‹ Souvenirs historiques des principaux monuments de ParisChapitre 3 sur 25 · CLOTAIRE ET S^ GERMAIN · texte numérisé non relu

CLOTAIRE ET S^ GERMAIN

balaneràet^am.

11 Vint vers lui se jeta à ses pieds et baisa le bas de sa robe .

« Le roy Chilpéric, bien versé en poésie, fit son épitathe, qui se lit à présent sur le tombeau du saint; sa vie a esté décrite par Fortunat de Poitiers. Aimon-le-Religieux, Grégoire de Tours et saint Antonin, rapportent ses miracles; le Martyrologe romain, celui de Usuard et d'Adon en font mémoire le 28 may. »

Nous venons de voir dans les pages naïves et édifiantes du légendiste que la vertu dominante de saint Germain avait été la charité. Je puis donc croire, sans invraisemblance, que l'abbé mitre de saint Vincent, que Tévêque de Paris, ami des rois et des pauvres, aura plus d'une fois, dans ses visites à la royale abbaye, demandé à Dieu de répandre sur ce lieu consacré à la méditation, à l'étude et à la prière, ses grâces les plus efficaces et ses dons les plus précieux. Dans ses invocations au Seigneur il aura répété souvent : « Seigneur! Dieu de GlovisetdeClotilde, du haut des cieux faites descendre la rosée de vos grâces et de votre miséricorde sur cette colline, où jadis l'idolâtrie avait des temples, oii maintenant vous êtes adoré par de pieux solitaires et partout un peuple. Faites, Seigneur, que, dans la succession des âges , les générations qui suivront la nôtre soient à jamais éclairées des divines clartés de l'Evangile et animées de l'esprit de foi et de charité. »

Cette prière du saint évoque a été entendue de Dieu; et, sur les hauteurs de Lucotitia, depuis les règnes de Childebert, de Chilpéric et de Glotaire, plusieurs églises et couvents se sont élevés comme pour sanctifier encore cette partie de Paris que nous appelons le faubourg Saint-Germain y quartier qui, de nos jours, n'est pas le moins catholique de la capitale du royaume, honoré du beau titre de royaume

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très-chrétien. La plupart des familles qui riiabitent de nos jours ont eu beaucoup des leurs parmi les victimes immolées pour rétablissement de cette république française qui devait être impérhmblc, immortelle et qui s'est noyée dans le sang français.

Ces familles, décimées par le bourreau et ruinées par le vol et la confiscation, ont soulFert, ont pleuré et ont cru, et les générations qui, depuis 1793, sont revenues habiter, vivre et mourir dans les demeures héréditaires que le fisc révolutionnaire n'avait ni saisies ni démolies ont dû apprendre à compatir, puisque, pendant leur long bannissement, elles avaient connu et éprouvé la pauvreté. Aussi, disons-le tout de suite, le faubourg Saint-Germain, dans Paris, devenu charitable, se distingue par sa charité.

Vers l'an 787, Charlemagnc ayant fait venir en France des savants afin d'instruire la noblesse, dans son palais même, exhorta les évêques et les abbés à suivre son exemple en établissant des écoles dans les cathédrales et dans les monastères pour l'instruction des ecclésiastiques. Robert, qui était alors abbé de Saint-Germain, établit, dans son abbaye, une académie d'où sortirent plusieurs écrivains distingués pour leur siècle.

C'est encore dans le huitième siècle qu'il se forma, entre les différents monastères^ des associations qui n'avaient pas seulement pour but de s'envoyer réciproquement chaque année les noms des religieux et ceux des bienfaiteurs de Tordre, des vers ou épitaphes en l'honneur des morts , mais encore de s'instruire mutuellement dans les sciences et les lettres, et ce fut une des causes de la célébrité de cette abbave.

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. Dans ces temps reculés, les abbés n'étaient pas malheureusement tous ecclésiastiques, c'étaient parfois des séculiers puissants, plus animés d'esprit guerrier que delà mansuétude évangélique ; ces hommes allaient à l'armée revêtus de fer, à la tête de leurs vassaux, avec les autres seigneurs, pour secourir le roi. C'est ainsi qu'en 644 Ebroïn, abbé de Saint-Germain, fut fait prisonnier en voulant rejoindre le roi Charles qui était à Toulouse.

Mais voici venir le grand fléau de la France ! voici venir les terribles Normands ! torrent armé , avalanche vivante, roulant du nord vers le midi pour dévaster le monde !

Paris était encore renfermé dans l'île qu'entourait un mur flanqué de tours. Sur les deux bras du fleuve s'élevaient deux ponts, dont les extrémités se trouvaient défendues par deux forteresses. Hors de cette île, sur les deux rives opposées, s'étendaient de longs faubourgs. Une enceinte protégeait en partie celui du nord. Eudes et Robert, son frère, commandaient la ville, le premier la gouvernait et en était le comte. Leurs casques furent plus tard surmontés de la couronne royale.

Depuis les premières apparitions des Normands en 820, et en 841 , les habitants de Paris se tenaient sur leur garde, car la frayeur que ces hordes barbares avaient inspirée dans tous les pays traversés par elles, était encore immense, et dès que le peuple croyait entendre le bruit de leurs pas et le cliquetis de leurs armures, il se précipitait avec ses prêtres aux pieds des autels, en criant au Seigneur : Sauvez-nous do la fureur des Normands ! ù fu~ rore Normanorum libéra nos, Domine!

Les habitants de Paris se souvenaient qu'en l'an 841, le 28 mars, veille de Pâques, ces redoutables exécuteurs

22 SOUVKNIHS HISTOUICHES.

(les vengeances de Dieu étaient arrivés jusque sous leurs murailles, et qu'alors les religieux de Sainte-Geneviève et de Saint-Gerraain-des-Pi'és avaient été obligés de fuir de leurs cloîtres, emportant avec eux les précieuses châsses vénérées de leurs saints patrons.

Quarante-deux ans plus tard, en 885, le 20 novembre, les sentinelles qui veillaient sur les remparts formant ceinture de sûreté autour de l'île, découvrirent au loin des tourbillons de poussière, d'où sortaient des bruits confus et do longues clameurs. C'étaient les populations des campagnes et des faubourgs , signalant une nouvelle flotte de Normands, et accourant avec leurs troupeaux et ce qu'elles avaient de précieux chercher un refuge dans la cité murée. L'alarme n'avait point été donnée en vain, et avant que le soleil ne fut couché on aperçut sur le fleuve les nombreuses voiles des pirates. Sept cents nefs portaient ensemble quarante mille barbares ; et plus tard, on apprit que leur chef était le puissant Sigefroy (1). Les nefs, qui occupaient en longueur un espace de plus de deux lieues sur la Seine, vomirent leurs nombreux bataillons sur la rive droite, auprès d'une enceinte, où les veneurs des ruis cliecelus avaient jadis renfermé leurs équipages pour la chasse aux loups; de là était venu à ce pavillon fortifié le nom de Lupara. Du mot latin est dérivé le mot français Louvre.

11 serait beau et poétique de redire toutes les phases du siège (}ui commença dès le lendemain du débarquement des Normands; pareil travail est bien au-dessus de mes forces; de plus habiles et de plus jeunes que moi devraient l'entreprendre, et trouveraient dans les brillantes pages de

(1) Gaule poétique, Morcliaiii^y. o vol.

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Marchangy un plan tout tracé. Je n'emprunterai aux sommaires de son épopée en prose, qu'un passage, celui qui nous montre le chef des sauvages forçant les [)ortes sacrées de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés , et miraculeusement arrêté dans son projet sacrilège.

t< Les jjarbares (1 ) poursuivant leurs dévastations, s'étendent depuis la porte funeste où se rompit naguère le chariot chargé de l'or que Chilpéric avait pris à ses peuples, et dont il fit la dot de Rigonte, promise au roi llecarède, jusqu'aux murs du célèbre monastère de Saint-Germain, dominant les prairies du (;ôté du couchant. Les cloîtrca sombres, les voûtes sépulcrales de cette abbaye, alors aijandonnée et silencieuse, frappent les Scandinaves d'une terreur secrète; prêts à franchir le seuil de l'église, ils s'arrêtent comme contenus par quelque force surnaturelle. Tout à coup une de leurs prophétesses se sent agitée d'un trouble inconnu, et avec le sceptre dont le i*espect supersticieux armait ces femmes singulières, elle écarte les ronces qui couvraient un tombeau, où, reconnaissant avec ellroi une inscription tunique, elle approche, et ses cheveux se hérissent d'horreur en lisant ces mots à la horde stupéfaite :

t( llagenaire, chef des Scandinaves, ayant osé péné- « trer dans le temple du Seigneur, y fut nagellé par « une main invisible et tomba mort au milieu de ses « guerriers , qui, en fuyant les bords miraculeux, lui « ont laissé ce monument (2). »

« A ces paroles foudroyantes reprises lentement par les

(1) Gaule poétique, Siège de Paris.

(2) Ce miiacle est attesli:! par plusieurs chroniques ecclésiastiques. Voyez Libr. miracul. sancti Gcrmani, épis. Paris.

2i SOUVENIRS HISTORIQUES.

échos de la gothique enceinte, les guerriers pâlissent et, craignant de lever les yeux sur les portes du temple s'éloignent précipitamment de ces lieux marqués par la vengeance divine.

« Sigefroy, que ces prodiges ont à demi vaincu, délibère s'il doit continuer le siège de Paris ; enfin , l'orgueil l'emportant sur la crainte, il résout que l'attaque de la ville héroïque recommencera avec une nouvelle ardeur. Dès le surlendemain les chariots des Normands roulent vers la grosse tour du grand pont; les béliers et la catapulte ébranlent si fortement les murailles, que dans toute la ville les cris des femmes et des enfants se mêlent au son des cloches et des trompettes. Les Parisiens, intrépides à leurs postes, lancent sur les machines des Normands des quartiers de rochers, du plomb fondu, des torches allumées, et font jouer contre les chariots, qu'ils brisent, de grosses poutres hérissées de pointes de fer (1).

« Sigefroy ordonne à ses soldats de former la tortue, en couvrant leurs têtes de leurs larges boucliers, et d'essayer de poser des échelles contre les murs de la forteresse. Le fossé qui l'environne est un obstacle à leur bouillante ardeur. Ils y jettent pour le combler des fascines, des débris, mais les matériaux manquent pour aplanir le fossé ; les forcenés, par une atrocité inouïe et à peine croyable, si elle n'était attestée par des contemporains, font approcher tous les prisonniers qu'ils avaient faits aux environs de Paris et les égorgent pour remplir le fossé de leurs corps. Alors, s'élançant à l'assaut sur ce sol palpitant, et foulant les cadavres entassés, ils font venir à la surface

(1) Abbon, religieux do Saint-Gcrmain-des-Prés, poète cl lt5gcndairc du 8« siècle.

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un sang écumant et fumant! ! ! A ce spectacle les assiégés frissonnent d'épouvante. L'évêque Gozlin, couvert de ses habits pontificaux, lève ses mains au ciel , puis, saisissant un javelot le lance contre les Normands et renverse mort un des chefs. Eudes, altéré de leur sang, voulant de plus près frapper les ennemis, commande une sortie, et, à la tête des Parisiens, fait jusqu'à la fin du jour des prodiges de valeur. »

Tous ces détails du siège, tous ces récits de combats, l'auteur de la Gaule poétique les a pris dans le poëme d'Abbon, moine de l'abbaye de Saint-Germain, qui s'inspirait, non de ce que la tradition avait raconté, mais de ce qu'il voyait du haut des remparts, où son courage et son patriotisme le faisaient souvent monter. Il redit en vers latins, parfois un peu barbares, de grandes et terribles scènes. En voici une, qui semble une plante de notre sol , un vrai et beau prélude à notre chevalerie française !

Les eaux de la Seine étaient hautes, la crue semblait venir en aide aux barbares; les flots courroucés du fleuve allaient se joindre aux attaques des soldats, comptant sur le fleuve sorti de son lit. Les Scandinaves suspendent leurs assauts et deviennent spectateurs : on dirait qu'ils accueillent des auxiliaires et des compagnons depuis longtemps attendus.

Déjà les assiégeants ont voulu incendier un pont de bois qui communique de l'enceinte murée à la rive ; plusieurs fois, ils ont chargé des barques remplies de matières combustibles, et y ont laissé des brandons enflammés après les avoir conduites contre les piliers de bois; l'alarme s'accroît parmi les Parisiens ; soudain trois d'entre eux se dévouent pour empêcher le feu de dévorer ce pont qui , vers

2G SOLVENIRS HISTORIQlliî».

Ju rive du nord, joint la Cité à lu grosse tour; sous une grC'lo de traits, ils se sont jetés dans le fleuve, afin d'écarter des piles des arches les bateaux incendiaires. Leur courage fut ce jour-là couronné de succès ; mais, plus tard, le pont de bois, ébranlé par les grandes eaux, ne put résister et s'écroula dans les vagues jaunâtres et chargées d'écume. Cette chute interdit toute communication entre la ville et la tour de madriers et de planches qui défendait l'accès du pont.

Eudes en avait donné la garde à douze seigneurs ; aux premières secousses causées par l'eau furieuse ces nobles enfants de Paris, que leurs frères d'armes appellent à grands cris pour les inviter à les rejoindre, restent volo»tairenient dans cette tour oîi ils s'étaient renfermés, jurant de ne l'abandonner qu'à la mort.

Les Normands l'investirent comme une proie , dix mille d'entre eux en forment l'attaque; mais ni la vue des lances nombreuses dressées vers eux, ni la faim menaçante, ni Tévidence de leur perte prochaine ne purent engager ces douze Français à quitter ce poste d'honneur.

Alors les assiégeants rassemblent les débris du pont tlont le rivage était couvert , en forment un grand bûcher autour de cette forteresse, ({ui bientôt est enveloppée de llanimes. A la vue du danger, les guerriers assiégés se rap- {)ellent que cette même tour sert de volière à des faucons, a[)anages de leur noblesse et compagnons de leurs plaisirs. Ace moment si voisin de leur perte, les gentilshommes se hâtent de délivrer ces oiseaux qui s'envolent vers la ville.

La tour embrasée s'écroule et ces héroïques défenseurs périssent tous dans ce grand incendie, à l'exception d'un seul.

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D'après ce que dit le barde religieux (Abbon), ce jeune héros était d'une beauté si grande , qu'on ne pouvait la comparer qu'à son courage. Restant debout sur les ruines, il se montre à l'ennemi lançant sa dernière flèche, puis sous lui les madriers enflammés s'affaissent et s'écroulent. ... et lui disparaît dans le vaste embrasement !

Voici les noms des douze héroïques défenseurs de la tour : Ermenfroy, Arnolde, Solié, Erilande, Gosbert, Ervé, ViDON, Odoacar, Arrade, Ervic , Emar et Gosv;n (1).

Ces moines , contre lesquels le philosophisme a si longtemps déclamé, étaient donc encore bons à quelque chose. En voici un , arraché à la paix de son cloître et aux prières du sanctuaire, qui , au milieu du tumulte et des périls d'un siège, a le sang-froid et trouve des loisirs pour écrire et faire passer à la postérité les noms et les hauts faits de ses compatriotes!

Aujourd'hui, une manie a saisi la France entière, c'est celle d'élever des statues à ce qu'elle appelle — ses illustrations et ses gloires. Certes, la pensée est bonne,juste et généreuse, mais, depuis quelques années , on l'a poussée au ridicule, tant on l'a étendue ! Non seulement les villes veulent avoir leur monument , mais le village et le hameau prétendent au même honneur, et le peuple qui passait pour être le plus léger et le plus ingrat des peuples pourra bientôt montrer aux autres nations plus de pierres de souvenir y jjIus de colonnes commémoratives , plus de bustes , plus de statues érigés sur son sol aux grands hommes et aux bienfaiteurs du pays , qu'il n'en existe dans le reste du monde.

Avec un si grand désir d'être juste envers tous , avec ce

(1) Abbo, de Boll. Paris, ttrb. Carmin.

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besoin d'honorer toutes les gloires, comment rHôtel-de-Villo de Paris, qui, sur les quatre magniliques façades, a tant de niches occupées par des illustrations parisiennes, n'en a-t-il pas réservé quelques-unes pour ces douze héroïques enfants de Paris, glorieusement morts en défendant contre les barbares du nord l'antique capitale des rois chevelus?

Lorsque, 'dans notre histoire, nous remontons au neuvième siècle , l'esprit s'égare et se perd dans toutes les incursions et les retraites, les succès et les revers de ces terribles hommes du nord. Pour eux la douceur de notre climat, la beauté de notre ciel, la fertilité de notre terre, la renommée de nos vins, la splendeur de nos églises, les trésors de nos abbayes étaient une forte et incessante attraction. A quatre fois dilTérentes ils viennent assiéger Paris ; à leur acharnement contre cette ville naissante , on dirait qu'ils ont deviné ce qu'elle doit être un jour, et quelle influence dans les siècles à venir elle aura sur le monde.

Parmi ceux qui ont le plus contribué à délivrer la France de ce redoutable fléau , nos pères plaçaient avant tous les autres les saints patrons du pays, saint Denys, sainte Geneviève et saint Germain. Après ces puissants amis de Dieu , nous citerons Eudes et Robert , Gozlin et son neveu Edle ou Ebole.

Ce ne fut qu'en 911 que la France devint tranquille après avoir été troublée et dévastée par les Normands pendant plus de soixante-dix années. Charles-le-Simple lit enfin un traité avec eux, et l'abbaye de Saint-Germain, tant de fois pillée et brûlée, n'eut désormais plus rien à craindre.

L'église qui avait été dévastée à plusieurs reprises, ainsi que je l'ai dit plus haut, se ressentait trop du passage des dévastateurs et des impies ; non seulement elle avait

perdu ses trésors, mais ses murailles et ses voûtes avaient été ébranlées et lézardées , de promptes et grandes réparations étaient urgentes. Morard, abbé de Saint-Germain, aidé du pieux roi Robert, la reconstruisit en entier, en 990.

C'est de cette époque que paraîtraient dater presque toutes les constructions de l'église maintenant existante , à l'exception du clocher. La partie du chœur et le porche ne datent pas de plus loin, à en juger par la sculpture des chapiteaux et par les ogives de la voûte.

Cette église se distinguait de toutes ses contemporaines par ses trois clochers ; car , indépendamment de celui qui s'élève encore aujourd'hui au-dessus du portail , il y en avait deux autres , un sur chaque extrémité de la croix ; celui du septentrion fut construit par Morard, qui y fit mettre les cloches ; celui du midi semblait être d'une date plus récente ; ces deux ornements de la maison de Dieu manquent aujourd'hui : leur destruction doit être rangée parmi les stupidités de l'ère révolutionnaire. Lorsque l'on voit, combien on entendait mal il y a cinquante ans le grand art des restaurations , on est désolé que nos pères aient mis la main à l'œuvre pour restaurer nos vieux monuments. En y touchant , s'ils en arrêtaient la destruction , ils en altéraient le caractère ; si , pour conserver la belle église de Saint-Germain, on avait pu attendre quelques années de plus , nous verrions aujourd'hui l'extérieur du saint édifice rendu à sa beauté primitive.

Vers l'an 787 , Charlemagne ayant fait venir en Franco des savants, afin d'instruire la noblesse dans son palais même, exhorta les évoques et les abbés à suivre son exemple , en établissant des écoles dans les cathédrales et

:iO SOUVENIRS HISTORIQIES.

dans les monastères pour l'instruction des ecclésiastiques. « Faites , disait-il aux pasteurs des âmes , poitr les prêtres (jui relèvent de vous y ce que je fais pour les nobles qui relèvent (le moi. »

Robert, qui était alors abbé de Saint-Germain, comprit le grand empereur; et, entrant dans sa pensée féconde, établit dans son abbaye une académie d'où sortirent plusieurs écrivains estimés pour leur siècle.

C'est encore dans le huitième siècle qu'il se forma entre les différents monastères du monde catholique des associations qui n'avaient pas seulement pour but de s'envoyer réciproquement chaque année les noms des religieux et ceux des bienfaiteurs de l'ordre, des vers, des épitaphes en l'honneur des morts, mais encore de s'instruire mutuellement dans les sciences et les lettres ; il devait en être ainsi entre les enfants et les serviteurs d'un Dieu de vérité et de lumière, et cet échange de communications entre les différents monastères fut une des causes de la célébrité de Saint- Germ a in-d es-Prés .

Dans ces temps reculés, les abbés n'étaient pas tous ecclésiastiques; chez le Dieu de paix il était entré des hommes de batailles, et parfois on voyait, se promenant sous les voûtes et les arcades des cloîtres, des guerriers bardés de fer côte à côte de religieux vêtus de la robe de l'antique Orient ; sous l'acier de la cuirasse, le cœur pouvait battre pour Dieu comme sous le froc de laine. Ces séculiers, puissants [)ar leur rang, leur fortune et leur habileté, pouvaient être utiles à leur ordre ; ils allaient à l'armée à la tête des vassaux de leurs monastères, et l'épée qu'ils tiraient, après l'avoir fait bénir, rendait parfois de grands services. Gomme j'ai essayé do le faire voir dans les pages qui

précèdent, le neuvième siècle fut pour Paris spécialement une époque de troubles et de dévastation , et pendant le quatrième siège de Paris par les Normands , Gozlin , qui était alors abbé de Saint-Germain , prouva que sa main , qui savait bénir et secourir, savait aussi terrasser les ennemis de Dieu. Il défendit vigoureusement la forteresse du Grand-Chdtelet et repoussa la horde barbare au-delà du fleuve, contrainte à se retirer près de Saint-Germainl'Auxerrois , qu'on appelait alors Saint-Germain-le-Rond.

Ce héros prélat mourut en 886 , et Ton a pu graver sur la pierre de sa tombe la croix, Tépée et le bâton pastoral.

L'an 112S9, il fut tenu un concile provincial à l'abjjaye, en présence du roi, de la reine et de douze évoques et abbés mitres , parmi lesquels était Suger, abbé de Saint- Denis.

L'église, bâtie par l'abbé Morard, était terminée en 11 G2, mais elle n'avait point été consacrée. A cette époque , le pape Alexandre , trouvant peu de sûreté en Italie à cause des troubles suscités par l'anti-pape Octavien, se rendit à Paris , où. les fidèles le reçurent avec de grandes marques de respect; alors les Parisiens regardaient le malheur comme chose sacrée et savaient Thonorcr. Le vicaire de Jésus-Christ fut prié de faire la dédicace de l'église; il y consentit ; la cérémonie fut des plus somptueuses. Le grand autel fut consacré à la sainte Croix, à saint Etienne et à saint Vincent, et Vautel matutinal dédié à saint Germain.

Ce fut vers cette époque que l'université, dont la puissance grandissait chaque jour, intenta un procès aux religieux de cette abbaye ; un pré, voisin du couvent, avait pris la dénomination de Pré-aux-Ckrcs , parce que les écoliers de l'université avaient depuis longtemps l'habi-

ol SÙLVEMRS lIISTORrQlES.

tilde d'aller s'y divertir les jours de congé ; ayant fait quelques dégâts (cet âge est sans égards), ils furent chassés et maltraités par les serviteurs de l'abbaye; c'est là ce qui devint la cause apparente des plaintes que l'université adressa au pape.

Mais lorsque la jeunesse des écoles se mêle de sédition , elle va vite et loin; c'est la traînée de poudre sur laquelle est tombée l'étincelle! et les étudiants se déclarèrent bientôt ennemis jurés des habitants du faubourg Saint-Germain. En 1230, il y eut aussi tumulte au faubourg Saint- Marceau , rixe violente avec les archers et départ des professeurs et des élèves pour Angers, Orléans et Toulouse. Plus tard, nouvelle affaire à peu près semblable, dans laquelle la célèbre abbaye eut le désavantage et fut réduite à vendre son argenterie pour payer l'université triomphante.

En I 413, quatrième procès au sujet de la haute justice qu'exerçait l'abbaye sur le Pré-aiix-Clcrcs.

Mais en 15i8, les disputes et les séditions des écoliers devenant plus violentes qu'elles n'avaient été jusqu'alors, le Parlement informa contre les coupables, et l'un d'eux fut condamné à mort. Cet arrêt mit fin à toutes les contestations et à tous les débats entre l'abbaye et l'université.

Dans ces longs démêlés entre l'université et l'abbaye, je me persuade que les gens d'ordre, amis de la paix, penchaient pour les religieux. Ces hommes , vivant dans la retraite, et consacrant leurs jours et leurs nuits à la prière, à la méditation et à l'étude, n'étaient-ils pas les successeurs des cénobites du désert, enfants de saint Antoine?

SOUVENIRS HISTORIQUES. 3o

« C'étaient, dit M. Fleury (1), de bons chrétiens ayant renoncé au mariage, à la possession des biens temporels et à la compagnie des autres hommes, même des fidèles et de leurs parents. Vivant de leur travail en silence, afin qu'ayant combattu dans les règles, comme dit saint Paul, ils pussent arriver à la pureté du cœur, qui les rendît dignes de voir Dieu , toutes leurs pratiques étaient fondées sur ces principes. Le jeûne tendait premièrement à dompter l'intempérance, puis à prévenir les tentations et à rendre l'esprit plus libre et plus propre à s'appliquer aux choses célestes.

« Ces hommes de Dieu combattaient la colère par le si lence, la paresse par le travail, la tristesse par la prière et le chant des psaumes , la vanité et l'orgueil par l'obéissance et la mortification ! »

Tel était et tel est encore le moine catholique^ et tel n'est pas le portrait qu'en ont fait (pour la jeunesse française) les écrivains de l'école voltairienne ; il est temps de mettre la vérité en regard de leurs mensonges.

« Cette université (2), devenue si puissante et si peu amie des ordres religieux, était originairement composée de séculiers; aussi ce n'était qu'impatiemment qu'elle supportait les écoles qui ne relevaient pas d'elle. Elle a publié des milliers de volumes pour repousser de son sein les dominicains, les franciscains, et, plus tard, les jésuites. L'expérience a parlé plus haut que leurs détracteurs. Tandis que Guillaume de Saint-Amour exhalait sa bruyante jalousie contre les enfants de saint Dominique et de saint François, ces humbles mendiants montraient sous leur bure un saint

(1) Mœurs des chrétiens, pag. 317.

(2) Marcliangy, Annot. et Glossaire.

3i SOUVENIRS HISTORIQUES.

Thomas crAquiu, un saint Bonaventure, un Hugues de Saint-Cher et tant d'autres célèbres personnages. Pendant plus de cinquante ans , on agita la question de savoir si les dominicains et les franciscains participeraient à l'enseignement, et cette question, mûrement examinée, fut résolue par des bulles nombreuses en faveur de ces deux ordres.

«. La Comj[)agnie des jésuites prouva bien mieux encore comment la persévérance et l'énergie dans la volonté, aidées de la grâce de Dieu, peuvent triompher de tous les obstacles. En effet, les disciples de saint Ignace de Loyola, les compagnons de saint François-Xavier, persécutés dès leur origine, s'élevèrent et dominèrent tout du sein même des persécutions.

« Dès le quatorzième siècle, dit Tristan-le-Voyageur, Paris était plein des étudiants universitaires , écoliers bruyants, redoutables, la plupart paresseux, libertins, querelleurs et tellement ivrognes qu'ils iraient boire au baril d'un lépreux. Exténués par les mauvais traitements de leurs professeurs, ils se vengent des rigueurs de l'école par des récréations tumultueuses qui portent le désordre et l'effroi dans la ville; ils remplissent les cabarets. Cette conduite est d'autant plus révoltante que le plus grand nombre de ces écoliers sont dans l'indigence et ne vivent que du pain qu'ils vont mendier. Leur aspect est hideux; mal vêtus, décharnés, les cheveux en désordre, et cependant orgueilleux de leur vain savoir, ils mendient en despotes , supplient d'un ton menaçant et reçoivent avec un sourire dédaigneux et moqueur.

« L'université a de grands jours de congé et de réjouissances qui sont des jours sinistres pour les Parisiens. »

Dès la fin du douzième siècle, vers l'an 1 1 88, l'abbaye

SOUVENIRS UISTORigiES. 35

de Saint-Germain avait cédé , pour les nouvelles fortifications de Paris, une grande partie des terrains sur lesquels passaient les murs et les fossés de sa vaste enceinte.

Philippe- Auguste, roi de France, et Henri, roi d'Angleterre, s'étaient unis pour faire la guerre sainte; chacun se préparait pour le voyage de Jérusalem, et le roi, voulant laisser la capitale en sûreté, ordonna de fortifier Paris; cet ouvrage dura vingt années, pour la construction des murailles et des tours.

Il paraîtrait que les bâtiments de l'abbaye avaient beaucoup souffert de tant de changements, car en 1239, Simon, abbé de Saint-Germain, fit exécuter des améliorations importantes , dont Pierre de Montreuil ou de Montereau fut l'architecte. On fit alors un réfectoire qui passait pour un des plus beaux ouvrages de l'architecture gothique ; cette salle avait 1 1 5 pieds de long sur 32 de large et 47 de hauteur; la chaire du lecteur était un chef-d'œuvre de délicatesse et d'ornements. Les vitraux étaient peints, et à la porte on voyait en pierre une statue du roi Childebert, fondateur et bienfaiteur de l'abbaye.

Aujourd'hui , sur ce même lieu oii les solitaires ont médité et prié, où les rois et les reines sont venus s'agenouiller devant la châsse contenant le corps de saint Germain, là oii le vicaire de Jésus-Christ est venu bénir la multitude et consacrer l'église de l'antique abbaye illustrée par la sainteté, Tétude et la science , s'élèvent des îlots de maisons vulgaires, séparés et traversés par des rues nouvelles, et ces demeures bourgeoises où s'agite la vie commune, portent encore sur leurs murailles les marques de l'édifice renommé. Au-dessus d'une boutique et d'un magasin, vous apercevez des restes de sculpture et reconnaissez des pierres

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historiques. Là, au-dessus de cette partie de chapiteau, commençait la voûte de ce réfectoire monumental , chef-d'œuvre de Pierre de IMontreuil, moine architecte, ce fragment de dais gothique, auprès de la fenêtre d'un premier étage, couronnait autrefois la niche où trônait un saint, patron du monastère. L'amateur des choses consacrées par les siècles aime à s'arrêter devant ces débris , et cependant, lorsqu'il les considère et les étudie , son cœur se serre, car son âme regrette ce que la main des hommes , bien plus que celle du temps, a mutilé et brisé. L'art méconnu et insulté, c'est désolant à voir, maïs ce qui est bien plus triste encore à regarder, c'est un sanctuaire profané et les pierres qui ont été ointes et bénites polluées et dispersées !

Le roi Charles V, ayant déclaré la guerre à l'Angleterre, en 1 3G8 , on fortifia toutes les places par où l'ennemi aurait pu pénétrer en France ; en conséquence , il fut arrêté que la ville de Paris serait mise en siireté par de nouvelles fortifications. L'abbaye de Saint-Germain-des-Prés fut donc encore une fois entourée de nouveaux ouvrages, ce qui ne l'empêcha pas d'être pillée en 1 382 par cette muable et turbulente populace de Paris, qui se fait terrible dès qu'elle s'ennuie. Peu de temps après cette émotion populaire , comme l'on disait alors, Tabbaye de Saint-Germain ayant réparé ses pertes et retrouvé la tranquillité, son vénérable abbé refit la châsse de son céleste patron et le rétable du grand autel , qui furent ornés de pierres précieuses et de sculptures en argent et en or.

En 1501 , les huguenots, par les mouvements qu'ils ne cessaient de susciter contre les catholiques, obligèrent le roi Charles IX, pour se mettre en sûreté, à se retirer dans l'abbaye avec toute sa cour. Ainsi, ceux que la foule ap-

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pelle les heureux du inonde , celui à qui Dieu a remis la puissance , sont parfois contraints à se réfugier aux pieds des autels et à demander aux solitaires qui les entourent et les desservent asile et protection.

L'année 1 589 fut fatale par les guerres civiles et par la révolte des Parisiens contre le roi. Henri IV était devant Paris avec son armée ; l'abbaye , qui était bien fortifiée , avait une garnison considérable, et dans la maison de prière le bruit des armes se mêlait aux chants et à la psalmodie des moines. Cet état ne dura pas longtemps; l'abbaye, devenue forteresse, capitula. Henri IV entra dans le monastère; et, accompagné d'un religieux seulement, monta à la grosse tour, celle qui est encore debout aujourd'hui; de la plate-forme, il considéra l'ensemble de la ville. Alors le front du Béarnais était soucieux, et l'expression de son visage sombre et triste ; pas un mot ne sortit de sa bouche ; il redescendit , fit le tour du cloître sans entrer dans l'église et se retira sans avoir prononcé une autre parole qu'un remercîment au religieux qui l'avait accompagné pendant sa visite au couvent.

Le jour suivant, les soldats qui étaient entrés avec le roi furent obligés de se retirer, car les Parisiens y mirent pour la seconde fois une garnison sous le commandement d'un Italien nommé Marc-Antoine ; mais, comme il manquait de vivres et de munitions à son tour, il fut bientôt forcé de se rendre. Pendant ce temps, l'armée royale qui bloquait Paris s'empara de tous les faubourgs, et les Parisiens furent réduits à la dernière extrémité. Un instant ils respirèrent plus à l'aise , le roi venait de lever le siège pour aller à Meaux combattre les princes ligués. Alors les royalistes et les ligueurs tinrent plusieurs conférences, où l'on discuta sans

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s'entendre ; beaucoup de discours, peu de besogne, des emportementSj pas de sang-froid, l'éloquence manquant à peu des orateurs, mais la raison à presque tous; voilà ce qui domina dans ces conférences comme dans presque toutes les réunions françaises.

En même temps les états-généraux cherchaient à s'assembler dans la capitale du royaume pour élire un roi catholique, et l'évêque de Bourges donnait l'assurance de la conversion de Henri IV. En effet, après s'être fait consciencieusement instruire dans la foi catholique, le roi de droit, se souvenant de saint Louis , abjurait son hérésie , le 215 juillet, dans la royale abbaye de Saint-Denis.

La vieille et noble basilique était en effet un beau et bon lieu pour qu'un, roi de France vînt y faire l'éclatante abjuration d'un culte anti-français. Là, des voix descendaient du ciel , tandis que d'autres montaient des caveaux funèbres pour remuer le cœur et convertir l'esprit du loyal fils de Jeanne d'Albret. Dans la chaîne d'or de la royauté , il ne fallait pas d'un anneau qui ne fût pas pur. Un roi protestant, dans la lignée des rois très-chrétiens, des rois fils aînés de l'Église , eût été une tache sur la glorieuse hisrire de notre monarchie. Aussi , le jour où Henri IV vint faire abjuration de son hérésie dans le sanctuaire consacré au Dieu de Clovis, sous l'invocation de saint Denis, patron de la France, je me figure que les grands vassaux de la mort, que les majestés du séjmlcre auront tressailli dans leurs tombeaux; et que, jetant le drap mortuaire qui les recouvrait, ils se sont soulevés dans leurs cercueils pour écouter les paroles par lesquelles Henri de Bourbon déclarait revenir à la vérité et se rattachait à l'Eglise catholique, apostolique et romaine.

Quand la sédition et la révolte se sont emparées du peuple j quand elles ont agité et troublé son bon sens, le repos et la raison sont longtemps à revenir; ce ne fut que deux ans après l'abjuration de Henri IV que Paris se rendait sous l'obéissance du roi et que Henri y faisait son entrée, le 22! mars 1 594, à six heures du matin, au milieu des acclamations populaires.

« A cette époque, il y avait aussi un tiers-parti, dont le cardinal de Bourbon était le chef. 11 avait Tambition d'être roi, si Henri mourait sans enfant; mais il mourut luimême de chagrin de n'avoir pu réussir ; il fut enterré avec beaucoup de pompe dans l'église de l'abbaye de Saint- Germain-des-Prés (1). »

Après la mort de Henri IV, Louis XIII étant monté sur le trône, Mario de]\Iédicis fit bâtir le palais du Luxcnjbourg, qui devait porter le nom de la reine douairière. Jacques Debrosse , après s'être inspiré des palais italiens , a construit l'édifice que nous voyons aujourd'hui et dont les annales sont si bariolées de nos inconstances politiques ! Aujourd'hui, c'est le Sénat qui y siège et Jérôme 13onaparte qui y préside; sous la petite répiibUquey Louis Bhmc [)rofcssaiten prince le droit au travail ; sous la grande, liarras et les quatre autres directeurs s'y étaient établis et y scandalisaient par leur luxe les vertueux et incorruptibles républicains. Louis-Philippe, en 1830, et avant lui les rois Louis XVHI et Charles X y avaient établi la Chambre des Pairs. Les murs ont, dit un vieux proverbe, des yeux et des oreilles; s'ils. avaient une langue, que de choses ceux du

(1) Raoul Rocliclte, Abb, du vieux Paris.

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Luxembourg auraient à nous raconter ! jMais laissons là les proverbes et revenons à l'histoire.

Marie de Médicis, lorsque la chapelle de son palais fut terminée, envoya demander au prieur de Saint-Germaindes-Prés la permission de la faire bénir, afin d'y entendre la messe. Malgré les gardes qui veillent aux barrières de leurs palais, les grandeurs du monde sentent par moments qu'elles ont encore besoin d'une autre protection que celle du sabre, et alors elles appellent pour les défendre l'assistance d'en haut. C'est à la reine Marie de Médicis que la France doit l'institution des Frères de la Charité, qui avait pour but le soin des pauvres malades dans les hôpitaux. A cet effet, elle fit venir cinq religieux de l'Italie; elle leur acheta une maison dans l'emplacement appelé depuis les Petits-Augiistins ; mais, par la suite, ils s'établirent près de l'abbaye, et Marie de Médicis , qui avait une grande vénération pour eux, posa la première pierre de leur église.

En 1 G31 , il se fit une réforme dans l'ordre des religieux. Le général de la congrégation de Saint-jMaure établit des cours de philosophie et de théologie dans différents monastères. Il y plaça des professeurs pour enseigner la langue hébraïque et la langue grecque ; il fit rechercher les anciens manuscrits des pères de l'Eglise, qui se trouvaient dans diverses bibliothèques et en fit donner des éditions plus correctes. Voilà à quoi s'occupaient ces fainéants du cloUre, ces moines grossierSj ignorants et corrompus !

Casimir V, roi de Pologne et de Suède, fils de Sigismond, né en 1G69, dès son jeune âge avait montré une grande tendance vers la piété et la vie religieuse. De bonne heure il entra dans la compagnie de Jésus. Plus tard, le pape l'éleva à la dignité de cardinal. Sa destinée devait le porter

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plus haut encore. A la mort de Wladislas III, son frère, il lui succéda. A peine avait-il ceint la couronne que la guerre éclata avec la Suède. Dans le métier des armes, son début ne fut pas heureux, sa première bataille fut une défaite; mais la fortune se réservant son vieux droit d'inconstance, lui accorda une glorieuse revanche ; il battit l'armée ennemie et conclut le traité d'Oiiva.

Peu après, en 1660, ses armées, commandées par Sobiesky, remportèrent une grande victoire sur les Tartares. Ces succès, cette gloire, ne l'enivrèrent pas. La reine étant morte, il revint à son premier penchant ; il avait bu à la coupe du pouvoir et avait pu apprécier la valeur des grandeurs de ce monde , et ne les avait trouvées que vanités incapables de satisfaire le cœur d'un chrétien. Il abdiqua donc, quitta la Pologne et se retira en France, dans l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés ; il en devint abbé, ainsi que de Saint-Martin -de-Nevers, où il alla mourir. A ce religieux qui avait eu le front ceint de la couronne, un autre grand dignitaire de l'Eglise succéda. Le cardinal Fustemberg, évêque de Strasbourg , vint s'asseoir sur le siège abbatial de Saint-Germain-des-Prés. A cette époque, d'immenses changements survinrent dans l'abbaye et lui donnèrent l'éclat et la splendeur d'un palais ; des marbres nouveaux, des bronzes artistement sculptés et des tableaux de prix vinrent encore embellir l'église. C'est alors que la bibliothèque s'enrichit de manuscrits curieux et que le trésor où l'on conservait les reliques s'accrut d'un grand nombre d'objets précieux en pierreries, en or et en argent.

L'antique abbaye, dans les siècles passés, avait aussi resplendi d'éclatantes richesses, et les Normands, à plusieurs reprises, l'avaient pillée et rendue pauvre. En 1 091 ,

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on ne craignait plus les hordes barbares, on se croyait délivré pour jamais des spoliateurs impies et sacrilèges, on s'en croyait bien loin, et cependant ils n'étaient qu'à cent ans de nous !

Car, en 1793, toute cette splendeur presque royale de l'abbaye de Saint-Germain fut anéantie par la révolution. Le feu dévora la belle bibliothèque, les terrains dépendants de la maison furent vendus par lots, et divisés par rues ; il ne demeura plus debout que l'église, mais nue, profanée et dépouillée de tout ce qu'elle avait eu de précieux. Il y avait là beaucoup de tombes illustres; les révolutionnaires se ruèrent contre elles. Insulter aux morts en pillant leurs cercueils fut pour eux une immense et infernale joie.

Ainsi, ce que les temps, les guerres civiles, les incendies, les invasions des l)arbares n'avaient pu détruire dans l'espace de douze siècles, les inscriptions, les bas-reliefs, les statues que la reconnaissance avait érigés aux hommes savants comme aux princes qui les protégèrent, tout fut détruit en peu d'instants, à cette époque de sang, de pillage et de spoliation !

L'église de Saint-Germain, déserte et abandonnée, tombait en ruines. Un fils de la révolution, mais qui détestait ses excès et qui rougissait de sa barbarie, le général Bonaparte, devenu consul, la rendit au culte catholique. On y lit alors quelques réparations ; mais la plus importante fut celle qui s'exécuta en 182!0.

Les révolutionnaires ont toujours aimé les saturnales ; pour eux c'est un bonheur que de changer la destination des édifices dont ils s'emparent au milieu des tourmentes; d'une chose sainte, ils font une chose profane; dans la maison du Dieu de paix, ils se hâtent d'établir un arsenal

de guerre : de l'église de Saint-Germain, ils avaient fait un atelier pour la fabrication du salpêtre !

« Ce salpêtre, amoncelé le long des murs et des piliers de la nef, avait tellement endommagé-toutes les assises inférieures de ces mêmes piliers, qu'en 1 81 9 il se manifesta des signes inquiétants d'une destruction totale, fatale même pour les maisons voisines : les voûtes se lézardaient ; des feuilles de papier collées sur les lézardes se trouvaient déchirées le lendemain; il ne fallait pas perdre un instant: attendre eût rendu le travail impossible ; les voûtes , les arcades et les piliers des deux clochers furent promptement étayés (1). »

M. le comte de Chabrol, alors préfet de la Seine et dont le nom est resté si vénéré, confia ces importantes et dangereuses réparations à M. Godde, architecte, qui refit les piliers et les murs de la nef jusqu'au-dessous de la fondation, en maintenant en l'air, sur de fortes charpentes , la voûte et les arcades. M. Huyot, devançant le bon goût d'aujourd'hui, donna à tous ces grands travaux le caractère qu'il était important de conserver à cet antique monument. Tout fut en harmonie avec la date de sa splendeur; et nous n'avons à y regretter que les deux tours, qui, il faut bien le dire, manquent à l'aspect primitif d'une des plus belles églises de Paris.

On a, sous la Restauration, restitué à Saint-Germaindes-Prés des tombeaux sauvés par 31. Lenoir et placés à son musée des Petits-Augustins. Nous nous souvenons d'avoir visité à notre retour en France ce musée. Certes, en y entrant, on se sentait reconnaissant envers l'amateur

(1) Album du vieux Paris, Iluyot.

U SOUVENIRS niSTORIQUES.

des arts, qui avait su soustraire aux vandales français tant de chefs-d'œuvre. Mais tous ces illustres morts exilés des églises oij ils avaient voulu dormir leur grand sommeil, et rassemblés pôle- mêle dans un cloître profané et devenu bruyant, faisaient mal à voir.

Lorsqu'un descendant de saint Louis eut repris possession de son trône, les morts furent rendus aux saintes sépultures que la religion leur avait données ; alors les cendres de Boileau, de Descartes, de ]\Iabillon et de Montfaucon furent rapportées à Saint-Germain.

Lorsque le pape Pie VII vint à Paris, le saint père bénit la première pierre de l'autel dédié à la sainte Vierge dont la statue en marbre blanc est un des meilleurs ouvrages de Dupaty.

Il y a trente ans et plus que l'on avait la bonne volonté de restaurer les monuments de la patrie. On en sentait le besoin, car on commençait à rougir de toute l'ingratitude que l'on avait eue envers le passé. C'était beaucoup que cette pensée de justice; mais ce n'était pas tout. En relevant, en restaurant les édifices outragés et mutilés, il aurait fallu le goût et l'amour de notre vieille architecture nationale ; cet amour et ce goiit étaient en train de revenir, mais malheureusement n'étaient pas encore revenus.

Aujourd'hui, grâce aux architectes, aux sculpteurs et aux peintres (1), qui ont contribué à la magnifique restauration de l'église de Saint-Germain-des-Prés, nous revoyons l'œuvre des abbés Morard et Simon, et de l'architecte Pierre de Montreuil ou Montereau , telle qu'ils l'avaient conçue et achevée.

Honneur donc et reconnaissance aux hommes d'art, de

(1) MM. Ballard (Hyp.). Flandrin et Donuolle.

goût et de foi qui viennent de rendre à la vieille basilique si vénérée de nos pères son ancienne splendeur catholique ! Aujourd'hui, l'azur et les étoiles du firmament se retrouvent et brillent sur ses voûtes; ses hautes et étroites fenêtres ne laissent plus la lumière passer sous leurs ogives qu'à travers les vives et chaudes couleurs des vitraux gothiques; ses murailles s'illustrent de pieuses peintures sur des fonds d'or; ses piliers, avec leurs chapiteaux si variés, se revêtent d'or, d'azur et de gueule ; et sur mille banderoles se lisent des sentences de la Bible et de l'Évangile ; là, plus de place pour le genre grec et romain ; là, plus de souvenirs mythologiques, loin de là, tout y parle du Dieu créateur et sauveur, de Marie reine du ciel, des anges et des saints !

Lorsque, dans mes promenades solitaires, j'entre dans l'église de Saint-Germain , et qu'au milieu du silence qui a succédé aux chants des offices je m'agenouille pour prier quelques instants, afin de reposer mon âme en l'élevant au-dessus des intérêts journaliers, je trouve sous ses voûtes une profonde et délectable paix ; dans tout Paris, il n'y a pas un coin de terre plus historique que celui-ci. Apôtres, martyrs, saints et saintes, conquérants, papes, rois, reines, princes, ducs, chevaliers, cardinaux, archevêques, évêques, suffragants, puissants abbés mitres, saintes abbesses voilées, moines du Sinaï, religieuses de Sion, pèlerins de Jérusalem, croisés partant pour la Terre-Sainte, nobles et roturiers, paysans et habitants des villes, heureux et malheureux , riches et pauvres ont foulé ce sol , l'ont broyé de leurs pieds, et usé de leurs genoux. Car là, tous se sont prosternés pour y implorer le Dieu que nous y prions aujourd'hui.

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De là, pour monter au ciel, il y a comme un chemin frayé pour les élans de l'âme. Allons-y demander tous le bonheur de la France , le rappel de tous les Français , le retour au toit de famille, au sol de la patrie.

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