‹ Souvenirs historiques des principaux monuments de ParisChapitre 9 sur 25 · LE LOUVRE · texte numérisé non relu

LE LOUVRE

Toutes les nations ont eu clans tous les siècles des temples, des palais, des cirques, des citadelles, consacrés par leur culte et leurs annales. A ces monuments élevés dans les temps primitifs, le peuple vouait une patriotique vénération , parce qu'il y rattachait des souvenirs chers et glorieux.

Les Hébreux, après le ciel de Jéhovah, n'aimaient rien autant que leur temple bâti par le fds de David ; et dans leur long exil , ne regrettaient rien autant que les collines de Sion !

Les Pyramides , dont la masse indestructible a fatigué les temps, et qui n'étaient que des tombeaux, les Egyptiens les montrent encore avec orgueil.

Kouie ia forte et la puissante , dans ses plus beaux jours, regardait son Capitol e comme le berceau de sa force et le sanctuaire de sa gloire.

Athènes la futile et l'aimable méprisait les autres villes de la Grèce , parce qu'elles n'avaient rien à comparer au Parthénon.

Cet amour des monuments vraiment populaire n'a point passé avec les siècles ; le monde moderne, qui a perdu tant de bonnes choses, n'a pas laissé s'en aller cet amour-là ; voyez les Vénitiens d'aujom'd'hui , ils aiment encore leur colonne et leur lion de Saint-Marc comme aux meilleurs temps de leur république.

Les Romains de nos jours pensent moins au ciel qu'à leur admirable et sainte basilique de Saint-Pierre.

Dans ses affections nationales, le peuple anglais, que l'on dit un peuple marchand , place l'antique Tour de Londres bien avant le palais de la Bourse {the royal exchange) d'oii découle tout son or. La Tour, the Tower, c'est le nid de leur orgueil.

La Giralda de Séville, l'Alhambra de Cordoue sont toujours les joyaux, les amours de l'Espagne.

Les habitants de Moscou, en passant devant le Kremlin, saluent la vieille citadelle, qu'ils appellent le saliU de la ville sainte.

Les Parisiens ont le Louvre,.... mais l'aiment-ils, le vénèrent-ils autant qu'il le mérite? Je ne le crois pas; et s'ils ne portent pas à ce monument tout le respect qui lui est dû, la faute en est à nos devanciers ; ce vieux témoin de nos temps héroïques, dans les embellissements, dans les agrandissements et changements que lui ont faits Philipjie- Auguste, Louis IX, Charles V et Louis XIV, a trop complé-

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tenient perdu son caractère primitif; de la date de sa naissance, il ne reste plus un souvenir matériel et visible. Parmi toutes les pierres de l'immense palais que nous admirons aujourd'hui, et qui touche enfin à son achèvement, y en a-t-il une seule que l'archéologue puisse reconnaître comme contemporaine des rois chevelus , premiers fondateurs de cette maison de chasse oiî la royauté venait demander aux forêts l'oubli des ennuis du trône , car déjà les grandeurs traînaient avec elles les préocupations soucieuses ?

L'art, dans ses sublimes inspirations, crée sans doute des merveilles, mais souvent aussi il sacrifie à l'effet, à la pensée de l'époque, de vénérables reliques. Voyez Mansard : lorsque le grand roi lui commanda Versailles, l'architecte, voulant tout ôter de devant lui, allait faire disparaître (ce qu'il appelait une vieillerie) le petit château de briques de Louis-le-Juste ; ce fut une pensée pieuse de Louis XIV qui fit conserver la denieure paternelle. Et je le demande à tous ceux qui étudient les monuments avec autre chose que leurs yeux, Versailles serait-il aussi bien si la façade regardant l'avenue de Paris avait été sacrifiée à la régularité, à l'.unité d'ensemble de la vaste demeure royale , et si son étroite cour de marbre et le vieux petit palais rouge eussent disparu, comme l'indiquaient les nouveaux plans?

Je regrette donc qu'au Louvre le style pur et grandiose ait partout caché ou remplacé la rudesse de la maison de chasse de Ghilpéric et de Dagobert. Si, à travers les siècles, on avait pu nous en conserver quelque partie bien fruste et bien caractérisée, quel bon effet résulterait de ce contraste!

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Je sais que dans le Louvre, tel que nous le voyons se faire aujourdlmi, il y a de quoi consoler bien des gens ; tous ceux qui se contentent de la beauté matérielle des édifices, sans y rechercher jamais l'âme qui a été leur vie, et les faits qui ont été leur gloire, trouveront que rien ne manquera au premier des palais de France, lorsque tous les agrandissements, les embellissements et les magnificences qu'on rêve pour cet incomparable monument, auront été réalisés.

Les vingt-deux millions que l'Etat y dépensera créeront des prodiges ; avec beaucoup d'argent et des architectes habiles on fera, j'en suis convaincu, de belles et grandes choses, on fera ce que l'homme peut faire ; mais si puissant que soit l'homme, il ne peut ressusciter le passé, il ne peut faire revivre ce qui est tombé en poussière. Nous manquerons donc encore, après le complet achèvement de ce que nous voyons si rapidement et si magnifiquement s'élever aujourd'hui, nous manquerons du petit point de départ historique du grand et glorieux Louvre.

Gomme de cet humble point de départ il ne reste pas la plus petite pierre, nous essaierons de rassembler, dans les pages qui suivront, tout ce que nous avons appris sur le Louvre primitif. Tout imparfait que soit ce travail (fait par moi), il pourra, à la présente époque, offrir quoique intérêt. Les Parisiens aiment à voir remuer, tailler et élever les pierres. Jamais, dans aucun siècle, aucun gouvernement n'est entré si avant dans leur goût.

Si aujourd'hui nous sommes à même de nous former une idée à peu près juste de ce qu'était le vieux Louvre ; si Sauvai, Boutard, JMaupercher, Dulaure, Saint-Victor, le comte de Clarac, Duban, Vitet, Visconti et autres autori-

SOUVENIRS niSTORIQUES. 221

tés sont en quelque sorte parvenus à faire réapparaître l'antique demeure de nos premiers rois, c'est à des moines qu'ils le doivent.

C'est à un tableau cV église que ces savants et doctes

antiquaires sont allés puiser leurs documents. Ce tableau

.appartenait à la célèbre abbaye de Saint-Germain-des-Prés

et représentait une descente de croix; on pense qu'il avait

été peint vers la fin du douzième siècle.

Comme beaucoup de peintres de ce temps de simplesse et de naïveté donnaient aux personnages de leurs compositions (qu'ils fussent Grecs ou Romains ou Juifs) toujours le même costume, celui qu'eux-mêmes portaient, il n'y avait pas plus de vérité dans la peinture des lieux que dans celle des habits ; ainsi, dans cette scène de la passion de notre Seigneur, au lieu de nous faire voir dans l'arrièreplan du tableau les murailles et les monuments de Jérusalem, le peintre auquel les bons religieux s'étaient adressés pour orner leur église avait eu grand soin d'offrir à leurs regards le château du Louvre, une des merveilles de son époque.

Ce bon et naïf chrétien avait pensé que la demeure des rois de France égalait en magnificence la demeure de David et de Salomon , et pouvait, sans inconvénient, figurer dans une erande scène religieuse.

La vue de ce Louvre avait été prise du Pré-aux-Clercs, derrière Saint-Germain-des-Prés, dont l'architecture, l'és^lise et les tours étaient dessinées avec soin.

Une autre abbaye, celle de Saint-Victor^ a également fourni un autre plan du Louvre dont la copie se voit aujourd'hui à la bibliothèque de l'Arsenal. Ces saintes maisons, où les esprits i^rave^ et méditatifs aimaient à se réfugier

pour y vivre sous les regards do Dieu et loin des bruits du monde, ont été bien calomniées par l'école orgueilleuse de la science moderne, et cependant combien cette science ne leur doit-elle pas !

Il faut rendre justice à tous, même au pmLOSOPniSME que nous n'aimons guère ; depuis quelque temps, ou il a. honte, ou il s'est amendé, mais il est de fait que nous n'entendons plus, comme il y a quarante ans, ces éternelles et fastidieuses diatribes contre les fainéants hahitants des cloîtres.

Il faut le signaler, et en remercier Dieu : au milieu de tous nos bouleversements, de toutes nos révolutions, de toutes nos saturnales, une brise d'en haut a souillé sur nous; la folie s'est en allée de beaucoup de têtes, et l'endurcissement de beaucoup de cœurs. Nos pères avaient, dans leur délire, brûlé ce que leurs devanciers avaient adoré, et nous nous revenons à adorer ce que nos contemporains avaient maudit comme infâme !

De tous les plans de la topographie de Paris, oiî l'on retrouve une VUE DU Louvre, le plus ancien est celui de la TAPISSERIE. Chez les Parisiens d'autrefois, alors qu'ils aimaient autre chose que leurs hôtels et leurs boutiques, CETTE TAPISSERIE Icur était chère ; ils la tenaient en grand renom, c'était presque comme celle de la duchesse Mathilde chez les Normands. Dans les jours solennels, elle était tirée des bahuts do riIôtel-de-Ville et exposée aux regards du peuple , ([ui moult s ébahissait devant cette véridique pourtraicture du vieux Paris.

Savez-vous ce qu'est devenue cette relique municipale? savez-vous quand elle a servi pour la dernière ibis? Lors des fêtes données pour la naissance du dauphin, depuis

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Louis XVIÏ, LA TAPISSERIE HISTORIQUE fiit déployée clans la araiule salle des échevins et tendue comme tapis de i)ied pour la gracieuse et infortunée reine IMarie-Antoinette.

Triple exemple de la vanité des choses humaines ; de l'antique et précieuse tapisserie pas un lambeau n'est retrouvable ; de la grande et héroïque épouse de Louis XVI, quelque peu de cendres ; et de l'enfant roi le souvenir de son innocence et des tourments endurés chez l'infâme Simon.

Soit qu'il faille attribuer la fondation du Louvre primitif à Ghilpéric en 562!, soit qu'il faille le reporter au milieu du septième siècle, alors que régnait Dagobert, toujours est-il que cette demeure royale date de loin ; d'abord, maison modeste et rustique, elle était comme cachée dans la vaste et épaisse foret qui projetait son ombre sur les ondes de la Seine. Dans ces anciens jours, le fleuve capricieux coulait libre , faisant mille détours entre les bouquets d'arbres et à travers les clairières, gaspillant et étendant follement ses eaux ; en ce temps point de digues, point de quais pour la contenir et la diriger.

Voici comment un vieil historien normand, Gabriel Dumoulin, curé deManeval, parle de la rivière Seine :

« Le grand fleuve royal, lequel apporte tant de commodités à la France et à la Normandie, a sa source en la fontaine de Saint-Seine, au diocèse de Langres, et, après avoir reçu les rivières d'Aube, Orse, Creuse, Lugnes, Arse, Lozain, Voire, Amance, Auson, Luistre, Barsan, Ardusson, et cent autres sources, arrose Paris, la royne des cités du monde. Clonrad, ambassadeur des Polonais vers Henri III, nommé pour leur roy, la voyant si grande et si peuplée, n'avoit pas mauvaise grâce de s'écrier : Non tirbem, sed orhcm

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video. Avant d'entrer en la magnifique cité, la Seine a fait part de son lit à la Marne, à la Bièvre et à l'Oyse

« L'Andelle, certaine que Seine estoit si gracieuse, qu'elle recevoit toutes les eaux que l'obligeoient d'une visite, part aussi tost d'entre Forges et le château de Châtillon, sous la Ferté-en-Bray, passe par orgueil et accomodée de trois ruisseaux à Charleval, et depuis encore fortifiée de nouveaux secours en la forêt de Lyons, après avoir veu Fleury et le pons Saint-Pierre, méprise les avances des deux amans pour se jeter entre les bras de Seine.

« Ce grand fleuve, superbe de tant de beautés qui font voir les siennes plus grandes, s'humilie néanmoins pour passer par-dessous le pont de l'Arche, s'avance pour rendre la ville de Rouen une des plus renommées et plus riches de France, et se contente de recevoir d'elle, en revanche de tant de faveurs, un des plus beaux hauvres de l'Europe, et les deux petites rivières de Bobec et Daubette. L'Océan, adverty de sa venue, envoyé deux fois le jour ses courriers jusques au-delà du pont que la duchesse Mathylde a fait bastir, pour lui dire qu'il sera le bien venu ; néanmoins pour estre mieux accompagnée il accroist encor son train des ruisseaux de Cailly et de Pauilly à Duclcr. Risle lui vient aussi offrir son service sous la crique de Saint-Sanson, où l'Océan les reçoit à bras ouverts. »

Je n'ai pu résister à la tentation de prendre au bon curé de Maneval cette bizarre description de la Seine.

Nos anciens souverains ont toujours aimé ses rives, et le Louvre, dès ses premiers jours, s'est miré dans ses ondes ; alors une forêt, sur laquelle avaient passé plusieurs siècles, étendait son ombrage depuis les hauteurs de Saint-Cloud

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jusqu'au coteau de Confiant; ces grands bois (1) étaient remplis de betes fauves et offraient ainsi à nos rois les ressources et les périlleux plaisirs de la chasse. La population de Paris et des environs, en s'accroissant, recula les limites de la foret, les bois firent place aux champs cultivés, à des couvents dont les religieux défrichèrent les terres, et autour desquels les maisons de leurs vassaux eurent bientôt formé des bourgs. C'est ainsi que s'élevèrent ceux de Sainlc- Crohc et de Saint-Germain-des-Prés.

Le rendez-vous de chasse primitif ne tarda pas à changer d'aspect, et la maison de plaisance devint bientôt forteresse; car les Normands, ces terribles exécuteurs des justices de Dieu, commençaient à cette époque leur mission armée.

Vers l'année 800, les Normands, que les vieux chroniqueurs appellent souvent Danois, infestent les côtes nordouest de la France. Chassés en 8:20 de l'embouchure de la Seine , ils y reviennent en 841 . Les délices de notre beau povs ont tenté ces hommes rudes et sauvages ; à toute force ils veulent de notre soleil, de nos vins et de nos fruits. En 845 ils arrivent jusque sous les murs de Paris. Leur intempérance amène la maladie parmi eux : ils meurent par milliers ; leur camp s'emplit de cadavres, et Charles-le-Chauve, à force d'argent, obtient la retraite de ces barbares devenus semblables à des spectres, et qui ne tenaient pkis leurs épées et leurs lances que d'une main mal assurée.

En 870, Gharles-le-Chauvefait construire un pont du côté de Saint-Germain-l'Auxerrois et le fortilie de grosses tours. En vain chercherait-on aujourd'hui quelques vestiges de cette forteresse achevai sur le lieu ve. Elle devait être entre

(1) Munie dp xcnlfiurr nntii]!'- ft mnilm^r, pnr lo coirifo do CUirac.

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le pont des Arts et le Pont-Neuf : le temps et les eaux ont passé sur ses débris et ont tout emporté.

Khou ou Rollon, depuis duc de Normandie, en 870, couvre les ondes de la Seine de plus de cent navires : jamais tant de lances normandes n'avaient brillé menaçantes aux yeux des habitants de Paris.

Dans l'année 880, Louis III confie à Gozlin, abbé de Saint-Germain-des-Prés, homme de vaillance et de sainteté, la garde de la ville royale et la fortifie. A peine les nouvelles murailles étaient-elles élevées que les infatigables hommes du Nord revinrent les enserrer de toutes parts d'un immense cercle de fer. Eudes, fils de Robert-le-Fort, et depuis roi de France, était alors comte de Paris.

Si je fais mention ici de toutes ces attaques des Normands, c'est que ces grands coups de lance se sont donnés dans le voisinage du Louvre, c'est là que les principaux événements des différents sièges se sont passés. Un des chefs barbares s'est fortifié dans le territoire de Saint-Germain-l'Auxerrois et y a établi son camp, ce qui sauva alors Téglise. Malgré leur ténacité, leur nombre, leurs efforts et les huit assauts qu'ils livrèrent à la ville, malgré la mort de Gozlin, malheur qui répandit une grande consternation dans la ville assiégée, les Normands ne purent jamais entrer dans Paris. Ses plus vaillants guerriers étaient morts en combattant; mais cette ville a d'immortels protecteurs dans le ciel, et c'est à leur intercession auprès du Dieu des armées qu'elle dut son salut. Les hordes normandes furent soudain frappées d'une terreur venue d'en haut et se mirent à fuir, gagnant en grande précipitation leurs nefs et leurs vaisseaux.

Une de ces embarcations est restée comme preuve de leur passage. «Lorsqu'on 1800, ]M. Dillon, ingtMiieur, en qualité

de chefcles ponts etcliaussées(i), faisait faire les fouilles pour fonder les culées du pont des Invalides, qu'il était chargé de construire . on trouva à environ huit pieds en terre une grande barque ou espèce de pirogue creusée dans un seul tronc d'arbre, de môme que les lintres ou les mijoparones dont se servaient les Germains, au rapport de Tacite, et dont les Normands faisaient grand usage dans leurs courses.

Le bois de cette pirogue, dont on retrouvait les détails, devenu presque aussi noir que l'ébène, se brisait facilement ; mais, dans quelques parties, il était assez bien conservé et assez dur pour qu'on eût pu en faire de petits modèles de ce canot, que l'on crut pouvoir faire remonter à l'époque des invasions des Normands. S'il eût été possible de conserver en entier cette embarcation que l'air faisait tomber en morceaux, c'eût été un monument curieux des premiers temps de notre histoire.

Souvent la mémoire des plus grands événements et des plus terribles catastrophes a l'air de s'être éteinte, et elle n'a fait que s'endormir sous le voile des siècles; pour la faire revenir dans l'esprit du peuple , il faut bien peu de chose; ainsi une nacelle trouvée dans le limon des eaux de la Seine a suili, il y a près de cinquante ans, pour évocjuer parmi les Parisiens le terrible souvenir de Rhou ou Rollon, de Bastène et de Sigefroi.

Si les générations qui se succèdent n'étaient pas si oublieuses, elles retrouveraient encore par le monde des traces du fléau de Dieu; car les redoutables Normands, partout où ils passaient, enfonçaient profondément leurs pieds chaus-

(t) Musée (le sculpture anlique el moderne, pnr lo comledefllarac.

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ses de tricot de fer dans la terre qu'ils foulaient et arrosaient de sang. Là où l'on voyait des villages, des bourgs, des villes, des églises, des abbayes, des palais incendiés, ruinés, dévastés et démolis, on pouvait dire : Les hommes ùu Nord ont passé par là.

Dans nos royalistes et catholiques provinces de la Bretagne et de la Vendée, je me souviens d'avoir vu et suivi (le cœur serré) d'autres chemins de dévastation tracés cruellement à travers le pays ; des cabanes, des métairies, des châteaux, dés logis bourgeois, des chapelles, des églises en ruine et noircis par l'incendie, se trouvaient aussi là, et lorsque le voyageur venait visiter cette contrée de forte et glorieuse mémoire, le paysan lui disait en montrant tous ces débris et toute cette désolation : C'est par là (jiCapassé V armée de Mayence, V armée infernale!

Après le départ des Normands, le Louvre resta quelque temps sans être agrandi. Ce fut de l'an M 03 à 1137 que Louis-le-Gros l'entoura d'une plus forte muraille que celle que ses devanciers avaient élevée autour de leur remlez- 'vous de chasse. Nous avons dit que la forêt où il avait été bâti était infestée d'une grande quantité de loups. Selon quelques auteurs, c'est de là qu'est venu le nom de Louvre, dérivé de celui de lupara; d'autres disent que l'étymologie de ce mot est leower, qui signifie en saxon lour ou forteresse. Je laisse aux habiles à décider, à trancher la question; moi, pour aimer, pour admirer le LouvrQ, je ne sais que trois choses, son antiquitité, ses souvenirs du passé et sa beauté actuelle.

Dans un écrit remarquable qui a paru l'année dernière d;ins un recueil me)i,suel Irès-rcnommé cl Irr^-diunt^ de

rétre, la Revue contemporaine, voici ce que nous lisons sur l'origine du Louvre : « C'est en 1204, dit M. Vitet, membre do rAcadémie française, l'année où la tour fut construite, que, pour la première fois, le nom du Louvre est ofiiciellement prononcé. Jusque-là, le champ n'est ouvert qu'à des conjectures. Les uns attribuent àChildebert, les autres seulement à Louis-le-Gros, les premiers fondements de ce palais de nos rois ; ceux-ci en font d'abord un rendez-vous de chasse, une louveterie, lupara; ceux-là, dès l'origine, un château-fort, un moyen de commander la rivière en face de la cité. Ce qui paraît probable , c'est qu'il existait avant Philippe-Auguste un castel fortifié; que ce roi y fît de grands changements, le reconstruisit même presque en entier, mais n'en fut pas le fondateur. Les historiens du temps désignent sans cesse la grosse tour bâtie en 1204 sous le nom de la Tour-Neime, ce qui constate évidemment l'existence d'autres tours plus anciennement construites. »

Bien souvent, lorsque je descends du faubourg Saint- Germain pour aller chez de vieux amis habitants de l'autre rive, je m'arrête sur le quai faisant face à l'immense palais œuvre de tant de rois ; c'est surtout à la magique et inspirante lumière de la lune que je m'oublie et m'attarde en contemplant l'imposante masse de bâtiments qui se dresse devant moi et qui a appartenu à tant de maîtres divers ! Quand l'astre de la rêverie se lève tranquille au-dessus des agitations des hommes , agitations qui ne finissent point à Paris avec les heures du jour, quand, majestueuse comme une reine, elle monte au firmament pour y tenir son lever d'étoiles, le quai longeant la galerie bâtie par Catherine de Médicis, Charles IX, Henri III, Henri IV et Louis XIV, reste dans l'ombre, mais peu à peu il s'éclaire, le pavé blanchit.

230 SOUVENIRS HISTORiyUES.

et les petits Ilots de la Seine commencent à briller entre leurs digues de pierres ; alors la galerie qui , d'arcade en arcade et de fronton en fronton, arrive à deux palais pour les unir, trace sur le ciel moins sombre une majestueuse ligne droite que rien n'interrompt, si ce n'est le petit campanille placé au-dessus du guichet de l'horloge.

C'est là, sans doute, un grand et bel aspect, mais bientôt il ne me suffit plus ; je veux voir autre chose que ce que j'ai devant moi , alors je sors du présent et mon esprit s'en A'^a bien loin, bien loin dans le passé! Au lieu de ces bâtiments si beaux, si réguliers, au lieu de ces quais, de ces ponts, c'est tout à coup une sauvage nature que j'évoque et qui m 'apparaît

Des rives entamées, déchiquetées par le cours du fleuve, et de vieux saules qui montrent leurs racines à nu, tordues et repliées comme de gros serpents. Tout à fait sur le bord des eaux, des roseaux à panaches grisâtres, des nénuphars à larges feuilles, avec des fleurs semblables à des lis, des glaïeuls à feuilles droites et aiguës comme des fers de lance, et parmi toutes ces plantes, des poules' d'eau, des sarcelles, des oies sauvages et de nobles cygnes au plumage d'argent ; rien n'effarouche là tous ces oiseaux qui aiment la fraîcheur, car le repos et le silence se sont donné rendez-vous sous ces beaux ombrages. Puis, sur le terrain en pente, des osiers, des aulnes, des hêtres, des bouleaux, des sapins et des chênes, et à travers les branchages de tous ces arbres, par delà les clairières de la forêt, j'aperçois la demeure royale ; ses tourelles crénelées lui forment une couronne : on dirait une reine assise dans la solitude.

Ma vision ne s'arrête pas là, l'église dédiée à Saint-Germain d'Auxerre est peu loin du château; elle s'élevait dans

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le bois avant que Childebert eût pensé à son Louvre. Dieu était venu dans la forêt avant le roi, et probablement que le prince n'avait choisi ce lieu que pour être, en quekiue sorte, sous l'aile du Seigneur. Du haut du clocher, la })rière du soir a tinté, et de dessous le porche-ogive ouvert entre les deux grosses tours, je vois s'avancer le roi, la reine, leurs enfants, leurs chambellans, leurs dames d'honneur et leurs [)ages. La longue robe du roi descend à plis droits et s'arrête un peu au-dessus de ses pieds, chaussés de brodequins amarante, cette tunique est ceinte par un baudrier de cuir, qui porte non seulement l'épée des batailles, mais encore l'escarcelle des aumônes.

Le roi chevelu a sur la tête un chaperon de velours à petits bords hermines et relevés. Les vêtements de la reine sont plus amples et plus longs que ceux de son époux; son voile ne cache point son visage, mais seulement une partie du Iront et le derrière de la tête, d'où il revient pour couvrir les épaules et le sein. Les plis qu'il forme sur les tresses de sa chevelure et les draperies du manteau qui descend avec une molle souplesse offrent un ensemble plein de grâce et d'harmonie dans leurs mobiles ondulations.

Au milieu de l'herbe, de la mousse et du lierre rampant qui croissent sous les arbres , il y a un sentier bien frayé , c'est celui qui conduit à l'église, c'est celui que suivent le prince et sa cour. Car en ce temps-là les rois n'avaient pas honte de Dieu , ne rougissaient pas de la croix , matin et soir ils allaient s'agenouiller devant les autels et suppliaient l'Esprit-Saint, l'esprit qui inspire les grandes et généreuses pensées, d'être leur premier conseiller. Après leur prière au Dieu ([ui défend le mieux les trônes, ils se relevaient j)leiiis de conliance, n'avaient point j)eur de leur peuple.

232 SOI VEMWS HISTORiyiE'^.

parce que ce |)eiii)le croyait aussi au Seigneur qui voit tout, et dont la main puissante punit et récompense , abat et élève

Oh! pourquoi les rêves de notre imagination passent-ils comme les nuées légères que le vent pousse et emporte? Pourquoi la froide réalité, comme un de ces ennuyeux que l'on ne peut éviter dans le monde, revient-elle si vite nous enlever nos poétiques et douces illusions?

J'ai déjà dit que le Louvre était devenu une forteresse, et en racontant cette transformation , j'ai rappelé l'invasion des Normands, et évoqué le temps où , dans nos églises , on avait ajouté aux litanies cette invocation : A furore Normanorum, libéra nos , Domine.

Philippe-Auguste ne trouva pas assez forts les moyens de défense dont ses devanciers avaient entouré leur demeure, et il leur donna un plus grand développement, et lorsqu'il fit ceindre Paris de fossés et de murailles, il se garda bien d'enclore le Louvre dans ses nouvelles fortifications.

« Au milieu de l'espace carré qu'encadraient alors des bâtiments irréguliers, l'aïeul de saint Louis éleva une tour énorme, haute de quatre-vingt-douze pieds (I), défendue par un large et profond fossé; n'ayant d'entrée que par un pont-levis, ses épaisses murailles n'étaient percées que de treize petites fenêtres garnies de gros barreaux de fer. Comme on le voit, la grosse tour était inaccessible et bien faite pour conserver avec sûreté les chartes et le trésor du roi. »

C'était en même temps une prison , d'où ne pouvaient

(I) Comte de Clarac.

SOUVENIRS HISTORIQUES. 2o3

guère espérer s'échapper les grands vassaux qui avaient voulu se soustraire à l'autorité du roi, et qu'il y faisait renfermer. Aussi lagrosse tour du Louvre inspirait-elle un grand effroi; sous un autre point de vue, elle jouissait de privilèges notables, c'était la tour féodale et suprême oii les hauts barons venaient humilier leur puissance devant celle du roi, ou plutôt sceller par la foi et leur hommage un pacte qui faisait la force de tous. Les rebelles y étaient renfermés, on y a vu des tètes couronnées appuyées tristement sur les barreaux de fer dont les petites fenêtres sont fortement munies. Trois comtes de Flandre, un roi de Navarre, Gharles-le- Mauvais , et d'autres puissants princes y avaient tracé, sur les épaisses murailles , des lais plaintifs ou des cris de guerre.

Ferdinand ou Fernand, comte de Flandre, celui qui ouvre la liste des prisonniers de la grosse tour, y fut chargé, diton , des chaînes mêmes qu'il avait fait forger pour son souverain et légitime seigneur et maître.

Saint Louis y fit conduire Enguerrand de Coucy pour avoir méchamment fait pendre trois jeunes Flamands venus à Saint'Nicolas-du'Bois pour apprendre la langue, et qui avaient été dénoncés au comte comme ayant indûment chassé sur ses terres, a Le doux et bénin roy puisoit se ccritc enjustice, quand le puissant opprimoit lefoiblc. />

En 1299, les portes ferrées de la grosse tour se referjnèrent sur Guy, comte de Flandre, et ses enfants, qui s'étaient armés contre Philippc-le-Bcl; puis Enguerrand de Marigny, contrôleur des finances ; sous Charles VI, Pierre des Essarts et plusieurs autres personnages historiques.

Eu 1 ï~ii, Louis XI y fit écrouer Jean II, duc d'Alençon.

234 soivenÎrs historiques.

C'est ce prince qui a clos la liste des captifs ouverte par

le comte Fernand.

Depuis cette époque, la Bastille, le château de Vincennes, la tour de Bourges et le château d'Angers eurent le triste honneur d'héberger les grands coupables ou les illustres malheureux.

Nos rois firent bien quand ils éloignèrent de leur Louvre les prisonniers d'Etat. La France n'est ni un pays de vengeance, ni un pays de rancune ; et lorsque notre mémoire l)asse en revue tous les monarques qui ont régné sur elle, nous avons peine à en trouver /j/t^s d'un pour qui les plaintes, les gémissements et le bruit des chaînes aient pu être une jouissance.

Je suis donc bien aise que la très-haute, très-grosse et très-redoutée tour ne s'élève plus dans la cour du Louvre. Cependant, je l'avoue, si jamais elle a eu en elle une vertu cachée, si par son aspect sévère elle imposait la crainte et faisait naître au cœur de chacun l'horreur du parjure, lorsqu'on venait mettre ses mains ès-mains du roi pour lui jurer foi, fidélité et obéissance, j'aurais voulu qu'elle fût demeurée plus longtemps debout ; ce désir me vient en songeant à tous les serments oubliés et trahis, depuis que le scepticisme a banni Dieu du cœur et de l'esprit de ses trop nombreux adeptes.

Si, d'un côté, il y avait pour le souverain tristesse et déplaisance à vivre si rapproché d'une prison d'Etat, ne pouvait-il pas y avoir, sous un autre point de vue, une sorte de bonheur à ce que les captifs fussent si voisins du roi? Car ils avaient ainsi bien moins de chance d'être oubliés; une [)rison tout proche d'un troue et d'un autel devait donner à réiléchir ; car, ])Our être haut placé, on n'est

point à l'al)ri des coups de la mauvaise fortune ! Et pour aller prier avec espérance le souverain arbitre de toutes choses, il ue faut pas porter devant le tabernacle un cœur livré à la haine, à la rancune et à l'injustice.

Depuis le règne de Lcuis-le-Gros, qui avait fait construire une forte muraille autour du Louvre (à cette époque tout à fait isolé) , Paris grandissant avait allongé ses bras ; les maisons avaient débordé sur les cultures, et sous Philippe- Auguste, le château royal ne se trouvait plus assez dégagé. Son plan alors était un parallélogramme et s'étendait, en longueur, depuis la rivière jusqu'à la rue de BeaiwaiSy et en largeur depuis la rue Froid-Manteau jusqu'à celle d'Autriche ou d'Osteriche, plus tard rue de VOratoire.

Le terrain qu'il occupait avait soixante et une toises trois quarts de long, sur cinquante-huit toises de large; son architecture était des plus simples et des plus rudes ; de grands corps de bâtiments, sans régularité et {)ercés comme au hasard de grandes et de petites fenêtres ; puis, la surfece des murs, bossuée de tours de taille diverse, quelques-unes sveltes, élancées, d'autres très-larges, massives et comme s'enfoncant en terre par leur poids immense.

De larges et j)rofouds fossés remplis d'eau formaient ceinture autour de cet édifice , imposant par sa masse et son armée de tours, de tourelles, de pinacles, de clochetons à toitures aiguës, de hautes girouettes aux fleurs de lis de France.

Certes le Louvre, tel que nous l'admirons aujourd'hui, frappe par sa majesté. Parmi les palais des rois et des empereurs, nous n'en connaissons pas un qui offre un aussi vaste ensemble de corps de bâtiments et de galeries , un tel luxe de sculptures et une si grande profusion d'ornements

2'M\ roijvrMRs iiistokiolep.

dus au ciseau de maîtres renommés. Mais eu laisaut si J)onne la part de ce que le présent nous offre, qu'il nous soit permis d'ajouter que le vieux château de Philippe- Auguste devait aussi avoir sa dignité et son grandiose.

Remontons loin dans le passé, et figurons-nous l'œuvre de l'aïeul de saint Louis. Entre le fleuve et le fossé qui entoure le carré long du Louvre, d'abord une haute et épaisse muraiije, dont Ja base baigne ses premières assises dans la Seine ; des tours à créneaux, à mâchicoulis ornent et rendent plus forte cette première enceinte, oii croissent de beaux arbres sur une prairie en pente ; sur les flancs de ces prés, deux porteaux à hautes toitures et à tourelles dont les bases à cul-de-larape sont suspendues à trente pieds du sol, comme des nids d'hirondelles. Puis, parallèlement à la rivière, un second mur surmonté de balustres à jour, et, derrière cette seconde muraille, qui, au besoin, aurait pu encore servir de défense, un jardin ou parterre à compartiments contournés, bordés de buis tondus et hérissés d'ifs taillés en pyramides, en hommes d'armes et en géants.

Dans les plates-bandes, profusion des fleurs que l'on aimait le plus alors : la marjolaine, la lavande, les anllels, les marguerileSy la giroflée, le jasmin, le myrte et les roses. Une balustrade de pierre séparait ce parterre des douves toujours remplies d'eaux vives, où se jouaient les cygnes de la reine. C'était dans ces ondes limpides que se reflétaient les tours et tout l'aspect du château. Puis, sur les nuées changeantes du ciel, de merveilleuses découpures de pierre se dessinant en silhouette. Des couronnes de créneaux, des toits pointus coilTant les tourelles, des croisées monumentales, tranchant sur le bleu foncé des ardoises,

souvenirs; [usTORforES. r.!^,"

des cloclietous, des campanilles, des donjons; et, dominant tout cet ensemble comme une reine puissante et redoutable, se montrait ])ien au-dessus de toutes les autres tours, LA GROSSE TOUR {grossci turris], la forteresse de Paris, la Tour-Neuve, la tour Philippine; car la tour construite par Philippe-Auguste portait tous ces noms.

Cette tour revenait souvent dans les propos, dans les conversations du peuple, et il ne pouvait guère en être autrement. Son aspect matériel de force et de sévérité et sa triple destination la plaçait naturellement dans la pensée de tous : les petits comme les grands devaient s'en occuper. Assise au centre des bâtiments royaux, elle commandait à toutes les parties du vaste édifice; elle servait de logement au souverain, et c'était dans ses souterrains, derrière d'épaisses portes de fer, qu'étaient gardées les épargnes du roi. Il y avait encore dans ses lianes autre chose bien propre à exciter vivement l'intérêt de la multitude : d'illustres prisonniers, de grands criminels y avaient été renfermés ; des gens de service, des valets, des curieux, des l)Ourgeois, du dehors, en traversant la grande cour du Louvre, auront parfois aperçu entre les gros barreaux des étroites fenêtres des cachots quelques-uns des captifs as])irant l'air libre qui fait battre la poitrine, et le rayon du soleil qui réchauffe le détenu.

La tour de Philippe- Auguste avait ainsi une triple magie : celle de la royauté, celle de l'or et celle du malheui-.

Sous Phi lippe- Auguste, les bâtiments qui entouraient la grosse tour n'avaient que deux étages , le rez-de-chaussée ot le premier; plus tard, on en ajouta deux autres. Depuis ce surcroît d'élévation, l'appartement royal qui avait été

238 soLVKNir.s iiisTORiQiris.

primitivement dans l'énormo donjon devint si triste à habiter, que ses hôtes couronnés, malgré l'accontumance de leurs devanciers, s'en dégoûtèrent et se logèrent avec leur famille dans cette partie du palais qui regardait le fleuve et les campagnes s'étendant en pente douce entre la Seine et l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés.

Sauvai, dans son livre des œuvres royaux, nous apprend que l'intérieur de la grosse tour, et en particulier rap[)artement du roi, n'avait rien de magnifique; car un édit fut rendu en 1214, par lequel tout le fouarre ou la paille qui servait à joncher la chambre royale devait, lorsque le roi la quittait, appartenir à l'université. On l'employait alors à couvrir les planchers des écoles, où les élèves étaient assis à terre.

Il y a loin de cette litière jonchant les planchers aux riches et moelleux tapis de la Savonnerie, de Beauvais, d'Aubiisson et des Gobelins, sur lesquels marchent les rois et les reines, les princes et les princesses, et qu'usent bien vite les pieds des courtisans.

On croit que le troisième étage du château du Louvre fut ajouté par Louis IX; il est notoire qu'il y fit faire plusieurs travaux, et qu'il l'habitait de temps en temps; mais là n'était pas le Si'jourde sa prédilection. Là, il voyait trop les œuvres de l'homme et pas assez celles de Dieu; là, les vieux chênes de la foret de Vincennes manquaient à son âme méditative et pieuse. C'était sous leur ombrage qu'il aimait à deviser avec des hommes, comme le sire de Joinville, de monseigneur deNiele, du comte de Soissons, de Pierre de Fontannes et de Geoifroi de Yillctte; là qu'on avait accoutumance d'étendre des tapis sur l'herbe, pour

SOUVENIRS niSTORIQl.S. 2'M)

à Ventour faire ranger le peuple, qui vejioit plaider devant le bon roi, rendant bonne justice à chacun.

Ce fut sous les voûtes du Louvre et sous celles de Vincennes que Louis occupait les loisirs que la victoire lui avait faits. Là il commença le grand œuvre conçu dans le fond de son cœur, la félicité de son peuple; là il fit dresser des listes exactes de tous les laboureurs dans le besoin, des artisans sans ouvrages, des veuves et des orphelins sans secours, des filles sages et pauvres à marier. Chaque jour, sur l'épargne royale, accrue, non par des impôts, qu'il abhorrait, mais par l'économie administrative, il mettait des sommes à part, tant pour donner aux uns les instruments aratoires et les animaux du labour, qu'afin d'assurer aux autres des dots et des aliments. Là il eut la pensée de fonder plusieurs hôpitaux pour les lépreux et les aveugles. Ce fut du Louvre qu'il écrivit aux habitants de la Normandie, alors désolée par une grande sécheresse, « Vous m'aidez dans votre abondance, je dois vous secourir dans votre disette; ce que je tiens de vous, je le conserve pour vous, et ne suis que votre dépositaire. »

Or donc, vous qui êtes aujourd'hui préoccupé des réparations, des agrandissements, des embellissements du Louvre, prenez du marbre bien dur, du bronze bien épais, du granit bien à l'épreuve des siècles, et faites graver bien profondément sur ces plaques, sur ce métal, sur ces pierres qui délieront les injures du temps, ces vraies paroles royales ; Ce oie je tiens de vous, je le conserve pour vous, CAR JE NE SUIS que votre DÉPOSITAIRE.

Une des plus vastes salles du Louvre porte encore le nom de salle Saint-Louis ; elle se trouve dans cette partie du palais qui fait face au château des Tuileries; mais la salle

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»|iii \n)ïic. un .si Ijcau nom n'ollVc lieu de iiialérii'l tialaiil (lu ivi>ne lie Louis IX. J'aurais voulu y retrouver une boiserie, une lahie, une eiiaire consacrées par son toucher, et c'est en vain (|ue je les ai cherchées.

11 en a été de même lorsque je me suis mis à écrire pour la jeunesse française la vie de ce grand roi. J'ai voulu éveiller mon esprit, exalter mon àme, en allant chercher tout ce <(ui pouvait le mieux me rappeler le jielit-lils du vainqueur de Uouvint's, le lils de la reine lilanclie, le héros chrétien de la Massourc. Après avoir visité les monuments tle Paris sur lesquels sa mémoire rayonne encore, je suis allé au château de Vincennes découronné de ses vieilles tours, et dans la lorét veuve des chênes contenq)orains du roi justicier, llélas! tous ces lieux sont bien vides aujourd'hui ! tout y a l'air jeune et sans consécration. J'en suis revenu le cœuï serre — En i)assant devant le donjon, mon regard a plongé dans les douves,... et j'ai vu l'endroit où un lîourbon, un digne et lo\al descendant de saint Louis, a été nuitamment exécuté.

Après Louis IX (de MUO à Lilji), c'est-à-dire pentlant les règnes de Philippe-le-llardi , de IMiilippe-lc-Bel , de Louis X, dit le llulin , de IMiilippe-lc-Long, de Charles IV, do IMiilijjpe de Valois et Jean-le-Hon, le château royal du LouvH! demeura à [)eu de choses près ce (jue saint l^ouis l'avait laissé; mais le roi Charles V, surnonuué le Sm/c, (jui alniail les arts presipie aulai\l ([Ui» la jusdce, \ lit de grands cndu'llisscments, l'anima par la <'()nr et l'état ipi'il \ tenait et par le nombre île savants et d'artistes ipi'il se plaisait à y attirer. Parmi les sujets érudilset lettrés du lils de Jean- IctUdii , il s'en est trouvé un qui s'est chargé, en redisant

SOLVKMIS mSTORIol E<;. 2Î1

ses imprcuauma de voyafjc , de nous (l»'( riro Ut Louvre toi qu'il était au quatorzième siècle (1). Je le laisse parler.

« Je descendis tout le lon.î^ de la Seine jusqu'à la principale entrée de ce palais qui rcL'arde le fleuve capricieux . Cette entrée est une porte llanquée de tours, ouvrant .sui' une avant-cour, puis est une autre porte élevée entre deux tours accouplées dans leur sommet par une terrasse.

« Après avoir franchi ces deux portes fortifiées, moi et mon ami Raoul de Presie, nous nous trouvâmes dans une cour immense, clôturée par de grands bâtiments, qui, avant Charles V, n'avaient que deux étages et qui en ont quatn; aujourd'hui. Ces bâtiments, percés de petites fenêtres étroites et grillées, .sont tristes à voir, et leur ombre, redoubhmt encore celle des tours no/nbreu.ses dont, ils sont surmontés de toutes parts, répand une nuit éternelle sur cette royale demeure.

« On entre à la Tour-Ferrant [^ar un pont le\ i.s ; sur l'arche en pierre se voit la statue du roi Charles , représenté le sceptre à la main par le sculpteur Jean de Saint-Homain , auquel cet ouvrage fut payé six livres huit sols, et il luteontent ii).

« Les murs de la forteresse du Louvre me parurent bien avoir treize pieds fl'épaisseur; on y monte par un escalier tournant , ses portes sont de fer, garnies de f)arres et de verroux; grâce à Dieu , les chambres sont \ides ; en quelques-unes est encore la paille sur laquelle on ne trouva guère de sommeil. Les oiseaux viennent prendre de cette paille hachée [jar une dolente insomnie, et en font leurn

(Ij Mcssire Tr islan, sf^ipncur de rHe-<le-Ré, rie Marans et autres lleax. ^î) Dulaure, vol. 1, pa?. VS.

242 SOLVENIRS HISTORIQUES.

nids entre les poutres etti l'angle dos fenêtres, qui, pour la plupart, n'ont pas de vitres.

c( Je visitai avec un petit frisson ces demeures redoutées; mon taciturne compagnon se bornait à faire ouvrir d'un geste les portes, et ne disait mot. Parfois il poussait un soupir involontaire , comme s'il eût prévu qu'un jour lui-même, poursuivi par l'Université, serait condamné à la prison perpétuelle et à jeûner au pain et à l'eau (1).

« Nous sortîmes de la grosse tour, et j'en fus bien aise; nous visitâmes les bâtiments qui forment les quatre façades de la grande cour. Ils ont eux-mêmes le sombre aspect d'une geôle. Leur plus belle salle est celle de saint Louis, longue de douze toises sur sept de largeur, et dont le dôme va jusqu'à la toiture de l'édifice; telle est la salle basse dont Charles V fit orner les lamljris de peintures représentant une forêt habitée d'animaux ; laquelle salle, longue de huit toises et cinq pieds, sert aux festins des cours plénières, et au régal des princes étrangers. Je visitai en outre la salle neuve du roi , la salle neuve de la reine, la chambre du conseil et la chambre de la trappe , puis la chapelle basse dédiée à la sainte Vierge, et dont les portes sont ornées des figures de Notre-Dame et de sainte Anne, encensées par des anges, tandis que d'autres anges louent le Seigneur sur le théorlje et la cithare.

a Outre la cour priiicipale , il y a un grand nombre d'autres cours et de basses-cours , les unes servant de préaux , les autros plantées en jardins si exigus , que l'air y manque, et qu'ils sentent le renfermé (2).

(1) Hisloire de Paris.

(2) Le plus grand n'avait pas sept toises de longueur.

« Chaque bâtiment a son nom, c'est lapaneterie , \amaison (lu four j la. saucerie, la pâtisserie, Vépicerie, la fruiterie, \eyar de-manger j Véchansonnerie, le lieu où l'on fait iliippocras et la maison des lions du roi. Tout les murs de clôture, ainsi que les portaux et les bâtiments sont flanqués de tours, qui presque toutes ont leur capitaine ; les unes rondes, les autres carrées, les unes coiffées de toits en pyramides, avec leurs girouettes, aiguilles et fleurons, les autres à plates-formes crénelées, déversant les eaux par la gueule des grillons et des dauphins de pierre ou de bronze.

«. Du côté du fleuve sont les tours du fer à cheval des partaux et de Windal; des autres côtés et le long des fossés, sont les tours de Vhorloge, de Varmoirie, de la grande chapelle et de \a.j)etite chapelle, la tour de V orgueil , la tour de ïécluse, la tour ou le roi se met quand ou joute, la tour de Vétang et la tour de la librairie (1).

« Cette dernière tour est plus précieuse que toutes les autres; c'est là que le roi Charles V se plaît bien plus qu'ailleurs ; là sont gardés soigneusement les livres de ce monarque sage et pacifique.

« La librairie du roi Jean son père ne se composait que de dix volumes, c'étaient la Moralité des échecs, le Dialogue sur les substances, les trois Décades de Tite-Live, les Guerres sitr la Terre-Sainte, et quairemissels à fermoirs d'or. Aujourd'hui Charles V possède neuf cents volumes, dont le gardien est Gilles Malet, valet de chambre du roi.

ce 11 en dressait pour lors l'inventaire, qu'il voulut bien me laisser parcourir. Ces livres consistaient en quelques traductions d'auteurs grecs et latins , en quelques livres

(i) Sauvai, Antiq.'lc Paris. — Saint-Victor, Tab. hist. de Paris.

d'église, vies de saints, légendes et miracles. Mais le plus grand nombre de ces ouvrages traitent de l'astrologie, dont Charles s'était engoué au point de fonder pour l'enseignement de cette vaine science le collège de maître Gervais. C'est le nom de son médecin, qui lui-même est un grand astrologue.

« La tour de la librairie est ouverte en tout temps aux docteurs et aux lettrés qui ont la faculté d'y venir consulter ce riche dépôt, le plus considérable qu'on ait jamais vu en France. Ici, comme dans toutes les librairies des monastères, les livres offerts en lecture sont enchaînés à des tables et à des pupitres; pour plus de sûreté, une excommunication est lancée, en tant que besoin, contre quiconque oserait dérober un de ces livres (1).

« Nous sortîmes du Louvre par la poterne ouverte au couchant. De ce côté, l'on ne voit plus au-delà des fossés du palais qu'un lieu vide et marécageux , qu'on appelle les Tuileries, parce qu'on y fait de la tuile. C'est dans ces terrains déserts que sont les écorcheries de la ville et le cloaque des immondices.

<c Nous nous trouvions en dehors de Paris, dont le Louvre forme la limite. A droite , en avant de la porte Saint-' Honoré , est une butte au pied de laquelle se tient un marché aux chevaux. Ceux qui les conduisent se gardent bien de les mener boire à la fontaine voisine (^), qu'on appelle la Fonlaine-du-Diablc, et dont les lutins viennent, dit-on, troubler chaque nuit les eaux. »

Me voici à présent marchant seul ; le docte et bon Tristan,

(1) Dissert, sur l'Hist. écriés, et civ. de Paris, par l'abbé Lebœuf.

(2) La fonlaine de la rue lie IKohello. — Voy. Le M;iire, tom. III, p. 437.

SOUVENIRS HISTORIQL'ES. 245

seigueur de l'ile de Ré, de Marans et autres lieux, me laisse, pour aller explorer avec son profond savoir d'autres monuments du vieux Paris. Aloi, j'ai encore à étudier le Louvre.

Tout à l'heure, en énumérant les nombreuses et différentes tours qui fortifient et rehaussent l'antique château royal , nous avons donné tous leurs noms , noms qui s'expliquent d'eux-mêmes, excepté le dernier. Qu'est-ce que Vindalou Windal (coiimie l'écrit saint Victor)?

Quelque chef normand se sera appelé ainsi (Windal , ce nom ne sonne-t-il pas comme un nom du nord?). Windal donc, lors du siège de Paris, se sera distingué par quelque brillant fait d'armes ou par une mort glorieuse. A l'endroit même où depuis la tradition a attaché son souvenir, cette haute et puissante tour n'aura été sur la poussière du héros normand que comme une pierre tombale, propre à faire durer son nom dans les siècles.

Ainsi, me disais-je, et j'avais tort, M. le comte de Glarac, bien plus positif et cent fois plus savant que moi , a ri de mon homme dunord, et m'a enlevé toute illusion à ce sujet, en me disant que le mot vindal vient probablement de celui de vindaSy qui, dans quelques manuscrits, est employé pour désigner un cabestan. Je renonce donc à mon étymologie. J'avoue que c'est presque à regret, j'aimais mieux mon héros compagnon d'armes de RoUon qu'un cabestan. Je me résigne; avant tout, il faut être vrai.

Ce sont là les beaux jours du Louvre féodal (I), le temps où il fut vivant, peuplé et bien entretenu. Tout fut changé à la mort de Charles V ; déjà ce roi lui-même lui avait fait quelque infidélité; l'hôtel de Saint-Pol, fondé par lui dès le

(l) Notice sur le Louvre, par M. Vitet, do l'Acadéoite française, insérée dans la Revue contemporaine, revue meiibuelle.

temps de la captivité de son père, s'était achevé et successivement agrandi sous son règne; il en avait fait la plus commode et la plus magnifique habitation, assise au milieu de jardins qui, de la rue Saint-Antoine, descendaient jusqu'à la Seine. Il y avait là bien d'autres vergers , bien d'autres tonnelles qu'aux alentours du Louvre. Aussi , le nom en est^l resté à deux rues, la rue de la Cerisaie et la rue Beautreillis , seuls souvenirs encore vivants de cette royale demeure.

L'hôtel Saint-Pol devint la résidence favorite de Charles VI et d'Isabelle, et pendant tout ce long règne le Louvre resta désert. Puis, quand le nouveau palais fut à son tour abandonné, le Louvre n'en eut pas meilleure chance. Charles VII, vainqueur et maître de Paris , ne put pas se résigner à vivre en un lieu qui réveillait chez lui de si tristes souvenirs. Il quitta l'hôtel Saint-Pol ; mais au lieu de s'en retourner au Louvre , il ne fit que traverser la rue Saint-Antoine et alla s'établir aux Toiirnelles.

C'était un séjour moins gai, quoiqu'aussi spacieux. La place Royale tout entière et les maisons qui la bordent n'occupent qu'une partie de l'ancien parc des Tournelles.

Charles VII, Louis XI, Louis XII habitèrent ce palais. Le père du peuple y mourut. François I" s'y établit. Enfin , dit M. Vitet , sans la mort violente de Henri II , sans cette douleur un peu fastueuse qui poussa sa veuve à demander au Parlement de faire raser les Tournelles et d'en vendre le terrain pour y bâtir des maisons, il est possible que le palais de Charles VIT eût conservé longtemps encore le privilège de loger nos rois, et peut-être en fiit-il résulté quelque influence sur la destinée physique de Paris, notamment une moindre accélération dans ce mouvement de l'est

SOLVEMRS HISTORIQUES. 247

à r ouest, que depuis cette époque il a constamment suivi.

Après la longue citation que je viens de faire, je reviens à mon roi bien-aimé Cluuics-le-Saye. Dans ses loisirs de tranquillité et de paix, le pieux monarque ne borna pas ses travaux aux embellissements, aux agrandissements du Louvre, il fit aussi bâtir plusieurs églises, entre autres celle des Célestins. Là, disait-il , Oncqtie 7i'ai demandé une grâce en vain. Cette église fut jadis célèbre par les sépultures des hommes les plus illustres de cette époque ; leur poussière a été jetée au vent. Quand le délire prend au peuple, une de- ses sata niques joies, c'est le sacrilège.

Si un vif sentiment de piété portait le digne fils du roi Jean à élever à Dieu des autels , sa dignité de souverain lui faisait agrandir, restaurer et embellir les demeures de la royauté. Celles qui lui étaient échues, par leur petitesse et leurs dispositions incommodes, ne convenaient plus, depuis les progrès de l'architecture, à l'habitation des rois de France ; ce fut alors que de nouveaux châteaux s'élevèrent. La Bastille , dont le nom a fait tant de peur à nos pères, et que les menteurs politiques de 1789 disaient avoir été jjàtie par tin tyran , fut à son origine une des maisons de plaisance du bon roi Charles ; les tours, les fossés, les pontslevis, les herses, les cachots vinrent plus tard. Et c'est peutêtre ici le cas de remarquer que rien n'est si rare en ce monde que de voir un édifice conserver dans la succession des siècles sa destination première. On dirait que le tem[)S se plait à ces saturnales ; ce qui avait été bâti pour un lieu de plaisir et de délices est, au bout de quelques centaines d'années, transformé en prison, en dépôt de douleur et de larmes; là où l'on avait ri et chanté au milieu des banquets, il survient des pleurs et des grincements de dents

248 SOIVEMRS HISTORIQUES.

auprès du morceau de pain noir et de la cruche d'eau.

Les palais de rois deviennent dos hôpitaux pour des marins invalides, et des léproseries sont changées en demeures royales. (Voyez Greanwich et Saint-James.)

Sans sortir de France, regardons autour de nous; la plupart des couvents et des abbayes renommés que nos pères avaient mis sur le chemin du ciel comme de saintes hôtelleries, pour que le chrétien pût s'y reposer dans son pèlerinage, sont aujourd'hui devenus des demeures pour la débauche, la honte et le crime. Là oii la religion affranchissait l'âme et lui donnait des ailes pour s'élever vers le ôiel, la police se saisit du corps, le charge de chaînes et le rive courbé à la terre.

Cette digression morale, c'est là Bastille qui me l'a fait faire. Du temps de Charles V, elle était, comme je viens de le dire, une maison des champs entourée de prairies , de chois et de verdure ; puis elle est devenue prison d'Etat ; puis une tempête politique l'a renversée,.... puis d'elle il ne reste plus rien!.... Je me trompe, il existe sur le lieu même oii l'on avait creusé ses fossés, où l'on avait élevé ses tours, une glorification de la révolte, une prime à l'insurrection : le monument de Juillet.

Charles V, tout en bâtissant le château de Creil, en agrandissant celui de Vinccnnes , en fondant celui de Beauté , merveille de son temps, et dont aucun vestige ne se voit de nos jours , avait une pensée fixe : l'embellissement du Louvre; son hôtel Saint-Pol , hôtel des esbatemens royaux , pas plus que les autres constructions , ne pouvait l'en distraire, car il était convaincu c[ue les rois qui se succèdent et pour régner sur le trône et pour aller dormir à Saint-

SOUVENIRS HISTORIQUES. 2i9

Denis, doivent, par leur persistance dans les projets arrêtés, compenser la brièveté de la vie de chacun d'eux.

Nous connaissons par tous ceux qui ont écrit sur les antiquités de Pans, mais surtout par Sauvai, quel est la partie du Louvre que Charles V et la reine Jeanne de Bourbon ont habitée. Les grandes salles de réception occupaient le rezde-chaussée et le premier étage de toute l'aile oii se trouve la salle de Cariatides.

Les grands appartements du roi étaient tournés du côté de la rue Froidmanteau. La partie occupée par la famille royale avait vue sur la rivière et sur les campagnes d'outre- Seine. L'appartement de la reine Jeanne de Bourbon, au rez-de-chaussée, élevé de quatre marches au-dessus de la cour, se composait d'une grande chambre de parade, d'une autre vaste chambre et de quelques garde-robes , cabinets , oratoire et salle de bains; les baignoires étaient en bois, garnies de cercles de cuivre et de bossettes dorées. D'après les mesures que Sauvai a données avec grand détail, on trouve l'emplacement de ces différentes pièces dans l'espace occupé aujourd'hui par la salle d'Isis et par le vestibule de la Seine.

Oii nous voyons la salle de la Psychée et celle de l'Aruspice, devait s'ouvrir autrefois une galerie d'attente précédant les appartements de Jeanne de Bourbon. Alors, des gardes et des courtisans , aujourd'hui des curieux et des amateurs. On le voit, il y a longtemps que le sol du Louvre est foulé par des hommes agités de passions diverses ; et quand je marche où ils ont marché , leur souvenir me vient, et alors je ne me trouve plus seulement dans la foule des vivants , mais les rois et les reines, les princes et les princesses qui ont vécu là où j'admire à présent des statues de

250 SOLVENIRS HISTORIQUES.

dieux et de déesses, arrivent accroître la multitude qui me presse et me coudoie.

Les voilà avec leurs conseillers, leurs aumôniers, leurs écuyers, leurs pages, leurs chambellans, leurs fauconniers, leurs veneurs, leurs hommes d'armes, leurs sujets et le menu peuple de leur temps. Avec cette disposition , cette seconde vue rétrospective , tout double d'intérêt pour ceux qui en sont doués ; moi, j'en ai ma petite part, et je ne la retrouve jamais aussi bien que lorsque je visite nos monuments historiques. Du moment que l'on a assez d'imagination pour sortir du présent , on peut aller bien loin ; on se voit comme un point entre deux longues et immenses perspectives : le passé et l'avenir. Dans le passé , je vois bien des choses que je regrette; dans l'avenir, bien des choses que j'espère.

Revenons aux appartements de Charles-le-Sage. La grande vis ronde de l'escalier tournant communiquant de la chambre de la reine à celle du roi, était à l'emplacement qui l'ait aujourd'hui la petite salle de Pan. Dans la tour attenante à ces chambres, étaient deux oratoires; c'est là que bien souvent les porteurs de couronne venaient demander au Dieu par qui régnent les rois des conseils et des consolations.

Qui a plus besoin des inspirations d'en haut que ceux qui gouvernent?

Et quel est l'heureux, quel est le puissant de ce monde qui osera dire : Je n'ai pas besoin d'être consolé?

Charles V et sa pieuse épouse s'étaient complu à orner ces retraites de méditation et de prière. La^voiite, peinte en azur, était semée d'étoiles d'or, et chaque nervure qui allait aboutir à un écusson j)ortant trois fleurs de lis était également dorée. Avant Charles V, les (leurs de lis étaient

sans nombre aux armes de nos rois ; lui les réduisit à trois , en mémoire de la Très- Sainte-Trinité. Cet écu se trouvait placé directement au-dessus du prie-Dieu du roi. L'autel était de marbre venu de loin ; des boiseries de chêne délicatement sculptées formaient lambris autour de l'oratoire; une lampe en vermeil , rehaussée de rubis , d'émeraudes et d'escarboucles appendait à la voûte , devant une relique de la vraie croix apportée au Louvre par saint Louis.

Tout près de cette petite chapelle, s'ouvrait la salle des Joyaux, où le bon roi aimait à conduire ses visiteurs; car il était fier de tout ce qu'il y avait amassé de rare et de précieux en objets d'orfèvrerie. Là sef voyaient, entre mille autres choses curieuses, quarante rubis, dont le plus beau avait appartenu au roi de Chypre ; un annel que l'on gardait aven soin , parce que le roi Jean l'avait à la main qui tenait l'épée le jour de la bataille de Poitiers; un autre anneau, que l'on appelait Vanuel du vendredi, parce que le roi le portait ce jour-là, sur lequel étaient gravés une croix, un saint Jean, une Notre-Dame et deux anges.

Puis des saphirs, des turquoises montées en bagues fériées, et une pierre nommée la pierre sainte, parce qu'on lui attribuait la vertu d'aider à la délivrance des femmes en couches. Elle était entourée de pierres fines et marquée au revers de l'écu de France.

Une autre pierre, qui guérissait, de la goutte, et en laquelle était représenté un roi avec des caractères hébreux ; un cofl'ret où étaient les diamants , images d'or et miroirs de la reine Jeanne ; vingt couronnes d'or, garnies de diamants et pierreries diverses.

« Et comme on voit (1) la rose tremière s'élever au-des-

(1) Tristan,

252 SOtVEMRS niSTORlQLES.

« SUS des autres fleurs, la très-grande, très-belle et la meil- « leure couronne du roi, laquelle il avait fait faire à quatre « grands fleurons et quatre moindres , s'élevait au-dessus « des cercles d'or et petits diadèmes des jours ouvrables. »

La couronne des grandes fêtes et solennités avait appartenu à Philippe de Valois, ainsi qu'il résultait de ce passage de son testament, certifié conforme par le chancelier, et transcrit sur un parchemin placé à côté de cette couronne.

« Nous donnons à notre bien-aimée épouse , la reine ce Blanche de Navarre, tous nos joyaux, exceptant seulement « notre couronne royale , de laquelle nous avons usé ou (( accoutume d'user en grandes fêtes et solennités, et de \a.- « quelle nous usâmes à la chevalie de Jean, notre bien- (t aimé fils. »

Dans la même chambre des joyaux , dix chapels d'or, ornés de rubis, balais, grosses perles et saphirs; ilem, quatorze ceintures d'or pour le corps de la reine , avec des iigrafes de pierreries, et dix ceintures pour le corps du roi, lesquelles étaient aussi en or, avec profusion de perles et de saphirs.

Dans la salle des Banquets royaux, des buffets, des dressoirs étaient rangés le long des murailles lambrissées de bois de chêne ouvragé de sculptures ; sur les rayons de ces étagères, se voyait la vaisselle d'or et d'argent, plusieurs nefs à mettre des potages ; grand nombre de gobelets et d'hanaps ; quarante-cinq drageoirs; quarante-cinq salières, comme de petites tourelles d'or enrichies de pierreries sans nombre; un baquet d'or soutenu par quatre syrènes; des brocs, des ampoules d'or, des pots à aumônes, dont deux chérubins aux ailes éployées figuraient les anses, comme si ces anges voulaient tout de suite emporter la bonne ac-

SOUVENIRS niSTORIOUES, 2a?.

tion sous les yeux du Dieu des pauvres et des affligés.

Sur le dressouere de la royne , qui a seule le droit d'avoir quatre rayons, étaient placées les trois coupes où buvaient de leur temps le roi Dagobert, CImrlemagne et saint Louis. La tradition enseignait que tout homme ou toute femme qui aurait porté ces hanaps à ses lèvres avec des pensées de traîtrise, d'hypocrisie et de parjure, serait subitement frappé de mort.

Oh ! pourquoi ces coupes sont-elles perdues !

Pour donner une juste idée des monuments que l'on entreprend de décrire , il faut faire autre chose que de regarder avec les yeux, que de mesurer avec le mètre ou la toise ; il faut en quelque sorte faire parler la pierre , pour qu'elle vous apprenne comment on a vécu sous les voûtes et entre les murailles du lieu que vous visitez pour savoir son passé.

Le corps du monument, c'est la matière, on la voit, on la touche de la main , on la foule du pied ; c'est de la pierre, du granit et du marbre; mais Tàme de cet édifice, il faut la chercher, et vous la trouverez en étudiant dans les vieilles annales les mœurs contemporaines des palais que vous explorez.

Ainsi , en racontant une journée de Charles-le-Sage et de sa pieuse reine, Jeanne de Bourbon, je ferai bien mieux connaître la vie du Louvre d'autrefois qu'en prolongeant les descriptions du vieux château royal. En mettant en action les hauts personnages qui l'habitaient il y a quatre cents ans, je lui aurai rendu son âme. Voici quelles étaient les habitudes journalières de Charles V, de vénérée et regrettée mémoire.

Ce sage couronné se levait en toutes saisons à six heures du matin.

2;Ji SOLVENIRS IIISTOIU(^LES.

Toutes les journées que Dieu lui donnait, il les commençait par la prière; ainsi celui qui avait droit de se ceindre le front de la plus belle couronne qui fût sous le soleil , avant d'exercer ses fonctions de roi, s'inclinait humblement devant le Sauveur couronné d'épines. Après avoir médité sur les souffrances du fils de Dieu, si , pendant la journée, quelque peine lui advenait , il disait : « Un roi de la terre peut bien souffrir, puisque le roi du ciel a été torturé. »

Dès qu'il avait prié, et tandis que ses valets de clianjbre le peignaient et l'habillaient, il s'entretenait familièrement avec des officiers de service et ses chambellans; puis, qjiand il avait su d'eux ce qui lui importait de connaître , il les congédiait. Alors entrait son chapelain , qui l'aidait à réciter son bréviaire; car tout docte qu'il était, le bon roi avait besoin qu'un habile clerc lui expliquât bien des passages latins que tout seul il aurait mal compris.

A huit heures il se rendait avec ses principaux officiers à la chapelle, et là, dévotement, entendait la messe sur le même prie-Dieu où saint Louis avait prié avant lui. Au sortir de la messe, il s'arrêtait dans les grandes salles et galeries qui conduisaient à ses appartements, et qui étaient, à ce moment, remplies de toutes espèces de gens, pauvres, riches, jeunes, vieux, dames et demoiselles, femmes, veuves, hommes d'armes, hommes de science et hommes de religion. Là il écoutait chacun dans ses supplications ou remontrances, et, adirés ces reqiiétcs, peu de jours se passaient sans que justice lut rendue à chacun.

Charles V avait une belle maxime qu'il répétait souvent, et que je voudrais voir inscrite en lettres durables sous les regards des puissants du monde :

La joie du juste est que justice soit faite.

Oh ! c'est là un vrai dicton de roi. Quand la justice est faite à tous, la veuve n'a plus à se plaindre, l'orphelin n'est phis dépossédé , la faiblesse n'est plus traitée comme un tort, et le droit du plus fort n'est plus regardé comme le meilleur des droits; alors la paix et la justice s'embrassent, et l'abondance et la paix régnent sur le pays.

L'heure de ces audiences royales et paternelles était bien choisie. Le roi qui vient de prier est encore tout imprégné de miséricorde, lui qui a crié à Dieu : Ayez pitié de moi! restera-t-il sans pitié pour ceux qui pleurent? Lui qui a dit très-haut ; Jugez-moi avec douceur! sera-t-il dur et injuste envers ceux qui lui remettent leur cause entre les mains? Non, non, la meilleure garantie de la justice, c'est la religion.

A l'arbre sur lequel la rosée du ciel ne tombe point, je n'irai pas demander de la fraîcheur; au roi qui ne prie point, je ne demanderai pas de pitié.

A dix heures, Charles V se mettait à table pour dîner; il y restait peu de temps, car il mangeait sobrement et d'une seule espèce de viande; il ne buvait aussi que d'un seul vin, auquel il mêlait toujours de l'eau. Au moment où Ton servait devant lui les épices, il se plaisait à écouter les suaves et mélodieux accords de musiciens venus d'Allemagne et d'Italie.

Dès qu'il était levé de table, il passait dans sa chambre d'apparat, et c'était là qu'il accordait audience aux étrangers, aux ambassadeurs, magistrats et capitaines ; là encore que les clercs venaient lui présenter leurs ouvrages et que les architectes ou maîtres maçons lui soumettaient leurs plans.

Faible et maladif, le bon roi ne pouvait porter le fardeau

250 SOUVENIRS iirsTonroiES.

de la journée sans se reposer à mi-voie; à une lieure après midi, il passait dans la chambre du refra<Y et y dormait environ une heure.

Gomme le laboureur qui a dormi sur son sillon se relève plus dispos et plus fort, Charles, après cette heure de re- ]ios, était plus allègre, alors il devisait gaîment avec son fou, son astrologue et son médecin. C'était le bon moment pour les marchands qui avaient des joyaux à vendre. A cet instant il les laissait venir près de lui , et, quand ils s'en allaient, la plupart de ces hommes rusés et intéressés avaient le sourire sur les lèvres, et disaient en descendant les degrés du grand escalier : c( Il paie moult royalement. »

La première horloge qui ait marqué et sonné les heures à Paris avait été achetée d'un Allemand nommé Henri de Vie; Charles V l'avait fait -placer à une des tours de son palais du Louvre; quand elle marquait trois heures, le roi se rendait en son église favorite, celle des Célestins. Puis, revenant de là, il allait avec la reine et sa famille resjiirer l'air du soir et le parfum des fleurs dans le grand jardin ou le grand parc. Il prenait alors plaisir à parler avec son papeganl, qui ne savait que de bonnes paroles et qui criait : Vive le Roi! comme s'il avait pu juger ce que valait son auguste maître.

Quand venaienl. les ombres , et que Ton avait allumé dans les salles les chandelles de cire, les causeries de famille, les propos d'amis, les conseils aux enfants, les projets d'embellissements, les histoires de batailles, se prolongeaient à leur brillante lueur.

Charles V soupait très-sobrement et se couchait de bonne heure : je ne sais pourquoi les rois n'aiment pas veiller tard; on dirait que leurs journées sont si remplies

de fatigue et d'ennuis qu'ils sont pressés de les voir finir. J'ai suivi presque heure par heure Charles V dans une de ses journées, et j'y ai presque à chacune d'elles trouvé paix et contentement pour le bon monarque. Si je cherchais à décrire la vie d'un roi de notre époque, que de calme et de quiétude j'y rencontrerais de moins, que de troubles et d'angoisses j'y verrais de plus !

Lorsque vous parcourez des mes bien bruyantes , où la foule s'agite empressée sur les trottoirs, vous heurtant et vous coudoyant, ne vous vient-il pas parfois envie de connaître ce qu'a été ce lieu où vous êtes , cette terre que vous foulez maintenant , avant que la ville existât , avant que ces haies de pierres, ces hautes maisons dont les mille fenêtres ressemblent à des yeux qui vous regardent passer, aient été bâties? Le bruit fait penser au silence, l'agitation au calme, et la grande ville à la tranquille vallée.

Toute cette partie de Paris, avoisinant la rue du Coq-Sainl- Honoré, a connu d'autres bruits que ceux qui l'assourdissent aujourd'hui. Sur cet emplacement si voisin du Louvre, et qui se donne de l'espace vide pour mieux respirer, s'élevait jadis le poulailler du roi. L'endroit destiné à la spécialité des basses-cours se rapprochait ainsi de l'église de Saint- Germain d'Auxerre. La destinée a bien changé l'aspect de ce lieu; là, aujourd'hui, rien ne rappelle plus la vie rustique des champs ; là, maintenant , au-dessous de la magnifique colonnade de Claude Perrault, s'étendent de beaux parterres dont les frais gazons tranchent avec le sable des larges et spacieuses allées; des arbustes à fleurs étaleront leur verdure au pied des murailles historiques. Là, à l'ombre en été, au rayon de soleil en hiver, les petits garçons et les

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petites filles du quartier viennent jouer comme des fleurs animées là où s'amusaient autrefois les jeunes princes et les infantes. Les murs d'appui surmontés de grilles de fer, à ornements dorés, doivent rassurer les mères et les bonnes contre le danger des chevaux et des voitures.

« Semblables à des habitations de campagne (1) ou à de belles fermes , les palais de nos anciens rois contenaient primitivement tout ce qui pouvait contribuer à l'entretien de la maison et de la table du souverain, elle était ordinairement frugale. Charles V buvait du vin de son crû, que lui fournissaient ses treilles et ses vignes du château de Beauté près de Vincennes, du Louvre, du Palais dans la Cité et de l'hôtel de Saint-Pol, dont le vignoble et le verger avaient été plantés par le bon roi. »

Pour la table du roi, les domaines envoyaient le gibier et la volaille. Aussi trouvait-on dans les basses-cours dépendantes du Louvre des gallinières et des poulaillers.

Dans d'autres bâtiments avoisinant le château royal , se voyait la saucerie, l'épicerie, le bûcher, le charbonnier, le garde-manger, l'endroit où l'on faisait Vhippocras et Veau dorée, celui où l'on battait, après chaque grande fête, les tapisseries de haute lice qui avaient été déployées et appendues dans les solennités ; puis, la bouillerie ou Véchansonnericy les celliers ou la cave, lapafieterie ou la boulangerie, la pâtisserie , le fruitier, qui tenaient aux offices et aux cuisines. L'écurie, la fauconnerie , la vénerie, la maréchaussée et tout ce qui concernait la chasse, avaient également leurs dépendances. Ainsi il y avait la tour de la fauconnerie et celle de la taillerie^ où se confectionnaient et se conser-

(1) Comte ri<' (linrac.

SOLVEMHS IJÎSTORIUL'ES. 251»

valent de même que dans la lingerie, la fourreriez lapelletrie et la lavancîeriey tout ce qui tenait à la garde-robe du roi et de la reine.

Il y a encore dans les environs du Louvre une rue de Beauvais. Ce nom n'est pas le nom primitif: d'abord cette rue s'est appelée Bijaavoir ou Beauvoir, a cause de la belle vue qu'elle avait sur le grand jardin ou grand parc qui déployait de ce coté ses gazons, ses ombrages et ses fleurs.

Charles V avait agrandi les parterres du Louvre ; une de ses passions, c'étaient les fleurs, les fruits et le jardinage; comme Childebert, on le voyait souvent entre ses pommiers ; aussi ses jardins étaient-ils remplis des plus beaux arbres fruitiers qu'il y eut alors en France, tels que cerisiers, poiriers, pruniers et figuiers. Le potager était aussi très-abondant en légumes. En ce temps-là, les choses nécessaires à la vie n'étaient point réputées ignobles, on les laissait croître à côté des fleurs. Dans ce jardin ou verger royal, il y avait de longues tonnelles et hauts pavillons dont les treillages en losanges étaient ornés de fleurs de lis ; ceux des coins étaient alternativement ronds et carrés, terminés par une espèce de clocher, surmonté d'une boule dorée et d'une girouette aux armes de France.

Au milieu des parterres, oiila marjolaine, le thym, la lavande, le romarin et les roses croissaientavec profusion dans leurs encadrements de buis, jaillissait une fontaine en jet d'eau. Non loin de cette onde qui murmurait la nuit comme le jour, la reine, qui aimait beaucoup les colombes, avait fait élever des volières dont les grillages emprisonnaient non seulement des oiseaux, mais encore des arbustes et des buissons verdoyants. Aussi, bien souvent, les tourterelles grises à col lier noir, les pigeonsà couleurs changeantes, les ra-

miers aux roucoulements plaintifs, les merles au bec jaune, la grive à la gorge tachetée , le bouvreuil au plumage rouge, le chardonneret aux ailes bariolées, accoutumés à la douceur de leur esclavage, bâtissaient des nids et élevaient leurs couvées comme s'ils avaient été en pleine liberté, comme s'ils n'avaient eu au-dessus d'eux que la voûte bleue du ciel.

Un des plaisirs de Jeanne de Bourbon était de venir « aux petits des oiseaux donner la pâture. »

Charles V avait pris en grand goût les perroquets ou papegants; aussi avait-il une superbe cage octogone en iil d'archal, peinte en vert, pour son oiseau favori, et on l'appelait la cage au papegant du roi. (Sauvai.)

Un sauvoir ou vivier servait à conserver le poisson en abondance ; ce n'était pas seulement sous le rapport de l'agrément que ce jardin était soigné ; mais, comme on le voit, il était d'un grand secours pour la tabledu roi. « Jene puis m'empécher, dit le comte de Clarac, de faire remarquer que la description de ces jardins a beaucoup de rapports avec celle que Pline-le-Jeune nous donne de son Laurentum^ et qui se trouve confirmé par les peintures de Pompéi représentant des jardins; dans un très-petit espace , ce ne sont que des bosquets, des ifs, des cyprès et d'autres arbres taillés et alignés ; des statues et des vignes, et de petites allées droites et enfermées dans des bordures de buis de toutes sortes de formes, et qui laissent à peine la place pour se promener, ce qui n'enq^échail pas Pline et Charles V d'être contents de leur jardin. »

J'ai dit ailleurs que chacune des différentes tours du châlenu (lu Louvre avait son capitaine ow gouverneur ; àe ii;c?iV\A^ [uM'sonnages i-ctliorcliaient ces conunandements: c'étaient

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