‹ Souvenirs historiques des principaux monuments de ParisChapitre 11 sur 25 · MAL, SOIS MON UNIQUE BIEN · texte numérisé non relu

MAL, SOIS MON UNIQUE BIEN

Lé sang répandu pendant l'horrible et lamentable nuit de la Saint-Barthélémy avait rejailli sur les murs du Louvre ; le signal du massacre avait été (d'après des écrivains du temps) donné par Charles IX lui-même, qui ordonna, à la sollicitation de sa mère, de faire sonner le tocsin à Saint-Germain-l'Auxerrois, paroisse royale.

Loin de moi la pensée de vouloir revenir sur les détails de cette nuit néfaste, qui a laissé dans nos annales une tache indélébile et sanglante ; mais , pour répondre à ce que Dulaure a écrit dans son Histoire de Paris, je vais citer un des premiers et des plus véridiques historiens de notre époque (1) :

« Cette sanglante tragédie avait été conçue et exécutée à Paris avec tant de promptitude que ses auteurs n'avaient même pas songé à chercher un prétexte pour justifier ou pallier leur conduite. Dans une lettre même aux gouverneurs des provinces et aux ambassadeurs des cours étrangères, on l'attribua à l'ancienne division et à la haine implacable qui existait entre les princes de Lorraine et la maison de Colligny. Mais comme le duc de Guise refusait

(1) Ledocleur Lingard, Jlistoire d'Angleterre. 2 vol., pag. f>12.

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lie se couvrir de cette infamie, le roi fut obligé d'avouer en plein parlement qu'il avait signé l'ordre de la mort de l'amiral, et il envoya à ses ambassadeurs des instructions nouvelles et détaillées.

« Dans une longue audience, l'ambassadeur de France, Lamotte-Fénelon protesta à la reine Elisabeth que Charles n'avait eu aucune idée d'un tel événement avant le soir même qui le précéda. Lorsqu'il apprit, avec autant d'étonnement que d'effroi, que les confidents intimes de l'amiral avaient formé le projet de venger la tentative faite contre sa vie, en surprenant le Louvre, en s'emparant du roi et de la famille royale, et en mettant à mort le duc de Guise et les chefs du parti catholique; que le complot avait été révélé à l'un des membres du conseil, dont la conscience s'était révoltée à la pensée d'un tel crime ; que plusieurs expressions violentes et peu soumises échappées à Colligny en présence du roi avait confirmé la déposition dans son esprit ; que, n'ayant qu'un intervalle de peu d'heures pour délibérer, il avait proraptement donné permission au duc de Guise et à ses amis de faire justice de leurs ennemis comnums ; que si l'innocent avait péri comme le coupable victime de la fureur exaltée du peuple, cela s'était fait en opposition et lui avait donné le plus profond chagrin.

« L'élocpience persuasive de Fénelon fit impression sur l'esprit d'Elisabeth ; elle ordonna à son ambassadeur de remercier Charles IX de sa communication, l'assura que cette communication suflisait pour convaincre l'univers de la droiture de ses intentions, et recommanda en même temps à sa protection royale tous les Français protestants et leur culte.

« Catherine de IMédicis répondit adroitement, sur ce

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dernier point, que son fils ne pouvait suivre un meilleur exemple que celui de sa bonne sœur la reine d'Angleterre; que, comme elle, il ne voulait pas forcer les consciences, mais que, comme elle, il prohibait dans son royaume l'exercice de tout autre culte que celui qu'il pratiquait luimême. »

Cette Catherine de Médicis, dont le nom revient souvent sous la plume qui raconte les plus mauvais jours de la France, est ainsi peinte par l'auteur des Etudes historiques (1 ) :

« Elle était Italienne, fille d'une famille marchande, élevée à la principauté dans une république. Elle était accoutumée aux orages populaires, aux factions, aux intrigues, aux empoisonnements, aux coups de poignards... Elle ne connaissait pas nos lois et s'en souciait peu; elle voulait faire passer la couronne à sa fille. Elle était incrédule et superstitieuse, ainsi que les Italiens de son temps ; elle n'avait, en sa qualité d'incrédule, aucune aversion contre les protestants; elle les fit massacrer par politique. Enfin, si on la suit dans toutes ses démarches, on s'aperçoit qu'elle ne vit jamais dans le vaste royaume dont elleétait souveraine qu'une Florence agrandie, que les émeutes de sa petite république, que les soulèvements d'un quartier de sa ville natale contre un autre quartier, la querelle des Pazzi et des Médicis, dans la lutte des Guises et des Châtillons. »

Les pierres du Louvre ont de meilleurs souvenirs à rappeler que ceux de cette reine rancuneuse.

La longue galerie du Louvre, aujourd'hui si belle et si

(1) Chatpnnhiiaiul,

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riche, a été, comme nous l'avons dit, entreprise par Charles IX et continuée sous ses successeurs, jusque vers le milieu de sa longueur, à l'endroit où ce bâtiment forme un avant-corps, surmonté d'un campanille et percé d'un guichet communiquant du quai de la Seine à la cour du Carrousel.

Nous ne connaissons nulle part en France , ni dans aucun autre pays, des murs de palais aussi merveilleusement, aussi poétiquement ornés, que cette partie du Louvre ; jamais, et nulle part, le ciseau du sculpteur n'a joué aussi délicatement avec la pierre que dans cette admirable frise où- sont représentés tous les jeux nautiques. Que de vie et de grâce dans ces luttes d'enfants ! Que de poésie dans les poses de ces tritons et de ces néréides jouant sur les ondes et parmi les roseaux! Quelle délicatesse de détails, quel luxe d'ornementation ! C'est un vrai poëme sculpté.

Les lignes qui précèdent, je les ai écrites en ne pensant qu'à cette frise ou à ce cordon qui règne sur la pierre vermicellée, depuis la fenêtre de la galerie d'Apollon jusqu'au corps avancé du guichet de la bibliothèque du roi. J'aurais dû louer aussi tous les pilastres, tous les frontons, tous les chiffres et emblèmes dont cette partie du Louvre est illustrée. Les sculpteurs de nos jours qui viennent, sous nos yeux, de la restaurer avec tant d'habileté, de goût et d'entente, se sont montrés dignes de mettre la main à l'œuvre des grands maîtres.

Henri II a voulu que la postérité ne pût oublier de longtemps son passage au Louvre; il y a fait sculpter partout son chiffre, son H couronnée, tantôt sur deux palmes croisées, tantôt parmi les feuilles d'acanthe de ces pilastres qui se mirent dans le fleuve.

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Il n'en est pas de même du roi qui est venu après lui, du faible et maladif François II. Nous savons seulement que la garde qui veille aux barrières du Louvre n'a pu empêcher d'arriver à lui les souffrances et la tristesse. Mais de lui et de sa gracieuse consolatrice le palais de nos rois ne garde aucune trace; et cependant, combien on aimerait, lorsque l'on visite le plus magnifique et le plus historique de nos monuments, connaître la chambre où Marie Stuart a charmé par son esprit les douleurs du roi dauphin. Qui ne voudrait voir le retrait oii elle demandait aux patrons de l'Ecosse et de la France de guérir son époux, déclinant, malgré son amour, son rang et sa jeunesse, si rapidement vers la tombe !

La sombre et soupçonneuse Catherine de Médicis disait de sa belle-fille : « Notre jjetite reinette écossaise n^a qu^à sourire jjour tourner toutes ces têtes françaises.. . » Au Louvre, qui peut aujourd'hui me montrer la chambre et la salle où Marie Stuart faisait tourner toutes ces têtes? Qui me conduira au petit salon d'étude où cette reine passait des heures à lire Horace et Virgile, comme Arioste et Marot, et pour laquelle Jodelle traçait ses premiers essais , et dont Ronsard enviait les vers et les ballades?

Quelle est la grande salle où les courtisans les plus illustres se pressaient pour l'écouter, lorsque, devisant gaîment sur de hauts faits de chevalerie , elle cherchait à distraire François II des soucis du trône et des souffrances de la maladie? 0 mon Dieu ! que nous savons de choses que nous voudrions ignorer, et que nous ignorons de choses que nous voudrions savoir! L'Ecosse a gardé bien fidèlement le souvenir de tous les lieux témoins des infortunes, des persécutions et de la mort de cette enchanteresse couronnée,

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et la France, plus légère et plus oublieuse, ne nous fait pas voir au Louvre la moindre trace de ses pas.

Dans cette belle cour du Louvre, que de saisissantes scènes historiques se sont passées ! Que de grandes rivalités armées s'y sont rencontrées face à face ! Autrefois c'étaient des princes, de grands capitaines ; de nos jours, nous y avons vu une autre lutte, entre deux grands architectes, BiM. Duban et Visconti. Ce dernier a triomphé , et son plan l'a emporté sur celui de son rival ; et les bandes de gazon que nous voyons aujourd'hui dans la grande cour d'honneur sont le résultat de sa victoire. Pendant plusieurs mois, les Parisiens se sont préoccupés de ce discord , discord moins effrayant que celui qui éclata en 1 588 entre Henri III et le duc de Guise.

Je regrette les bancs de marbre que M. Duban avait placés aux quatre coins de la cour d'honneur. Les vieillards du quartier, qui ont vu passer tant de choses et tant d'hommes, aimaient à deviser du vieux temps dans le palais de nos vieux rois.

A midi, le lundi 9 mai 1 588 , le duc de Guise , suivi de sept cavaliers, se présente à la porte Saint-Denis. Une heure après, il a pour escorte une armée ; jamais souverain, après une victoire, n'excita à son entrée à Paris plus chaleureux enthousiasme. C^est un héros , un sauveur! Toutes les voix de la multitude le saluent de vivats. De son palais du Louvre, Henri III a entendu les acclamations populaires, menaçantes pour lui, louangeuses pour son ennemi.

« C'est à coups de dagues qu'il faut recevoir le prince désobéissant et rebelle, » disent les amis mal inspirés du roi.

Guise a déjà passé le seuil du palais ; il est d'abord allé chez la reine-mère, et les voilà tous deux seuls, traver-

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sant la cour au milieu de deux haies de soldats que commande Grillon. Plus loin, la foule est plus pressée, plus menaçante pour le prince. Dès que Henri l'aperçoit entrant dans son cabinet , il lui crie : « Je vous avais fait avertir de ne pas venir ici.

■ — Accusé Cl calomnié, j'ai voulu me justifier, répond Guise; et je suis venu me mettre entre les mains de la justice pour répondre à mes accusateurs.

— Je croirai à votre innocence, si ia tranquillité de Paris n'est point troublée , » réplique Henri avec une colère qu'il a peine à cacher. Alors sa mère s'approche du roi pour lui parler à l'oreille ; et Guise qui sait de quels conseils Catherine est capable, se iiâte de prendre congé, et s'empresse de sortir du Louvre.

Le lendemain, le prince lorrain y rentre, niais cette fois avec ses quatre cents gentilshommes. Gomme la veille, il se rend d'abord chez la reine-mère , où le roi vint le trouver. Moins de vingt-quatre heures ont bien changé le ton de Guise ; maintenant il ne se défend plus, il accuse.

Le roi rejette tout le mal sur les quinze mille étrangers qui sont à Paris .

« Eh bien, qu'on les renvoie, répond le prince; je n'y mets pas d'obstacle. »

Rassuré par cette perfide adhésion, Henri HI donne l'ordre au maréchal de Biron de faire rentrer dans Pari s les Suisses et les compagnies des gardes.

Le 12! mai au matin, les six mille soldats que Grillon amène ne trouvent dans les rues que des barricades qui arrêtent leur marche et que des bourgeois qui leur barrent le passage.

Le faible» monarque ne se souvenait plus depuis longtemps

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de son ancienne valeur, le soldat de Jarnac et de Moncontour s'était comme repenti d'avoir eu quelques moments i^lorieux au début de sa carrière; et maintenant ce n'était plus qu'avec des ridicules et des vices qu'il remplissait toutes ses heures. Pendant cette première journée de barricades et de rébellion, Henri III, instruit par des agents dévoués, alarmé, tremblant, renfermé dans son Louvre, envoyait tour à tour le gouverneur de Paris, les maréchaux de Biron et d'Aumontpour apaiser le peuple et le rassurer sur ses intentions. Il charge plusieurs fois, il supplie sa mère et Bellièvre de se rendre auprès du duc de Guise pour l'engager à sortir de Paris ; mais toutes ces démarches, ces sollicitations, ces faiblesses ne font que grandir la révolte. Les bourgeois parisiens s'enhardissent de toute la peur du roi. Bientôt les boutiquiers, les petits marchands, le menu peuple chargent les Suisses qui remplissaient la place du Marché-Neuf; au feu do la mousqueterie se joignent les coups de pierres lancées du haut des fenêtres; sur cette place, soixante Suisses furent tués. (Le Louvre est fatal aux Suisses!) Le massacre de ces fidèles défenseurs du trône serait devenu général, si le duc de Brissac, qui commandait pour le duc de Guise, ne les eût sauvés des mains des bourgeois en les renfermant dans la boucherie du Blarché-Neuf.

Cependant le roi apprenant que ses troupes sont battues de toutes parts , fut réduit à la honte d'implorer le soir l'assistance du superbe révolté qu'il avait menacé le matin ! Guise, alors flatté de pouvoir montrer quelle était son influence et son empire sur les Parisiens , daigna consentir à ce qui lui était si humblement demandé par celui qu'il avait souvent appelé son sei(jneur et royal maître.

Sur les quatre heures de l'après-midi, il sortit de son

hôtel (1) : cette sortie fut une marche triomphale. A mesure qu'il 'avançait vers le Louvre, la mousqueterie cessait, les Suisses et les gardes-françaises obligés de porter leurs armes baissées et à se découvrir la tête comme des vaincus sur son jDassage.

Le soir, les chefs de la garde bourgeoise ne voulurent point recevoir le mot d'ordre du prévôt des marchands, qui ordinairement le leur donnait au nom du roi; ils allèrent le demander à son ennemi triomphant. Voilà longtemps que les Parisiens ont l'habitude des séditions et des bassesses.

Tels furent les principaux événements de la journée du ^% mai 1 588, fameuse dans l'histoire sous le nom de Journtc des barricades.

Les peuples se copient tous : les IMadrilènes imitent aujourd'hui les héros des glorieuses journées de 1830 et de 1 8 i-8 ; noble et vieille patrie du Gid, elle aurait bien mieux fait de demeurer chevaleresque.

La nuit fut longue et pleine d'angoisses pour le roi, et le lendemain la populace vociférait dans les rues des injures au vaincu et des louanges au vainqueur. Les insulteurs étaient parvenus jusque sous les murs du Louvre; les écoliers s'étaient joints aux bourgeois pour aller prendre frère Henri de Valois dans son Louvre, et lui dominer sa troisième couronne, la tonsure de moine.

Le malheureux prince , de plus en plus effrayé des menaces qui montaient jusqu'à lui , n'eut pas, dans ce moment de crise , le plus petit ressouvenir de son ancienne valeur. N'hésitant pas entre le parti le plus honorable et le parti le

(1) L'iiùtcl do Soubisc, aujourd'liui rue du Cliaumc et du Paradis.

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plus sur, sortit de son palais, une baguette à la main au lieu d'une épée, et feignant de s'aller promener en son jardin des Tuileries.

A peine eut-il mis le pied hors de l'enceinte du Louvre, qu'un homme du peuple vint lui dire : « Allez plus vite, sire , Guise , à la tête de douze cents hommes , s'avance pour se saisir de votre personne. » Henri hâta le pas, arriva aux écuries du château , s'y fit chausser ses éperons par du Halde, sauta à cheval et partit au galop, en prenant la route de Chartres, se promettant bien de revenir avant peu à Paris.

Il n'y revint plus !

Le duc de Guise était encore avec la reine-mère, lorsqu'on vint lui apprendre que Henri HI lui avait échappé. « Madame, s'écria-t-il , je suis trahi, pendant que votre majesté cherche à m'arauser ici, le roi est parti de son palais , avec l'intention de me faire la guerre. »

c( En ce temps-là (1), Paris n'était pas la France. Le duc de Guise avait compris que la possession de la capitale, et même de Vincennes et de la Bastille, ne lui donnait aucun droit à la couronne, tant que resterait vivant un homme du nom de Henri HL »

Lorsqu'il s'attendait peut-être à recevoir des félicitations' du Parlement sur le résultat de la journée : « C'est grande pitié. Monsieur, lui dit le président Achille de Harlai, quand le valet chasse le maître.... Au reste, mon âme est à Dieu, mon cœur au roi, mon corps entre les mains des méchants. »

Voilà de belles, de nobles , de saintes paroles , que je voudrais voir gravées bien creux., bien apparentes dans

(1) Histoire de France fleMenechct, in« vol.

28U SOlVtMKS lilSTUUHJlt?.

le granit ou le bronze , pour être placées en lace de tous les hommes qui ont Thonneiir de revêtir la toge de magistrat (dans ma jeunesse, on aurait dit : qui ont riwnncur de siéger sur les lis : je regrette cette vieille locution).

Tout à l'heure, en racontant Ja fuite de Henri III, je disais : Le roi, monté à cheval, jnqua des deux, prit la route de Chartres, en se pj'omettant bien de rei^enir avant peu à Paris.

Il n'y revint plus.

Mais, le 2 août 1 589, il en était bien près; de la terrasse de Saint-Cloud, il pouvait apercevoir son Louvre et les Tuileries, d'où il s'était échappé en fuyard. Il croyait donc que la bonne fortune lui revenait, il se trompait, c'était la mort qui lui arrivait ; le moine Jean Chatel allait porter le coup fatal. Déjà il avait franchi le seuil du palais ; frappé par le régicide, Henri de Valois ne survécut que quelques heures, et mourut en disant le Miserere.

Quelques minutes après le meurtre du duc de Guise, Catherine de Médicis avait dit à son fils : Cest bien coupé, mais à présent il faut coudre; ce fut le dernier conseil qu'elle donna au faible et coupable roi, quelques jours après elle mourut (5 janvier 1 589). Elle n'eut pas plus tôt rendu le dernier soupir, ditl'Estoile, qu'on n'en fit pas plus décompte que d'une chèvre morte.

Sur la route de Paris à Chartres, Henri III, en songeant au danger qu'il venait de courir dans le vague et vaste espace qui s'étendait entre le Louvre et les Tuileries, se promettait bien sans doute que lorsqu'il aurait ressaisi le pouvoir, il ne laisserait plus ce terrain ouvert à tous venants, et que les deux palais seraient reliés ensemble par-des ga-

SOLVEMKS HISTORIQUES. 2i5l

Jeries ou des murs d'enceinte. Ce projet du ftiible roi fuyard a été longtemps à se réaliser. Enfin, il s'accomplit aujourd'hui, et nous en admirons les immenses travaux, en nous étonnant de la célérité avec laquelle ils s'étendent et s'élèvent.

Depuis Henri III , nous avons vu des révolutions que le Louvre achevé et fermé aurait peut-être empêchées. C'est beaucoup d'être bien gardé et bien clos chez soi.

Pierre Lescot , dans le grandiose de ses plans, voulait de la verdure, des gazons et des fleurs dans cet énorme cadre de pierres. C'était là qu'il rêvait un jardin féerique et royal. Aujourd'hui, c'est un autre projet qui l'emporte. L'idée de Visconti, nous le disons franchement, a moins de poésie que celle de Lescot ; au lieu de gazons, d'arbustes et de verdure, l'architecte de Napoléon III diminue l'espace qu'il a de trop à cause de son irrégularité, en élevant de droite et de gauche du Carrousel, une caserne et un ministère. Les soldats défendent, les ministres conseillent, tout cela aide la politique, mais tue la poésie ; je regrette donc que la pensée de l'architecte de François I" ait été abandonnée.

« Sauvai nous affirme, dit IM. Vit et, c[ue Lescot, comme complément de son projet, se proposait de convertir en un vaste jardin tout l'espace compris entre le Louvre et l'enceinte de la ville. Cette enceinte qui, sous Philippe-Auguste, suivait à peu près la direction de la rue des Poulies, laissant le Louvre en dehors des remparts, avait été sous Charles V portée à sept ou huit cents mètres en aval environ sur l'emplacement occupé maintenant par la grille qui sépare le Carrousel de la cour des Tuileries. C'était donc sur ce terrain, aujourd'hui déblayé, que Lescot voulait fciire le jardin

282 SOI'VENIKS HlSTORiyUES.

de son Louvre. Projet facile alors, car dans tout cet espace on ne voyait que deux églises sans importance (Saint- Thomas et Saint-Nicolas) , deux rues ouvertes , mais non bâties (les rues Froidmanteau et Saint-Thomas) , un hospice à peine fondé (les Quinze-Vingts), plus cà et là quelques maisonnettes et force terrains vagues. Le tout à peu de frais pouvait être annexé à la demeure royale... Mais à cent ans de là, quel changement ! Ce terrain était couvert de grands et somptueux hôtels, de maisons entassées les unes contre les autres, d'églises neuves ou agrandies; les plus beaux noms de France et les plus beaux esprits étaient venus se loger là, attirés par le voisinage du Louvre et du palais cardinal. Qui se serait alors imaginé que jamais l'occasion pût renaître d'accomplir le vœu de Lescot! Voilà pourtant que deux siècles après, le temps aidant et les millions aussi, ce terrain redevient libre, plus libre que jamais. Pour cette

fois du moins, le verrons-nous se couvrir de verdure?

Non, ce sont encore des pierres qu'on y veut entasser. » Que ces pierres, au moins, ne tournent pas au vulgaire; que les murs qu'elles servent à construire n'abritent rien en désaccord avec les arts et les grandeurs du monde.

Le 22! mars 1 594, sur les sept heures du matin, Henri IV fit son entrée dans Paris par \ii Porte-Neuve. Il alla tout de suite au Louvre pour s'y reposer; et vers les neuf heures, il se rendit à Notre-Dame pour y remercier le Dieu par qui régnent les rois. Un Te Deum laudamiis y fut chanté à la grande joie des fidèles, et l'on y remarqua que ceux qui chantaient le plus haut étaient les ligueurs les plus prononcés. Le retour de la bonne fortune est tout-puissant sur certaines âmes. Comme le soleil fond la glace iVwic mutée,

de même la prospérité revenant à un prince fait fondre l'opposition de ses plus ardents adversaires. Le vrai mal français, c'est l'inconstance.

Le Béarnais se souvenant de la contrainte et de la gêne dans laquelle il avait vécu au Louvre, sous l'œil sévère et soupçonneux de Catherine de Médicis , se plaisait maintenant dans cette royale résidence, où il se trouvait maître suprême. Lorsque le bonheur nous arrive, nous ne gardons point rancune aux lieux où nous avons souffert ; au contraire, le souvenir de la compression passée centuple le charme de l'indépendance présente. Henri IV en était là ; tout fiel s'était échappé de son âme franche et loyale , et cette même pensée, incessamment occupée à rallier les esprits, à éteindre les haines et à cicatriser les plaies de la patrie commune, goûtait un agréable délassement dans les embellissements de Paris.

Le paysan est heureux de pouvoir réparer sa chaumière , le bourgeois aime à agrandir son logis, le gentilhomme relève avec plaisir ses tourelles et le roi mit sa gloire à doter la patrie de monuments utiles et majestueux.

Dans la correspondance du Béarnais avec Sully, nous voyons combien le successeur de Henri HI avait à cœur de hâter l'achèvement du palais du Louvre. Le 2 mars 1603, Henri IV écrivait à Sully : « Je vous prie de vous souvenir de me mander des nouvelles des bâtiments de Saint-Germain, et continuer à faire avancer tant qu'il vous sera possible le transport des terres de la galerie du Louvre, a(in que les maçons puissent besogner , de façon qu'ils avanceront bien les travaux quand la place sera nette desdites terres. »

SOI VtMJiS HISiUKlOlKS.

Dans une autre lettre le roi écrit (1) : « J'ai été bien aise d'a[)prenclre que Ton continue en la plus grande diligence qu'il se peut mes bâtiments du Louvre et de Saint-Germain, connue ce que vous faites en cette année à l'Arsenal. »

En 1004 ces travaux était très-avancés, comme l'atteste la Chronologie septénaire de Cayct, qui nous révèle une idée singulière surgie au cœur paternel du bon Henri. Toujours préoccupé du bonheur de son peuple, il eut la pensée de consacrer la partie inférieure de cette galerie où nous voyions naguère végéter les orangers des Tuileries, à rétablissement de diverses manufactures et au logement des experts artisans de toutes nations.

L'élégance d'aujourd'hui se choquerait de voir si rapprochés d\m jmlais des établissements industjiels. Cette délicatesse n'avait pas trouvé place dans l'esprit d'un roi modèle et d'assez bonne maison; sous son règne, on a vu aurezde-chaussée de la galerie du Louvre faire des tapis, façon de Perse. Pierre Dupont et Simon Bourdet, ouvriers du roi, furent les premiers qui dirigèrent cet établissement vraiment national.

Le Béarnais avait su vivre à la dure, et si son Louvre portait les traces des six années du règne de la ligue , si ]M avenue et ses démocrates amis le lui rendaient en triste état, c'était encore un assez beau logis; pour sa part, il s'en serait accommodé, mais des raisons d'Etat lui commandaient d'employer les bras oisifs et les esprits remuants. Ce n'est pas toujours l'amour de l'art qui fait sortir de terre les grands monuments : la politique s'en mêle souvent; aussi, le peuple (celui de Paris surtout) raisonne trop

(1) Économies royales de Sulhi. -1^ \'>ailio, tum. m.

SOUVENIRS niSTORIQlES. 2SÎ>

quand i! no travaille pas. Gomme aux Romains, il lui faut (lu pain et des spectacles, et, de plus, l'actif euiploi de sa journée.

(c Henri savait aussi (I) que, dans cette grande ville toujours ligueuse au fond, même quand elle bat des mains à qui la délivre de la ligue, il faut qu'un roi soit toujours sur ses gardes et se ménage des issues ; il savait que son cousin, à la journée des barricades, n'avait dû sa liberté qu'aux bons jarrets de son cheval ; son instinct même lui disait que ces extrémités, même au milieu des meilleurs règnes, au moment même oii elles semblent impossibles, peuvent renaître tout à coup; qu'en conséquence, il fallait prendre de prévoyantes précautions. Au lieu de tourner ses vues vers le Louvre lui-même et d'achever l'œuvre de Henri II, en donnant à l'habitation royale son complément naturel et nécessaire, il conçut un tout autre projet, pensée grandiose, dont le but apparent n'était que d'embellir Paris et la rive de la Seine, mais qui, au fond, devait servir à la sûreté du roi, et, partant, au salut du royaume.

<( Cette pensée n'est plus visible aujourd'hui ; mais on la saisit, pour peu qu'on se rappelle qu'au point où nous voyons les guichets de la place du Carrousel la ville finissait; qu'un rempart et un fossé en défendaient l'approche, et qu'au bord de la rivière , à côté d'une porte 'en travers sur le quai, s'élevait une haute tour crénelée, connue depuis le règne de Charles V sous le nom de la Tour-Neuve, et servant pour ainsi dire de pendant, sur cette rive de la Seine, à la tour de Nesle, située sur l'autre bord, un peu plus en amont.

(l) Notice sur le Louvre, de M. Vit et, Hcviio cuiitomporainc.

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« So ménager à volonté Tusage de deux palais, l'un dans Paris, l'autre en dehors; les mettre en communication prompte et facile en franchissant le rempart, non par un souterrain, mais, ce qui revenait au même, par une galerie élevée au-dessus du sol , tel fut ce projet que Henri IV voulut mettre à exécution aussitôt après l'avoir conçu, « afin, nous dit Sauvai, d'être par ce moyen dehors et dedans la ville quand il lui plairoit, et de ne pas se voir enfermé dans des murailles où l'honneur et la vie d'Henri HI avoient presque dépendu du caprice et de la frénésie d'une populace irritée. »

Androuet Duccrceau, un des plus habiles et savants architectes de son temps, pour cause de religion, avait quitté Paris. Henri IV l'y rappela et l'employa aux travaux de la galerie du Louvre. Les parties de cette galerie construites sous Charles IX et sous Henri III se distinguaient à la différence de leur structure, à l'interruption et à la discordance des lignes, au corps avancé où se trouve le guichet de la bibliothèque du roi. Sous ce guichet, tel qu'il était naguère, un tambour-major d'un de nos régiments aurait eu peine à passer sans courber la tête, tant le pavé du quai a toujours été en s'exhaussant ; les siècles, dans leur succession, ne font qu'entasser poussière sur poussière, et tous ces néants finissent par élever le sol. Ainsi, j'ai vu, il y a bien dix années, les restes des antiques remparts de Nantes tellement abaissés ou enfoncés, que les créneaux et les mâchicoulis étaient à la portée de la main des petits garçons jouant aux soldats sur les vieux fossés comblés et changés en promenade.

ce En 1 596, les travaux du Louvre sont repris ; on surmonte la galerie de Charles IX, couverte en terrasse, d'un étage

qui forme la galerie d'Apollon ; les constructions sont continuées jusqu'à la Seine. (Glain et Fournier, architectes du roi.)

« En 1396, agrandissement des Tuileries; pavillon de Flore et son aile de jonction avec l'œuvre de Philibert de Lorme. Commencement du pavillon Marsan, par Ducerceau, architecte.

« En 1 397, grande galerie du Louvre, depuis la galerie d'Apollon jusqu'au pavillon du campanille. (Etienne de Perrai, architecte.)

« 'IG02. Depuis le pavillon du campanille jusqu'au pavillon de Flore. (Metizeau, architecte.) »

Ce fut d'abord du côté des Tuileries que Ducerceau déploya son infatigable activité. Nul aussi bien que lui n'est fait pour nous démontrer le prodigieux chemin qu'en trente années ont fait nos idées architecturales. Il s'agit de jeter les yeux sur ce pavillon de Flore, et sur le corps du logis qui le relie au pavillon de Bullant. « Vit-on jamais plus monstrueuse alliance? s'écrie JM. Vitet (dont le goût est si pur et les idées si sages) ; vit-on jamais plus choquante anomalie? A côté de cette délicate linesse, comment comprendre cette gigantesque lourdeur?... Si du moins les deux édifices étaient isolés et indépendants : mais non ; c'est pour être accolées , accouplées , pour faire un tout , qu'on associe des formes aussi disparates, aussi antipathiques. Et c'est un contemporain, })rcs(iu'un élève de ces deux grands maîtres des Tuileries, Philibert de Lorme et Bullant, qui vient écraser leur œuvre sous ces massives additions !.. L'invention de ïordre colossal n'est pas seulement une licence, c'est une fiction malheureuse qui, la plupart du

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temps, manque le but qu'elle veut atteindre : l'apparence de la grandeur. »

« La loi suprême de bâtir, c'est la sincérité. Tout édifice doit franchement exprimer ses dispositions intérieures, et avant tout, le nombre de ses étages. Du moment qu'on veut appliquer à nos habitations modernes composées d'étages superposés le système des ordres antiques, il n'y a qu'un moyen d'en rendre l'emploi pratique et raisonnable, c'est de superposer les ordres, comme ont fait les maîtres italiens du quinzième siècle et nos maîtres du seizième; autant d'ordres que d'étages, et par conséquent

pour chaque ordre un seul rang de fenêtres; voilà ce

qu'exige le bon sens. Il est vrai que si votre monument

est placé dans un espace immense, s'il doit être aperçu de très-loin, le diamètre des colonnes étant subordonné à l'élévation de chaque étage , vos ordres superposés risqueront de paraître mesquins; c'est là un inconvénient dont avec du talent on peut toujours triompher, en imprimant un caractère de grandeur aux lignes générales de l'édifice. Mais les Italiens du quinzième siècle, au lieu de s'assujettir à ces elîorts de talent, ont trouvé plus commode de remplacer dans ce cas les ordres superposés par un seul ordre d'un seul jet , s'élevant, quel que soit le nombre des étages, depuis le soubassement jusqu'au comble de l'édifice. Les colonnes devenant ainsi deux ou trois fois plus hautes et l'ampleur de leur diamètre s'augmentant en proportion, elles peuvent braver la distance. Reste à régler le sort îles fenêtres, car il en faut pour éclairer chaque étage. On a le choix entre deux expédients : ou bien on les asseoit sur des moulures horizontales correspondant à chaque plancher, et se jirolongeant à angle droit derrière les fûts des

colonnes ; ou bien, pour éviter l'effet désagréable de ceg lignes contrariées, on supprime les moulures. La muraille reste lisse et les fenêtres sont percées, pour ainsi dire, dans le vide, les unes au-dessus des autres. Voilà l'histoire de l'ordre colossal ; son importation en France fut accueillie froidement. »

Je viens d'écrire tout à l'heure le nom de Jean Bullant auprès de ceux de Pierre Lescot et de Philibert de Lorme. Il y aurait ingratitude à ceux qui aiment notre vieille France chevaleresque à laisser dans l'oubli l'homme que le connétable Anne de Montmorency avait choisi pour lui construire une demeure en harmonie avec ses goûts , ses habitudes et les impérieuses exigences du climat. Peu amoureux de l'Italie, et, en telle matière , ne craignant pas de fronder l'engouement du roi pour la nouvelle école , Montmorency lui remit le soin de reconstruire son vieux château d'Écouen, et une fois cette recommandation faite, il lui laissa le champ libre. Les façades commençaient à prendre figure vers 1 540, à l'époque où François I" se disposait à s'occuper du Louvre. <c Bientôt, dit M. Vitet, il ne fut plus bruit que des bâtisses du connétable ; c'était la première fois qu'apparaissait en France une construction aussi châtiée, aussi scrupuleusement fidèle aux préceptes de l'antiquité. Son aspect général n'avait cependant rien d'exotique, ni par trop nouveau ; ses ordres si purement profilés, ses pilastres et ses chambranles d'une si juste proportion, ses détails si sobres et si bien encadrés se mariaient sans efforts et tout naturellement aux données principales et essentielles d'un château seigneurial français. Non seulement les grands toits à pentes abruptes n'étaient pas sacrifiés, mais rédiûce était flanqué de pavillons en saillie. Souvenir per-

sistaat des anciennes tours féodales, un fossé en défendait l'approche, et du côté des campagnes, les façades, par leur simplicité sévère, conservaient quelques traditions du chàteau-fort, tandis que du côté de la cour leur délicate construction annonçait le plus élégant palais (1 ) . Le problème était donc résolu ; la colonie italienne elle-même ne trouva rien à mordre ; il fallut reconnaître chez ce jeune Français une si sérieuse étude, un si parfait sentiment du caractère propre à chacun des ordres, en un mot une telle maeslriaf que le rire était hors de saison. Outre l'honneui' historique d'avoir ouvert et inauguré la seconde période de notre renaissance, Jean Bullant venait de s'acquérir un éternel renom en créant un des types les plus exquis de cette gracieuse architecture. Ecouen est son chef-d'œuvre original éclos d'éléments empruntés, combinaison à la fois si naïve et si savante que les ennemis du genre classique en admirent malgré eux l'expressif et pittoresque ensemble, tandis que les sectateurs fougueux du style antique, Chambray lui-même, en citent les moindres détails comme les plus sûrs modèles de leurs doctrines et de leurs prescriptions (2!). »

Jean Bullant est un de ces hommes ayant droit à cette gratitude nationale qui a surgi en France depuis une trentaine d'années, et qui s'est faite visible par des milliers de statues décernées et élevées sur tous les points du pays, à tous les genres de mérites et de talents. Autrefois, le bronze et le marbre n'étaient guère mis en œuvre que pour

(1) Jletue contemporaine, tom. iu«, 15 septembre 1852.

(2) Le raëoio contraste du chàteau^fort et du palais existe au chùteau de Serrant, appartenant à la famille Walsh de Serrant , ix quatic lieues d'Auyers sur la roule de Nantes.

les puissances et les illustrations du monde , les princes, les rois et les empereurs, les guerriers, les pontifes et les hautes notabilités littéraires ; aujourd'hui, nous étendons notre reconnaissance bien plus loin. Vhomme utile est honoré comme l'homme illustre ; et l'inventeur du flottage du boisj modeste petit bourgeois du Nivernais , a son buste haut placé sur le pont de sa ville natale, comme Vauban a sa statue dans la royale chapelle des Invalides. Je voudrais savoir oh. est né Jean Bullant , véritable grand architecte qu'il n'a pas fallu aller chercher par delà les Alpes ; lui a compris le caractère de la noblesse française, il en avait étudié les mœurs. Ayant vécu avec les descendants des chevaliers croisés, il savait ce qui convenait à ces fiers gentilshommes, vivant sur leurs terres et préférant le logis natal au palais de nos rois. Chez eux, ces nobles provinciaux se tenaient droits ; à la cour, il fallait se courber. Ils voulaient que leurs demeures ne disparussent pas sous l'ombrage des hautes futaies ; ils tenaient à ce que l'on vît de loin, par-dessus les plus vieux chênes, les toitures élevées de leurs pavillons et de leurs puissantes tours , car ils voulaient que leurs châteaux fussent aperçus à distance et que leurs girouettes de fer doré pussent guider vers eux l'étranger riche chevauchant par le pays pour en admirer les beautés , comme le mendiant se traînant avec peine sur le chemin rocailleux pour aller chercher chez le seigneur le pain de l'aumône.

Je me rappelle avoir vu, dans ma jeunesse, en Anjou et en Bretagne, encore quelques-unes de ces anciennes résidences françaises; elles restaient debout avec leur vénérable aspect comme de nobles vieillards qui ne veulent pas changer leurs habitudes de familles; et cependant, tout

près et autour d'elles, un engouement nouveau faisait sortir de terre des constructions dites à l'italienne , toutes blanches, bien pimpantes, enjolivées comme des parvevenues. Pour adopter ces nouveautés renouvelées des Grecs et des Romains, nous avons vu des gentilshommes français ôter au château natal son noble caractère pour le transformer en villa. La villa a fait son temps, et aujourd'hui que les architectes sont fort employés en province comme à Paris , nous souhaitons qu'il y en ait quelquesuns qui se souviennent des vieux modèles que Jean Bullant nous a laissés.

En 1608, les travaux sont très-avancés.

Henri IV a laissé au Louvre non seulement des traces de son bon goût dans les constructions accomplies sous son règne, mais nous retrouvons dans des ordonnances relatives à ce palais de nouvelles preuves de Famour qu'il portait aux Français,

« Comme entre les infinis biens qui sont causés par la paix, lisons-nous dans les lettres-patentes signées de lui, celui qui provient de la culture des arts n'est pas des moindres, nous avons eu égard, en la construction de notre galerie du Louvre, d'en disposer les bâtiments en telle forme que nous puissions commodément loger quantité des meilleurs ouvriers, et plus suffisants maîtres qui se pourroient recouvrer tant de peinture, orfèvrerie, horlogerie, insculpture en pierreries, qu'autres de plusieurs excellents arts, tant pour nous servir d'iceux, comme pour être employés par nos sujets, en ce qu'ils auroient besoin de leur Industrie , et aussi pour faire une pépinière d'ouvriers de laquelle,sous l'appreptissage de bons maîtres, il en sorti-*

roit plusieurs qui par après se répandroient dans notre royaume et sauroient très-bien servir le public. »

Voilà longtemps que nos Bourbons ont étendu leurs mains protectrices sur l'industrie et les arts ; les arts et l'industrie ont-ils été reconnaissants d'un si noble et si auguste patronage? Hélas! ce n'est pas une question!

On voit, à tous les travaux que le Béarnais a fait faire au Louvre , qu'il aimait cette demeure. Il y avait vécu jeune avec ses cousins ; et les liaisons d'enfance et de parenté, malgré les événements, les changements qui surviennent plus tard, poussent des racines difficiles à arracher du cœur.

Ces grandes et somptueuses demeures où les princes mènent leur vie royale, ces magnifiques palais, où les courtisans abondent , où les ambitieux se pressent, où les orgueilleux se courbent , où les puissants s'ennuient , où la vérité se tait , ou l'adulation ment , sont loin d'être pour le peuple ce qu'ils sont pour les empereurs et les rois qui y naissent, y grandissent, y vieillissent et y meurent!

Autrefois, la foule qui passait et repassait devant leurs murailles illustrées de sculptures , de pilastres , de colonnes, de corniches et de galeries à jour couronnant leurs toitures, était assez simple, assez ignorante pour penser qu'il n'y avait derrière ces murs si épais et si hauts que quiétude, contentement et bonheur! Aujourd'hui, il n'en est plus ainsi, le peuple sait maintenant que les puissants du monde souffrent comme de simples hommes. Il a vu les reines pleurant comme de pauvres femmes, et il ne s'étonne plus de la quantité de larmes que contiennent les yeux des rois. A notre époque, il n'y a plus nulle part d'il-

294 SOUVENIRS niSTOniQUES.

lusione pour personne; le Parisien sait l'histoire du Louvre, il l'a apprise dans le Tableau historique de Dulaure ! Aussi nous voyons comme il aime, comme il traite les représentants de Dieu.

Dans leurs annales, les palais ont leurs jours de joie et de deuil, les naissances et les morts ; les baptêmes, les mariages et les sépultures, voilà ce qui remplit leurs archives. Et quand je passe en revue les jours écoulés du Louvre, je n'en rencontre pas un aussi lugubre que le lendemain du sacre de la reine Marie de Médicis, le 1 4 mai 161 0 !

Ce jour-là, le roi se lève tard et se plaint de n'avoir pas dormi; des rêves fâcheux l'ont agité toute la nuit. Il prie Dieu plus longtemps que de coutume et se fâche même de ce qu'on a interrompu sa prière. Il va entendre la messe aux Feuillants , et quand il a dîné , moins gaîment qu'à l'ordinaire , il essaie inutilement de prendre un peu de repos. Alors il demande son carrosse et annonce l'intention d'aller à l'Arsenal voir le duc de Sully, qui est malade. Vitry, capitaine des gardes, lui offre de l'accompagner. « Non , répond le roi , allez ovi je vous ai dit. — Pour le moins, trouvez bon. Sire, que je vous laisse mes gardes. — Non, répète Henri, je ne veux ni de vous ni de vos gardes. Je ne veux personne autour de moi. »

On assure que des prédictions d'astrologues avaient annoncé que ce jour serait fatal au roi, et qu'il lui arriverait malheur en carrosse. Mais Henri avait pour maxime que jamais la peur ne doit entrer dans une âme généreuse, et il n'était pas homme à s'alarmer de prophéties.

A quatre heures du soir, il monte dans un carrosse à panneaux ouverts. Le duc d'Épernon est près de lui, dans le fond; vis-à-vis, le marquis de Mirabeau et le grand

sorvENîRS msTorjQL'ES. 205

écuyer de Liancoiirt : à la portière de droite, les maréchaux de Lavardin et de Roqiielaiire; à la portière de gauche, le duc de Montbazon et le marquis de la Force. Au coin de la rue de la Ferronnerie, un coche, une charrette , qui obstruent le passage , forcent le carrosse à s'arrêter. En ce moment, un homme s'élance d'une borne sur la roue et en même temps frappe le roi d'un couteau qu'il tenait caché. « Je suis blessé!... » s'écrie Henri, et de son bras gauche il repousse l'assassin, qui profite de ce moment pour lui porter au cœur un second coup qui y pénètre profondément. D'Epernon couvre le roi de son manteau pour cacher le sang qui coule en abondance, tandis que les autres seigneurs s'élancent et arrêtent le meurtrier, qui ne cherche ni à fuir ni à se défendre.

Le carrosse retourne au Louvre au pas et les panneaux fermés ; la foule muette, inquiète, le suit. Les gens du palais, les officiers accourent. La portière du carrosse s'ouvre ; il ne rapportait qu'un cadavre, celui du meilleur des rois !

Louis XIII a très-peu habité le Louvre; il l'avait en quelque sorte abandonné à la reine Anne d'Autriche, avec laquelle il avait eu longtemps peu d'intimité ; et cependant, je trouve dans l'ouvrage de M. Hippolyte Meynadier (I) que, sous le règne de ce prince, on continua les travaux de ce palais sur un plan quatre fois plus considérable que celui de Pierre Lescot ; ce serait à lui qu'il faudrait attribuer la principale entrée tournée vers les Tuileries. Jacques Lemercier était son premier architecte.

La façade, du côté de Saint-Germain-l'Auxerrois, con-

(1) rori« Twor)w»nen/a', par M. Hippolyte Meytiedier.

servait encore , sous Louis-h-Juste^ son ancien caractère féodal. Aux deux angles, elle était flanquée de deux tours rondes coiffées d'une toiture de forme conique. On arrivait à la porte principale par un pont composé d'arches en pierre et d'un pont-levis.

Le fils de Henri IV, d'un caractère sérieux et timide, fuyait la représentation ; il s'était fait une solitude à Grosbois. Il aimait aussi beaucoup son pavillon de chasse de Versailles, ce petit château bâti en briques rouges, et qu'une pensée filiale a fait conserver au milieu des gigantesques et merveilleuses constructions de Mansard.

« Dans les premiers jours de décembre 1 637, Louis XIII tt était demeuré tard au couvent de la Visitation auprès « de mademoiselle de Lafayette , pour laquelle il avait « une tendre et chaste amitié. Le mauvais temps Tempête chant de retourner à Grosbois, il se retira au Louvre, oii tt la reine lui donna l'hospitalité. »

Depuis plusieurs années, ce prince n'avait pas habité le Louvre, et l'on a attribué à l'heureuse influence de mademoiselle de Lafayette le changement de résidence du roi et son rapprochement de la reine.

En 1625, cette princesse , que ses malheurs, son courage ont rendue célèbre, et que le grand Bossuet a immortalisée, Henriette de France, sœur de Louis XIII, quitte le palais du Louvre pour aller épouser à White-Hall Charles Stuart, le roi martyr de l'Angleterre, et lorsque le régicide anglais est accompli, c'est au Louvre que la veuve de Charles I" pleure et commence son long deuil. C'est là qu'elle a pu apprendre que les plus puissants du monde sont souvent courbés sous de lourdes nécessités, et que la résignation est aussi indispensable aux rois et aux reines

qu'aux plus humbles et aux plus pauvres de leurs sujets.

Lorsque la fortune adverse s'abat sur les trônes, on dirait qu'elle se plaît à amasser sur la tête de ceux qui y ont été assis toutes les dérisions du sort ; celui qui a été puissant est réduit à demander de l'appui ; et celle qui a été riche et opulente , qui a répandu autour d'elle des aumônes et des bienfaits souffre des angoisses du dénuement et de la misère. Au mileu des troubles de la Fronde, la royale veuve de Charles Stuart, sous les lambris dorés du Louvre, a plus d'une fois souffert du froid ; et alors la fille de Henri IV a montré qu'elle savait, comme son vaillant père, grandir dans les revers et l'adversité que parfois le roi du ciel envoie aux rois de la terre.

Du temps de Henri IV, la salle du conseil , oii le roi et ses ministres se rassemblaient , était dans cette partie du Louvre qui longe le quai et regarde la rivière. Louis XIII y a aussi fait entendre des paroles pleines d'amour pour son peuple, qu'il a mis sous la protection spéciale de la trèssainte Vierge. Louis XIII, venu au trône entre Henri IV et Louis XIV, comme Louis-le-Jeune entre Philippe-Auguste et saint Louis, montrait toujours, dans les discussions du cabinet, un constant amour de la religion, de la justice et de la France. Dans sa vie de monarque, il fut aussi intrépide que son père, et n'eut rien de la grandeur de son

ais.

« Il n'y a , dans le règne de Louis XIII qu'une seule chose et qu'un seul homme, Richelieu (1). Il apparaît comme la monarchie absolue personnifiée venant mettre à mort la vieille monarchie aristocratique. Puis ce génie du

(1) Chaleaubiiand.

despotisme s'évanouit et laisse en sa place Louis XIV, chargé de ses pouvoirs. )>

Le Louvre, où Louis-le-Juste était aimé et respecté de tous ses serviteurs, fut plein de regrets et de tristesse lorsque la reine d'Autriche tomba en disgrâce; et, parmi eux, ce n'était pas sur le fils que retombait le blâme, c'était sur une tête plus dominante que la tête couronnée.

Sous ce règne, le drame ne manqua pas à cette grande cour du Louvre, si tourmentée, si bouleversée par nos perpétuels changements politiques et les rivalités de nos architectes. Le 24 avril 1617, au moment où le maréchal d'Ancre vient de franchir la première porte de la résidence royale, précédé de cinquante personnes qui forment son cortège, le baron de Yitry lui barre le passage dans la cour, et lui demande son épée; en môme temps cinq coups de pistolet partent à la fois, trois atteignent le maréchal, qui tombe sur ses genoux et meurt sous les épées. On porte aussitôt ses vêtements et ses armes à Louis XIIÎ , au cri de : vive le roi! Le colonel des Corses, Ornano (I), lève dans ses bras le jeune roi, et le montre aux meurtriers du maréchal : (( Grand merci à vous , crie le prince ; maintenant je suis roi. n

Une heure après , on n'entendait plus retentir dans tout Paris que ces mots : le roi est roi !

Peu de temps après ce meurtre politique, la maréchale d'Ancre, Léonore Galigaï, favorite de la reine, marchant au supplice réservé au crime de lèse-majesté divine et humaine, à la vue de tout le peuple rassemblé sur son passage, disait : « Que de monde pour voir une pauvre affligée! »

(1) Un général Ornano est aujourd'hui gouverneur des Invalulcs (18d4).

Certes , il n'y a jamais eu que les gens mal élevés qui se soient permis d'écrire avec la pointe de leur couteau leurs noms sur les murs des châteaux et des palais. Eh bien, malgré tout ce que Ton m'a dit à ce sujet pendant que j'étais écolier, je regrette presque que ce n'ait pas été un usage de bonne compagnie ; si cela avait été reçu , comme ces noms donneraient à penser, là où l'on ne trouve pas une âme à qui parler! Seulement, pour ce temps de Louis XIII, on retrouverait souvenir visible de Mazarin, de Richelieu devenu ministre, de de Luynes fait duc et maréchal, de Çohan, de Soubise, de Guise, d'Epernon, Turenne, le jeune Villars et le jeune Condé, Mathieu Mole, le cardinal de Retz, et cent autres encore.

Sous le règne de Louis XIII , les travaux faits au Louvre ont eu deux sortes de résultats ; d'une part, ils avaient fixé d'une manière irrévocable les dimensions futures de ce palais. Cette aile occidentale, achevée dans toute sa longueur; cette amorce de l'aile septentrionale correspondant à tout ce qu'il y avait de fait du côté du Midi, c'en était assez pour qu'il fût désormais impossible , soit de revenir à de moindres proportions, soit de chercher à les étendre; d'un autre côté, ces travaux avaient donné pour ainsi dire une consécration nouvelle aux façades de Lescot, et assuraient dans l'avenir leur inviolabilité.

C'est là un vrai service rendu par l'architecte Lemercier, service d'autant plus estimable, que, ni de son temps, ni peut-être à aucune époque, soit plus ancienne, soit plus récente, on ne trouverait beaucoup d'artistes disposés à se mettre ainsi à la gène et à descendre à un rôle aussi modeste pour respecter les chefs-d'œuvre d'autrui (1).

(i) Vitet, de l'académie française, Not. sur le Louvre.

Enfin voici venu Louis XIV, avec son cortège de grands hommes, avec son patronage des lettres, avec son amour des arts, avec son administration si éclairée, avec ses fêtes, ses magnificences, sa gloire et ses conquêtes. C'est aux rayons de ce soleil vivifiant que le Louvre va grandir.

Cependant , gardons-nous de penser que pendant la minorité du grand roi , et pendant les troubles qui l'agitèrent, tout travail était suspendu au Louvre ; il y fut fait, au contraire, d'assez importants ouvrages. L'architecte Levau était loin d'être oisif. A peine entré en charge , il se signala par son zèle et son activité; démolitions, restaurations, constructions, tout cela marchait ensemble. Mais parmi tous ces travaux menés de front, il y en avait un qui le préoccupait bien plus que tous les autres : c'était l'aile méridionale du Louvre. Telle fut la rapidité mise à ce travail, que, dès la fin de 1 663 , la grosse construction touchait à sa fin. Restait la façade de l'Est. « Autrefois Lescot avait eu la pensée d'y établir l'entrée principale du palais ; mais pour que cette entrée eût quelque majesté (I) , ce n'était pas assez d'enrichir cette aile, il fallait pouvoir ouvrir aux abords du monument une large et belle place; or, le terrain n'y prêtait guère, obstrué qu'il était de bâtiments d'habitation. Quelques-uns étaient d'un grand prix : c'était d'abord l'hôtel du Petit-Bourbon, immense demeure féodale, palais crénelé bâti sous Charles V ; au-delà de cette construction , pour déblayer l'accès du Louvre , il fîillait acquérir à prix d'argent, d'abord l'hôtel de M. de Choisy, puis le grand et bel hôtel du duc de Longueville, ci-devant l'hôtel d'Alençon; puis enfin les hôtels de Villequier, d'Aumont, de la

(1) Vitct, îe Louvre,

Force et de Gréquy. Le jeune roi donna des ordres pour que tout fût acquis , et par là le terrain devint libre, depuis le Louvre jusqu'à la rue des Poulies ; déjà on avait fait brèche au Petit-Bourbon. La charge de surintendant des bâtiments venait alors de passer des mains de M. de Ratabon en celles de Golbert. »

Colbert était homme à comprendre Louis XIV. Aussi , il entra tout de suite dans la pensée de son royal maître, qui venait de faire disparaître et de réduire en poussière les baraques , les constructions ignobles qui tenaient , comme une hideuse lèpre, aux murailles bâties par les rois ses prédécesseurs.

Il faut Tavouer, le palais du Louvre était bien digne d'occuper le génie du monarque et du ministre. D'après leur avis commun , il fut résolu dans le conseil que tout ce qu'il y avait de plus habile parmi les architectes en renom serait consulté, et le concours ne se bornait pas à la France seule, la pensée du roi allait plus loin et passait les monts, dans sa recherche d'hommes de mérite transcendant pour achever dignement un palais sans pareil.

Lorsqu'en 1 GGi, Colbert fut nommé surintendant des bâtiments, un de ses premiers soins fut de se faire présenter tous les plans , tous les dessins qui avaient été faits pour l'achèvement du Louvre. Dans le public parisien, l'idée de Levau passait pour la meilleure , et obtenait le plus de suffrages; ce ne fut pas l'opinion du nouveau ministre. Alors il invita tous les architectes de Paris à venir donner leur avis sur le modèle en menuiserie de la façade principale, celle qui regarde l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois; il les engagea à fournir chacun un dessin, leur donnant sa

parole que celui qui serait jugé le meilleur serait adopté par le roi.

Presque tous ces hommes spéciaux censurèrent le plan de Levau, et fournirent des projets plus ou moins bien, plus ou moins adoptables. En faisant ce travail, ils s'appuyaient sur les études de toute leur vie, ils ne sortaient pas de leur mission, de leur spécialité; mais voici que, parmi tous les dessins remis au surintendant des bâtiments , et placés sous les yeux de Louis XIV, ce fut le plan d'un médecin, de Claude Perrault, qui trouva grâce ; Colbert en fut enchanté, le roi ravi. Ce dessin, exposé en public, obtint tous les suffrages. On aurait donc pu ne pas aller plus loin ; mais le ministre que Louis-le-Grand écoutait le plus, son nouveau surintendant, ayant à cœur de faire de cette façade un ou^Tage parfait et irréprochable aux yeux du monde , prit la résolution de soumettre les dessins de Levau à la censure des plus célèbres architectes d'Italie. Il fit écrire au célèbre peintre Nicolas Poussin , qui était alors à Rome , pour le charger de recueillir les opinions des plus habiles artistes de la ville éternelle.

Il y avait alors à Rome un cavalier Bernin dont la réputation était grande parmi ses compatriotes ; le cardinal Barberin et un abbé Benedetti en parlèrent à Versailles. Colbert voulant l'attirer à Paris, détermina le roi à adresser à l'artiste romain, par un courrier extraordinaire, une lettre excessivement flatteuse.

Le cavalier Bernin ne pouvait résister à de pareilles instances ; il se rendit aux prières et aux oflres brillantes de Louis XIV.

Son voyage de Rome à Paris ressembla beaucoup à une ovation j les fouctionnaires et les oUiciers reçurent du roi

l'ordre de le complimenter et de lui porter les présents de la ville. La superbe cité de Lyon, qui sait son importance et qui d'ordinaire ne gaspille pas sa dignité , obéit comme les autres , et rendit au cavalier romain les honneurs auxquels peut prétendre un prince du sang. Des officiers de la bouche du roi lui apprêtaient sur sa route des mets à l'italienne.

M. de Chambray, seigneur de Chantelou, maître d'hôtel du roi, fut envoyé au-devant de lui pour lui donner la bienvenue et lui tenir compagnie. On le logea, toujours d'après l'ordre du grand roi, à l'hôtel de Frontenac, que l'on venait de faire meubler par le garde-meuble de la couronne pour lui et pour son fils.

Le cavalier Bernin salua sa majesté très-chrétienne le 4 juin 1665, au château de Saint-Germain-en-Laye. On lui donnait trois mille louis d'or par an , six mille livres à son tils, autant au sieur Mathias, son élève, et des sommes proportionnées à tous ses domestiques (1).

Ce Bourbon (il faut bien l'avouer, au risque de déplaire aux gens qui prétendent que le pays de saint Louis, de Henri IV et de Louis XIY répudie à jamais la famille la plus française de toutes les familles de France) , ce Bourbon savait récompenser royalement les étrangers lorsqu'il en employait.

Les plus grands ministres se trompent parfois comme les esprits vulgaires ; au bout de quelques mois, l'enthousiasme de Colbert pour le cavalier Bernin n'était plus le même ; cependant le 17 octobre 1665 le roi posa avec grande solennité la première pierre de la façade du Louvre. Les con-

(1) Mémoires de Perrault,

structions faites par Levau furent démolies pour faire place aux nouvelles ; on pouvait donc espérer que tout allait marcher, et que l'architecte venu de loin allait créer sa merveille. Les Français, les Parisiens surtout, sont impatients, et lorsque les travaux qu'on leur fait ont l'air de languir, une longue attente les mène facilement à l'injustice.

L'architecte romain aurait eu le génie de IMichel-Ange, que l'engouement des habitants de Paris ne leur serait pas revenu : leur amour dure si peu ! Pour les excuser, il faut dire que Bernin était orgueilleux, excentrique, emporté, et qu'il avait très-mal pris des observations que l'on s'était permis de lui faire. Il avait aussi peine à s'acclimater en France, sa santé s'altérait, l'hiver lui faisait peur; par moments, il regrettait donc le beau soleil, le ciel bleu d'Italie. Si le cavalier Bernin était disposé à quitter la France , le ministre ne l'était pas moins à le laisser partir et avait déjà trouvé un prétexte pour motiver le retour au pays natal.

Le cavalier Bernin fit la première ouverture du départ à Colbert, et dès le lendemain le ministre lui lit porter par Charles Perrault trois mille écus d'or, un brevet de douze mille livres de pension annuelle , et un autre de douze cents livres pour son fils.

Une autre version raconte différemment le refroidissement survenu entre le ministre de Louis XIV et l'architecte de Rome.

« Le peintre Lebrun, qui était au premier rang dans la faveur de Louis XIV, dit Saint-Victor, s'effraya de l'idée de la partager avec le cavalier Bernin , dont le mérite passait alors pour très-grand , qu'on avait reçu avec tant de distinction et qu'on parlait de fixer pour toujours à Paris. Mais celui qui intrigua le plus Ibrtemcnt contre lui fut

SOL'VENIRS HISTORIQUES. 305

Charles Perrault , secrétaire du coQseil des bâtiments; il avait la confiance du ministre, et Ton peut juger qu'il désirait avec ardeur faire adjuger l'entreprise du Louvre à son frère. » Il y eut alors ligue entre Levau, Lebrun et Charles Perrault, et Le Bernin, aimé de Louis-le-Grand et de son grand ministre, abreuvé de dégoûts, repartit pour Rome. Oh ! les rois ne sont pas toujours les plus puissants ! L'envie et la jalousie n'ont point, comme les monarques, de trésors ni de ministres, mais elles ont de la constance, de la ténacité, et avec cela que ne renverse-t-on pas?

Quand Le Bernin, comblé d'honneurs et de pensions, retourna dans sa patrie, il put croire que son plan serait suivi ; car Louis XIV avait posé la première pierre de ce projet. Cependant il n'en fut rien : la pensée de Claude Perrault , aidée de l'intrigue, fut réalisée, et si ce fut une faute d'avoir agi ainsi, qui pourra reprocher cette faute en face de la grande, de la magnilique, de la majestueuse colonnade que le monde admire aujourd'hui?

On se mit donc à l'ouvrage, et l'on bâtit, cette fois, pour ne plus démolir. Colbert, incessamment occupé à complaire au roi, mit tout en œuvre pour hâter les travaux. La façade principale du Louvre, commencée en 1 666 sur les dessins de Claude Perrault, fut terminée en 1670. Ce bâtiment a cinq cent vingt-cinq pieds d'étendue; cette longueur se compose de trois avant- corps : deux aux extrémités et un autre au centre, où s'ouvre l'entrée principale. Les deux intervalles que laissent ces trois saillies sont occupés par deux galeries, dont le fond était autrefois garni de niches.

Claude Perrault avait d'abord fait des fenêtres dans Ui fond de ses deux galeries, mais voyant -qu'elles ne correspondaient pas à celles de la façade de la cour, il leur avait

substitué des niches pour y placer des statues de rois et de reines. Cette substitution enlevait à cette magnifique façade le caractère que doit avoir un lieu d'habitation. En 1804, et dans les années suivantes, le Louvre fut réparé et presque achevé. Pendant les travaux, on découvrit la trace des fenêtres que Perrault avait d'abord adoptée, et on les rétablit (1).

Le tympan du fronton qui couronne le corps avancé du milieu était resté vide. Sous l'empire, M. Lemot fut chargé de le remplir. Il composa un bas-relief au centre duquel était pla'cé, sur un piédestal, le buste de Napoléon ; Minerve et la njuse de l'histoire étaient de chaque côté du soldat couro'ûné; et la muse qui gardait, dans les temps mythologio^iies, les archives des peuples, inscrivait sur le piédesdal ces mots : Napoléon-le-Grand a achevé le Louvre. G'étai.t là de la poésie louangeuse plutôt que de Vhistoire vraie. N^apoléon avait achevé cette partie du Louvre^ mais pas tout he Louvre, puisque son neveu y travaille aujourd'hui sur \m plan plus grandiose que tout ce que l'on avait entrepris jusqu'à ce jour.

En 1815, les petits-fils de Louis XIV étant remontés sur leur trône héréditaire, substituèrent au buste de Napoléon celui de leur aïeul, et firent inscrire ces deux mots : LuDOVico Magno. Ceci était vrai, et c'étaient des petits-fils qui rendaient à leur aïeul ce qui lui appartenait.

Je ne suis pas de ceux qui louent sans réserves et sans restrictions l'époque actuelle ; mais, pour être juste envers tous, il faut reconnaître qu'à certains égards elle montre

(1) Dulauie, Tableau de Paris.

plus de sagesse que ses devanciers. Pour le moment, nous avons l'air d'avoir renoncé à ce perpétuel grattage et regrattage des noms et des emblèmes historiques, tels que fleurs de Us , bonnet phrygien , coq gaulois et aigle. Nous laissons la pierre plus ou moins illustrée par un de ces signes, plus tranquille que par le passé; nous ne lui faisons plus subir toutes nos inconstances ; nous nous contentons de changer nous-mêmes, sans exiger que nos monuments nous imitent. Nous laissons à Philippe- Auguste, à Louis IX, à Charles V, à François I", à Henri II, à Charles IX, à Henri III, à Henri IV, à Louis XIII, à Louis XIV, à Louis XV, à Louis XVI, à la république de 1793, à Napoléon, à Louis-Philippe, à la république de 1848, au princeprésident et à l'empereur, la part que chacun a eue et aura dans les travaux du Louvre. Ce majestueux palais est assez vaste pour abriter et garder tous les souvenirs; qu'on n'en banisse donc aucun ; il faut que tout le monde vive, même les morts...

Sous Louis XV et sous Louis XVI, on pensa peu à l'achèvement du Louvre ; cependant les écrits du temps sont remplis de justes plaintes contre ce scandaleux abandon. Mais on laissait se plaindre, car je ne sais quelle sombre préoccupation , peut être un secret pressentiment de prochains malheurs, pesait sur tous les esprits. Le léger et insouciant Louis XV lui même s'effrayait de ce qui arriverait après lui.

Il y avait alors comme une ville entre le Louvre et les Tuileries ; ces deux gloires ne se voyaient plus que pardessus les toits. A présent que le vide s'est fait entre ces deux Palais, on a peine à concevoir comment cela n'a pas, de tous tenips , été de même ; et nos petits-fils se figure-

308 SOUVENIRS HlSTOKigUES.

ront difîicileraent qu'il y avait là de beaux hôtels, de pauvres échopes, de magnifiques écuries , des cabarets mal famés , et plusieurs rues sur des plans inégaux, tels que celle de Saint-Thomas-du-Louvrc avec son théâtre, et celle du Doyennéj avec son imprimerie et le bureau de la Gazette de France.

Là où nous voyons la grille à fers de lances dorés, séparant la cour du château des Tuileries de la place du Carrousel, j'ai vu, dans mon enfance, un long et vilain mur avec un portail en bois, juste derrière le petit arc-de-triomphe élevé à la gloire du grand Napoléon. Le portail fut enfoncé par les bandes révolutionnaires du 10 août. Ce fut entre ce mur et le château des Tuileries que commença le carnage des Suisses.

Les jardins de l'Infante et du duc de Nevers servaient de cour aux écuries, qu'on avait établies dans les appartements de la reine Jeanne de Bourbon , et dans ces salles voûtées qui brillent aujourd'hui de tant de chefs-d'œuvre !

Deux grands vilains bâtiments servant de magasins déshonoraient la majestueuse cour carrée ; et là , dans ce sanctuaire de notre vieille monarchie, des plâtras, des déblais, des débris, des décombres, des immondices, s'étaient amoncelés à une telle hauteur, qu'un nouveau sol cachait l'ancien et montait presque jusqu'au premier étage. C'était là , il faut l'avouer, une lamentable incurie, un coupable abandon! Il ne faut pas que la royauté délaisse ce que la royauté a commencé. Nos Bourbons, dans leur légitimité, n'avaient pas assez à cœur de continuer les travaux commencés par leurs pères; dans leur bon droit, ils ne doutaient pas de leur durée, et ainsi que Dieu, qui est iui-

mortel, ils ne se pressaient pas, comme si tous les siècles avaient été à eux.

En 1735, le marquis de Marigny obtint du roi de faire tomber quelques-unes de ces constructions parasites qui étaient venues cacher, serrer et étouffer le palais de François I" et de Louis-le-Grand. A ce moment les hommes qui aiment le beau et le bien coordonnés eurent une lueur d'espérance; ils crurent qu'ils allaient voir le complet achèvement de ce Louvre auquel tant de rois avaient travaillé, et auquel il restait si peu à faire !

Louis XVI et Marie- Antoinette, jeunes tous les deux, et tous les deux aimant les arts, venaient de monter sur le plus beau trône qui soit sous le soleil ! Quels rêves dorés ne firent-ils pas ! Et la France, que ne pouvait-elle pas espérer alors ! . . . Tout à coup, le vent de la colère (de la colère contre les scandales passés) se leva, et sous le souffle du courroux d'en haut, plus d'embellissements, plus de constructions nouvelles, plus d'achèvements des édifices commencés ! mais partout des dévastations, des débris, des ruines, du fer, du feu, des larmes et du sang!

Lorsque le long et terrible orage fut apaisé, le général Bonaparte, fils de la révolution de 1789, reniant sa mère à cause de ses excès, se fit un sceptre de sa glorieuse épée, et de ses lauriers une impériale couronne. Alors il se sentit de taille à continuer l'œuvre des monarques français, et il se promit bien de terminer V Inlcrminahle Louvre. Il ne l'est pas encore ; et le victorieux qui avait couché dans les palais des rois et des empereurs est allé mourir captif dans la maison de bois de Sainte-Hélène !

Nos bons et catholiques paysans de Bretagne ne font pas le plus petit projet sans ajouter bien vite : s'il plaît a

DlEU. Il serait sage aux puissants de la terre d'adopter aussi cette locution ; car, par eux-mêmes, ils ne peuvent pas grand'chose.

Napoléon, s'il n'a pas mis la dernière main aux travaux du Louvre, y a fait beaucoup, et lorsque l'on songe combien la gloire de vaincre au dehors lui laissait peu de loisirs au dedans, on s'étonne de tous les grands ouvrages entrepris par lui.

« Les façades (1 ) intérieures et extérieures furent entièrement ragréées, achevées et couronnées de balustrades, couvertes d'une toiture et terminées. Celle du côté du nord, celle du côté du midi, construites en partie sur des dessins de Pierre Lescot, furent refaites d'après ceux de Claude Perrault et surmontées pareillement de balustrades. La façade intérieure du vieux Louvre ne peut se raccorder avec les trois autres. Elle resta avec ses beautés et ses défauts comme un monument de l'architecture du seizième siècle.

« Une immense quantité de sculptures, des voûtes, des toitures, des portes, riches d'ornements, des encadrements de fenêtres, qui correspondent à la magnificence de l'édifice, et une infinité d'autres détails, furent accomplis en moins de huit ans, et ce palais, vieilli avant d'être achevé, noirci, dégradé par le temps, sembla sortir de ses ruines, glorieux et rajeuni. y>

Des quatre façades extérieures de ce palais, celle qui fait face à l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois est sans comparaison la plus belle, et le génie du médecin Claude Por-

(1) Dulaurc, Tableau de Paris.

rault l'emporte sur le talent des architectes de renom qui ont, à diverses époques, concouru à illustrer cette résidence royale. Tous ceux qui admirent l'imposante colonnade regrettent qu'elle ne déploie pas sa majesté parallèment au courant du fleuve. Ainsi placée, son mérite et ses beautés seraient bien plus admirées.

Qui de nous ne s'est arrêté dans cette magnifique cour carrée qui a le ciel pour voûte , et pour encadrement les quatre façades couronnées de leurs balustres à jour ?

Dans sa brochure si pleine d'intérêt et de savoir, M. Vitet nous assure que pour avoir une juste idée du vieux et du nouveau Paris , il faut monter sur les terrasses de cette cour. Ecoutons le docte archéologue :

« Qui n'a pas vu Paris du sommet du vieux Louvre ne connaît, à vrai dire, ni le Louvre ni Paris. Ces terrasses sont comme un vaste observatoire, d'où la vue plonge sur toute la chaîne de bâtiments qui de la colonnade s'étend jusqu'aux Tuileries ; le meilleur plan, la meilleure vue cavalière n'en sauraient donner une idée aussi nette, aussi saisissante, en faire aussi bien comprendre la grandeur, les divers caractères, les irrégularités et les complications; puis les yeux se portent au-delà, de quelque côté qu'ils se tournent, ils ont devant eux le tableau de Paris le plus complet et le mieux composé. C'est un panorama que l'on ne retrouve ni sur le Panthéon, ni sur le dôme des Invalides, ni môme sur les tours de Notre-Dame. Tous ces points culminants sont trop écartés du centre, trop voisins des faubourgs ; de là, des premiers plans sans style et sans grandeur, l'abaissement des principaux édifices dont l'éloignement fait descendre l'échelle et la diminution de la ville elle-môme qui semble en partie s'effacer et disparaître de

312 porvEMRS niSTORif.)rE-\

Paris ; tout ce qu'il renferme de constructions monumentales se dresse autour de vous ; la Seine s'élargit sous vos pieds pour embrasser dans sa courbe élégante cette île de la Cité, qui semble avancer comme un imposant navire; puis, pour couronner ces magnifiques premiers plans, pour encadrer les longues forets de maisons qui leur succèdent à tous les points de l'horizon, s'élève une ceinture de collines verdoyantes. Quand on veut mettre notre capitale à son vrai rang parmi celles qu'on lui compare, c'est sur ces terrasses de la cour du Louvre qu'il faut avoir soin de la faire admirer.

« Eh bien, cette place si favorable pour contempler le moderne Paris est peut-être aussi la mieux faite pour réver, pour imaginer le Paris d'autrefois, le Paris contemporain des premiers temps du Louvre.

« Commencez par reconstruire sur l'autre rive de la Seine, autour de ce clocher encore debout de Saint-Germaindes-Prés, la vaste enceinte crénelée de l'antique abbaye, avec ses vigies, ses tourelles, ses herses, ses ponts-levis; puis , tout alentour dans la plaine , en guise de ses flots de maisons à quatre étages, faites renaître les métairies , les granges de la puissante communauté en descendant cette rive gauche du fleuve jusqu'aux coteaux d'Issy. Continuez à tout démolir pour laisser reparaître une immense prairie entrecoupée de bouquets de verdure, de petites pièces de vignes et de cultures potagères; des saules, des érables s'élèvent çà et là, au bord de l'eau , sur la berge mal endiguée ; vis-à-vis sur la rive droite, l'aspect est aride, le terrain sablonneux, on voit fumer des fours à briques et quelque pauvres tuilories:. Mais au-delà commence une épaisse forêt, qui va se perdre à l'horizon , et s'étend vers le nord jus-

SOUVENIRS IIÎSTORIQIES. 313

qu'au pied du Mont-Martre. Ne changez pas grand'chose à la silhouette de ce coteau, laissez-lui ses moulins.

« En inclinant vers l'est , vous rencontrez au-delà du rempart de la ville les tours de l'abbaye de Saint-Martin et comme un gros village autour d'elles, le Bourg-l'Abbé; puis en-deçà du rempart des longues files d'habitations et de jardins qui descendent jusqu'à la Grève. Passant de là dans la Cité , vous y trouvez un amas de maisons plus serrées encore qu'aujourd'hui et les deux tours de la métropole , qui, quoique inachevées, dominent déjà la ville entière. Enfin, après ce grand circuit, il ne vous reste plus qu'à regarder à vos pieds; transformez en créneaux et en mâchicoulis ces balustres italiens sur lesquels vous vous appuyez ; de ce jardin de l'Infante, faites un fossé plein d'eau, séparezle de la rivière par une double muraille garnie de robustes tourelles, et vous voilà transportés à six siècles en arrière. Vous êtes sous Philippe-Auguste, au sommet de la grosse tour qu'il vient de faire construire, et si le soleil commence à baisser , vous pouvez voir le roi , au retour de la chasse , passer l'eau dans son bateau, s'en retournant coucher dans son palais de la Cité. »

Voici comment LeBernin (1) rêvait les aliords du Louvre : En avant de la grande entrée, du côté de l'est, il voulait une place immense ouverte jusqu'au Pont-Neuf, et dans cette place, autour d'une statue colossale du roi, étaient groupés des bassins, des fontaines jaillissantes et tout un système de décorations annonçant les approches d'un palais ; puis, entre le Louvre et les Tuileries, à peine avait-il

(1) lîevue contemporaine.

314 SOUVENIRS niSTORTQrES.

vu cette grande galerie de Henri IV se prolongeant au bord de l'eau, que l'idée lui était venue de la répéter du côté opposé, et d'opérer ainsi, non seulement la communication, mais la jonction des deux palais. Cette idée est de lui, comme l'atteste M. de Chantelou. Sa vue avait percé cette foret de maisons qui, depuis le commencement du siècle, s'était interposée entre les deux édifices; il l'abattait dans sa pensée; et cet espace, une fois découvert et aplani, croit-on qu'il s'amusait à le découper en petits compartiments? « Ce serait un crime, disait-il, que d'obstruer une partie quelconque de cette place , la plus grande qui sera dans le monde. Si vous y bâtissez quelque chose, j'aime autant ce que j'y vois que ce que vous y mettrez. On ferait le tour de l'Europe pour trouver sa pareille, et vous voulez détruire cette grandeur que le hasard vous donne! Pourquoi? Pour cacher un défaut de parallélisme! Mais qui saura qu'il existe, ce défaut, quand une fois les maisons seront à terre? Il n'y aura que les oiseaux qui s'en apercevront? »

Le corps de bâtiment ouvrant sur la rue du Coq-Saint- Honoré a été en partie construit par Perrault; il est d'un style pur. Il produisait peu d'effet à cause des maisons particulières qui le serraient de trop près ; mais, d'après les travaux de l'année 1 833 et ceux qui vont suivre, le Louvre ne sera plus comprimé, étouffé par des constructions de tous genres. Les rois ne marchent pas dans la foule, leurs demeures ne doivent pas non plus y être confondues.

Depuis que tout ce qui obstruait l'espace entre le Louvre et les Tuileries a été abattu et balayé, on s'aperçoit que la ftiçade tournée du coté du chef-d'œuvre de Philibert de Lorme manque de style. A l'époque où elle a été

achevée, on ne pouvait lui reprocher son trop de simplicité, car alors elle donnait sur des vergers, des jardins potagers, des basses-cours et autres dépendances rustiques qui s'étendaient jusqu'au guichet de Lesdiguière ; à présent que cette partie du Louvre va , en quelque sorte, faire sans intermédiaire le pendant de l'élégant palais bâti pour lareine Catherine de Médicis , il faudra qu'elle se pare de plus de dignité et que ses œils-de-bœuf disparaissent de la partie qui domine l'entrée du palais faisant face aux Tuileries.

D'après le plan de M. Visconti, le déploiement de cette façade va perdre de son étendue; deux énormes massifs de bâtiments, subdivisés par des cours intérieures, s'avancent de droite et de gauche et cachent les deux extrémités de cette aile. Ces constructions sont, il faut le dire, généralement désapprouvées, on leur en veut de diminuer la magnifique place du Carrousel, telle que nous la montre le vide qui vient de s'y faire en si peu de temps et avec tant de succès. Lorsque les Parisiens Font vue désobstruée, délivrée de toute une ville, où pendant près de deux siècles s'étaient élevés pêle-mêle des églises, des écuries, de grands hôtels, des baraques et des logis bourgeois, leur joie fut grande, car dans ce peuple il y a l'instinct du beau.

Avant que les démolitions ne fussent toutes terminées , généralement on avait cru que l'espace serait trop immense et ressemblerait à un désert ; cette opinion , partagée par des hommes de l'art, n'était pas fondée, nous avons tous été à môme de nous en convaincre ; aussi regrettons-nous que l'architecte en chef des travaux ait , pour régulariser le Carrousel, autant diminué son espace par l'avancement (beaucoup trop saillant à notre gré) de ses casernes, de ses hôtels ministériels et de ses ateliers d'imprimeries. Des im-

310 SOIYENIRS IIISTORIQUES.

primeries. des hôtels de ministres et des casernes pourront être fort commodes pour le pouvoir, mais n'ajouteront rien au grandiose de la cour du Louvre. Certes, dans la vie du soldat tout est noble, et cependant sa demeure, la caserne^ est presque toujours d'un aspect vulgaire. Regardez toutes celles de Paris ; leurs façades plates , hautes et longues , ressemblent à des couvents sans cloître, sans église et sans poésie.

Plusieurs fois, les architectes Percier et Fontaine, dans leurs projets de régulariser la place du Carrousel, avaient proposé à l'empereur des constructions intermédiaires, soit pour satisfaire aux besoins des deux palais, soit pour cacher leurs défectuosités respectives. En les écoutant, Napoléon trouvait du beau et du bon dans ce qu'ils lui présentaient, mais il regrettait le grand espace où il pouvait faire manœuvrer quarante mille soldats entre les deux ailes, répétant toujours : Il n'y a de beau que ce qui est grand; retendue et rimmensité peuvent faire oublier bien des défauts.

Il est fiicheux que l'idée du grand empereur n'ait pas été celle du grand architecte ; s'ils avaient été d'accord , l'immensité de la place nous serait restée, et nous nous serions facilement consolés de ne pas y voir les deux constructions qui se sont élevées dernièrement, et qui empiètent tellement sur l'espace séparant les deux galeries du quai et de la rue de Rivoli, que la partie du Carrousel qui vient aboutir au Louvre n'aura plus que l'aspect d'une rue un peu plus large que les autres.

Pour dissimuler l'irrégularité de la place du Carrousel, il y a eu des projets et des plans par centaines ; dans toutes ces pensées, sur papier et en relief, je n'en connais pas de mieux conçue, de plus simple et de moins dispen-

SOLYEMU^ HISTORIQUES» 317

dieiise que celle qu'avait eue le comte de Forbiii d'Oppède. Ce projet avait l'avantage de laisser apercevoir le développement des deux palais réunis en en masquant les irrégularités (qui se perdaient dans la différence d'épaisseur du mur de la fausse façade) par une colonnade aussi légère qu'agréable à l'œil. Il n'avait point l'inconvénient d'écraser le château des Tuileries, et laissait au Carrousel son immense espace si beau pour les grandes revues aimées des Parisiens et de ceux qui les gouvernent. Londres se passe de ces spectacles guerriers : Paris en est avide; ce qu'il y a de plus rare dans les rues de la capitale des trois royaumes, c'est un soldat; en France, on aime à les voir partout, et l'on a raison, car c'est bien certainement ce qu'il y a de plus honnête chez nous.

Vers le guichet ouvert au-dessous de la bibliothèque du roi, d'après le plan du comte de Forbin d'Oppède , aurait commencé une colonnade corinthienne , élevée sur douze marches et sur quatre de profondeur faisant face au château des Tuileries, et qui, après avoir décrit la courbe gracieuse d'un large fer à cheval, serait allée rejoindre le guichet de la rue de Rivoli.

Cette galerie à jour, d'un style en rapport avec l'architecture si riche du palais , aurait pu être sur sa terrasse supérieure ornée de vases de marbre et d'arbustes toujours verts ; le regard, passant entre les colonnes de cette élégante construction, serait allé jusqu'au mur du Louvre sans rien voir de son irrégularité.

Je me suis étendu sur ce projet, parce que je Tai vu en relief chez le fils du comte de l^'orbin. Il y a des familles heureuses, où l'illustration du talent se joint à Tillustration du nom.

Alors que Fon parlait beaucoup de l'achèvement du Louvre et que l'on n'y laisait rien, il était fort à la mode de faire des projets et d'en présenter les plans aux divers pouvoirs, qui , depuis soixante ans et plus , se sont succédé sur cette terre, autrefois la patrie des Gaulois si renommés pour leur légèreté et leur amour du changement. Dans ces temps-là, il fut question d'élever au milieu de l'immense espace qui devait succéder à cette Babel de maisons bourgeoises et de nobles hôtels, d'écuries royales et d'hôtel des pages, d'églises et de théâtres, une immense rotonde, toute de fer et de vitraux, bien close et bien chauffée, vrai jardin d'hiver pour les Parisiens. Cette idée , fort en harmonie avec le goût de promenade et de flânerie des habitants de la grande ville , fut sur le point d'être mise à exécution. Le vieux roi goutteux Louis XVIII a été partisan de ce projet, mais les rois d'antiques races ne se pressent jamais. La vieille légitimité se croyait éternelle, parce qu'elle avait pour elle un des premiers attributs de Dieu : la justice.

Le prince bâtisseur, Louis-Philippe, eut aussi son projet pour la place du Carrousel. Dans les arrangements qu'il aimait à faire, il entrait presque toujours un ressouvenir de l'Angleterre. Ce fut donc un square, avec pelouse de gazon, corbeilles de fleurs, massifs d'arbustes et fontaines jaillissantes , le tout entouré et défendu par une grille de fer à pointes de lances dorées. Cet immense ovale, encadrant pour ainsi dire ce paysage rustique, aurait, à ce que l'on assure, suffi pour faire disparaître le défaut de parallélisme entre les deux palais , et l'irrégularité de la place , la plus grande, qui soit au monde^ à ce qu'assurent les Parisiens pur sang.

Je pourrais mettre encore sous les yeux des personnes

qui veulent bien me lire beaucoup d'autres plans et projets dont on a beaucoup parlé dans le temps et qui ne seront plus remis en lumière, puisque nous avons aujourd'hui un fuit accompli, et accompli comme par un coup de baguette (!a baguette des fées était de coudrier, celle de Napoléon est d'or).

Tout ce qui est ouvrage de main d'homme porte en soi comme un vice originel, qui l'empêche de durer toujours; ce que fondent, ce qu'établissent les plus grands monarques pou7^ demeurer à jamais^ à perpétuité, est peu respecté par les siècles. Ainsi, tout ce que Louis-le-Grand a fait pour le Louvre, tout ce qu'il voulait faire pour l'avenir de ce magnifique palais de la royauté française a été trop vite oublié.

Perrault, il faut le dire, n'avait pas achevé sa grande entreprise; sa majestueuse colonnade était bâtie et complètement sculptée , mais le corps du logis du côté de la cour n'était pas terminé. Du côté de la rivière, la nouvelle façade restait aussi inachevée, et de hauts échafaudages attestant qu'il restait encore beaucoup à faire attendaient la reprise (les travaux; ils attendirent si longtemps qu'ils tombèrent de pourriture , il fallut les enlever. Quand les hommes se reposent et ne travaillent plus, il y a une main qui ne s'arrête pas et qui dégrade toujours, c'est celle du temps. Les charpentes de plusieurs façades n'étant pas recouvertes, les pierres du couronnement des corniches n'étant pas toutes placées, des espaces restant vides et béants, l'ennemi s'introduisit à petit bruit dans la place ; le vent , la pluie , la poussière, y firent germer tout un fouillis de ces plantes que Chateaubriand appelle amantes des ruines.

« Ah! s'écrie M. Vitet (1), si du moins ce malheureux monument n'avait eu pour ennemis que cette végétation parasite et les injures du temps, mais les hommes s'en étaient emparés et l'outrageaient bien mieux encore. Du vivant de Louis XIV cette invasion s'était contenue dans certaines bornes ; on s'était contenté de concéder des logements à quel quesoliiciers de la couronne, etpar faveurs particulières, des ateliers à quelques artistes éminents. C'était aussi inoifensif que celle qu'avait donnée le roi à plusieurs corps savants , à l'académie française , aux académies des inscriptions et des sciences, à l'académie de peinture et de sculpture, puis enfin à l'académie d'architecture. Mais sous la régence et dans les vingt-cinq ou trente années cjui suivirent, il n'y eut plus un rapin en faveur qui ne s'arrogeât le droit d'avoir au Louvre un atelier, pas un valet de cour qui n'y introduisit sa famille. Pour décupler les logements, il fallut entresoler presque toutes les grandes salles , les couper de deux ou trois cloisons, ouvrir dans l'épaisseur des nuirs des cages d'escaliers, des gaines de cheminée; de tous côtés et à tous les étages, on vit des tuyaux de poêles vomir la suie et la fumée. C'était une grande hôtellerie oii chacun faisait son lit à sa façon et travaillait pour soi. Ceux qui avaient des chevaux trouvaient moyen de les loger. Le vestibule qui fait face à la rue du Coq (qui n'existe plus) servait de remise à cinq voitures et d'écurie à quatorze chevaux. M. le duc de INevers avait sa petite écurie dans une des salles, aujourd'hui occupée par des sculptures de la renaissance. M. de Champlot et M. de Tessé avaient installé leurs carrosses et leurs chevaux dans la grande salle des

(■1) Rcvito covtewpornfne dw 13 scptcnibrc ISo-'.

SOlVENlllS IIISTORIQIES. 321

moulages. Mais ce n'était pas encore tout; pour aider à cette dégradation intérieure , on avait adossé aux façades extérieures, et plus particulièrement au soubassement de la colonnade, les établissements les mieux faits pour ronger un bâtiment à sa base. Ainsi , dans l'ancien hôtel de Longueville, démoli seulement en partie, comme nous l'avons dit , on avait transporté la poste au chevaux et les relais du royaume. Les chevaux avaient leurs mangeoires contre le mur de la colonnade , et les poutres du hangar qui les couvrait étaient scellés dans le mur. »

Avec l'aide du savant que je viens de citer, et avec mes propres souvenirs de ce que j'ai vu à mon arrivée à Paris , à mon retour de l'émigration, je pourrais signaler encore de grands et criants abus. Mais je m'arrête , l'âme s'attriste en redisant les torts de nos devanciers. Après avoir vu tout ce qu'ils ont souffert et combien longue et cruelle a été l'expiation de leurs fautes, je n'ai plus le courage de prendre la pierre et de la leur jeter.

Aidé du savant M. Denon , le général Bonaparte revenu d'Italie, avec l'autorité que donne la gloire des champs de bataille, s'occupait à peupler la grande et longue galerie du Louvre de tous les chefs-d'œuvre de l'Europe , amenés à Paris par la victoire. C'était en 1802, et je me souviens encore de la foule de dieux et de déesses , de demi-dieux et de héros, de nymphes et de faunes, d'empereurs et de consuls romains, de poètes et de philosophes grecs, que je vis le soir mémo de mon arrivée à Paris à mon retour de Londres. Cette foule illuatrc, blanche et silencieuse produisait devant la porte du vieux Louvre un saisissant effet. Moi et mes frères (nous sortions du collège) nous regardions cet immense rassemblement d'illustrations antiques

322 SOLVENIUS IlISTORiyLES.

aux premières lueurs de la lune, dont le disque d'argent se montrait à cette heure au-dessus du long toit de la galerie qui relie le Louvre aux Tuileries ; c'était solennel à regarder. L'Apollon du Belvédère, la Pallas antique, la Vénus de JMédicis, le Laocoon, l'Antinoiis, et les chevaux de Corinthe étaient là,... où sont-ils aujourd'hui?

M. Denon, comme le maréchal-des-logis de tous ces habitants de l'Olympe, venait d'être chargé par le vainqueur de Marengo de désigner à chacun de ces prodiges de l'art la place qu'il devait occuper dans le palais de nos anciens rois.

Les logements furent bien faits, et parmi les grands travaux entrepris et achevés par Napoléon, il faut en première ligne placer le Musée ; la galerie des tableaux au premier étage et celle des antiques au rez-de-chaussée doivent beaucoup à la science, au bon goût et à la persistance de M . Denon .

Dans cette même année 18021, j'ai vu dans la cour du Louvre, alors que le citoyen François de Neufchâteau était ministre de l'intérieur, une exposition des produits de l'industrie française. Le luxe des exhibitions d'alors semblerait bien mesquin, comparé à ce que nous voyons aujourd'hui ; en ce temps, où se passaient tant de grandes choses , on ne bâtissait pas des palais de cristal pour les marchands et les manufacturiers ; alors, sans doute, on encourageait Vindustrie, mais on n'en faisait pas une reine.

Les plus belles expositions françaises étaient celles de nos gloires guerrières, et c'était à l'église royale des Invalides, que l'on appelait alors le Temple de Mars, que l'on appendait aux murailles élevées par Louis XIV les riches produits des champs de batailles.

L'exposition industrielle que j'ai vue en 180*2, dans la cour du Louvre, autant que je me la rappelle, était peu

riche. Cette époque ne produisait guère que du fer et des soldats. L'étalage était sévère et simple ; la terrifiante révolution qui tirait à sa fin, mais dont on apercevait encore de pâles reflets, avait condamné trop longtemps au repos les usines et les manufactures pour que l'industrie eût rien de remarquable à dérouler devant le public. Tout ce qui tenait au service d'intérieur me semblait bien moins soigné que tout ce que j'avais vu en Angleterre. Si, sur ce point, je fus humilié de la comparaison entre Londres et Paris, je relevai fièrement la tête en face de trois magnifiques vases de porcelaine de Sèvres. L'orgueilleuse Albion n'avait rien pu nous montrer de pareil. Je respirai plus à Taise.

Pendant que mes frères et moi nous marchions dans la foule, longeant autant que possible les boutiques dressées sous un toit en appentis, appuyé sans beaucoup de précaution contre les murailles illustrées du palais, nous nous aperçûmes tout à coup d'un flux et reflux dans la multitude de curieux. Ce qui causait ce mouvement était celui qui remuait le monde ; le désir de voir le premier consul , sa famille et son entourage, était ce qui nous préoccupait plus que toute chose depuis les deux jours que nous étions arrivés en France. C'étaient toutes ces grandeurs déjà historiques qui venaient par leur présence encourager l'industrie. Un homme de belle apparence, à la longue et épaisse chevelure, portant haut la tête, donnait le bras à madame Bonaparte. C'était Murât, beau-frère du premier consul ; sur le bras victorieux du vainqueur de l'Italie, s'appuyait mademoiselle de Beauharnais, dont la démarche, ainsi que celle de sa mère, se faisait remarquer par l'élégance et la grâce créole. Louis Bonaparte, frère du premier consul, et plusieurs de ses sœurs, étaient très-remarques par la foule

qui se pressait sur leurs pas. En passant devant un étalage d'armes anciennes et modernes, tout le groupe officiel s'arrêta, c'était la spécialité de tout ce monde, et le public trouvait , en les regardant, que rien dans l'exposition ne pouvait les intéresser autant que ces faisceaux guerriers. Cependant, au bout de quelques instants , madame Bonaparte, suivie de quelques-unes des femmes qui l'accompagnaient, quitta les trophées d'armes pour aller à un étalage voisin tout émaillé de fleurs artificielles.

Déjà j'avais remarqué et admiré ces fleurs, bien au-dessus, par leur grâce et leur vérité, à toutes celles que j'avais vues en Angleterre. L'illustre revenant d'Egypte, après avoir manié quelques-unes des armes et admiré leur fini et leur légèreté, abandonna l'étalage de l'armurier et vint rejoindre la gracieuse Joséphine, qu'il se plaisait à appeler alors son heureuse étoile. Nous fûmes à même de remarquer le charme de son sourire et la beauté de son regard. Ce regard pouvait devenir terrible et pouvait lancer de foudroyants éclairs ; mais, quand il le voulait, il savait le voiler de douceur. Madame la vicomtesse de Beauharnais, à la cour de Marie- Antoinette, avait été remarquée par sa beauté; sous le Directoire, en sortant de la prison du Luxembourg, elle avait brillé aussi dans les salons de cette époque, et le jeune vainqueur de l'Italie était encore tout à fait sous le double charme de la bonté et de la grâce. En étudiant sa physionomie , pendant qu'il écoutait Joséphine lui vanter les merveilleuses fleurs de Batton , on eût dit que rien ne l'intéressait autant que ces bouquets, ces guirlandes et ces diadèmes de fleurs. Pour plaire à sa femme, il prenait de ses mains ce qu'elle venait d'admirer et l'admirait à son tour. Parmi les tours de force de son art , le marchand

fleuriste était parvenu à imiter, de manière à ce que tout le monde s'y trompât, une bien humble plante des champs (le pissenlit). Pour jouer avec cette ditficulté, l'artiste n'avait pas imité sa fleur, mais sa graine. Ces légers globes de duvet, montés sur une tige droite et verte, et sur lesquels les petits enfants aiment à souffler , car leurs bonnes de campagne leur ont dit souvent : Si votre souflle emporte toute cette petite boule , s'il ne reste plus rien sur sa tige , c'est signe que vous savez bien notre Père,

Voilà donc que l'homme qui a si vaillamment tenu l'épée, et qui bientôt s'en fera un sceptre, à la prière de sa femme, prit une des plantes qu'elle lui montrait en lui disant : a II y en a une artificielle et une vraie , choisissez et soufllez dessus. ))

Le général obéit. lien prit une : c'était la vraie ; il souflla dessus, et pas une des petites graines ailées ne resta sur la tige , toute la petite boule diaphane et légère s'envola et disparut.

— C'est bon signe, dit Joséphine.

Et dans la foule on pensa comme elle.

Un homme tout à coté de nous ajouta : « Il n'a pas laissé le plus petit brin de duvet. Il sait joliment son Pater.

— Il faut bien qu'il le sache d'un bout à l'autre, dit un autre Parisien , puisque la prophétie annonce que le pape viendra le sacrer roi ou empereur. »

Le pape est venu, le victorieux a été sacré; il a conquis le monde. Puis un jour s'est levé, le vent de la mauvaise fortune a soufilé,... et de toutes ses conquêtes plus rien n'est resté, pas plus que de duvet sur la petite plante que j'ai nommée plus haut.

326 SOLVENIRS HISTORIQUES.

Par mon âge , j'ai été, comme on le voit, contemporain et sujet de l'empereur Napoléon; j'ai vu la gloire de l'Empire et j'ai été témoin de ses revers. J'ai entendu les vivats des soldats et les gémissements des mères ; et dans le monde où je vivais, je trouvais des échos de la cour impériale qui me redisaient des anecdotes et des propos du cercle doré et brodé des Tuileries. Je voyais alors deux fois la semaine l'aimable et excellent comte de Lascases, alors chambellan de l'empereur et depuis courtisan de son malheur à Sainte-Hélène. Un jour, chez la comtesse W.... de S.... il nous raconta à propos du Louvre une conversation qu'il avait eue la veille avec Napoléon. C'était aux plus beaux jours de la prospérité et de la gloire impériale ; tout souriait alors au vainqueur de l'Europe ; la fille des Césars, la petite-fille de la grande Marie-Thérèse, l'impératrice Marie-Louise, venait de lui donner un fils ; que pouvait-il ambitionner encore? On cherchait en vain quelle conquête il aurait encore pu rêver, sa pensée semblait détournée des champs de bataille , il s'occupait des embellissements de Paris, la première ville de son vaste empire. Rome n'en était que la seconde ! « Je veux, disait-il au comte de Lascases , lorsque je recevrai l'empereur Alexandre et mon beau-père, l'empereur d'Allemagne, les étonner par la magnificence de l'hospitalité que je leur offrirai à eux et aux autres monarques mes frères. Je les ferai entrer par l'avenue de Neuilly ; ils passeront sous l'arc-de-trioraphe élevé aux grandes armées françaises ; pour mes illustres visiteurs, ce sera là comme le seuil de ma bonne ville de Paris. De là, ils descendront les Champs-Elysées, traverseront la place Louis XV. Je ne veux rien au centre de cette place, le monument qui y attirerait leurs regards pourrait éveiller en eux le sou-

venir de Louis XVI et de ma tante la reine Marie- Antoinette; je ne veux rien de ce qui est de nature à rappeler le régicide; c'est pourquoi j'ai fait démolir le donjon du Temple.

« Pour les jours d'apparat, la grande allée du jardin des Tuileries servira d'avenue ; c'est par là que mes hôtes parviendront au Louvre, en passant sous le porche du château ; la cour du Carrousel , encadrée du côté de la Seine par la çjalerie des Valois et par celle que je fais bâtir, partant du pavillon Marsan pour aboutir au vieux Louvre, quand elle sera déblayée de toutes les constructions qui l'obstruent, sera la plus grande cour qui soit au monde , et je pourrai y passer des revues de plus de trente mille hommes.

« L'aile bordant le fleuve restera ce qu'elle est : la galerie du Musée ; là toutes nos richesses en fait d'art, tableaux des plus grands maîtres et de toutes les écoles, des statues antiques et modernes, des chefs-d'œuvre de la renaissance, du siècle de Louis XIV et du mien.

c( Dans l'autre aile, tous les trésors littéraires et scientifiques sacrés et profanes , que garde aujourd'hui dans ses salles obscures et tristes la bibliothèque de la rue de Richelieu.

« Dites, mon cher Lascases , continua Napoléon en s'exaltant à la pensée qu'il rassemblerait ainsi toutes ces richesses, toutes ces merveilles dans sa propre demeure et pour ainsi dire sous sa main , dites , y aura-t-il jamais sous le soleil quelque chose de plus beau que ces deux galeries de communication entre les Tuileries et le Louvre, entre mes hôtes et moi? Pour arriver et s'asseoir à ma table, ils n'auront eu à marcher qu'au milieu des grandeurs et des prodiges de la France.

(c Le Louvre a quatre façades, chacune d'elles aura à son

premier étage un vrai logement d'empereur ou de roi, et ce sera de plain-pied que mes frères couronnés viendront chez moi et que j'irai chez eux. Le monde a-t-il quelque chose de semblable ? »

Il disait encore: « Je déteste la chapelle des Tuileries, elle ressemble trop à une salle de spectacle. Je veux que l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois soit plus que jamais la paroisse du Louvre. C'était de ce côté que s'étendaient les jardins du roi ; j'y veux faire planter un mail d'arbres toujours verts, ce sera par une large allée d'ifs taillés comme ceux de Versailles que nous irons prier le Dieu de Charlemagne, le Dieu des armées par qui régnent les rois. »

Tels étaient les gigantesques projets de l'empereur, et il faut avouer que Louis-le-Grand n'aurait pas mieux rêvé. Ces empereurs et ces rois, que Napoléon appelait ses frères couronnés, sont venus à Paris, voyageurs armés et traînant à leur suite huit cent mille étrangers ; et l'homme qui, dans ses jours de prospérité et de puissance, avait désiré leur visite, après avoir couché au Kremlin, n'avait plus alors pour tout empire que la petite souveraineté de l'île d'Elbe.

J'ai cherché dans les siècles déjà bien loin de nous à rattacher des souvenirs historiques à ce Louvre que j'ai entrepris de décrire. En voici un qui ne date que d'une quarantaine d'années. Dans ce grand salon carré (si aimé des peintres exposants à cause de sa belle lumière) j'ai vu un autel élevé pour de grandes et mémorables épousailles, celles de Napoléon I", par les constitutions de la République empereur des Français, roi d'Italie , protecteur de la Confédération germanique, etc., etc. avec S. A. I. l'archiduchesse Marie-Louise d'Autriche, fille de S. M. Tempe-

SOLVENIRS HISTORIQUES. 329

reur François II, roi de Bohême, de Hongrie , etc., etc.

L'homme ne vit que peu de temps, mais dans ce peu d'années que d'événements passent encore rapides et fugitifs sous ses yeux ! De ces faits transitoires beaucoup se perdent dans l'oubli que l'âge nous amène , d'autres restent profondément gravés dans notre esprit. . . . Près d'un demisiècle s'est écoulé depuis ce mariage, et il me semble voir encore les deux augustes fiancés s'avançant vers l'autel du Dieu de Jacob et de Rachel.

Depuis la porte qui ouvre du château dans la galerie du musée jusqu'au grand salon de l'Horloge, régnait de droite et de gauche un quadruple rang de banquettes recouvertes de velours cramoisi à crépines d'or. Une foule immense de Parisiens et de délégués des provinces, de curieux français et étrangers, hommes et femmes en grande toilette, robes et habits de cour, en uniforme militaire et civil, occupait ces sièges, ces places enviées et sollicitées longtemps d'avance. Ma pensée, rétrogradant d'une dizaine d'année, (de 1804 à 1793), s'étonnait encore une fois de l'inconstance française, au milieu de toutes ces toilettes de cour, de tous ces habits à la française loués chez Babin, grand fournisseur de travestissements et de mascarades. Onavaitbeau faire, malgré soi, et en dépit de tout, on se souvenait que ce Paris, qui se faisait alors courtisan, la brette au côté et le chapeau emplumé sous le bras , avait porté la carmagnole et le bonnet rouge de Marat et du père Duchesne... Cette facilité de changer si souvent, si vite et si facilement, est par beaucoup d'écrivains appelée légèreté. Pour être juste, je crois qu'il faudrait lui appliquer un autre mot.

J'ai encore dans la mémoire l'expression du regard de Napoléon, c'était l'orgueil et le bonheur, le triomi)lie et la

joie, l'ambition rassasiée et presque sans un désir... Et vraiment, que pouvait-il vouloir encore? Voyez son point de départ, et celui où il est arrivé! Aussi quel sourire sur ses lèvres! quelle fierté dans sa démarche! La couronne d'or au front, sur les épaules le manteau impérial, sa glorieuse épée au côté, il avançait sur les plus riches tapis des Gobelins et d'Aubusson sans qu'on entendît le bruit de ses pas, ni le retentissement de la marche de son long et magnifique cortège!

La petite-fille de la grande Marie-Thérèse , la nièce de la reine Marie-Antoinette, marchait de front avec lui. L'éclat de sa jeunesse brillait encore auprès du rayonnement des pierreries de son diadème et de toute sa parure : les partisans de l'empire voulaient la trouver belle, et comme dans leur conscience ils ne pouvaient prononcer le mot de beauté, ce qu'ils vantaient surtout c'était son air de bonté. On ne parlait pas de sa grâce, on la laissait toute à l'impératrice Joséphine.

Cette journée de l'impérial hyménée dut être cruelle pour la gracieuse et excellente femme qui avait été ointe par le pape impératrice des Français, dans la vieille basilique de Notre-Dame de Paris. ]\Ialgré toute l'amertume de sa destinée, Joséphine fit preuve de Textrême bonté de son caractère. Elle donna une magnifique parure de rubis (les plus beaux qui fussent alors en France) à sa belle-fille, vice-reine d'Italie, pour que lu charmante femme d'Eugène de Beauharuais brillât d'une manière éclatante à la cérémonie nuptiale.

Les reines de Naples, d'Espagne, de Hollande, de Westphalie et la vice-reine d'Italie, portaient la queue du lourd et loni; manteau de la fille des Césars, nouvelle impéra-

trice des Français. Plus d'une fois , à ce que l'on a assuré dans le temps , Napoléon, fronçant le sourcil , s'est retourné dans sa marche pour faire signe à ses royales sœurs qu'elles laissaient trop peser le manteau sur les épaules de sa fiancée.

Après les reines marchaient Madame mère et les princesses de la famille impériale. Parmi elles on distinguait la jeune et charmante grande-duchesse de Bade , née Beauharnais, et fille adoptive de l'empereur. L'étiquette n'avait donné qu'un carreau à madame Laetitia Bonaparte pour s'agenouiller pendant la messe de mariage : Tempe reur s'en aperçut et fit porter un fauteuil à sa mère. Cette fois le grand maître des cérémonies, le comte de Ségur, était trouvé en défaut.

Ces longues et magnifiques galeries du Louvre ont vu passer sous leurs voûtes illustrées d'allégories, chefs-d'œuvre de nos premiers peintres, de grands et historiques visiteurs. Nommons, avant tous les autres souverains , le pape Pie VII; lorsque son amour pour la religion catholique l'amena à Paris pour le sacre de Napoléon, le saintpère fut logé au château des Tuileries, mi pavillon de Flore ; son appartement au premier étage ouvrait dans la galerie même du musée. Dans les bien rares moments de loisir dont il pouvait jouir, il aimait à venir visiter les chefsd'œuvre des arts. Au milieu de tant de richesses artistiques, plus d'une fois, il en reconnaissait dont l'origine n'était pas française, et qu'il avait admirés ailleurs. Mais avec la résignation toute chrétienne, avec l'inaltérable douceur dont il était doué, il ne fronçait pas le sourcil et gardait sur ses lèvres son gracieux sourire.

332 SOUVENIRS lîISTOUIQLES.

Un matin Pie VII, accompagné de quelques personnes de sa maison, et croyant que les galeries n'étaient pas encore ouvertes à tous les Parisiens, y était entré. Il n'y avait pas encore de foule, mais un assez grand nombre d'amateurs des arts qui venaient copier et étudier les tableaux des grands maîtres. Devant une toile rappelant une scène de l'histoire romaine, était arrêté un groupe de ces jeunes hommes, que Ton reconnaît tout de suite pour artistes à leur mise visant à l'effet. Pie YII, qui se connaissait en tout ce qu'il y a de beau, comme en tout ce qu'il y a de bon , et qui aimait la jeunesse studieuse, s'approcha du groupe, et avec sa grâce et sa bonté ordinaire , adressa quelques paroles d'encouragement et de louange au jeune peintre qui copiait l'œuvre d'un des plus grands maîtres de l'école italienne. Tous ceux qui s'étaient arrêtés devant ce tableau, à l'approche du vénérable souverain pontife, s'étaient découverts; un seul gardait sa toque sur sa tête, et c'était l'artiste à qui le pape venait de dire quelques mots. L'élève de Voltaire et de Jean-Jacques, dans son grossier et stupide orgueil, persistant dans son insolente malhonnêteté, le vicaire du Dieu qui pardonne , s'approchant de lui, lui donna sa bénédiction et ajouta d'une voix toute paternelle: ce Jeune homme, je vous bénis, la bénédiction d'un vieillard n'a jamais porté malheur à personne. »

Ces paroles, si remplies de mansuétude, produisirent un grand effet sur toutes les personnes à portée de les avoir entendues ; l'homme à qui elles avaient été adressées demeura seul impassible dans son orgueil impie; demeura impassible ce jour-là, mais je me persuade que la bénédiction du Saint- Père ne demeura pas inefficace sur celui à qui elle avait été donnée; la grâce divine, comme la rosée, tombant

soLVi-.NiRs nisTORiQins. 333

des nuées, n'agit pas tout de suite ; quelquefois son elTet est soudain, éclatant, d'autres fois lent et caché. Eh bien, il en aura été ainsi pour le jeune peintre, esprit fort; la bénédiction tombée sur sa tête aura pénétré en lui, et, à son insu, aura plus tard fait germer en son esprit quelque bonne pensée. A la campagne, vous avez parfois remarqué un jeune arbre dont le feuillage est moins frais, moins verdoyant que la végétation qui le touche et l'entoure; c'est que l'humidité fécondante indispensable à toute plante n'est pas parvenue à ses racines qui ont eu soif de la pluie du ciel qui a coulé ailleurs. Laissez venir le jour où une autre ondée tombera d'en haut , la brise propice poussera de son souffle les gouttes de pluie sur l'arbrisseau aux racines desséchées , et bientôt vous verrez sa verdure native reparaître, et de nouvelles feuilles s'entr'ouvrir.

Je viens d'écrire ces mots: V humidité fécondante est indis^ pensable à toute plante. La grâce divine aussi est indispensable à toute âme, et elle nous vient sans que nous la voyions, sans que nous l'entendions descendre. Elle sera ainsi venue, j'en ai l'espérance , au jeune peintre béni par Pie VIL

Un pape, arrivant en plein dix-neuvième siècle dans la ville des philosophes, dans la Babylone moderne, qui avait répandu le sang des rois et des reines, des pontifes et des vierges, des religieux et des justes, ne pouvait être que l'accomplissement d'un grand et impérieux devoir, celui de conserver à la France le catholicisme que les philosophes avaient juré d'éteindre dans le pays régénéré par la raison et par le code des droits de Vhomme !

Un refus de venir oindre le jeune victorieux qui déposait le casque pour ceindre son front de la couronne, aurait pu

faire éclater une colère dont les suites auraient été fatales à cette nation longtemps appelée la fille ainée de rEfjlise.

A cette époque, l'indifférence en matière religieuse était la maladie de bien des cerveaux , et beaucoup de Français, imbus des principes nouveaux, auraient penché vers le protestantisme préconisé par l'école philosophique. Dans de telles circonstances, nous le répétons, c'était un devoir pour le chef de l'Église catholique, apostolique et romaine, de se rendre aux désirs du général Bonaparte, prêt à s'asseoir sur le trône impérial.

Lorsque le vénérable vicaire du Dieu crucifié eut répondu ofliciellement à notre ambassadeur à Rome qu'il consentait à venir prochainement sacrer le nouveau souverain de la France , il y eut une grande joie dans le parti bonapartiste; mais parmi les vieux révolutionnaires, ce fut un cri de rage qui retentit à Paris et dans les provinces , à entendre ces incorrigibles survivants de Marat, de Danton et de Robespierre , le pays qu'ils avaient tiré des ténèbres de la superstition allait retomber dans V épaisse nuit des préjugés et de Vignorance, pour croupir de nouveau sous le joug des prêtres et des moines.

En entendant ce langage, en étudiant la force du parti hostile à la religion catholique, beaucoup d'honnêtes gens, par nature timides, redoutaient la venue du Saint-Père au milieu de tant d'éléments divers, et sur un sol encore tout tremblant des secousses révolutionnaires qui l'avaient si rudement et si longtemps ébranlé ! Pour ceux qui connaissaient à fond la France nouvelle, France sans foi, et sans respect pour les choses du passé, ces frayeurs, ces appréhensions n'étaient pas sans fondement, et réellement, sous le point de vue humain, on pouvait alors redouter des

scandales pour le monde et des humiliations pour le chef visible de TEglise. Mais le Seigneur qui tient en ses mains puissantes les cœurs de tous les hommes , et qui les pétrit à son gré, cette fois encore dérouta la sagesse du inonde.

Le vicaire de Jésus-Christ, dès qu'il eut mis le pied en France, eut à se féliciter de la résolution qu'il venait de prendre ; les populations des villes et des campagnes du midi, vives et enthousiastes, se levaient en masse, couraient au-devant du souverain pontife, et dès qu'ils l'apercevaient se jetaient à genoux: dans la poussière pour recevoir sa bénédiction. Tant d'empressement, tant de foi, tant de respect dans un peuple que Dieu (pour le punir) avait livré au gouvernement des philosophes voltairiens, étonnaient le Saint-Père et remplissaient son cœur d'une vive et pieuse gratitude ; et c'était avec ravissement, qu'élevant les mains au ciel, il en faisait descendre les bénédictions sur l'immense multitude prosternée.

Les royalistes , qui avaient tant souffert de la révolution de 1789, et qui restaient victimes de ses œuvres et opposés au nouvel ordre de choses , disaient : Les provinces méridionales, renommées de tout temps par leur amour de la religion, ont dû recevoir le pape avec les transports qu'ils font éclater ; ce n'est pas dans ces pieuses contrées que le scandale des mauvaises opinions éclatera, ce sera à Paris!.. Paris, la ville athée et régicide, où le peuple a foulé aux pieds les choses saintes, et que l'on a vu dansant sur les débris des autels et des trônes ! Eh bien ! en pensant ainsi, on se trompait grandement , et ce fut au milieu d'acclamations de joie, de vivats, et de cris de : Cémssez- Kous, BÉNISSEZ-NOUS , Saint-Père ! que le père commun des

fidèles fit son entrée dans Paris, dans ce Paris berceau du philosophisme.

La France et l'Europe s'étonnèrent de ces égards, de ces hommages, et Pie VII en fut profondément touché ; de bonne heure tous les jours une foule nombreuse stationnait et sur le quai et sur la place du Carrousel , attendant le moment où les fenêtres de la chambre du pape s'ouvriraient. A ce moment, et dès que le saint pontife se montrait, les cris de Bémssez-nous ! bénissez-nous, Saixt-Père ! recommençaient, s'élevant de la multitude agenouillée sur le pavé ; et, parmi tous ces chrétiens rassemblés par une pensée de foi, on distinguait souvent de vieux soldats de cette terrible république qui venait de bouleverser le monde. La douceur paternelle d'un vieillard qui avait souffert avec résignation et dignité opérait ces miracles.

La bénédiction que le peuple parisien demandait chaque matin avait encore lieu chaque soir ; et pendant tout le temps que le Saint-Père passa à Paris , la foule des fidèles était aux aguets pour savoir chaque jour où sa Sainteté porterait ses pas pour se trouver sur son passage et la saluer de nouveau.

Lorsque l'on a été témoin de cette soudaine transformation du peuple qui s'était, quelques années avant, jeté, corps perdu, dans toutes les saturnales ensanglantées de la république, on ne désespère pas de lui ; sans doute cette mobilité ne rehausse pas son caractère, mais en pensant à ses inconstances, on peut se dire, il changera encore et il adorera de nouveau ce qu'il a brûlé.

Sept ou huit ans après le séjour de Pie VII à Paris, d'autres grands visiteurs firent résonner leurs pas dans les

SOLVENIRS HISTORIQUES. 337

grandes galeries du Louvre ; les aigles de l'empire ayant pris leur vol s'étaient abattus presque sur toutes les capitales de l'Europe ; mais depuis que les conquérants se sont mis à parcourir le monde pour en changer la face, n'a-t-on pas toujours vu que le vent de la fortune est inconstant et passe en un clin-d'œil d'un drapeau à un autre ? Cette inconstance de la prospérité que les siècles passés avaient vue , notre siècle l'a vue , et l'aigle qui avait porté ses foudres partout à son tour a été foudroyé. C'est alors que les empereurs et les rois, terribles voyageurs armés, ont visité le Louvre, le Louvre , enrichi par

nos victoires! Sous les voûtes de nos musées plusieurs

d'entre eux ont pu reconnaître ce que leurs longues défaites nous avaient laissé prendre ; et, chose inouïe dans les annales des guerres, ceux qui avaient été vaincus et que l'inconstance de la fortune venait d'amener vainqueurs à Paris, laissèrent, en 1814, à la France toutes les dépouilles opimes que ses mains puissantes avaient enlevées à Bruxelles, à Bruges, à Anvers, à la Haie, à Munich, à Vienne, à Prague, à Berlin, à Varsovie, à Madrid, à Tolède, à Cordoue, à Lisbonne, à Gênes, à Milan, à Naples, à Florence et à Rome. Pour avoir été traitée ainsi, traitée avec tant d'égards par les étrangers, il faut qu'entre toutes les nations la France ait été regardée comme bien grande, bien puissante et bien noble ! Si la parole donnée par le grand vaincu d'alors avait été tenue, si l'île d'Elbe l'avait mieux gardé, tous les trésors, tous les chefs-d'œuvre récoltés dans les capitales de l'Europe seraient encore dans notre royal Louvre. Au retour des Bourbons, aucune main ne voulut les reprendre.

Napoléon aimait le Louvre, et, alors môme qu'on aurait pu le croire absorbe par ses préoccupations guerrières et par les embarras sans cesse renaissants que lui suscitaient les coalitions européennes, il y faisait toujours travailler; il y a eu un temps où , dans nos campagnes , on ne trouvait plus de bras d'hommes pour remuer la terre et cultiver les champs, l'empereur en a toujours eu pour ses travaux de Paris.

Assainir, embellir la capitale d'un grand et puissant empire, c'est bien, c'est une vraie et bonne pensée de monarque; mais il iie faut pas que tous les bras soient employés pour les embellissements et les monuments de luxe. La terre en réclame aussi pour ses sillons et ses défrichements : le père de la patrie doit se préoccuper de la métairie au moins autant que du. palais.

Dieu a voulu que le pauvre qui revient, après des années de bannissement , à sa cabane natale, éprouvât autant de joie que le roi, qui, après l'exil, rentre dans le palais paternel. J'ai vu en 1 81 4 et 1 81 5 des bannis de tous rangs, de toutes classes , revenir aux lieux où ils étaient nés, et je me suis convaincu que le cœur du monarque ressemble beaucoup à celui du sujet. Les Bourbons rentrant en France et revoyant la maison de leur père , pleuraient de joie comme de simples hommes.

S. A. R. Monsieur, comte d'Artois, était tellement transporté de bonheur le jour où il est rentré au château des Tuileries , que , sur le grand escalier, il embrassait tous ceux qu'il y rencontrait. Au Palais-Royal , c'étaient les mêmes scènes et la même joie.

Ce fut alors que MoiNsiEuii , en retrouvant le Louvre et

les Tuileries si complètement réparés , dit à ceux qui se pressaient sur ses pas : Ma foi, il faut avouer que le général Bonaparte était un excellent locataire !

Le surlendemain de son entrée à Paris , Monsieur alla visiter le Louvre. Après en avoir parcouru les salles et les galeries, et s'être réjoui de tous les trésors , de toutes les merveilles qu'il venait d'y admirer, le gentilhomme de service qui l'avait accompagné proposa à son altesse royale de rentrer aux Tuileries par la galerie du Musée. « Avant de retourner au château , répondit le prince, allons à la paroisse du Louvre, à Saint-Germain-l'Auxerrois, remercier Dieu qui nous a fait rentrer dans la maison de nos pères. »

Louis XVIII suivit de près; son bonheur fut moins expansif que celui de son frère: lui se modelait toujours sur V antique, et, quand il se retrouva sous le toit de ses aïeux, ont eût dit le vieux Priam rendu à ses pénates , à ses dieux domestiques.

Quant à madame la duchesse d'Angoulême, que le frère de Louis XVI appelait son Antigone, les Tuileries (d'oii elle était sortie à douze ans avec son père, sa mère, son frère et sa tante pour aller souffrir, gémir et prier à la prison du Temple) lui offrirent de si cruels souvenirs , que la joie du retour fut noyée dans ses larmes. Une foule immense de femmes de tous rangs et de toutes classes attendaient dans le vestibule du château l'auguste fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Dès que le pied de la princesse eut franchi le seuil de la grande entrée, toute cette foule, et sous le péristyle, et sur les marches de l'escalier, et dans la salle des maréchaux, tombait à genoux comme devant

3i0 SOLVENIRS HISTORIQUES.

une sainte, et mille voix lui crièrent : « Fille de saint Louis, bénissez-nous ! bénissez-nous !

Ces mêmes paroles étaient, il y a quelques années , répétées sur la terre étrangère , tout proche de la frontière de Hongrie. Lorsque l'auguste tante de monseigneur le comte de Ghambord se promenait dans la campagne , les pauvres paysans se prosternaient sur son passage, en lui criant : Bénissez-nous ! bénissez-nous! Le peuple qui bannit les saints et qui éloigne de lui les providences terrestres, a-t-il le droit de se vanter de sa civilisation?

Tout était méthodiquement réglé dans la vie du roi législateur auteur de la Charte; il commença donc par rendre les honneurs funèbres à son frère et prédécesseur Louis XYI , à la reine Marie- Antoinette, au petit roi Louis XVII et à madame Elisabeth. Ces pieux devoirs accomplis, il voulut visiter le Louvre, et ce fut par la porte qui communique du château des Tuileries dans la galerie du Musée que le prince infirme et goutteux se fit pousser dans son faiiteui! à roulettes par ses gens de service, et escorté de ses vieux amis de l'exil et des nouveaux que la bonne fortune venait de lui donner. Cette visite, cette exploration, ravirent le petit-fds de Louis-le-Grand ; il en revint enthousiasme. Sans la sagesse qui réglait toutes ses actions, il aurait fait continuer sans retard de grands travaux; mais il y avait dans son royaume beaucoup de misère, beaucoup de veuves et d'orphelins à secourir après de si longues guerres, et il pensa qu'avant toute autre dépense il fallait faire passer celles qui pourraient consoler des douleurs et cicatriser des plaies.

Le roi se borna donc à quelques travaux extérieurs aux

façades du Louvre. Alors (il faut bien le dire) recommença la guerre aux emblèmes politiques. Napoléon avait prodigué les N couronnées sur les murs du palais de Philippe-Auguste et de François I", Louis XYIII lc.3 fit disparaître pour y substituer les deux L croisées, et de nouveau les abeilles et les aigles furent remplacées par les fleurs de lis.

Au Louvre , Charles X a décerné au milieu de toutes les merveilles que les siècles et la victoire ont données à la France, des prix, des cordons, des croix, des médailles à toutes les célébrités de son temps. Un de nos premiers graveurs a reproduit cette fête des beaux-arts donnée dans la grande galerie du Louvre. Accorder des grâces , distribuer des récompenses, donner des croix, des cordons, des pensions au talent, au mérite, à l'honneur, doit être un des plus grands bonheurs de la royauté. Charles X jouissait mieux que tout autre de ce plaisir de roi. Parmi les porteurs de couronnes, pas un ne savait aussi bien que lui rehausser par la grâce le prix d'un bienfait. C'était de son cœur que partaient ces mots qui consolent et qui récompensent : aussi jamais avènement de prince au trône ne fut salué par autant d'enthousiasme, par autant d'heureux présages que celui du frère de Louis XVIIL Le comte d'Artois, devenu Charles X, est resté ce que Dieu l'avait fait, franc, loyal, généreux, magnifique dans ses largesses et constant dans ses amitiés.

Les infirmités que nous ressentons tous plus ou moins depuis le péché du premier homme atteignent les majestés de la terre comme les derniers de leurs sujets. Louis XVIII, perclus de goutte , ayant éprouvé de la fatigue à aller au

"Il fo:v::n:i:s iî'rTon'orr?.

Pair.is ]^f!i;]l;o:i (v-.iro i'niiWitiirc dn !;i (llianibrc iéiriRlativc et ia Chr.inhro (IcoPnirtî, ;i piusiours ioU; ouvert les f^ossion^; et prononcé le discours do la couronne dans le grand salon du Louvre. Le roi législateur aimait les solennités politiques, et ce n'était pas sans pompe et sans dignité que le petit-fils de Louis XIV entrait dans cette salle; il y arrivait parla porte des Tuileries précédé de ses fidèles gardesdu-corps et entouré des hauts dignitaires de l'Etat , des ministres et des membres des deux Chambres, rayonnants de fleurs de hs d'argent et d'or.

Monseigneur le duc de Berry, amateur éclairé et protecteur généreux des arts, aimait à venir rêver dans la grande galerie du Louvre, bien avant l'heure où elle était ouverte au public ; il y arrivait seul par le pavillon de Flore. Les princes, comme nous autres simples mortels, aiment les tableaux de famille. Souvent donc le fils de Charles X se sera arrêté devant les tableaux rappelant la mémoire de Henri IV. Lorsqu'il laissait, en face de ces souvenirs, aller son imagination , combien le généreux prince devait être loin de penser qu'un jour il mourrait de la même mort que son royal et vaillant devancier, et que, dans la môme salle du Louvre oii le corps du meilleur des rois avait été exposé aux regrets des bons Français, le sien, aussi percé du poignard d'un assassin , serait couché sur un lit funéraire, au milieu de toutes les pompes de la mort, pour être encore, comme Henri de Navarre , porté au caveau de famille de Saint-Denis !

Les palais des rois de la terre ont besoin d'être visités par le Roi du ciel. Aussi lorsque la France s'enorgueillissait d'être la fille aînée de l'Eglise, le Louvre n'était jamais aussi

beau, aussi magnifique que le jour de la Fcte Dieu. Pour cette grande solennité, il se parait comme un époux pour son épouse , comme un fils qui va recevoir son père sous son toit !

Alors la demeure royale s'embellissait de toutes les merveilles des arts : les plus magnifiques tapisseries de la couronne, les chefs-d'œuvre des Gobelins, étaient tendus aux murailles des portiques et des vestibules ; le pavé avait disparu sous des fleurs effeuillées , sous des litières de roses; les vases contenant les bouquets des reposoirs étaient admirables de forme et de couleur et sortaient de la royale manufacture de Sèvres.

Dès la matin de la plus belle des fêtes, le roi se rendait à sa paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois et y communiait. Je l'ai vu en 1 828 agenouillé à la table sainte, entre son fils M. le Dauphin et madame la Dauphine, fille des martyrs. La grand'messe paroissiale terminée, il se fit un mouvement dans l'église : la croix de vermeil, la bannière de pourpre, les grands flambeaux, les torches de cire, les reliquaires portés sur les épaules de lévites vêtus d'aubes de dentelles, descendirent du sanctuaire précédant les chanoines et les autres prêtres marchant sur deux lignes en chapes de brocard , de velours et de drap d'or. Entre les rangs des vétérans du sanctuaire, rien de plus gracieux que de voir de jeunes enfants couronnés de guirlandes et jetant de leurs légères corbeilles une vraie pluie de fleurs, celle des champs, ce jour-là; les coquelicots et lesbluets formaient tapis sur le pavé de Paris. Au-dessus des têtes de ces petits anges de la terre on voyait s'élever et retomber pour s'élever encore, les urnes flottantes des parfums. Puis enfin, et comme au bout d'une longue avenue mouvante, voici ve-

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nir sous le dais , dont les gros panaches blancs ondulent majestueusementj la rayonnante Eucharistie portée par le curé de la paroisse des rois... A quelque pas du Dieu de l'univers , cet homme dont les cheveux ont blanchi sur la terre d'exil, et dont la taille a conservé toute la grâce de sa race , c'est Charles X , marchant à la suite de son Dieu, avec ses enfants , et au milieu de son peuple. Tant de bonheur, tant de sainte joie se révèlent sur sa belle jBgure. Les hérauts d'armes avec leurs dalmatiques fleurdelisées, les fidèles gardes-du-corps recrutés dans les familles les plus dévouées, les dignitaires de la maison du roi ajoutent ainsi les illustrations du château aux magnificences de l'église paroissiale. En avant de la façade qui regarde TAcadémie française, le Louvre a élevé un reposoir plus riche, plus magnifique que tous les autres : c'est là que la bénédiction du Saint-Sacrement descend sur le roi, sur les princes, sur les grands seigneurs et sur les pauvres, sur l'artisan et sur le soldat, sur les femmes, les enfants et les vieillards. Ce que nous avons vu , nos enfants le verront-ils? Espérons-le , car la France a plusieurs illustres patrons dans le ciel.

Lorsque les petits-fils de Louis XIV, après plus de vingtcinq années d'exil, rentrèrent dans les palais de k'urs pères, ils ne durent pas, en s'occupant du bonheur général de la France, oublier le bien-être des compagnons de leur bannissement. A ce beau moment du retour, dans ce délire de joie, dans cette ivresse de bonheur, qui nous faisaient tous croire que la discorde et les divisions ne surgiraient jamais plus parmi nous, Monsieur comte d'Artois, htnommerparle roi son frère le comte de Yaudreuil, ancien grond fauconnier.

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gouverneur du Louvre. Cet homme d'esprit et de cœur, fort en faveur à la cour de Louis XVI et de la reine Marie-Antoinette, avait toujours été l'ami éclairé des arts et des artistes ; c'était donc un excellent choix que JMonsieur avait fait faire au roi.

Je connais encore à Paris des peintres et des statuaires qui ne parlent du comte de Vaudreuil qu'avec des regrets que le temps n'a pu user. Les années qui font oublier tant de choses ne sont pas parvenues non plus à effacer de ma mémoire un trait qui rappelle cette bonne et pieuse amitié que Louis IX portait au sire de Joinville. Le Louvre a été témoin de ce trait, qui m'a été raconte dans la chambre même où il s'est passé.

Rien d'aussi bon que les vieilles amitiés, le temps qui nuit à tant de choses, leur est utile et favorable, il les épure, les éprouve et souvent les sanctifie. M. le comte d'Artois et M. de Vaudreuil s'étaient liés au milieu des plaisirs et des enivrements de la cour; tous deux étaient jeunes, et la légèreté de leur âge ne leur manqua pas tant que brillèrent les jours prospères ; mais dès que ceux de l'adversité se levèrent sombres, lugubres et menaçants, leur liaison perdit de sa frivolité, mais resserra sérieusement ses liens : le lierre croît dans les mauvais comme dans les bons terrains, l'amitié grandit sur la terre étrangère comme sur la terre natale.

Sous l'infortune que Dieu envoie, souvent il y a comme cachée une grâce miséricordieuse ; ce ne fut donc point en vain que la main rude du malheur pesa sur M. le comte d'Artois : il pleura, et il crut. Cette foi vive, cette piété ardente qui étaient devenues le baume de son âme pendant rémigration, ne pouvaient que s'accroître lorsqu'arriva la

S-iC SOI VEMKS HISTORIQUES.

fin de l'exil, car quelle est l'âme noble qui ne se rapproche pas davantage de Dieu quand elle reçoit de lui un bienfait?

Pour son ami, pour son frère en chevalerie (le comte de Vaudreuil était aussi chevalier des ordres), M. le comte d'Artois se félicitait chaque jour d'avoir obtenu le gouvernement du Louvre, car tout ce qui tenait aux beaux-arts chantait les louanges du grand seigneur, homme de goût et de gracieux accueil que le roi avait nommé. Une des plus douces joies de ce monde, c'est d'entendre louer ceux que nous aimons ; cette joie venait continuellement au cœur du prince.

Au pavillon Marsan, un matin, il était question d'un concert que le comte et la comtesse de Vaudreuil devaient donner dans leur bel appartement du Louvre ; ]\Ionsiecr demanda quand cette soirée, qui devait être mêlée de proverbes et de musique, aurait lieu , et quelqu'un de sa maison répondit: «Elle sera retardée, car M. de Vaudreuil est malade.

— Depuis quand donc? je Fai vu avant-hier, dit le prince.

— Cette nuit, il a causé une assez vive inquiétude à sa famille, » ajouta M. de Menars.

Monsieur n'eut pas besoin d'en entendre davantage , et tout de suite il descendit rapidement l'escalier, traversa le Carrousel d'un pas leste , arriva en quelques minutes chez le comte et fut sur-le-champ rassuré; la crise de la nuit était passée, la fièvre aussi ; il ne restait que de la lassitude et un peu d'oppression.

« Puisqu'il est aussi bien, je vais aller m'asseoir quelques minutes auprès de son lit, et le gronderde nem'avoirpas fait avertir, alors qu'il vous avait tous effrayés. » Disant ces mots, M. le comte d'Artois entra chez son ami ; un regard du prince fit aussitôt comprendre aux personnes qui étaient

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dans la eliambre qu'il serait bien aise d'être seul avec le malade. Tout le monde sortit.

M. de Vaudreuil s'était soulevé de dessus ses oreillers pour témoigner à son auguste et chaleureux ami toute sa gratitude ; Monsieur le fit se recoucher et s'assit sur le lit. Alors entre le frère du roi et le gentilhomme français , les doux épanchements commencèrent, comme jadis il y en avait eu entre saint Louis et le loyal sénéchal de Champagne. Il y a des races qui conservent à travers les siècles leur type primitif : celle des Bourbons est de ce nombre.

Le prince tenait la main du comte, qui lui racontait comment, la veille au soir, quelques instants après être rentré dans sa chambre , en ôtant son cordon bleu et en plaçant sa plaque du Saint-Esprit sur un guéridon, près de la cheminée, il avait tout à coup senti un grand serrement de tête suivi d'un tel étourdissement, que, sans son valet de chambre, il serait tombé sur le tapis.

(c Vaudreuil , c'est un avertissement comme nous en recevons presque tous à notre âge.

— Eh! mon Dieu, oui , c'est la tête qui pèche la dernière ; pourquoi bouillonne-t-elle ainsi quand le cœur devient si calme ?

— Je ne pourrais guère te le bien expliquer ; je t'enverrai aujourd'hui le père Elysée (1) : tu sais son profond savoir en anatomie, il répondra à ce que tu me demandes. Moi, j'ai de mon côté , une question à te faire : je vois là , devant moi, ton cordon et ta plaque ; te souviens-tu qu'à Londres, dans Baker-Street, quand tu pleurais avec moi, je fis vœu de réparer un oubli , une négligence coupable, le jour où

(1) Ancien frère de Saint-Cosiiie cloxcellent miiileciii-cliinirgien.

318 POUYENinS HISTORIQUES .

mon frère Louis XYI m'avait passé le collier, et reçu mon serment? Comme chevalier des ordres, j'avais pris l'engagement solennel de réciter chaque jour le petit office du Saint-Esprit , et cependant , durant un grand nombre d'années, tout entier au monde, sans scrupule, j'ai omis ce devoir.

— Monsieur a bien réparé depuis.

— Je fais de mon mieux pour ne plus oublier; mais toi, vieux camarade , je crains bien que mon mauvais exemple n'ait agi sur ta mémoire, et que tu n'aies aussi oublié.

— La crainte de Monsieur n'est, hélas ! que trop fondée ; je suis encore coupable, et cependant j'ai votre exemple.

— Tiens, Vaudreuil, il faut en finir; nous avons marché ensemble dans de mauvais sentiers, ensemble il faut maintenant suivre les bons ; tous deux, nous ne sommes plus jeunes, et tous les deux nous avons reçu des avertissements, moi, il y a quelque temps, toi, hier. Crois-tu avoir encore ton livre du petit office?

— Je le chercherai.

— Ne te donne pas ce soin , domain je reviendrai , et t'en apporterai un , et nous dirons notre ofiice ensemble. Dieu aime, tu le sais, les prières en commun. «

A ces mots, si affectueusement dits, M. de Vaudreuil se courba sur la main du digne descendant de saint Louis, et la baisa en la mouillant de ses larmes ; très-ému lui-même, le prince sortit de la chambre , en répétant : « A demain , à demain ! »

Le lendemain Monsieur fut exact ; et ce fut chose touchante (quand la comtesse de Vaudreuil et quelques amis furent sortis de la chambre) que de voir le frère du roi agenouillé près du lit de son vieil ami, récitant alternativement

LE LOUVTÎ'F,.

et pardessus tout, il était fortement remué par

cette VOIX d'un fils de France priant pour lui .

SOUVENIRS HISTORIQIES. 3 il)

avec lui les versets de l'oflice du Saint-Esprit. Pour arriver au cœur, la grâce d'en haut a bien des moyens ; elle pénétra fcicilement dans la belle âme du comte : il avait fait de graves études/il aimait la bonne latinité, il admirait la divine poésie des psaumes, et par dessus tout, il était fortement remué par cette voix d'un fils de France priant avec lui. Sous les voûtes de cet antique Louvre, palais de nos anciens monarques, de ce lieu, berceau des rois très-chrétiens, que de pieux élans, que de ferventes supplications pour le bonheur de la France seront montés vers le Roi des rois !

Ce qu'avait éprouvé le comte de Vaudreuil fut plus sérieux qu'on ne l'avait cru d'abord ; d'autres symptômes fâcheux suivirent et commencèrent à inquiéter la famille et les nombreux amis du gouverneur du Louvre. Nous savons tous comme le mal va vite, comme l'inquiétude arrive , et comme l'espérance s'en va. M. de Vaudreuil perdait chaque jour de sa force physique, mais plus que jamais ses facultés intellectuelles rayonnaient d'un éclat céleste ; l'heure du jour qu'il attendait le plus impatiemment, c'était celle choisie par Monsieur pour la prière et l'entretien d'amitié et d'édification. Hélas ! arriva bientôt le jour où M. le comte d'Artois s'agenouilla encore auprès du lit du comte de Vaudreuil, mais, cette fois, ce ne fut pas pour réciter avec lui l'office du Saint-Esprit, mais pour joindre sa voix à celle de l'abbé do Latille, disant alors, au milieu des larmes de la famille, les saisissantes prières des agonisants. Parmi toutes les voix, le comte de Vaudreuil reconnut celle de son royal ami , ef lui tendit sa main presque déjà glacée, en murmurant cc.-5 mots : J'avais toujours espéré mourir avant vous, monseirjncur,... Dieu a exaucé mes vœux,.,, il vous a ramené en France... Vous y êtes aimé, béni, adoré;.., vous êteswi sain')

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priez, priez pour moi! Après ces paroles, entrecoupées par le râle de l'agonie, le moribond essaya de porter à ses lèvres la main de Monsieur, mais le prince, prenant le crucifix que tenait un des fils du comte, l'approcha des lèvres pâles de son vieil ami, qui rendit Tâme en baisant les pieds du Sauveur.

Noble et bon comte de Vaudreuil , ah ! vous avez bien fait de mourir avant le prince qui devait être votre roi ! Vous avez quitté ce monde en croyant que votre auguste ami en avait fini avec la mauvaise fortune et l'exil. Vous , vous dormez votre sommeil dans votre tombe de Saint- Germain-l'Auxerrois , royale paroisse du Louvre; et lui, banni une troisième fois, est couché auprès d'un de ses fils et de la fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette, dans l'humble caveau des franciscains de Goritz à 300 lieues de la France! De là reviendront-ils jamais aux caveaux de Saint-Denis? Dieu a ses décrets, et l'imprévu est dans ses puissantes mains!

Le comte d'Autichamps, autre gentilhomme de vieille roche, et, comme le comte de Vaudreuil, modèle de loyauté, de franchise et de fidélité éprouvée, lui succéda au gouvernement du Louvre. L'inconstance française ayant fait éclater, en 1830, une nouvelle révolution qui mettait le duc d'Orléans sur le trône du roi Charles X, le duc de Choiseul fnt nommé gouverneur du Louvre. Ce fut par les fenêtres du Louvre, par celles qui donnent sur le jardin de l'Infante que les les héros des trois journées de 1830 entrèrent dans le palais de nos anciens rois pour en bannir trois générations. Alors que Paris eu révolte élevait des barricades et tirait des coups de fusils du fond des caves et du haut des

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greniers contre nos braves soldats, le général à qui le commandement suprême avait été donné, s'était empressé de faire occuper les salles et galeries du premier étage du Louvre par deux régiments suisses. Du dehors, dans les rues, les mutins apercevaient aux fenêtres ces étrangers esclaves de leurs serments et dont les pères avaient été naturalisés Français par leur tidélité et leur courage dans la sanglante et néfaste journée du 1 0 août 1 792, et, tant que ces hommes à l'épreuve de la corruption occupèrent ce poste d'une ma- .nière apparente, les révoltés se tenaient à distance. Mais un malheureux ordre ayant été donné par le commandant en chef de la garnison de Paris, les Suisses eurent à descendre des étages supérieurs et à venir stationner dans la cour d'honneur, pour de là se porter où l'émeute se montrait menaçante. Dès que la foule n'aperçut plus les Suisses aux fenêtres avec leurs armes chargées, toute cette multitude fit irruption dans les jardins qui bordent les quais , et , à l'aide de baraques de bois appuyées aux murs du palais pour abriter les tailleurs de pierres , les gamins devenus historiques montèrent sur les toits en appentis de ces ateliers, escaladèrent les croisées et pénétrèrent dans les galeries; delà, des coups de fusils furent tirés sur les Suisses entassés dans la cour carrée;... alors tout lut fini. Le Louvre et les Tuileries furent abandonnés,... et, un peu plus tard, Saint-Cloud. Dès que la tourmente des journées de juillet fut apaisée, dès que les traces du vandalisme stupide et impie commencèrent à s'eifacer dans l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois , le nouveau roi, sans bruit et sans ostentation, commença des travaux dans l'intérieur du Louvre, et lit d'abord restaurer les chambres de la reine Marguerite, celle de Marie de Médicis et de Henri I V.

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Louis-Philippe avait toujours «ime la truelle; il s'entendait en travaux, en constructions, et avait une confiance sans bornes dans son fidèle architecte Fontaine. Sous son règne de dix-huit ans, beaucoup de démolitions eurent lieu sur le Carrousel, et l'aile du côté de la rue de Rivoli s'allongea un peu pour rejoindre le Louvre.

L'idée fixe de Louis-Philippe n'était pas l'achèvement de ce palais, c'était Versailles, et certes, il l'a menée à bien. Sans doute , les chefs-d'œuvre sont peu nombreux dans les galeries des gloires françaises, et toutes ne sont pas assez pures ; mais, grâce à cette exhibition, la vie et le mouvement sont en partie revenus à la ville veuve des rois. La salle DES Crois-Vdes est née d'une pensée digne de Louis-Ie- Grand.

Pendant bien peu de temps une statue équestre du duc d'Orléans a occupé le milieu de la cour d'honneur du Louvre ; le jour de son inauguration avait été une brillante fête pour la famille et les partisans du jeune et vaillant prince compagnon d'armes de nos soldats; mais ce jour de gloire touchait presque à ceux de 1 848. La république, dès qu'elle se sentit vivre, décréta que là où il y avait eu un hommage rendu à un prince d'Orléans, on consacrerait un monument funèbre aux citoyens morts en combattant pour le triomphe de la défense des lois. . . Nous sommes accoutumés, depuis soixante ans, à voir bien des décrets émanés de différents pouvoirs rester à l'état de décret et n'avoir pas môme le plus petit commencement d'exécution : c'est ce qui est arrivé à celui concernant les républicains de la veille, et qui devait être une des illustrations du palais du

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