‹ Souvenirs historiques des principaux monuments de ParisChapitre 4 sur 25 · SEPULTURE · texte numérisé non relu

SEPULTURE

DES ROTS TMS-CnRÉTÏENS.

On voyait autrefois, près de Paris, des sépultures fameuses entre les sépultures des hommes. Les étrangers venaient en foule visiter les merveilles de Saint-Denis. Ils y puisaient une profonde vénération pour la France, et s'en retournaient en disant au dedans d'eux-mêmes, comme saint Grégoire : « Ce royaume est réellement le plus grand parmi les nations. » Mais il s'est élevé un vent de la colère autour de l'édifice de la mort ; les flots des peuples ont été poussés sur lui, et les hommes étonnés se demandent encore « comment le temple (/'Ammon a disparu sous les sables du désert. »

« L'abbaye gothique où se rassemblaient ces grands vassaux de la mort, ne manquait pas de gloire : les richesses

de la France étaient à ses portes ; la Seine passait à l'extrémité de sa plaine; cent endroits célèbres remplissaient à quelque distance tous les sites de beaux noms, tous les champs de beaux souvenirs. La ville de Henri IV et de Louis-le-Grand était assise dans le voisinage; et la sépulture royale se trouvait au centre de notre puissance et de notre luxe, comme un trésor où Ton déposait les débris du temps et la surabondance des grandeurs de l'empire français. »

Ecrire sur Saint-Denis, et ne pas citer le noble et immortel auteur du Génie du Christianisme , m'a semblé impossible. Je me souviens toujours de l'immense effet produit par les sublimes pages de l'écrivain gentilhomme lorsqu'elles parurent sous le consulat de Bonaparte. Lui qui lisait peu, mais qui, au milieu des saturnales révolutionnaires et du dévergondage littéraire d'alors, avait su garder au dedans de lui le goût du beau et du grand, fut émerveillé et profondément remué par l'admirable chapitre sur les Sépultures de Saint-Denis ; avec M. de Fontanes, ami de cœur du gentilhomme breton, il laissa éclater son enthousiasme, et témoigna le désir de connaître l'auteur du beau livre qu'un émigré, revenant de l'exil, donnait à sa patrie pour la régénérer par la religion. C'est après avoir lu le chapitre sur les tombeaux de Saint-Denis que l'homme qui rêvait déjà l'empire de Charlemagne décréta du haut de sa nouvelle puissance que trois autels expiatoires seraient élevés dans cette basilique aux trois races royales qui avaient régné sur la France, et dont les cendres avaient été profanées et jetées au vent en 1793. M. de Chateaubriand lui-même a raconté dans ses Mémoires quels rapports il y avait eu entre le premier consul et lui, comment ils avaient commencé et comment ils ont liai.

Revenons à l'antique abbaye ; essayons de redire son origine et de rappeler son ancienne splendeur.

Les gens qui veulent vivre auprès des grandeurs de ce monde s'exposent à être tellement éclipsés, que personne ne fait attention à eux ; il en est de même de la ville de Saint-Denis : la majesté de ses sépultures captive si bien l'imagination de tous ceux qui viennent les visiter, qu'aux pieds des hautes flèches de la cathédrale la ville est comme si elle n'était pas.

Là où la petite ville s'élève aujourd'hui, d'après plusieurs légendes, il paraît qu'il existait du temps de l'occupation romaine un village nommé Catholicum. C'est en ce lieu que Denis, apôtre des Gaules, aurait reçu avec ses deux compagnons Eleuthère et Rustique la palme du martyre. D'autres légendaires ont écrit que c'est sur la butte de Montmartre que furent décapités les trois saints dont je vient d'écrire les noms.

Voici comment l'écrivain (1 ) que j'ai déjà cité, en racontant la vie de saint Germain, évêque de Paris, parle de saint Denis et de ses compagnons :

« Saint Denys naquit à Athènes; ses parents étoient riches et moralement justes, bons, libéraux et hospitaliers. Il s'adonna à l'étude et profita tellement, qu'à cause de sa grande science et de sa noble extraction il fut un des premiers gouverneurs de la ville.

« Il passa en Egypte pour apprendre le mouvement des cieux, le cours des planètes et tout ce qui dépend de l'astrologie. A l'âge de vingt-cinq ans il se trouva en la ville d'Héliopolis , avec son compagnon Appollophanes, lorsque l'éclipsé

(1) Ribadeira, Vie des Saints.

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du soleil vint sur la terre l'espace de trois heures que Notre-Seigneur fut attaché à l'arbre de la croix. Denys reconnut- bien sur l'heure que cette éclipse n'étoit pas naturelle , d'autant que la lune étoit pleine et opposée au soleil ; joint qu'elle dura beaucoup plus longtemps qu'elle ne pouvoit naturellement. Cela l'étonna fort, et l'on tient communément qu'il dit alors : Ou le Dieu de la nature endure, ou la nature du inonde se détruit

« Saint Denys fut marié à une grande dame nommée Damaris, comme saint Ambroise et saint Chrysostôme rapportent. Il étoit grandement respecté en sa république. Il rendoit la justice fort équitablement et cstoit honoré et estimé de tous les Athéniens, comme un très sage philosophe. En ce mesme temps, l'apùtre saint Paul vint à Athènes pour enseigner la philosophie céleste et avec la lumière de l'Evangile dissiper les tennèbres et la vaine philosophie de la terre.

« Le saint apôtre trouva, outre la pluralité des dieux que l'on adoroit à Athènes, un autel dédié au Dieu inconnu. Il prit de là son sujet, comme un prudent et divin orateur, pour prêcher le vray Dieu, créateur du ciel et de la terre, leur expliquant la qualité du Dieu qu'ils adoroient sans le connoître, ainsi qu'il le voyoit par l'inscription de l'flwk'i au Dieu inconnu.

« Il y avoit à Athènes en une petite colline un tribunal de douze juges et souverains gouverneurs, qui s'y assembloit pour rendre la justice et décider les matières criminelles des accusez. Ces juges s'appeloient aréopagiteSy à cause qu'ils jugcoient en ce lieu les crimes capitaux où, selon l'ignorance des Gentils, le dieu Mars présidoit. Voilà

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pourquoi ils le nommoient Aréopage, car Ares, en grec, signifie Mars, et pagos, terre ou colline.

« Saint Paul ayant prêché par la ville une nouvelle religion et un Dieu que les Athéniens ne connoissoient pas, le peuple le mena devant l'Aréopage comme un criminel. Car, encore que les Romains se fussent rendus seigneurs de toute la Grèce, néantmoins ils avoient laissé aux Athéniens et aux Lacédémoniens leurs magistrats et leurs lois.

« L'apôtre estant donc amené en l'Aréopage fut environné de tous costez de philosophes, et, parlant avec majesté de Dieu, prouva avec des raisons admirables et divines qu'il est créateur et seigneur du ciel. et de la terre, et qu'il estoit ce Dieu inconnu qu'ils adoroient. H acheva son discours en disant : Que tous les morts ressusciteroient à un certain jour pour estre jugez, et estre rendu à un chacun selon ses œuvres. Comme ils entendirent parler de la résurrection, ils furent grandement étonnez, les uns se mocquoient de luy, les autres dirent qu'il falloit l'ouïr un autre jour plus à loisir sur cette matière. Enfin, il s'en trouva qui etans plus dociles et plus éclairés receurent la parole de Dieu et se convertirent, entre autres Denys, président du sénat aréopagite, et Damaris, sa femme, et autres qui lui suivirent. »

D'après le légendaire que je cite, « Denys fut ordonné évéque d'Athènes par saint Paul lui-même. Le nouveau pasteur brilla par sa charité envers son troupeau autant que par sa science et sa haute vertu. Aussi, pour le récompenser du courage qu'il avoit montré en abjurant le culte des idoles, notre Seigneur luy octroya deux insignes faveurs : Denys a vu deux fois la divine mère du Sauveur. Une fois dans le cénacle au milieu des apôtres ; une autre fois sur

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son lit de mort, au moment où elle allait être ravie au ciel pour en devenir la royne.

« Après que saint Denys eut longtemps gouverné l'église d'Athènes, il s'en alla à Ephèse voir Jean l'évangéliste qui retournoit de son exil à Pathmos. Clément, qui étoit déjà pape, envoya Denys en France prêcher la foi de Jésus- Christ; il emmena avec luy Rustic prêtre, et Eleuthère diacre. Sachant que Paris étoit une ville riche, peuplée, abondante et comme la capitale des austres, il y vint planter une céleste citadelle pour battre le diable en ruine.

(c Ce fut là qu'il commença à ouvrir ses divins enseignements et étaler les trésors de Dieu

« Notre ennemy commun fut envieux de ce bien, et tâcha d'ôter saint Denys du monde; pour cela, il suscita les prêtres des idoles, afin de machiner sa mort, qui, étans venus souvent à main armée en intention de le prendre, voyoient reluire en Denys une si éclatante lumière, que la plupart se convertissoient.

tt Enfin le préfet Fescissin Sicine le fit arrêter avec ses courageux compagnon Rustic et Eleuthère.

(c Après un interrogatoire, dans lequel le disciple de saint Paul révéla toute la force de sa foi , il fut avec ses deux amis en Jésus-Christ livré aux bourreaux ; il passa par les verges et par le feu; et le juge, irrité de sa patience chrétienne et silencieuse, ordonna qu'il fût exposé aux bestes farouches et affamées ; mais le saint faisant le signe de la croix, elles se prosternèrent à ses pieds. Non content de cela, le préfet idolâtre le fit jeter dans un four chaud, d'oii étant sorty ils le crucifièrent et du haut de sa croix il proclamait toujours notre Seigneur Jésus-Christ. Voyant qu'il nepouvoit mourir, ils le déclouèrent et le mirent en chartre

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avec d'autres chrétiens. Là, le saint célébra le sacrifice de la messe pour les fprtifier de la sainte communion. Et à la fraction de l'hostie Notre-Seigneur leur apparut visiblement à tous, avec une clarté merveilleuse, et encouragea Denys au martyre. Il fut derechef amené devant le juge, et tourmenté de nouveau avec ses compagnons. Enfin le préfet voyant qu'ils souffroient tous les tourments sans mourir, se leva en furie de son siège, s'écriant : « Les tt dieux sont méprisés, les empereurs désobéis, les peuples a séduits par vos enchantements et vos faux miracles ! Voilà « les crimes qui méritent la mort; voilà pourquoi je vous « condamne à mourir sur-le-champ. »

« Alors Denys, Rustic, Eleuthère lui répondirent sans se troubler : « Que ceux qui adorent les faux dieux leur puis- « sent ressembler! Quanta nous, nous n'adorerons jamais « que le vray Dieu. »

« On les mena donc hors de la ville sur une haute montagne, oii ils furent livrez entre les mains des exécuteurs de la haute justice. Seigneur, s'écria Denys ; Seigneur Père tout puissant, fils du Dieu vivant, et vous, Saint-Esprit consolateur, qui êtes un Dieu en même substance et une individue Trinité , recevez les âmes de vos serviteurs , qui pour l'amour de vous donnent aujourd'huy leur vie pour confesser leur foy!

« Rustic et Eleuthère dirent à haute voix amcjiy et incontinent on leur coupa la tête avec des hachereaux émoussés pour les faire plus cruellement souffrir...

« Voici les âmes des trois amis au ciel, glorieuses et triomphantes; elles y ont été conduites par les anges. Mais les corps des martyrs, mais leurs chefs sacrés, il faut les sauver des insultes des idolâtres. Une femme, une

sainte veuve s'en chargea, et la postérité la plus reculée saura son nom pour le bénir et le glorifier. Elle avoit nom Catulle. Cette courageuse chrétienne étoit riche : elle invita les chefs de la foule qui alloit jeter les corps des saints à la rivière à se reposer chez elle. Ces ministres de Satan acceptèrent son offre, et vinrent s'asseoir en sa maison. Elle les traita très-bien, pendant que les chrétiens enlevèrent et cachèrent les corps des martyrs ; les payens ne les ayant pas trouvez, entrèrent en fureur. Catulle les apaisa avec des liqueurs et des présents, et fit emporter promptement les corps saints en une maison hors de la ville de Paris. Et à quelques années de là l'on y bâtit une église où sont leurs reliques, et où ceux qui vont les visiter obtiennent de grandes miséricordes de Notre-Seigneur.

(c Le sépulchre de saint Denys a été rendu plus somptueux depuis que les très-chrétiens roys de France, l'ont ennobly de superbes édifices, enrichy de grands revenus et choisy pour le lieu de leur sépulture. »

Doublet, dans son Histoire de l'abbaye de Saint-Denis, a écrit les quelques lignes que j'ajoute au récit de l'inhumation du corps du martyr, patron de la France :

c( Catulle, riche et pieuse dame (accompagnée d'une multitude d'anges que l'on entendoit chanter : Gloire soit an Seigneur! adjoutant souventes fois Alléluia, aussi environnée d'une grande lumière), receut le précieux corps, et le ayant deuesté de sa sacrée tunique , chausses et autres siens habits , luy donna sépulture après l'avoir dignement enseuelly, et laissa le tout pour servir à la postérité de mémoire et saintes reliques, fit peu après ériger un tombeau. »

Plus loin, le même écrivain ajoute que ce fut autour de cette tombe que les nouveaux chrétiens construisirent une chapelle qu'ils dédièrent aux trois martyrs; d'après d'autres historiens, sainte Geneviève a été une des premières à contribuer à l'érection de ce monument. De nombreux miracles furent opérés , non seulement par les héroïques martyrs auxquels il était dédié, mais aussi par la sainte bergère de Nanterre si aimée de Dieu !

Les détails qui précèdent, je les ai empruntés, comme je l'ai dit plus haut, à la vie de saint Denis, écrite par le père Ribadeira, jésuite espagnol. Des légendaires français et des historiens plus rapprochés de nous nous apprennent que saint Denys Varéopagite n'est pas saint Denis l'apôtre des Gaules , fondateur de la royale abbaye nécropole de nos rois. Ce dernier est venu en France vers l'an 250, et a souffert le martyre pendant la persécution de Valérien, avec ses deux compagnons, Eleuthère et Rustic, et c'est lui qui ouvre la glorieuse et longue liste des évêques de Paris.

La chapelle élevée sur les trois tombeaux des martyrs à son origine était humble et modeste, mais dès le septième siècle était devenue une superbe basilique. Des religieux, protégés par nos premiers rois, y vinrent joindre une abbaye renommée plus tard par sa sainteté et ses royales splendeurs.

Gontran, Sigebert et Chilpéric, après la mort de Caribert leur frère, roi de Paris, arrivée en 56G, s'étant partagé entre eux son royaume, firent exception de la ville de Paris. Ils convinrent de la posséder tous les trois en commun, sous la condition qu'aucun des trois ne pourrait y entrer sans le consentement des autres. Ce droit commun, qu'ils eurent

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sur la ville de Paris, les détermina à avoir chacun un château ou maison de plaisance aux environs de cette ville, qui avait déjà, à ce qu'il paraît, de grandes séductions et un puissant attrait.

On croit généralement que Dagobert avait son palais près du monastère construit sur le territoire de Saint-Marcel, auquel le roi Contran portait une dévotion toute particulière ; tout fait croire que ce fut avant le grand siècle illustré par Charlemagne que la terre de Saint-Marcel fut donnée à l'évêque de Paris, et que, pour attirer ce prince à Saint-Denis , Tarduff lui fit bâtir une royale résidence, tout près de l'abbaye.

En 574, soixante-deux ans après la mort de sainte Geneviève, une bande de soldats allemands , revenant d'une course faite contre Chilpéric, brisèrent les portes de la chapelle des trois martyrs, s'y ruèrent et y commirent des irrévérences et des dégâts. Un de leurs chefs enleva de dessus le tombeau une pièce d'étoffe de soie garnie d'or et de pierreries ; un soldat se tua en montant sur le monument funéraire pour y voler une colombe d'or. La prompte punition du sacrilège ne fit qu'accroître la renommée de la chapelle de Saint-Denis.

Maintenant, en nous aidant des vieilles chroniques, nous allons raconter pourquoi le roi Dagobert portait un si grand intérêt à cet oratoire; un pieux sentiment de gratitude l'attachait à ce sanctuaire plus qu'à tout autre de ses états.

Le fils de Clotaire II était né (comme tout descendant d'Adam) avec des défauts : le berceau drapé de soie et de poupre n'en défend pas les princes, et même si l'on en croit des sages qui ont écrit sur notre nature, l'air que l'on

respire dans les palais développe nos penchants plus vite que l'atmosphère de la médiocrité.

Toujours est-il que Dagobert, dans sa première jeunesse, était vif, emporté et violent ; et, malgré tout ce qu'avait pu faire le roi son père, l'irascible tempérament du prince n'avait pu être dompté. Avec les hommes doctes et lettrés chargés de l'instruire, le jeune Dagobert avait appris bien des choses ; mais ni clercs, ni précepteurs n'étaient parvenus à lui bien enseigner patience et soumission, et le grand seigneur, que le roi Glotaire avait placé près de son tîls comme gouverneur suprême, se ressentit plus que tout autre des emportements de son élève. Voulant arracher du cœur du jeune prince le péché d'orgueil dans lequel il retombait presque journellement, le gouverneur avait un jour trouvé le moyen d'humilier sa fierté et y avait réussi ; mais dès ce jour, le fils de Glotaire avait juré de reprendre sa revanche : il se tint parole , et un matin , le roi étant absent, Dagobert entra dans la chambre de son gouverneur.' Armé d'un grand couteau, il s'élança sur son vieux maître, et, saisissant sa longue barbe blanche, il la lui coupa si brutalement, qu'avec elle il emporta une partie du menton, ce qui était alors une chose infamante ; puis , aidé de ses gens, il le frappa d'un bâton, suprême avanie pour un noble personnage. A peine le prince venait-il d'assouvir son ressentiment, que tout de suite il vit le châtiment qu'il méritait, et que le roi son père ne manquerait pas de lui infliger. Alors la terreur s'empara de lui à un tel point qu'il se mit à fuir comme un criminel vulgaire. Dans sa frayeur , il ne sait d'abord où il pourra se mettre à l'abri du courroux royal. Enfin, il se rappelle qu'un jour, poursuivant un cerf à la chasse, l'animal aux abois ayait été

se réfugier dans la chapelle des saints martyrs, et que les nombreux chiens, lancés et animés après lui par les piqueurs et par lui-même, n'avaient jamais pu franchir le seuil de ce lieu d'asile, quoique sa porte fût grande ouverte devant la meute haletante; c'est là, se dit-il, que j'irai m'abriter pour me soustraire à la colère et à la justice de mon père : peut-être les saints martyrs auront-ils pitié de moi.

Et en effet, Dagobert hâta sa course vers la chapelle, renommée par tous les miracles qui y furent si souvent opérés. Dès son enfance sa mère lui avait appris à honorer, à prier les saints patrons de la France; peut-être, voyant d'en haut son repentir, Denys, Eleuthère et Rustique lui viendraient en aide. Avec cet espoir, il va donc se renfermer dans ce sanctuaire qui leur est dédié ; là, il prie et attend.

Des amis (les princes en ont toujours beaucoup) viennent *lui apprendre que Clotaire, de retour dans son palais, est entré dans une grande colère lorsqu'on lui a raconté l'outrage fait au gouverneur, et que son ire est si allumée , si redoutable que la barrière la plus sacrée ne pourra l'arrêter. Et tous les amis de Dagobert lui conseillent de s'enfuir bien plus loin et dans quelque pays étranger, s'il veut échapper au châtiment qui le menace et qui est imminent. A tous les conseils, à toutes les supplications, à toutes les instances de ses jeunes amis, le prince répond : Je suis ici en sûreté, je ne fuirai pas.

Cependant le roi a envoyé quérir des hommes d'armes pour saisir son fils et le lui amener.

Les hommes d'armes obéissent, partent de Paris, arrivent au seuil delà chapelle de Saint-Denis, et, malgré les sévères

commandements de leurs chefs, ne peuvent parvenir à y entrer ; lorsqu'ils sont en face du porche , une main invisible les retient et les empêche de faire un pas de plus.

Des émissaires arrivent à Clotaire et lui apprennent le prodige dont ils viennent d'être témoins. Le roi s'emporte, les gourmande, les raille de leur crédulité, et jure par luimême qu'il franchira le seuil de la chapelle , passera outre et arrêtera de sa main même le coupable.

A ces paroles du monarque, les courtisans tremblent, le roi monte à cheval, et il faut bien lui faire escorte. Le cortège doré, avec ses lances resplendissant au soleil et ses gonfanons claquant au vent, arrive avec Clotaire tout proche du lieu d'asile. Et le miracle se renouvelle. Les trois saints martyrs Denis, Rustique, Eleuthère ne retirent pas leurs mains protectrices de dessus la tête du prince, qui a mis toute sa confiance en eux.

Lorsque Dieu permet les miracles, ce n'est pas pour étonner les yeux et satisfaire la vaine curiosité des hommes, c'est pour toucher et remuer les cœurs. Aussi, pendant que le roi, ses courtisans et ses gendarmes étaient retenus comme attachés et rivés aux marches de la chapelle, une pensée toute miséricordieuse pénétrait dans l'esprit de Clotaire; lui, si peu porté à la clémence et au pardon, venait de se dire : La jeunesse est irréfléchie, ardente, rebelle à tout joug; il faut ne pas lui garder rancune : je pardonnerai à mon fils.

Cette bonne pensée sufiit à Dieu et aux saints martyrs. A l'instant même, la main puissante et invisible se leva de dessus le roi et ses gens ; et Dagobert, tombé aux genoux de son père, fat relevé par lui et pressé dans ses bras ; et

le second acte du jeune prince fut d'aller demander pardon à son gouverneur, si outrageusement offensé. Mais, avant d'en venir là, il y avait eu beaucoup d'allées et venues , beaucoup d'heures et la nuit même s'étaient passées. Pendant ce temps, Dagobert s'était endormi dans le sanctuaire, et là, dit l'historien Doublet, « saint Denys luy apparut en vision, lui promettant de luy garantir contre la fureur du roy, et l'assurant même qu'il luy succéderoit au royaume, pourvu qu'il luy feroit bastir un mausolée et un temple. L'adjeurant de ce faire, et de transporter hors de là ses ossements et ceux de ses confrères. »

Doublet fait alors apparaître les trois martyrs et dit qu'ils avaient la face luisante comme le soleil, et rapporte même les discours qu'ils lui tinrent. De là vinrent ses bonnes résolutions, et plus tard l'édification de la basilique royale.

L'historien de l'abbaye ajoute : « Or, cette église, quoique moins grande qu'elle l'est à présent, ayant été de beaucoup agrandie par le vénérable abbé Suger, ainsi qu'il se verra en son lieu , étoit si enrichie d'or et de pierres précieuses, que c'étoit une chose admirable, et à l'endroit où dévoient reposer les sacrés corps des bienheureux martyrs , le tout fut couvert d'argent tant par le dedans que par le dessus de la couverture de l'église. »

Un autre écrivain, Félibien, affirme qu'Aimoin est le premier qui ait accusé le fds de Glotaire d'avoir orné l'église de Saint-Denis des dépouilles enlevées aux autres églises de France ; il dit encore, « que cet auteur ne parle que de deux portes de bronze que le même roy, à ce que Ton disoit plus de trois cents ans après Dagobert, auroit enlevées à l'église de Saint-Hilaire de Poitiers; » encore n'oset-il l'assurerj et il ajoute seulement que « l'une des portes

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que l'on avoit embarquées sur mer tomba dans l'eau, sans qu'on n'ait plus entendu depuis parler si elle a été recouvrée. » Félibien ajoute : « quoi qu'il en soit, on voit du moins que les écrivains du dernier siècle conviennent avec les plus anciens que Dagobert n'épargna rien de tout ce qu'il crut pouvoir contribuer à l'ornement de l'église de Saint- Denis (1). »

La consécration de cette royale et merveilleuse basilique ne se passa pas sans de nouveaux miracles ; un d'eux atteste combien le Seigneur des seigneurs, le Dieu roi des rois avait pour agréable cette magnifique nécropole, qui devait un jour devenir le reliquaire où serait longtemps gardée religieusement la surabondance des grandeurs de l'empire français.

Lorsque le vœu que Dagobert avait fait aux trois apôtres martyrs, Denis, Rustique et Eleuthère, fut rempli, que l'église élevée sur l'emplacement même où leurs corps avaient été pieusement confiés à la terre fut achevée, il ne fut bruit dans toute la France que de la dédicace qui allait en être faite, et pour laquelle tous les princes, tous les évêques, tous les abbés mitres, tous les seigneurs bannerets, tous les chevaliers de renom, toutes les princesses, toutes les abbesses ayant le droit de porter la crosse, toutes les plus grandes dames du temps avaient été invités de la part du roi fondateur.

Plusieurs jours avant le jour fixé pour la sainte et grande cérémonie, les manoirs, les châteaux, les bourgs et les villages, les hôtelleries et les couvents étaient remplis de

(1) Felibien, Histoire de l'abbaye de Saint' Déni s, pag. 20.

pèlerins et de curieux qui venaient assister à la consécration de la première église dédiée à saint Denis et à ses compagnons. Pour assister à cette fête majestueuse il n'y avait pas eu à se mettre en route seulement que les grands, les nobles et les riches, les pauvres, les malades, les inCrmes avaient aussi quitté leurs misérables demeures pour être témoins de la pompe religieuse. Les fêtes de la religion sont les plus belles fêtes du peuple , il les aime de préférence à toutes les autres ; car en elles il trouve des consolations que les autres n'ont pas à lui donner.

Or donc, dans la multitude immense accourue de partout, il y avait un pauvre lépreux, celui-là était venu de nuit, dans les ombres, et par des chemins que les autres ne prenaient pas. Car alors il y avait une loi qui interdisait aux ladres de suivre les routes publiques, et quand ils passaient sur un pont, il fallait qu'ils marchassent au milieu de la voie et que leurs mains ne touchassent ni aux gardefous ni aux parapets. Ils ne devaient pas non plus voyager à la clarté du jour ; le lépreux avait ses heures marquées comme son chemin, et la maladie qui Tavait rendu hideux l'avait en même temps fait esclave.

Un de ces malheureux avait cependant trouvé le moyen, en évitant tous les regards, de cheminer inaperçu et d'entrer dans la nouvelle église. Après eu avoir, non sans un grand tremblement, franchi le seuil, il alla se cacher dans l'obscur enfoncement d'une chapelle oi!i se trouvaient rejetés, pour ne pas obstruer la nef et les bas-côtés, des pupitres de chantre et des chaires de docteurs. Là, se disait-il, je ne serai pas vu et j'entreverrai quelques-unes des splendeurs de la cérémonie ; j'en entendrai les cantiques et j'en respirerai l'encens. Pendant que quatre cents ouvriers travail-

laient à tendre des tapisseries autour des piliers des arceaux, et pendre, aux murs du sanctuaire des guirlandes et des festons de fleurs, le ladre, blotti dans son trou, respirait à peine tant il avait peur d'être découvert et chassé. Mais quand, après la longue journée de travail, toute retentissante de coups de marteaux, tout agitée d'allées et de venues, d'ordres et de contre-ordres, de décors manques d'abord, et recommencés vingt fois, la nuit fut descendue du ciel, quand tout ce monde travailleur fut sorti de l'église, quand aucune voix, aucun pas, aucun mouvement ne se fit plus entendre dans son enceinte, après le retentissement des grandes et petites portes que l'on venait de fermer, oh ! alors le lépreux, respirant à l'aise, sortit de son étroite cache et se mit à marcher pour regarder, voir et admirer.

Atraversles hautes et étroites croisées, la lune, éclatante au ciel, poussait de longues gerbes de lumière qui blanchissaient les dalles et quelques parties des murailles ; les tentures, les festons de fleurs, les cierges dans leurs chandeliers de vermeil étaient à leurs places, plus rien ne manquait aux préparatifs de la solennité ; les diacres, les prêtres, les évêques pouvaient, dès le lendemain, entrer dans la maison de Dieu, le roi avec eux. Son trône était dressé en face de Tautel, monté sur des gradins recouverts de tapis de velours, sur lesquels les princes et la cour, les ministres et les grands se tiendraient tantôt debout et tantôt agenouillés.

A l'aide de la lueur qui descendait du firmament, le lépreux admirait tout ce splendide décor, et devant tant de magnificence, rêvait déjà du paradis, quand soudain il entendit une harmonie plus douce que toutes celles qu'il avait entendues en ce monde. A ces sons si suaves et tout

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célestes, les parfums de la myrrhe et de l'encens se mêlèrent, puis un bruissement inconnu au-dessus de sa tête. Alors il leva les yeux et, par les fenêtres du bas de l'église, il vit des milliers de chérubins et de séraphins, d'anges et d'archanges entrer, pénétrer sous les voûtes du temple élevé au Dieu du ciel et de la terre. Tous ces esprits des régions d'en haut ne s'étaient point abaissés sur les dalles, leurs ailes déployées les soutenaient à la hauteur des chapiteaux foliés des colonnes et des corniches des murailles. Pendant assez longtemps les anges succédaient aux anges et les archanges aux archanges : on eût dit d'une armée s'emparant d'une position; mais le chef de cette milice n'avait point encore paru. Cependant, maintenant de droite et de gauche de l'église, deux longues lignes s'étaient formées avec un ordre tout céleste, et dans les mains des enfants du paradis il y avait des lances qui brillaient, des bannières qui s'agitaient, des palmes qui verdoyaient, et des encensoirs qui se balançaient. Les chérubins portaient des corbeilles de fleurs efleuillées; ils en prenaient à pleines mains et les jetaient en l'air, et, comme une pluie parfumée, les feuilles de lis, de roses et d'hyacinthes retombaient à terre. Enûn, voici que les lances, que les bannières s'abaissent, que les fronts des anges s'inclinent davantage, que les hymnes deviennent plus harmonieuses, que les encensoirs répandent des parfums plus suaves.

Voici venir Dieu lui-même !

Le divin fils de Marie, entouré de ses douze apôtres et ayant près de lui les trois martyrs Denis, Eleuthère et Rustique, s'avance radieux de majesté. Le Sauveur est vêtu d'une longue robe, éclatante de blancheur, comme celle qu'il portait sur le mont Thabor au jour de sa glorieuse

SOUVENIRS IIISTOIUQUES. fil»

transfiguration. Les trois martyrs portent des dalinatiqucs rouges, et sur leur cou on aperçoit un cercle rouge (jui indique la mort qu'ils ont vaillamment endurée pour la loi. Alors les anges et tout le cortège entonnent les hymnes et les psaumes que les prêtres chantent aux dédicaces des églises, et c'est Jésus-Christ lui-même qui va, de ses divines mains, toucher chaque pilier, chaque colonne et faire les onctions du Saint-Chreme que les évoques devaient donner le lendemain.

Le lépreux, qui avait vu toutes ces choses et qui avait été témoin de cette consécration, unique dans les annales des églises, restait prosterné, la face contre terre, lorsqu'il s'entendit appelé par trois fois. Dans la voix qui avait prononcé son nom, il se trouvait tant d'harmonieuse douceur et une telle cxj)ression de bonté, que le pauvre ladre releva la tête : c'était Dieu lui-même qui l'avait appelé, qui s'était avancé vers lui, et qui maintenant lui disait : « Dès que le jour naîtra, tu sortiras de l'église que je viens de consacrer; tu iras vers le roi ; tu entreras dans son palais et tu lui diras ce que tu as vu cette nuit: tu lui diras que le temple qu'il m'a élevé, je l'ai béni moi-même, et que tu as vu à mes côtés les trois martyrs qu'il veut honorer, en donnant leurs noms à cette maison de prière.

« Mais, Seigneur, osa répondre le lépreux, comment pourrai-je approcher du roi pour lui redire vos divines paroles! Je suis atteint de la lèpre, et les hommes, les odiciers du roi, quand ils verront que j'ai rompu mon ban, que je suis venu dans une ville, et que j'ai paru au milieu d'eux, d'après la loi, me feront mourir.

« Va, et sois sans crainte, dit encore le Sauveur, va, il ne te sera fait aucun mal, tu es guéri, tu n'es plus lépreux. »

Et, disant ces mots, celui qui allait faisant le bien, guérissant les malades et ressuscitant les morts, à travers la Judée, se pencha sur le malheureux lépreux et de sa main prit la peau de sa face et la jeta contre la muraille d'une chapelle, où elle est restée longtemps collée en témoignage du miracle.

Après cette soudaine guérison, la vision céleste s'évanouit, le Christ et son radieux cortège sortirent de l'église, remontèrent vers le ciel ; l'harmonie n'était plus que vague et lointaine et se perdait dans les airs comme un rêve qui s'elTace. La solitude et le silence étaient rentrés dans la maison terrestre de Dieil. Tout y était redevenu comme avant la miraculeuse consécration; seulement il y était resté une odeur plus suave que tous les parfums de la terre.

Le jour naissait, ses premières lueurs pénétraient maintenant à travers les vitraux des fenêtres, le lépreux guéri, plein de confiance, trouva le moyen de sortir de l'église et alla droit vers le palais du roi. En passant près de la fontaine de la place, il alla se mirer dans î'eau de son bassin de pierre et vit qu'il ne lui restait rien de sa hideuse maladie; son visage était redevenu blanc et rose, comme au jour où il avait été, pour la première fois, conduit par sa mère, à la table des communiants.

Il serait trop long de redire comment il fut conduit devant Dagobert et devant les prélats et les grands dignitaires de l'Etat, et comment créance fut accordée à ses paroles, à la relation du miracle de la dédicace, dont il avait été le bienheureux témoin ; qu'il me suliise de dire qu'après l'avoir entendu, le roi, son conseil et les prélats évoques et abbés mitres déclarèrent qu'il ne fallait pas

refaire ce que Dieu avait daigné faire lui-même. Et, à l'heure qui avait été fixée pour la dédicace de la royale basilique , les portes de l'église s'ouvrirent, le roi, la reine, les princes, les princesses, les évoques, les chevaliers, les hommes d'armes, les clercs, les bourgeois, les artisans et le menu peuple y entrèrent; mais des psaumes et des hymnes d'actions de grâces furent chantés dans le sanctuaire, et non les prières accoutumées des dédicaces et consécrations.

Cette histoire, je l'ai peut-être trop longuement racontée, mais je l'ai apprise dans un vieux livre de l'antique abbaye. Suger, grand ministre si jamais il en fut, y a cru et l'a écrite. A moi aussi elle a été redite, dans la petite chapelle où le pâtre s'était caché, et là on m'a montré un enfoncement obscur que l'on nomme encore le trou du lépreux.

Peu de temps après ce fait miraculeux, Dagobert fît apporter en grande pompe les corps des trois premiers apôtres des Gaules dans cette magnifique église que le Roi du ciel avait trouvée digne de lui, et que les hommes admiraient comme une merveille de la terre. C'est à partir de cette époque que le monarque établit des religieux dans le monastère qui y était joint comme dépendance.

Parmi les nombreux privilèges accordés à cette église, il y en avait un qui portait qu'en considération de sa divine consécration, eu égard à la délivrance visible de Dagoberty elle ne serait soumise à aucune puissance et ne dépendrait d'aucune juridiction ecclésiastique autre que celle du Pape, et que tous les grands dignitaires du royaume de France seraient soumis à lui rendre les mêmes honneurs que les princes et prélats italiens sont tenus envers Véglise de Saint- Pierre de Rome, et enfin quelle jouirait dans le royaume

dépareilles immunités et prérogatives que celle oa Von vénère les tombeaux de saint Pierre et saint Paul.

Un autre acte, datant de loin, reconnaît à l'église de Saint-Denis le beau droit d'asile et de refuge pour tout criminel (même pour l'homme coupable du crime de lèse-majesté), qui viendrait embrasser l'autel en criant : Miséricorde à Dieu et à saint Denis ! Et dans cette vieille charte, le miracle du cerf, qui n'avait pu être forcé par les chiens de Dagobert, parce qu'il s'était réfugié près des tombes des trois saints martyrs, était relaté tout au long.

Jamais gratitude de roi ne fut plus grande que celle du fils de Glotaire envers le saint qui l'avait sauvé du courroux paternel. Cette reconnaissance royale s'étendit sur le monastère, honoré du nom de Saint-Denis; Dagobert donnait cent vaches par an aux religieux pour leur nourriture, et huit mille livres de plomb, chaque année, pour entretenir en bon état la couverture de leur église.

En 638 ce monarque si libéral envers l'église rendit son âme à Dieu, et après les c'orps des trois apôtres des Gaules le sien fut le premier inhumé sous les voûtes consacrées par Jésus-Christ lui-même. Je me trompe, avant lui un autre mort avait été descendu dans le crypte funéraire de Saint-Denis. Landegiste , frère de la reine Nanthilde, y avait obtenu la sépulture ; car Dagobert ayant vu sa royale compagne inconsolable de la mort de son frère bien-aimé lui avait dit : « Ne pleurez plus si amèrement, Nanthilde; pour rendre le sommeil du trépassé meilleur, je lui donnerai place sous le toit de la sainte basilique, et les martyrs intercéderont pour lui. »

Il n'y a peine si amère que la religion n'adoucisse; aussi voilà longtemps que ceux qui pleurent aiment à placer

les êtres chers qu'ils viennent de perdre bien près des autels du Dieu des vivants et des morts.

A la naissance de notre glorieuse monarchie française, au temps oii régnait Dagobert, le souvenir des dévastations, des sacrilèges commis par les Huns et les Vandales était récent ; les traces des pas du fléau de Dieu se voyaient encore dans les villes et dans les campagnes ; les débris des autels et des tombeaux attristaient souvent les regards ; mais, par la raison même que l'on avait beaucoup souffert, on avait beaucoup besoin d'espérance et de repos , et le fils de Clotaire, en marquant la place de sa sépulture dans la basilique de Saint-Denis, avait bien la conviction qu'aucune main ne viendrait jamais l'y troubler. Oh ! si alors quelque prophète était venu lui prédire que lui et ses successeurs, porteurs de sceptres et de couronnes, seraient, dans les siècles à venir, arrachés de leurs tombes, et qu'un jour on verrait les petits enfants jouant avec les os des plus puissants monarques autour du temple, élevé par lui à l'éternel Seigneur, il eût chassé cet homme de sa présence comme un fourbe et un menteur impie; et cependant cet homme eût été un vrai voyant à travers les âges, un prophète inspiré. Au septième siècle la France croyait en avoir fini avec les barbares, et au dix-huitième siècle les barbares ont reparu avec de nouvelles fureurs et de nouveaux crimes. La lumière du christianisme et de la civilisation leur était venue, et tout à coup ils n'en ont plus voulu, ils ont éteint son flambeau, et, dans les ténèbres qu'ils se faisaient à euxmêmes, ils se sont rués contre tout ce qu'il y avait de plus sacré sur la terre ; répandre le sang des vivants n'a point suffi à ceux qui s'appelaient les réformateurs du monde. Ils ont aussi déclaré la guerre aux morts ; ils avaient été

chrétiens , ils se sont faits idolâtres, et pendant un mois ces adorateurs de la raison ont fouillé sans désemparer dans les tombes royales , non seulement pour y chercher de l'or, mais dans leur stupide rage pour insulter à la royauté et aux grandes renommées françaises.

Après Dagobert, Charles Martel, qui mourut à Cressy-sur- Oise le 221 octobre 741, fut transporté avec pompe dans les caveaux de Saint-Denis. Le chemin du trône à la tombe était maintenant frayé. En 752, le pape Etienne II sacra Pépin en face de l'autel élevé par Dagobert.

Cent vingt ans environ après le règne du fils de Clotaire, Pépin démolit en partie l'œuvre du prince fondateur ; l'édifice ne sembla plus assez vaste, tant la renommée de l'abbaye avait grandi ; aux nombreux religieux, il fallait une église plus spacieuse. Les travaux entrepris ne furent terminés que par Charlemagne. Le fameux Turpin, son chancelier, avait été abbé de Saint-Denis. Dès ce temps, les abbés de Saint-Denis commençaient à dater dans notre histoire. Saint Gérard, pendant plusieurs années simple religieux dans ce cloître, mérita par ses connaissances et ses vertus, la mitre et le bâton pastoral. Il mourut en 9o9, et des miracles éclatèrent sur son tombeau. Nous citerons encore Dungal, né en Irlande et élevé en France; la haute réputation de son savoir le fit appeler par Charlemagne , qui voulait avoir de lui l'explication de deux éclipses du soleil qui, soi-disant, avaient eu lieu l'année précédente. La réponse de Dungal au grand empereur se trouve dans une lettre assez longue, dans le tome x' du spicilége de dom Luc d'Acheri. Il existe encore du docte Irlandais un traité j)Our la défense des images.

Hilduin s'assit sur le siège abbatial lorsque Louis-le- Débonnaire occupait le trône. La fidélité au serment doit se trouver au cœur de tout homme loyal, mais surtout dans l'âme du religieux, vivant sous les regards de Dieu et loin des ambitions du monde. On a reproché à Hilduin son peu de fixité dans ses opinions et affections politiques; ces inconstances font tache sur toutes les renommées. La religion les défend aussi bien que Thonneur; elles rouillent l'armure et maculent le froc. Parmi les célébrités de Saint- Denis, il faut citer avec honneur l'abbé Adam; afin de conserver à l'abbaye le maintien des biens, des immunités et des privilèges, il plaida contre Louis VI (dit le Gros) et contraignit à main armée plusieurs seigneurs du payschartrainà ne plus exercer de violence contre les sujets de l'abbaye (i). Ce fut lui qui fit abolir les servitudes corporelles et personnelles.

Dieu répand sans doute des grâces sur les hommes qui renoncent au monde et qui recherchent la solitude pour s'y sanctifier ; mais sous les voûtes du cloître l'esprit du mal parvient quelquefois à corrompre des cœurs voués à la pureté. Au commencement du neuvième siècle le relâchement des religieux nécessita une réforme. Hincmar, qui avait été élevé dans cette abbaye, parle avec tristesse de (1; changement. Les abbés Benoît et Arnoul séparèrent les moines relâchés d'avec ceux restés fidèles à Dieu et à leurs vœux.

On croit qu'à cette époque plusieurs évêques se retirèrent dans le monastère réformé, et que saint Firrain et

(I) Ville de Saint-Denys, par V. Vlainaiid-Gicllry.

saint Patrocle, dont l'abbaye possédait les corps, étaient de ce nombre.

L'abbé Adam eut pour successeur le célèbre Suger. Elevé dès son bas âge dans l'abbaye, il y grandit en piété et en science; Louis VI en lit plus tard son conseil et son guide; devenu premier ministre de ce roi, Suger améliora la justice, les lois et les relations avec les peuples étrangers, et favorisa l'affranchissement des communes. Le pouvoir de cet homme supérieur dura plus que la vie du monarque qui l'avait fait son premier ministre. Sous Louis VII il garda son poste élevé sans renoncer à ses vœux de religieux ; il ne craignit pas de blâmer hautement le divorce de ce monarque. Pendant la croisade (de 1 1 47 à 1 1 49), il fut régent de France, et par la sagesse de son administration et par ses vertus mérita le titre de père du peuple.

Plus tard, toujours animé de l'esprit de foi et du désir de convertir les infidèles, il prêcha une nouvelle croisade; il réunit plus de dix mille hommes pour cette expédition, et il allait les conduire à ses frais outre mer, lorsqu'en 1 152! il mourut dans la sainte maison où il avait appris à aimer et à servir Dieu, le roi et la France.

C'est à Louis VI qu'il faut, je crois, faire remonter l'origine de V oriflamme. C'était un petit drapeau ou gon fanon qui servait d'abord aux abbés de Saint-Denis dans leurs guerres privées ; ce drapeau, regardé comme miraculeux, garantissait, disait-on, la victoire au parti qui l'arborait; il remplaçait la chappe de Saint-lMartin, premier étendard de nos rois.

En voici la description : L'oriflamme était un petit drapeau rouge découpé en trois pointes qui se terminaient en

houpes de soie verte, et qui était attaché au bout d'une lance dont la hampe était recouverte d'argent doré.

Guillaume Guiart, écrivain du douzième siècle, le décrit ainsi :

Oriflamme est une bannière, Aucun poi plus forte que quimple, De cendal roujoyantet simple, Sans pourtraiture d'autre affaire.

Pépin, en 752!, ne trouvant plus assez majestueuse l'église élevée en l'honneur de saint Denis par Dagobert, l'avait fait agrandir. Chaiiemagne, à son tour, avait démoli et rebâti une partie du vieil édifice, et maintenant voici que l'abbé Suger pense à son tour que l'abbaye royale a acquis une telle renommée dans le monde chrétien, qu'il faut lui donner encore plus de développement et de richesses; à cette fin il acheta des différents seigneurs tous les droits seigneuriaux sur la ville de Saint-Denis ; il se fit restituer, non sans difliculté, le beau prieuré d'Argenteuil, qui avait été donné originairement à son abbaye et prit toutes précautions pour que le revenu du comté du Vexin, appartenant au monastère et tenu de lui par Louis-le-Gros, ne lui échappât pas (1).

« Quant à l'église, tous les arts concoururent à l'embellir; les plus habiles artistes en tous genres furent appelés dans ce but des extrémités de la France. Les faiseurs de vitres, dit Doublet, vinrent d'Angleterre.

c( On doit à Suger le portail et les deux tours de la façade, et qui ont remplacé un porche en saillie, d'un style lourd, qui existait au-devant du grand portail, et que Char-

(1) Suger, de Rébus in administratione suœ gestes.

li SOUVENIRS HISTORIQUES.

lemagne, plein de vénération pour la mémoire de son père, avait fait ériger pour sa sépulture (1). »

Parmi les magnificences de la nécropole, nous citerons avant toutes les autres les largesses de l'abbé Suger. C'est lui qui fit ériger un superbe tombeau pour y recevoir les corps des trois martyrs, apôtres des Gaules, qui, jusqu'à cette époque, avaient reposé dans l'ancien caveau où le roi Dagobert les avait fait placer.

« C'est encore à Suger que l'on devait les portes de fontes ciselées et relevées d'or mouîu, et sur lesquelles on retrouvait toute l'histoire de la passion de Jésus-Christ.

« De plus, pour orner le maître-autel , un christ d'or massif, du poids de quatre-vingts marcSj et une croix richement émaillée, ayant à ses pieds les quatre évangélistes, ouvrage d'orfèvrerie le plus précieux de ce temps, des tables d'or d'un travail admirable et qui étaient ornées de pierres précieuses.

« Une autre table de vermeil, un lutrin merveilleusement sculpté, embelli d'ivoire et dont les délicates sculptures rappelaient l'histoire ancienne, un aigle, d'un superbe travail, tout en or moulu ; des flambeaux richement émaillés, un calice d'or, de cent quarante onces, sémillant d'hyacinthes et d'émeraudes ; un vase précieux d'une seule émeraude qui avait coûté soixante marcs d'argent, somme énorme à cette époque. Le roi avait engagé ce vase unique et renommé, et, ne pouvant le dégager, Suger obtint l'autorisation de le faire (2!). »

Dans les siècles de piété et de foi les pères et mères

(1) Descrip. de Sainl-Dcnis, par riamond-Gicltry.

(2) Flamaiul-(jicllry.

aimaient à confier les premières années de leurs enfants aux hommes de religion et de savoir voués à la retraite et à la paix du cloître ; là l'enfance semblait plus spécialement sous la main et le regard de Dieu. A cet égard, les rois comme les bourgeois et les nobles avaient la même pensée; ainsi le prince Louis, qui régna plus tard sous le nom de Louis VI, fut élevé sous le même toit que le jeune Suger, né d'une humble condition ; entre ces deux enfants il se forma une de ces amitiés d'école que souvent les années ne parviennent pas à changer. Cette alliance de cœur et d'esprit, qui était née à l'abbaye de Saint-Denis entre ces deux adolescents de rang si dissemblable, loin de s'affaiblir sous l'action du temps , ne fit qu'accroître.

Le jeune Suger avait reçu d'en haut un esprit vif et un caractère doux ; il était doué d'une intelligence prompte, d'une mémoire heureuse et d'un cœur aimant ; de corps il était petit et faible, mais sa physionomie agréable et gracieuse ; dans les classes du monastère, il se faisait remarquer par sa facilité d'apprendre ; et, dans les salles et les lieux de récréation, par son humeur franche et enjouée, il réussissait à se faire aimer de tous.

De retour au palais paternel , le prince Louis se souvenait toujours de Suger ; celui-ci, par la régularité do sa conduite , par sa piété et ses talents , s'était fait aimer et respecter de tous les religieux, qui, lorsque l'abbé Adam vint à passer de vie à trépas , le portèrent par leurs suffrages sur le siège abbatial vacant et drapé de deuil. Se trouvant ainsi investi de l'intendance de la justice , de charges, de pouvoirs et d'honneurs , Suger demeura reconnaissant envers Dieu , et bienveillant envers les hommes relevant de lui. Dans le monastère, la réputation de sa sagesse et

76 SOCVENIRS HISTORIQUES.

de sa bonté, de sa fermeté et de son incessante surveillance grandit rapidement. Bientôt elle s'étendit au dehors, et Louis VU, se réjouissant de la renommée d'un ami d'enfance, pensa que l'homme probe et pieux qui rendait si paternelle son administration monastique , ferait un habile conseiller, un bon ministre; il appela donc Suger auprès de lui. Sur ces nouvelles hauteurs, la tête du religieux de Saint-Denis ne tourna pas , son intelligence et son activité suffirent à tout, les affaires de la guerre, la surveillance générale du royaume ne furent point pour lui de trop lourdes charges, et s'il y suffisait, c'est qu'il se souvenait de Dieu , comme s'il était encore sous le? voûtes du cloître. A la cour , il n'avait pas quitté son froc de laine, et dans son àme il avait gardé sa foi et sa piété. Je sais bien que souvent il bouclait une armure par-dessus son scapulaire de laine, et coiffait le casque au lieu du capuchon ; mais c'était toujours pour la religion, la royauté et la France qu'il prenait Tépée et abandonnait momentanément son bâton pastoral ; mais dans cette gloire des camps, dans cette vie sous la tente, en face de l'ennemi , il y a des séductions guerrières , des entraînements de courage , et Suger n'y avait pas complètement résisté; l'humilité du religieux s'effaçait par moments , l'homme de guerre cachait trop souvent l'homme de paix , et la vie fastueuse du ministre armé l'aurait peut-être perdu. Mais le Dieu de ses premières années veillait sur lui, et mit sur son chemin saint Bernard ! C'est rarement eu vain que nous nous trouvons en contact avec les saints ; aussi le ministre du roi Louis VII , en écoutant l'austère et éloquent Bernard, reconnut que, pour si bien servir un roi de la terre, il avait négligé le service du Roi du ciel; alors

SOLVENinS HISTORIQUES. 77

ses regards se reportèrent sur le monastère que le Seigneur avait confié à sa garde et à sa surveillance paternelle. Il y vit des abus et un relâchement qu'il fallait réformer ; alors il voulut quitter la cour et se renfermer tout à fait dans le cloître ; mais , en partant pour la Palestine , Louis VII le nomma régent de France.

En 1 127 , la réforme de Tabbaye de Saint-Denis ayant eu lieu , Suger , la conscience en repos , put étendre ses soins sur toutes les parties du royaume ; il ménagea le trésor avec tant d'économie, que, sans charger les peuples, il trouvait le moyen d'envoyer au roi l'argent nécessaire à l'armée guerroyante, pour la délivrance du saint tombeau. Alors de toute la France des bénédictions s'élevèrent, exaltant bien haut le nom de Suger. Ce fut au milieu de ces acclamations populaires, et daus les sentiments de la plus haute piété qu'en 1152, il rendit sa belle âme au Seigneur, à l'âge de soixante-dix ans, entre les bras des évoques de Noyon, Senlis et Soissons.

Le monarque et la France honorèrent de leurs larmes et de leurs regrets les funérailles de ce grand ministre et de ce saint religieux.

Son tombeau, d'après les désirs manifestés par lui, fut modestement placé dans un coin de la basilique; un médaillon, dans lequel se voyait la tête de cet abbé célèbre, formait la clef d'une des voûtes de l'église. Ce portrait est d'autant plus précieux, qu'il a été fait par des sculpteurs contemporains de Suger.

On a de cet illustre abbé une Vie de Louis-le-Gros, ainsi que des lettres curieuses écrites par lui , alors qu'il était le premier ministre du royaume. Après lui, la royale abbaye rayonnera encore; mais l'apogée de sa gloire aura

été sous son administration; alors elle était parvenue au suprême degré de splendeur et ne pouvait aspirer ni à s'élever plus haut , ni à porter sa renommée plus loin.

Le jour des funérailles de Philippe-Auguste en 12213, les Français avaient vu pour la première fois dans le trajet du Louvre à la nécropole le jeune prince, qui était devenu; par la mort de son frère Philippe, l'héritier présomptif de la couronne de Louis VIII , surnommé le Lion.

Ce roi marchait le premier après le cercueil du monarque trépassé, et l'altération de ses traits révélait encore plus sa douleur fdiale que ses longs habits de deuil. Près de lui, on voyait aussi vêtus de violet tous ses enfants en âge de marcher, Louis à leur tête , alors âgé de huit ans. Jean de Brienne , roi de Jérusalem était venu se joindre au cortège funèbre ; on le remarquait près du comte de Boulogne , frère du nouveau roi , et au milieu des princes du sang.

Sur la route et dans l'église parée de deuil comme une veuve , je ne sais quel attrait tenait attachés les yeux du peuple sur le fils de Louis et de Blanche de Castille : Dieu laissait-il déjà tomber un rayon de gloire sur la blonde tête de l'enfant, ou sa beauté naturelle fascinait-elle d'ellemême les regards de la foule? Je ne puis le dire; mais, toujours est-il que, lorsque grands seigneurs, hauts et puissants barons, bourgeois, artisans et petites gens furent de retour chez eux, tous le vantaient à l'envi. La vue de cet enfant avait jeté des semences d'espérance dans toutes les âmes.

La pierre qui scelle la caveau royal de Saint-Denis était à peine retombée sur le cercueil de Philippe- Auguste, que déjà on attribuait au défunt monarque ces paroles, comme ayant été dites par lui sur son lit de mort: « Les

gens d'église 2)ousseront mon successeur à guerroyer contre les Albigeois; il perdra sa santé dans cette entreprise y il y périra même de mort , et le royaume tombera es mains de femme et d'enfant.

Ces paroles , si elles ont été prononcées par le roi mourant, lui étaient inspirées d'en haut ; car elles se sont réalisées; heureusement que la femme aux mains de laquelle est tombée la régence du royaume a été la reine Blanche , et que V enfant a été Louis IX , notre plus grand roi !

Après la mort de Suger , le roi Philippe II augmenta encore les richesses et les splendeurs de Saint-Denis; il fit don au trésor de l'abbaye de tous ses diamants, joyaux et pierreries , qui , selon Guillaume de Nangis , valaient douze mille livres , somme énorme au douzième siècle.

En 1167, le reliquaire de la royale basilique s'illustra des corps des trois vierges compagnes de sainte Ursule, martyrisées à Cologne. Le bréviaire les nomme Panafreda, Secunda et Simabaria.

Il n'y avait que cent ans que Suger avait reconstruit, agrandi et embelli l'église de Saint-Denis , qu'Eudes, abbé sous le règne de Louis IX de sainte mémoire, entreprenait d'immenses travaux pour la solidité de la royale nécropole. La tradition de la miraculeuse consécration de l'église primitive bâtie par Dagobert était si bien et si généralement établie, que les rois et les abbés qui l'avaient successivement embellie n'avaient jamais osé démolir toutes ces vieilles murailles que Jésus-Christ lui-même avait ointes de ses mains. De cette respectueuse pensée, à laquelle la foi ne pouvait qu'applaudir, il était resté dans l'édifice une partie minée et endommagée par le temps ; et Eudes , en 12.31 , ne se détermina à abattre ces murs si mervcil-

80 SOUVENIRS IIISTOniQUES.

leuseinent consacrés qu'après en avoir référé au pape, qui lui écrivit rpie cet édifice ne pouvait pas être éternel.

Nous n'avons pas besoin de dire que saint Louis allait souvent activer les travaux que l'abbé Eudes venait d'entreprendre à Saint-Denis. Elever des maisons de prière pour ses sujets et ériger des autels au Seigneur par qui régnent les rois, était un des plus grands bonheurs du fds de la reine Blanche. Elle aussi voulut embellir de ses largesses l'abbaye dédiée aux patrons de la France. Aussi voyons-nous encore sur les murailles de la majestueuse basilique les tours de Castille auprès des fleurs de lis.

« Le vendredi après la Pentecôte (1), 12! juin 1248, avait été fixé pour le jour du départ. Le roi, Robert, comte d'Artois et Charles comte d'Anjou se rendirent de grand matin à l'abbaye de Saint-Denis. Là, à l'exemple de son aïeul, qui aussi en 1199 était venu chercher l'oriflamme à l'autel dédié aux patrons de la France , Louis , revêtu de son armure, s'agenouille, se recommande à Dieu, et prie en face des reliques des premiers apôtres des Gaules.

a Après avoir reçu la bénédiction du vénérable abbé Guillaume de Marcoussis et du légat de Rome, le prince se releva et reçut la gibecière ou mallette, Técharpe croisé-c et le bourdon. Le légat, prenant alors l'oriflamme déposée sur le tombeau des saints martyrs , la remit également au roi.

De Saint-Denis, le monarque pieds nus, l'écharpe au cou, le bourdon à la main, se rendit à la basilique de

(1) Saint Louis et son siècle, 1 vol., i>ar le vicomte Walsh, pag. 180, cliez Manie, à Tours,

Notre-Dame, où il entendit la messe, dite par Tévêque de Paris , et communia. Au sortir de la cathédrale , une foule nombreuse accompagna encore le pieux roi , qui, marchant entre les deux reines Blanche et Marguerite , ses frères et les princesses , nu-pieds comme lui , s'arrêta auprès de l'abbaye de Saint- Antoine-des-Ghamps , oii il monta à cheval , et partit pour Corbeil , après avoir de la voix et du geste fait ses adieux à l'immense multitude ^qui l'avait suivi et qui l'entourait encore.

Le lendemain , Marguerite de Provence et Blanche de Castille vinrent l'y rejoindre.

La reine Blanche était frappée du pressentiment qu'elle ne reverrait plus son fils, et la tristesse de ses traits contrastait fortement avec l'enthousiasme de la reine Marguerite et des comtesses de Poitiers et d'Anjou, qui s'estimaient heureuses de suivre leurs maris en Palestine

La femme forte, au moment de se séparer de son fils, ressentit toutes les faiblesses d'un cœur maternel , et demanda au roi de l'accompagner jusqu'à l'abbaye de Gluny.

A Gluny, elle sollicita encore d'aller plus loin, et elle arriva à Lyon, où les attendait une réception solennelle , car Innocent IV n'avait point changé de résidence, et ce fut lui qui fit les honneurs du palais de Saint-Juste aux augustes voyageurs.

Avant de se séparer du souverain pontife', Louis lui renouvela ses instantes prières, et essaya encore de le faire revenir de son animosité contre l'empereur ; le pape ne répondant à ses sollicitations que par le silence, Louis ajouta : tt Plaise à Dieu, très-saint père, que votre dureté n'attire pas sur nous une foule de malheurs ! »

« Ne pouvant encore se resolver à la départie, la royne

mère se embarqua sur le Rhône , » dit un vieux clironiqueur

Ce fut en face de la Roche-Gruy que Louis décida enfin la régente à repartir. Hélas! ce ne fut pas sans un cruel déchirement! Blanche, qui, dans toutes les circonstances, s'était montrée au-dessus de son sexe, en eut alors toute la faiblesse; elle pleura, sanglota et s'évanouit sous le poids de sa douleur. Quand enfin elle reprit ses sens et la parole, ce ne fut que pour pleurer encore et s'écrier : « Biau et tendre fils! oncqtte ici-bas ne vous reverrai! le cœur me le dict bien! »

Six ans après ce départ pour la Ïerre-Sainte , après beaucoup de gloire et beaucoup de malheur, Louis IX revenait à la royale basilique de Saint-Denis pour y reprendre l'oriflamme et aller de nouveau guerroyer contre les infidèles et racheter le saint tombeau. Ce fut le 1 4 mars 1270 que le roi et ses trois fils, Philippe, Tristan et Pierre de France, son neveu Robert d'Artois, Amaury de Larochefoucauld, grand commandeur du Temple, se rendirent à l'abbaye de Saint-Denis. Le cardinal-légat remit derechef à l'auguste pèlerin le bourdon, l'écharpe, l'escarcelle et la glorieuse bannière de France. Le monarque, humblement prosterné, implora de nouveau monseigneur saint Denis, lui demandant de veiller sur le royaume qu'il plaçait en entier sous sa protection.

Le lendemain , samedi 1 5 mars , il y eut de nouvelles prières à Notre-Dame, où le roi et sa famille parurent avec leurs habits de croisés. Pendant ce trajet du palais à la basilique métropolitaine, le peuple et la bourgeoisie de Paris, sur toute la longueur du trajet, bordait les rues que suivait le cortège, et, à mesure qu'il approchait, ou voyait

les masses s'agenouiller sur le pavé priant le Dieu de la France de leur conserver le monarque qui allait une seconde fois s'éloigner de la grande famille. Parmi ceux qui étaient tombés à genoux, il y en avait un grand nombre qui regardaient le pieux roi déjà comme un saint et lui demandaient de les bénir; et lui de répondre :

« Priez, priez le Seigneur d'être propice à nos armes. »

Au sortir de la cathédrale, Louis visita d'autres établissements pieux et surtout les hôpitaux et les maisons de Dieu. Au moment de son départ, il était comme un père qui veut voir et embrasser tous ses enfants.

Le soir de cette journée du 1 4 mars, le roi justicier alla coucher à Vincennes, et revit pour la dernière fois ces beaux chênes à l'ombre desquels il s'était plu à écouter chacun et à lui rendre bonne et loyale justice. Ce fut là que Louis se sépara de Marguerite.

Jamais jusqu'alors ils ne s'étaient quittés ; la douce et simple épouse avait toujours et partout suivi celui qui lui avait donné le ciel et la France; leur séparation fut douloureuse. Au dedans de lui sans doute Louis regrettait que la reine ne l'accompagnât pas encore cette fois , car avec son ardente piété ne devait- il pas regarder comme un refroidissement de zèle sa volonté de demeurer en France ?

« La despartie, dit un vieil historien, eust enfin lieu a grants soupirs et grants larmes de part et d'aultre, tellement que Loys desfendit a la royne de l'accompagner hors de Vincennes. » Marguerite , étouffant de sanglots, obéit. Ce fut aussi le même jour que le sire de Joinville, l'âme navrée de tristesse, pressa sur ses lèvres la main que lui tendit son royal maître, qu'il couvrit de baisers et de larmes.

84 SOUVENIRS niSTOllIQUES.

Ces larmes, on les conçoit; car le sénéchal, au fond de son cœur, devait sentir un poignant regret ; sa conscience de chevalier ne lui disait-elle pas qu'il eût mieux fait de suivre son ancien compagnon d'armes que de demeurer au pays?

Tous ceux qui ont lu les IMémoires de Joinville se sont épris d'affection pour lui , et ont mêlé à leur admiration comme un sentiment d'amitié. Mais, il faut le dire, tous le blâment de s'être , en ce moment de grande épreuve , séparé de Louis IX. En pareille circonstance, se détacher de lui, c'était avoir peur de sa mauvaise fortîme. Et chevalerie et prud'homie veulent que les nœuds d'amitié se Fessèrent à mesure que le malheur grandit !

Une troisième fois, saint Louis est revenu à Saint-Denis; ce fut le %% mai \%'1\. Il y revint porté par ses fils.

A son arrivée à Paris, Philippe, qui venait d'être salué des acclamations de ses sujets, acclamations mêlées de regrets et de larmes, fit déposer les ossements et le cœur de son père, et les cercueils de tant d'êtres chéris, dans l'église de Notre-Dame, vieille confidente des joies et des douleurs de l'empire français. Le jeune roi y vint avec les deux frères qui lui restaient, tous les trois vêtus de longs habits de deuil et marchant pieds nus. Après avoir prié, le front courbé sur les dalles du sanctuaire, après avoir mouillé de leurs larmes la châsse de bois de cèdre renfermant les dépouilles mortelles de leur père, les trois fils de France se levèrent, et l'aîné d'entre eux, le roi Philippe, prit sur ses épaules le coffre qui contenait les reliques de son saint prédécesseur ; sur la route de Paris à Saint- Denis, ses deux frères, Pierre d'Alençon et Robert de Glermont, devaient tour à (our partager avec lui co nieux devoir.

Sous ce fardeau sacré, les enfants de Louis IX furent plusieurs fois obligés de se reposer. En mémoire de ces différentes pauses, on avait autrefois élevé autant de croix qu'il y avait eu de repos sur la route mortuaire. Ces pierres de souvenir ont été abattues , il y a cinquante ans , pendant nos jours de fièvre, de délire et de crimes révolutionnaires. Eh! mon Dieu, c'est à grand tort que l'on a fait disparaître ces croix attestant le respect filial, sentiment pieux qu'il est bon de conserver et de perpétuer dans l'intérêt de tous, dans l'intérêt du républicain comme du monarchiste.

Le corps de Louis IX , descendu dans les caveaux de la royale nécropole, fut placé près de son aïeul Philippe- Auguste et de son père Louis VIII, surnommé le Lion. La modestie et l'humilité du roi défunt avaient défendu d'orner son tombeau ; cependant, par respect pour ses cendres vénérées, on lui désobéit, et son sarcophage fut couvert de lames d'argent.

Dans le caveau, les enfants reposèrent pendant près de quatre cents ans auprès de leur père. Tristan de Damiette, comte de Nevers , et Isabelle de France furent mis pour dormir leur sommeil dans le caveau de famille. Plus tard y furent également déposés les cercueils d'Isabelle d'Aragon, duconite Alphonse II de Brienne, du comte et de la comtesse de Toulouse.

Un autre corps obtint les honneurs de ce caveau, et ce fut Pierre de Villebeon, le fidèle et vaillant chambellan; il fut mis aux pieds du roi, qu'il avait si loyalement servi. De nos jours, Cléry n'a point été couché aux pieds de Louis XVI, le second saint Louis !

86 SOLVENIUS HISTORIQUES.

Mathieu de Vendôme était abbé de Saint-Denis lors des funérailles de saint Louis. L'orgueil de cet abbé causa alors un grand scandale : en présence de Philippe III, il refusa d'ouvrir les portes de l'église tant que les évoques de Sens et de Paris n'auraient pas quitté les insignes de leur supériorité spirituelle, le moine abbé ne voulant reconnaître que le pape au-dessus de lui.

A ce sujet, l'historien Velly a écrit : a II fallut que les deux prélats allassent quitter les marques de leur dignité au delà des limites de la seigneurie de l'ambitieux abbé ; jusqu'à ce que cela fût exécuté, le roi et tous les barons de France attendirent patiemment à la porte ! »

En 1356, pendant la terreur qui suivit la prise du roi Jean, les religieux de Saint-Denis travaillèrent à fortifier leur église de murs et de fossés. « Le dauphin Charles V, dit l'abbé Lebœuf, d'après Doublet, leur permit en 1358 d'abattre, pour leur sécurité, quelques maisons voisines. Ce qui paraît ajouté aux tours du portail, vers la partie inférieure en forme de couronnes et de créneaux, peut avoir été construit alors ; si ces espèces de fortifications ne sont pas de ce temps-là, elles auront été faites sous l'abbé Guy de Monceau, en 1363 et 1398. Son épitaphe dit de lui: In lurribus et fortalitiis cœnobium istiid augmentavit. »

L'abbaye, en 1411, ne comptait plus sous ses vastes voûtes que soixante-dix moines. Il est vrai qu'à cette époque, cinquante -deux religieux étaient placés dans les prieurés et prévôtés dépendant du monastère, et dix dans le collège de Saint-Denis j à Paris.

Depuis 1 41 5, la royale abbaye compta encore plusieurs abbés remarquables par leur haute naissance et leurs grandes richesses. En s'éloiguant des temps primitifs, les maisons

religieuses, en perdant de leur simplicité, ont vu s'en aller bien des vertus.

Les familles de Bourbon et de Guises ont fait asseoir au siège abbatial de Saint-Denis quelques-uns de leurs membres. Le cardinal de Bourbon en fut premier abbé commendataire; il entra en exercice en '15219, et en 15o2S il était lieutenant-général des armées de Henri IL

C'est aux religieux de Saint-Denis que revient la gloire d'avoir amené au sein de la religion catholique et romaine la belle et grande âme de Henri IV ; c'est dans leur église et sur les tombeaux de Philippe- Auguste, de Louis VIII et de saint Louis, que le Béarnais a abjuré le protestantisme d'origine étrangère.

tt En 1607, sous Nicolas Hesselin (1), grand prieur, il se forma une petite congrégation de plusieurs abbayes, dont celle de Saint-Denis était le chef-lieu, et qui fut confirmée par les papes Grégoire XIIÏ, Sixte V, Grégoire XIV, Clément VIII, et autorisée {)ar arrêt du grand conseil. Mais, dit Lebœuf, cette congrégation ne dura pas longtemps; la réforme de saint Maure, en 1633, mit un terme à l'indépendance dont cette abbaye se glorifiait tant, et surtout à ses richesses ; et sa mense abbatiale, qui valait cent mille francs de rente, ayant été unie à la maison des dames de Saint-Cyr, en 1692, l'archevêque de Paris rentra, le 6 août de cette année, dans sa juridiction sur le territoire de Saint-Denis. »

Le scandale d'orgueil, donné lors des funérailles de saint Louis, devait être puni; il l'a été, de la main d'un de ses plus glorieux fils !

(1) Histoire de Saint-Denis, par Flamand-Grettry,

Depuis Louis-le-Grand, l'abbaye de Saint-Denis perdit de son importance; les abbés commendataires furent pour beaucoup dans ce déclin d'autorité et de considératfon. La foi qui vivifie tout s'étant refroidie, le royal monastère vit pâlir son éclat. Dans les premiers temps de l'abbaye, ses religieux étaient de l'ordre de Saint-Benoit, suivant rigoureusement sa règle. Mais avec l'accroissement des richesses (qui n'est presque jamais un accroissement de ferveur), les moines de Saint-Denis se relâchèrent peu à peu de leur austérité primitive, et leur fit adopter des statuts plus conformes à leur opulence; leur costume devint aussi moins humble, c'est alors que quelques écrivains les nommèrent dionisiani au lieu de benedictini.

L'innovation des abbés commendataires ne fut pas heureuse. Instituées dans le but de protéger les abbayes , les commendes furent loin de réaliser les avantages qu'on s'en promettait. Les commendataires, établis dans le principe pour régénérer les couvents régis par les abbés réguliers qui faisaient parade d'un luxe effréné , loin de se montrer administrateurs intègres et réformateurs zélés, s'approprièrent une partie des biens dont ils n'avaient que la gestion et laissèrent se multiplier les désordres. Les rois et les grands favorisèrent cet ordre de choses, qui leur permettait de rémunérer à bon marché les services qu'on leur rendait. Personne n'ignore aujourd'hui que la convoitise des biens ecclésiastiques fut un des principaux mobiles du succès de la cause du protestantisme. Henri VIII eut pour sa part un si grand nombre de bénéfices, qu'il trouva bon un jour d'en donner un à son cuisinier pour un plat qu'il avait trouvé de son goût. Les princes d'Allemagne employèrent une partie du produit des confiscations des cou-

vents et des biens de l'Église dans leur lutte contre Charles- Quint.

Parmi les prérogatives dont jouissaient les religieux de Saint-Denis , ils comptaient celle d'être dépositaires de la couronne, du sceptre, de la main de justice et des manteaux fleurdelisés qui avaient servi au sacre de chaque monarque qui passait de vie à trépas et du trône au cercueil.

Il faut citer aussi, parmi les hautes prérogatives de l'abbaye royale, celle du droit de justice spirituelle et temporelle qu'elle tenait de Robert, qui le leur accorda dès l'an 1008, privilège confirmé par Louis VI.

« Quant aux appels des décisions en matière (1 ) spirituelle, ces religieux allaient directement à Rome. Pour le temporel, il est une chose digne de remarque, c'est que l'oflicial de Saint-Denis connaissait du crime de lèse-majesté (2). »

Tout à l'heure, nous nommions Loz<isyY/V'; nous croyons que c'est tout à fait à tort que l'on a prêté à ce grand roi une faiblesse qui nous a semblé en discordance avec son caractère. On a dit qu'il n'avait pas voulu fixer sa résidence au château de Saint-Germain, parce que de ces magnifiques hauteurs il aurait toujours eu devant les yeux les flèches et les tours de la royale nécropole. Si Louis-le-Grand a choisi Versailles pour y créer ses merveilles, c'est à une pensée filiale qu'est due cette préférence : le fils de Louis XII aimait la maison paternelle. Le petit château de chasse, que son père avait fait bâtir, lui était cher; et, lorsque Mansard parla de le faire disparaître, afin que rien ne fît disparate à son gigantesque plan, le jeune roi déclara d'une

(1) Histoire de la ville de Saint-Derds, pag. 37.

(2) Voyez un arrôt du Parlement de Paris, \l niars lîi39.

manière positive qu'il entendait que pas une pierre de cette partie du palais ne serait ni touchée ni enlevée ; aussi tout fut conservé, et qui de nous le regrette aujourd'hui? Loin de là, on regarde avec plaisir cette façade de brique et de pierre de taille, avec ses niches, ses médaillons, ses bustes et son cadran, dont l'aiguille arrêtée marquait jadis l'heure à laquelle le dernier roi était mort! Ce bâtiment, que les gens ennemis des vieux souvenirs auraient voulu voir disparaître, m'a toujours semblé terminer dignement la cour de marbre.

Cette cour, si vide, si déserte, alors que j'allai au retour de l'émigration visiter ce Versailles, dont, enfant, j'avais si souvent entendu vanter les royales magnificences, était désolante à voir ! L'herbe croissait entre ses larges dalles disjointes ou brisées. Là oii les pieds des gardes, des gens de service et des courtisans avaient tant marché dans leurs incessantes allées et venues, s'étendait alors sur le marbre cette mousse rase et d'un vert foncé, qui naît de l'humidité et de l'abandon. Dans un coin de cette cour, tout proche de la porte conduisant à la forge où le bon et malheureux Louis XVI aimait à travailler pour se distraire des ennuis du trône, mon cicérone me fit remarquer un cerisier qui avait trouvé le moyen de pousser entre les dalles et le mur du château; tout enfant, le petit-fils de Louis XV s'était amusé à le soigner et à l'arroser ; le voyant grandir, il l'avait pris sous sa protection, et lorsque je le vis en 1802, il avait bien quinze ou dix-huit pieds de hauteur, et masquait une des fenêtres du rez-de-chaussée. Cependant, par inadvertance, par respect peut-être de quelque vieux serviteur, on le laissa là. Le prince enfant, qui le premier lui avait donné des soins, était depuis devenu roi, prison-

nier, martyr ! Des hôtes de Versailles la tempête avait tout emporté ! . . . Et le frêle arbrisseau était demeuré, verdissant chaque printemps, et se parant de fruits tous les étés !

Quelques années plus tard (pendant que tout Paris pleurait le jeune duc d'Enghien), je retournai à Versailles. Je cherchai le cerisier du roi, il n'y était plus, et l'on me raconta qu'il avait été frappé du feu du ciel.

Cette seconde visite à Versailles, je ne la fis pas seul. Les amitiés qui se forment et qui grandissent sur la terre d'exil ne meurent pas, quand on est revenu au pays. J'avais beaucoup connu à Londres M. d'Arbelles; il avait quitté l'Angleterre avant moi, et s'était marié peu de temps après son retour en France. J'avais reçu plusieurs lettres de lui pendant mon séjour en Poitou ; dans toutes, il m'engageait cordialement à le venir voir à Paris , m'assurait qu'il serait heureux de me présenter à sa femme , et qu'avec elle nous visiterions tous les monuments de la grande ville et de ses environs. Cette promesse, il l'avait tenue, et ce fut avec lui et l'abbé Frayssinous, son compatriote et son ami, que j'allai faire mon second pèlerinage à Versailles.

Pour bien visiter cette grandeur déchue, cette veuve désolée de la royauté, il fallait y venir avec des gens ayant au cœur la même foi que vous ; ce parfait accord de sentiments et d'opinions ne nous manquait pas. Aussi, j'ai toujours rangé parmi mes journées les mieux remplies celle (1) que j'ai passée à Versailles avec mon ami d'Arbelles et l'éloquent prêtre qui dès lors s'était voué à ramener les jeunes Français au culte de leurs pères. L'abbé Frayssinous mêlait à la vivacité méridionale une bonté apostolique qui

(1) 16 octobre 1804.

gagnait les cœurs ; son esprit élevé voyait l'avenir pardessus le présent que nous avions alors. Au moment oii le jeune vainqueur de l'Italie établissait Vempire français, lui nous disait : « Ce Versailles, qui nous oppresse Vâme aujourcVhui par la tristesse (le sa solitude et de son abandon, re verra les petits-fils de Louis XIV sous ses lambris dorés. » Tout en admirant la gloire de Napoléon, il croyait fermement au retour des Bourbons : pour lui, c'était une conviction; pour nous, ce n'était qu'un désir. Dieu fait parfois aux saints le don desecoiide vue et de prophétie.

Je ne sais comment, dans la conversation, je revins à dire que tout était si grand dans les œuvres de Louis XIV que jamais je ne pourrais me résoudre à croire à la petitesse (que quelques écrivains lui ont attribuée) de redouter tellement la pensée de la mort, que, ne voulant pas apercevoir les tours de Saint-Denis, il était venu créer ses merveilles sur le sol plat de Versailles. J'avais mal choisi mon moment pour ramener cette calomnie contre le grand roi, car nous arrivions justement alors à la porte de la chapelle:

« Ah! celui qui aurait eu si peur de mourir, me dit l'abbé à l'instant où notre guide ouvrait la porte dorée de la chapelle, celui qui aurait tremblé au mot de mort et redouté d'apercevoir de loin l'église oii il devait être enterré, ne serait pas venu si souvent s'asseoir ici en face de cette chaire de vérité, pour écouter le grand orateur des funérailles, le sublime interprète de la mort, celui qui, mieux que tout autre, a fait entrevoir le peu qui reste des plus puissants monarques couchés dans le cercueil, et la vanité des plus somptueux tombeaux!... Non, non, l'appréciateur, l'ami du grand Bossuet ne pouvait être coupable de

l'indigne faiblesse dont il a été accusé ; nulle part et dans aucun temps , les misères de la vie et l'incertiude de sa durée, n'ont été plus souvent et plus éloquemment prôchées que devant lui; qu'on se le rappelle, la parole de Dieu, les enseignements pour bien vivre, et pour bien mourir, les avantages de la vertu, le néant des grandeurs, les éternelles délices du ciel, les tourments sans fin de Fenfer, ont-ils jamais été proclamés du haut de la chaire évangélique avec autant d'éclat et d'autorité que sous le règne et en présence de Louis-le-Grand? »

Tout en écoutant l'abbé Frayssinous, nous avancions dans cette merveilleuse chapelle qui ressemble vraiment à une vision du ciel, tant on y voit de gloire et de majesté, de saints et de saintes, d'anges et d'archanges , de chérubins et de séraphins groupés sur les nuées, tous adorant l'éternel Seigneur, nous étions parvenus tout près de la balustrade de marbre de sanctuaire. L'homme qui nous conduisait et qui , aux paroles du prêtre , avait reconnu que nous étions catholiques et par conséquent royalistes, nous dit : « Vous êtes maintenant sur les dalles mômes oii j'ai vu (car je suis un vieux serviteur de la maison) M. le Dauphin agenouillé, auprès de l'archiduchesse d'Autriche Marie-Antoinette, le jour de leur mariage!... Ici, à droite, était assis le roi Louis XV, ses filles Mesdames de France et toute la famille royale... et aujourd'hui, 1G octobre, moi et d'autres fidèles nous étions de grand matin à l'église de Saint-LouiS;, où le curé nous disait une messe noire, pour celle que j'avais vue ici. . . ici môme, si belle, si gracieuse et si aimée ! » Nous serrâmes tous la main du vieillard ; ses yeux étaient pleins de larmes et les nôtres n'étaient pas secs. Nous allions le quitter, croyant qu'il n'avait plus rien à nous

faire voir, mais il ajouta : t( Veuillez, Messieurs, m'attendra ici à deux pas dans le jardin ; à cause du jour anniversaire, je vais aller chercher la clef des petits appartements de la reine. » Au bout de quelques instants, il revint, et il nous montra tout. Témoin des journées des 5 et G août, il n'avait rien oublié; nous savions aussi tout ce qu'il racontait, et cependant nous avions un triste et saint plaisir à l'écouter : l'homme fait ressemble souvent à l'enfant qui redemande l'histoire qui lui a été déjà dite plusieurs fois; le cœur aime ce qui l'a fait battre. Nous en étions là tous les trois ! Et notre journée fut si remplie, que nous résolûmes d'en avoir d'autres de la même nature. Des émotions comme celles que nous venions d'éprouver sont presque saintes; il ne faut pas les redouter. En politique comme en religion, rien n'est pire que l'oubli ; souvenir oblige, et nulle part, le souvenir n'a autant d'autorité sur notre âme que lorsque nous allons l'évoquer dans le lieu môme où s'est passé l'événement dont il est bon de garder la mémoire! Nous arrêtâmes donc que notre première exploration serait à Saint-Denis. Il existait encore, non loin de l'abbaye, un ancien religieux qui avait été condamné à assister à la violation des tombes royales. I^I. d'Arbelles, par ses relations, trouverait le moyen d'arriver jusqu'à lui, et là encore nous n'aurions pas un cicérone vulgaire.

Comme nous l'avions espéré, nous parvînmes auprès de l'ancien bénédictin. Les longues années qu'il avait passées dans la tranquillité du cloître lui rendaient insupportables le bruit et l'agitation, et lorsque la Convention nationale, dans sa manie de tout renverser et de tout détruire, eut décrété que l'abbaye de Saint-Denis était supprimée comme

foutes les autres, le père Jean-Baptiste, infirme et sur l'âge, fut poussé hors de la maison de Dieu où il avait, pendant plus de trente ans , vécu de foi, de piété et d'étude, il se trouva inexpérimenté et timide comme l'orphelin qui n'a plus d'abris, plus de mère, plus de parents pour le protéger et lui donner de sages conseils ; plus que sexagénaire, il se sentait le besoin d'un appui et d'un guide ; Dieu eut pitié de son vieux serviteur, et le jour où il fut contraint à aller chercher à la mairie de Saint-Denis (qui venait de s'intituler commune de Franciade) un certificat de civisme, il y rencontra un des habitués de la bibliothèque ci-devant royale de Paris, qu'il avait souvent vu à celle de l'abbaye, pour y compulser ses anciens et précieux manuscrits. Le religieux, malgré son changement d'habit, fut sur-le-champ reconnu par le docte érudit ; mais , devant les patriotes employés dans les bureaux de la municipalité, tous les deux se gardèrent bien de laisser paraître au dehors la joie qu'ils ressentaient au fond de leur âme. En ces terribles jours, se trouver en face d'un honnête homme, d'un être qui ne pouvait vousvouloir que du bien, c'était un bonheur envié.

Lorsque les cartes de civisme furent accordées à tous les postulants, l'ancien hôte de Saint-Denis et l'érudit de la bibliothèque, après toutes les précautions indispensables dans ces temps de déliance et de suspicion , s'abordèrent en se serrant la main, et quand tous les deux avaient tant de choses à se communiquer, tant de questions à se faire, ils ne firent que dire un simple bonjour, et hâter le pas pour déboucher de la rue dans les champs.

Ne plus avoir de regards d'espions fixés sur vous, ne plus entendre hurler les patriotes, ne plus être assourdi par le tambour battant le rappel , ne plus se sentir étouffer

dans la foule révolutionnaire, être tout a coup transporté hors de l'air empoisonné des villes, dans le calme, le silence et la paix de la campagne!... oli! c'est là une des plus grandes, une des plus douces jouissances des temps de troubles et de délires politiques. Aussi , lorsque les deux royalistes se trouvèrent à quelques portées de fusil de Saint-Denis , assez loin des maisons pour ne plus être ni espionnés , ni entendus , alors seulement ils respirèrent à l'aise , et se racontèrent mutuellement ce qui était arrivé à chacun d'eux. M. G... B... avait été, comme de raison, renvoyé de sa place de conservateur de la bibliothèque devenue nationale, et était venu se réfugier chez un manufacturier de draps, habitant de Saint-Denis, homme d'honneur et de probité malgré le grade qu'il occupait dans la garde civique. Sous le toit du fabricant, M. G... B... (qui ne s'appelait plus que le citoyen G...) était tout à fait en sûreté; mais là, il ne trouvait pas assez de calme; quoiqu'alors le commerce et l'industrie fussent bien paralysés par la terreur, il y avait encore un peu de mouvement et de bruit dans la fabrique. Le négociant devina ce qui manquait à son hôte, et lui offrit un petit pavillon isolé, adossé au mur de l'ancien cimetière de l'abbaye ; des arbres, plantés depuis quelques années dans cet enclos, avaient poussé et masquaient en partie la maisonnette. Là, il y avait chance d'être peu vu et oublié; M. G... B... accepta avec reconnaissance et s'y établit tout de suite.

Le pavillon avait au rez-de-chaussée un salon et une cuisine; au premier, deux chambres et un cabinet. Pour l'ancien bibliothécaire deux chambres, c'était du luxe! Le jour même où il avait rencontré le religieux chassé de

SOUVENIRS HISTORIQUES. i)7

l'al)baye, si mallieuroux, si dépaysé dans la France nouvelle, il l'avait décidé à venir habiter avec lui ; pour déterminer le vieillard à accepter si vite l'amicale invitation qui lui était faite , il y avait bien des séductions ! même foi religieuse, même opinion politique, même amour de l'étude et du repos. Ce fut chez ces deux solitaires que M. d'Arbelles nous conduisit.

Ce jour-là, l'ancien moine était seul au pavillon : M. G... B... était absent; un ami mourant l'avait fait demander à Versailles. Ce n'était pas sans une vive émotion que nous nous trouvâmes en face de ce vieillard , chassé de la sainte retraite oii il avait espéré terminer ses jours ; de notre mieux nous lui fîmes des excuses d'être ainsi venus troubler sa paix et déranger les heures de sa journée.

Avec autant de grâce que de bonté, le bénédictin nous répondit : « Parler de ce qu'on a beaucoup aimé et de ce qu'on regrette beaucoup est une des joies tristes du malheur. Pendant quarante ans j'avais attaché mon âme à cette sainte maison , dont vous voyez les ruines par dessus ces jeunes arbres. De l'autre côté de ce mur, la terre récemment remuée cache mal encore les ossements des plus puissants monarques et des plus glorieuses reines enlevés de leurs tombeaux et jetés pêle-mêle dans les immenses fosses creusées par les impies, pour y enfouir la surabondance des grandeurs du vieil empire français ^ conmie disait il y a quelques semaines M. de Chateaubriand, qui est aussi venu me voir et à qui j'ai remis tout ce que j'avais sur la spoliation et la profanation des royales sépultures de Saint-Denis.

« Dans l'isolement, dans le dénuement profond devenu

mon partage, lorsque la révolution m'eut poussé hors de l'abbaye, j'ai reçu de Dieu et d'un ami un grand allégement à mon infortune, c'est d'avoir trouvé un asile tout proche de ce cimetière. Lorsque j'étais entré dans la maison de Saint-Denis , j'avais fait vœu de prier chaque jour et chaque nuit pour les rois , les reines, les grands hommes et les abbés enterrés dans les caveaux de notre nécropole. Aujourd'hui ici j je puis continuer les devoirs imposés par ma règle , je veille encore sur la cendre profanée des rois , je ne la perds pas de vue.

« J'espérais bien, ignoré comme je l'étais, que rien ne viendrait désormais me tirer de ma profonde solitude. Pour être encore plus oublié , je ne sortais presque jamais le jour; quelquefois, quand le soir était avancé et les ombres épaisses, j'allais humer l'air du dehors, et machinalement c'était du côté des ruines que se portaient mes pas. Je m'abusais, l'œil du révolutionnaire pénètre i)artout, on découvrit qu'un religieux de Saint-Denis existait encore, et par ordre du district, on vint me prendre, en m'assurant qu'on respecterait la liberté que la république m'avait assurée, mais qu'il fallait que je vinsse sur-le-champ assister aux recherches qui allaient être faites dans l'église et les caveaux de la ci-devant abbaye. Je n'ai pas besoin de vous dire, messieurs, ajouta le père Jean-Baptiste, tout ce que j'éprouvai alors ; une sueur froide découlait de mon front-, inondait mon visage, mes jambes tremblaient; les envoyés de la municipalité s'en aperçurent, et l'un d'eux me dit à l'oreille : Venez et vous pourrez empêcher du mal ; si vous ne venez pas, vous êtes un homme mort.

« J'obéis et me recommandai à Dieu. »

Dès le 31 juillet 1793, sur la proposition de Barrère;

la Convention décréta que les tombeaux et les mausolées des ci-devant rois élevés dans l'église de Saint-Denis, dans les temples et autres lieux , dans toute l'étendue de la république seraient détruits ; alors on nomma une commission pour présider à cette destruction décrétée ; mais heureusement , d'après la proposition de plusieurs amis des beaux-arts , on en créa une autre , dite des monuments, qui fut adjointe à la première , en tête de laquelle se trouvait M. Lenoir.

La môme année, au mois de novembre, cette même Convention, présidée par un nommé Laloi , mit le comble à ses profanations ; ce n'était pas assez pour elle que l'enlèvement des tombes royales et des objets d'art , il fallait encore que les ossements et les cendres des tyrans fussent jetés au vent ; il fallait que le plomb des cercueils fiàt fondu pour faire des balles contre les aristocrates, les nobles et les prêtres. Au plus fort de ce délire, une députation de la commune de Franciade (Saint-Denis) fut introduite dans l'enceinte de l'assemblée. L'orateur porteur de l'adresse patriotique demandait qu'il plaise à la Convention d'ordonner que tout ce qui avait servi à propager la superstition parmi le peuple, que tout ce qui faisait la richesse des trésors de Saint-Denis amassé depuis des siècles , contribuât maintenant à affermir l'empire de la raison et de la liberté.

^Y^^ L'orateur Leblanc , auteur de la proposition philantropique, fut député pour présider à la translation du trésor. L'assemblée nomma douze commissaires pour assister à ce pillage organisé.

Dam la nuit du il m \% septembre , par ordre du départemoat, en présence du commissaire du district et de la

100 SOUVEMUS HlSTOllIQUËS.

municipalité de Saint-Denis, on enleva de la âalle du trésor tout ce qui y était: châsses, reliquaires, croix, flambeaux, vases sacrés, statuettes d'or et d'argent, crosses et mitres , chappes et chasubles , pierres précieuses et diamants, tout fut mis dans de grandes caisses de bois et conduit avec cortège de la garde nationale.

(( Et tel était le vertige de ces nouveaux iconoclastes de ce temps de bouleversement général , écrit un honnête habitant de la ville des tombeaux (I), que plusieurs des membres de cette Convention, peu satisfaits d'avoir pillé les trésors, profané les tombeaux de nos rois et dispersé leurs ossements à demi consumés , voulaient encore raser l'église de Saint-Denis ; cette proposition insensée ne fut rejetée qu'à une très-faible majorité. »

■ Ce fut le 6 août 1793 que l'on vint me prendre pour être témoin et historiographe de la violation des tombeaux. La Convention avait choisi pour accomplir cette grande œuvre régénératrice de la nation plusieurs des travailleurs des exécrables journées des 21 et 3 septembre. Ceux qui avaient massacré les évêques et les prêtres lui semblaient faits exprès pour insulter aux restes des rois et des reines, piller les sépulcres et jeter au vent les cendres des saints.

Rien de j)lus infernalement affreux que de voir et d'écouter descendre dans les caveaux funèbres cette horde de brigands aux mains rapaces et ensanglantées, aux propos grossiers et aux chants féroces.

Le roi Dagobert étant le fondateur de la royale abbaye , dut être outragé le premier par la violation de sou tom-

(1) M l'hnr.ard Giolliy.

SOUVENIRS HISTORIQUES. lUl

beau, que l'on voit aujourd'hui restauré tout près de la porte à gauche , en entrant dans l'église.

Pendant toute la durée de ce long sacrilège, les révolutionnaires mirent une espèce de régularité dans leurs outrages à la religion et à la royauté , et suivirent l'ordre chronologique. Après le tombeau de Dagobert et de Nanthilde, couchée dans le môme lit funèbre, ce furent les sépulcres de Glovis II, de Charles-Martel, père de Pépin , de Pépin son fils , premier roi de la deuxième race , de Berthe ou Bertrade , morte en 783.

Puis, d'un autre côté, les tombeaux de Carloman , fils de Pépin et frère de Charlemagne, d'Hermentrude, femme de Charles-le-Chauve, de Louis III et de Carloman, son frère.

Du côte de l'évangile étaient couchés Eudes-le-Grand , Ilugues-Capet, Henri V , Louis VI, dit le Gros, Constance de Castille , femme de Louis VII ; toutes leurs tombes furent ouvertes et violées. Elles ne contenaient qu'une poussière grisâtre.

Du côté del'épître dormaient Philippe-le-Hardi, Isabelle d'Aragon , Philippe IV , dit le Bel ; aux pieds de Louis-le- Hutin, était couchée Jeanne, reine de Navarre.

Dans le sanctuaire du même côté, Philippe V, dit le Long, et Jeanne de Bourgogne , sa femme, Charles IV , dit le Bel, et Jeanne d'Evreux, sa compagne couronnée.

Dans la chapelle de Notre-Dame, Blanche, fille de Charles-le-Bel , Philippe de Valois et Jeanne de Bourgogne, sa première femme , Charles V , surnommé le Sage , mort en 1380, et Jeanne de Bourbon, sa femme, Charles VI, délivré de la vie en 1 422 , et Isabeau de Bavière, apportée nuitamment à sa tombe sans autre cortège que deux momcs, qui l'avaient en secret enlevée du T-ouvre et con-

duite par eau de Paris à Saint-Denis sans pompe aucune, et presque sans prières, tant l'amie des Anglais était haïe des Parisiens.

Charles VIII, mort en 14G1 , et Marie d'Anjou, reposaient à côté de la méchante reine et du roi aliéné; Charles VIII à quelques pas d'eux, dans son superbe monument flanqué de quatre anges , qui ne fut pas plus épargné que tous les autres.

Par amour de l'art , le mausolée de Henri II et de Catherine de Médicis a été épargné ; des connaisseurs ont empêché les Vandales de briser les statues du roi et de la reine ; mais , quant à leurs cendres , ils ne les ont pas sauvées de la profanation. Par le monde il y a bien des gens aimant plus la matière que l'esprit ; à mon sens , un tombeau vide ressemble à un corps sans âme ; il ne peut plus avoir d'attrait que pour les yeux ; ce qui parlait à l'âme, il ne l'a plus.

Dans la chapelle des Charles , gisait le vaillant connétable Bertrand Duguesclin ; autrefois les Anglais venaient déposer sur son cercueil les clefs des villes qu'ils rendaient à la France, tant ils honoraient la mémoire du loyal Breton. Il n'en fut pas de même dans l'église de Saint-Denis , son renom n'arrêta point les travailleurs de lu Convention, et sa tombe fut insultée et violée avec la môme stupidité impie (1).

Il y avait eu dans la pensée révolutionnaire qui faisait ainsi ouvrir les tombes royales deux mobiles , la haine de la royauté et l'amour de l'or; suivant la tradition populaire,

(l) Ce tombeau, il faut le dire, n'avait point été compris dans le décret de la ConYLMilioM, mais les ouvriers, acharnos ;\ Ifur œuvre, l'avaient détruit. L'efligiodu connétable a été portée dans la chapelle de Turcnne.

les grands de la terre aimaient tant leurs richesses qu'ils en emportaient une bonne part dans leur suaire ; de là l'empressement, l'acharnement avec lequel les hommes de la Convention se ruaient sur les cercueils, avides d'y trouver de l'argent, de l'or et des pierreries. C'est ici qu'il faut dire que les travailleurs sacrilèges ont été grandement trompés dans leur attente. L'on n'a trouvé que très-peu de chose ; sous le marbre et le plomb de tous ces mausolées, il y avait un peu de fil d'or mêlé aux débris d'ossements de Pépin. La plupart des cercueils ne contenait que la simple inscription du nom de l'illustre trépassé, et presque toutes ces lames étaient fort endommagées par la rouille. Ces inscriptions ainsi que les coffres de plomb de Philippe-le-Hardi et d'Isabelle d'Aragon furent emportés à i'Hôtel-de- Ville, et de là à la fonte. Ce qu'il y avait de plus remarquable , c'est le sceau d'argent de forme ogive de Constance de Castille, femme de Louis VII, dit le Jeune. Ce qui résulta pour tous de cette odieuse et sacrilège violation de tant de royales sépultures, lut pour beaucoup la con viction acquise du complet néant des grandeurs humaines. Lorsque l'on avait été témoin de tous les soins, de toutes les précautions et mesures qui suivaient la mort d'un puissant de la terre , on s'était convaincu que l'embaumement, que les aromates et les parfums prodigués au corps du trépassé le préserveraient de la corruption pendant des

siècles, et le défendraient contre les vers du sépulcre

Mais non , lorsque les pierres tombales furent levées , lorsque les cercueils furent ouverts , on fut vite convaincu que l'effet des embaumements, que les mélanges du vif argent et des plantes odoriférantes ne durent pas longtemps. La soudure du plomb, l'épaisseur du cercueil de bois

de chêne , le marbre de la tombe n'opposent à la décomposition du vêtement d'argile que nous tenions de Dieu et de notre mère, que bien peu d'années; quand le corps de l'homme est descendu dans la tombe , la corruption ne lui vient pas du dehors, le péché lui en avait donné le germe, et c'est là qu'elle grandit et qu'elle atteint son horrible perfection.

Le samedi 1 2 octobre 1 793 , on a ouvert le caveau des Bourbons du côté des chapelles souterraines , et le premier cercueil ouvert fut celui de Henri IV, mort le 1 1 mai 1610, âgé de cinquante-sept ans. Le renom du bon Henri ne le sauva d'aucune insulte, la horde qui accomplissait l'œuvrede destruction était cuirassée à l'épreuve contre tout sentiment français ; son corps s'est trouvé bien conservé et les traits de son visage parfaitement reconnaissables ; sa barbe et ses moustaches grises étaient encore entières. Le corps est resté dans le passage des chapelles basses enveloppé de son suaire , on l'avait appuyé debout contre la muraille ; un soldat que la curiosité avait fait descendre dans les caveaux , en passant devant le Béarnais , s'approcha de lui et coupa une de ses moustaches ; puis, la serrant sous son uniforme, il dit : Avec cela, je battrai encore mieux les ennemis de la France. Le roi si brillant dans les camps, et si ami de son peuple , méritait ce mot du soldat.

Ce n'est que le 1 4 au matin que l'on emporta le corps dans le chœur au bas des marches du sanctuaire , où il est resté jusqu'à deux heures après midi ; aussi un assez grand nombre de bons Français vint rendre un silencieux hommaefe à ce royal cadavre, que la mort avait eu l'air de respecter; avant le coucher du soleil , il fut déposé dans une grande fosse creusée au cimetière des Valois.

PROFANATION t - ^1

Ouverture dutombea-i rl'Hf'iirv N

Ce même jour , les ouvriers continuèrent l'extraction des autres cercueils des Bourbons.

Celui du fils de Henri IV , Louis XIII , âgé de quarantedeux ans , et qui a mérité le surnom de Juste ; en même temps Anne d'Autriche , morte à Cologne , à l'âge de soixante-quatre ans , et rapportée en France pour reposer dans le royaume de son fils.

Marie deMédicis, après tant d'agitations et d'intrigues, dormait aussi de son grand sommeil dans le même caveau ; si l'un des astrologues de la superstitieuse Italienne avait osé lui prédire qu'un jour sa dépouille mortelle serait ignominieusement précipitée dans une fosse commune , elle l'eût à l'instant même banni de sa présence.

En général tout ce travail d'extraction se faisait au milieu des mauvais propos des ouvriers et d'un certain nombre de curieux, amis des membres de la Convention, auxquels on délivrait des laisser-passer . Les gens du peuple qui savent peu l'histoire n'auraient pas su , dans leur ignorance, quels étaient les tyrans qu'il fallait insulter et outrager davantage. Il y avait donc dans le monde admis à ce grand sacrilège des coryphées jacobins qui soufflaient à ces ignobles groupes les propos infâmes et impies qui, à leur gré, allaient le mieux à chacun des monarques. Le roi qui a fait descendre sur la France et sur lui le plus de gloire, celui à qui le monde a donné le surnom de Grand, devait avoir la plus forte part de malédictions, d'invectives et d'injures ; tout était donc monté et préparé pour qu'à Louis XIV aucun outrage ne manquât.

Cependant, lorsque le cercueil de plomb extrait du sarcophage de marbre fut ouvert, aucun cri insultant, aucune parole infâme ne furent proférés sous les voûtes du caveau ;

seulement un vif empressement se manifesta dans la foule; chacun s'avançait, se penchait sur le cercueil béant pour voir comment le grand roi avait enduré la mort et l'étroit emprisonnement de la tombe.

Son sorps était entier; sa -figure reconnaissable à ses grands traits n'avait pas perdu toute trace de majesté, et, devant ce cadavre devenu comme une statue de marbre noir, l'impression de tous fut un saisissement de respect.

Gomme on avait fait du corps de Henri IV, on tira Louis XIV de la châsse de plomb ; et la conservation du corps était telle qu'on put le placer debout, appuyé contre la muraille. Il resta ainsi plusieurs heures sans qu'aucune inconvenance n'éclatât devant cette majesté du tombeau. Il n'y eut, vers la fin de la journée, qu'une de ces misérables femmes que l'on avait surnommées tricoteuses de Robespierre, (j[ui, avinée et chancelante, s'approcha du cadavre et le souffleta en l'invectivant comme le plus odieux tyran de la patrie.

Le mardi \'6 octobre 1793, vers les sept heures du matin, les ouvriers reprirent leur travail. Le premier cercueil extrait fut celui de Marie Leczinska, douce et pieuse compagne de Louis XV; vinrent ensuite ceux de Louis, duc de Bourgogne, fils de Louis, grand dauphin ; de Marie-Adélaïde de Savoie; de Louis, duc de Bretagne, premier fils de Louis, duc de Bourgogne, mort en 1705, âgé de neuf mois et dixneuf jours ; un autre duc de Bretagne, frère du précédent, enlevé à l'âge de six ans ; Xavier de France, duc d'Aquitaine, mort à cinq ans; Marie-Zéphirine de France, âgée de vingt et un mois; le duc d'Anjou, fils de Louis XV, mort à deux ans sept mois et trois jours. La violation de tous

ces petits cercueils ne rappelle-t-elle pas le massacre des innocents?

Des cœurs en plomb doré, contenant les vrais cœurs des Bourbons, ont aussi été ouverts, et ce qui y était renfermé jeté dans la fosse toujours béante ; plusieurs de ces enveloppes ou boîtes étaient en vermeil et surmontées d'une petite couronne d'argent doré; elles furent déposées à la municipalité , et ceux qui étaient en plomb ont été remis aux commissaires aux plombs.

Après ce travail, il y eut moins de régularité dans les fouilles, on alla prendre les autres cercueils à mesure qu'ils se présentaient, sans ordre, à droite et à gauche. Rien n'a été remarquable dans les recherches faites pendant la journée du 1 3 octobre ; la plupart de ces corps étaient en putréfaction ; il en sortait une vapeur noire et épaisse, et d'une odeur infecte , mal dissipée par le vinaigre et la poudre qu'on ne cessait de brûler. Vaines précautions, qui n'empêchèrent pas de mauvaises maladies d'éclater parmi les ouvriers.

Le mercredi 16 octobre 1793, vers les sept heures du matin, on a commencé par extraire le cercueil de Henriette- Marie de France, fille de Henri IV, femme de l'infortuné Charles I", roi d'Angleterre, morte en 1669, âgée de soixante ans. C'est pour cette fdle de France, digne de sa race , que le grand orateur de la mort s'écriait du haut de la chaire de Versailles : « Chrétiens, que la mémoire d'une grande reine, fille, femme, mère de rois si puissants, et souveraine de trois royaumes, appelle à cette triste cérémonie, ce discours vous fera paraître un de ces exemples redoutables qui étaient, aux yeux du monde, sa vanité tout entière. Vous verrez dans une seule vie toutes les

extrémités des choses humaines, la félicité sans bornes aussi bien que les misères ; une longue et pénible jouissance d'une des plus nobles couronnes de l'univers. Tout ce que peut donner de plus beau la naissance et la grandeur accumulées sur une tête qui, ensuite, est exposée à tous les outrages de la fortune ; la rébellion longtemps retenue, à la fin tout à fait maîtresse ; nul frein à la licence, les lois abolies ; la majesté violée par des attentats jusqu'alors inconnus, un trône indignement renversé! Voilà les enseignements que Dieu donne aux rois. »

Ces paroles , prononcées en 1 669 par le premier de nos orateurs sacrés sur le cercueil de la reine d'Angleterre, nous pouvons les redire, en y ajoutant des attentats plus horribles encore. Ce même jour 16 octobre 1793, au moment même où les révolutionnaires violaient la tombe de Henriette Marie de Francej veuve du roi Charles Stuart, ce même jour, Marie-Antoinette d'Autriche, reine de France et veuve du roi Louis XVI, était extraite du cachot de la Conciergerie pour aller mourir sur l'échafaud ; et sa belle tête tombait le même jour à la même heure oii le cadavre de Louis XV était jeté dans le gouffre creusé par les jacobins.

Ce 1 6 octobre 1 793 voyait aussi les plus fidèles défenseurs de la monarchie française , les Vendéens, poussés hors de leurs pays par le fer et le feu, effectuer ce grand et historique passage de la Loire si admirablement raconté par l'illustre veuve de Lescures, madame la marquise de la Rochejacquelein. Le cercueil de Louis XV, mort le 1 0 mai 1774, était à l'entrée du caveau royal, sur un banc ou massif de pierre, haut de deux pieds, dans une espèce de niche prise sur l'épaisseur du mur. C'était toujours là que

SOUVENIRS HIStORlQl'ES. ÎOÔ

Ton déposait le corps du dernier roi; il était là comme pour inviter sa postérité à descendre.

On n'a ouvert ce cercueil que dans le cimetière, et tout proche de la fosse. Le corps, retiré de la châsse dé plomb, bien enveloppé de linges et de bandelettes, paraissait tout entier et bien conservé; mais, dégagé de tout ce qui l'enveloppait, il n'offrait plus la figure d'un cadavre; tout le corps tomba en putréfaction, et il en sortit une odeur gi infecte qu'il ne fut pas possible de rester présent. On brûla de la poudre, du vinaigre ; on tira, à diverses reprises, des coups de fusil pour purifier l'air ; on le jeta bien vite dans la fosse sur un lit de chaux vive, et on le recouvrit encore de terre et de chaux.

C'est à regret que je ne continue pas à donner en entier }qb notes que le père Jean-Baptiste avait remises à M. d'Arbelles le jour oiî nous étions allés lui faire visite à Saint - Denis ; il y a des gens qui ne veulent pas que l'on rappelle les turpitudes et les crimes des révolutionnaires de 1793; je déclare ne pas être de cette école-là. Espérant que l'esprit français pourra, un jour, redevenir ami et partisan de la vraie royauté, je ne voudrais rien taire des outrages et des crimes commis contre elle; car, tout cœur bien fait s'attache à la cause qui a beaucoup et noblement souffert, et aime les victimes de toute la haine qu'il a vouée aux bourreaux, c'est donc faute d'espace que j'abrège les notes du religieux annotateur, je dirai seulement quelques mots sur les objets qui furent trouvés dans plusieurs cercueils, mêlés aux ossements ou à la cendre des augustes trépassés, Ces dt'bris des splendeurs du trône doivent être regardés

comme des reliques de notre antique monarchie, et, à ce titre, être conservés dans le Musée des souverains.

On a trouvé, dans le cercueil du bon roi Charles V, une couronne de vermeil bien conservée, une main de justice d'argent et un sceptre de cinq pieds de long, surmonté de feuilles d'acanthes d'argent bien doré, et dont l'or avait conservé son éclat.

Dans la châsse de plomb de Jeanne de Bourbon, son épouse, iin reste de couronne et un anneau d'or brillaient parmi les cendres, ainsi que les débris de bracelets en chaînons ; de plus, comme pour rappeler que les reines comme les simples femmes doivent avoir l'amour du travail, on avait placé dans le cercueil une quenouille et un fuseau en bois doré et à demi pourri.

Le tombeau de Charles VII, mort en 1 4G1 , âgé de cinquante-huit ans, et celui de Marie d'Anjou, sa femme, avaient été enfoncés et pillés ; on a trouvé, avec le cadaT vre, des restes de couronnes et un sceptre d'argent doré. Une singularité de l'embaumement du corps de ce roi, c'est qu'on y avait parsemé du vif argent qui avait conservé toute sa fluidité. On a ol)servé le môme procédé dans quelques embaumements des corps des quatorzième et quinzième siècles.

La tombe de Jeanne d'Arc aurait été sans doute placée près de celle de ce roi, si les Anglais, dans leur haine contre cette sainte fille inspirée, n'avaient jeté au vent ses cendres, mêlées à celles du bûcher de Rouen.

Le 18 octobre 1793 les travailleurs sont descendus dans le caveau de Louis XII, le père du peuple, mort en 1313, âgé de cinquante-trois ans ; Anne de Bretagne, morte en 1514, âgée de trente-sept ans; les deux époux dormaient

dans la même tombe, deux couronnes étaient placées près d'eux.

Le cercueil de pierre, en forme d'auge, d'Alphonse de Poitiers, frère de saint Loui*, ne contenait que des cendres, cependant ses cheveux étaient bien conservés. Le corps de Philippe-Auguste était entièrement consommé ; la pierre, taillée en dos d'âne, qui refermait la tombe était arrondie du côté de la tête. Le corps de Louis VIII, père de saint Louis, s'est trouvé aussi presque consommé ; sur la pierre qui couvrait ses restes était sculptée une croix en demirelief ; parmi la poussière un reste de sceptre en bois doré, son diadème , qui n'était qu'une bande d'étoffe satinée, était assez bien conservé. Le corps avait été enveloppé dans un drap tissu d'or, dont les lambeaux Ijrillaicnt encore un peu.

En continuant la fouille dans le chœur on a découvert, à côté du tombeau de Louis YIII, celui où avait été déposé SAINT Louis, mort en 12l70. Ce cercueil était plus court et moins large que les autres ; les précieux ossements en avaient été retirés lors de sa canonisation, en 12S97. La raison pour laquelle cette châsse était moins longue et moins large, c'est que, suivant les historiens, les chairs du saint roi furent portées en Sicile , et l'on ne déposa à Saint-Denis que les os du monarque, pour lesquels il a fallu un cercueil moins grand que pour le corps entier. Aujourd'hui ce qui reste de ces ossements sacrés est exposé à la vénération des fidèles sur Tautcl même du Dieu vivant, au milieu des nuages d'encens, des cierges et des fleurs.

Notre vieille monarchie a encore d'autres saintes illustrations dans le ciel: sainte Clotilde, sainte Bathilde, sainte Radegonde. Leurs dépouilles mortelles n'avaient pomt

été déposées dans les caveaux de Saint-Denis ; il en avait été de môme du corps de madame Louise de France, tante de Louis XVI, le roi martyr, connue en religion sous le nom de sœur Louise de la Mispricorde, morte carmélite, à l'âge de cinquante ans, et inhumée sans faste dans le caveau du couvent. Les niveleurs jacobins ne l'y laissèrent pas; ils avaient juré haine à tous les descendants de saint Louis , et allèrent chercher cette fille de roi, l'amenèrent dans leur horrible enclos ; là ouvrirent le cercueil, l'en tirèrent et, encore vêtue de sa robe de bure, la jetèrent dans la fosse presque comblée, tant les révolutionnaires avaient eu hâte de la remplir.

Parmi les scènes les plus hideuses que l'histoire est souvent contrainte d'étaler devant les yeux de la postérité, pour lui faire connaître à quel degré de barbarie les nations sont poussées par le génie des révolutions , je crois qu'il serait impossible, en remontant dans les siècles, de rencontrer rien d'aussi sauvage, d'aussi impie, d'aussi sacrilège que cette violation des tombes royales de Saint- Denis. Profanation organisée à froid, et qui ne ressemble pas à ces attaques, à ces accès de délire furieux qui prennent parfois aux masses populaires, qui les saisissent subitement et qui les quittent de même. Dans l'œuvre de la convention, rien de pareil ; d'avance les tombes ont été comptées, on a supputé combien il faudrait d'ouvriers et combien de journées seraient employées à délivrer la pairie de tout ce qui pouvait lui rappeler son asservissement et sa honte sous le sceptre des tyrans (1) . Et des habiles (soyez-en assurés)

(1) Paroles dos piHitionnairos i)alriolcs, qui domaiulaionl à la Coiivcntion la dehliucliui\ de l'rsiibc de Saiiil-Donis.

SOUVENIRS HISTORIQUES. IIH

auront calculé que la dépense du travail serait bien surpassée par tous les objets précieux, par l'argent et l'or qui seraient trouvés parmi les cendres et les ossements des monstres couronnés.

Parfois je m'étonne que David, le peintre régicide, le fier républicain qui, en apprenant la mort de Marat, s'était hâté de courir chez le monstre pour le peindre encore tout sanglant dans sa baignoire, et ainsi offrir à la patrie le portrait de ce grand citoyen, ami du peuple , je m'étonne que l'artiste conventionnel n'ait pas choisi comme sujet d'une de ses grandes eompositions patriotiques la dévastation, la destruction des tombeaux des rois ci-devant monarques français; dans cet acte n'y avait-il pas de quoi inspirer un génie comme le sien? Le lieu de scène, un cimetière tout voisin de l'antique abbaye ; pour fond de tableau, le chevet de la nécropole avec tous ses arcs-boutants, ses mille clochetons et ses bizarres gargouilles semblables à des chimères et à des monstres ailés ; et, à l'une des extrémités de l'enclos où l'action se passe , cette fosse béante et profonde où sont jetés pêle-mêle les cadavres, les ossements, les lambeaux et les restes de chair que le temps n'a pas encore réduits en poudre; entre ce gouffre et la porte d'entrée de ce champ de mort, le sol tout recouvert d'objets brisés, de fragments de pierres tombales, de morceaux de planches , des lames de plomb dessoudées provenant des cercueils ; à travers et par-dessus ces obstacles, les porteurs de brancards et de civières faisant leur chemin pour aller jeter dans la fosse commune tout ce que les siècles et les vers du sépulcre n'ont pu encore dévorer.

Pour faire aller l'ouvrage plus vite, des réchauds sont allumés, et c'est à leur feu que les plombiers fondent les

114 tJOUVENlhS MISÏOfclQlËS.

cercueils à mesure qu'ils leur sont apportés des caveaux de l'église, et, sans désemparer, d'autres travailleurs, assis près de ces foyers ardents, coulent des balles de calibre pour abattre les partisans et les défenseurs des rois. De tous ces brasiers s'élève une fumée noire, épaisse, empestée de corruption, qui étouffe et oppresse. Ajoutez atout ce hideux matériel des bruits sinistres et discordants, l'appel des ouvriers, les ordres des chefs, les coups de marteaux, le craquement des planches, les coups de fusil qui partent pour désinfecter l'air épais et méphitique, et le murmure sourd des hommes et des femmes qui sont parvenus à s'introduire dans l'enceinte. Oh ! sans doute, de ces groupes divers il se sera élevé quelques compatissantes paroles de regrets et de tristesse, mais les grossiers propos, les insultes, les moqueries et les ricanements sacrilèges auront bruyamment et honteusement pour la France domJné et couvert la voix timide de la pitié.

Lorsque la basilique funéraire fut veuve de ses tombeaux, lorsque ses caveaux ne furent plus remplis que de débris et de rumes, sa désolation fut si grande, son abandon si profond, qu'il fallait vraiment du courage pour l'aller visiter. « Saint-Denis (1) étaif. désert, Voiseau Va pris pour j)assagc, Vherbe croissait sur ses autels brisés, et au lieu (lu, cantique de la mort qui retentissait sons ses domes^ on n^ entendait plus que les gouttes de pluie tombant par son toit découvert, la chute de quelque pierre qui se détachait de ses murs en ruine ou le son de son horloge qui allait rotdant dcms les tombeaux vides et les souterrains dévastés. »

Quand , pour la première fois, le général Tîonaparte, de-

(1) Ciihiir du Clir isl Sanismc, lon\. ]]\.

BOtVElSlftS «ISÎOÎllQL'Ëg. 115

venu premier consul, alla avec M. de Fontatieg voir Saint- Denis , il le trouva dans l'état que Chateaubriand a décrit dans les lignes qui précèdent; il fut frappé de la désolation du lieu saint , jadis si splendide et si renommé parmi les nations ! Dans le saisissement que tant de tristesse et d'abandon lui faisait éprouver, il médita assez longtemps sans rompre le silence ; il marchait à grands pas sur les dalles disjointes et brisées entre lesquelles les ronces commençaient à pousser. Arrivé à l'entrée des caveaux vides et dévastés, il s'arrêta, et voyant M. de Fontanes à quelques pas de lui , il lui dit : — Monsieur de Fontanes, il est impossible que ceci reste dans cet état. C'est une honte pour la France; c'en serait une pour moi. Je veux faire disparaître ce stupide vandalisme révolutionnaire. Il y a des gens qui crieront; je les laisserai crier. Je ferai élever trois autels expiatoires aux trois races royales de France... Que pensez-vous de ce projet, monsieur de Fontanes?

— Je pense ce que toute la France pensera, général, c'est que la résolution que vient de prendre le premier consul est digne de lui et de la grande nation que les hommes de destruction et de pillage ont tant fait souffrir.

— Oui , oui, ajouta le consul , il faut en finir avec les jacobins et les idéologues, que je déteste; j'y suis résolu, et je veux rompre avec eux.

De retour aux Tuileries, Bonaparte fut empressé de dire à sa femme, à sa belle-fille et à Eugène de Beauharnais la détermination qu'il avait prise dans l'église dévastée et profanée de Saint-Denis. Son intérieur était à cette époque plus royaliste que partisan de la révolution ; il ne trouva donc dans son intimité que louanges et approbation. Dès le lendemain, le décret qui ordonnait Véreclion de trois au-

tels expiatoires aux trois races royales de France parut au Moniteur.

Ordinairement, ce que décrétait Bonaparte était suivi d'une prompte exécution ; cette fois, il n'en fat pas de même ; il est vrai qu'alors, bien des préoccupations survinrent, et ce ne fut que le 13 décembre iSOi que Napoléon, devenu empereur (le 28 floréal, le 18 mars de la même année), lança un décret portant :

(( Que l'église de Saint-Denis est consacrée à la sépulture des empereurs. Un chapitre de dix chanoines est chargé de desservir cette église. Ces chanoines sont choisis 'parmi les évêques âgés de plus de soixante ans et qui se trouvent hors d'état d'acquitter l'exercice de leurs fonctions; ils jouissent, dans cette retraite, des honneurs attachés à l'épiscopat. Le grand aumônier de sa majesté est chef de ce chapitre. »

En 1812, Bonaparte ayant triomphé de toutes les coalitions formées contre lui, après avoir conduit ses valeureux solats dans presque toutes les capitales de l'Europe, et avoir couché dans presque tous les palais des empereurs et des rois, de retour en France, s'avisa de songer à son tombeau et se mit à réparer les caveaux funèbres, et choi-. sit l'emplacement où il voulait que son cercueil fût placé pour dominer tous ceux de sa dynastie.

En 1 81 4, le vainqueur était vaincu à son tour ! 800,000 étrangers avaient franchi nos frontières et foulaient le sol de la patrie, et quelques années plus tard le géant des temps modernes s'en allait mourir sur le rocher de Sainte- Hélène.

Revenus sur le sol natal, rentrés dans les palais où ils étaient nés, les Bourbons durent aussi s'occuper de leurs

tombeaux et de l'expiation due aux cendres profanées de leurs prédécesseurs. Louis XVIII reprit donc les travaux que Napoléon avait fort avancés ; la royale nécropole, grâce à la surveillance qu'il avait apportée à cette grande et belle restauration, était presque redevenue, sous le rapport matériel, ce qu'elle avait été jadis.

Il fallait maintenant que la religion lui rendît son âme, et que les morts revinssent là où ils avaient dormi pendant tant de siècles ! Le premier soin du roi très-chrétien fut donc de faire rouvrir ces deux fosses que la Convention avait fait creuser et que les jacobins s'étaient tant hâtés de remplir !

Ce fut au mois de mai 1814 que le roi Louis XVIII, voulant rendre à son frère, le roi martyr, et à sa belle-sœur, Marie-Antoinette, les devoirs religieux et les honneurs funèbres qui leur étaient dus, ordonna qu'il serait sans délai procédé à l'exhumation de leurs dépouilles mortelles, presque miraculeusement conservées par un fidèle et courageux royaliste, M. d'Anjou.

M. Dambray, chancelier de France, fut chargé des enquêtes qui furent faites à ce sujet ; il en résulta ce qui suit (1 ) :

« M. François-Sylvain Renard, premier vicaire de M. Picavez, curé de la Madeleine, d'après les instances de son pasteur et les ordres du pouvoir exécutif, prêta son ministère aux tristes funérailles , plus que modestes , de l'auguste martyr ; il fit la déclaration de tous les faits auxquels il avait pris part et qui eurent lieu dans cette lamentable et affreuse circonstance, lesquels sont consignés au ministère du 21 janvier 1815.

(l) Histoire de Saini-Venis, par M. Flamand-Greltry, pag. 168,

« Avant de descendre dans la fosse, le corps de sa majesté, découvert dans la bierre, fut jeté au fond de ladite fosse , distante de dix pieds environ du mur, d'après les ordres du pouvoir exécutif, sur un lit de chaux vive, recouverte d'un lit de terre, et le tout fortement battu et à plusieurs reprises. »

[Extrait du Moniteur du jour précité.)

Le sieur Dominique-Emmanuel d'Anjou déposa ce qu'il avait été témoin à l'inhumation de Louis XVI et de sa majesté la reine, qu'il les a vus tous les deux descendre dans la fosse, dans des bierres découvertes qui ont été chargées de chaux et de terre ; que la tête du roi, séparée du corps, était placée entre ses jambes ; qu'il n'avait jamais perdu de vue une place devenue si précieuse, et qu'il regardait comme sacrée, quand il a vu faire par son beau-père l'acquisition du terrain enclos de murs, qu'il a fait rehausser pour plus grande sûreté ; que le carré où se trouvaient les corps de leurs majestés a été entouré par ses soins d'une charmille fermée, planté de saules pleureurs et de cyprès. »

Ainsi qu'on le voit par le témoignage de ces Français courageux et fidèles , l'auguste et héroïque compagne de Louis XVI, JMarie-Antoinette-Joseph-Jeanne de Lorraine , archiduchesse d'Autriche, fille de la grande JMarie-Thérèse, impératrice d'Allemagne, née à Vienne le 2î novembre 1 753, mariée au dauphin, petit-fils de Louis XV, le 16 mai 1770, ayant éprouvé le môme sort que son pieux époux le 16 octobre 1793, fut inhumée de la mémo manière et au même lieu que le roi martyr.

Les informations et l'audition des témoins étant terûiinées, le digne chancelier de France, M. Pambray, acconi-

SOUVENIRS IlISTORiyUES. 119

pagiié de la commission nommée à cet effet, se rendit à l'ancien cimetière de la JMadeleine, rue d'Anjou-Saint-llonoré, n'' 4o ; alors, en sa présence et devant quelques vieux royalistes attachés de cœur et d'âme aux Bourbons, on procéda à la recherche des précieux restes du roi et de la reine.

Il faut avoir été témoin de cette exhumation pour avoir une juste idée du saisissement de tous les spectateurs formant cercle autour de l'emplacement consacré par le contact des reliques des deux martyrs et par le courage de M. d'Anjou et de sa famille ; car c'était bien au péril de sa tête et de celles de sa femme et de ses enfants qu'il avait osé abriter chez lui les deux grandes victimes de la révolution.

A mesure que les ouvriers creusaient à l'endroit qui venait de leur être bien indiqué, à mesure qu'ils rejetaient la terre brunâtre sur le gazon , à mesure que l'ouvrage avançait, le saisissement accroissait dans toutes les âmes ; penchés en avant , tous regardaient avec des yeux avides ; la pieuse impatience commençait à trouver que l'on était bien longtemps avant d'apercevoir quelque chose des deux châsses annoncées ! Le bruit des outils et des pelletées de terre que l'on continuait à extraire était tout ce que l'oreille pouvait saisir, tout le reste était un profond et silencieux respect ! Enfin, voici quelques planches de sapin pourri ; ces ais de sapin sont précurseurs des corps qu'ils ont contenus. A cette vue , les cœurs se sont serrés davantage, et l'émotion s'est accrue; dans le silence absolu qui règne, une voix a crié : « Les voici ! . . . >>

Ces deux mots ont fait tomber à genoux tous les assistants. Plus que jaraaLS, on se presse eu avant pour mieux

apercevoir ; on rei^arde, mais ce n'est plus qu'à travers des pleurs que l'on peut voir. Pendant quelques secondes encore, rien ne se montre parmi la terre que l'on extrait ; mais tout à coup quelque chose de blanc tranche sur le fond sombre de la fosse ; il n'y a plus à en douter, la certitude est acquise ; ce sont les restes vénérés du roi Louis XVI et de la reine Marie-Antoinette ; aussi, des pleurs, comme jamais Français n'en avait encore versés, coulent de tous les yeux et accompagnent bien la prière qui , de toutes les âmes, monte vers Dieu pour lui demander, par les mérites et les souffrances des deux martyrs couronnés, le pardon et le bonheur de la France !

Le lendemain, 21 janvier 1815, vingt-deuxième anniversaire de la mort de Louis XVI , ce qui restait de son corps et de celui de la reine Marie-Antoinette fut porté à Saint-Denis en grande pompe et au milieu du religieux recueillement d'une foule immense. Sur tout le passage du long cortège, les Parisiens avaient arboré à leurs maisons des signes de deuil ; la grande ville, d'ordinaire si bruyante, ce jour-là était triste et silencieuse.

Sous les voûtes de la royale abbaye , tout ce que la France, tout ce que l'Europe a de grand était réuni pour honorer la mémoire des deux illustres victimes de l'esprit révolutionnaire.

La religion avait aussi réuni ses ministres pour recevoir et bénir les précieux restes. L'autel était prêt, le sacrifice de propitiation y fut célébré au milieu de cette salutaire pensée do la mort ot do la rosnrrootinn qu'inspire si bien le catholicisme. Après la messe , les absoutes et les cérémonies" d'usage on descendit dans le caveau royal les corps du roi et de la reine, qu'accomjnignaiont , tout en

larmes, Monsieur, comte d'Artois, monseigneur le duc d'Angoulême et monseigneur le duc de Berry.

C'est ainsi que les Bourbons morts reprirent possession du lieu consacré depuis tant de siècles à la sépulture des rois de France. Louis XVIII était rentré dans le palais de ses pères , Louis XVI rentrait dans l'enfeu de famille ! A cette bienheureuse époque de 1 81 3, on croyait que tout revenait à l'ordre pour n'en plus sortir.

L'esprit satanique qui avait aiguisé le fer de la guillotine de 1793 n'était pas, malgré toutes les apparences, éteint en 1814 et 1813. Aussi, cinq ans plus tard, l'attentat de Louvel fit rouvrir les caveaux de Saint-Denis.

Qui aurait pu penser que ce serait ce prince si jeune et si fort, le loyal et franc duc de Berry qui viendrait le premier se coucher auprès de son oncle, le royal martyr, frappé le 13 février 1820, dans des jours de folles réjouissances? Après l'agonie la plus chrétienne, la plus miséricordieuse qu'on puisse imaginer, après son dernier soupir de pardon, son corps fut d'abord déposé chez le gouverneur du Louvre (alors le comte d'Autichamp) et de là, quelques jours après, le 2l2i février, un cortège nombreux et imposant conduisit le prince à Saint-Denis.

A l'arrivée- du convoi , le cercueil fut retiré du char funèbre par douze gardes-du-corps et porté au milieu de la nef tout assombrie de tentures noires semées de Heurs de lis et de larmes d'argent. Le royal chapitre de Saint- Denis, précédé de son doyen, vint recevoir l'illustre défunt à la porte de l'église, et le cœur, porté par M. de Bombelles, alors évoque d'Amiens.

Une chapelle ardente garda au milieu de ses mille cierges

122 SOLVEÎSIRS IllSTOKlyLES.

le corps et ie cœur de la noble victime de Louve! . Ce ne fut que le 14 mars suivant qu'eurent lieu les obsèques, auxquelles assistèrent Louis XVIII , le duc et la duchesse d'Orléans, les ducs de Chartres et de Bourbon.

Comme au service du 2ll janvier, l'auguste fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette priait et pleurait à la triste cérémonie du 1 4 mars 1 8^0, dans une tribune voilée.

C'est à elle, à sa piéjté filiale, que la France doit l'érection de la chapelle expiatoire de la rue d'Anjou. Ce monument, dans le style antique et funéraire, est élevé juste au-dessus des deux fosses de Louis XVI et de Marie-Antoinette; il marquera à jamais l'endroit oii leurs cendres ont été longtemps religieusement gardées par la fidélité.

A une grande profondeur, sous l'autel où le saint sacrifice de la messe est tous les jours offert au Dieu des vivants" et des morts, un escalier conduit à un petit oratoire. C'est là même, aussi creux sous le sol, qu'avaient été déposés les deux cercueils!... c'est là que madame la Dauphine, pendant dix trop courtes années , venait le 1 G de chaque mois demander avec larmes au souverain maître des royaumes et des empires le bonheur des Français !....

Il y a dans l'histoire des dates néfastes qui donnent à réfléchir. Ainsi, l'on a remarqué les nombres 1(3 et 21 comme de ceux funestes aux Bourbons. 3Iarie-Antoinette épousa le dauphin, devenu Louis XVI, le 16 mai 1770, et elle monta à l'échafaud le 16 octobre 1793. Voici un autre rapprochement de la même nature : La ville de Paris donna une fête à l'occasion de la naissance du second iils de Louis XVI le 21 janvier 1782, et onze ans plus tard, le 21 janvier 1793, le fer de la guillotine tranchait sa tète ointe et couronnée !

Louis XVIII , l'exilé de Mittau et d'Hartw eil , ne tarda pas à aller occuper la place qui lui était gardée près des restes de son frère, de sa belle-sœur et de son neveu. La dernière sortie du vieux roi infirme avait eu lieu le 3 septembre 1824 : il était allé à Notre-Dame, au Te Deum chanté en actions de grâces, après la glorieuse issue de la guerre d'Espagne.

Le 1 3, le roi très-chrétien reçut l'extrême-onction, et le 16 rendit son âme à Dieu.

Le jeudi 2!3 septembre, tous les princes étant rassemblés au château des Tuileries, se fit Venliefdu corps, qui lut en grande pompe conduit à Saint-Denis ; les prières des morts étant terminées, le grand-aumônier qui portait le cœur alla le déposer en avant du catafalque, et le cercueil porté par les gardes-du-corps fut exposé dans une chapelle ardente.

L'inhumation n'eut lieu que le 215 octobre , et pendant tout le temps que le corps était resté exposé dans la chapelle, placée au-dessus des restes de Louis XVI et de Marie- Antoinette, à l'afiluence, au recueillement des Français de tous rangs qui , pendant un mois , étaient venus prier et jeter de l'eau bénite sur le cercueil royal , on aurait du croire que les Français étaient enfin guéris de l'amour des révolutions.

Parmi toutes les cérémonies de la vieille et monarchi(iue France, rien d'aussi beau, d'aussi emoyant, d'aussi plein de salutaires enseignements, que la sépulture du monarque qui vient de passer de vie à trépas, et qui, descendu du trône, va prendre sa place sur la première marche de l'escalier où il doit attendre son successeur. Louis XVIII, après toutes les traverses de su vie, avait dû croire que son frère

12i SOUVENIRS HISTORIQUES.

Charles X viendrait un jour le relever de sa faction funèbre. Mais non, de nouvelles inconstances sont venues agiter la plus légère des nations. La branche cadette de la maison royale s'est assise aux Tuileries, pendant que l'exil se rouvrait pour trois générations de rois : Charles X, Louis XVIII et Henri V!

N'omettons pas de nommer parmi les princes qui dorment aujourd'hui dans les caveaux de Saint-Denis deux vieillards : le prince de Condé et son fils le duc de Bour- ])on, l'orgueil et l'amour de cette illustre maison de Condé que Louis XIV avait appelée sa branche de laurier. Le jeune et loyal duc d'Enghien avait quitté ce monde avant son aïeul et son père ; on sait quelle fut sa mort ! Les fossés de Vincennes ont gardé longtemps ses restes... Aucun mémoire du temps ne disait oii il était tombé , mais toute la France le savait. Lors de la Restauration , une tombe fut enfin donnée à l'arrière-petit-fils du grand Condé. On la voit dans la chapelle de ce château de Vincennes si aimé de saint Louis.

Pendant les séjours que j'ai faits au délicieux hameau d'Enghien, de temps en temps j'allais me promener du côté de Saint-Denis , et parfois je redescendais dans ces caveaux toujours inspirants. Un jour, en 1 842!, je les trouvai moins silencieux que de coutume. C'étaient quelquesuns des puissants d'alors, venus sans doute pour s'y convaincre de la vanité des grandeurs et des inconstances de la fortune. A la lueur incertaine et pâle de ces régions de la mort, je reconnus une reine détrônée : la veuve de Ferdinand VII, Marie-Christine de Bourbon. Du temps qu'elle régnait en Espagne, elle était ailée visiter les tombes de l'Escurial ; maintenant elle venait voir celles de Saint-

SOUVENIBS HISTORIQUES. 12t)

Denis. Des deux côtés des Pyrénées, ce que son esprit rencontrait, c'étaient des Bourbons passés des agitations et des soucis du trône au calme et à la paix du sépulcre.'

Sous les voûtes du caveau oii gît Louis XIV, Marie- Christine se trouvait mal à l'aise ; il devait en être ainsi. N'était-ce pas elle qui avait défait l'œuvre du grand roi? elle qui avait relevé les Pyrénées entre l'Espagne et la France?

Un des courtisans qui lui servait de cicérone lui ayant expliqué que dans tous les sarcophages de marbre devant lesquels elle passait, et qui pour la plupart portaient les effigies et les noms des rois et des reines de notre glorieuse histoire, il n'y avait plus que les cendres et les ossements qui, en 1793, avaient été jetés dans la fosse commune du cimetière des Valois, et que Louis XVIII en avait fait retirer en 1815 pour repeupler les caveaux, où les débris des corps de Louis XVI et de Marie-Antoinette venaient d'être religieusement déposés, Marie-Christine dit aux personnes qui l'entouraient : « Ceci me désenchante ; beaucoup des inscriptions peuvent être menteuses : sous ce marbre où je lis le nom de Louis IX, il n'y a peut-être pas une parcelle des os de saint Louis... Je voudrais voir de vrais morts.

— Votre Majesté va en voir, si elle- veut bien me suivre, répondit le gentilhomme de service.

La reine le suivit. Arrivée à un petit caveau fermé par une grille de fer, à travers les barreaux, elle aperçut à la faible lueur d'une veilleuse de nuit deux cercueils en bois de chêne, sans drap mortuaire pour les recouvrir, et posés sur des tréteaux.

— Qui repose dans ces bierrcs? demanda l'ex-régente d'Espagne.

Iâ6 SOUVENIRS HtSTOftIQlËâ.

— Monseigneur le prince de Condé et SOn lîlâ monseigneur le duc de Bourbon...

— En Espagne, ajouta la reine, on aurait suspendu au-dessus de ces deux morts une lampe sépulcrale et recouvert les cercueils d'un drap de velours noir , en attendant les marbres du sarcophage.

Cette observation de Marie-Christine fut rapportée aux Tuileries, et peu de temps après deux tombes furent élevées dans le caveau et renfermèrent les deux cercueils.

Souvent je me prends à faire des vœux pour les vivants, j'en fais aussi parfois pour les morts. Je voudrais que les trois derniers Condés, l'aïeul, le père et le fds, fussent réunis dans la même chapelle mortuaire, et qu'il nous fût permis d'y aller prier et pleurer.

La branche d'Orléans a ses sépultures à Dreux; le duc d'Orléans et sa tante la princesse Adélaïde sont morts à Paris, et n'ont point été portés à Saint-Denis. Depuis 1 830, on avait bien habité les châteaux et les jxdais de la branche aînée, mais jamais on n'avait eu l'ambition d'envahir Icars tombeaux. Dans cette abstention, je découvre une crainte respectueuse que je souhaite à tous.

Avant de raconter le pillage du trésor si renommé de la royale abbaye de Saint-Denis, avant de déplorer la perte des objets d'or et d'argent, de pierreries et de diamants, de sceptres et de couronnes, de crosses et de mitres, j'ai dû décrire, pour la faire détester et maudire, la violation sacrilège des tombeaux. Les choses saintes d'abord, les objets d'art ensuite.

Parmi les trésors des églises du monde catholique, celui de Saint-Denis avait le plus grand renom.

La salle qui contenait tant de sainlo^î reliques enchâssées

gOlVENlUS tllSTÔRlQl'ES, 1^7

dans Pargent et l'or, le porphyre, l'agate et les pierres les plus rares, était attenante à l'église; sa voûte, spacieuse et hardie, était soutenue au centre par une colonne de marbre. Ainsi que les tombeaux, ces richesses attiraient un grand et continuel concours de curieux et d'amateurs d'antiquités. La charge de trésorier ou garde du trésor était des plus importantes et généralement donnée au religieux le plus docte et le plus consciencieusement vigilant, à cause des reliques des saints renfermées dans les grandes et nombreuses armoires. Une lampe, allumée nuit et jour, était suspendue à la voûte.

Dans la nuit (I ) du 1 1 au 1 2! septembre 1 793, en présence du commissaire du district et de la municipalité de Saint- Denis, on enleva de la salle du trésor tout ce qui y était; chasses, reliques, couronnes et autres objets, furent mis dans de grandes caisses de bois, ainsi que les riches ornements de l'église, et le tout partit dans des chariots pour la Convention, en grand appareil et grand cortège de la garde des habitants de la ville.

Trois cercueils d'argent, de la longueur de deux pieds et demi environ, renfermant les reliques de saint Denis, de saint Rustique et de saint Eleuthère, le dessus de ces châsses en dos d'âne, étaient placés dans le massif intérieur de la chapelle de Saint-Denis-du-Chevet. On descendait ces reliques par-derrière le maître-autel, en ouvrant un tableau qui masquait le massif de pierre dans lequel on avait creusé une ouverture pour les placer. Le tout était d'argent massif et présenté comme hommage à la Convention.

1) Flîimand-r.rctlry. Histoire de Saint-Denis.

Les ossements des saints en furent retirés, comme l'atteste un procès-verbal; mais que sont-ils devenus?

Les jacobins, continuant leurs vols sacrilèges, s'emparèrent également d'une châsse de sainte Geneviève. On se souvient que cette pieuse fille de Nanterre avait été une des premières, parmi les fidèles du quatrième siècle, à honorer la mémoire de l'apôtre des Gaules et de ses deux compagnons, et qu'elle avait grandement contribué à élever la chapelle primitive qui leur a été dédiée. Les rois, les reines et les grands de la terre s'étaient prosternés, ainsi que le peuple, devant les reliques de cette bergère protectrice de la ville de Paris. Ces hommages avaient suili pour faire éclater, contre celle qui en était l'objet, toute la rage de l'enfer et de ses suppôts; aussi lorsque le règne de la Convention eut déchaîné toutes les haines et démuselé tous les monstres, ils se ruèrent avec une infernale joie contre la magnifique châsse contenant le corps de la sainte, et que la tradition désignait comme l'ouvrage de saint Éloi.

Comme les cercueils des caveaux de Saint-Denis, elle fut impitoyablement enfoncée; des mains, sans doute, se disputèrent l'or et les pierreries, mais d'autres s'emparèrent des ossements, les jetèrent sur la place de Grève, et les firent brûler « au bord de cette partie même de la Seine où, durant les horreurs de la famine et de la guerre auxquelles les Parisiens étaient alors eu proie, sainte Geneviève, par son courage, vint à bout d'amener, d'Arcis-sur- Aube et de Troyes, onze grands bateaux chargés de farine, malgré les périls et les obstacles que le démon suscitait contre elle (1). »

(1) Fliiiuanil-Gvclliy, Histoire de la ville de Saint -Denis

Voici une faible partie de la longue liste des richesses et objets d'art enlevés au trésor de la célèbre abbaye :

Une croix d'or massif, de près de trois pieds de long et de deux pieds en croisé, dans laquelle était enchâssé un morceau de la vraie croix, de la longueur d'un pied. Cette croix, d'une grande beauté et d'une grande richesse tant par le fini du travail que par l'éclat des pierreries, avait été donnée par Baudoin, empereur de Constantinople, à Philippe-Auguste, qui en a fait don à l'abbaye.

Un crucifix, fait du bois sacré de la vraie croix, travaillé, à ce que Ton croit, des propres mains du pape Clément III.

Un des clous avec lesquels Notre Seigneur Jésus-Christ fut attaché à la croix. D'après la tradition, on croyait que l'empereur Constantin l'avait donné à Charlemagne.

Mitres des anciens abbés réguliers de Saint-Denis. II y en avait une à fond de perles, enrichie de quantité de pierreries enchâssées en or; sur l'autre, qui était semée de fleurs de lis couvertes de semence de perles , se lisaient ces mots : Petrus abbas me fecit 1221 .

Plusieurs couronnes, dont une seulement était en or; le sceptre et la main de justice qui avaient servi au sacre de Henri IV.

Buste de vermeil', renfermant le chef de saint Hilaire, évêque de Poitiers , père et docteur de l'Eglise. La mitre enrichie de perles et de pierreries , ainsi que l'orfroi qui était autour du cou et de la figure'. On remarquait surtout une agate sur laquelle était représenté l'empereur Auguste.

Reliquaire de vermeil , oii était enchâssé un ossement de saint Jean-Baptiste, envoyé au roi Dagobert par l'empereur Iléraclius.

i:U» SOUVENIRS TTISTORlOrEfi.

Une riche agrafe, donnée par la reine Anne de Bretagne; sur cette agrafe, une hyacinthe orientale entourée d'une cordelière d'or sur laquelle étaient écrits ces mots : non mimera.

Deux couronnes, l'une en or et l'autre en vermeil, qui servirent au sacre de Louis XIII.

Une autre couronne en vermeil, qui avait été placée sur le cercueil d'Anne d'Autriche.

Une main de vermeil , que Louis IX portait dans ses voyages; elle contenait un petit os de saint Denis.

Une agrafe d'or, du même roi.

Une tasse de bois de tamaris, dont saint Louis se servait pour se préserver du mal de rate.

La glorieuse épée avec laquelle il avait combattu en Terre-Sainte.

Un diadème d'or, enrichi de pierreries parmi lesquelles brillait un superbe rubis, où était enchâssée une épine de la couronne de Jésus-Christ,

Deux couronnes ayant servi au sacre deLouis-le-Grand.

Le calice et la patène de Suger. La coupe était d'une agate orientale très-travaillée; la patène, d'une pierre appelée serpentine.

Un pontifical, datant de sept cents ans, dont la couverture était émaillée et qui contenait les cérémonies de l'église pour le sacre de nos rois.

Un vase d'agate. Le pied, l'anse et le couvercle étaient de vermeil doré enrichis de pierreries. Il avait été donné à l'abbaye par le grand abbé Suger, comme on le voyait par

ces deux vers qui y étaient inscrits :

Dum libure Deo gemmis et cmro, Hoc ego Sugerhis offero vas Domino,

La couronne fermée de Charlemagne qui servait toujours au sacre des rois de France , et l'épée de Jeanne d'Arc.

Un calice et une patène d'or émaillé, avec cette inscription :

ce Je fu donné par le roy Charles, fils du roy Jehan, en sa « chapelle que fondea en l'onneur de saint Jehan, dedans « l'église de Saint-Denis, où chacun jour ordenement doi- « vent pour oli chanter deux messes, a toujours perpéc< tuellement. »

Dans la dernière des armoires doublées de fer de la salle du trésor, on voyait sur la dernière planche trois couronnes de vermeil doré, dont l'une avait servi à la pompe funèbre de Henriette de France, reine d'Angleterre; celle du milieu aux funérailles de madame la Dauphine, et la troisième, aux obsèques de Philippe de France, duc d'Orléans, frère unique de Sa Majesté.

Le manteau royal, dont le vertueux et malheureux Louis XVI était revêtu le jour de son sacre, le 1 1 juin 1775!

En énumérant toutes ces magnificences, j'ai voulu donner à la jeunesse d'aujourd'hui une juste idée de la foi vive et démonstrative de nos pères ; à leur sens, rien ne pouvait être trop beau, trop splendide pour le service de l'éternel Seigneur, Roi des rois ; de leur temps, depuis le plus puissant monarque jusqu'au simple gentilhomme, depuis le bourgeois jusqu'au paysan , tous croyaient devoir tribut au souverain dispensateur de toutes choses; aussi le trésor de Saint-Denis ne s'était pas enrichi seulement des offran-

des royales : d'humbles fidèles, à leur exemple, y avaient apporté le denier de leur redevance.

Dans ce besoin général de témoigner sa gratitude à celui de qui on tient tout, il y avait une salutaire pensée qu'il faut raviver; car l'égoïsme, la grande plaie de notre époque, ne veut de luxe que pour lui; tout ce qui est employé à la majesté des autels du vrai Dieu le blesse et l'irrite. Si quelques-uns de ces catholiques économes, grands prôneurs de la simplicité évangélique, daignent lire les pages que je viens d'écrire, ils m'imputeront à tort d'avoir fait l'énumération qui précède. Hélas! c'est avec tristesse, avec un grand serrement de cœur, que j'ai passé en revue toute cette magnificence d'autrefois comparée à notre misère d'aujourd'hui. Nous n'avons pas seulement perdu l'or et les pierreries, les reliques et les objets d'art : bien d'autres précieuses choses nous ont été en même temps enlevées. Oi^i en est maintenant (pour le grand nombre) le culte de Dieu et des saints? Où retrouver l'amour que nos pères et nos mères avaient pour leur paroisse natale, le respect qu'ils portaient aux vieilles tombes de famille, et l'orgueil national avec lequel les Français d'il y a soixante ans vantaient l'antique Saint- Denis et ses royales sépultures? — Oh! oui, sans doute, je maudis du fond de mon âme les sacrilèges profanateurs des tombeaux des rois et des reines, les insulteurs des cadavres et les voleurs du trésor. IMais ce ne sont pas là, malgré l'énormité de leur crime, ceux qui ont fait le plus de mal... Et sur le fronton du temple, dont les révolutionnaires avaient voulu faire leur Saint-Denis, pour y dormir leur néant, je vois les grands coupables : Voltaire, Rousseau et toute cette secte de matérialistes et d'athées. Ce

SOUVENIRS HISÏORIQUES. 133

sont eux qui ont désappris à la France le respect et l'amour envers Dieu et les rois. Et, si vraiment Ton veut le triomphe de la religion, il ne faut pas glorilier ses plus cruels ennemis et signaler au respect l'homme qui appelait infâme Notre Seigneur Jésus-Christ ! ! ! '

Lorsqu'on 1 830 , le roi Charles X fut banni de France par une nouvelle révolution, les travaux commencés à l'église de Saint-Denis furent pendant quelque temps suspendus. Le frère de Louis XVI et de Louis XVIII, le père du duc de Berry, revenu au pays natal après vingt ans d'exil, avait dû croire et espérer qu'il irait dormir avec ses pères dans les caveaux restaurés de la vieille et illustre abbaye. Nous savons, hélas! comment cet espoir a été trompé; et souvent encore nous tournons nos pensées de regrets vers l'humble église des Franciscains de Goritz... Le roi qui nous a légué en partant l'Algérie, le prince qui, à la tête de nos jeunes soldats, a délivré un roi d'Espagne des Certes révolutionnaires, et la sainte princesse, fille des martyrs, dont la haute infortune est devenue une des grandeurs et des gloires de la France, ne reposent pas en terre française, et ce sont des religieux allemands qui prient sur leurs trois cercueils !

« Quand pareils événements viennent étonner le monde, c'est que Dieu, dans l'effusion de sa colère, a juré par luimême de le châtier. N'en cherchons point les causes icibas , elles sont plus haut (1 ) ! »

Sous Louis-Philippe, des travaux indispensables furent continués à Saint-Denis. La façade latérale du nord a été

(1) Chateaubriand.

loi SOIVEMRS IIISTORIOLES.

restaurée; on a remplacé par des terrasses en pierre d'un grand appareil les combles en tuile qui couvraient le rondpoint et la basse nef. La petite galerie du pourtour de l'église était obstruée par les combles ; elle a été mise à jour et garnie de vitraux d'une pauvre exécution et nullement en harmonie avec les souvenirs de la basilique.

Les tombeaux échappés au vandalisme de la Convention et que M. Lenoir a grandement contribué à sauver, sont ceux de Dagobert et, de Nanthilde, de François I", de Louis XII , d'Anne de Bretagne et de Henri II , dit de Valois.

Le monument gothique élevé au roi Dagobert se voit à l'entrée de la basilique, incrusté en quelque sorte dans la muraille. « Il représente (1) une chapelle sculptée en pierre de liais ; il est décoré d'une infinité de petits ornements en feuillage , suivant les formes adoptées en architecture à la suite des croisades. »

Les sujets qui composent les trois bas-reliefs jettent beaucoup d'intérêt à ce précieux monument.

Ansoalde (dit Montfaucon), revenant de son ambassade de Sicile, aborda à une petite île oii il y avait un vieil anachorète nommé Jean , dont la sainteté attirait bien des voyageurs dans cette île, qui venaient se recommander à ses prières. Ansoalde entra en conversation avec ce saint homme, et étant venu à parler des Gaules et du roi Dagobert, Jean lui dit qu'ayant été averti de prier Dieu pour l'àrae de ce prince , il avait eu une vision dans laquelle il avait vu sur la mer, des diables qui tenaient le roi Dagobert lié sur un esquif et le menaient en le battant au manoir de Vulcain ; que Dago-

,1) Lonoir, tom. !•', pa?. 15o.

SOUVENIRS HISTORIOLES. 135

bert criait, appelant à son secours saint Denis, saint iMaurice et saint Martin , les suppliant de le délivrer et de le conduire au sein d'Abraham. Ces grajids saints coururent après les diables , leur arrachèrent cette âme et la menèrent au ciel en chantant des versets des psaumes.

Pour trouver la suite de ces reliefs, il faut commencer par le bas du monument , et les suivre en remontant. D'abord on aperçoit tout en bas Dagobert étendu mort, les mains jointes, et au-dessus de lui , on lit :

Ci-gist Dagoberty jwemier fondateur de céans , VIP roi , en Van 6321 , jusqu'à 645.

On voit à la bande de dessus Dagobert mourant et saint Denis qui l'exhorte. Après vient un arbre qui marque , suivant l'usage ancien, que ce qui suit n'a aucune liaison avec la première représentation. Après l'arbre , on remarque une barque flottant sur la mer , chargée de diables qui tiennent l'âme du roi , et au-dessus on lit :

Saint Denis révèle à V anachorète Jean que l'âme de Dagobert est grandement tourmentée.

A la bande au-dessus, on voit deux anges, ensuite saint Denis et saint jMartin qui viennent marchant sur les Ilots ; arrivés à la barque , ils arrachent des mains des démons l'âme de Dagobert; on en voit quelques-uns tomber la tête la première dans les flots. L'inscription au-dessus porte :

Vâme de Dagobert est délivrée par les mérites de saint Denis , saint Martin et saint Maurice.

Enfin , dans la dernière bande au-dessus , saint Denis , saint Martin et saint Maurice tiennent l'àme de Dagobert debout dan^ un drap ; on y voit un ange de chaque côté et deux autres qui encensent l'âme du roi.

Tout en haut, à la pointe, saint Denis et saint Martin sont à genoux devant Abraham et le prient de recevoir cette âme dans son sein.

On voyait adossées à chaque pilier la statue de la reine Nanthilde , femme de Dagobert, et celle du roi Glovis, leur fils. Ces statues ont été brisées.

Cette espèce de chapelle sépulcrale ne date point du temps de Dagobert I" : les Normands avaient détruit le premier tombeau ; Louis IX a fait construire le monument que nous venons de décrire à la suite des restaurations qu'il fit faire à la sollicitation de la reine Blanche, sa mère.

TOMBEAU DE NANTHILDE.

Sous la droite en entrant , on a placé le tombeau de la reine Nanthilde, qui faisait face à celui de son époux; on y remarque des losanges , des sculptures du seizième siècle.

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