des chiens, j'entends là-haut de grands silences, comme dans les temples avant les prières. Au-dessus des voleurs, des amoureux, des dévots et des misérables, c'est un paradis qui s'étend ilicommensura-
blement riche, d'une pureté merveilleuse et d'une enivrante douceur. La lune ne tarde pas à monter dans les ténèbres diamantées, et c'est une nouvelle journée qui commence. Les constellations pâlissent à son approche comme elles ont fait à l'aurore du soleil ; mais elles gardent un peu de leur éclat, et l'univers entrevu subsiste, bien qu'il perde de sa profondeur. L'astre qui s'avance au milieu ne roule pas des torrents de flamme : il caresse la terre. Le long des renflements des collines s'étendent des ombres transparentes ; dans les bas-fonds s'élèvent des vapeurs légères. Des bruits surprenants, qu'on n'entend jamais quand le soleil vainqueur fait fuir tous les êtres vivants dans leurs cavernes, deviennent perceptibles. Les bêtes sauvages sont en chasse, les grillons chantent dans les herbes sèches, les oiseaux vovageurs passent, en angles noirs, sous la voie lactée, et leurs chefs défile poussent des cris d'appel. Mes yeux ne se détachent pas de cette source inépuisable d'une autre vie plus douce qui me paraît animer un nouveau monde, et je comprends ce que, dans ce pays même, les anciens Phéniciens disaient de leur déesse Tanit, quand ils Tappe-
laient <( la face » du seigneur Baal. Les yeux se ferment devant le grand Dieu masculin aveuglés et pleins de larmes : mais sa forme féminine est accessible aux mortels. C'est par elle quon s'élève jusqu'à lui. Elle est l'intermédiaire entre les créatures faibles et sa redoutable puissance. Elle règle le cours des choses qu'il a créées ; elle lui concilie les êtres : elles les charme et les endort, elles les féconde : les prêtres de toutes les religions ont eu raison d'associer son croissant au disque de son époux. C'est sur sa faucille que 3larie, la vierge nimbée, mère de l'enfant- Dieu, pose ses pieds nus dans nos sanctuaires, et ce sont encore ses deux cornes d'argent que les musulmans brodent sur leurs étendards. A ce moment, mon spahi, qui s'est inquiété de moi, vient me toucher l'épaule et me dit : « Prenez garde aux coups de lune : ils sont aussi dange reux que les coups de soleil. » Je rentre dans ma tente, et je m'endors une seconde fois jusqu'au lever du vrai jour.
Quand nous nous remettons en route, comblés de bénédictions et de souhaits, mon spahi a l'air extrêmement gai. Son cheval bien reposé caracole dans un champ de pierres. jMoi aussi, j'ai un
cheval excellent, un de ces animaux trapus que j'ai vus la veille attachés devant la tente démon hôte ; mais cela ne suffit pas à m'expliquer son allégresse. Nous allons toujours vers le sud, et mes étonnements du premier jour font peu à peu place à d'autes. Le pays n'est plus aussi nu. Les plantes qui s'y rencontrent sont de plus en plus hautes et nombreuses ; je les trouve nourricières parce que je vois de près des moutons et des chameaux qui les broutent. Je fais bonne connaissance avec le guetaf, le chih. le diss, le retem, le halfa, dont les brindilles, pareilles à la corde, se hérissent le long des collines. Depuis c^ue j'ai découvert des hommes dans ces solitudes lumineuses, saines et baignées d'un air si léger, il me semble que j'aimerais à vivre comme eux.
J'ai bien pensé une fois, il y a quelques années, à me marier tout jeune, presque adolescent, dans un petit trou de province, en France. La jeune fille était riche; mais les parents voulaient que je restasse auprès d'eux. Si j'avais accepté^ j'aurais arrêté là ma vie, à vingt ans. Je regarderais pousser des mûriers, j'élèverais des enfants que je trouverais jolis, et ma vie s'écoulerait
sans accidents, comme une petite ri vitre qui fait son lit clans la boue. Si j'arrêtais ma vie maintenant en pays arabe ?Ce serait facile et pas bien cher, j'achèterais quatre bandes de tente qui me coûteraient trente rrancs chacune, des cordes de laine pour une vingtaine de francs, des montants de bois, des piquets, une trentaine de brebis et de béliers à dix francs la pièce, un bon cheval de cinq cents francs, un harnachement de cent ou cent cinquante, un fusil belge et une belle femme dont le père ne me demanderait pas plus de sept cents francs. Ajoutez-y des vêtements pour elle et pour moi, mes deux burnous, mon haïk de soie, mes bottes rouges brodées, sa grande robe bleue, sa ceinture rouge, son foulard, son diadème d'argent, les lourds bijoux sonnant autour de ses poignets et de ses chevilles : troi.% mille francs me suffiraient pour dépouiller l'homme civilisé et m'introduire dans la peau d'un nomade. Prier Dieu en arabe, me laver les mains et les pieds avant chaque prière, c|uand je trouverais de l'eau, ne plus boire de vin, me raser la tête, me couper les poils de la moustache, porter ma barbe en pointe, tout cela ne me gênerait guère. Quand je serais las d'un
paysage, j'irais bâtir ma demeure devant un autre ; si ma femme ne me convenait plus, je la rendrais à sa famille, et peut-être le père me restituerait mes sept cents francs avec lesquels j'en achèterais une seconde. Enfin, si ma nouvelle vie tout entière venait à me déplaire, rien ne serait plus aisé que de retourner à la messe et de commander un veston neuf chez mon tailleur.
J'arrange dans ma tête cette belle histoire, et j'en suis déjà à la rupture avec mon beau-père, quand mon Turc me par'.e pour me montrer un petit pic derrière lequel se profile une montagne bleue. Sur cette pointe, je distingue des masures dentelées, et des points presque blancs. Nous sommes attendus là-haut, et, à mesure que nous montons, une députation descend audevant de nous. C'est une file de loques, une suite de misérables plus honteux que jamais de« leur misère : car ils n'ont rien à nous donner. Ils me baisent les mains, ils me supplient de ne rien exiger d'eux ; ils n'ont entre eux tous qu'un peu de semoule et des dattes. J'admire alors la prudence de Ben Yahia. C'est moi qui vais leur offrir à dîner. Notre hôte de la veille nous a
bourré tout un sac de galettes et de morceaux de viande, reste de notre repas. Les deux plus vieux m'embrassant la tête en m'appelant leur père, me font monter au sommet de leur villag"e. et m'asseoient au bord d'une petite place sur une mauvaise natte. Ils me font là. sans le savoir, les pauvres gens, un cadeau qui vaut dix fois les miens ; car ils me placent subitement devant le pays'dge le plus fantastique que j'aie jamai.s. imaginé. J'ouvre mes^^eux tout grands devant ce tableau unique, sans même répondre à leur bavardage, depuis le moment où le soleil commence de tomber vers l'occident, jusqu'à celui où l'ombre de la nuit monte de la terre, et voici ce que je vois.
Au dessous de moi, dans le sud, en bas de collines arides qui descendent comme des gradins usés, s'étend, sur une largeur de plusieurs lieues, sans limites de TEst à l'Ouest, un linceul tout blanc, comme un champ de neige immaculé. La lumière oblique du soleil lui donne le ton légèrement ambré du lait, et, au-dessus, flotte dans l'air une imperceptible buée d'or.
Le fond de ce merveilleux tableau est un haut rideau découpé en festons, en crans, en aiguilles, et qui tombe, droit, sans faire un pli. Il est tout bleu, du bleu de l'acier des ressorts de montre, et l'œil est ravi par une si simple harmonie de couleurs, comme Toreille le serait par un accord parfait qu'elle ne se lasserait pas d'entendre.
La plaine est, en réalité, une lagune couverte de sel, et la montagne qui fait ce rideau n'est cju'un tas de roches ; mais à cette heure, et sous
la voûte pâle du ciel, la matière dont elles sont faites n'existe pas pour moi, et je goûte le plaisir que me donne leur seule apparence. A quoi bon chercher autre chose que ce qu'on sent sur l'heure? La vue de cet étrange pays tout blanc et tout bleu, fait pour être habité par. des génies et non par des hommes, ne vaut-elle pas celle des champs réels de ma province dans lesquels j'ai vu tant de blé et de pommes de terre? X'est-elle pas aussi précise ? Et mon illusion, si c'en est une, n'est-elle pas préférable à la vérité scientifique qui n'est elle-même aux 3'eux de Dieu qu'une fantaisie ?
Il y en a bien une dizaine de ces pa3^s blancs et bleus dans notre Algérie. Celui-ci s'appelle le Zahrez Chergui. Un Zahrez Gharbi le continue dans l'Ouest, et plus loin, à droite ou à gauche, s'allongent un chott Chergui. un chot Gharbi, toute une suite de chctout ainsi ruisselants de sel au pied de montagnes dénudées. Si un aigle s'élevait assez haut, il verrait depuis le 3Iaroc jusqu'à la Tunisie, en travers du corps de notre Afrique, comme une ceinture d'argent bordée de turquoises, mais mon Zahrez me suffit pour tout ce jour. Etendu sur ma natte, je le caresse des
yeux, et peu à peu je sens qu'il vibre comme un être vivant. Il prend différentes teintes, et je ne sais pourquoi il me rappelle ces créatures singulières, moitié pierres, moitié bêtes, qui brillent d'un éclat si doux et si changeant dans les profondeurs de la mer.
Elles passent, au gré des heures, et suivant les émotions inexplicables de leur vie mystérieuse, du rouge vif au rose tendre, au blanc laiteux, au violet clair. De même, dans ce bas fond de TOcéan aérien qui m'enveloppe, je vois la blancheur douce de la plaine s'atténuer peu à pe'i, et le bleu de la montagne se ternir ; puis la plaine et la montagne deviennent ensemble très lentement violettes, et, à mesure que le soleil défaille, elles blêmissent de la pâleur des agonies.
Le soleil tombe dans le gouffre de l'Occident : une ombre très légère, et plus fine qu'un crêpe, passe sur elles comme sur la face des trépassés. Cette ombre s'épaissit. Elle monte du fond de la plaine ; elle enveloppe la montagne ; elle la submerge ; elle remplit peu à peu toute la longue vallée qui devient comme un fleuve très sombre, et les étoiles joyeuses brillent au-dessus de
Tabîme lugubre, au fond duquel tant de beauté^ de grâce et de regrets reste englouti.
Le lendemain matin, nous nous. levons avant laurore. et nous descendons, sans la voir, vers cette région magique. Xous y entrons juste au moment où une large frange orangée annonce à rOrient le retour du soleil, et bientôt Tastre monte à l'horizon. .Mon pays blanc s'est évanoui pour toujours. Bien loin de fouler une couche de neige ou de sel, les pieds de mon cheval entrent dans une terre détrempée, parsemée de vilaines taches qui font songer à des poignées de plâtre mouillé ou à des marbrures de lèpre. De petites plantes dures émergent de ce sol affreux et se hérissent de feuilles rabougries, comme si elles étaient malades. D'autres étalent des feuilles lourdes, tachetées de points rougeâtres et semblent malsaines. La lumière du soleil reluit çà et là et donne à la plaine entière qui paraît immense un aspect vague et traître que je ne puis définir. Xos montures ne marchent qu'avec précaution, et nous les dirigeons mal dans ce désert humide, tantôt blanchâtre et tantôt noir.
Peu à peu. je sens mon cerveau serré des deux côtés au-dessus des tempes, et mes 3'eux
sont frappés d'une singulière impuissance. Je A^aistout droit, et je crois avancer dans le vide. Il n'y a plus d'horizon devant moi, et, je ne sais comment le dire, le ciel devient la terre, et la terre le ciel.
De gros buissons arrondis sont suspendus dans l'air à la place où j'apercevais une ondulation très nette, et cet air est flamboyant, palpitant, presque tangible. Je crois le voir glisser et frémir. Je me retourne et je regarde sur le sol, en arrière, la trace de nos jDas. Elle se suit très bien pendant une certaine longueur, mais elle disparaît bientôt dans une zone incertaine et miroitante. A gauche et à droite de moi, dans le lointain, de petites plantes, pareilles à celles que nous foulons, flottent au-dessus de la terre. Je suis au centre d'une illusion inexplicable. La plaque circulaire sur laquelle je me trouve est entourée d'une région fantastique qu'une puissance invisible fait et défait sans cesse. Au centre de cette plaque, qui marche avec moi tout ce que je vois a des proportions justes ; j'y raisonne, et je parle à mon cavalier comme d'ordinaire ; mais quand je promène longtemps mes yeux tout autour, mon esprit se trouble,
pris de vertige, et va sombrer dans le tourbillon que les nomades appellent la folie du mirage.
Souvent dans les immensités du Sahara, le voyageur qui tient la tète d'une caravane est charmé par des accords d'instruments qu'il n'a jamais entendus : il voit des perspectives radieuses de palais bordés d'eaux courantes, au milieu d'épaisses forêts. Ses yeux sont ouverts tout grands, et son corps se balance d'avant en arrière. Si quelqu'un ne le tire pas alors brusquement à terre et ne le roue pas de coups, il perd la raison. Les sahariens racontent encore qu'à l'heure de midi, si un homme se risque seul dans une plaine déserte, des démons blancs fondent sur lui, le serrent à la gorge et le laissent à terre, le visage tout noir, l'écume aux lèvres. Ces démons-là flottent sans cesse, guettant leur proie, dans la zone ondoyante qui m'environne.
Et voilà que sur cette plaque ronde qui est pour moi la terre entière, je vois se dresser bientôt un arbre petit, large, et comme écrasé sur un gros tronc. Il aune sorte de feuillage aminci qui le fait ressembler à un sapin malingre, et il est tout couvert de nœuds rouges et de nœuds bleus qui montent depuis sa base jusqu'à sa dernière
brindille. C'est un arbre sacré. Toutes les pauvresses qui passent par le Zahrez, pieds nus, allant péniblement à travers les flaques de boue salée derrière les chameaux ou les ânes qui portent leurs bandes de tente et leurs ustensiles de cuisine, se détournent de leur route pour venir là adorer Astarté la déesse phénicienne, sans la connaître, et même sans savoir au juste ce qu'elles font. Un instinct antique, irrésistible, inconscient^ les y pousse. Elles se prosternent devant cet arbre, elles lui brûlent des grains d'encens achetés à des Kabyles avec des poignées de laine qu'elles ont dérobées à leurs maris, et elles regardent pieusement la petite fumée bleue s'enrouler dans l'air ; puis elles déchirent des morceaux de leurs robes ou de leurs voiles et les suspendent à ses branches.
Quelques unes disent qu'il est l'ami d'un saint puissant dans l'Islam, parce qu'il l'a. abrité dans un de ses voyages, et comme tous les amis des saints, à quelque degré de la nature qu'ils appartiennent, sont capables de communiquer des grâces à ceux qui les honorent, elles l'implorent comme un homme, en posant la main sur ses racines. La première de ces grâces est son ombre
qui, bien qu'extrêmement légère, est fraîche et trace autour de ses pieds un cercle tout noir.
Cn peu plus loin, j'en vois un autre pareil. Celui-là est entouré d'une petite enceinte de pierres sèches, et justement deux femmes vêtues de bleu sont tout auprès, assises. Elles priaient avant de nous avoir vus ; elles se taisent maintenant; mais elles restent, n'osant pas fuir. Elles ont de longs yeux noirs, voilés par des paupières bleues . Leurs traits sont nets ; leurs lèvres, bien taillées et comme découpées dans de la pierre, laissent voir des dents très-blanches. De grosses tresses de laine descendent le long de leurs joues, et des bandes de lustrine noire font autour de leur tête comme des diadèmes. Leurs jambes sont nues, très brunes et très fines. Leurs bras sont bien faits aussi ; mais au moindre mouvement qu'elles font on en voit tous les muscles. Ce sont des bras d'hommes, habitués à enfoncer à coups de maillet les piquets des tentes dans la terre dure.
Nous échangeons en passant les bénédictions islamiques. Leurs voix sont claires et singulièrement agréables. Je me retourne pour les regarder encore après une centaine de mètres, et je les
aperçois debout, qui nous suivent des 3^eux. Un peu plus loin je me retourne une seconde fois. Elles sont toujours debout, mais leurs formes et, celle de Tarbre commencent à trembler dans les vibrations de l'air, et bientôt elle s'évanouissent dans ce monde flottant qui semble les avoir reprises.
Peu à peu, cependant, le terrain se fixe devant moi. Nous montons insensiblement sur un tertre parsemé de buissons ronds et verts, et j'aperçois dans leurs intervalles des taches rousses, puis des taches noires.
Les premières sont des chameaux, les secondes des tentes très basses de pauvres gens. Les chiens qui rôdent alentour jettent deux aboiements rauques et font un bond en vacillant. Ils sont horriblement maigres : ils crèvent de faim.
— '< D'ailleurs, me dit le spahi, on ne les nourrit pas. Ils ne vivent que de vols ou de charognes. On ne les caresse jamais. Dernièrement, J'accompagnais un officier qui embrassait son chien ; les Arabes ont jeté le vase dans lequel il avait bu comme un objet souillé, dont il serait à jamais impossible de se servir ! »
Un homme à demi-nu sort d'une de ces tentes
noires et nous crie à tout hasard : « merhàba 1 ;>,. ce qui est la formule de l'hospitalité.
Je descends de chev^al, je me glisse auprès de lui sous son abri, je sens ma tète qui tourne, comme si je roulais autour du cercle étincelant d'où je viens de sortir, et je m'endors pendant une heure sans avoir conscience de ma vie. A mon réveil, cet inconnu me tend une galette d'orge toute chaude, son seul bien peutêtre, et m'en casse un morceau. Il m'apporte un vase goudronné plein d'eau fraîche, m'aide à me remettre en selle et me serre la main.
Plus de mirage maintenant, plus de vertige. Xous som.mes sur une ondulation très large toujours couverte de buissons noirâtres. Des moutons blancs et des chèvres paissent par-ci par-là, sans maîtres, et, à côté du dernier troupeau, j'^qierçois un groupe de jolies bétes fauves qui me paraissent tachetées de blanc :
— </ Voilà, me dit mon Turc, une belle occasion de chasser des q-azelles. mais nous ne sommes pas de force à courir loin, aujourd'hui. »
En effet, ce sont bien des gazelles. L'homme et la nature se confondent ainsi dans ce pays inculte. Les tentes sont presque invisibles au ras
du sol ; les chiens sont des meutes de bêtes errantes, et le bétail se mêle aux animaux libres.
Nous allons toujours doucement , d'un pas égal, et les gazelles aussi se mettent en route ; mais elles nous prennent évidemment pour des marchands qui ne s'occupent que de leurs affaires. Elles font de petits pas et glissent entre les touffes de lentisques. Nous inclinons légèrement de leur côté, en décrivant une longue ellipse, et^ malgré tout, la passion nous emporte : nous lançons brusquement nos chevaux sur elles à la distance de cent mètres. Elles fuient alors, en bondissant des quatre pattes comme sur des ressorts, et leurs fesses Ijlanches nous servent de guides.
Nos buveurs d air volent derrière elles sans s occuper de nous. Ils chassent pour leur compte, sautent par dessus les buissons bas, ou contournent brusquement les plus épais, d'un mouvement d'épaule capable de nous jeter à terre; mais elles ont décidément trop d'avance. Elles règlent leur élan sur notre vitesse, et cette promenade pourrait durer longtemps, si mon cavalier lui-même ne s'arrt-tait, en disant que ce sont
probablement encore des génies qui nous égarent.
Pelles nous ont, en effet, menés loin de notre route ; mais elles nous en récompensent : derrière un pli de terrain, je découvre un arbre tout rond comme un pommier de Normandie, et dans cet arbre, un homme, qui paraît fort embarrassé.
En dessous est un cheval très maigre, aux membres forts, couvert d'une hausse rapiécée et d'une selle dont j'entrevois le bois. L'homme descend en se tenant d'une main à la dernière branche, et en cachant de l'autre, enveloppé dans un pan de son burnous, un objet qui paraît être très précieux. Il est d'ailleurs aussi maisfre, aussi robuste et aussi misérablement vêtu que son cheval. Je m'approche de lui et je lui demande ce qu'il fait là. 11 me fixe avec des yeux très clairs, dans lesquels passe une lueur de joie, et me répond qu'il vient de reprendre un de ses faucons de l'année dernière.
Je regarde dans l'arbre, et je vois sous un filet un pauvre pigeon à moitié mort. Des flocons de ses petites plumes tombent à travers les feuilles. — " C'était là son appât, me dit le spahi, pendant que le fauconnier se rerire a quelque dis-
tance, accroupi sous son burnous. Son habitude est d'envelopper ainsi un pigeon dans un filet et de le placer en évidence au milieu d'un arbre isolé. Le faucon libre qui tourne dans le ciel en cherchant pâture l'aperçoit et fond dessus. 11 s'engage les serres dans les mailles et reste emprisonné. L'homme, cjui s'est caché, arrive alors, et vous avez vu le reste. ..
Le fauconnier se relève. Il tient sur sa main gauche, enveloppée d'un gros gant gris, un bel oiseau très élégant, dont la tête est coiffée d'un bonnet roug'e.
— « Je le reconnais bien, me dit-il. Voilà deux ans de suite, qu'il revient se faire prendre. C'est un de mes meilleurs. Il n'a pas son pareil pour rouler un lièvre, ou pour crever les j^eux à une gazelle ; mais il est un peu fou dans la chasse à l'outarde, et je crains fort de le perdre quelque jour.
— « Mais, lui dis-je, d'où vient-il en ce moment ? Comment se fait-il que vous le repreniez ainsi comme un faucon sauvage ?
— « Je lâche tous mes oiseaux, me dit-il, chaque année, à la fin de la saison de la chasse. Je ne sais pas où ils vont. On dit qu'ils s'envolent
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jusqu'au pays des Anglais pour se marier et élever leurs petits, puis' ils reviennent de notre côté comme vous le voyez, et nous leurs refaisons leur éducation.
— (f Ce ne doit pas être aisé.
— (' Oh 1 tout est facile, quand on sait s'}^ prendre, avec Taide de Dieu. Je m'enferme avec eux dans une chambre sans lumière, je les nourris de ma main, et je leur chante des chansons. Les plus rétifs sont dressés au bout de quarante jours. Je les fais sortir encapuchonnés et la patte attachée par une ficelle. Je leur découvre la tête, et je lance devant eux une peau de lièvre bourrée de paille. Ils se précipitent dessus. Je les ramène et je les récompense en leur donnant un morceau de viande. Après cinq ou six jours de cet exercice, je détache la ficelle, et ils re- \'iennent d'eux mêmes à l'appel.
«« Quand vous le voudrez, nous ferons enseni- ]jle une chasse au lièvre. C'est une chose merveilleuse, dès que le lièvre est débusqué, de voir un « oiseau libre » s'élever au-dessus de lui, le sui\Te et passer rapidement sur sa tête en lui envoyant un coup de patte comme vous feriez avec la paume de la main. Le lièvre culbute et
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roule comme une boule. Le faucon reprend son vol circulaire, le suit encore, et l'aborde de la même façon une seconde fois. On lance quelquefois deux ou trois faucons sur le même lièvre. Ils se succèdent, et il pique à chaque coup des têtes^ montrant son ventre blanc. A la fin, les faucons s'attachent à lui, lui déchirent la tête à coups de bec et lui ouvrent le ventre en battant des ailes. Je leur donne à manger le cœur et le foie qu'ils aiment par dessus tout, je leur remets leur petit chapeau, et je les replace sur mon épaule ou sur ma tête, sans qu'ils bougent même quand je vais au grand galop. »
Je demandai- à mieux voir Toiseau qu'il venait de prendre. 3ion cavalier le maintint dans ses deux mains^ et l'homme lui ôta son capuchon. Il avait des yeux magnifiques, légèrement dorés, pleins de décision, presque humains, tout-à-fait pareils à ceux de son maître. L'homme, rajustant ses mauvaises savates et sa chemise^ car il n'avait même pas de pantalon, se mit en selle d'un coup de jarret, éleva ses rênes de corde, serra les flancs de son cheval avec ses maigres jambes de bronze, et, tenant en l'air gauche sur lequel le faucon était
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posé, légèrement attaché par une cordelette de laine, il partit ventre à terre, à travers des touffes de halfa, dans la direction d'une construction blanche qui paraissait au loin.
— « Nous allons faire comme lui, médit mon guide. Voilà Delfa ; je crois qu'il sera temps pour vous de vous reposer. Vous étiez pâle il y a quelques heures, c|uand nous nous traversions le Zahrez. Défiez-vous du soleil. A'ous autres Roumis, vous n'avez pas le crâne dur comme les Arabes. Je vous conseille d'acheter un grand chapeau pointu, avec des pompons rouges et bleus, comme on en vend dans tout le sud. Ce sera^ si' vous le voulez^ le commencement de votre vie nomade. »
Une heure après, vers six heures du soir, j'entrais dans la rue unique de Djelfa, et quoique je n'eusse pas encore de chapeau pointu à pompons rouges, la propriétaire de l'hôtel me regardait d'un mauvais œil^ en me disant qu'elle ne savait pas si elle trouverait à me loger; car elle n'avait pas l'habitude de donner des chambres à des Arabes.
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31a toilette faite, je m'étonne un peu d'entrer dans une salle à manger meublée à l'européenne. Les mets qu'on me sert sont lourds, la graisse m'en répugne ; le pain n'est pas cuit ; le vin est amer; l'eau-de-vie est un poison. Je me suis déjà trop habitué à l'eau fraîche et à la galette d'orge. Les conversations que j'entends me semblent misérables. Le court séjour que je viens de faire parmi des gens qui aiment mieux se taire que de dire une sottise me rend odieux le bavardage d'un employé. Mon esprit s'est déplacé comme mon corps, et ne retrouve plus son équilibre.
Je monte dans ma chambre comme un captif retranché du monde ; je ne sens plus le ciel au-dessus ni autour de moi ; j'étouffe ; mes membres fatigués, qui se reposaient bien sur un tapis étendu par terre, me font sentir une infinité de
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douleurs sur des matelas trop mous, et les veines de mes tempes se gonflent quand j'enfonce ma tète dans mon oreiller de plumes. 3la pensée est trouble comme mon sang, et des idées courtes, enchevêtrées, informes, se heurtent à mon front sans pouvoir sortir ; je me lève, j'écris deux lignes, et je me mets à marcher, secoué par le désir de vivre et d'agir encore. J'ai bu trop d'air. Je suis ivre comme mon cheval c|ue j "entends se débattre dans son écurie et démolir sa stalle à coups de sabot. A la fin. je retourne pour ne guérir à la source de mon étrange mal. J'ouvre ma fenêtre toute grande, je me penche au dehors dans la nuit, et je m'accoude, les yeux sur jes étoiles. Des heures se passent, et le matin je m'abandonne au lourd sommeil.
Le soleil est déjà haut quand je traverse la rue pour me rendre à la maison de commandement où je dois présenter ma lettre de créance au capitaine Breton, comimandant du cercle.
Officier du génie, attiré par le goût de l'étude vers les affaires arabes, 31. Breton est à la fois un homme d'action et un penseur rare. lime reçoit dans un bureau très simple où des cartes couvrent des tables de bois blanc, me deman de
OÙ je veux aller^ se contente de sourire quand je lui réponds que je n'en sais rien, et appelle un homme qui prenait sa tasse de café à l'ombre d'un auvent. Il lui dit : « Le monsieur que tu vois à l'intention d'aller à travers le territoire des Aoulàd Naîel jusqu'à Amoura. De là il veut monter sur le Bou-Kahil, voir d'ensemble le Sahara, visiter 31essad, et aboutir à Laghouat par l'est ou par le sud. Combien penses-tu qu'il lui faille de jours pour ce voyage-là ? Je suppose, ajoute-t-il, en se tournant vers moi que les courses à cheval ne vous font pas peur. » L'homme réfléchit et répond : — « S'il plaît à Dieu c'est un voyage de six jours ; mais dans cette sai>on il est pénible de traverser le u Pays de la Soif». — « Soit ; mais il trouvera à boire et à manger dans les tentes pourvu que nous sachions où elles sont. »
Disant cela, M. Breton s'approche d'une de ses tables, attire à lui une très grande feuille? prend un calendrier dans sa main gauche et un crayon dans sa main droite, puis s'exprimant en arabe avec une précision admirable, interroge son interlocuteur ainsi : « Nous sommes dans les derniers jours de l'été blanc. Où penses-tu
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que soit en ce moment le cheikh des Aoulâd Ramdan ? — Certainement il est dans le bas-fond qui se trouve à deux heures de marche à l'est du Rocher de Sel. — Où penses-tu que sont les Aoulàd Ahmed ? — Dans la petite plaine de halfa qui s'étend au nord d'Amoura. »
La conversation dure ce ton pendant un quart d'heure, et la pointe du cra^^on trace sur la carte des zigzags bizarres qui finissent par faire la moitié d'une ellipse.
A la fin. ^M. Breton me dit : « Il est bien convenu, n'est-ce pas, que vous partirez après -demain. Autrement, toutes les dispositions que je vais prendre devraient être changées. N'en soyez pas surpris ; votre excursion est calculée en raison de la régularité de la vie nomade. Nos nomades ne se promènent pas au hasard : ils suivent des lignes de parcours nettement déterminées, les uns de l'Est à l'Ouest, les autres du Xord au Sud. C'est seulement dans Pline et dans Pomponius 31ela (je dis cela pour un latiniste) qu'ils errent au hasard avec leurs troupeaux. Comme l'abondance de leurs pâturages est relative aux saisons et à l'état du ciel, leurs déplacements ressemblent à ceux des bisons, des ci-
gognes et des hirondelles^ de sorte que, si nous avions avec ce calendrier un bon tableau météorologique, nous n'aurions besoin de consulter personne pour mettre la main sur le plus nomade de tous les nomades aussi facilement que sur un bourgeois de la rue Saint-Honoré. »
Je remercie, émerveillé, comprenant brusquement comment la France, par Tintelligence toujours présente de ses officiers du Sud, règne d'ici jusqu'au désert, et je classe quelques lettres qu un scribe arabe a rédigées, quand je vois entrer un lieutenant de spahis au visage mat qui me frappe par un singulier mélange de nervosité française et de douceur orientale.
Le commandant nous présente Tun à l'autre, et je serre avec joie la main de M. Morris, le second fils d'un des plus brillants héros de la conquête. Je ne me défends pas de ces émotionslà. Il me semble qu'elles m 'élèvent, et M. Morris me répond en m'invitant gracieusement à faire une promenade avec lui dans l'après-midi .
Nous gravissons la pente d"une montagne qui me paraît d'abord très basse et dont le sommet seul est garni d'arbres. Le jeune officier, cavalier admirable, passe devant moi dans les endroits
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difficiles, et, tout en remarquant son élégance, je goûte un plaisir délicat à me sentir en contact, par un intermédiaire vivant, civec son père disparu. Morris était à côté du duc d'x^umale dans la charge subite, impétueuse et folle, qui descendit comme une trombe sur la zmalad'Abd-el- Kader ; il chassait TEmir avec Bugeaud, Yousouf, Lamoricière : il a pris part à toutes les chevauchées épiques qui font de notre histoire une sorte d'Iliade ; il a fixé la victoire à Isly. Après un long silence, je demande à mon compagnon s'il est allé dans la province d'Oran.
11 pénètre ma pensée et me répond: « Je suis sûr que vous songez à mon père. » En effet j'en suis au moment où Morris, voyant se former une masse énorme de cavalerie berbère toute prête à enfoncer notre armée victorieuse, traverse Tlsly et se jette sur elle avec ses 550 cavaliers du 2" chasseurs. Ils disparaissent enveloppés parô.ooû hommes, sabrent et tuent, mais sont submergés et vont tous périr, quand Bedeau envoie trois bataillons à leur secours. Morris renouvelle quatre fois sa charge, met en fuite ses innombrables adversaires et les poursuit, la pointe aux reins pendant une lieue. Il n'est pas un chasseur
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qui n'ait alors son trophée, un drapeau, un cheval, u:i sabre ou un fusil. « Oui, dis-je, je pense à lui en vous regardant ; mais il y a chez vous quelque chose d'inexplicable. » — « Quoi donc ? » — « La couleur et l'expression de vos yeux. » — <( Vous ne saviez donc pas que ma mère e'st arabe ? » me répond-il.
Est-ce sa présence qui agit sur mon esprit quand nous nous asseyons à l'ombre d'un chêne vert, au bord de la forêt devenue plus épaisse, en face du pays immense et sans arbres que je vais encore parcourir, ou même puis-je aller jusqu'à dire que les deux personnes qui continuent de vivre en lui dans Téclat de sa jeunesse ont une influence muette sur mes idées et sur mes sens ? Je ne sais ; mais il me semble que je vois d'une manière nouvelle, en dehors et au delà du tableau que je contemple. Je devine des causes, je découvre des sens, j'épelle une langue dans cette fuite de terres fauves et d'ondulations bleuâtres qui reculent si loin devant mes yeux la profondeur du ciel.
Et de fait, ce vaste pays des grands Nomades qui borde au sud Djelfa etBoghar, et se prolonge vers l'orient et vers Toccident indéfiniment, avec
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une simplicité, une majesté, une nudité presque surnaturelles, est bien le plus éloquent de tous ceux que j"ai vus jusqu'ici. Un peintre ne feraitil que reproduire ses traits comme s'il dessinait le profil d'un mort, que son caractère, sa destinée, son rôle son àme éclateraient encore aux yeux. Il en est des morceaux de la terre comme de nous-mêmes, qui ne sommes que des fragments d'un tout incompréhensible. Quelques-uns de nous seulement, très rares, sont les instruments parfaits du destin ; les autres ne sont que des réductions ou des ombres : de même, le territoire entier de Djelfa, vu de haut et prolongé jusqu'à la bordure du vrai désert, est, en comparaison des petites plaines et des collines àdemidéfrichées qui le précèdent, le théâtre idéal de la vie pastorale et guerrière à laquelle je vais enfin prendre part.
Droit devant moi, le ciel, un peu terni par le vent du Sud qui me souffle au visage son haleine rapide et chaude^ s'étend démesurément, et la dernière petite arête bleue qui le limite est si lointaine qu'elle semble être le seuil d'un autre monde. En deçà, des dentelures qu'on dirait découpées dans des bandes d'acier bruni se super-
posent comme des écrans de moins en moins sombres, et, entre chacunes d'elles^ je devine des espaces lumineux. La barrière la plus proche de mes yeux est d'un gris de perle veiné de bandes d'ocre, et les crêtes en sont teintées de noir. Toutes les croupes, tous les plis, tous les muscles et toutes les veines de cette montagne fine m"apparaissent aussi nettes que les sillons de Técorce des arbres qui m'entourent. La plaine qui m'en sépare est immense, mouchetée de noir et d'or pâle. Des points blancs s'y distinguent : ce sont des tombeaux de saints. De minces cercles bruns se suivent dans des bas-fonds : ce sont des tentes sahariennes. Des plaques rousses s'étalent par ci par là : ce sont des troupes de chameaux qui viennent d'apporter de lalaine et partiront chargés de blé. Rien de jdIus : pas une rivière, pas un mur ; mais cela suffit.
Cela suffit à me donner la notion juste, que i"ai tant de fois cherchée, d'une partie de l'humanité dont les idées, les mœurs et l'histoire ont agi sur moi depuis mon enfance. Il se fait dans mon esprit une vive lumière, et je me révèle une partie de moi-même. Je n'avais jamais compris ce que sig'nifie le mythe profond de Caïn et d'A-
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bel. Caïn travaille ; son fils Tubal bâtit des villes les entoure de murailles de fer ; toute sa tamille, sédentaire, est déformée parla lutte qu'elle soutient contre le sol qu'elle défonce, et dont elle s'empare ; elle peine sans repos et maudit so-i créateur. Abel ne fait rien : il ne touche pas à -a terre pour laquelle il n'a que du mépris ; il reg-arde paître ses moutons, et tisse ses vêtements de leur laine, il boit leur lait, il se nourrit de leur chair ; il loue Dieu et élève sur les hauts lieux des autels à son Seigneur. Je suis un fils de Caïn. je viens de la terre de Caïn. et le pa3'S que je découvre est celui d'Abel.
Abraham allait d'un groupe à l'autre de tentes pareilles à celles-ci quand il visitait ses fils et ses gendres ; il suivait dans le pays d'Ur une montagne encore plus bleue, sur un sol encore plus fauve^ dans un air encore plus limpide ; mais, s'il revenait ici, il y retrouverait, au-dessus de la terre nue, la même étoile solitaire dont la chute lui révéla l'existence du vrai .Uieu : « Quand la nuit l'eut environné de ses ombrr , dit le Koran, il vit une étoile et s'écria : voi..c mon maître ! L'étoile disparut. Il dit alors: Je n'aime point ceux qui disparaissent. »
C'est dan S un douar pareil à ceux que j'aperçois, que le prophète Mohammed fut élevé « à la bédouine », et, comme il jouait au dehors, c'est à deux pas d^une troupe de chameaux roux comme les nôtres que deux hommes blancs qui étaient des anges fondirent sur lui, le renversèrent à terre et lui ouvrirent la poitrine pour laver son cœur. C'est sur une montagne nue comme celle que j'admire que Gabriel descendit devant lui, une étoffe de soie à la main sur laquelle se détachaient des caractères, le contraignit à la lire, et Tenvo3'a l'envoyé de Dieu à demi fou chez les hommes pour entreprendre à lui seul une des plus grandes révolutions du monde. Les voilà bien enfin, toujours les mêmes, les pasteurs nés pour la prière, les élus qui s'abstiennent des choses défendues, en attendant les bosquets ileuris, les eaux courantes et les vierQ'es du Paradis. Ils sont là dans le cadre qui leur convient, dans la nature sobre et sévère qui les a formés et les conserve immuables jusqu'à la fin des siècles. Tout leur pays est un vaste temple presque aussi pur que le temple supérieur du ciel.
Mais en même temps ces fils d'Abel sont les plus effrénés guerriers du monde, et ce temple
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sans limites est un champ de bataille où, pendant je ne sais combien de siècles, ils se sont chargés à coup de javelots, de lances et de sabres, fusillés, massacrés, pillés à Tenvi. Cette terre n'est si dépouillée et si étrangement belle dans sa misère, sous les rayons défaillants du soleil, que parce qu'ils Tont incendiée, puis livrée à la dent de leurs chèvres noires. Ils Tout sans cesse conquise, perdue, disputée, reconquise comme une proie qu'ils ne tenaient dans leurs rudes mains que pour quelques heures. On voit bien que ce sont eux qui ont fait la légende biblique : si les fils de Caïn s'en étaient chargés, vous verriez comment ils auraient traité Abel, le doux pasteur. Tous ces chameaux qui sont là, accroupis par centaines, dressant leurs cous recourbés comme des proues de navires, peuvent être chargés en un clin d'œil de toutes les tentes et de toutes les femmes de leurs maîtres, et chassés rapidement au delà des collines bleues : les hommes resteraient seuls, rangés en lignes sur leurs chevaux maigres, le visage à demi voilé, le fusil haut, prêts à combattre, et ce serait pour eux une suprême joie. La guerre est dans leurs yeux fauves et fixes comme ceux des aigles ;
elle habite au fonds de leurs âmes ; elle est leur âme même. Autrefois, quand ils n'avaient que leur Dieu pour maître, ils s'en donnaient de tout leur cœur : ils se battaient entre familles, entre tribus, entre races, pendant des années entières, pour un mouton volé^ pour une touffe de chih broutée, pour Thonneur, pour le plaisir, et, si quelque envahisseur nouveau survenait, c'était une mêlée interminable, dont tous les héros étaient chantés par des aèdes comme ceux dTIomère .
Alors il était beau, dans Téclat d'une si fraii che lumière, sur un terrain si bien fait pour le galop des chevaux couverts de housses éclatantes, de déployer son audace et son adresse, de vaincre ou de mourir sous les yeux de ses parents et de ses amis. Dans toute cette étendue il n'y a pas un buisson pour abriter un lâche. Nos officiers et nos soldats de la conquête, tous ceux que leur bonne fortune a lancés dans ce pays-là derrière Marey-Monge, d'Aumale, Pélissier, 31orris, Yousouf et Margueritte, pour y imposer la paix à grands coups de sabres, peuvent vous dire encore ce qu'étaient leuri combats. Les généraux avec les simples chasseurs, les
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vieux avec les jeunes, tous donnaient . de leurs personnes et luttaient corps à corps avec leurs adversaires comme les guerriers des temps primitifs ; les chevaux mêmes combattaient entre eux. se cabraient pour faire des trouées, ruaient et mordaient pour défendre leurs maîtres, où s'élançaient au dehors, les emportant blessés et cramponnés èi leurs crinières.
On se défiait en échangeant des injures mortelles, et les deux troupes s'arrêtaient pour voir lutter un tel fils d'un tel, dompteur de chevaux, contre un autre cavalier tueur d'hommes. Le vainqueur tranchait la tête du vaincu, emmenait son cheval et laissait son corps en pâture aux oiseaux. On entraînait les cadavres des hommes illustres attachés aux pieds par des courroies, et (( au loin la terre était baignée d'un sang- pourpré, et tous tombaient les uns sur les autres . mais les nôtres périssaient en plus petit nombre, car ils n'oubliaient point de s'entraîder dans la mêlée. Kt tous luttaient pareils à un incendie : et nul n"aurait pu dire si Hélios brillait, ou Scléné. tant les braves qui s'entre-tuaient étaient enveloppés d'un noir brouillard »...
Maintenant ils sont tranquilles, domptés dans
cent rencontres, et la France les a largement abreuvés de poudre ; mais il faudrait encore peu de chose pour faire revivre leur vertu des anciens jours, et mon compagnon a bien raison de me faire abaisser les yeux sur lapetite ville de Djelfa, dont le carré s'étend au-dessous de nous, strié d'ombres grandissantes. C'est un camp à larges rues dont les deux tiers sont occupés par des magasins et des casernes. A la moindre alerte, des masses de cavaliers et de fantassins peuvent en sortir. Déjà des feux s'y allument. Elle veille à l'entrée de cette immense région religieuse et guerrière sur laquelle descend la nuit.
CHEZ LES AOULAD NAIEL
Voilà deux jours que je trotte en zig-zagdans le pays des Aoulâd Naîel. Je me suis étendu sur le sable, à deux pas d'une tente, car je suis brisé de fatigue.
J'étais parti hier, dans Taprès-midi, avec mon cavalier, pour faire une petite étape, et j'avais encore dans les oreilles les étranges compliments de mes hôtes d'une heure : « Tu es notre père, ta tente est bénie, tes éperons sont verts ». quand le ciel me parut s'abaisser sur ma tète et devenir compact et luisant comme une plaque d'étain. Les crinières et les queues de nos chevaux se gonflèrent : je me sentis le corps secoué par de longs frissons ; il me sembla qu'une main puissante me serrait les tempes. Peu à peu la plaque d'étain se stria de blanc, puis elle s'assombrit, et, comme rien de vivant ne remuait sur la terre
vàde et rasée, nous nous sentions très seuls sous le coup d'une force immense. Bientôt une sorte de voile s'étendit sur nous, et. rapidement, comme sous l'abat-jour d'une lampe qui vient de rendre Tàme , une obscurité se fit , tellement épaisse que même le sol qui nous portait disparut, et nos chevaux ailés galopaient dans ces ténèbres inexplicables, hennissant de peur. J'aurais arrêté le mien, et je me serais couché à plat ventre comme un lièvre, tant je sentais que nous étions près de la mort en restant juchés sur nos selles; mais mon cavalier poussait toujours en avant et marmottait, sans s'occuper de moi : « Il n'}^ a qu'un Dieu, il n'y a qu'un Dieu. » Lui aussi se croyait à sa dernière heure.
Tout à coup, le ciel se fendit en deux avec un bruit effroyable; je le vis jusqu'au fond, dans une entaille de flammes, et en même temps la terre m'apparut si claire que je reconnus des lézards gris dans une touffe de chih. Nos chevaux tournèrent sur eux-mêmes : nous leur enfonçâmes nos éperons dans le ventre, et, k\chant les brides, nous nous mîmes à fuir sans savoir où nous allions, enlevés au-dessus de tout, audessus même de la conscience du danger que
CHEZ LES AOULAD XAIEL
nous faisait courir notre vitesse, par la force surhumaine delà terreur. ^lon cavalier fouaillait mon étalon avec une corde ; j'excitais le sien en poussant des cris, et, de temps en temps, des coups de tonnerre tout blancs faisaient autour de nous des cercles éblouissants que nous traversions d'un bond pour 'rentrer dans la nuit. Combien de temps avons-nous couru ? Combien de fois la foudre nous a-t-elle manques ? Je ne sais plus qu'une chose, c'est que nous avons passé comme des boulets près d'un cône noir, et que nous avons entendu des cris d'hommes. Nous sautions dans un douar, nous écrasions des chiens. Xous avons fait demi-tour, et nous nous sommes jetés sous une tente juste au moment où une trombe d'eau allait nous traverser jusqu'aux os. « Sois le bienvenu, me dit une voix dans l'ombre. Nous aimerions mieux que ton visag'e fût blanc, c'est-à-dire que tu fusses arrivé pendant le jour ; mais Dieu soit loué qui t'envoie avec la pluie chez ses serviteurs. »
J'en ai vu, depuis deux jours, des x\brahams. des Agars, des Rebeccas, des Jacobs et des Esaûs, des patriarches à barbe blanche, des vieilles ridées et sèches comme les racines qu'elles arra-
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chent dans les lits de leurs torrents, des jeunes filles aux membres ronds, des jeunes hommesdrapés dans des haïks de soie blanche, et de pauvres diables tout poilus, rongeant des os ! Ce n'est pas assez dire que je vis dans la Bible. Il 3^ a dans ce monde-là des choses bien plus anciennes, et d'autres plus récentes, toutes d'une saveur étrange, qui font que je voyage à travers des âmes avec autant de surprise que sur Ui terre. Ils m'ont dit qu'ils sont venus de l'Iist il y a plus de deux siècles. Ces deux siècles qui font six générations d'hommes sont pour eux un temps énorme au delà duquel il est absurde de rien concevoir. Mettons-en dix. Il y a mille ans, où étaient-ils ? En Egypte peut-être ; mais ces destructeurs de villes n'ont rien de commun avec les bâtisseurs des Pyramides. Us sont sans doute entrés en Egypte avec les rois Pasteurs. Et auparavant, où pouvaient-ils bien promener leurs tentes noires et rouges ? Est-ce autour d'Irem aux beaux pilliers . au pied des murailles de brique de Ninive, ou le long du fleuve de Bab54one? Ils parlent maintenant l'arabe : quelles langues ont-ils parlées jadis ? Ils sont musulmans : quelles religions ont- ils pratiquées avant
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rislamisme ? A quels cultes étranges ont-ils assisté ?
Il en est un au moins qui a laissé chez eux une trace profonde, et c'est bien le plus invraisemblable que nous puissions rêver, nous autres, adorateurs d'un Dieu vierge, fils d'une vierge, entretenus par une discipline séculaire dans l'exaltation de lame et dans l'horreur de la chair. Ils ont encore un souvenir vague des temples monstrueux aux murailles couvertes de lions ailés et couronnés de tiares, moitié bêtes aux griffes aiguës, moitié hommes aux barbes frisées, où toutes les femmes d'une ville venaient en longues théories, faire l'offrande de leur corps.
Les adoratrices de 31elitta dans Babylone se paraient pour leur déesse de bijoux éclatants, de coiffures ro3'ales, de robes flottantes serrées par des ceintures diaprées, de hauts bracelets sonnant sur leur beaux bras et sur leurs chevilles nues. Elles rehaussaient leur teint de couleurs fines, allongeaient leurs sourcils, peignaientleurs paupières, avivaient leurs lèvres et leurs dents. et, tout à fait semblables à leur idole, allaient s'asseoir chacune dans une chapelle ardente,
vestibule d'une chambre profonde, tendue de tapis lourds. Tous les hommes de la ville défilaient devant elles, et elles les regardaient de leurs yeux d'émail agrandi s par le désir, immobiles et muettes, attendant le signe promis par la déesse. Dociles au premier appel, elles se levaient, heureuses ou malheureuses, amantes enivrées ou froides victimes, au gré du destin.
De même, on peut voir encore aujourd'hui, dans toutes les villes qui entourent ce steppe aride mais riche en femmes comme la Phtié Tétait en chevaux et Larnessos en colombes, à Laghouat,à Boghar, àDjelfa, à Bou Saada, à Biskra, les filles des Aoulâd Naîel rangées à la file devant de petites portes doucement éclairées. Leurs corps droits dans des robes qui descendent jusqu'aux doigts de leurs pieds, leurs larges agrafes, les armures des bracelets qui couvrent leurs bras, les triples rangs de chaînes qui descendent sur leurs poitrines, et leurs hauts turbans noirs d'où pendent des tresses de laine traversées par d'énormes boucles d'or, n'éveillent rien dans l'esprit ni dans les sens qui ressemble aux turpitudes de la débauche. Leur seul artifice est la blancheur étonnante de leurs dents entre leurs lèvres
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rouges, la lumière de leurs j^eux et la senteur troublante de leurs colliers faits de grains de musc, de gingembre et d'encens. A moins que des touristes européens ne les aient dépravées, elles n^élévent jamais la voix et répondent avec une suprême douceur mêlée d'indifférence aux hommes qui vont et viennent devant elles : elles échangent à peine avec eux une phrase banale dans cette langue religieuse du Koran qui semble toute faite de bénédictions. Elles s'offrent ainsi, non plus aux Babiloniens artistement peignés et parfumés de m3^rrhe, mais à tous les nomades et à tous les sédentaires de l'Afrique Barbare, aux jeunes guerriers qui vont au marché derrière leurs troupeaux, assis dans des selles brodées d'argent, aux chameliers hâlés par le vent du Sud. aux Kabiles mal vêtus de chemises tachées d'huile, et même aux Mozabites qui se damnent pour aller les voir. Les rues larges qui passent, devant leurs chapelles de boue sont remplies d'une foule tumultueuse quand les caravanes de chameaux chargés de laine, et qui tanguent comme des navires, viennent au-devant des colonnes de mulets du Xord qui plient sous leurs sacs de blé : alors, elles se parent de fleurs, et
rient, tant il y a d'hommes devant elles. Elles retournent bientôt dans leurs tentes avec des malles peintes de vert et de rose, pleine de beaux costumes et de pièces d'argent. Elle se marient, et ce ne sont pas les épouseurs qui leur manquent, ou bien, après un séjour de quelques mois près de leurs parents, elles vont comme des hommes à La Mecque-la-Sainte. puis terminent leur vie dévote dans de longues prières, louant Dieu des biens dont leur facile sacrifice les a comblées.
Mon hôte m'a dit ce matin qu'il partait avec tous les hommes du douar pour aller chercher un hadj qui vient de visiter pour la troisième fois la Kaaba et Médine, un dévot de la confrérie de Sidi Abd-el-Kader-el-Djilani, presque un saint. Il reviendra avec une troupe d'amis, et on fera la fête dans ses tentes. Mon spahi a voulu l'accompagner pour avoir tout de suite sa part de bénédictions. Il y aura dans l'après-midi un couscous monstrueux, plusieurs moutons rôtis et des gâteaux au miel ; on tirera des coups de fusil ; on dansera. Pour mieux dire, il y aura des danseuses. Leur tente est à l'extrémité du demi-cercle que décrit le douar. Je l'observe de loin : les bords en sont relevés, et j'y distingue
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du rouge. Je cause, entre temps, avec un petit jeune homme qui me demande si je crois en Dieu et s'il est vrai que nous épousons nos sœurs : il est évident qu'il m'étudie comme une sorte de sauvage antérieur à la prédication de Mohammed. Des femmes jeunes passent, courbées sous des outres noires. L'eau colle sur leurs dos des étoffes très minces, elles n'ont pas de chemises, et le vent qui secoue leurs robes fendues me les montre toutes de profil. Quelques-unes ont sur la tète des paquets de broussailles qu'elles soutiennent de leurs mains. Leurs bras sont longs et bien faits ; leurs gorges ont peu de saillie ] leurs formes sont presque droites. Elles ressemblent à des statues d'Eg^^-pte ou à des cariatides primitives de l'Asie.
La fille de mon hôte a peut-être seize ans, et sa nièce en a bien vingt. Elles ne résistent pas à la curiosité de voir de près le Roiimi qui s'ennuie décidément avec son petit jeune homme, et sous prétexte de lui apporter de l'eau, elles viennent à lui l'une derrière l'autre. Elles sont jolies maintenant, avec leurs grosses nattes entremêlées de corail et de verroterie, leurs sourcils peints et leurs tatouages. Elles sont
toutes mouchetées de petites croix et d'étoiles bleues, et leurs joues sont faites d'ambre et de rose. Le Roumi prend la jatte et boit en détournant la tête. Comme Taînée en paraît surprise, il lui répond qu'il sait qu'on ne boit pas devant les femmes.
Voilàla glace rompue, et nous craisons :i Taise. Elles- plongent leurs yeux noirs dans les miens et rient de leurs belles dents : « Pourquoi ne te coupes-tu pas la moustache à la hauteur des lèvres ? Pourquoi ne te rases-tu pas la moitié de la tète ?Tu as Taird'un singe avec tes cheveux qui te tombent sur le front. De quelle étoffe est faite ton vêtement ? Donne, que nous vo5nons comment il est cousu. Est-ce ta femme qui l'a tissé? Dis-moi, entre nous, vos femmes nous ressemblent-elles ? »
Et l'aînée qui m'interroge à demi couchée appuie sa main droite sur le sable pour se soulever jusqu'à mon oreille. Je lui réponds par le commencement d'une chanson : « Tes yewsL sont noirs sans kohol. — Tes joues sont belles sans fard » ; elle termine le couplet : « C'est de toi que m'est venue la fièvre — qui ma jeté dans la montagne », puis elle tourne la tête vers la
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tente extrême, la tente aux points rouges, et me dit : « Connais-tu Khamissa ? — (( Quelle Khamissa ? » — « La danseuse. » — « Xon. » — (( Eh bien, donne-nous tout de suite quelque chose^ parce que, dès que tu Tauras vue, ton cœur sera brûlé, et tu n'auras plus rien pour nous. »
J'avais un petit miroir dans ma poche : je le lui donne ; l'autre me prend un foulard, puis elles se disputent ma ceinture de laine. Elles me dépouillent, les sauvagesses, et je me tords de rire.
Heureusement des coups de tusil éclatent, des 3'ou-you aigus retentissent sur toute la ligne des tentes. C'est mon saint qui débouche du fond d'un ravin avec sa bande : ils sont bien là une trentaine de cavaliers montés sur des bêtes endiablées qui galopent le long de notre colline, la crinière au vent ; plus d'un n*a que sa chemise, un mauvais burnous sur les épaules, une loque autour de la tête, une selle de bois sans couverture, une bride faite avec deux bouts de corde : mais il faut voir comme ils serrent les flancs de leurs montures de leurs jarrets de bronze. Quelle superbe misère I Quels merveil-
leux bandits ! Le saint se laisse porter sur un mulet, les 3'eux à demi clos, les joues pâles sous un large turban de mousseline blanche. Il tremble légèrement en mettant pied à terre, et un peu plus fort quand il s'asseoit devant un cercle de jeunes gens qui le contemplent à distance. Je veux lui oftrir du sulfate de quinine ; mais on me répond que c'est la crainte de Dieu qui Tagite, et il me remercie d'un coup d'œiî qui veut dire (jue je suis un païen ou un maladroit. Je ne sais pourquoi je sens que cet homme va m'ètre désagréable tout à l'heure. Les femmes se sont cachées: elles n'oseraient pas paraître devant un marabout si vénérable, et qui sait si sa sainteté n'en souffrirait pas ? Des anges sont bien tombés du ciel pour avoir aimé les filles des hommes !
La poudre flambe depuis midi jusqu'au coucher du soleil. Les femmes se sont rangées en avant des tentes, toutes parées de leur mieux. Elles ont de longs voiles blancs ou fleuris qui descendent depuis le tour de leurs hautes coiffures jusqu'à leurs talons ; leurs visages sont découverts, et tout brillants d'ocre ou de vermillon. Les chevaux passent contre elles, lancés
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ventre à terre, et les cavaliers^ pour leur faire honneur, tirent de si près dans leurs rangs que les bourres enflammées brûlent leurs robes rou~ ges. Elles se grisent de l'odeur acre de la fumée, et crient comme des oiseaux de proie en agitant des foulards en l'air. Un cavalier en saisit un^ et fuit à toute vitesse devant ses camarades qui le fusillent à travers la plaine. Il revient, toujours en tête, et brisant la bouche et les reins de son cheval, l'arrête juste devant sa maîtresse. Nous délirons. Un vent de colère et de bataille passe dans nos poitrines : mais, sur un signe du plus âgé, tous les fusils se vident dans une décharge générale dont le bruit monte jusqu'au ciel, et. bientôt nous sommes réunis par petits cercles devant le mouton rôti aux flancs dorés, les poulets bouillis, le couscous blanc surmonté d'unemotte de beurre et baigné d'une sauce rouge- Nous louons Dieu, et il n'est personne qui se plaigne d'une part inégale ; mais le saint n'est pas avec nous : la femme de mon hôte lui a servi à part un jeune agneau, une grande jatte de lait aigre, un fin gâteau de dattes et de semoule : son serviteur a compté devant lui dans un mouchoir plusieurs piles de pièces blanches.
et maintenant il récite ses litanies en Thonneur du Dieu unique et de son patron, mort pour le monde, mais toujours vivant dans les conciles célestes, Sidi Abd-el-Kader-el-Ghilâni-el-Baghdâdi. Khamissa non plus n'a pas paru. Ses deux compag'nes seules, Fatmaet Zeineb, se sont montrées au bout de lalig'ne des femmes : elles avaient des robes bleues et des diadèmes J'or. On dit qu elle est malade, ou qu'elle prie.
Enfin la lune se lève, et sur l'aire qui s'étend au milieu du douar, je vois planter des bougies pareilles à des vers luisants^ suivants deux lignes parallèles qui font comme une rue, et des femmes creusent à droite et à gauche de larges trous dans lesquel elles jettent dîs bourrées de jujubier. Les hommes s'accroupissent le long des bougies et ressemblent de loin à de gros moutons ; les femmes sont debout en arrière, comme des fantômes. On me fait asseoir avec mon hôte et quelque braves de distinction à l'extrémité et en travers de la voie : en face de nous, Zeineb et Fatma sont à demi couchées sur une touffe de halfa, et plus loin je distingue un profil royal. C'est elle. Singulier effet du désir ou seulement du mot jeté dans mon esprit il y a
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quelques heures: « Ton cœur sera brûlé. » Les feux sont allumés, les flûtes chantent une mélopée douce, Zeineb etFatma tournent l'une autour de l'autre, bleues comme la nuit, constellées de pièces d'or, et je ne regarde que l'ombre dans laquelle sa forme se dessine sous les plis d'une grande pièce de soie blanche qui l'enveloppe presque en entier.
Que disent les flûtes maintenant? La place est vide. De nouvelles brassées de broussailles élèvent la flamme à la hauteur des tentes. Elles appellent, ces flûtes, avec des accents impérieux et vibrants, des supplications douloureuses, des soubresauts et des langueurs humaines, et les coups sourds des tambours résoî-nent par intervalles, frappant l'àme d'un vertige sacré.
Khamissa étend les bras, rejette le haïk qui la couvrait, se dresse, fait trois pas et s'arrête, les coudes au corps, les deux mains renversées près des joues, la tête un peu penchée à gauche, les yeux demi-clos, dans l'attitude des orantes ; elle étincelle des pieds à la tête et se laisse contempler immobile, magnifique idole. Elle est toute rouge, argent et or. Ses robes écarlates, savamment entre-croisées, lui font des plis
lourds qui descendent jusqu'à terre, et une demicuirasse d'argent bosselé, haute sur le ventre, mince sur les flancs, l'enveloppe comme une armure. vSa poitrine ruisselle de chaînes d'or c[ui s'attachent aux deux côtés de sa tête dans sa large coiffure, et cette coiffure faite de turbans de soie noire et de tresses de laine, disparaît sous deux diadèmes d'or, dont les pendants descendent en gouttelettes sur son front. Un long voile blanc part de ses tempes, tombe sur ses épaules et descend en arrière. Ni ses cheveux, ni ses oreilles, ni son cou ne sont visibles. L'ovale parfait de son visage, ses belles joues et ses longs 5^eux sont tout encadrés d'or. Ses lèvres sont peintes en rouge, ses joues sont safranées et avivées de rose, ses paupières sont bleues. C'est seulement quand elle ent'ouvre les bras que j'aperçois le velours blanc de sa chair, et encore ces bras sont-ils chargés jusqu'aux coudes d'énormes bracelets d'argent hérissés de pointes.
Est-ce Pallas Athéné , est-ce une madone b3^zantine, est-ce une statue peinte de l'Acropole, est-ce Tanit qui s'avance en face de nous par petites secousses, et comme glissant sur le sable, au rythme des gongs, au son des flûtes orgiaques
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qui déchirent l'air ? Elle abaisse et renverse ses mains rougies par le henné, tenant maintenant sa tète droite, et ses yeux grands ouverts brillent comme des étoiles. Son corps, souple et long, dont la grâce invisible communique une harmonie divine aux étoffes qui le parent, s'incline et se relève d'un mouvement déhanches insensible, et la jeune prêtresse se révèle ainsi pour les hommes sous les ornements des déesses ; mais, quand elle s'arrête à deux pas de nous, devant mes yeux fascinés, elle reprend son attitude première de vierge de vitrail, et je la regarde alors à loisir. Les pendants de ses diadèmes sont des poissons d'or, symbole de Jésus Sauveur : au milieu de son front, la croix du Christ : sur son m^enton taillé dans le marbre le plus pur. la croix gammée des Bouddhistes : sur ses mains couleur de sang les sept traits du chandelier de Salomon et les cinq de la main de Tanit ; autour de ses poignets, les deux filets bleus de la vie éternelle de l'ancienne Egypte. La merveilleuse créature est inconsciemment consacrée par toutes les religions du monde.
Elle retourne à son point de départ avec la même lenteur, et son long voile blanc traîne jus-
qu'à terre, puis elle revient vers nous sur un nouveau rythme, toujours glissant à fleur de sol, mais par secousses plus longues. Ses lèvres se recourbent en une moue charmante, sa tête se détourne à demi ; alternativement à droite et à gauche son bras à peine étendu repousse d'un petit coup brusque un adorateur ou un amant, et elle semble avancer au milieu d'une foule d'ombres suppliantes. Elle s'arrête encore devant mon groupe et tourne sur elle-même en suspendant son geste. Jusqu'alors pas un Arabe n'a bougé ; ils sont tous accroupis, les genoux à la hauteur des épaules, le menton enfoui dans le trou de leur burnous- mais la scène chang'e quand elle revient pour la troisième fois. Là elle est vraiment superbe. « Ah ! mon Seigneur ! Ah! merveille I Que Dieu bénisse ta mère I Que Dieu fasse miséricorde à tous les tiens ! » Ainsi murmurent les hommes en se poussant pour mieux voir, et les femmes arrêtent les 3^ou-you dans leurs gorges en appuyant les mains sur leur lèvres.
Elle a tiré son voile bien en arrière, et d'une vive secousse fait descendre le premier rang de ses colliers, puis elle a doucement renversé sa tête, étendu ses beaux bras en demi-cercle, fléchi
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son buste rond sur ses reins^ et, comme soulevée par les battements des tambours, frappant la terre de ses pieds nus, elle vient d'un seul mouvement, sans la moindre oscillation impudique, mais enivrante tout entière, depuis ses cils d'où jaillissent des flammes jusqu'à ses délicates chevilles cerclées d'or. Je ne serais pas surpris qu'un de ces jeunes brig'ands qui la regardent enlaçât sa taille de son bras de fer et l'enlevât sur le cou de son cheval ; mais ils se contentent de se défier et de se ruiner pour elle. Ils jettent devant ses pas toutes la monnaie d'argent que le marabout ne leur a pas prise, et le sable clair est constellé de pièces de cinq francs, de vieux douros d'Espagne et de boudjous de Tunis.
De temps en temps, elle se redresse, puis se recourbe, toujours plus souriante, en rouvrant les bras. Je ferme les yeux une seconde, je la sens devant moi, et je la vois qui s'agenouille^ la gorge gonflée sous ses plaques d'or, élevant ses paupières bleues, découvrant ses dents enchâssées dans du corail. Je me penche vers elle, je sens passer près de ma joue son haleine rapide, j'applique trois pièces d'or sur son iront, deux sur les pommettes de ses joues, et je lui dis dans
un souffle : a Takhodni ? » Elle m'enveloppe de son plus doux regard noir et me répond : « Si Dieu me faisait cette grâce, Seigneur ! Mais ce soir nous sommes les filles de Sidi Abd-el Kader-el-Ghilâni-el Baghdàdi. »
Le village d'Amoura est bâti tout en briques le terre sèche à l'extrémité orientale de la mon- ;agne duBouKahil. Pour peu qu'on le contourne, Dn descend dans le grand désert. Nous avons buté plus d'une fois, pour venir là, dans des :oufFes de halfa mûr pareilles à des paquets de Scelle frisée, et nous avons descendu, puis renontéun chemin raboteux comme l'escalier d'une ?"orteresse en ruines. Nous sommes dans un re- Daire poussiéreux et gris dont les habitants ont ies yeux de diamant noir dans des faces livides, .autrefois, gardiens des provisions des Nomades, receleurs de tous les biens de Dieu pillés dans [e voisinage, ils compliquaient encore leurs maui^aises affaires en se battant entre eux. et il n'étaient en paix que quand ils se divisaient en trois partis, parce que deux se mettaient d'accord pour Dpprimer le troisième. Il y avait là des vendet-
tas directes et des vendettas transversales de maison à maison, de ruelle à ruelle, et, dans cette cité de boue, chaque quartier fermait ses portes et gardait ses murs. Imaginez une Corse sans maquis, flambante sous un soleil torride, sur une falaise, au bord d'un pays immense, plat, bleuâtre et vide comme la mer.
Aujourd'hui, toutes les haines 3^ sont étouffées ou sommeillent, et je suis assis sur une pierre au milieu de ce monde encore barbare, devant une nappe blanche étendue sur le sol et couverte de o-renades, de dattes sèches et d'abricots blonds. Les gens qui me servent ont des attitudes d'ascètes : ils parlent peu, et me répondent en appliquant la main droite sur leurs poitrines. De temps en temps, j'entends le son lointain d'un fifre et une détonation sourde ; mais ils n'ont pas Taird'y prêter attention, et moi non plus je ne m'en soucie pas en apparence. Leurs affaires les regardent et je ne suis qu'un hôte de Dieu.
Cependant mon cavalier vient me parler à l'oreille, et on échange des coups d'œil d'intelligence. Il y a une noce à l'autre bout du village, un homme m'offre l'hospitalité, et c'est justement le père du marié. Si je ne consentais pas à me
lever et à le suivre, il resterait devant moi à me regarder manger ses fruits ; mais après deux minutes de pure comédie pendant lesquelles je me fais prier, je me laisse conduire en cérémonie à travers des décombres dans un zigzag de petites rues jusqu'à la porte d'une cour d'où s'élève un bruit infernal. Coups de feu, roulements de tambours, cris stridents, on dirait qu'on s'\^ égorge. La fête est à son comble : c'est la mariée qui danse.
La porte s'ouvre, et je tombe au milieu de cinquante hommes qui brandissent des fusils et des pistolets, ivres d'une sauvage joie. Elle danse dans la maison qui borde la cour à main droite, et de toutes les fenêtres de cette maison, pas plus larges que des meurtrières, sortent des flocons de fumée rayés d'éclairs rouges. Par la baie qui lui sert de porte j'aperçois un fouillis de burnous blancs, de robes bleues et rouges, de hautes coiffures noires lamées d'argent ou d'or, et une mélopée douce accompagnée de battements de mains s'en échappe quand les fusils se taisent. Je me pousse à travers les burnous flottants et les armes levées, et mon hôte qui me suit crie qu'on me fasse place. Je mets le pied sur le seuil.
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et je me glisse hardiment derrière un groupe de femmes. Depuis que j'ai vu Khamissa, l'ivresse me prend dès que j'entends de près parler une flûte.
Je suis à deux pas de la mariée. Elle encore est parée comme une idole : son visage, peint de noir, d'ocre et de vermillon, est moucheté de petites étoiles d'or : sa robe est taillée dans une étoffe indienne à grands ramages ; sa ceinture est rouge ; des manches flottantes de mousseline tiquetée de pois roses descendent sur ses bras cerclés d'argent. Sa coiffure n'est pas haute comme celle des femmes arabes, et elle ne porte pas de tresses de laine, mais son front est serti d'un mince turban noir et rouge sur lequel s'entrecroisent des chaînettes d'or, et ces chaînettes supportent des anneaux d'argent très grands et très lourds qui battent sur ses tempes et sur ses joues. Un petit voile blanc tombe sur ses épaules ; un autre beaucoup plus long descend jusqu'à ses talons. Ses membres sont ronds et souples ; elle est mince et grande : elle a peut-être seize ans.
A côté d'elle deux de ses amies en rouge, les tètes chargées de coiffures noires et larges, ciue rayent des bandeaux faits de j^etits poissons
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d"or. sont pareillement peintes, et ces trois jeunes filles immobiles se détachent sur le fond gris d'une muraille, dans la vapeur bleue de la poudre, comme des cariatides ou des statues sculptées aux proues des navires dans le tumulte d'un combat. En face d'elles, à l'autre extrémité de la salle, trois joueurs de flûte, debout dans les plis rigides de leurs burnous, tiennent en main des instruments longs dont la forme m'est inconnue. Ils les approchent de leurs lèvres, enflent leurs joues et s'avancent lentement, très lentement, à tout petits pas rythmés, en s'appU3^ant l'un contre l'autre.
Alors la mariée passe ses deux mains sous les épaules de ses compagnes, se renverse légèrement, se laisse comme porter, et elles viennent toutes trois ensemble, lentement aussi, très-lentement, à petits pas rythmés, au devant des hommes. Les flûtes disent : « Donne ta vie, donne ton àme, donne ton corps vierge ; apporte-nous la nacre de tes dents, les roses de ton sein, les flammes de tes yeux. » Elle leur résiste, mais elle les écoute : elle détourne la tête, mais elle avance ; elle plie son corps en arrière, mais un sourire passe sur ses lèvres, et
ses compagnes qui font tourner des foulards de soie de leurs mains libres sourient comme elle en frappant le sol de leurs pieds nus.
Peu à peu elle se livre et, les yeux à demi-clos la bouche encore dédaigneuse, elle s'a,rrête et s'abandonne, cambrant ses reins devant les flûtes qui la touchent presque, et dont les déchirants appels se fondent en murmures et en langueurs pareilles à des actions de grâce, si une créature humaine pouvait être mise au rang de Dieu. C'est à ce moment-là que les canons de fusil s'allongent entre les têtes, et que les coups de feu partent tout seuls. Les vieilles femmes poussent des cris terribles. La jeune fille respire largement l'acre odeur du salpêtre^ et le groupe se recule peu à peu pour recommencer.
(( Tu n'as pas peur, toi », me dit un petit homme tout blanc que je n'avais pas vu à côté de moi. — « Et de quoi aurais-je peur ? », lui dis-je. Il me répond : « Fais toujours attention. Un maladroit pourrait fort bien glisser une balle dans un pistolet et te casser la tête. T'ayant tué par accident, il n'aurait rien à payer au gouvernement. Ici même, à la place où tu es, un homme a tué une âme, et personne autre qu'un étran-
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ger comme toi n'aurait osé s'y asseoir. » Une femme se retourne et l'interrompt : « .\Iiséricorde de Dieu, Hadj Aïssa I pourquoi rappellestu toujours cette histoire de Sliman ? Il y a vingt ans de cela. Que Dieu maudisse Satan le lapidé 1 ^-
Je me suis fait l'ami d'El Hadj Haïssa ; j'ai passé avec lui le reste de la journée, et voici à peu près ce qu'il m'a raconté :
« Je ne pourrais te dire au juste en quelle année de l'apôtre (que Dieu l'élève en grâces, lui et ses compagnons 1) nous faisions paître nos troupeaux dans la plaine de Guèrt ; mais la barbe commençait alors à couvrir mes joues. Notre famille était puissante et riche. Xos femmes avaient toutes des enfants mâles, et nos jeunes gens étaient les plus hardis voleurs de chevaux qu'on eut jamais vus. Quant à la plaine de Guèrt. Dieu fasse que tu la connaisses un jour. C'est un pays de l'Est, au delà du mont Aourâs, dans lequel il y a de bons pâturages pour les chameaux, des troupeaux de gazelles et des villes ruinées, bâties autrefois par les païens vos ancêtres. Notre tribu s'appelle les Achèche, et il n'y a chez nous que les marabouts et les nobles
qui soient arabes. Les autres sont des Chaouïa ou des Romains, et quelquefois leurs filles naissent toutes blondes, comme les femmes de France. Nous nous battions alors en toute liberté avec nos voisins, les Nememcha et les Maafa du Djebel Chechar.
» Le plus riche de nous tous avait eu dans son âge -mùr un fils d'une beauté et d'une vigueur extraordinaires, et il l'aimait plus que ses aînés. Il l'avait nommé Salomon (Sliman), comme son grand'père, et nousTavions surnommé Azeroual à cause de la couleur de ses yeux. Il avait, en effet, les yeux bleus et presque verts. Peut-être fallait-il y voir un signe.
)) En tout cas, à mesure qu'il grandissait, tous l'admiraient, et son père, qui l'élevait comme un sultan, disait en riant qu'il le destinait à séduire la fille du roi de Tébessa, comme Sidi Abdallah, ou à vous chasser de Constantine. Il avait pour maître de Coran un marabout dont la bénédiction s'étendait sur les plantes comme sur les hommes, un saint qui faisait des miracles ; il savait tous les noms secrets de Dieu par lesquels le seigneur invoqué se révèle à ses serviteurs. Il connaissait, sans jamais y être allé,
tous les pays de Tlslam et tous les pays des infidèles ; il écrivait l'arabe mieux que son oncle qui avait passé trois ans dans le couvent de Garouin à Fez, et c'était lui qui faisait la lecture aux anciens, quand, dégoûtés des aventures mesquines de ce temps de misère, ils demandaient à son père le livre des Conquêtes^ où sont réunis les exploits des hommes anciens de l'Islam, qui ont proclamé Dieu unique depuis Tunis jusqu'au bord de l'Océan obscur.
)> En même temps, il apprenait avec nous la chasse et la guerre. Son cheval, que nul autre que lui ne montait, n'avait bu jusqu'à trois ans que du lait de chamelle ; ses membres desséchés par des compresses goudronnées étaient durs comme du fer. Il le lançait avec tant de force qu'il pouvait renverser une tente élevée sur trois montants et consolidée par vingt piquets, passer par dessus les hommes, les femmes et les sacs, et bondir encore au milieu du douar : il l'arrêtait si net que ses quatre pieds se réunissaient et glissaient ensemble sur une longueur de dix coudées. Je l'ai vu cueillir des fleurs dans une charge, ramasser et renouer ses étriers au grand galop, se tenir tout debout dans une descente vertigi-
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neuse, enfin, un jour, que nous fuyions, enlever sa mère sur le cou de son alezan, et envo^^er encore des coups de pistolet à ces chiens de Nememcha qui nous poursuivaient. Magnifique d'ailleurs dans ses vêtements, tout en velours vert ou drapé dans les voiles d'un haïk de soie blanche, sur une selle brodée d'argent, il allait toujours en tète dans les fêtes ou dans les batailles, et nul ne lui disputait le premier rang, les vieux par admiration, et les jeunes par crainte : car ses 3^eu'x, quand on le dépassait, brillaient du feu de l'enfer.
» Un jour. Dieu voulut que les Maafa donnassent l'assaut à notre ksar de Taberdega pendant notre absence. Il n'}^ avait là que des malades et des femmes ; mais, quand tu auras vu Taberdega, tu sauras qu'elle peut se défendre toute seule : elle ne tient à la montagne que par une chaussée très étroite, et semble suspendue dans Tair. Nous accourûmes en toute hâte, et nous les suivîmes au trot dans leur vallée pierreuse ; car la peur leur donnait des jambes. Cette fois-là, Sliman n'était pas le premier : c'était son père qui nous conduisait tous, parce que l'injure que nous avions reçue était mortelle, et les femmes
mêmes du ksar nous avaient insultés en nous jetant un chien du haut des murs. Nous arrivâmes en une demi-journée devant le ksar des 3laafa, et. sans même nous mettre en rang, nous jetâmes à terre les fourreaux de nos sabres, et nous srutàmes sur son enceinte. Ce n'était qu'un grand carré de jDierres bâti en plaine, mais percé de meurtrières, et plein de gens qui se savaient sûrs de mourir. 3Ion père à moi futtué là, et mon oncle, et mon frère aîné qui surpassait tous les Achèche par la taille, et plus de cent guerriers possesseurs de chameaux, les plus riches et les plus braves qui eussent jamais pénétré dans le JJjebel-Chechar, puis le père de Sliman fut frappé à son tour, comme il allait sauter en dedans du rempart. Une balle lui brisa la mâchoire, uno autre lui traversa la poitrine, et il tomba la tel • en avant comme un plongeur. Sliman accourut ll lui, s'agenouilla près de son corps agonisant, lui leva la main droite en signe de témoignage, le baisa lentement sur le front, et, le sabre aux dents, se jeta sur la première porte venue. q- "il enfonça.
)i Je ne le revis qu'à la fin du jour : il était tout rouge de son sang et de celui des hommes qu'il
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avait tués : il jetait par brassées des branchages flambants sur leurs toits de paille, et leksar s'enveloppait d'une fumée noire, tandis que le reste des Maafa, échappé je ne sais comment, courait à la montagne. Leurs femmes s'arrachaient leurs tresses de laine, et se déchiraient le visage à coups d'ongle en poussant des hurlements. Ah ! certes, si nous n'avions pas laissé nos chevaux en contre-bas dans TOuâd, il ne s'en serait pas sauvé un seul.
» Nous tîmes la paix après cela. Ils n'avaient plus d'argent à nous donner, car nous avions trouvé tous leurs douros sous les décombre des leurs cabanes, mais ce que nous emportâmes de sacs de blé, de sacs d'orge, de tapis, de viande, séchée et de pots de beurre fondu sur leurs mulets et sur leurs ânes ne se peut dire. C'ét^lit une file admirable qui montait dans Taberdega, et cette fois, nos femmes, rangées toutes sur le mur, nous acclamaient en criant comme des aigles. Le prix du sang du père de Sliman fut pa3^é à part ; ils nous apportèrent à Taberdega, dans cinq haïks de laine, tous les bracelets, tous les colliers, tous les diadèmes de leurs femmes, puis sur un chameau, la fille de leur chef tué, qui égalait
presque notre mort en bravoure et en richesse. Elle devait rester chez nous à jamais captive. Œil pour œil. mort pour mort, âme pour âme : c'est comme cela que nous faisions la guerre autrefois.
); Que Dieu maudisse Satan, qui nous fit prendre cette fille! C'est mol qui eus le malheur de la descendre du chameau : elle ne pesait pas plus qu'un faon de gazelle, et pleurait à fendre Tàme ; mais elle était déjà belle comme une femme du Paradis. Elle était plus blanche et plus brillante c[u'un haïk enveloppé de papier de soie dans une boutique de Tunis, et ses cheveux tombaient sur ses épaules comme des flots de bronze. Je la donnai à un de mes cousins qui lemmena dans sa tente, et on n'en parla plus pendant longtemps. Xous recommençâmes à vivre à peu près con>me avant, et notre grand plaisir était de descendre en bande dans cette maudite vallée des Maafa sur nos chevaux bien harnachés pour y parader en maîtres ; mais tu devines peut-être le malheur qui nous attendait.
C'était dans une après midi très chaude. Xous étions allés au loin chasser des gazelles sur le plateau des Xememcha avec Sliman. Le vent du
sud-ouest poussait devant nous des masses de brume, et les collines flottaient sur le bord delà plaine comme des îles sur la mer. Sliman était devenu un homme : il avait peut-être vingt-cinq ans. Il avait mené la chasse, et nous ne savions plusoùil nous avait entraînés : il n'en savait rien lui-même ; mais il allait toujours, maintenant une gazelle tuée sur le cou de son cheval, et nous le suivions la gorge sèche et les 3'eux brouillés.
» Tout à coup, trois tentes nous apparurent dans un ravin, fermées et muettes, sans hommes, ni chiens, ni enfants alentour. Evidemment, il n'y avait là que des femmes . Nous hésitâmes à appeler ; mais la soif nous étranglait, et je criai:
— » Oh ! les gens, par Tamour de Dieu, un peu d'eau. Dieu vous le rendra dans l'autre monde !
)) Des voix fraîches nous répondirent, et une jeune fille de seize ans peut-être sortit d'une des tentes, tenant dans ses mains un vase de cuivre. Nous étions descendus tous de cheval sur une même ligne, mais elle alla vers Sliman, qui la regardait les yeux grands ouverts, comme s'il apercevait un génie. Elle était couverte de deux pièces d'étoffe bleue retenues sur les épau-
les par deux agraffes de fer ; elle n'avait qu'un foulard rouge sur la tête, un collier de graines autour du cou, des bracelets de fer aux bras et aux jambes* mais ses bras étaient nus jusqu'aux épaules, son cou nu jusqu'aux clavicules, et son visage merveilleux resplendissait tout à découvert de l'éclat de la lune. Ses 3^eux très longs étaient presque de la même couleur que ceux de Sliman, moins vifs, mais plus profonds : on eût dit qu^elle était sa sœur. Quand elle fut devant lui, elle lui tendit le vase, et il le prit en la regardant toujours; mais il ne pensait pas à boire. Xous nous mîmes à rire, et il se détourna pour avaler une gorgée rapide.
» Elle lui dit :
— » Le wSeigneur te donne la force.
— Il répondit :
— Qu'il te donne le salut, fille de bien !
Elle découvrit toutes ses dents dans un sourire, et répliqua :
— » Je suis ta servante, seigneur.
« Puis elle nous offrit à boire à notre tour. » Quand nous remontâmes, en selle, Slimam me dit :
112 SOUVENIRS DE JKUNESSE
— » Qu'est-ce donc que cette fille-là, que je n'ai jamais vue ?
» Et il la regardait encore, comme elle allait vers sa tente, à pas lents.
— » Ne serait-ce pas la Maâtia donnée pour l'àme de mon père ?
— » Tu Tas dit, lui répondis-je, car je Tavais reconnue ; mais, si tu m'en crois, ne retourne pas de ce côté-là.
)) Tu penses bien c{\x'û y retourna, non pas une fois, mais plusieurs le premier mois, pui^s tant qu'il put ensuite. Dans les intervalles, il nous emmenait en course, les yeux pleins de flammes. Jamais je ne l'avais vu si transporté, même quand il incendiait le ksar des Maafa. On eût dit que deux hommes vivaient en lui, deux hommes de sa force et de son ardeur, et cependant il ne faisait que la voir ; mais qui saura jamais les ruses des femmes? Mon cousin, qui le recevait, me racontait qu'il restait toujours loin d'elle et qu'il ne lui parlait guère : seulement, il s'étendait sur un tapis et la regardait passer devant lui, se repaissant de la beauté de ses membres, de l'éclat de son regard de fée et du charmede ses sourires. A la fin, il n'y tint plus, et mal-
gré tout ce que nous lui en pûmes dire^ il pria mon cousin de lui demander si elle voulait le prendre. Il nV avait pas, dans toutes nos tentes, une femme qui ne fût devenue folle d'orgueil en écoutant une proposition pareille. Sais-tu ce qu'elle fit ? Elle alla s'asseoir dans le coin le plus sombre de la tente, et resta plus d'une heure le visage dans ses mains, puis elle dit qu'il fallait attendre et qu'elle avait besoin de réfléchir.
)) Le monde me parut tout changé ce jour-là. Nous avions peur de la colère de Sliman ; mais il ne dit pas un mot, sella lui même son cheval et nous défendit de l'accompagner. Nous ne le revîmes pas pendant huit jours, nous n'avons jamais su où il était allé, et, quand il revint, il tremblait, secoué par une forte fièvre. Nous imaginâmes, pour le distraire, d'aller tomber sur les Nememcha bien que votre gouvernement béni nous l'eût défendu, et nous avons pa3'é cette partie-là d'une forte amende ; mais rien n'v fit, pas même un coup de sabre qui lui fendit la moitié d'une épaule et lui fit perdre une outre de sang. Il brûlaitcomme une torche, se traînait sous sa tente comme une ombre, et cependant cette damnée ^Laàtia répondait toujours qu'il fallait attendre.
wSa mère et ses sœurs crurent alors qu'il allait mourir, et dans leur désespoir les pauvres femmes prirent à pleines mains tous les bracelets, tous les colliers et tous les diadèmes du ksar des Maafa, le prix du sang du père de Sliman. Ils s'élevaient en monceau dans une tente bien gardée, et il y avait là de quoi acheter une sultane. Elles en emplirent trois grands sacs qu'elles firent charger la nuit sur des mulets^ et elles partirent ensemble, la vieille pleurant à sanglots, pour la tente de mon cousin. Elles y arrivèrent au point du jour, et trouvèrent qu'elle-même ne dormait pas, assise à demi-nue, dans sa mince robe bleue, sur le rebord de la tente, malgré le froid du matin. Elles descendirent de leur montures, et, les mains étendues, comme des suppliantes, elles s'avancèrent vers elle, pendant que les serviteurs vidaient bruyamment les trois sacs d'argent et d'or à ses pieds.
— « Prends tout cela, disait la vieille, prendsle, ma fille. C'est la rançon de l'âme de mon maii que je t'apporte. Tu sais que Sliman va mourir. Dieu est clément, Dieu pardonne. Viens avec nous dans nos tentes. Je te donne ma place : tu seras la première dans nos fêtes, tu seras riche
à jamais, tu seras la femme du plus brave et du plus beau des hommes. Cesse de méditer dans ton cœur. Xe nous repousse pas, prends pitié de nous qui ne t'avons point fait de mal. »
» Elle tenait ses yeux obstinément fixés sur la terre, sans répondre, et son visage semblait de pierre comme ceux des idoles qui sont dans vos villes. A la fin, elle dit :
^- » Qu'il vienne lui-même.
» Et les femmes, laissant tous leurs présents devant elle, partirent en gémissant.
» Elle resta tout le jour à la même place, et nul d'entre nous^ ni homme, ni femme, n'osait s'approcher d'elle, craignant de lui dire une parole imprudente qui assombrit la destinée de Sliman. Elle plongeait la main dans le monceau des bijoux^ les maniait les uns après les autres, et tenait longtemps ceux qu'elle semblait reconnaître, puis elle les rejetait au hasard sur la terre, et bientôt ils couvrirent un grand espace. Elle s'assit au milieu et choisit un diadème qu'elle g*arda. Quand le soir vint, elle l'attacha autour de sa tête, demanda de l'eau, but un peu, et s'étendit comme pour dormir. Nous passâmes cette nuit-là dehors, nous aussi, et
Il6 SOUVENIRS DE JEUNESSE
nous allumâmes deux feux auprès du trésor, faisant bonne garde avec nos tusils chargés, car les voleurs étaient nombreux, et tant d'or et d'argent reluisait au loin dans la nuit. Quand l'aurore revint blanchir la plaine, nous la vîmes toujours assise, le regard fixé du côté de Taberdega, et elle resta ainsi jusqu'à ce qu'un berger accourût en disant : « Il arrive ».
Il descendait à pied le versant d'une petite colline, et son cheval harnaché d'argent le suivait tenu par son serviteur. Il était tout vêtu de soie et de fine laine blanche, chaussé de bottes brodées d'or, comme aux beaux jours ; mais il tremblait en avançant : il essayait en vain de sourire ; son visage était horriblement pâle, et ses yeux étaient des cavernes sombres. Tout à coup, elle se dressa grande et terrible, fit trois pas vers lui jusqu'à le toucher, et il nous sembla que la foudre tombait sur nous, et nous nous écartâmes : elle lui dit :
— )) Sliman Azeroual, tu as tué mon père qui défendait sa ville, et ma mère, et mes jeunes frères qui embrassaient tes genoux dans notre maison ; tu as sur la tête la mort de tous les miens. Tu as brûlé leurs demeures, em.mené
leurs troupeaux, et voilà leurs dernières richesses éparpillées à terre et poussées du pied comme des jouets d'enfants, ^laintenant, Dieu soit loué! le Seigneur t'envoie la folie, et tu me fais hor-reur. Jamais, je le jure sur leurs têtes, quand je te verrais mourir à ton tour misérable et abandonné, jamais je n'aurai pitié de ta souffrance. Je t'ai menti ! je te hais depuis le premier jour comme le démon ! »
» Ah 1 la chienne, fille de chienne, comme nous l'aurions tuée tous ! 31on cousin le premier s'élança sur elle, ayant tiré son couteau de sa gaine, et déjà son poing armé s'abattait sur son cou ; mais Sliman, d'un mouvement rapide l'arrêta si brusquement que la lame sauta en l'air ; puis ses genoux se délièrent^ et il glissa par terre. Nous nous empressâmes autour de lui : pendant ce temps, elle s'enfuit, courant de toute sa vitesse à travers la plaine, et notre terre ne la revit plus.
)) Sliman resta plusieurs jours étendu sur une natte, comme un arbre coupé dont les feuilles jaunissent, puis il sembla reprendre un peu de vigueur ; mais sa voix n'avait plus le même son, et il nous regardait tous comme des étrangers.
Il8 SOUVENIRS DE JEUNESSE
Il ne voulut pas qu'on harnachât son cheval, mais il donna sa bride et sa housse brodée à mon cousin, en échange d'une vieille selle toute dépouillée et d'un mors attaché par deux ficelles, et il partit avec son domestique en nous disant qu'il rentrait chez lui. A moitié route, il renvoya l'homme et se dirigea vers l'ouest. On raconta qu'il était allé dans le pays de Mouley Abder Rahman, et de fait nous n'en entendîmes plus parler qu'à de longs intervalles. Une fois, un Kabyle nous dit qu'il Tavait vu dans une troupe des Béni Haclas qui parcourent les tribus arabes en achetant et vendant des chevaux. Ces gens-là viennent on ne sait d'où, et parlent entre eux un langage que nous ne comprenons pas. Une autre fois, on nous apprit que Dieu attirait à lui sa raison, qu'il allait pieds nus, qu'il ne portait plus qu'un bournous rapiécé et qu'il marchait au soleil comme à la pluie sans coiffure, les cheveux pendant sur les épaules : les Béni Hadas l'honoraient comme un derviche, et lui laissaient prendre dans leurs tentes tout ce c[u'il voulait : s'il y trouvait un tambour, il se mettait à le faire résonner d'une façon terrible pendant plusieurs heures, imitant les galops furieux des chevaux
SALOMOX AUX YEUX BLEUS IIQ
et les danses lourdes de femmes, puis sa tête tombait sur sa poitrine, et il fondait en larmes. Enfin un jeune homme de Laghouat qui passait par Taberdega nous raconta que depuis un an il avait fermé les yeux à la lumière. Il était toujours vivant, mais Dieu avait clos ses paupières, et il allait de douar en douar, tâtonnant dans l'ombre, guidé par un enfant.
» Admire maintenant le décret de Dieu. Il fait de nous ce qu'il veut, et tout ce qu'il écrit chaque année dans la nuit du destin se réalise. Nous avions besoin de laine fine pour faire tisser des tapis par nos femmes, et j'étais venu jusqu'ici pour en acheter. C'était la veille d'un marché, et je me promenais comme toi-même tout à l'heure, sans savoir ce que j'allais faire, lorsque j'entendis les airs de flûte d'une noce résonner dans cette maison même. Je demandai la permission d'entrer, et quand, après avoir salué les hommes, je me retournai du côté des femmes, je crus avoir le vertige. La mariée, d'une taille et d'une beauté surhumaines, toute couverte de bijoux et d*étofFes infiniment plus riches que les loques de cette pauvresse, était notre 31aàtia. Elle avait gardé la coiffure rouge des femmes du Djebel
Chechar, et le diadème avec lequel elle s'était enfuie. Comment se trouvait-elle là ? Comment se faisait-il qu'un homme l'eût ainsi couverte de soie et d'or? Je ne m'en étonnai guère. Elle était si belle que la voir seulement était une bénédiction de Dieu. Elle avait voulu sans doute que les joueurs de flûte fussent des gens de son pays ; car ce que ces flûtes disaient pendant qu'elle s'appu3^ait sur ses deux compagnes et se préparait à la danse, je l'avais entendu là-bas^ et je m'en réjouissais, étant en pays étranger. Tout à coup la musique se tut. J'entendis dire par tout le monde : (( Le derviche! le derviche! » et je vis qu'on faisait place à un homme dé haute stature, tout blanc qui marchait la main posée sur la tête d'un enfant. Il s'arrêta au milieu des femmes et s'accroupit. vSa mère même n'aurawt pas reconnu Sliman. Ses cheveux abondants descendaient autour de son cou comme un voile de neige ; son visage était de marbre et ses beaux traits étaient immobiles; ses yeux fermés lui donnaient l'aspect d'un mort parmi les vivants. Un cordon vert passait autour de sa nuque^ et disparaissait sous son burnous.
» Les llûtes s'accordèrent et reprirent leur
chant. Je vis très bien une rougeur légère monter à ses joues ; un soupir gonfla sa poitrine ; il secoua doucememt la tête, puis, s'appu^^ant à terre de la main gauche, il se tendit vers les musiciens. En même temps, la 31aàtia venait vers lui à demi renversée comme si une force invincible l'eût poussée de son coté^ et sa danse avait je ne sais quoi de grave et de tendre que je n'ai jamais vu chez les autres femmes. A chacune pas qu'elle faisait, c'étaient des exclamations et des détonations à vous assourdir, et, chose merveilleuse, la vie semblait revenir par secousses dans les veines du derviche aveugle : il cambrait ses reins, il élargissait sa forte poitrine, il repoussait ses cheveux en arrière. Bientôt, elle se trouva près des femmes, à deux pas de lui, et les flûtes s'écartèrent pour que tout le monde pût bien voir cette magnifique créature de Dieu à demi pâmée dans la splendeur de ses parures. Alors, il passa brusquement sa main sur son visage, depuis le front jusqu'au dessous des lèvres, et ses yeux s'ouvrirent, et moi je serrai les dents pour ne pas crier c- Sliman 1 ». C'étaient bien ses yeux Jjleus si grands, si doux et si terribles, pleins d'amour et de flammes, tels que je les avais vus
souvent dans nos fêtes et dans nos batailles ; c'était lui tout entier, et il regardait la Maâtia qui le reconnaissait à son tour, et fixait sur lui ses yeux pareils aux siens, souriant k lui seul d'un sourire enchanteur, comme si elle voulait enfin lui appartenir. Il tira un pistolet de dessous son burnous, ill'arma, et les femmes à côté de lui se couchèrent par terre; mais elle, quand il étendit l^. bras, se dressa toute droite. Le coup partit : elle tomba presque sur lui, heurtant ses genoux de sa tête, et battant la terre de ses mains. Il lança le pistolet au loin et referma les yeux.
» Voilà Thistoire de vSliman x\zeroual, médit el Hadj xVïssa et tu comprends que je m'en souvienne chaque fois que je vois exécuter une de ces danses de l'Aouràs.
— Mais, ajoutai-je, qu'en a-t-on fait ensuite ?
— Oh ! il est reparti bien tranquillement, guidé par l'enfant qui l'avait amené. Les derviches sont des saints, et c'est Dieu qui avait mis la balle dans le canon du pistolet. Il a continué de vivre chez nous pendant deux ans sans revoirie soleil, et main tenant toutes les femmes des Achèche et même desMaafa viennent jeter des morceaux d'étoffeou brûler des grains d'encens sur son tombeau. »
UN SAIXT
Je viens dépasser quelques minutes bien agréables à me rappeler mon vieux maître en islam, le premier qui m'ait révélé le charme discret du m3'stici.-5me, le meilleur assurément et le plus doux des hommes. Il s'appelle Ben-Smaïa: il habite dans la haute ville d'Alger une petite maison très blanche, dont la porte basse est encadrée d'une bande bleue. Nous avions fait connaissance un jour que la lumière me semblait moins brillante, le regard des femmes moins puissant, l'horizon de la mer plus étroit que la veille, et je lui avais plu en lui traduisant quelques lignes de la « Cité de Dieu » de saint Augustin. « L'homme qui a écrit cela était musulman », m'avait-il dit comme je refermais le livre.
Depuis ce moment, il m'avait donné des leçons régulières. Il venait chez moi trois fois par semaine, vêtu d'un burnous très mince, un petit
panier à la main (car c'était lui qui faisait le marché pour sa famille), et il s'asse3"ait à côté de moi, se donnant une peine infinie pour m' expliquer le « Livre de l'Or pur » du cheikh Abd-el- Aziz. Il était d'ailleurs beaucoup plus savant en grammaire arabe et en législation musulmane qu'un professeur au Collège de France.
De temps on temps, je l'interrompais pour qu'il me parlât de sa vie : il était répétiteur de Koran dans la mosquée voisine, et il y allait tous les jours pour 600 fr. par an. Deux de ses fils étaient marchands de tabac et mariés. Absolument content de son sort dans ce monde, il n'avait pas peur de l'autre : car il vivait en paix avec tous les hommes et tous les Esprits. Une vieille négresse morte chez lui venait souvent ranger de menus objets dans sa chambre et se retirait en le saluant. Quand je souriais de sa crédulité, il me reprenait doucement, et ajoutait: «Vous ne pouvez pas voir ce que nous voyons, nous autres musulmans, parce que vous ne voulez pas croire ».
Il y avait bien trois semaines qu'il m'expliquait le (( Livre de l'Or pur », et je desirais lui offrir le prix de sa peine; mais j'avais une sorte de honte à lui tendre ma bourse eii échange des
idées hautes et des sentiments délicats qu'il m'apportait. Cependant, je m'enjiardis, et je lui demandai combien il me prendrait par mois pour achever de m'instruire. Il réfléchit pendant quelques instants et me répondit: «. Cent francs ». La somme était forte, mais je m'inclinai, et du mois de janvier au mois de juillet, nous continuâmes d'analyser ensemble les formules les plus rares de l'abandon à la volonté de Dieu et du renoncement aux choses de ce monde; puis je partis pour la France, et j'y restai pendant les vacances.
De retour à Alger, je me hâtai d'aller le revoir, et le priai de me continuer ses soins. Il me serra les mains avec un air attendri et jo3^eux que je ne lui avais jamais vu, et me promit d'être chez moi le lendemain à l'heure habituelle. Quand il y fut, il s'assit sur une chaise, et, me regardant bien en face, me dit: « Je me suis repenti devant Dieu, et j'ai de grandes excuses à A^ous faire. L'année dernière, je vous ai demandé une somme exagérée, bien au-dessus de ma condition présente et de mon mérite ; mais alors je devais marier ma petite fille, et j'avais besoin d'argent. Le mariage vient d'avoir lieu, et
maintenant, je vous demande comme un service que nous reprenions nos entretiens pendant cette année-ci tout entière sans que vous me donniez la moindre rétribution. Ne me le refusez pas, je vous en prie : vous me feriez trop de peine » .
J'ai accepté, et, pour m'en remercier, il n'a jamais cessé de m'apporter des gâteaux au miel parfumés d'ambre et de musc à la fin du jeûne du Ramadan.
Je sens maintenant tout ce que je dois à cet homme aimé de Dieu; car voici, grâce à lui, le quatrième jour que je subis un charme profond et rare, plus troublant que l'ivresse. J'ai rencontré, en me promenant autour d'Amoura avec Hadj Aïssa, un personnage dont la tête était enveloj^pée de mousseline blanche, et mon compagnon Ta salué avec vénération, en l'appelant Hadj Mahammed. Tous deux ont fait ensemble le pèlerinage l'année dernière et laissé le peu d'argent qu'ils avaient entre les mains des Anglais de la mer Rouge et des Bédouins campés près de la Ville Sainte ; mais ils n'en tirent pas vanité. Hadj Mohammed est même tout le contraire de mon heureux Tartuffe des Aoulâd Naïel. C'est un ascète sincère, amaigri par le jeûne.
Ses mains sont fines et très blanches, et dans ses yeux extraordinairement calmes on voit briller une àme immobile. Il nous a fait place à l'ombre près de lui, et j'ai gagné sa confiance en lui parlant du livre du cheikh x\bd-el-Aziz. Il s'est bientenu^ d'abord, sur la réserve ; mais, le lendemain, il s'est piqué au jeu, et voilà qu'il entreprend de me convertir. Ce n'est pas tout à fait l'islamisme qu'il m'enseigne, c'est encore la doctrine mystérieuse dontBen-Smaïa m'a fait balbutier les premiers mots inconnus du vulgaire, et je suis resté dans ce misérable village d'Amoura pour mêler mes pensées aux siennes. J'éprouve un plaisir singulier à sentir qu'il s'erapare de moi et, bien loin de résister, je me livre à tout risque. « Le disciple, disent les mystiques, est un jeune oiseau dont le cheikh est le nid ; il est un corps inerte que le cheikh tourne et retourne, comme fait le laveur des morts. »
« Tu crois, m'a-t-il dit avant-hier, que tu possèdes beaucoup de science, et qu'au moins tu sais aimer. Détrompe-toi. Tu ignores tout et tu n'aimes rien. Tu as appris que la terre tourne autour du soleil, que le sang qui circule dans le corps de l'homme est un fleuve qui revient à sa
source, qu'il y a, par-delà la mer des ténèbres, des terres couvertes d'arbres différents des nôtres et habitées par des hommes jaunes ; mais ni toi ni tes maîtres n'avez encore reconnu que toutes les créations et toutes les créatures de l'univers sont des signes.
« Tu poursuis la beauté des femmes, et tu te réjouis quand elles t'ouvrent leurs voiles, mais comprends-tu, sinon comme un païen, ce que disent leurs yeux et leurs lèvres? Il y a des signes divins dans les femmes, des signes divins dans la mer quand elle s'étend, le jour, sous le soleil, ou se rétrécit, la nuit, sous les étoiles ; des signes divins dans les orges vertes qui sortent des champs fécondés et mûrissent pour nourrir les chevaux et les hommes ; des signes divins dans ton souffle, dans tes muscles^ dans tes os et dans ta chair, jusque dans les vêtements dont tu te couvres, et dans ceux que tu dédaignes. Dieu te parle à toutes les secondes de ta vie une langue immensément riche et sonore, auprès de laquelle les milliers de mots que tes docteurs griffonnent dans leurs livres n'ont même pas la valeur d'une poignée de sable.
Voilà pour ta science. Et, dis-moi : confesse
ce que tu aimes. Depuis l'iiomme et la femme qui te sont le plus chers jusqu'aux objets les plus futiles dont tu détournes bientôt les yeux, n'est-il pas vrai que tu naimes que des fantômes ? Ils paS'Sent devant tes 3^eux sans s'arrêter jamais, déformés par les maladies ou par la vieillesse, et les regrets ou la crainte se mêlent sans cesse à ce bonheur que tu appelles l'amour. Toi-même tu n'es capable d'aimer de cet amour misérable que pendant un temps trèscourt deta vie. Après avoir tourmenté ton corps et avili ton âme pour amasser de l'or, le moment vient vite où tu ne jouis plus de ce qu'il te procure, et alors tu le donnes à d'autres pour les voir en faire un meilleur usage. Tu te fonds en tendresses, et bientôt les créatures que tu cro^'ais si fortement chérir te deviennent indifférentes par le simple effet de ton impuissance. Tu aimes l'étude et tu te consumes dans les veilles : après cinquante ans de recherches aveugles qui t'égareront loin du monde présent et du monde futur, ton intelligence s'affaiblira et tu bégaieras comme un enfant. Tu en es là parce que tu aimes les signes de Dieu sans les comprendre, au lieu de Dieu lui-mêmCj parce qi.e tu es un homme des temps
de l'ignorance, et que tu as refusé d'entendre les prophètes et les apôtres. vSi au moins tu étais chrétien et si tu lisais TEvangile comme je l'ai lu, tu m'entendrais tout de suite, et je n'aurais même pas besoin de t'avertir. »
Hier il m'a dit :
— « Ecoute-moi avec attention. Donne-moi bien toute ton âme. Ecarte le doute et tends fortement ta pensée pour me croire. Je vais te donner le moyen de connaître et d'aimer le vrai absolu et l'impérissable.
« Si tu pouvais effacer d'un seul coup toutes les impressions que ce qui t'entoure a faites dans ton âme, si tu parvenais en quelques jours à être bien certain que cette terre-ci et ce qu'elle porte, ton père et ta mère, ta maison et ton champ, tes biens et ton corps, sont des illusions, situ te mettais ainsi en face du pur néant qui est la source de la vie et de la beauté, et dans lequel toute vie et toute beauté s'éteignent, tu deviendrais fou pour sûr, et ta raison fondue comme la cire devant un feu ardent laisserait ton corps vide errer à la façon des bêtes. Comprendre et aimer tout Dieu, tu l'as peut-être entendu dire par les sots et les hypocrites qui s'entre-payent
de mots ; mais la vérité est que cela n'est point donné au commun des hommes. Il nV a que les prophètes comme Aïssa (Jésus) et Mohammed qui aient reçu cette grâce formidable, et tu sais avec quelle terreur et quelle angoisse ils en ont parlé. Mais Dieu est clément et miséricordieux,
«Tous les autres hommes peuvent s'élever vers lui, lentement il est vrai, mais sans danger, en unisant leurs âmes à celles de ceux qu'il a manifestement choisis pour ministres, et qui sont heureusement innombrables sur la surface de la terre : car, depuis le commencement du genre humain, aucun de ces êtres privilégiés n'est mort, et les plus anciens comme les plus récents passent peut-être en ce moment près de toi dans la lumière, invisibles à tes yeux de chair. Dieu en suscite tous les jours de nouveaux là où il veut, sous nos tentes et dans les forteresses des sultans, jusque chez vous-mêmes; — n'en doute pas, il y a des saints parmi vous ; seulement vous vivez avec eux sans les reconnaître...
» Eh bien, prends une résolution ferme ; cherche à découvrir un de ces hommes, non pas avec ton intelligence (carie démon t'égare),mais avec ton cœur ; et quand ton cœur t'aura dit « Le
voilà, c'est lui », comme le cœur d'une femme parle à la vue de son amant, humilie-toi devant lui, aurait-il la figure d'un mendiant, et demande-lui qu^il te prenne. S"il te repousse, passe des jours et des nuits à prier devant son tombeau ou devant sa porte. Peu importe, je te le répète, qu'il soit mort ou vivant. Un jour arrivera où tu l'entendras te dire « Viens », et où tu le verras t'ouvrir les bras ; il te relèvera, il te serrera sur sa poitrine, et tu sentiras tout ton être s'enfoncer dans le sien comme dans un abîme. Alors tu seras sauvé. Tu seras une parcelle de luimême, tu commenceras à t'affranchir, à comprendre et à aimer par lui. Il te révélera les noms par lesquelles tu dois invoquer Dieu pour qu'il t'attire, les prières que tu dois réciter la nuit pour purifier ton âme, toutes les paroles que tu dois dire et tout ce que tu dois faire dans ce monde visible, en un mot, le chemin que tu dois suivre sans en dévier d'une ligne, et tu g'oùteras, mon ami, les joies immenses de l'obéissance et de l'abandon complet aux volontés d'un maître et wSeigneur. Soupçonnes-tu seulement ce que cela peut-être, vivre, toi homme ignorant et misérable, vivre par l'amour, de la vie intime d'un être
surhumain, plus puissant dans l'univers que tous les sultans des nations infidèles, qui commande aux éléments et fait partie des conciles du Prophète? C'est là le premier degré de l'initiation : l'anéantissement de ta personne dans un autre homme. Il y en a six autres ; mais ce premier pas est le plus difficile à franchir, parce qu'il faut briser bien des attaches, et le prophète
Aïssa (jésus) a eu raison de dire : <' L'homme
* n'a pas de pires ennemis que les gens de sa
maison. ->
Là il s'est arrêté, et j'ai vu passer comme des lueurs et des nuées dans ses yeux ; ses paupières se sont abaissées, et il s'est tu pendant longtemps ; puis il a paru revenir à lui. et, me regardant avec un tel calme qu'il me faisait peur^ il a repris :
«( J'avais peut-être vingt ans quand j'ai quitté mon père et ma mère. Ils étaient alors dans le pays de ^loule}' Abd er Rahman, aux environs de Tanger, et je ne les ai plus revus. Je suis allé d'abord à Ouazzan me mêler aux fidèles qui prient sous la direction de Mouley Taïeb ; mais j'ai vu bientôt qu'ils n'étaient pas assez pauvres pour moi. et qu'ils s'occupaient trop des affaires
de ce monde. Je les entendais discourir sur la puissance du sultan de Fez et sur l'amitié du roi des Français, comme si de pareilles choses méritaient qu'on s'en occupât, et leur chérif luimême leur en donnait l'exemple. Jeles ai quittés, j'aimendié sur ma route, et je suis arrivé presque au bout du monde, à Baghdad, dans le couvent de Sidi Abd el Qader el Djilâni ; mais quand je fus devant le tombeau du Saint, mon cœur resta dur comme une pierre. Le Sultan des Saints de l'Islam, l'étoile polaire de tant de milliers de fidèles, se détournait de moi.
Je m'obstinai dans la naïveté de mon àme, croyant qu'il était bien aisé d'entrer dans sa
vci; car il adit simplement: « Rejetez les pa- (( rôles mauvaises, prononcez sans cesse le nom (( du Très Haut, méprisez les biens de la terre, (( et repoussez les amours humaines. » Un derviche me communiqua le secret de ses invocations, et je me rais à réciter tous les jours, après chacune des cinq prières obligatoires^ i65 fois : (( il n'}^ a de divinité que Dieu », loo fois : « que Dieu pardonne », loo fois : « ô mon Dieu, répandez vos grâces sur notre Seigneur Mohammed, le prophète illettré », 121 fois l'oraison qui
ouvre le Koran, 121 fois le chapitre du Koran commençant par « lorsque viendra le secours », 121 fois quatre autres chapitres à mon choix. Je priais comme le veut la règle, assis et lesjambes croisées, les mains ouvertes et les doigts écartés sur les genoux: je prenais tout juste assez de nourriture pour ne pas défaillir, et je tendais toute mon àme vers le Saint, comptant d'un moment à l'autre sur Tillumination de sa présence.
Cela dura deux ans de suite, et la seule grâce qu'il me fit fut de me maintenir en vie. A la fin, croA'ant que j'allais mourir, je revins à son tombeau, je le priai pendant trois jours en versant des larmes, puis, les yeux clos, j'attendis qu'il me parlât. Il resta inexorable. Le désespoir me prit, et je repartis pour chercher sur la terre l'homme vivant ou mort que je devais servir.
« J'ai lentement parcouru rEg\^pte, la Tripolitaine, la Tunisie entière et l'Algérie. J'allais de zaouïa en zaouïa et de confrérie en confrérie, et mon désespoir augmentait en vo3^ant tant d'hommes heureux d'êtres unis à leurs cheikhs : car, tu ne le sais peut-être pas, il y a, chez les seuls musulmans de IWlgérie, plus de 30.000 fidèles
136 SOUVENIRS DK JEUNESSE
d'Abd el Qader elDjilâni. Les coupolesquî marquent les places où son corps aérien s'est posé sont dix fois plus nombreuses que vos villes. Elles s'élèvent sur les collines et servent de guides aux voyageurs comme les phares et les iles de la mer. Les Rahmanîa, qui sontpeut-êtredeux <:ent mille, pullulent depuis les montagnes de la Kabylie jusqu'aux oasis du Zab. Ceux-là s'approchent de Dieu par la grâce d'Abd er Rahman bou Gobrîn, le Saint aux deux tombeaux. Les Tidjânia qui vénèrent El Tidjànîde Laghuoat occupent tout le sud de la province d'Alger et étendent leurs prédications jusqu'aux Touareg du grand désert. Et les Châdelîa-Derqaoua, et les Kerzazîa, et les Hansalia, et les Taibia, vingt mille dans une région, quinze mille dans une autre, dix mille ailleurs, dispersés sous les tentes de poil et sous les gourbis de branchages : voilà la bonne semence, la réserve mystérieuse, le levain de l'Islam ! Ton gouvernement essaye de les compter ; il n'en saura jamais le nombre. « Moi, je les connais presque tous. Pendant dix ans, j'ai, sans dire un mot à personne, visité leurs retraites, prié sur les tombeaux de leurs intercesseurs, emprunté leurs pratiques et leurs formules:
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j'ai porté les guenilles des Derqaoua, je me suis flagellé avec les Hansalîa; j'ai prié les pieds dans la neige au col de Chellala ; dans le sable, sous le soleil, à Temassinin : et. pour, mon malheur, pendant ces dix ans, j'ai trouvé tous les cheickhs morts ou vivants également impitoyables. Je sentais bienquejene priais que des lèvres, et que je restais comme un oiseau perdu dans le monde; mais, pour me soutenir, je me rappelais le cheikh 1^1 Hansali. Celui-là, après avoir été agréé par Dieu et regardé comme un prodige de science, avait tout à coup perdu la mémoire. Au lieu de se livrer à la douleur, il avait recommencé d'apprendre ses lettres et avait reconquis toutes ses connaissances. Je me disais, quand je me sentais faible : (( Tu n'en es pas encore à l'épreuve d'El » Hansali. »
<( Enfin mon jour vint à 31équinez, comme je dormais contre le mur du tombeau de Si 3lahmed ben Aïssa. Il me sembla que j'étais porté sur une mer sans limites, ténébreuse et plaintive ; mon cœur était serré par une telle angoisse que je me sentais absolument mourir : des regrets immenses naissaient en moi de toutes les choses que j'avais vues et de celles que je n'avais pas
vues encore, et mon renoncement était pareil à celui des agonisants auxquels on élève la main droite en signe de témoignage. Tout à coup, la mer disparut, et j'étais assis devant une terre d'une richesse inimaginable, rayée de longues pleines bleues, sillonnée de fleuves bleus, parsemée de villes et de mosquées bleues; j'étais enveloppé, inondé, pénétré d'une lumière bleue : un bonheur inconnu dilatait ma poitrine, et je croyais me lever, les bras étendus, pour embrasser la radieuse immensité. Puis, cette terre bleue s'évanouit dans une autre plus merveilleuse encore, éclatante et jaune comme de l'or ; des montag'nes aux formes inconnues étaient des buées d'or; il en tombait de hautes cascades d'or ; les champs étaient des nappes d'or, et des vibrations d'or qui venaient des profondeurs du ciel gonflaient mon cœur qui palpitait d'une joie* indicible ; je me sentais transporté, et je parlais ; je m'entendais parler, mais je ne comprenais pas mes paroles. Peu à peu la lumière d'or s'éteignit, et cependant le bonheur qui m'avait envahi me semblait devoir être éternel.
Enfin je m'éveillai, et, à ma grande surprise, je me vis entouré de gens qui criaient au miracle.
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Il paraît que je m'étais levé et que j'avais marché, les yeux fermés, droit devant moi. toujours plus vite, en disant : « Les cœurs sont des jardins, les prières en sont les arbres, les mots sont une eau vivifiante... » J'avais récité, sans Ta voir jamais lu, le mandement de Si Mahmed ben Aïssa. C'était lui qui me l'avait inspiré et qui m'avait entr'ouvert dans mon sommeil ce monde bleu et ce monde d'or.
« Depuis ce temps j'appartiens au cheikh 3lahmed ben Aïssa. Par lui je sais tout ce que je puis savoir; par lui j'aime autant que je puis aimer; je l'entends s'il m'appelle: il me répond si je l'invoque. En lui mon âme s'est élevée dans l'inaccessible et dans l'éternel, dans le calme absolu. La mort ni les souffrances ne m'inquiètent guère. Je me nourrirai de plantes vénéneuses devant toi ; je mâcherai du verre sans que mes lèvres en saignent ; je m'enfoncerai un poignard dans le flanc, et à l'instant même ma blessure sera guérie. Je puis, rien qu'en imposant mes mains sur la tète d'un homme^ lui communiquer ma force et l'envoyer contre un mur hérissé de piques ou le lancer pieds nus sur un champ de charbons rouges: que sa chair se déchire ou cju'elle
brûle, il se retournera vers moi en souriant, ivre de bonheur. Mon cheikh m'a même accordé davantage. Je puis entrer dans la chambre d'un ■malade, prendre tout son mal et l'en délivrer ainsi sans souffrir moi-même : il me suffit de le regarder et de tenir ses mains dans les miennes. Telles sont les œuvres de Tamour; mais il faut s'être donné pour les accomplir.
« Sais-tu, par exemple, comment Sï Mahmed ben Aïssa a choisi ses premiers disciples ? Un jour il convoqua devant sa maison tous ceux qui le suivaient d'ordinaire, et la place se trouva bientôt remplie. Il monta sur le petit escalier qui menait à sa porte, tira un long couteau de sa ceinture et dit qu'une révélation divine lui avait ordonné d'égorger un homme à rinstant même. Lequel d'entre eux l'aimait assez pour lui donner sa vie ? Un homme répondit : « Moi! )), et s'avança. Ben Aïssa le fit entrer dans la maison, l'y suivit et referma la porte. On entendit un grand cri : un filet vermeil descendit sur les marches. Ben Aïssa reparut, tenant son couteau ensanglanté, et cria : « Un autre ». Une seconde voix répondit : « Moi! » La porte s'ouvrit et se referma ; un second cri reten-
tit. Ben Aïssa revint eten demanda un troisième. Un troisième homme sortit de la foule, puis, ainsi de suite, un quatrième, un cinquième, jusqu'à quarante; mais au quarante et unième appel, personne ne répondit. Les hommes de peu de foi restaient muets devant les marches rouges. Alors il sourit, et. enfonçant la porte d'un coup si violent qu'elle tomba tout entière à Tintérieur. il leur montra ses fidèles tous vivants et souriant eux-mêmes d'un bonheur presque divin. Il avait égorgé l'un après l'autre quarante moutons à leur place, et c'était lui qui avait poussé les cris de mort. C'est depuis ce moment que le Conseil suprême des Aïssaoua se compose de quarante membres. »
... Il m'a dit cela très doucement, d'une voix unie et calme comme son regard: mais l'assurance impassible de cette voix et de ce regard me fascinaient comme la profondeur des eaux dormantes. Il m'est arrivé plus d'une lois, quand j'étais en barque sur un bras de fleuve très lisse et presque mort, à l'heure où le ciel lui donnait le reflet des perles, de me sentir attiré vers le gouffre par une force inconnue, et on raconte la même chose dcs jeunes marins qui naviguent sur
la mer Rouge par les grands calmes. Il faut que les vieux veillent sur eux pour empêcher qu'ils s'y précipitent. De même, ma pensée vacillait indécise devant Tabîme au bord duquel il m'attirait. Ma raison se révoltait, et je lui répondais: « Qui sait? » Aux objections de mon doute, un je ne sais quoi répliquait : « peut-être. »
A ce moment juste, il m'a pris la main, l'enchanteur, et m"a dit: « Accompagne-moi seulement à Messad. Tu devais y aller il y a trois jours. Faisons le voyage ensemble. J'y ai donné rendez-vous^ pour demain, à quelques uns de mes disciples. Là, je te montrerai sûrement que notre amour est plus fort que la souffrance et la mort ».
Hier soir, El Haclj 31ohammecl a reçu une vingtaine dWissaoua qui passaient par Amoura venant je ne sais d'où pour se rendre à Messad. Il y avait là deux jeunes gens aux cheveux longs et souples, d'un noir de jais, que vous auriez dits partis du fond des Indes. Leurs jambes très fines étaient couvertes de poussière ; ils n'avaient que des chemises sur le corps et portaient de grands tambours pareils à des cribles. Trois autres^ faces carrées et poils roux, étaient des Germains, pour sur: ils étaient vêtus de burnous rudes et montaient des ânes qu'ils enveloppaient de leurs longues jambes, leurs pieds traînant à terre. Le reste était un mélange de tous les sangs qui roulent en Afrique depuis la création du monde, et Dieu sait s"il a passé des torrents d'hommes dans ce pav^s tout grand ouvert à l'Europe et à l'Asie ! Les uns marchaient
comme des Romains, avec des profils d'Arabes ; les autres étaient des moitiés de Gétules noirs et d'Ethiopiens blancs ; d'autres encore, Chananéens ou Coptes aux joues bistrées, aux barbes d'encre, avaient les yeux bleu-pervenche des femmes du Nord ; et je sentais sans grand effort que des aïeux très anciens vivaient encore côte à côte, mal soudés et contradictoires, dans ces êtres profondément troubles et sans équilibre. D'ailleurs leurs regards étaient muets pour moi. Je n'avais encore jamais vu les lueurs fauves dont ilambaient leurs prunelles immobiles quand ils contemplaient leur cheikh. Aucune pensée ne s'y laissait lire, et la passion qui en jaillissait, sublime à la fois et presque animale, m'était inconnue. Il les a bénis et dispersés d'un geste,, puis il a fermé sa porte et a passé la nuit en prières. Son serviteur resté dehors abritait un plat de couscous et de viandes sous un pan de son burnous, et attendait en vain son appel. Sa voix toujours égale bourdonnait dans la maison sans lumière, et de temps en temps, par une fenêtre vide, un long soupir s'en échappait, montant vers le ciel étoile.
Ce matin, son ' visage était plus calme encore
et plus reposé que les jours passés. Sa barbe, très grise, descendait bien peignée sur son burnous blanc, et les voiles qui entouraient sa tête étaient aussi d'une blancheur immaculée. Il n'était chaussé que de minces babouches noires : car un religieux ne porte jamais les bottes rouges des guerriers ; sa mule l'attendait couverte d'un tissu de laine aux couleurs variées, présent du Ksar d'Amoura. et la place étroite qui l'en séparait disparaissait sous des bournous étendus. Quand il s'avança, tous les hommes près desquels ils passait prirent un pan de son vêtement et le portèrent à leurs lèvres ; mais aucun ne s'enhardit à lui baiser l'épaule. Il appuya sa main droite sur le bat en repliant sa jambe gauche pour que son serviteur le mit en selle, et quand il y fut, les deux principaux du village ajustèrent ses pieds dans les plis de la couverture.
Alors seulement il dit : « Que Dieu bénisse les gens d'Amoural »
J'eus quelque peine à monter à cheval à mon tour : on me prenait les mains, on me tendait l'étrier avec une maladresse respectueuse; j'étais saint, moi aussi, par influence. Enfin je me dégageai et je le rejoignis. Il pressait sa mule
et ne pensait pas plus à moi que si nous ne nous étions jamais connus; mais quand, Amoura eut disparu, il me toucha le bras an souriant et récita plutôt qu'il ne me dit : « La fréquentation de la foule enlève au front de l'homme sa pudeur ; l'image de celui qui aura aimé le monde paraîtra aii jour du jugement dernier comme une lune éclipsée. C'est là une des plus belles paroles du cheikh Mohammed ben Aïssa. »
Nous allons côte à côte. Mon spahi et son serviteur sont loin en arrière. Nous avançons au pas sur des ondulations très douces, hérissées de halfa gris, à travers des bas-fonds noirâtres, tachetés de gouft vert, et cette région-là, d'ailleurs inhabitée en cette saison, me paraît d'autant plus déserte que je sens le Sahara tout près de moi, sur ma gauche, de l'autre côté du Bou Kahil. L'air immensément profond et limpide qui m'enveloppe me rend la terre que nous foulons toute petite et vile. Le cheikh est retombé dans le silence ; mais je n'ai pas le moindre désir de lui parler parce que je vois maintenant très clair dans son âme^ comme il a vu dans la mienne tout à l'heure. Explique qui le voudra par quels fils impalpables nos deux êtres sont
liés : ils communiquent, ils sont ouverts l'un sur l'autre, transparents et sans ombres comme le ciel qui nous pénètre. Je devine tous les mouvements les plus secrets de sa pensée comme je vois à des distances prodigieuses un bout de chemin, une gazelle qui broute ou un arbuste rabougri.
Ses traits sont toujours immobiles. Ses yeux sont à demi clos sous la lumière violente que nous verse le soleil. Il pense uniquement à son cheikh Mohammed. Les objets extérieurs ne sont rien pour lui. Les ondulations sur lesquelles il passe n'ont ni pierres ni herbes, ni largeur ni hauteur; le vent qui lui fouette le visage est sans haleine, et ce ne serait pas trop dire que pour lui le ciel est noir. Il a, par un effort habituel de sa volonté, supprimé toutes les sensations de son corps, isolé son cœur et son cerveau du monde réel, et uni sa conscience à celle de son bien-aimé. Il ne le voit pas, car il ne s'occupe pas de sa forme matérielle ; mais il sent tout ce qu'il a senti. Il revit sa vie entière, il a l'une après l'autre toutes ses vertus. Il est humble comme lui, il pense :
« L'homme attiré vers le vivant qui n'a point
de mesure est un grain de sable. Qu'il se sache misérable et soit humble comme le commun des dévots, cela ne suffit pas : son humilité doit être celle du chien qui caresse son maître quand il lui donne sa nourriture, et se couche à sa porte sans murmurer s'il ne la lui donne pas.
Il y a un signe éminent dans le chien, et c'était un bien grand saint que celui qui se rangeait de côté quand un chien venait devant lui, afin de lui faire place. vS'enorguellir, s'accroupir sur des coussins de soie devant les mets des riches, quelle honte et quelle misère ? Quand je serai forcé de prendre part à quelque grand festin, j'apporterai dans ma manche un morceau de galette d'orge, et je m'en contenterai pendant que les plats passeront devant moi.
L'humilité est la meilleure préparation à tous les degrés de l'amour, depuis l'amour par l'intelligence qui a commencé de purifier mon âme jusqu'à l'amour inexprimable qui accomplira ce soir une fois de plus par mes mains de si surprenants prodiges. Le sang coulera par vingt blessures et la chair brûlera sous vingt râteaux rouges, sans qu'aucun des martyrs faits de ce sang et de cette chair cesse de sourire, et
j'absorberai ensemble toutes leurs joies et toutes leurs douleurs sans m'en émouvoir et sans en souffrir : il me suffira d'étendre les mains sur eux s'ils défaillent, pour les renvoyer au combat contre Satan le lapidé. »
31idi vient. Nous nous arrêtons à l'ombre de deux pistachiers dont les branches serrées font de loin deux dômes, et de près deux grands cercles noirs sur le sol incolore. Son serviteur l'aide à descendre et étend à terre le tapis d'Amoura. Il s'assoit et lui fait signe de s'éloigner. Il ne désire ni manger ni boire, et j'ai vraiment honte de casser la galette d'orge et d'avaler la gorgée d'eau que mon cavalier vient m'offrir. Je dors et je sens qu'il veille, immuablement tendu comme un arc prêt à se rompre. Il ne bougerait plus, si je ne prenais soin de l'avertir quand l'air devient plus doux et les ombres plus longues.
Alors nous nous remettons en marche encore au pas, vers l'Ouest.
Cependant, le pays que nous traversons change de visage. Toujours désertique et sans arbres, toujours vide et absolument pur, il s'entr'ouvre, bordé par des collines exactement parallèles, si
bien que j'ai devant les yeux une longue avenue, barrée dans le fond par une petite bande d'azur.
Elle devient bientôt si belle, cette avenue de plus de quatre kilomètresde largeur, que j'en ou blie le cheikh qui continue de murmurer, les paupières closes. La nature me reprend par l'harmonie de ses formes, par sa grâce souveraine. Une fois de plus, je la revois sans voiles et telle que je l'aime, délicate^ divinement mince et poudrée de couleurs fines.
Le soleil est devant moi, un peu plus haut que mes 3^eux. Il s'abaisse tout doucement et, avant une demi heure, il sera descendu sous la terre.
Le sol sur lequel je suis porté est couvert d'un tapis de sable inviolé, ondulé et plissé de rides légères. Ça et là des touffes de halfa le hérissent comme des pompons
La colline sans nom qui m'accompagne à droite est découpée en croupes tellement régulières qu'elle semble un rideau tendu par des génies pour le plaisir de mes yeux: elle est toute grise, d'un gris-souris, et striée de bande d'ocre rougeâtre qui se superposent comme des veines d'onyx.
Sur ma gauche, le dernier plissement du Bou Kahil est tout aussi net et divisé en petits mamelons égaux : il est seulement un peu plus sombre et comme teinté par de la limaille de fer. A mesure que la lumière y glisse de moins haut, ce couloir admirable devient doux à la vue comme les perles qui meurent, et en même temps la barre d'azur un peu lointaine qui le traverse s'élève singulièrement dentelée sur la poussière d'or du couchant.
J'y découvre des carrés de maisons, le minaret dune mosquée. C'est Messad qui m'apparaît^ et je suis sous un tel charme cpi'il me semble, non pas que ce soit moi qui marche, mais que ce soit elle qui vienne à moi. Quand le soleil a jeté dans l'immensité dii ciel ses dernières flammes, au moment où la lumière semble revenir de dessous la terre pour donner à toutes les choses ses extrêmes et plus troublantes caresses, le souvenir des êtres que j'aimé par-dessus tout au monde, et qui sont si loin, m'envahit dans un élan de tendresse et d'adoration indicibles, sans que je sachç comment, puis mon extase cesse quand ce pays enchanté commence à pâlir.
— Voilà iMessad, me dit le cheikh, sortant à
l52 ■ SOUVENIRS DE JEUNESSE
son tour de sa rêverie. Une troupe de cavaliers vient au-devant de nous. En tête, ce sont le caïd et son frère. Tu souperas chez eux. Quand la nuit sera close, un de mes fidèles ira te chercher et te conduira chez nous ».
En efFet, juste à ce moment, des chevaux magnifiques apparaissent au tournant d'un tertre, montés par des hommes de haute taille dont les coiffures cerclées par des cordes noires sont pareilles à des tiares.
On se salue : le cheikh se sépare de notre groupe et se dirige, suivi de son seul serviteur, vers une extrémité du village ; mes hôtes m'emmènent, et, sans m'interroger, me regardent avec curiosité.
Je dîne auprès de la mosquée bâtie par les soins du général Margueritte. Elle est fort belle et domine le bourg de cailloux et de boue qui s'endort au milieu de ses jardins noirs, tout remplis de pêchers et d'abricotiers frémissant au vent sous le bruissement métallique des hautes palmes .
Les exploits de Margueritte, sa générosité envers les gens de l'Islam, sa noble mort sont sur nos lèvres pendant une heure. Mes hôtes l'ad-
mirent encore du fond du cœur, un peu plus et mieux que bien d'autres : ces hommes-là, qui n'ont pas de patrie, comprennent qu'on aime son pays comme un Dieu. Je les remercie, et ils me laissent seul. L'attente me paraît longue ; mais mon cavalier pousse enfin ma porte et m'amène un pauvre diable aux yeux lourds, tout en guenilles, et qui répand une forte odeur d'encens.
— Viens ! me dit-il. Le cheikh te demande.
Et nous partons dans la nuit.
LES AISSAOUA
Tout au bout du village, dans un quartier en ruines, une cour très grande, rectangulaire. Sur les quatre faces, des rangs d'hommes, d'adolescents et d'enfants accroupis dans leurs burnous. Au milieu et aux coins de l'espace libre, des foyers creusés en terre, pleins de charbons et de flammes. Çà et là sur le sol, des barres de fer, des pelles, des sabres, des sacs dans lesquels remuent des choses vivantes. En première ligne, sur un des petits côtés, des tambours très larges, et, près de ces tambours, un homme debout, tout blanc, qui me regarde venir. C'est le cheikh Mohammed. J'enjambe des enfants, je dérange des hommes, et je me place derrière lui. Il m'a salué légèrement en posant sa main droite sur sa poitrine, et s'est assis entre deux religieux drapés comme lui dans des voiles blancs.
Des poignées d'encens tombent dans les bra-
LES AISSAOUA i=;5
siers, et les lourdes fumées bleues, tournoyant en Tair, fléchissent au-dessus des tètes, puis s'écroulent en nappes, et Todeur sacrée circule à travers les rangs des hommes. Il s'y ajoute je ne sais quoi d'abord d'acre et de traître, une fumerolle grise, un parfum vénéneux ; mais je ne tarde pas à le reconnaître: à l'encens voluptueux, et mystique on a mêlé le chanvre des orgies. En même temps les tambours commencent à vibrer agités en l'air d'un tremblement rapide. Les mains brunes qui les tiennent les abaissent et les élèvent ensemble comme des cribes vus de face, et de longs frissons sonores les parcourent, semblables au grondement du vent. Un d'eux, frappé d'un coup violent tonne, et les autres, lui répondant, s'accordent en une seconde comme des chanteurs. A leurs saccades, à leurs secousses brusques, à leurs roulements lourds, à ce tonnerre rythmé qui saisit l'âme et la jette hors du corps dans le monde tournoyant des danses folles et des vertiges, s'unissent peu à peu des voix humaines qui chantent des litanies, voix souffrantes et lentes comme celles des femmes qui psalmodient le soir à la lueur des cierges. Elles invoquent par leurs noms tous les saints
invisibles qui passent dans la nuit noire étendue sur nous. Entre temps, un homme va prendre des barres de fer et des pelles, et les meta chauffer dans les brasiers, puis regagne sa place avec la mine d'un desservant qui revient de l'autel.
Tout à coup, un cri perçant traverse la cour si rapidement que je ne puis, savoir d'où il est parti ; mais il est si plaintif et si étrange que j'en frémis j'usqu'aux mœlles.
Je ne pense pas qu'un désespéré qui lâche la pointe d'un rocher, au bord d'une falaise, ou qui lève ses bras raidis en s'enfonçant dans la mer, puisse en pousser un plus terrible. Un mouvement se fait en face de moi, et je vois un homme debout qui chancelle. Il se balance en avant comme s'il était ivre. Deux autres lui enlèvent son burnous et sa chemise, et le lâchent : il s'affermit sur ses jarrets et va droit devant un brasier. Il s'incline au-dessus du feu, un flot dencens enveloppe sa tète, il l'en retire, il l'y replonge, et se redresse enfin en criant : « Le feu ! le feu ! »
On lui tend une pelle et une pique rouges. Il prend la pique et se sillonne la poitrine, les épaules et les bras, de traits qui flamboient comme des éclairs. Sa chair fume depuis les hanches
LES AISSAOUA i.Sy
jusqu'au cou, et il crie encore : « Le feu ! » On vide le brasier, et on en répand les charbons sur le sol : il les piétine, il les écrase, il en prend à pleines mains, il en mange^ et voilà qu'un second cri s'élève aussi lamentable à travers la tempête déchaînée des tambours. Trois autres pareils éclatent ensemble, puis deux, encore, et sur l'arène dix hommes au moins à demi-nus titubent devant les flammes.
Ils crient, la foule chante. Ils demandent des supplices : on leur jette à Tenvi les pelles et les piques rouges, les sabres tranchants, les poignards, les feuilles de cactus hérissées d'épines, les sacs dans lesquels grouillent les bêtes venimeuses. Ils se brûlent, il se lacèrent, ils broient les épines et les avalent ; ils ouvrent les sacs, et des vipères cornues s'en échappent avec des scorpions. Les vipères se replient et fuient de côtés à petits coups : les scorpions sautillent sur place à un pied de hauteur. Ils les saisissent^ ils les déchirent avec leurs dents, ils les poursuivent jusqu'entre les jambes des spectateurs. Les yeux égarés, leurs cheveux longs, leurs corps torturés font de cette scène religieuse un cercle de l'Enfer.
En voici un qui s'est jeté, le ventre nu, sur le tranchant d'un sabre que deux hommes tiennent horizontal. Il se laisse aller, les bras et les pieds pendants. Sa poitrine devrait tomber d'un côté et ses cuisses de l'autre ; il se relève et se rejette en arrière, en criant : « Dieu vainqueur ! » et je vois sur son ventre un sillon rouge.
Un autre s'est fait sortir l'œil droit avec une pointe et se promène en le tenant dans sa main à la hauteur du nez, puis il le replace dans son orbite. Un autre encore appuie sur son flanc la pointe d'un poignard, et un homme qu'on me dit être l'assesseur du cheikh en frappe le pommeau avec une pierre. La lame entre peu à peu dans la chair, et y reste bientôt fixée.
Le martyr étend un bras, saisit une pelle rouge au passage et la lèche en criant : « Dieu vainqueur! » après chaque coup de langue. Cependant, l'encens et le chanvre pleuvent toujours dans les brasiers, et le vent qui passe au-dessus de la cour en rabat toujours la fumée sur nous. Il s'y mêle des vapeurs subtiles de chair brûlée.
Je reconnais là presque tous nos visiteurs d'Amoura. C'est un des blonds pareils à des Ger-
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mains qui s'est couché sur le tranchant du sabre.
La foule qui les regarde est très calme. Les voix qui chantent restent douces et claires : on n"}' surprend ni Tamour ni la terreur.
Elles me rappellent maintenant celles que j'entendais dans nos paroisses normandes, à vêpres, quand j'étais enfant. Tout à l'heure, quand le premier sac a vomi sa cascade de vipères et de scorpions jusqu'aux premiers rangs des spectateurs, personne n'a bougé, pa,s même un bambin de six ans assis sur les genoux de son père, et le père, qui le tenait dans son bras gauche, s'est contenté de repousser du pied un scorpion noir. Un Aïssaoua a pris la bête et l'a croquée : l'enfant Va. regardé tranquillement de ses beaux yeux bruns.
Quant au cheikh^ il est absolument impassible. Je me suis avancé presque à côté de lui pour le mieux voir : ses traits sont comme fixés pour l'éternité. Sa bouche est de pierre, ses joues sont exsangues ; ses 3^eux, plus merveilleux que jamais, ont des reflets d'une douceur féminime et des transparences d'aurore. Son âme entière jouit de la félicité suprême : elle exulte et triomphe devant tant de tortures méprisées, tant de défaites
l6o SOUVENIRS DE JEUNESSE
de la chair ; elle est indépendante et presque; séparée de son propre corps.
Pas un frisson dans les membres de cet homme, pas un mouvement dans ses mains posées sur ses genoux. Je suis sûr, à ce moment, que les démons bronzés qui se tordent en face de lui le voient à travers les nuages de Tencens imposant et beau comme un Dieu.
Il me sent près de lui, sort de sa rêverie, se penche vers moi et me dit :
— Que t'en pense ? Le cheikh n'est-il pas vainqueur ?
Je lui réponds :
— Sans aucun doute ; mais es-tu sûr que personne ne te trompe ?
— J'en suis sûr. Ils jouent en ce moment avecla douleur ; mais je les sens tous prêts à accepter la mort qui, d'ailleurs, leur serait bonne, carr ils sont en état de grâce. »
A peine m'a-t-il dit cela qu'il se lève et se tient debout, les bras entr'ouverts. On lui amène tout défait et presque sans vie l'homme qui le premier a demandé la pique roug'e.
On le dresse contre sa poitrine, et il croise ses bras sur lui en murmurant des paroles sacrées..
LES AISSAOUA l6l
L'homme laisse tomber sa tète sur 1 épaule de son maître et demeure ainsi quelques instants, puis il aspire fortement l'air, et son regard est celui des jeunes gens qui se réveillent. 11 cambre ses reins; on lui jett? son burnous et sa chemise surles épaules, et il sort de la cour encore soutenu par deux aides.
Plusieurs lui succèdent et retrouvent comme lui la force et la santé dans les bras du Bien- Aimé ; mais de nouveaux lutteurs prennent place à mesure qu'ils se retirent. Les cris d'appel déchirent l'air, de plus en plus aigus et lamentables. On va manquer de scorpions, de piques et des sabres; on court chercher du charbon pour nourrir les réchauds. La moitié de l'assemblée veut passer par le feu pour être embrassée par ce saint, et s'anéantir, puis revivre sur son cœur.
Alors un des deux jeunes gens aux cheveux noirs.longset lisses. que j'ai pris pour des Indiens, laisse son tambour rouler à terre, et d'un bond dressé, déchire sa chemise en deux, rejetant avec violence sa tête en arrière, criant à fendre l'âme. Sa poitrine étroite, cerclée de côtes minces, halète comme une forge ; son maigre corps d'adolescent se plie et se tourne sur ses reins, comme
tordu par une main invisible et formidable. Il bondit des deux pieds sur un brasier, en tire lentement une barre de fer, l'agite en Tair et saute à travers toute la cour. Sa chevelure de jeune fille qui tombe jusqu'à la naissance de son cou, son visage imberbe, ses membres grêles rendent absolument terrible cette barre à demiblanche qu'il fait tournoyer comme une paille, et les autres insensés eux-mêmes le regardent avec stupeur.
La barre décrit un cercle autour de sa tête et retombe sur son épaule gauche ; il s'en élève une légère fumée . Elle descend par saccades sur ses côtes, sur ses cuisses et sur ses jambes; il la met sur ses pieds, et tous les assistants s'écrient, d'une seule voix : « Dieu vainqueur ! » ; car il est vraiment surhumain qu'un être si frêle puisse supporter une pareille douleur.
Des sons rauques sortent de sa gorge ; il crie des mots inentendus, il balance sa tête avec force suivant la cadence des tambours, et ses cheveux tombent sur ses yeux. Il demande évidemment quelque chose à son compagnon qui reste assis et feint de ne pas le comprendre. Ce dernier se lève enfin, va chercher deux épées nues et les
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tend en avant^ les bras bien raidis. L'adolescent vient en face de lui, se balance encore, les dents serrées, puis s'arc-boute pour prendre son élan comme une béte fauve, et le voilà qui, tout droit, donne de la poitrine contre les deux pointes. Il saisit les lames et les enfonce encore^ il allonge les mains jusqu'aux poignées pour les soutenir, et il marcha ainsi vers le cheikh en criant toujours : « Allah Akbar ! »
Il est à deux pas devant lui, tenant toujours les épées fixées sous ses seins, distendant son pauvre corps noirci par les brûlures, et il le regarde dans les yeux d'un regard si pénétrant, si humble, si tendre, et en même temps si puissant et si hardi que le cheikh en est troublé luimême. Une légère rougeur monte à son visage pâle et mat comme l'ivoire ; ses mains se serrent [ sur ses genoux, et ses yeux à son tour, traver- I ses par des éclairs radides, se fixent avec une , ardeur subite sur cet être qui lui donne son âme entière dans un abandon si impétueux. Un dia- I logue s'engage entre eux sans paroles, et le peu I que j'en puis comprendre fait passer en moi un frisson de terreur.
Le jeune homme arrache une des épées, puis
Vautre, et les jette à terre. Deux trous sont visibles dans sa poitrine 1 mais le sang- ne coule pas. Il reste en place une seconde, puis va devant le brasier qui reste allumé près de nous, et d'où s'élève encore une grosse colonne d'encens. Il s'yplongela tête, se balance à plusieurs reprises et revient, devant le cheikh et criant : « Le poignard ! » L'assesseur du cheikh ramasse la lame, longue d'un demi-pied, montée sur un fort manche en corne ; il applique la pointe brillante sur son ventre nu, un peu au-dessus de l'aîne, frappe le pommeau de Tarme à tout petits coups avec un marteau, comme un bûcheron qui ajuste un coin dans un arbre, puis lève le bras plus haut et enfonce résolument le fer.
Cependant le jeune homme regarde le cheikh avec un assurance et une douceur égales à celles que nos peintres donnent aux anges dans les adorations du Christ, et le cheikh esc pareillement calme ; mais ses traits deviennent impérieux et presque durs. Leurs deux âmes se sont comme croisées, et ne se quittent plus. Le poignard s'enfonce toujours, toujours un peu ; le fer a disparu d'un tiers. Le marteau s'élève
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encore, et il est évident que, s'il s'abaisse, la mort est certaine.
Chose étrage, inoubliable, j'entends le martyr et le cheikh murmurer ensemble : « Zid^ encore I ». L'assesseur se recule un peu ; et donne le coup décisif. On ne voit plus que la moitié de la lame, et les yeux du jeune homme se ferment, puis se rouvrent immensément tristes dans son beau visage livide. Le cheikh devient aussi horriblement ]3tde t't se lève en lui tendant les bras.
Le poignard est resté dans son corps, personne n'ose l'en arracher, et lui-même n'en aurait pas la force. L'assesseur le soutient sous les deux épaules, et le jette entre ces bras qui sont son refuge, son nid, son océan, comme ils disent; mais le cheikh a beau l'embrasser et le serrer de toutes ses forces : ses paupières se soulèvent à peine sur ses prunelles blanches, il défaille, et il retombe dans les mains de l'assesseur qui l'emporte les pieds pendants et la tête renversée, très vite ; car il est léger comme un entant.
^Maintenant, j'ai hâte de rn'enfuir. Je suis affolé d'horreur. Le spahi qui n'a pas voulu s'en-
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dormir pour m'attendre me demande mes ordres pour le lendemain. Je lui réponds qu'il faut que mon cheval soit sellé dès l'aurore.
Il préviendra mes hôtes, je m'excuserai de mon mieux ; mais à tout prix je veux partir et ne revoir jamais cette homme terrible. Je dors très mal, je ne rêve qu'anges et démons, ciel et enfer, et, dès que l'horizon s'éclaire, je me mets en route. Je traverse le village : toutes les maisons en sont closes. Je passe devant la porte de la cour où s'est passée la scène d'hier : elle est close aussi ; mais elle fait le coin d'une rue, et, juste aatournant, mon cheval se cabre. Le cheikh est assi là sur une pierre : il se lève et me dit : « Je l'attendais. Je le savais depuis hier dans l'après-midi. Ta pensée s'est séparée de la mienne en entrant dans Messad ^ mais ce n'est pas toi qui Tas voulu : c'est Dieu qui l'a décidé. Le cheikh ben Aïssa lui-même n'a pu m'obtenir la grâce de te convertir. Va maintenant en paix où ton destin te mène. » Je n'avais rien à répondre. Je me contentai de m'incliner en le remerciant de ses bons soins, et j'ajoutai : « Qu'est devenu le jeune homme d'hier, celui qui s'est évanoui un peu avant mon départ ? » — « Son
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heure était venue, me répondit-il. Dieu lui a fait miséricorde depuis une heure. »
Et voilà comment, élevé dans la religion catholique, apostolique et romaine, ex-secrétaire de yi. Cousin, normalien, j'ai failli devenir un Aïssaoua. Depuis j'ai vu de grosses supercheries chez les fidèles de Si Mohammed ben x\ïssa, j'ai fait connaissance avec les pires jongleurs de la bande et j'ai même pris plaisir à découvrir leurs misérables artifices. Ce plaisir là, je l'ai éprouvé plus d'une autre fois en ramenant à la réalité d'autres illusions ; mais j'en suis encore à me demander (et jamais je ne le saurai) si, chaque fois queje suis rentré dans mon bon sens, je n'ai pas fait une sottise. Je m'en console en pensant aux bonnes heures que j'ai passées avec des fous sincères, et j'envie tour à tour ce cheikh Mohammed d'Amoura et son jeune disciple aux longs cheveux noirs. Ce serait un curieux problème à résoudre que de chercher lequel des deux^ quand ils ont dit ensemble « Encore » éprouvait le plus de bonheur.
Est-ce à la ûu d'août, est-ce au commencement de septembre que j'ai vu pour la première fois, du haut d'une montagne, le Sahara illimité s'étendre en demi-cercle sous le ciel bleuâtre ? Je me rappelle seulement que les Arabes disaient qu'on touchait à la fin de l'été blanc, et que le soleil était haut quand je traversais le dernier chaînon de Boukahil.
Il me revient d'abord à l'esprit quand j'}^ songe, une image vague et démesurée, quelque chose comme le cadre d'un immense tableau vide, puis je retrouve la trace de mes pas sur une longue pente pierreuse entre des touffes de halfa gris, et je me reconnais sous mon chapeau de paille pointu, garni de flocons de laine, à côté du spahi au manteau rouge. Nous montons en zigzag, le visage et les mains brûlés par le souffle d'un vent rapide qui descend sur nous,
et je sens que^ dans un instant, je vais revoir ce grand désert de Laghouat aussi net, aussi terrible, aussi puissant sur mon âme qu'autrefois ; mais j'ai oublié pour toujours la date exacte de l'émotion unique et décisive qu'il m'a donnée.
Peu m'importe : je ne sais jamais lîon plus Tàge de ceux que j'aime.
Nous montons toujours, ^lessad, d'où je me suis enfui le matin, a disparu depuis longtemps. Derrière moi s'étend un petit désert fait de mamelons et de vallées ou de plaines tachetées de plantes très basses; mais je sens qu'au delà de la crête que je vais franchir, une solitude bien autrement vaste va m'apparaitre.
Le ciel parfaitement pur a la lueur que lui donne l'Océan quand on le contemple en arrière d'une falaise ou d'une dune du Xord.
Je vais évidemmment tomber dans un abîme d'air et de lumière, et cet instant me paraît si délicieux que j'invite le cavalier à aller moins vite. Il me semble que je vais éprouver une suprême joie, et j'en retarde le moment à mesure que j'en approche. Crains-je de trouver la réalité moins belle que mon rêve ? Sais-je que le plaisir que j'espère, une fois goûté, ne reviendra
plus ? Non, mais la crise de Tattente m'est douce à prolonger.
Le voilà venu, Tinstant souhaité depuis je ne sais combien d'années, ardemment désiré depuis un mois que j'use mon corps à travers tant de régions diverses, et, par un singulier raffinement, à cette dernière minute, je pèse sur la bride de mon cheval en me disant : k Pas encore ! » Tout à coup, en deux bonds, je franchis la mince croupe qui m'en sépare, et je regarde devant moi tant que je le peux, les yeux grands ouverts.
Abîme de lumière et d'air ; c'est bien cela. Mais, grand Dieu, que la terre est laide ? Elle est toute crayeuse, d'un gris terne ou d'un blanc sale, sillonnée de rides profondes qui s'entrecroisent, bosselée de mamelons énormes, et elle fuit au loin, très loin, toujours monotone et vulgaire jusqu'à la courbe qui l'enserre, un peu brumeuse.
Elle n'est pas plane et sablonneuse, largement étendue comme un tapis fauve, elle n'est pas striée de longues collines parallèles s'étageant comme des vagues ; elle n'est point parsemée de bouquets de palmes ; elle n'a pas de
reflets ; elle n'est ni rosée ni violette ni bleuâtre ; elle n'est même pas rayée d'ombres.
Je la vois sous une clarté brutale et presque odieuse, telle que je l'ai vue dans tous les pays dont j'ai gardé le plus mauvais souvenir, et son immensité me la rend effroyablement lamentable. Tant de collines, tant de plateaux qui ne sont que des plaques chauves, tant de chainons bleuâtres comme des épines dorsales de squelettes, tant de ravins dans lesquels je n'imagine même pas qu'il ait jamais coulé d'eau, éveillent en moi l'idée d'une dévastation presque surnaturelle,et je me recule, pris d'une sorte de terreur.
L'air au contraire, sans le moindre nuage blanc, sans la moindre vapeur rousse, d'un bleu très fin, limpide, insondable de toutes parts, est d'une beauté souveraine. Mes regards se perdent au-dessus et en avant de moi dans dételles profondeurs qu'il me semble que je m'élève ou que je m'enfonce dans la lumière.
Je l'ai entrevue déjà, cette clartée divine, plus d'une fois, depuis que j'ai commencé d'aller vers elle : ici, nous sommes bien face à tace : elle m'enveloppe, elle m'inonde ; je respire à pleins poumons comme en plein ciel. Le soleil quiflam-
boie dans cet infini n'est plus qu'une petite roue qui tourne, et les aigles qui s'y égarent deviennent imperceptibles.
En même temps, je me sens dans un fleuve incommensurable, dans une mer de cristal animée d'un courant rapide, et qui va tout entière vers l'ouest. Le vent brûlant qui descendait sur ma tête tout à l'heure me frappe maintenant sur le côté et en plein visage. Il est puissant, tenace, infatigable ; il dessèche ma gorge, il excite mes nerfs, il redouble ma vie, mais il la consume. Je le devine d'une avidité prodigieuse. C'est lui, c'est ce merveilleux ciel qui ruine cette terre audessous de moi et la rend si misérable.
Il passe sur elle incessamment pur. A peine est-il traversé pendant quelques journées d'hiver par les débris des tempêtes du Nord.
Il est presque toujours d'une sérénité implacable; il ne donne rien. Du printemps à l'automne, il n'admet pas au-dessous de lui le plus mince écran d'ombre. Infiniment plus redoutable que toutes les armées des hommes et toutes les forces animales de la nature, on dirait qu'il vit et qu'il veut, à le voir dépouiller sa victime dont il boit la sève, dont il torture "et défigure
le corps. L'eau qui descend dans les minces rigoles^ ou qui s'amasse par hasard dans les mares peu profondes, il la prend, ill'élève, il la dissipe en vapeurs dans son gouffre bleu. Les arbres, il les rapetisse et les durcit, il amincit leurs feuilles il tord leurs branches, il en fait des nains mal venus, bossus à faire pitié.
Les rochers même, il les fendille, les lime et les brise. Pendant le jour, il laisse passer toute la force du soleil, et pendant la nuit il scintille piqueté d'étoiles, comme un ciel polaire. Les grès et les calcaires, violemmentdistendus, puis resserrés par la chaleur et par le froid, craquent et s^effritent ; des écailles en tombent, qui se réduisent en parcelles brillantes sans cesse atténuées, puis cette poussière de roches se met en marche. Je vois de loin dans les sillons et sur le bord des grands plateaux comme une légère fumée, C'est la terre qui se désagrège et qui brûle pour ainsi dire.
Les fumées sont parallèles et vont lentement, s'amincissant dans le même sens. L'air toujours en mouvement les emporte et en forme tout doucement d'énormes dunes qu'il pousse peu à peu vers l'Océan.
Comme je me sens ici sur le bord d'un autre monde, et comme il est loin, le ciel tum.ultueux et nourricier de mon pays !
Là-bas, à quatorze cents kilomètre de moi maintenant, entre l'Angleterre et la Normandie, sur la mer d'émeraude rayée de volutes blanches, des pyramides de nuages floconneux et touffus s'élèvent comme des Alpes dans le firmament. Ils sont cuivrés ou noirs, laiteux ou violets : ils marchent, ils montent, ils s'écroulent, laissant entre eux de beaux espaces libres tout bleus.
Le soleil rouge du soir se couche dans leur ouate les franges de lumière, et ouvre derrière eux un écran d'or. Là-bas, la terre est vêtue et parée par le ciel qui nourrit ses arbres et gorge d'eau ses prairies.
Les pluies descendent en longs rideaux gris ; elles remontent en nuées cendrées qui flottent le long des bois comme des banderoles ; et les collines sont des croupes vertes arrondies et douces à l'œil comme des coussins de velours; et les ravins sont des lits sombres où pullulent les noisetiers et les pervenches ; et les plaines, toutes brunes l'hiver du brun des bons labours
sont tendues pendant Tété d'un haut tapis de moissons blondes.
Ici rien que l'air et le roc, élargis sans cesse, agrandis à l'infini^ incolores, infertiles, engagés dans un duel formidable, comme si l'un d'eux était encore de trop dans ce pays du vide ; mais il est bien vrai de dire que tout est beau dans le monde. Mes nuages et mes forêts, ma mer et mes prairies, je crois que je les donnerais justement pour ce vide qui m'attire et me garde fasciné, troublé par un mal étrange. Je m'adosse à une touifede halfa, je m'étends, je dors, et quand je me réveille, je reste là devant sans pouvoir partir. Je n'ai pas le moindre désir d'aller plus loin sur cette terre maudite, ni sous ce ciel de fer ; mais je suis comme leur captif, je n'ose pas leur tourner le dos : ce serait presque un sacrilège.
Peut-être aussi n'ai-je jamais encore trouvé dans ma vie une heure comme celle-ci, où rien, absolument rien, ne me distrait de moi-même. Je ne pense, dans ce silence parfait, qu'à des êtres bons et à de belles choses, et je crois que je prierais, si je savais une prière assez large pour être dite à haute voix devant cette immensité.
Je suis enfin touché si avant dans Tâme que je songe à mon propre état autant qu'à Tinnni qui m'environne. Du moins, je retombe de bien haut quand mon spahi me touche l'épaule et me dit que décidément il faut que je redescende, si je veux coucher sous une tente, chez les Larbaa.
Depuis, j'ai vu, en débouchant de l'Aurès par un petit col voisin de Biskra, le Sahara tout bleu et tellement lisse que la petite ville blanche posée sur son rivage semblait être un port italien avec son môle. J'avais devant les yeux, s'arrondissant à l'horizon, une mer de lapis endormie sous le soleil couchant, et je jouissais délicieusement de cette illusion d'une seconde Méditerranée sur laquelle j'attendais presque des voiles safranées, aux antennes aiguës comme des ailes d'oiseaux.
Une caravane passait près de moi, ondulant et se balançant, chargée d'hommes et de marchandises. En avant, un chameau gris dont la tète et le poitrail étaient ornés de franges et de guirlandes de laine rouge et verte, comme la proue d'un navire, portait le pilote assis sur sa haute selle, les jambes croisées à la façon des marins de l'Adriatique. Il tanguait doucement
et son COU recourbé fendait Tair limpide, tout droit vers un point invisible dans l'azur, Tougourt, Ouargla peut-être. Les autres suivaient son sillage, roux et noirâtres, goudronnés aux jarrets, charpentés fortement comme des vaisseaux de charge. Des deux côtés de chacun, des sacs gros et longs, rayés de noir et de rouge, gonflés de blé, étaient attachés par de fortes cordes, et faisaient équilibre.
Ils tanguaient aussi, mais leurs secousses étaient plus dures, les jeunes gens qui s'étaient accroupis entre les sacs s'inclinaient et se relevaient comme s'ils passaient sur des vagues. Tous ces hommes étaient hàlés, tannés et endurcis par le vent ; ils avaient dans les yeux l'habitude morne des longs voyages, et ils n'avaient pas négligé de prier le Dieu unique et leurs saints préférés avant de partir, afin d'être préservé de l'égarement et des corsaires.
J'ai vu la hamada de xMetlili, en allant de 31etlili à Beni-Sgen. C'est une plaine de pierre toute ronde et sans bords, sur laquelle le ciel est posé comme une coupole. Elle est couverte de cailloux bruns et rouges. Des aiguilles de pierres en émergent et tranchent durement sur l'azur pâle
Aucune plante n'y pousse, aucun insecte ne la traverse, aucun oiseau ne s'y aventure. Les pieds des chameaux y saignent, les fers des chevaux s'y ra3^ent et s'y fendent comme le verre sur des pointes de diamant, et des hommes qui s'ignoraient deviennent amis quand ils ont traversé ensemble ce pays de la faim, de la soif et de la peur. Le soleil monte et descend d'un bord à l'autre sans rencontrer la moindre nuée ; aucune vapeur ne voile son aurore ni son crépuscule ; puis les étoiles se lèvent et décrivent leurs courbes étincelantes dans la nuit stérile au-dessus de la plaque sombre.
L'homme isolé dans ce morceau du monde fait exclusivementde lignes, de lumières et d'ombres est comme au centre d'une horloge immense, exilé sur une terre sidérale^ au milieu des espaces du ciel.
Puis j'ai campé dans les dayat de Nili. C'était au printemps, par une suite de jours d'une merveilleuse douceur. Le fond de chaque daj^a était couvert d'herbes fines comme les cheveux d'un enfant blond^ et ombragés de pistachiers très vieux, arbres superbes à l'écorce grise, au bois ambré, au cœur noir, tout ronds et étalés au-des-
SUS du sol à la hauteur d'un homme en selle. Des jujubiers bleuâtres aux petites feuilles très vertes poussaient çà et là. Elles se suivaient comme les grains d'un collier, à peine séparées par des terrains tout nus qu'on eût dit être des ponts jetés sur une rivière.
Les unes n'étaient pas plus grandes que la place d'un village, et brillaient comme des écrins enchâssées dans le plateau pierreux du désert ; les autres s'allongeaient et s'étendaient comme nos plus beaux parcs, et c'était merveille que fouler une herbe si délicate, ou s'asseoir sous de si beaux ombrages. Dans leurs parties les plus creuses, des mares encore pleines reflétaient le ciel. A travers presque toutes, des troupeaux de moutons aux toisons épaisses et frisées, parents des mérinos d'Espagne, paissaient à leur aise sans chiens ni maîtres, et dans les coins les plus riants s'étalaient des tentes toutes grandes ouvertes où tous les visages étaient joyeux, toutes les sacoches et toutes les outres pleines.
Là on nageait dans l'abondance, et l'hôte de Dieu n'avait qu'à dire (( salut » pour qu'on posât devant lui des quartiers de viande parfumée, des galettes fraîches et des jattes de lait.
l8o SOUVENIRS DE JEUNESSE
J'ai vu enfin, au milieu d'un réseau de collines toutes nues, à trois jours de marche au sud de Laghouat, ces merveilles qu'on appelle les villes saintes du Mezâb : Ghardaïa la riche, Beni- Sgen la savante, Melika la querelleuse, Bou Noura la borgne, El Atef la désolée, élever les cônes gris de leurs mosquées pareilles à des forteresses auprès de leurs jardins. Je me suis reposé dans ces jardins plus sombres que des cathédrales, sous des dômes de palmes entrecroisés.
Une forêt inférieure de pêchers, d'abricotiers, d'orangers et de grenadiers, épaississait leurs ombres, et des filets d'eau couraient de toutes parts devant mes pieds. J'ai vécu là pendant deux mois d'été avec des dévots pour lesquels l'histoire du monde s'arrêtait au gouvernement d'Othman, troisième khalife du Prophète, avec des marchands heureux qui gardaient le secret de leurs entreprises comme ceux de Sidon et de Tyr, avec des travailleurs sobres qui se faisaient un jeu de creuser des puits à trente-cinq mètres de profondeur, et bêchaient leurs jardins comme des parterres. Tout autour de notre retraite, à l'heure de midi, le désert n'était que feu et flammes.
LE SAHARA l8l
Là se sont conservées, justement à l'abri de ces flammes, la foi pure des martyrs qui tombèrent sous les coups d'Ali, et les vieilles mœurs des puritains de Bassora. Ce petit cercle ignoré, ou inaborbable autrefois, renferme le dépôt le plus antique de llslam. Plaise à Dieu que j'en puisse bien parler un jour !
J'ai appris ainsi pour ma part à connaître combien le Sahara est varié, prodigieusement terrible et fertile tout ensemble, plus affreux encore que je ne l'avais vu d'abord^ plus riant que je ne le pouvais soupçonner du haut du Bou Kahil ; mais je n'oublierai jamais ce moment où il m'est apparu pour la première fois, et je retiens comme juste et définitive l'impression que j'en ai reçue.
Ce n'est pas la terre qui y compte. L'air y est tout, l'air y règne. C'est l'air qui le colore : c'est l'air qui en façonne les montagnes et les vallées; c'est contre l'air que luttent tous les êtres qui s'obstinent à y vivre ; c'est lui qui les tue quand ils sont faibles, qui les fortifie et les défend quand ils sont robustes, qui tend leurs ressorts et les affine, depuis les herbes jusqu'aux gazelles et jusqu'aux hommes voilés qui le parcourent sans
boire pendant huit jours ; c'est encore lui qui leur accorde dans certains coins privilégiés la faveur extraordinaire des prairies fraîches et des eaux à fleur de sol. Sans Tair, le Sahaia ne serait pas plus ce qu'il est que TAngietene sans la mer, et voilà pourquoi les peintres y reviendront, puis désespéreront sans cesse, incapables de Texprimer avec vérité.
Le plus habile de tous ceux qui l'ont tenté, Fromentin, a eu mille fois raison de jeter ses pinceaux pour prendre une plume, et ce jour-là il a fait un pur chef-d'œuvre. On ne fixe pas sur une toile un fleuve de vent, surtout quand ce fleuve a seize cents kilomètres de large, et peut être trente lieues de hauteur.
Quel écrivain que Fromentin î Je viens de relire son chapitre de Laghouat, et je me demande encore comment il a pu dégager de la confusion des choses et du tumulte des hommes une œuvre si harmonieuse et si claire. Ses pages sont pleines de réflexions exactes et d'observations fines ; tous ses mots, qui sont de choix, s'ajustent commes les pièces dune mosaïque florentine. Avec quelle décision il a écarté tous les souvenirs vagues et toutes les images sans contours qui venaient l'assaillir I C'est d'abord là ce que j'admire. Son st\^le est la pureté, l'élégance même.
On a dit souvent qu'il a peint aveo sa plume comme avec son pinceau. Quelle hérésie 1 On ne peint qu'avec des couleurs. L'art dans lequel il avait excellé, et qui suffisait bien à sa gloire, lui paraissant incomplet ou débile, il
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eu recours à un autre, et il s'est bien gardé de les confondre. N'y a-t-il pas, en effet, comme un abîme entre le peintre qui charme d'abord les yeux et l'écrivain qui parle d'abord à l'âme. Sans doute le premier atteint l'âme et y provoque la joie ou la douleur* sans doute aussi le second fait passer devant les yeux, par la magie des mots, toutes les formes et toutes les couleurs de la terre et du ciel ; mais ils suivent dev.x courants contraires : ce sont deux fleuves qui prennent leurs sources face à face, et qui roulent en sens inverse, uniquement semblables en ce qu'ils se troublent à mesure qu'ils s'élargisent. Plus la peinture devient suggestive, plus elle s'égare dans la région des songes incertains et incolores; plus la littérature se fait pittoresque, plus elle descend des hauteurs de la pensée pure dans le mécanisme des sensations. Le propre de run3 est de faire voir; celui de l'autre est de faire comprendre : elles s'unissent merveilleusement pour aviver en nous le sens total de la vie ; mais on ne saurait attendre les mêmes effets des deux sans les corrompre. A mon avis, il faut choisir entre elles et se résoudre le plus souvent à ignorer Tune pour
bien jouir de Tautre. Les maîtres seuls, coinme Fromentin, sont capables de renverser leurs facultés et, pour ainsi dire, de traverser la nature deux fois de part en part.
Il s'est bien gardé d'écrire en même temps qu'il dessinait sur place. Tout au plus a-t-il pris ici ou là quelques notes destinées a réveiller ses souvenirs. 11 a laissé pendant quatre ans tout ce qu'il avait vu, senti, compris dans les régions lumineuses et muettes du vSud, se grouper dans son âme et s'ordonner sur des plans successifs en vertu d'une loi m3'stérieuse.
Les images inutiles, les idées banales, qui, peut-t-tre, l'avaient le plus vivement frappé d'abord, se sont peu à peu dégradées, puis éteintes : il n'en est bientôt resté que les lignes maîtresses, les couleurs larges et "prédominantes, les scènes capitales, les détails rares, et ces choses harmonieuses ont pris un sens qu'elles n'avaient pas autrefois. A grande distance, et comme du fond d'un espace indéfini, la nature qu'il aimait lui est revenue purifiée et vivante d'une vie presque pareille à la sienne, elle l'a hanté comme une personne, elle l'a possédé et il l'a prise. On n'est pas écrivain sans cela.
l86 SOUVENIRS DE JEUNESSE
. « Un esprit invisible nourrit le monde, une âme court dans ses meaibres. — L'esprit de Dieu flotte sur les eaux. — Zeus réunit les hautes nuées ; Poséidon ébranle la terre profonde. » Ainsi parlent Virgile, la Bible, Homère. En vain, vos 3^eux se seront ouverts mille fois sur le bleu du ciel, le vert des prés, la nacre des fleuves, sur les flocons des nuages qui montent aux flancs des montagnes, sur les plaines glauques de la mer ou sur les toisons noires des forêts, toutes ces merveilles vous demeureront étrangères tant que vous n'aurez pas senti derrière elles un Dieu ou des dieux, une âme ou des âmes. Pour cela, il faut se recueillir dans le silence et dans la paix des yeux, comme dans un rêve, loin de Téclat, du tumulte et de la tyrannie de la matière. Un moment vient où la cause première qui suffit à notre intelligence nous apparaît, et tout se groupe autour d'elle avec harmonie. Alors, serions-nous les plus simples des esprits, ce que nous écrivons n'est jamais faux ni vulgaire, et peut se rencontrer avec le beau véritable, parce que notre dessin se rapproche le plus possible du plan de la nature. Autrement, nous ne copions que des accidents, nous n'as-
semblons que des lambeaux disparates, et les plus beaux génies du monde n'enfantent à force d'étude que des caricatures.
Qu'importent les années pour en venir là ? Ou'importent-elles encore s'il s'agit d'expliquer et de faire revivre, non plus seulement la nature, mais des hommes étrangers, et, parmi eux, les plus éloignés de notre race, les fils de Cham et de Sem ? Ce qu'on en voit d'abord n'a souvent pas plus de sens que l'herbe des prés ou les vagues des eaux. Des gestes, des yeux qui s'allument ou s'éteignent sur des visages blancs ou olivâtres, des barbes noires ou grises, taillées en pointe, des draperies descendant à beaux plis depuis le cou jusqu'aux pieds, ou lourdement rejetées sur les épaules, qu'ils soient beaux ou ridicules, pareils à des mannequins ou à des statues, voilà tout ce qu'ils nous livrent, quand nous nous contentons de les interroger par les yeux. S'ils parlent, les plus sincères voilent toujours un coin de leur pensée ; plus d'un ment ; presque tous n'échangent avec le voyageur que des banalités misérables. Pour les atteindre dans le refuge de leur conscience, il faut percer un épais brouillard, et l'écrivain qui y parvient
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n'est encore qu'au milieu de sa tâche ; car il doit mêler sa vie à la leur et se confondre avec eux en sentiments et en pensées, s'il veut exprimer ce qu'ils sont avec vérité.
Il faut que toutes leurs croyances, quelques absurdes qu'elles lui paraissent, aient passé par son' âme, que toutes leurs passions aient troublé ses sens, quil ait été Bédouin avide et sceptique sous leurs tentes de laine, sédentaire craintif et crédule sous leurs huttes de branchages, citadin amolli et fourbe dans leurs maisons de boue et sous les arcades ombreuses de leurs villes, marchand de laine à Boghar, marabout à Temasinin. Médium volontaire entre deux foules absolument dissemblables et séparées par plusieurs centaines de lieues de terre et d'eau, il est d'autant plus puissant qu'il a le plus souvent renoncé à sa propre personne pour s'incorporer dans d'autres êtres, et c'est là peut-être le charme le plus profond de son art, car il exige pendant une longue période un dédoublement et comme une extension -incessante de sa vie.
Ensuite il redevient lui-même, et toutes les existences qu'il a vécues perdent peu à peu de leurs émotions vives, comme les régions qu'il a
traversées s'estompent à ses 5^eux. Elles se réduisent à des sentiments premiers en même temps que les horizons qui les encadrent se dépouillent de leurs ornements inutiles. Elles s'approndissent par la réflexion, et les causes très simples dont elles dérivent apparaissent.
Un accord s'établit ainsi entre les hommes et le monde revus à distance, et, dans le tableau d'ensemble qui en résulte, les caractères, sans rien perdre de leur vérité, ont toute l'ampleur et la sobriété des paysages.
Voilà comment P>omentin s'est préparé à son œuvre. Ajoutez-y le travail du style, le choix patient, tenace, presque infaillible à la longue, des mots justes dont chacun répond à une chose précise par son sens intime, son poids, sa sonorité et sa couleur, les uns roulés pêle-mêle devant nous dans les scories de la langue courante, les autres cachés dans des veines jorofondes où il faut savoir les découvrir; l'art difficile de les unir et de les enserrer dans des phrases souples et nuancées ou rigides et cassantes au gré de la pensée, soit qu'elle effleure, soit qu'elle serre au plus près la réalité; le souci cuisant et presque la crainte incessante de l'être invisible et prodigieusement
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multiple auquel on s'adresse, tout ensemble simple et raffiné, masculin et féminin, jeune et vieux, savant et frivole.
Fromentin les a connues, toutes les peines in • times et toutes les langueurs de cette passion d'écrire qui nous donne si cruellement la mesure de nos -forces. Il en a surtout connu toutes les joies :
— Je ne cacherai pas, dit-il clans sa préface, combien j'étais ravi quand je me flattais d'avoir tiré quelque relief ou quelque couleur d'un mot très simple en lui-même, souvent le plus usuel et le plus usé, parfaitement terne à le prendre isolément. Notre langue, étonnamment ferme et expressive^, même en son fonds mo3^en et dans ses limites ordinaires, m'apparaissait comme inépuisable en ressources. Je la comparais à un sol excellent, tout borné qu'il est, qu'on peut indéfiniment exploiter dans sa profondeur, sans avoir besoin de l'étendre, propre à fournir tout ce qu'on veut de lui, à la condition qu'on y creuse. »
Il n'est pas surprenant, après cela, qu'il nous ait donné dans son « Laghouat », qui est la pièce capitale de son meilleur livre sur l'Afrique, un morceau de vingt pages, absolument horsdepair.
FROMENTIN igi
Le Ksar de Laghouat, quand il Ta vu, en 1853, venait d'être détruit de fond en comble. Trois ou quatre mille hommes aussi braves que ceux de Zaatcha avaient attendu là, sans reculer d'une semelle, Pélissier et ses zouaves. Ils avaient prié, jeûné, invoqué tous leurs saints, et s'étaient immolés par avance à Tlslam. La colonne infernale avait fait brèche dans leur enceinte, et, une heure après, leur sang coulait à plein ruisseaux dans leur ville basse. Ils s'étaient battus devant leurs portes et sur leurs terrasses comme des hommes sûrs de mourir.
Ensuite le fleuve rouge avait monté sur le mamelon des Ao'ilàd Serrin et tout autour la lutte avait atteint le comble de l'horreur. Là étaient tombés les meilleurs et les plus braves des nôtres, Bessières. 3Iorand, général Bouscaren. Les balles y pleuvaient au ras des pierres, brisant les crânes et cassant les membres des mieux abrités.
A la fin, ils s'étaient enfuis et étaient allés se tapir dans leurs trous comme des hyènes : alors le massacre régulier avait commencé.
Les femmes et les enfants y avaient passé ave^ 1 eurs maris et leurs pères. Le moindre obstacle
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en travers d'une rue accumulait les cadavres cjui roulaient Tun sur l'autre comme des troncs d'arbres. Il s'en était élevé jusqu'à la hauteur des voûtes^ et la fusillade n'avait pas cessé de pétiller jusqu'au soir. « Le lendemain, on avait empilé les morts dans les citernes, dans les fossés des jardins, dans les silos et dans les caves, puis un silence funèbre s'était étendu sur toute cette chair pourrie, et une armée de vautours planait audessus. Les tourterelles qui peuplaient les bois de palmes avant notre arrivée avaient disparu^ et les chiens mêmes s'étaient sauvés tous ensemble sur une montagne. Redevenus sauvages, ils y mangeaient des cadavres ou se battaient entre eux la nuit avec des aboiements horribles. »
Dieu nous avait fait la grâce de nous préserver de la peste; les soldats s'étaient mis à tuer les vautours, et quelques hommes avaient reparuqui avaient baisé la main des vainqueurs pour être autorisés à retrouver les corps de leurs frères et de leurs enfants.
Ils avaient fouillé toute la ville, cherchant dans des milliers d'os déjà blancs un chiffon qui leur donnât c|uelc[ue espérance. Plusieurs s'étaient
persuadé qu'ils étaient tombés juste et avaient emporté dans leurs burnous des squelettes qu'ils avaient ensevelis décemment, entre deux pierres droites, la tête tournée vers le soleil levant. Un plus grand nombre leur avait succédé : quelques boutiques s'étaient rouvertes, et des Mozabites s'y étaient assis entre des piles de cotonnade, des foulards bariolés, des paquets deûcelle, des pots de henné, et des piments rouges. Des marchands de café avaient allumé leurs fourneaux dans des maisons abandonnées; on avait joué de la flûte devant leurs portes; on y avait dansé, et le bruit s'était répandu au loin qu'on pouvait vivre encore sous le sabre des infidèles. En quelques mois, des étrangers avaient rempli tous les vides et s'étaient mis à cultiver les palmiers des braves tombés pour la cause sainte. Dans le même temps, le milieu de la ville éventré, faisait place à l'administration française; les coups de mine éclataient sur toute la longeur des trois collines qui la dominent. Le mamelon des Aoulâd Serrin commençait à porter une forteresse ; en dessous s'élevait un hôpital; plus bas encore, le commandement et le bureau arabe occupaient des maisons façonnées à l'européenne et toutes
blanches. La petite ville renaissait ainsi sous une forme nouvelle, désormais double, en face de son de-sert.
Fromentin l'a prise à cet instant de sa renaissance. A demi calcinée sur sa terre sévère, sans grâce et sans douceur, dans son grand pays de collines expirant dans un pays plus grand encore et plat, baigné d'une éternelle lumière, la première impression qu'elle lui avait faite était poignante ; mais son œil s'était accoutumé à la beauté de ses lignes, au vide de l'espace qui l'entourait, à l'impassibilité de son ciel bleuâtre, et elle avait fini par lui plaire comme une créature étrange, à la fois splendide et misérable.
Elle ressuscitait criblée de points d'ombre, au milieu d'un horizon tout rose avant le lever du soleil. Il y avait dans l'air des bruits et des chants vagues qui faisaient comprendre que le réveil était joyeux dans tous les pays du monde, et d'innombrables chuchottements d'oiseaux arrivaient du Sud. Puis elle perdait ses ombres à mesure que le soleil montait dans le ciel, elle devenait toute grise dans une campagne uniformément fauve, et midi venait fondre sur elle, rapide, aveuglant, lugubre. Elle dormait alors
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frappée de stupeur, muette et comme une masse toute violette. Ça et là, quelques trous noirs marquaient des fenêtres ou des portes intérieures, et de minces lignes d'un violet foncé indiquaient qu'il n'y avait plus qu'une ou deux raies d'ombre dans toutes ses rues. De chaque côté, l'oasis se pressait contre ses deux flancs avec l'air de vouloir la défendre plutôt que l'éga^-er ; dans de rares clairières on voyait poindre une terre sèche, poudreuse et couleur de cendre : enfin, tout l'immense désert environnant se transformait en une plaine obscure.
(( Le soleil suspendu à son centre l'inscrivait dans un cercle de lumière dont les rayons égaux le frappaient en plein, dans tous les sens et partout à la fois. Ce n'était plus ni de la clarté ni de l'ombre ; la perspective indiquée par les couleurs fuyantes cessait à peu près de mesurer les distances ; tout se couvrait d'un ton brun, prolongé, sans rayure, sans mélange : c'étaient quinze ou vingt lieues d'un pays uniforme et plat comme un plancher. Il semblait que le plus petit objet saillant y devait apparaître, et pourtant on n'y découvrait rien ; même on ne savait plus dire où il y avait du sable, de la terre ou
des parties pierreuses, et Timmobilité de cette nier solide devenait alors plus frappante que jamais. On se demandait, en la vo3^ant commencer à ses pieds, puis s'étendre, s'enfoncer vers le Sud, vers TEst, vers l'Ouest, sans route tracée, sans inflexion, quel pouvait être ce pays silencieux, revêtu d'un ton douteux qui semblait la couleur du vide, d'où personne ne venait, où personne ne s'en allait, et qui se terminait par une raie si droite et si nette sur le ciel. »
A partir de trois heures, la journée finissait comme elle avait commencée par des demi-rougeurs, un ciel ambré, de longues flammes obliques qui allaient à leur tour empourprer les montagnes, les sables, les rochers de l'Est. L'ombre s'emparait du côté du pays que la chaleur avait fatigué pendant l'autre moitié du jour, et la cité morte se reprenait à vivre jusqu'au lever des étoiles.
Le matin et le soir, allant aux fontaines, et passant justement dans cette ombre transparente et bleuâtre qui caresse si doucement les yeux au bord du désert, s'avançaient de grandes femmes aux formes viriles, avec des yeux cerclés de noir, le visage mièvre et flétri, les
bras nus jusqu'à l'épaule avec des bracelets jusqu'au coude, enveloppées de couvertures abondantes en plis. « Elles avaient la marche légère le pas souple et faisant peu de bruit, quelque chose de gauche à la fois et de magnifique dans les habitudes du corps, qui leur permettait de prendre, accroupies, des postures de singe, et, debout, des attitudes de statues. »
Des petites filles les suivaient avec des airs dignes et des gentillesses farouches de chats sauvag'es, et il y avait là de jolis pieds à foison des mains parfaites, des sourires tristes et des rires plus gais. Les hommes étaient graves, également drapés avec aisance même dans des guenilles, blêmes et lents ,
A voir la lassitude de leur air, on les eût pris pour des ancêtres. Tout en eux était pesant et nonchalant, et cette fatigue ajoutait à la dignité de leurs personnes, et cette dignité était épique. Presque toujours silencieux, ils avaient tous de grands traits, et les plus hébétés conservaient la beauté d'une sculpture. Leur vie réelle ne se retrouvait que dans leurs yeux, a Ils étaient grands et obscurs ; on y voyait passer des lueurs ; à mesure que les cils s'écartaient^ la prunelle
noire se dilatait et les remplissait. A peine restait-il un point plus clair à l'angle externe des paupières, un point couleur de sang à Tangle intérieur ; on aurait dit deux trous noirs ouverts dans un masque discret, et par où Tâme, à certains moments qu'on prévoyait, pouvait se manifester par jets de flammes. »
Il faut bien que je m'arrête. Je citerais tout. Ouvrez vous-mêmes VEté dans le Sahara^ prenez et lisez . Vous verrez ce que ce merveilleux artiste a fait de cette misérable bourgade qui sans lui ne serait qu'un amas de briques comme bien d'autres, et comment il l'a récréée, à quatre ans de distance^, dans le silence de sa pensée. Il s'en est emparé, il l'a faite impérissable, et elle lui appartient à meilleur titre que Stamboul au Sultan et Londres à la reine d'Angleterre.
Il en est l'unique roi, lui-même immortel, et je l'y sens tellement maître, que, vingt ans après, quand je vais entrer dans un Laghouat tout autre, mais innondé des feux du même soleil, j'hésite comme si j'allais franchir le seuil d'un temple interdit : mais je m'enhardis à l'invoquer comme un ^ génie propice, et peut-être
FROMENTIN IQQ
le culte dont je l'honore me conciliera-t-il au moins un peu d'indulgence, à défaut de son inspiration.
J'ai erré pendanttrois jours dans le désert, depuis que je suis descendu du Bou Kahil^ et maintenant j'entre par le sud dans le faubourg méridonial de Laghouat.
Mes mains sont brûlées, et mon visage est balafré d'un coup de soleil. Il est près de midi. La ruelle que je suis est étroite et bordée de maisons basses, faites d'une boue grise qui s'écaille et tombe en poussière. Le sol est mou, étrangement silencieux sous les pas des chevaux, et la lumière du soleil s'y est comme éteinte. Cependant le bas des maisons est frangé d'une ombre noire, et le ciel resserré entre les bordures des terrasses paraît une dalle de pierre bleue. La chaleur est cuisante 5 mais je la supporte bien, parce que je suis tout pénétré de l'air du large. J'en ai tant bu que je n'ai ni soif ni faim, et ma peau est insensible comme du cuir.
je m'étonne, en vrai barbare, de voir ces demeures étroites. Des hommes s'y introduisent, en courbant l'échiné, par des ouvertures basses, et ils y restent serrés comme des renards, sans parler ni remuer un membre. Leurs mains sont molles et leurs faces livides ; des loques tachées entourent leurs têtes et retombent sur leurs épaules; ils n'ont que des chemises, et elles sont sales. Leurs femmes et leurs enfants, aussi misérables, se cachent dans de profondes ténèbres. J'aperçois une cour ouverte dans laquelle Lin monceau de paille brille du reflet de l'or, puis les petites maisons grises recommencent, et je me sens envahi par un insurmontable mépris. En ce moment j'entrerais très bien dans Line cour comme celle-là et j'y prendrais toute la paille et toute Torge nécessaire à mon cheval sans me soucier du propriétaire. La force accumulée dans mes poumons, dans mes veines et dans mes muscles se détend en mouvements brusques, en paroles brèves, je n'ai peur de rien, et ces êtresqui fuient le jour me semblent faits pour m'obéir.
J'ai déjà vu d'autres ksour^ comme disent les Arabes, ne serait-ce qu'Amoura où j'ai failli me
con\^ertir à l'Islam ; mais quand j'y suis entré je venais du Nord ; je n'avais pas encore passé trois jours dans le Sahara à courir après les gazelles et à dormir à la belle étoile. D'où viennent ces hommes qui ont eu Tidée de s'enfermer dans ces cubes de boue ? De quelle espèce sontils ? La terre a-t-elle donc une vertu pour qu'on s'y attache, qu'on s'y incruste ainsi, et qu'on vive dans ses entrailles ?
Ça et là, au-dessus des murs, s'élèvent des tètes de palmiers. Le vent les secoue et fait bruire leurs feuilles rigides comme des bouquets d'épées. Je n'en ai encore jamais vu en si grand nombre, et le désir me prend d'aller me promener sous leur ombrage avant d'entrer plus loin dans Lagouat. D'ailleurs qui m'y recevrait par cette chaleur torride ? Je traverse sur ma droite un champ sablonneux, jecontourne un petit mur de pierres sèches, et je m'arrête devant une forêt de colonnes brunes et grises d'une élégance royale qui supportent comme un toit lamelle d'émeraude et de lapis. Encore un pas, et ce ne sont sur ma tête qu'énormes étoiles vertes découpées dans l'azur du ciel. Aux colonnes que j'ai devant moi d'autres succèdent dans une profondeur in-
définie, et rentrecroisement des palmes fait audessus d'elles un treillage très sombre que le soleil traverse de minces flèches d"or. Pas un homme ne parait là ; pas un insecte n'y bourdonne. Tout ce gigantesque édifice oii le silence règne absolu est enveloppé et défendu du dehors par un orage de feu.
Je descends de cheval, je promène mes regards de bas en haut, et. chacjue fois que je les élève, une émotion singulière me trouble le cœur. Il me vient à l'esprit des souvenirs très vagues, et il me déplaît qu'ils se précisent. Tous ces troncs striés et comme peints de la couleur foncée des vieilles églises sont des piliers larges à la base, serrés un peu au-dessus, renflés doucement ensuite, amincis à la fin, et tout en haut élargis en chapiteaux d'où pendent, régulièrement opposés, des régimes de fruits jaunes qui paraissent sculptés dans leur masse ; puis de ces chapiteaux partent des nervures qui se courbent en arcs de toutes parts, et dont les points d'intersection font des clefs de voûte. Sur le sol, de longues bandes de sable très pur sont étendues sans rides comme des tapis de prière.
A quoi bon rêver des temples de l'Egypte et
des cathédrales du nord ? Je suis là devant le modèle de toutes les architectures que les artistes de tous les temps ont imaginées pour emprisonner une idée divine. Encore ont-ils été forcés de peindre leurs voûtes massives des couleurs du ciel, et de les faire supporter par des pierres ou des pièces de bois mort, tandis qu'ici c'est le ciel même que j'entrevois, et ces merveilleuses colonnes d'une seule venue sont des personnes qui vivent à peu près comme moi.
Vivantes et féminines, elles aiment et elles enfantent ; leurs chapiteaux sont des seins gonflés ; leurs palmes sont des chevelures. « Voyezvous le doukar ? », me dit mon cavalier en me montrant un arbre plus fort et plus haut encore que les autres. 'Ledotikar est le mâle. Il est seul dans la forêt où mes regards pénètrent, et tout le reste est un gynécée fécondé par lui au printemps. Je suis dans un harem de sultanes aux tailles élancées, aux aigrettes fines, sur lesquelles le vent ou la main des hommes a répandu un mince nuage de poussière ambrée, et qui maintenant portent allègrement chacune huit ou dix régimes de trentes livres qui seront avant un mois des blocs de miel couleur de bronze. Il
y en a d'origine plébéienne dont les fruits épais sont empilés en gâteaux et vendus à vil prix sur les marchés ; il y en a de patriciennes qui donnent aux riches ces dattes translucides, fermes et parfumées, que les Arabes appellent si bien desa doigts de lumière», degleteii noîir. Ce sont des patriciennes qui m'entourent, et j'apprends vite à les reconnaître. Leurs flancs sont plus minces que ceux de leurs robustes rivales, et leurs folioles se découpent sur le ciel en lamelles plus étroites et plus longues ; mais elles osent s'élever plus haut sous le flamboiement du soleil. Elles ont tant de race et de charme que des hommes peuvent devenir amoureux d'elles.
On raconte qu'un roi d'Asie s'éprit de la plus belle de son jardin, qui grandissait seule au bord d'un ruisseau ; il la fit entourer de buissons des fleurs les plus rares ; il sertit son corps de colliers de pierres précieuses, et tous les jours jusqu'à sa mort il vint s'asseoir devant elle, ne s'apercevant même pas qu'elle vieillissait comme lui.
Les pieds dans l'eau, latêtedans le feu, nourricières, elles donnent aux misérables qui vivent à leurs pieds presque toute leur subsistance. Elles défendent leurs champs d'orge contre le vent et
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le soleil. Ils font tous leurs repas de leurs fruits. Ils vendent ce qui leur en reste, et se procurent ainsi la laine dont ils tissent leurs vêtements. Elles leur versent même l'ivresse qui les console de leurs soucis, et elles en meurent. J'en vois deux décapitées juste à la naissance de leurs palmes ; ce sont celles-là dont mes voisins boivent la sève et la vie. Cette sève monte comme du sang jusqu'au sommet de leur tronc évidé en entonnoir ; elle s'y accumule transparente et teintée d'opale, et on y puise plusieurs fois par jour. D'abord douce et sucrée, elle fermente dans les outres, puis se trouble^ s'aigrit ; alors on la fait passer à la ronde dans une écuelle de bois les soirs de festin, et les hôtes repus de dattes s'en abreuvent jusqu'à perdre la raison. De même, au bord des déserts de l'Asie centrale, les Tartares s'enivrent du lait de leurs cavales en mangeant leur chair.
Bonnespour la guerre, elles se dressent devant l'ennemi en colonnes serrées comme des palissades, et ni les balles ni les baïonnettes ne peuvent rien contre elles. Les haches mêmes rebondissent sur leurs fibres entrecroisées comme les fils de fer d'une cotte de mailles. Elles sont pour les gens
du village qu'elles défendent un abri plus sûr que les murs les plus larges des forteresses. A deux cents pas d'elles, les cavaliers tourbillonnent et fuient ; tous leurs interstices sont d'étroites meurtrières, et leur ligne sinueuse est toute frangée d'une bande de fumée blanche piquée d'éclairs Les fantassins ne les abordent qu'en se glissant à plat ventre comme des reptiles, et s'ils se dressent sur leur pieds, la mort les attend. L'oasis de Zaatcha n'a qu'une rivale dans l'histoire : Saragosse. L'artillerie seule peut avoir raison de leur muette et formidable résistance : il faut dresser des batteries contre elles, et les écraser à distance de boulets pleins. Elles se renversent alors et se couchent les unes sur les autres, ouvrant de larges rues, et c'est pitié de voir de si belles créatures brisées pour la vile bourgade qui paraît dans le fond toute nue, poussiéreuse et laide comme une taupinière.
Je vais devant moi. Latorèt s'épaissit encore. Le sol, tout à l'heure sablé d'or fin, devient peu à peu noirâtre ; des ruisselets passent devant mes pieds; des abricotiers, des pêchers des orangers^ des figuiers, des grenadiers, luxuriants et noirs, pleins de fruits blancs, jaunes et rouges,
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pullulent autour de moi, et font de hauts bosquets sous les dômes toujours plus sombres des palmes. L'air devient tiède et lourd. Des bataillons de moustiques y flottent en vapeurs grises ; des moineaux à la gorge bleuâtre sautillent d'une branche à l'autre, ouvrant à peine les ailes : au-dessus de ma tête j'entends des roucoulements doux de tourterelles. Je franchis des murs de pisé percés de trous comme ceux des environs de Paris pendant le siège ; j'aperçois une grosse maison grise et muette comme un fort abondonné : je suis là, juste au milieu de jardins enchevêtrés, inextricables, et force est que je m'arrête.
Une torpeur lente m'envahit. L'eau tiède qui baigne les racines de toutes ces plantes qui m'entourent et l'air humide qui les enveloppe leur donnent une extraordinaire vigueur, et elles poussent de longs jets vers le soleil ; mais elles demeurent enfermées comme dansune serre immense, aux piliers innombrables, où la nature épand et concentre toutes ses forces productrices, dans laquelle on entre avec délices, et d'où on ne peut bientôt sortir.
Au loin, dans l'intervalle de quelques palmiers
s'étend, tout en travers, une bande blanche qui scintille comme la lame d'un sabre. C'est le désert qui reparaît dans sa splendeur farouche. J'y attache mes regards un instant, et je les ramène autour de moi dans mon refuge. Alors je me sens captif dans une énorme prison crépusculaire, semée de couleurs étranges, fiévreuses et malsaines. Il faut que je fasse un véritable effort pour me remettre en marche et fuir.
A ce moment^ je vois un homme vêtu dune longue chemise passer par la brèche d'un mur de clôture. Il tient un petit panier d'une main et une piochette de l'autre. Il va tout doucement, et s'arrête entre deux palmiers : il dépose son panier, et se met à gratter le sol, plié en deux.
Au pied de ces colonnes altières, il a l'air d'une souris blanche. Un autre apparaît un peu plus loin, puis deux, puis trois, qui se mettent aussi à creuser des rigoles dans la terre, et bientôt j'en compte une vingtaine accroupis ou courbés, le nez près du sable.
Ces petites taches blanches qui remuent dans la pénombre, et font une besogne que je ne comprends pas de loin, me donnent l'impression d'une troupe de bestioles attachée au service de
grands arbres ; et je ne me trompe guère ils rouvrent le réseau des canaux qui doivent abreuver les deglet en nour.
Uheure est venue de leur donner à boire, et aussi de remuer laterre tout alentour, afin qu'elles respirent à Taise. Ce soir, celles qu'ils auront soignées seront satisfaites comme psuvent Tètre des juments de pur sang pansées par leur palefreniers ; puis demain viendra le tour d'un nombre pareil d'autres, et ce labeur ne cessera jamais.
Là pas dégrèves, pas de discussions, pas de caprices, mais un contrat indissoluble entre ces Ksouriens qui ont faim et ces arbres qui leur donnent leur récompense. Moindrement qu'ils soient négligés, les arbres diminuent immédiatement le salaire, Ils sont inexorables, et c'est un contraste saisissant que leur insensibilité superbe et le travail acharné des êtres doués d'intelligence qui piochent à quatre pattes sous leurs diadèmes.
Comme je regagne l'espace libre, j'en vois un groupe qui va au travail, puis, à travers la plaine sablonneuse qui sépare l'oasis des maisons, j'en aperçois de tout âge qui se dirigent, muets et
LA RAHBA DE LAGHOUAT 21 l
l'air triste, vers la masse noire des palmes, Je lesreconnais presque. Ce sontles mêmes hommes que j'ai vus livides, montrant quand ils parlent des dents cariées, accroupis en dedans de leurs portes, avec de grands yeux noirs et sans éclairs qui n'ont rien de pareil aux nôtres.
La journée recommence pour tous ces termites qui ont passé l'heure de midi dans leurs tannières. Ils ont été là-bas dès l'aurore : ils 3^ retournent jusqu'au crépuscule. Il ne font que cela. Ils ne lisent pas, ils ne savent rien du monde, ils ignorent la forme de la terre et les nations qui l'habitent, et la seule chose qui les élève au rang des hommes est cette navrante prière : « Seigneur, maître souverain du visible et de l'invisible, aie pitié de nous ». Le voudraient-ils, qu'ils seraient incapables de faire autre chose que servir ces plantes comme des esclaves, les élever, les soigner, être attentifs à leurs amours, et au besoin mourir pour elles.
vSi leur oasis était détruite^ il faudrait les transporter dans une autre, et les poser chacun au pied d'un palmier, comme des lézards. Ils recommenceraient alors tout simplement leurs deux petits voyages journaliers avec leurs jja-
niers et leurs piochettes, et répondraient encore au voyageur qui les interrogerait comme je le fais :
— Nous ne savons rien que cela ; nous ne faisons que ce que faisaient nos pères.
« Chiens fils de chiens », murmure près de moi un chamelier aux muscles de bronze, qui regarde passer leur dernière bande terreuse et gueuse à faire pitié ; et je me surprends à dire de mon côté :
— Quelle canaille !
La canaille, c'est pour moi tout ce monde qui travaille la terre, qui cultive des jardins et vit dans des maisons ; ce sont ces sédentaires frères des paysans de là-bas où les sarments de vigne donnent bien autant de mal que les palmes. Oui, voilà où j'en suis venu, après trois semaines de vie libre et de grand air.
Jeunesse, souplesse de Tâme et du corps, don adorable ! Tu n'es pas seulement la vie, tu as en toi vingt vies différentes, des forces multiples et des formes innombrables. Tu fais d'un homme, à ton gré, dans un mois ou dans une heure, un savant et un amoureux, un débauché et un ascète. Il t'a plu de me camper sur une selle^ de me
mettre en main la bride d'un cheval robuste, de me griser d'air, et voilà que je vais renier mes dieux de la veille, prêt à mépriser tout ce qui me paraissait jusque là beau et honorable.
Il y a quinze jours à peine, du haut de la montagne de Djelfa, je contemplais les steppes vides avec une sorte d'horreur, et les tentes basses que j'y apercevais me semblaient être uniquement faites pour abriter des êtres aussi différents de moi que des lévriers ou des vautours. Mon âme était encore pleine de réminiscences ; je continuais de vivre sans m'en rendre compte dans quelque prairie herbeuse, au bord d'un bois touffu, ou dans une ville aux maisons hautes toute remplie d'hommes; et non seulement cette vie là me paraissait être la seule qui pût me convenir, mais encore tous mes raisonnements dans ce jour fugitif étaient pour moi définitifs et comme éternels. Je m'en souviens : j'étais un petit-fils de Tubal-Caïn. fondateur des cités, et j'avais devant moi les fils d'Abel.
Maintenant, comme si un autre sang battait dans mes artères, j'aime ardemment les espaces sans limite et sans maître sur lesquels le soleil et les étoiles se lèvent et se couchent dans un
ciel aride, et ma raison leur appartient comme mon cœur. Les petites troupes d'hommes qui s'y aventurent avec un peu de farine et de viande séchée dans leurs besaces sont ma famille. J'ai épousé leurs joies, j'aime leurs misères, et je suis fier d'avoir galopé comme eux où bon me semblait, à droite, à gauche, sans recevoir l'avis de personne, sans avoir besoin d'un toit ou d'un lit, sansm'attacher à rien, sans rien prévoir. En même temps que mon corps s'est fortifié, mon âme s'est dépouillée de toutes les affections misérables qui l'emprisonnaient comme du lierre et la rongeaient comme de la mousse ; elle est saine et droite comme un roseau. Avoir une idée générale du système du monde et de la place qu'on y occupe, la plus simple possible, aimer son père et sa mère^ son frère ou sa sœur, sa fiancée ou sa femme, son ami, s'il s'en trouve, vivants ou morts, faire un métier qui n^exige pas qu'on remue des choses sales ou des idées méprisables, n'obéir ni ne commander à personne, ne se fatiguer que pour son plaisir, voilà ma règle à cette heure bénie démon existence, et je la trouve, par ma foi, si bonne que je prends gravement la résolution de m y tenir.
Il me ferait bien rire à ce moment celui qui me dirait que les hommes sont prédestinés à tel ou tel genre de vie, et m'expliquerait doctorale m eut que les Arabes sont faits pour être nomades et les Normands pour être sédentaires. Je me sens nomade jusqu'au bout des ongles, et j'en connais, dans mon pays de pommiers, qui le sont autrement que moi, par exemple tous ceux qui s'échappent des entailles blanches de nos falaises pour courir dès leur jeune âge sur la plaque verte de la mer. Leurs oasis s'appellent les Orcades, l'Islande, ou Terre-Neuve.
Ceux-là ont devant eux un Sahara bien autrement vaste et aérien que celui que je viens de découvrir ; leurs champs de glace et leurs brumes sont autre chose que les dunes de sables et le simoun . Ils sont aussi sollicités au repos et au bien-être par une terre autrement riche que les steppes de l'Algérie. Or, vous savez comment ils rappellent, cette terre riche : « le plancher des vaches», et ils continuent de père en fils d'errer au loin, mal payés et misérables, parce qu'ils aimicnt mieux la fraternité étroite de leurs barques que l'égoïsme et l'avilissement des villes, parce quils préfèrent la santé et la bra-
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voure dans Texercice du péril à l'anémie ou à l'apoplexie dans la paresse, enfin parce qu'ils se sentent nobles dans leur rude vie. Il n'y a pas besoin d'avoir des ancêtres dans le Yémen ou dans le Hidjaz pour sentir cela, et la meilleure preuve que j'en puisse encore donner est justement le groupe de soi-disants Arabes que je regarde charger leurs chameaux pendant que je discute ainsi avec moi-même. J'}^ aperçois clairement mêlés à des hommes très bruns, des châtains aux yeux très clairs, dont les aïeux lointains parlaient peut-être le latin ou le celte dans quelque ville de la Méditerrannée, il y a vingt ou vingt-cinq siècles. Leurs arrière-grands-pères sont descendus peu à peu dans le Sahara comme des graines roulées par le vent, et on reconnaît facilement en eux des plantes venues de bien loin, durcies et affinées sans doute, mais qui gardent toujours quelque chose de leur port et de leur couleur.
Voilà Tétat exact de mon esprit au moment où je débouche sur la place d'où l'on voit Laghouat d'ensemble. Je l'ai revue plus tard, mais avec moins de plaisir, parce que je n'ai pu la comprendre et la sentir aussi bien une seconde fois. Il en est des villes comme des femmes et des hommes. Quand deux âmes sont faites l'une pour l'autre, le croisement de leurs regards suffit à les unir, et elles se traversent en une seconde jusque dans leurs plus secrètes profondeurs. De même les choses sont à nous et nous leur apparnons pendant un instant précis et non plus pendant tel autre, quand elles nous conviennent justement et que nous sommes disposés comme il faut pour elles. Un éclair passe, et elles nous redeviennent étrangères. Alors nous nous plaignons, et nous disons : « Quel dommage ! Le tableau que j'ai vu hier n'est plus le même )J ;
mais le tableau, s'il pouvait parler, nous répondrait que c'est nous d'abord qui avons changé.
A ma droite, une mosquée joliment décorée, un peu banale de ton, mais neuve et agréable; en face, l'hôpital, imposant comme tous les bâtiments militaires de la période de la con(|uète ; à gauche, le fort Morand, bâti comme une acropole sur le mamelon funeste des Aoulâd Serrin. Dans les intervalles, des maisons blanches et des maisons grises, cubiques, inégales, mais visiblement corrigées, redressées, alignées par des mains françaises; le tout étage sur une arête qui s'abaisse de droite à gauche et fait un feston dentelé sur le bleu du ciel.
C'est l'heure des belles ombres transparentes qui s'étendent jusqu'au milieu des ruelles : elles encadrent des masses toutes blanches ou rosées qui sont trouées par-ci par-là de meurtrières noires. Rien n'échappe aux yeux dans cette peinture éclatante. Deux femmes assises bien loin au bord d'une terrasse dans des vêtements rouges sont comme des fleurs de grenadier qu'on va cueillir.
De minute en minute toutes les oppositions de l'ombre et de la lumière, et toutes les couleurs
UNE PLACE DE LAGHOUAT 2ig
délicates ou vives qui en résultent, diminuent ou grandissent, passent et changent, palpitent, comme les vibrations d'un être vivant. On sent, plus qu'on ne voit, que le jour marche. Chaque nouvelle ligne d'ombre qui se dessine s'avance avec une netteté merveilleuse, et cependant le mouvement n'en est pas perceptible ; chaque nuance nouvelle qui paraît jette une lueur brillante, puis ne tarde pas à s'évanouir et à se se fondre dans une autre ; mais l'œil est impuissant à saisir le moment précis de son éclat ou de sa défaillance. Cette continuité parfaite d'évolutions et d^expressions lumineuses dans la clarté divine d'un si bel instant ravit l'àme comme une chant sans paroles, comme un poème sans fin, comme un rêve heureux.
Ranimés par la brise des steppes qui se lève juste alors et dure jusqu'au coucher du soleil, comme celle du matin souffle depuis l'aurore jusqu'à dix heures, des zouaves en tenue de corvée, pantalons rouges et blouses grises, la chéchia posée en arrière de la tète, des chasseurs d'Afrique serrés dans de hautes ceintures rouges, coiffés de bonnets tout droits et sertis de coiffes blanches, des spahis bleus et rouges, montés sur
des alezans dorés qui piaffent la crinière ondulée et la queue élargie en éventail, passent devant moi et se croisent dans tous les sens. Leurs reins sont larges, leurs mains sont brunes, leurs visages sont tannés, leurs regards sont assurés et mâles. Un d'eux me dit : « Bonjour, camarade », et je lui réponds : « Bonjour, mon ami » ; car j'ai plaisir à me sentir son compagnon.
Des Arabes à pied vont par petits groupes vers une sorte de ruelle : ils se suivent comme des moutons. Quelques-uns ont des burnous d'une étonnante blancheur. Ils saluent un officier qui leur répond en arabe^ et ils lui sourient, découvrant des rangées d'émail dans leurs barbes noires. D'autres, sur des chevaux couverts de petites housses de soie bleue et rose, ont des burnous bruns ou gris de perle, de hautes coiffures faites de tresses de laine, de belles bottes rouges : ils font claquer leurs étriers, et leurs chevaux courbent leurs cous de cygnes, grattant le sol de leurs sabots teints de henné couleur de sang^ mâchonnant leurs mors, jetant au vent des flocons d'écume. Tout ce monde a un air de joie qui m'enchante. Les Mozabites mêmes qui restent d'ordinaire au fond de leurs épiceries, ac-
croupis comme des Bouddhas entre des p3^ramides de conserves, se sont répandus dehors.
J'en vois une dizaine réunis devant une boutique bariolée de foulards et de guirlandes de piments. Leurs jambes courtes disparaissent dans d'énormes culottes grises, brodées de ganses noires: les plus gros ont des pistolets passés dans leurs ceintures ; les plus petits ont des fusils longs qu'ils tiennent comme des gaules. Ils ont noué leurs haïks sous leurs épaules comme s'ils allaient à la guerre, et ils se distribuent de la poudre. Leurs yeux tout noirs sont illuminés, et leurs joues d'ivoire sont presque roses.
Dans un coin de la place est un cercle d'hommes, de femmes et d'enfants qui semblent regarder quelque chose, et il en vient des sons nasillards et lents. Là deux hommes en chemise font danser des serpents. Ils soufflent dans de petits fifres, et devant eux trois vipères brunes se balancent à demi dressées. Elles se déroulent à mesure que l'air devient plus vif , elles se renversent en gonflant le cou, et font miroiter les écailles blanches de leurs gorges.
Les charmeurs leur versent tour à tour l'ivresse et la colère. Elles se raidissent et se dé-
tendent, elles ondulent comme si des caresses invisibles passaient sur elles, ou se penchent en avant, droites comme des épées, prêtes à planter leurs crochets dans les bras nus de leurs maîtres, et tous leurs instincts d'amour, de crainte, de volupté et de fureur, excités puis calmés, puis ravivés encore, font une sorte de poème bestial adapté tout juste à l'étrange musique qui les rend folles .
On sent à certains moments qu'une fausse note serait mortelle^ et je me demande avec ravissement comment des hommes ont pu inventer un pareil art. Ceux-là encore ont les yeux luisants, les barbes noires et peu fournies, le teint exsangue et les corps minces que j'ai déjà rencontrés dans la bande des mystiques d'Amoura, ou quelquefois sous les tentes des Aoulâd Naïel. Ils viennent de très loin sans doute, d'un pays et d'un âge ou l'on adorait les bêtes dans de somptueuses cavernes tapissées d'étoffes riches au fond des temples ; ils descendent inconsciemment des prêtres de l'Inde et de l'Egypte qui reconnaissaient des âmes divines dans les monstres pullulant sur la fange des grands fleuves ; ils sont les derniers des Psylles qui compre-
naient leurs regards et parlaient leur langue.
I.a foule qui les entoure est aussi primitive, infiniment douce et profondément brutale. Elle a des faces inertes et grises de prolétaires blancs attachés à la glèbe et confondus avec la terre depuis les temps anciens de Rome et de Carthages, des masques simiesques de mulâtres courtiers de toutes les industries et serfs de tous les vices, des profils de vieilles femmes aux nez crochus qui disent les sorts en jetant des bâtons devant elles comme les magiciens des Pharaons, des têtes de nègres aux grosses lèvres, aux petits yeux, aux cheveux de laine, mal taillées et frustes comme des proues de navires. Elle comprend ce chant étrange qui charme les terribles bêtes, elle les sent inoffensives, elle n'en a pas la moindre peur, et, sous la pression des derniers venus, elle se resserre autour d'elles. Un nègre chante ; un autre balance la tête comme les vipères qui sont à ce moment-là debout, côte à côte, juste en face des fifres, et oscillent en cadence d'avant en arrière à la façon des Aïssaoua fumeurs de chanvre.
Cependant une dame passe tout contre nous. Elle est jeune et bien prise dans sa taille mince.
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Sa robe faite d'une étoffe de haïk de soie blanche lamée de violet clair s'ajuste à merveille sur ses épaules rondes et moule ses beaux bras ; sa ceinture est violette ; sur son large chapeau de tulle blanc court une guirlande de pervenches ; elle s'abrite du soleil encore brûlant derrière un éventail espagnol noir et semé de roses. La splendide lumière dont elle se défend, tamisée et presque opaline, lui donne un éclat doux et charmant qui la transiigure. Elle est certainement plus belle sur cette place que sous les ombrages du Nord d'où elle est venue peut-être il y a quelques mois- Ses yeux bleus sont déjà plus sombres ici que làbas ; l'or de ses cheveux est plus fauve, et ce teint de nacre rose et d'ambre, c'est bien à notre ciel qu'elle Ta pris.
Derrière elle une servante robuste, coiffée de larges rubans comme les femmes de la Lozère,, porte sur ses bras un enfant couvert de dentelles blanches, et tient dans sa main droite une ombrelle écossaise qui la couvre de taches rouges.
Elle marche un peu vite entre une douzaine de gueux qui ne se dérangent pas pour elle, et se heurte prescjue contre deux danseuses qui débou-
chent d'une petite rue. Celles-là ruissellent d'argent et d"or.
Sur leurs poitrines plates et larges comme des poitrines d'hommes s'étagent des colliers de sequins, de louis et de gainées mêlés à des perles de verre et à des grains de corail, qui battent comme des franges ; leurs visages tout peints d'ocre, d'indigo et de vermillon sont entourés d'une rivière de chaînettes; leurs hautes coiffures de laine sont cerclées de diadèmes; leurs bras musclés sont armés de tous leurs lourds bracelets de parade, et elles n'ont pas oublié de passer autour de leurs chevilles leurs grands anneaux brisés qui sont les entraves anciennes des femmes esclaves. De haute taille, et drapées dans de belles étoffes rouges et bleues, elles s'avancent avec un cliquetis d'armures comme des guerriers en uniforme, et ce sont là certainement les filles de quelque bandit du Sud qui expéditionne du côté d'In Salah ou de Timmimoun sans se soucier d'elles.
La première s'efface un peu pour faire place à la « Romaine », et promène ses grands yeux noirs avec surprise sur la délicatesse de ses charmes, la seconde s'arrête devant l'enfant, sourit
à la nourrice, soulève le voile de dentelle, et s'écrie :
— Seigneur ! de la neige !
La jeune femme se retourne et lui sourit aussi.
— Où allez-vous comme cela, filles de bien ? leur dit mon cavalier.
— Nous allons voir jouer les chevaux, répondent-elles.
— Et où font-ils la course ?
— Là-bas, de l'autre côté des palmiers.
— C'est donc fête aujourd'hui ?
— Eh quoi ! Tu ne sais donc pas que le général est arrivé ?
« Djeninardja », le général est arrivé ! Voilà le mot magique qui a mis aux mains des Mozabites leurs tromblons et leurs pistolets. Ils vont faire une fantasia et se tirer dans les jambes en sautant comme des possédés. Je m'explique maintenant les burnous blancs, les housses de soie, et le joyeux tumulte des cavaliers qui s'enfoncent toujours dans la même ruelle sur ma gauche : ils veulent saluer ou du moins voir le général.
Allons, moi aussi je veux être de la fête. Je pousse mon cheval au milieu d'eux, et je me trouve à côté d'un grand diable monté sur un bai superbe^ aux yeux injectés de sang, qui pèse rudement sur son mors.
Les deux animaux se déplaisent : ils échangent un défi ; et tout à coup, le mien reçoit une ruade à lui briser les côtes. Heureusement, le coup tombe sur une de mes sacoches bourrée de
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linge, et se contente de mettre en miettes mon miroir.
Je fais un bond en avant ; mon compagnon d'aventure tourne sur lui-même ; les autres chevaux se bousculent et hennissent de colère, car ils prennent parti et se battent comme des hommes ; mais voilà qu'on entend de loin des flûtes et des tambours qui jouent une marche des steppes, et peu à peu ils ce calment, allongeant leurs pas rythmés sur le sol meuble.
La rue finit bientôt, et une place nouvelle s'ouvre devant nous.
Un remous me refoule contre une muraille ; mais, en me dressant sur ma selle, je vois bien audessus des têtes. Je suis là au cœur même de Laghouat, sur le plus petit côté d'un espace rectangulaire bordé de maisons qui me paraissent belles comme des palais ; car elles ont des fenêtres, des perrons et des arcades, et je trouve cela admirable, ayant laissé dans le désert du Sud mes souvenirs et mes visions des années passées. La maison de commandement, au bas de laquelle des spahis sont rangés le sabre ciu clair, me fait l'impression d'un ministère, et le cercle qui vient ensuite est aussi grand pour moi que la demeure
d'un pacha du Caire ou de Stamboul. Je ne connais rien, d'ailleurs, de plus gracieux que le bouquet de palmiers qui le surmonte, et si jamais j'étais amoureux d'une deglet en nour, je sais bien celle que j'y choisirais: ce serait la plus haute et la plus fine^ celle qui s'est isolée en penchant la tête.
Un groupe d'officiers est devant les arcades de ce cercle. Leurs vestes et leurs tuniques bleues ou noires rehaussées d'or, leurs képis galonnés, les poignées de leurs sabres dont l'acier reluit, font un bloc sombre, piqué de lumières. Il s'en détache deux qui traversent la place absolument vide et blanche, et j'admire encore la beauté de leurs costumes, comme si je ne les avais jamais vus. Quelle allure décidée, quelle correction de gestes, quelle belle race d'hommes née pour servir d'exemple aux autres et s'en faire obéir !
Cependant, les flûtes que nous avons entendues se rapprochent, et je les sens qui débouchent d'un coin que je ne puis voir.
— Regarde, me dit avec un mouvement d'orgueil un petit vieux rapiécé qui se penche sur le cou de sa maigre jument rouge; regarde vite. (( Voici le mîad des Aoulàd Naîel. »
Ce ne sont plus là les pauvres hères dont j'ai mangé les dattes sèches et le couscous au beurre rance. Trois hommes enveloppés de grandsburnous rouges, des vieillards blancs dont le visage est encadré de mousseline et surmonté d'une coifffure un peu évasée, noire et grise, com.mencent à contourner la place, assis dans des selles hautes comme des fauteuils et brodées d'or.
Les chevaux qui les portent sont noirs et bais, d'une souplesse de gazelles, avec des démarches de lions^ et des housses de soie couvrent leurs croupes, traînant jusqu'à terre comme des voiles.
En avant vont des musisiens également montés. Un d'eux tient un tambour long en travers de sa selle, et le frappe avec un bâton recourbé; les autres soufflent à perdre haleine dans ces flûtes qui m'ont ravi plus d'une fois déjà sous les étoiles de leurs plaines ; mais ce qu'ils leur font dire est tout nouveau pour moi, délicieux à la fois et incompréhensible. C'est encore là un de leurs airs primitifs^ inventés au temps des Amazones et des Centaures.
En arrière, une vingtaine d'hommes bruns et d'adolescents imberbes, fils et petits-fils des
trois vieillards, sont drapés dans des burnous gris ou violets, noirs ou amaranthes ; leurs chevaux sont pommelés, blonds, alezans brûlés; leurs selles vertes et brodées d'argent : leurs housses diaprées de vert, de bleu clair et de rose : toutes les couleurs qu'ils portent sont aussi jeunes qu'eux. Puis s'allonge une masse toute blanche, un fleuve ondulant d'amis, de clients et de serviteurs, au-dessus duquel deux drapeaux claquent au vent : l'un est vert et rouge; c'est celui des Aoulâd Naîel. L'autre est tricolore: bleu, blanc, rouge.
Comme ils arrivent à la hauteur du cercle, une autre musique fend l'air, et, d'une allure plus vive, les rangs moins bien tenus, mais tous bronzés, musclés et maigres com.me des loups, d'autres cavaliers font irruption sur leur piste. Ils sont menés par des fifres aigus, et leurs chevaux détachent leurs sabots du sol comme s'ils voulaient sauter en l'air. Il y a là de rudes bêtes au poitrail bosselé et dur comme du fer, aux jambes rayées par le feu, aux flancs striés de lignes blanches, des juments qui restent trois jours sans.boire, et forcent des autruches le troisième jour.
Quatre chefs aux mauteaux rouges, tellement droits en selle qu'ils ont l'air d'être debout sur leurs étriers, maintiennent du bout d'un doigt des étalons gris-fer : ils n'auraient qu'à ouvrir ce doigt pour les lancer comme la foudre sur les Aoulâd Naîel. Ils n'ont pas de housses ; les broderies de leurs selles; mi-partie or et argent, sont fanées ; le cuir de leurs harnais est écaillé par le soleil, et peu leur importe la couleur des robes ou des crinières pour la parade. Leurs fils et leurs amis les suivent pèle mêle. Deux enfants de quatorze ans, enfouis dans des selles d'hommes, ont seuls des burnous violets. Tout le reste est noir ou blanc, monotone et même pauvre ; mais quels yeux de braise, quelles dents de lévriers, quels profils d'aigles ! c( — Qui sont ces gens-là ? dis-je à mon voisin. — Les Chaanba. — D'où viennent-ils ? — Ils n'ont pas de demeures. — Dans quel Sahara vivent-ils ? — Dans tout le désert entre El Goléa et Ouargla. Attention encore. Voici leurs plus grands ennemis d'autrefois, les Larbaa. Ils vont défiler tout près de nous. »
En effet, à dix pas de moi, voilà que quatre danseurs, battant le sol. bondissant et, tournant
sur eux-mêmes, précèdent une rangée de fifres et de tambours. Leur danse ne s'accorde en rien av^ec la musique. Ce sont des mimes pareils à ceux qui annonçaient les triomphateurs de Rome. Les caisses des tambours sont couvertes de drap rouge, et les fifres jouent avec une étonnante douceur.
Séparé d'eux par un petit espace, un homme dans la force de Tâge, toujours drapé de rouge, et la tête entourée de gros cordons gris^ manie avec art une des plus jolies créatures du monde, une jument toute blanche, crinière d'argent et sabots orangés. Il est de taille moyenne et très blond, du blond ardent de l'Angleterre. Tous les arabes autour de moi le nomment : « Lakhdar ! » Presque à ses côtés, à la distance d'une encolure, trois autres caïds rouges maintiennent des alezans harnachés plus sobrement que ceux des Aoulâd Naîel, mais qui valent bien ceux des Chaanba.
L'ordre de la suite est admirable; elle a je ne sais quoi de féodal et de militaire. Les burnous gris et noirs sont drapés comme des uniformes ; les jeunes gens ne vont pas avec les hommes, et la troupe blanche qui termine le défilé est
massée comme un escadron. Seulement le drapeau qui flotte là près de celui de la France est déchiré et étrangement sale. Il est jaune et rouge et une large tache brune s'étend au milieu du triangle jaune. Mon voisin me dit : « C'est une tache du sang de Lakhdar. Dans un combat aux environs du Mezab, il a été blessé et est tombé sur ce drapeau. On Iccroj^ait mort. Dieu l'a sauvé. Depuis ce temps, il n'a jamais voulu qu'on y touchât, même pour le recoudre. »
Les Larbaa ont tourné la moitié de la place de droite à gauche : les Aoulâd Naîel et les Chaamba de gauche à droite. Ils s'arrêtent devant la maison de commandement, et presque tous descendent de cheval. Ils sont rangés en trois petits groupes et les serviteurs tiennent les montures de leurs maîtres.
La porte s'ouvre toute grande, et le général paraît, en petite tenue, coiffé de son képi, entouré de ses ofnciers ; derrière lui sont des personnages voilés de soie blanche, deux marabouts fameux dans l'Islam, presque des saints. Les chefs rouges montent lentement les marches du perron, s'approchent de lui en s'inclinant, lui baisent l'épaule comme s'ils étaient ses
fils, serrent la main de ses officiers, et passent dans le vestibule, puis, sur un signe de l'interprète, des vieillards et des hommes jeunes, qui se tiennent prêts à les suivre, montent à leur tour, baisent le bout des doigts qui leur sont tendus, et disparaissent aussi dans l'intérieur.
Personne autre n'oserait poser le pied sur les marches sacrées, et cependant Dieu sait si tous ces hommes qui ont vu vingt fois la mort en face sont capables d'avoir peur ; mais ils ont, ces barbares, un sens suprenant des convenances, et ils se regarderaient comme déshonorés s'ils paraissaient indiscrets ou maladroits dans une solennité pareille ; ils respectent aussi, ces idéalistes qui croient trop en Dieu pour ne pas croire au droit divin, le symbole de la couronne brodée sur le képi qui brille au milieu des autres, la petite couronne aux feuilles d'or.
L'homme qui la porte est hors de pair à leurs yeux. Il est celui que le Seigneur a choisi pour être, dans toute leur terre, le maître du conseil et de l'épée. Ils n'ont de regards que pour lui, et moi-même, ébloui par la grandeur spirituelle d'une* telle scène, je ne vois comme eux que l'homme de commandement avec ses insignes,
sans traits définis, dans une idée plus belle que la realité.
Je saurai plus tard que le général de Loverdo a les cheveux gris, la carrure de Bugeaud, le visage ouvert et énergique, les lèvres fines, les yeux pleins d'esprit. Ici, je suis en face d'un fétiche, je le vénère sans réfléchir, je suis naïf comme ce peuple rude qui peut-être au fond sent et comprend ces choses simples encore mieux que moi.
Je n'ai pas besoin d'être dans cette maison pour savoir ce qui s'y passe. Les chefs rouges et leurs lieutenants montent tous au premier étage ; ils se rangent en cercle dans un grand salon : le général, entre, s'adosse à la cheminée, le commandant à sa droite, l'interprète à sa gauche, et il leur dit:
(( — Mes enfants, la France est une grande tente. Ceux qui l'aiment et la respectent vivent dans l'abondance ; ceux qui la méprisent et l'insultent meurent dans la misère. Vous le savez, elle est toujours puissante et distribue la justice également entre tous ceux qui lui obéissent; mais elle préfère encore la paix à la guerre. Die«usoit loué ! cette année-ci s'est écoulée sans qu'une
goutte de sang ait été versée ; vos silos sont pleins, et tous les pays de mon commandement que j'ai traversés pour venir jusqu'à vous sont dans la prospérité.
« Maintenant parlez, dites-moi si la sécurité est complète sur vos territoires, s'il y a des travaux urgents à y entreprendre, ou de graves misères à y soulager : car c'est pour vous entendre que je suis ici. »
Puis il va très lentement de l'un à l'autre, et les interroge.
Cependant les cavaliers qui entouraient la place pour jouir du défilé se sont répandus au milieu, ont reconnu dans les trois groupes des parents ou des amis, et se sont confondus avec eux. Ils les saluent d'une exclamation brève, leur tendent la main par-dessus le col de leurs montures, et leur demandent dix fois comment ils se portent. La foule sa desserre, occupe peu à peu la place entière, et reflue dans les rues latérales; mais les Chaamba ne se mêlent ni aux Larbaa, ni aux Aoulàd Naîel, de sorte qu'au moindre signal ils retrouveraient tous en un clin d'œil leurs rangs et leurs places, comaie dans un branle-bas de combat.
Ils ne parlent pas haut, et le hennissement d'un cheval suffit à couvrir le murmure rauque de leurs voix. Tous leurs gestes sont mesurés ; quelques-uns sont absolument silencieux et immobiles. Ils resteront peut-être deux heures sans impatience. Singulière race d'hommes, qui se tient si bien en public sans l'avoir appris, et ne s'ennuie jamais !
J'ai grand'peine à sortir de là pour aller au cercle m'informer d'un officier de mes amis qui naturellement est de service, puis je laisse mon cheval dans la plus vilaine auberge que j'aie jamais vue. Il n'y en a pas d'autre dans ce pays où l'hospitalité privée est encore aussi large qu'au temps d'Abraham. Je revois la maison de commandement toujours fermée^ la place toujours couverte de chevaux et de burnous de vingt couleurs, et je me décide à monter seul au fort Morand par la rampe des Aoulâd Serrin.
Je passe près d'une tour qui faisait partie de leur enceinte, et peu à peu je m'élève sur cette pente tragique où le sang coulait par ruisseaux le jour de la conquête. Qui se rappelle aujourd'hui l'héroïque tuerie ? Les Arabes qui se sont battus là sont tous morts, et leurs vainqueurs sont loin,
l'arrivée du général 239
s'ils vivent encore. Les masures qui se suivent à ma gauche sont bâties sur des ruines, et peutêtre ces ruines sont-elles d'hier. Le chemin est encore raide, poudreux, bosselé, à peu près tel qu'il devait être quand les zouaves de Bouscaren y grimpaient comme des tigres; mais il est redevenu muet et triste comme toutes les ruelles du sud. L'ombre et la lumière le partagent en deux longues bandes : d'un côté, des enfants en chemise me demandent Taumône; de Tautre^ des lézards gris courent après des mouches. Vingt ans ont passé depuis 1853. Quel espace énorme! Est-il bien sûr que tous ceux qui sont tombés sur ces pierres auraient bravé la mort de si bon cœur s'ils avaient su quelle est la largeur de ce fleuve d'oubli ?
l.E FORT MORAND
Me voilà au sommet. Je regarde les bois de palmiers, qui sont tout noirs, ainsi vus de loin, la basse ville grise et rosée, le désert qui fuit, bosselé, grisâtre, marbré de tacTies sombres, comme une mer aux croupes monstrueuses, le ciel souverainement pur, la montagne des Chiens, métallique et déchiquetée comme un îlot des côtes de la Provence, l'espace libre ouvert dans le steppe du côté du Nord, la crête de l'hôpital et des maisons qui le suivent. Comme un livre attendu qu'on ouvre d'abord avidement en vingt endroits divers sans le lire, je parcours cet immense tableau sans 5^ arrêter mes yeux, et je jouis de la surprise mêlée de crainte qui me frappe toujours en face des grandes étendues ; puis tout s'y ordonne, et mon esprit lui donne un sens.
J'examine mieux les maisons d'en bas. Elles
LE FORT ^rORAND 24 1
sont grises et vilaines au loin, près de la bordure des palmes ; plus près de moi, les terrasses sont blanches et séparées par des rues droites, dans lesquelles défilent des chevaux et des hommes ; devant moi, la crête que je domine est couverte de constructions régulières, et subitement je crois que c'est la France que je revois.
J'entends monter les sons perçants des fifres et les battements des tambours qui remmènent les cavalcades. Il s'y mêle un pétillement de coups de feu qui n'annonce les fantasias ; mais un clairon sonne à quelques pas de moi ses appels clairs et saccadés comme des cris.
J'écoute ce clairon avec délices. C'est la France qui parle.
Je suis en France, dans une France toute petite, m.ais solide et bien armée. La ville mixte qui Tentoure est sa cuirasse ; le village arabe et la forêt de palmiers sont ses bastions. De cette crête qu'elle occupe, elle règne sur un pays énorme, double ou triple de celui que je viens de parcourir ; car il n'y a rien entre elle et sa sœur de l'Est, Biskra, sa sœur de l'Ouest, Géryville, sa sœur du Nord, Djelfa. Rien en face d'elle que l'inlini du désert. Et elle est sans
peur : elle brille tranquille et joyeuse, rose et violette, sous la flamme adoucie du soleil. Elle est presque dans l'ivresse sous le ciel aride, bravant cette sauvage immensité.
Elle est hardie, elle est puissante, et ce n'est rien encore : elle est aimée. J'en ai pour témoin son drapeau porté si haut tout à l'heure^ les hommages de ses hôtes barbares, toute cette fête guerrière dont le bruit me parvient encore. Elle a beau être tachée de sang et rester légère dans ce pays grave, sceptique dans un monde qui ne discute jamais, irréligieuse au milieu d'un peuple dont chaque pensée est un article de foi, rieuse et bruyante, buveuse de vin, mangeuse de viandes défendues, on Taime ici quand même, j'en suis sûr. Je le sais, je le comprends avec mon instinct de nomade, et je vais vous dire pourquoi, sans craindre de vous surprendre. On Taime dans ce désert parce qu'elle est la France des soldats.
Le soldat n'est rien par lui-même. Il tient tout de l'être invisible qu'il appelle la patrie ; il vit par elle, il meurt pour elle. Il ne travaille pas, les jambes croisées dans une boutique ; il ne trafique pas ; il n'amasse pas; Que les temps soient
LE FORT MORAXD 243
durs, qu'il soit pauvre et relégué loin des siens, il ne se plaint jamais de sa maîtresse, et continue de lui donner son temps et son àme. En retour il reçoit mieux que de l'argent et de l'or, un bien ultra-précieux, invisible, impérissable, insaisissable comme elle, Thonneur.
Quoi qu'elle lui commande, ce qu'il fait pour elle n'est jamais vil. Un galon, un ruban, le distinguent de la foule, le désignent aux regards, lui assurent les deux plus belles parts de la vie, le sourire des femmes et le respect des hommes. Son service lui donne la santé, la force, debelles armes et un beau cheval, la joie, toujours nouvelle, de parcourir la terre sans s'y laisser prendre. Il a des supérieurs^ mais il n'a pas de maîtres.
Il fait partie d'une famille immense, unie par des liens plus forts que ceux de la naissance, et mère de toute noblesse ; ses frères sont tous ses égaux, honorés comme lui. Il court enfin la chance de mourir d'un coup rapide, sans avoir connu les maladies ni la vieillesse, dans la certitude ou dans l'espoir d'un triomphe, et sa dernière souffrance rejaillit en gloire sur tous les siens.
Le nomade aussi méprise le lucre. Il gagne tout juste, en vendant ses laines, ce qu'il lui faut pour vivre : il ne ferait pas un pas pour s'en procurer davantage. C'est une solde qu'il tient de son Dieu. A lui aussi son Dieu donne la force^ le courage, l'endurance, le calme souverain, le regard assuré et profond comme les steppes qu'il parcourt. Il est également de race noble, et l'honneur est la lumière de sa vie.
Son honneur est d'avoir une tente épaisse, aux bandes nombreuses, pour recevoir beaucoup d'hôtes, des moutons gras pour en faire largesse, un beau cheval et des harnais brodés pour parader devant les femmes, d'être prêt à partir le premier pour la guerre et de charger en tête d'un goum, rejetant sur son épaule gauche le pli d'un manteau rouge, de ne payer aucun impôt, et quand le décret de Dieu l'exige, de ne s'y soumettre qu'après avoir fait parler la poudre et versé son sang.
Sa famille, ce sont tous les braves qui vivent dans la même plaine que lui et courent les mêmes dangers. C'est d'elle qu'il se glorifie, et non de sa personne, c'est en elle c^u'il met son orgueil à bien mourir. Quand son heure sonne, ses cama-