‹ Souvenirs historiques des principaux monuments de ParisChapitre 10 sur 25 · LE LOUVRE · texte numérisé non relu

LE LOUVRE

Pa^e 860.

Un des plaisirs de Jeanne de Bourbon était de venir .. aux petits des oiseaux donner la pâture ..

SOL'VET»iIRS HISTORIQUES. 261

eu\ qui avaient la direction et les détails de tous ces divers emplois; ils réglaient les distributions du pain, du vin et des comestibles à tout ce qui habitait le palais. Ces soins de tous les jours les mettaient en contact avec ceux qu'après Dieu on vénérait davantage. Avec leurs sages idées de hiérarchie, nos pères attachaient un haut prix à cet honneur d'approcher des rois , et s'estimaient heureux de les servir de leurs mains, parce qu'ils voyaient en leur personne bien autre chose que des hommes ordinaires ; à leurs yeux, un roi, c'était le lieutenant de l'éternel Seigneur.

Avec ces pensées-là , nos devanciers pouvaient , sans croire s'humilier, fléchir le genou devant le trône. Pour eux, c'était bien plus quiui fauteuil de bois recouvert de velours (\).

Charles V répara et accrut beaucoup les bâtiments du Louvre (2). « Le chastel du Louvre à Paris, dit Christine de Pisan, fist édifier à neuf moult notable bel édifice. » Il ne fit point bâtir la grosse tour ; il se borna à réparer et à augmenter les constructions qui l'entouraient. Son architecte, ou maître des œuvres, se nommait Raimond du Temple.

Lorsqu'en 1373 l'empereur Charles IV vint à Paris, il y fut reçu et fêté dans le Palais de la Cité , nommé alors le Palais-Royal. Le lendemain de l'Epiphanie, Charles V voulut faire voir le Louvre à cet empereur. Ce prince avait la goutte : on le fit porter ;i la pointe de la Cité et dans un beau bateau du roi, « fait comme une belle maison, dit

(I) L'empereur Napoléon.

i'i) Dulaure.

262 SOUVENIRS HISIORIÇJL'ES.

Christine de Pisan, moult peint par dehors et par dedans. » Les deux souverains s'embarquèrent. « Le roy, continue notre historienne, monstra à l'empereur les beaux maçonnages qu'il avoit au Louvre fait édifier. L'empereur, son fils, ses barons moult bien y logea et partout estoit le lieu moult richement paré. En salle dîna le roy, les barons avec luy, et l'empereur en sa chambre. »

Plus tard, en 1 539, François I" a reçu au Louvre Charles- Quint , et , pour que la réception fût en tout digne d'un si illustre visiteur, il y avait bien des choses à refaire.

« En 1 527 (1), le bruit de la visite de l'empereur se confirma. A cette nouvelle, François I" s'en émut, et, au lieu de le recevoir à son hôtel des Tournelles , ce qui eût été plus simple et plus facile, l'idée lui revint de ressusciter, en l'honneur de son hôte, le plus ancien palais de la vieille royauté française. C'était un tour de force. Des milliers d'ouvriers furent mis à la besogne ; on couvrit les murailes de peintures et de tapisseries ; la plupart des fenêtres furent agrandies et vitrées à neuf. Sur les murs et sur les boiseries on fit revivre, par la pemture et la sculpture, les armes de France que le temps avait effacées ; on redora tout, jusqu'aux girouettes; puis une bonne partie des gros murs et des tours qui occiipaient l'espace entre les fossés du château et de la rivière, furent démolis, le terrain nivelé , et , sur cette longue rive, on disposa des lices })our les joutes et les tournois. Ces réparations impromptues coûtèrent un argent fou. Sauvai nous raconte qu'un registre entier des OEiivres royaux était plein de ces dépenses et ne contenait autre chose. Aussi la réception fut-elle splendide ;

(1) M. Vilct, do l'AcudOmie française, Revue contemporaine.

SOLVEMRS HiSTORigLES. 263

elle rappela les magaificeiices du camp du Drap-d'Or. iMais notre monarque n'en reconnut pas moins qu'il n'avait fait à si grands frais qu'une décoration de théâtre , et que, pour rendre habitable ce vénérable logis , il fallait s'y prendre autrement , ne plus restaurer, mais bâtir.

« Lorsque le roi ami des arts prit cette résolution de jeter bas l'ancien Louvre, pour le reconstruire à neuf, il y avait vingt-cinq ans qu'il régnait en pleine renaissance. L'art do bâtir avait subi , depuis le commencement du siècle , une complète métamorphose. Notre vieux style, successivement passé de la plus noble simplicité à la plus élégante richesse, puis au luxe le plus désordonné, s'était en quelque sorte épuisé par l'excès de ses parures , comme un arbre en décadence dont la sève déréglée produit surabondamment des fruits qu'il ne peut plus nourrir et qui présagent sa lin. »

A cette époque, les beaux-arts avaient passé les monts , et, à la voix du prince qui les aimait et les protégeait , ils se naturalisèrent en France, comme de belles fleurs créées pour son sol. Bientôt, dans nos provinces comme à Paris, des hommes de talent, de goût et de mérite surgirent : de ce nombre était Pierre Lescot, seigneur de Clagny.

« Ce fut d'après ses plans que l'on commença le nouveau palais qui a été nommé /e Vieux-Louvre , pour le distinguer des constructions qui furent élevées sous les règnes suivants.

« Ce fut pendant les apprêts que François I" faisait pour la réception de l'empereur Charles-Qumt, qu'il prit la résolution d'abattre la grosse tour de Philippe-Auguste. Ce sombre et redoutable édifice inspirait une sorte de frayeur, et le peuple ne vit pas sans efîroi lever le pic de fer contre ce berceau de la royauté. Le roi chevalier passa outre et le vieux monument tomba.

264 SOUVENIRS UISTORIQLES.

Les réparations très-dispendieuses que François I" fit exécuter au Louvre primitif devinrent inutiles; car, d'après un plan nouveau, d'après des dessins plus modernes, il fut résolu que toutes les vieilles constructions seraient démolies et feraient place à un splendide et vaste corps de logis. Sébastien Serlio , architecte italien , qui se trouvait alors en France, fut d'abord chargé d'en fournir le plan ; mais il ne fut point adopté : on lui préféra celui de Pierre Lescot. Cette fois l'architecte français l'emporta sur l'étranger. Il conduisit les travaux avec succès et rapidité , et le corps de bâtiment qu'on nomme aujourd'hui le Vieux-Louvre fut, sous le règne de Henri II, en 1548, presque entièrement terminé , comme le prouve cette inscription latine gravée au-dessus de la porte de la salle des Cariatides (I ) :

Henricus II christianissimus , vetiislate colapsum refici cœptum à pâtre Francisco T, rege christianissimo , mortui sanctissimi parentis memor , sapientissimus filius absolvity anno à soluté Christi

M. D. XXXXVIII.

C'est Catherine de Médicis qui commença la grande galerie partant du Louvre pour aller communiquer avec le château des Tuileries , qu'elle faisait alors bâtir par Philibert de Lorme et qu'elle ne devait jamais habiter, tant les idées superstitieuses assiégeaient et tourmentaient cette tôte italienne chargée du poids de la couronne. Elle avait été si longtemps comprimée et traitée en petite fille, qu'en toutes choses il lui fallait une revanche, et si, comme Florentine, la politique était de droit la première affaire de sa

(I) Oalauro.

vie, bâtir était au moins la seconde. Elle n'avait eu le pouvoir jusque-là que de remanier, au fond de la Touraine, quelques vieux bâtiments ; c'était à Paris , en plein jour, qu'il lui tardait de s'exercer. Interrompre les projets du roi, congédier ses amis , ses confidents , depuis Montmorency jusqu'à Pierre Lescot, ce devait être pour elle, malgré ses larmes hypocrites, un souverain plaisir.

Un souvenir de mort avait décidé Catherine de Médicis à quitter le palais des Tortrnelles, une crainte de mort lui fit abandonner l'idée d'habiter les Tuileries qu'elle venait de faire bâtir face à face avec le Louvre , comme pour prouver que le génie de François l" et de Henri II était éclipsé par celui des Médicis. Cette pensée orgueilleuse, si elle l'a eue, a été punie; car, à peine le nouveau palais qu'elle avait rêvé et que le génie de Philibert de Lorme venait d'achever à la grande satisfaction de tout Paris , était-il prêt à la recevoir, qu'elle n'en voulut plus. Voici la cause de ce caprice de reine :

Un astrologue lui avait prédit que saint Germain lui SERAIT FUNESTE. Or, dit Mézcray, dès cet instant, on la vit fuir superstitieusement tous les lieux et toutes les églises qui portaient ce nom ; elle n'alla plus au château de Sainl- Germain-en-Laye , et, comme son nouveau palais se trouvait dans la paroisse de Saint-Germain-l'AuxerroiSj elle en fit bâtir un autre à l'hôtel de Soissons , là oii nous voyons aujourd'hui la Halle-au-Blé et cette colonne cannelée qui ne supporte rien, mais qui a dans son intérieur un escalier tournant par lequel Catherine et ses astrologues montaient à une plate-forme pour aller consulter les astres Consulter les astres! c'était folie, sans doute, et nous nous moquons tous aujourd'hui de l'astrologie ; mais , poUr

26G SOUVEMRS HISTOIUyiES.

excuser nos devanciers, convenons qu'il y a des jours, des semaines , des mois , des années dans la vie où le présent nous est si noir, si lourd et si triste, que l'on conçoit que quelques mains aient essayé de soulever le rideau qui nous cache Vavienir, et il ne faut pas avoir vieilli beaucoup pour être convaincu que ce n'est pas l'homme qui puisse jamais dire à l'homme quel sera son lendemain.

Cependant les malheureux voulaient savoir s'ils étaient condamnés à souffrir toujours.

Les favoris de la fortune , pour jouir en paix de leur prospérité , voulaient savoir si elle n'aurait jamais de revers.

Et personne ici-bas n'avait charge ni pouvoir de leur donner la certitude qu'ils cherchaient. Alors, pour sortir de leur incertitude, ceux qui vivent dans l'amertume du cœur et ceux qui nagent dans la joie ont regardé en hant ; et lorsqu'ils ont vu le firmament si replendissant d'étoiles, ils se sont pris à penser que ces astres qui racontent si merveilleusement la puissance et la gloire du Très-Haut, en suivant l'impulsion qui leur a été donnée dans l'espace sans se tromper jamais, devaient en savoir bien |)lus que nous, qui nous égarons si souvent! Alors, dans un élan d'admiration et de curiosité, les hommes des temps primitifs se sont mis à consulter les étoiles; mais elles qui obéissent si ponctuellement à Dieu, et qui suivent depuis tant de siècles la route qu'il leur a tracée dans l'espace, n'ont rien pu répondre, n'ont rien pu apprendre à ceux qui les interrogeaient; radieuses servantes du Seigneur, elles passent silencieusement sur nos têtes. Pour faire sa destinée, rhonune a reçu du Créateur son libre arbitre et sa conscience; ce n'est donc ])oint aux constellations du lirma-

SOI VENinS HISTORigUES. 267

meut qu'il doit demander à connaître son avenir ; ce qu'il faut qu'il interroge, c'est sa conduite ici-bas.

Pendant les règnes courts et agités des rois qui montèrent sur le trône depuis Henri II jusqu'à Louis XIII, il se fit peu de changements et d'augmentations dans les constructions de ce palais , et cependant c'est à cette époque qu'il fut le plus habité. Alors le mouvement et le drame ne manquèrent ni à ses chambres royales , ni à ses grandes salles d'apparat; aussi, de nos jours, nous avons vu les romanciers les plus en vogue y placer des scènes et des scandales que l'histoire aurait rougi de redire, et qu'eux n'avaient pas honte (en faussant la vérité) de livrer chaque matin aux lecteurs de feuilletons.

Dans l'histoire du Louvre, il y a quelque chose d'étrange. Cette magnifique résidence, à laquelle tant de rois ont attaché leurs noms , a souvent été vide ; des siècles entiers ont passé sur elle en la laissant déserte et silencieuse. De ses magnifiques galeries, de ses spacieuses salles, de ses larges escaliers, de sa cour, si noblement encadrée, aucuns bruits d'animation et de vie royale ne s'é levaient. On eût dit que les monarques d'alors se trouvaient trop petits pour im palais si grand !

Charles IX et Henri IV firent aussi quelques travaux au Louvre, mais sans avoir l'air d'y ajouter une grande importance. C'était plutôt par devoir de continuer la pensée royale de leurs prédécesseurs que par goût, et malheureusement l'exemple est là pour démontrer que les hommes exécutent lentement ce que le devoir est seul à commander ; et puis, il faut bien le dire, plus d'un roi, au milieu des éblouissements que donne le trône, s'est pris à penser qu'ainsi que le Dieu dont il n'était que le lieutenant, il n'a-

2ft8 SOUVENIRS HISTORUfLES.

vait que faire de se hâter, et comme si rétcrnité était à lui, qu'il pouvait attendre. Dans cette illusion, il remettait de jour en jour à réaliser ses projets, et puis un beau matin se levait, et des ouvriers arrivaient à la demeure royale ; c'étaient ceux des funérailles appelés à dresser le mausolée de ce monarque qui s'était presque cru immortel.

Aujourd'hui, qu'il ne s'élève plus aucun bâtiment entre le château des Tuileries et le palais du Louvre, rien ne cache la façade occidentale bâtie sous François I"'. Si on la compare à celle qui regarde l'Orient, où les ornements se montrent avec profusion, il ne faut pas s'en étonner. Cette différence provient de la destination de ce corps de bâtiment; il n'est aussi simple que parce qu'il ne donnait (|ue sur les cours de service, tandis que l'autre appartenait à la cour d'honneur. Telle que nous la voyons maintenant, cette façade sera toujours en désaccord avec les deux ailes des Tuileries, qui vont la flanquer de droite et de gauche.

« L'intérieur du vieux Louvre (1) offrait un grand nombre de salles remarquables par leur luxe de sculptures. Dans Tune d'elles, appelée salle des Cariatides, on admire les quatre statues colossales en pierre représentant des femmes qui supportent une tribune; elles sont l'ouvrage du célèbre Jean Goujon, et une des plus belles productions (|u'offre en Europe l'art du statuaire.

« C'est dans cette salle, ornée de colonnes accouplées, que l'Académie française a tenu longtemps ses séances.

« Outre ce principal corps de logis, l'architecte Pierre Lescot construisit une partie du bâtiment en retour du coté de la Seine, et une aile qui, communiquant au Louvre,

(I) nulaure.

SOUVENIRS HISTORIQIES. 2G9

s'avançait jusque sur le bord de cette rivière, et n'en est aujourd'hui séparée que par le quai, w

A l'extrémité de ce corps avancé, deux grandes fenêtres s'ouvrent superposées; la plus basse, celle qui n'est aujourd'hui qu'à six ou sept pieds du pavé, a fourni à l'auteur favori des Jacobins et autres révolutionnaires, une diatribe mensongère contre le roi Charles IX : « C'est de cette croisée, dit Dulaure, que Charles IX, d'odieuse mémoire, tirait des coups de carabine sur les malheureux protestants qui traversaient la Seine à la nage pour échapper aux massacres de la Saint-Barthélemi. »

Maintenant il est bien reconnu qu'il faut ranger parmi les mensonges et les calomnies des hommes de 1793 cet écriteau que j'ai vu il y a cinquante ans attaché au balcon du pavillon, et que Napoléon, devenu empereur, a fait enlever comme une odieuse et insigne fausseté républicaine. On lisait en grosses lettres noires sur un fond gris ; C'est d'ici que l'infâme tyran Charles IX tirait sur le

PEUPLE PENDANT LE MASSACRE DE LA SaINT -BARTHÉLÉMY.

Cette leçon d'histoire était, de là, donnée aux ouvriers et aux enfants qui savaient lire, et qui passaient devant la demeure de nos anciens rois.

Toute demeure bâtie et habitée par les hommes a vu sous ses toits et entre ses nmrailles des sènes de bonheur et de larmes, des actes de vertu et de crime. Dans les palais comme dans les demeures bourgeoises, dans le logis noble comme dans la chaumière , partout oii les passions humaines se sont agitées, le bien et le mal ont laissé souvenirs et traces de leur passage. Le Louvre a donc eu, comme toute habitation élevée sous le soleil , ses bons et ses mauvais jours ; et l'on (lo\ine tout de suite que ce ne

sont pas les jours glorieux, les jours rappelant les bienfaits (le la royauté, que les écrivains révolutionnaires aiment à mettre sous les yeux de la jeunesse. Dans les pages de notre histoire, ce sont les taches qu'ils cherchent et qu'ils préfèrent montrer. Le mal leur plaît. La devise de leur école est celle de Satan :

Page 1