‹ Souvenirs historiques des principaux monuments de ParisChapitre 6 sur 25 · TOMBEAU DE HEM{[ 11, DIT DES VALOIS · texte numérisé non relu

TOMBEAU DE HEM{[ 11, DIT DES VALOIS

Ce chef-d'œuvre en beau marbre blanc et orné de douze colonnes et de douze pilastres en marbre bleu turquin, surmonté de chapiteaux d'ordre composite , a été exécuté sur les dessins de Philibert de l'Orme, et, après sa mort, il fut continué par Primatrice , appelé à lui succéder à l'intendance des bâtiments du roi.

Les corps de Henri II et de Catherine de IMédicis sont représentés couchés l'un à côté de l'autre sur un lit de marbre blanc.

a. Ce fut, dit M. Lenoir (bon juge en fait d'art), Catherine de Médicis qui entreprit d'élever ce magnifique mausolée à son époux et à elle-même.

« Peu après la mort de Henri H, elle en ordonna l'exé-

liO SOUVENIRS HISTORIQUES.

cution à Germain Pilon, son sculpteur particulier, et voulut être représentée nue et comme endormie auprès de son mari. Cet artiste célèbre, l'un des fondateurs de l'école française, a été au-dessus de lui-même dans la composition de ces morceaux , qui sont autant de chefs-d'œuvre. Il a su allier avec adresse la sévérité du style de Michel-Ange à la grâce du Primatrice, qui dirigeait alors les arts dépendant du dessin. )>

Les murs du Louvre, de la galerie de Fontainebleau, de Chaumont et de Chenonceau nous ont tellement accoutumés au scandale des chiffres amoureux de Henri II et de Diane de Poitiers, qu'en approchant pour la première fois du tombeau du volage et inconstant époux de la reine Catherine de IMédicis, je craignais de retrouver au-dessus de son cercueil encore des doubles C, des carquois, des cors de chasse et autres attributs de la déesse des forêts. Mais non, on n'en rencontre pas l'ombre, et comme c'est à la reine italienne que les dessins du mausolée ont été soumis, je conçois que tout ce qui aurait pu rappeler le scandaleux triomphe de sa rivale en ait été proscrit.

Certes, j'ai admiré l'élégance, l'harmonie et la perfection des détails des trois monuments que je viens de décrire ; mais, pour rester fidèle à la franchise bretonne, je dois déclarer que, devant eux, je n'ai point éprouvé l'émotion, le saisissement qu'inspire un vieux tombeau poudreux. Ce qui couvre les morts ne doit pas chercher à plaire aux yeux, mais à remuer le cœur. Sous les gothiques ogives de Saint- Denis , le marbre noir et blanc , les ordres ionique et corinthien contrastent trop avec la pierre et la majesté sérieuse et mélancolique de notre ancienne architecture française.

La royale nécropole , à laquelle tant de saintes et illustres mains ont successivement travaillé, est belle, grande et bien aérée ; mais ce n'est pas dans sa partie supérieure, là oii la lumière du jour éclate à travers des vitraux coloriés sur les peintures murales et sur l'or des autels , que le saisissement religieux s'empare le plus de vous , c'est lorsque vous êtes descendu dans la cripte souterraine pavée par la mort. Lorsque l'on veut se nourrir de sérieuses et utiles pensées, c'est là qu'il faut venir. « En présence des âges (1) dont les flots écoulés semblent gronder encore dans ces profondeurs , les esprits sont abattus par le poids des pensées ,qui les oppressent. L'âme entière frémit en contemplant tant de néant et tant de grandeur! Lorsque l'on cherche une expression assez magnifique pour peindre ce qu'il y a de plus élevé, l'autre moitié de l'objet sollicite le terme le plus bas pour exprimer ce qu'il y a de plus vil. Ici les ombres des vieilles voûtes s'abaissent pour se confondre avec les ombres des vieux tombeaux ; là des grilles de fer entourent inutilement ces bières et ne peuvent défendre la mort des empressements des hommes. Écoutez le sourd travail du ver du sépulcre, qui semble filer dans ces cercueils les indestructibles réseaux de la mort ! Tout annonce qu'on est descendu à l'empire des ruines, et, à je ne sais quelle odeur de vétusté répandue sous ces arches funèbres, on croirait pour ainsi dire respirer la poussière des temps passés! »

Pour avoir le droit d'être couché et de dormir sous les voûtes de Saint-Denis, pour avoir le privilège d'y devenir « ce je ne sais quoi qui n\t plus aucun nom dans aucune lan-

(1) Chap. de Saint-Denis, Clialcaubriand,

gve, )> il fallait avoir été roi, ou reino, ou prince du sang royal. Cependant il était quelquefois dérogé à cet antique usage; mais les exceptions étaient rares, et quand il en arrivait, c'était toujours pour honorer de très-grands caractères et récompenser d'éclatants services rendus à la France. Aussi, pendant leur horrible travail , les ouvriers de la Convention ont trouvé dans les caveaux destinés aux reines et aux rois les cercueils de Duguesclin, connétable de France , de Bureau de la Rivière , de Pierre de Beaucaire, chambellan de saint Louis, de Mathieu de Vendôme, abbé de Saint-Denis et régent du royaume, les rois Louis IX, Philippe-le-Hardi et Philippe-le-Bel, d'Arnaud Guillem de Barbazan, chambellan de Charles VII, de Louis de Sancerre, connétable sous Charles VI, de Suger, abbé de Saint-Denis, régent de France sous Louis VII.

Parmi toutes ces cendres d'hommes qui ont fait du bruit dans leur temps , les restes d'une femme ont été trouvés, ceux de Sédille de Sainte-Croix, femme de Jean Pastourelle, conseiller du roi Charles V, dit le Sage; de cette femme qui a passé sans bruit dans le monde, il restait dans son cercueil tout autant que des plus vaillants capitaines , un peu de cendres et quelques éclis d'ossements !

Autrefois l'on disait avec raison : « Il n'y a pas de peuple qui sache aussi bien servir et honorer les rois que les Français! y> En ce temps on ajoutait : « Il n'y a pas de monarques qui récompensent aussi noblement les services rendus à leur royaume que les rois de France, w Pour prouver toute la vérité de ce dicton de nos pères, je vais citer la magnifique lettre écrite par Louis XIV aux religieux de Saint-Denis, lors de la mort du vicomte de Turenne :

tt Chers et bien amés , les grands et signalés services

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qui ont été rendus à la France par feu notre cousin le vicomte de Turenne , et les preuves éclatantes qu'il a données de son zèle et de son aiïection à notre service, et de sa capacité dans le commandement de nos armées, que nous lui avions confiées avec une espérance certaine des heureux et grands succès que sa prudence consommée et sa valeur extraordinaire ont procurés à nos armes, mais nous ayant lait ressentir avec beaucoup de douleur la perte d'un aussi grand homme et d'un sujet aussi distingué par sa vertu que par son mérite, nous avons voulu donner un témoignage public digne de notre estime et de ses grandes actions en ordonnant qu'il fût rendu à sa mémoire tous les honneurs qui peuvent marquer à la postérité l'extrême satisfaction cpii nous reste et le souvenir que nous voulons conserver de tout ce qu'il a fait pour la gloire de nos armes et pour le soutien de notre Etat. Et comme nous ne pouvons en donner des marques plus publiques et plus certaines qu'en prenant soin de sa sépulture, nous avons dû y pourvoir de telle sorte que le lieu où elle seroit fût un témoignage de la grandeur de ses services et de notre reconnaissance. C'est pourquoi , ayant résolu de faire bâtir dans l'église de Saint-Denis une chapelle pour la sépulture des rois et des princes de la branche royale de Bourbon, nous voulons que lorsqu'elle sera achevée, le corps de nôtredit cousin y soit transféré, pour y être mis, en lieu honorable , suivant l'ordre que nous en donnerons ; et cependant nous avons permis à nos cousins, le cardinal et le duc de Bouillon , ses neveux , de mettre son corps en dépôt dans la chapelle de Saint-Eustache de la sainte église de Saint-Denis, et d'y élever un monument à la mémoire de leur oncle, suivant les dessins qui en ont été arrêtés. C'est

de quoi nous avons bien voulu vous donner avis et vous dire en même temps que nous voulons que vous exécutiez ce qui est en cela de notre volonté en faisant mettre le corps dans la cave de la chapelle et en laissant la liberté aux ouvriers de travailler au monument jusqu'à son entière perfection. Si n'y faite faute, car tel est notre plaisir.

« Donné à Saint-Germain-en-l'Aie, le 22" jour de novembre 1675. Signé LOUIS.»

Et plus bas : ce Colbert. » Et sur le repli : <c A nos chers et hien amés les abbé, prieur et religieux de V abbaye royale de Saint-Denis. En France. »

Par l'acte si majestueusement reconnaissant que je viens de transcrire, on voit tout de suite la valeur du sujet récompensé, la grandeur du monarque rémunérateur, et en même temps on se convainc des bons termes existant entre le vieux trône et l'antique abbaye. Sans doute, comme toutes les maisons religieuses que le temps avait énervées et enrichies, Saint-Denis a péché par du relâchement et de l'orgueil, mais il n'en est pas moins juste de dire qu'entre la France et la royale sainte nécropole il y a toujours eu sympathie et bon accord. Et il ne pouvait en être autrement lorsque le fond de la vie française était V amour du roi. Les solitaires chargés de prier nuit et jour pour le repos des âmes des illustres trépassés devaient être chers au peuple. Un grand nombre de ces religieux, avant d'arriver à être admis dans cette pieuse et vénérée milice du cloître, avait vécu, ou sous le toit de chaume de la ferme, ou apprenti chez l'ouvrier. Le moine que sa science ou sa sainteté avait rendu célèbre était toujours une gloire populaire. Et puis, parmi toutes les églises de France, nulle ne pouvait être comparée à celle des trois martyrs apôtres des Gaules! ni pour

son antiquité, ni pour sa richesse, ni pour la majesté do ses cérémonies ; entre tous ceux du culte catholique, les offices mortuaires de Saint-Denis dominaient tous les autres. Deux papes avaient, à ce que l'on assure, travaillé à son pontifical ; et, certes, ces princes de l'Eglise avaient été bien inspirés, car parmi tout ce que l'homme pouvait lire de sublime, tout ce que l'homme pouvait voir de plus saisissant, rien n'égalait les prières et le cérémonial des funérailles d'un roi ou d'une reine de France sous les voûtes de ce grand et magnifique reliquaire.

Écoutons le sublime auteur du Génie du Christianisme nous décrivant les funérailles de monseigneur le duc de Berri.

ce Les obsèques du second fils de ]\Ionsieur, comte d'Artois, eurent lieu à Saint-Denis. Il n'y avait pas encore deux mois que l'on avait vu le prince plein de vie, assis le 211 janvier, en face du catafalque de Louis XYL On le cherchait en vain sur le banc auprès de monseigneur d'Angoulême, son frère, et on ne le trouvait que sous ce cénotaphe devant lequel ce frère pleurait. Les yeux se portaient avec attendrissement sur la famille royale, déjà si peu nombreuse, et encore diminuée : sur le roi, qui semblait méditer au milieu des ruines de la monarchie; sur Madame, enveloppée dans un long crêpe comme dans sa parure accoutumée; sur monseigneur le duc d'Angoulêmc, chargé de mener le deuil , et qui, saluant tour à tour et l'autel et le cercueil, semblait demander au premier la force de regarder le second. On eût dit que ces paroles de l'évangile de ce jour avaient été particulièrement choisies pour lui : Domine, si fuisses lue , frater meus non fuisset mortuiis.

« Monseigneur lo duc d'Orléans et monseigneur le duc de

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Bourl)on menaient aussi le deuil avec monseigneur le due d'Angoulême.

(c Monseigneur le coadjuteur de Paris prononça une oraison funèbre remarquable dans ce vieux sanctuaire de nos chartes et de notre religion , qui entendit déjà tant d'oraisons funèbres !

c( Les honneurs qui avaient fui monseigneur le duc de Berry pendant sa vie , l'accablèrent après sa mort. La basilique de Saint-Denis, tendue de noir dans la longueur de la voûte, ressemblait à un vaste tombeau. Des cordons de lumières se dessinaient sur les draperies funèbres : des lampadaires, des candélabres d'argent, des colonnes qui semblaient porter jusqu'au ciel, comme dit Bossuet, le magnifique témoignage de notre néant, une large croix de feu dans le sanctuaire, tout enfin surpassait l'idée qu'on avait pu se faire de cette pompe. Un clergé nombreux , la cour, l'armée , les ambassadeurs étrangers, les deux chambres , les tribunaux, la justice remplissaient le chœur, la nef, les chapelles et les galeries. On chantait , on priait , on agitait les cloches , on tirait le canon autour d'un cercueil muet : il y avait tant de grandeur dans cette pompe, qu'on aurait cru assister aux funérailles de la monarchie ! »

Et que de sentiments divers dans cette foule ! La révolution avait convoqué et rassemblé en présence do son dernier crime, comme pour la juger, les générations que trente années avaient produites ; tout ce qui avait triomphé ou souffert se rencontrait en ce moment à Saint-Denis, et cette église de l'apôtre de la France, que ne disait-elle pas d'ellemême! Elle étalait extérieurement les richesses de la mort, mais on avait arraché de ses entrailles ses trésors funèbres.

« La messe ouïe, on ôta le cercueil du catafalque pour

le descendre dans le caveau. Alors, l'héroïne du temple fut vaincue pour la première fois : à la vue du cercueil, elle se sentit prête à défaillir et fut obligée de se retirer de la tribune oiielleétaitplacéeàla droite du roi. Le roi lui-même à genoux laissa tomber sa tête vénérable sur ses deux mains jointes : la France entière sembla courber sa tête avec lui. Il paraissait rouler dans son esprit les pensées qui se présentèrent à son aïeul Henri IV, lorsque celui-ci assistait dans la même église au couronnement de la reine. c( Savez-vous , dit le vainqueur d'Ivry à son confesseur (1 ), ce que je pensais tout à l'heure en voyant cette grande assemblée? Je pensais au jugement dernier, et au compte que nous y devons rendre à Dieu. »

Les gardes de Monsieur portaient le corps de son fils. Leurs casques rapprochés formaient une espèce de voûte mouvante au-dessus du cercueil. Monseigneur le duc d'Angoulême descendit le })remier dans le souterrain où il allait laisser son frère.

Sans doute alors il se disait : « Mon frère, ICI, je viendrai un jour dormir et reposer près de vous. » D'après l'ordre des choses humaines , il aurait dii en être ainsi ; mais , mon Dieu , comme tous ces arrangements des hommes sont souvent intervertis , brisés et réduits à rien , par une suprême et inllexible volonté d'en haut! Oh! comptons,

mesurons la distance qui sépare aujourd'hui les deux frères ! Il y a à peine soixante-dix ans , leurs deux berceaux se touchaient dans une même chambre du château de Versailles.... ; à présent quel \o^vJ, et triste espace s'étend entre leurs deux cercueils !

(1) Vie du père Colton.

Le prince tombé sous le poignard de Louvel gît à Saint- Denis, auprès de son oncle, le roi Louis XVIII dans le caveau des Bourbons ; l'autre , ayant succombé aux ennuis et aux chagrins de Texil, est couché près de son vieux et bien-aimé père', le roi Charles X, dans le modeste enfeu des franciscains de Goritz !

Gomme si les sépultures des deux rois, Charles X et Louis XIX, n'étaient pas assez pour attirer les regards de l'Europe sur l'église de Goritz , l'héroïne des douleurs, la femme forte, la sainte reine, Marie-Thérèse-Charlotte, fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette, au lieu de reposer en terre de France auprès du peu qui reste de son père et de sa mère , a sa tombe creusée dans la terre du bannissement !

Oh! voilà de ces décrets de la Providence sous lesquels il faut se courber, s'humilier, s'abîmer et prier. Chrétien , j'ai fait toutes ces choses ; mais , le dirai-je? dans mon cœur royaliste qui bat depuis si longtemps pour nos vieux bourbons, dans mon esprit que l'âge exalte parfois, il a surgi d'étranges pensées , de singuliers désirs , et comme de bizarres visions !

Depuis quelque temps, on est revenu à croire à des esprits invisibles habitant l'espace qui sépare le ciel de la terre. Cette croyance, je l'ai toujours eue; élevé sur les confins de la poétique Ecosse , dans ces contrées où la harpe d'Ossian jetait ses accords à la brise et aux tempêtes , j'ai pris du goût pour ce qui peuple et anime les airs, et au très-catholique collège de Stonyhurst, on ne m'a pas détourné de croire qu'il existât au-dessous des neuf chœurs de la hiérarchie angélique , au-dessous de l'ange gardien que Dieu a donné à chacun de nous, des êtres immatériels et invisibles répandus dans les espaces do l'inlini. Ces es-

SOUVENIRS HISTORIQIES. l iîl

prits sont de nature diverse. Les uns nous sont amis, les autres hostiles. Ceux-ci nous poussent dans la bonne voie, ceux-là cherchent à nous en détourner ; à ces myriades do créatures, le souverain Maître a assigné différents postes, et différents emplois. Elles se partagent les jours et les nuits, les unes pour protéger, les autres pour tendre des embûches. Nos livres de prières nous offrent des oraisons afin de nous mettre en garde contre le démon du midi, et contre celui qui rôde dans les ténèbres pour dévorer sa proie.

Dans mes rêveries les plus sérieuses , j'ai souvent cru voir de ces esprits ; il me semblait qu'il yen avait qui s'attachaient aux vivants, et d'autres aux morts. J'en voyais veillant sur des lieux habités, sur des maisons, sur des villes, et d'autres sur des contrées désertes, sur des ruines et sur des tombeaux. IMe souvenant de la bible, j'apercevais sur les tentes d'Israël l'ange du Seigneur, Dieu des armées ; et, planant au-dessus des lacs empestés qui recouvrent les villes coupables , Satan , souverain des infernales régions.

L'homme passe si vite, que l'observateur qui a voulu faire sur lui des études n'a presque jamais le temps de les achever. Il n'en est pas de même du moraliste qui prend la mort pour sujet de ses méditations. L'homme couché sur son dernier lit, le tombeau, excite un immense intérêt. A cet être muet qui ne peut plus répondre, que de questions à faire! que de souvenirs, que de regrets, que de prières à donner! Le corps n'est plus près de nous que pour nous rappeler l'âme f{ui est partie. N'ayons donc pas peur des sépulcres , leur porte ouvre sur l'éternité , sur ces champs inconnus où nous irons , oii nous avons déjà tant des nôtres !

Avec cette disposition dans le cœur et l'esprit , je me suis mis à aimer la royale basilique de Saint-Denis plus que tous les palais et les châteaux royaux de la couronne de France. Eh bien, souvent, lorsque pendant la saison des eaux , j'habitais Enghien , je quittais les riants bords du lac pour venir méditer sous les voûtes élevées par Dagobert au Dieu des vivants et des morts. Là, tout est saisissant d'histoire, chaque chapelle , chaque colonne , chaque caveau a quelque chose à redire à mon âme. La gloire , le malheur, les triomphes , les revers, les couronnements, les funérailles , les munificences des rois , les dévastations du peuple révolté sont comme incrustés aux antiques murailles ; là, les souvenirs m'arrivent et m'assaillent de partout. Sous leur poids, je mesens commeécrasé. Un soir, jem'en souviendrai toujours, c'était après une magnifique journée de la Fête- Dieu, j'étais resté dans l'église après la procession du Saint- Sacrement, qui avait eu lieu dans l'après-midi ; le soleil ne dardait plus ses rayons sur les vitraux , et les ombres , amies du recueillement et de la méditation, commençaient à s'étendre dans la nef et les bas côtés de la royale basilique; le parfum des fleurs, que les petits choristes couronnés de bluets avaient jetées à pleines mains, se joignait à l'odeur de l'encens brûlé par les thuriféraires devant la sainte Eucharistie. Pour moi, ces choses sont comme des émanations, comme des senteurs du ciel , et servent à m'élever l'esprit au-dessus des bruits de la terre. Dans le calme et le silence de l'église , je méditais donc profondément ; le Dieu que je venais d'adorer au milieu de toutes les pompes du sanctuaire était rentré dans le tabernacle (où son amour pour nous l'a fait descendre). Mes pensées n'étaient plus distraites par les choses extérieures , mon âme, échappée

SOLVENIKS mSTORiyL'ES. lol

au présent, ne se sentait plus ni liens, ni entraves; elle planait élevée au-dessus de cette atmosphère , d'où nous n'entrevoyons ni le passé, ni l'avenir. Les visions et les extases , Dieu ne les accorde qiCaux justes et aux saints, je ne pouvais y prétendre : aussi du recueillement dans lequel je m'étais réfugié, et de la méditation profonde dans laquelle je m'étais plongé, il ne résulta qu'une hallucination telle que toute imagination un peu vive peut en avoir, lorsqu'elle est sérieusement préoccupée.

Je n'entendais , je ne voyais plus rien de ce qui m'entourait ; il me semblait que j'étais bien loin , bien loin du monde, et enveloppé de lugubres et épaisses ténèbres. Je demeurai quelque temps dans cette profonde nuit; il se passait en moi quelque chose d'étrange, j'avais froid, et mon cœur battait à coups précipités, je me sentais comme sous l'ombre projetée d'un événement qui approche ; mes yeux restaient grands ouverts, c'étaitenvainqueje cherchais à découvrir le rayonnement d'une étoile, le firmament était aussi sombre que l'intérieur de l'église ; près d'un quart d'heure s'était écoulé dans cette nuit si noire, dans ce silence si absolu, lorsque je crus apercevoir que les ombres commençaient à perdre de leur épaisseur, bientôtje crus voir comme le reflet d'une lumière lointaine, sur la pierre recouvrant l'entrée du caveau des liourbons; elle ondulait et vacillait làcomme ces flammes phos})horescentes (pii apparaissent parfois dans les campagnes; je ne m'expliquais pas ce point seul lumineux au milieu des ténèbres de la basilique; je n'étais ni à bout de mes surprises, ni do mes émotions; les ombres épaisses s'étaient éclaircies , et voici que le crépuscule s'efi*ace à son tour pour faire place à une radieuse lumière ; l'astre qui se lève doit être en face de la grande rose , au-dessus de la

tribune de l'orgue , car c'est de ce côté que la lueur éclatante entre et pénètre sous les hautes voûtes, et s'allonge dans la nef, dans les bas côtés et jusqu'aux pieds de l'autel. Alors, ce que j'avais eu de lourd et de lugubre sur le cœur se souleva un peu, et je respirai à l'aise. Une harmonie plus aérienne, plus suave que toutes celles que j'avais entendues jusqu'à ce jour, vint charmer mes oreilles, comme tout à riieure les étoiles avaient réjoui mes yeux. A cette lumière, qui ne pouvait être que miraculeuse, il me sembla que le vitrail de la magnifique rosace dominant le grand portail , venait de s'ouvrir, et que, par là, toute une nombreuse et éclatante légion d'esprits célestes descendait dans l'église. Rien de plus solennel , de plus saisissant que cette invasion de la nécropole royale par des milliers d'anges. A mesure que leurs pieds se rapprochaient des dalles de marbre , ces fils du ciel repliaient leurs ailes, touchaient terre et se rangeaient sur deux longues lignes dans le chœur et dans la nef. Les archanges, que je reconnaissais à leur bandeau d'or , étaient les chefs de cette milice du Très-Haut.

Michel , le plus ancien des patrons de la France , se détachant du groupe, alla se poser tout proche de la pierre qui ferme le caveau des Bourbons ; du bout de sa redoutable lance (celle qui a terrassé Satan), il frappa la pierre, et d'elle-même elle se leva. Au même instant, deux anges allèrent sonner de la trompette aux deux portes des cryptes souterraines. Alors, dans ces régions mortuaires, il y eut un grand et silencieux mouvement, chaque sarcophage s'ouvrit, et chaque roi que la mort y avait couché se redressa et sortit de sa couche funèbre. Lorsque toutes ces majestés de la tombe, rois, reines, princes, princesses, chevaliers, grands capitaines, prélats et abbés mitres, eurent monté

les degrés de marbre qui conduisent des cryptes au sanctuaire , cette illustre multitude drapée de ses linceuls forma un grand cercle autour du caveau béant.

Dans le paroxisme de mon hallucination , je crus voir s'élever du fond de cette tombe les deux plus grandes victimes immolées par les révolutionnaires , les deux martyrs , Louis XVI et JMarie-Antoinette. Près d'eux , il me sembla reconnaître le vieux roi législateur Louis XVIII et son vaillant et loyal neveu , monseigneur le duc de Berry. Je crus aussi distinguer deux filles de France et une reine mortes dans l'exil, et dont les restes , en 1 81 5 , avaient été ramenés de la terre du bannissement à celle de la patrie.

Ainsi , me disais-je , maintenant que la trompette des anges a réveillé les trépassés , tous ont quitté leurs sépulcres et sont rassemblés dans le sanctuaire du Dieu vivant. Pourquoi ont-ils été ainsi réunis?

Je me faisais cette question , quand soudain quatre archanges déployant leurs ailes s'élevèrent vers la voûte en dirigeant leur essor du côté de la grande ouverture au-dessus de l'orgue ; alors les sons célestes, qui n'avaient cessé de se faire entendre, changèrent de nature. Ce ne furent plus les accords des harpes et des cythares , mais des voix angéliques chantant des paroles sur des airs sacrés , qu'il me semblait vaguement reconnaître comme les ayant entendus dans nos églises, alors qu'elles sont drapées de deuil.

De ce que chantaient ainsi les anges, je recueillis ces paroles :

« Honneur, gloire, adoration au Seigneur, Dieu des vivants et des morts ! C'est sa main qui donne l'existence et (pii la retire, sa main ([ui élève et qui abat, qui guérit et qui ressuscite.

Vài SOL'VEMRS HISTORIQUES.

« C'est sa main qui éprouve l'homme , et qui récompense le juste. Aussi la mémoire de ceux qui ont été éprouvés, et qui ont été trouvés résignés et forts, ne périra pas. Leurs noms seront honorés de siècle en siècle, parce qu'ils ont béni le Seigneur dans leurs adversités comme dans leurs meilleurs jours. Sans murmurer, ils ont exhalé leur dernier soupir sur la dure terre de l'exil, et voici que leurs os et leurs cendres sont ramenés aux tombeaux de leurs aïeux.

ce Honneur, gloire , adoration au Seigneur, Dieu des vivants et des morts ! »

A ces paroles, qui descendaient d'en haut, mon cœur se mit à battre, comme s'il avait voulu briser ma poitrine; dans mon rêve , j'étais à genoux, je me levai sur la pointe du pied pour voir par dessus les tètes de la foule ce que le chant des anges venait d'annoncer. Oh ! quel magnifique et émouvant spectacle! Trois groupes d'anges, vêtus de longues tuniques violettes semées de larmes d'argent; chacun de ces groupes portait un cercueil sur lequel se voyait la couronne royale de France.

Sur le premier cercueil se lisait le nom du roi Charles X;

Sur le second, le nom de Louis XIX;

Et sur le troisième, celui de la reine Marie-Thérèse, tille de Louis XVI et de Marie-Antoinette ,

Tous trois morts loin de la France, après avoir été bannis par des Français. Sur la terre étrangère , ils avaient été résignés et patients jusqu'à leur dernier soupir , et le Dieu de saint Louis avait commandé à ses anges d'aller enlever du caveau des franciscains de Goritz ces cendres royales pour les déposer dans les caveaux de Saint-Denis.

Dès leur entrée dans l'église, les anges, toujours soutenus sur leurs larges ailes déployées, étaient descendus, avec les

trois cercueils, de Ja hauteur de la tribune de l'orgue au bord de la fosse des Bourbons. Pendant la lente et majestueuse descente de ces enfants du ciel, tous les rois, reines et puissants de la terre, qui venaient d'être réveillés de leur lourd et profond sommeil , étaient maintenant prosternés sur les dalles voisines du caveau.

De leurs bouches si longtemps closes , s'échappaient aussi ces paroles des esprits célestes : Honneur, gloire, adoration au Seigneîir des seigneurs, au Dieu des vivants et des morts !

Il y a des silences en face des tombes ouvertes, qui remuent et pénètrent plus l'âme que tous les discours et oraisons funèbres; celui dont je me crus entouré alors était un de ces silences-là. Sans doute , les rêves sont souvent vains et trompeurs, mais il ne faut pas cependant les mépriser tous; leurs fictions ne sont pas si nulles, puisqu'elles sont capables d'agiter, d'effrayer, d'attrister, de consoler, et parfois d'élever nos âmes. Ainsi, dans le songe ou l'hallucination que ma mémoire raconte, je puis affirmer que jamais mon esprit n'est monté aussi près de Dieu que lorsque j'ai cru voir les anges du Seigneur rapporter et déposer en terre de France les restes des Bourbons morts en exil ! Oh ! c'était surtout en pensant à Madame la Dauphine ramenée du bannissement pour reposer entre Louis XVI et Marie- Antoinette , que mes pleurs de gratitude coulaient avec le plus d'abondance et de douceur !

Maintenant, tout bruit avait cessé dans l'église; je n'entendais plus le chant des angesi, je ne voyais plus les pâles habitants de cryptes mortuaires ; mais soudainement des rumeurs populaires et venant du dehors frappèrent mes

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oreilles : il me semblait qu'elles venaient de la rue, c'était le refrain d'un chant de 1793 ! un chant que hurlaient les jacobins lorsqu'ils avaient fait irruption dans les caveaux de Saint-Denis pour y chercher de l'or dans les tombes, pour outrager les cadavres et disperser les ossements des reines et des rois ! Alors, je l'avoue, la frayeur glaça mon sang.... Ah! mon Dieu! vont-ils revenir si vite? vont-ils sitôt troubler le repos de la' sainte , et profaner les restes que les esprits du ciel viennent de mettre sous la garde des vieux patrons de notre pays?

Jamais crainte si vive, anxiété si poignante n'avait torturé mon âme; aussi, jamais je ne suppliai Dieu avec tant de ferveur d'écouter ma prière et de l'exaucer ; à genoux, prosterné et mouillant de mes larmes les dalles du sanctuaire, je criais au Seigneur : Oh ! détournez, détournez de ce saint temple les ennemis de votre nom; vous êtes le Dieu des vivants et des morts, étendez votre main sur ceux qui dorment dans la tombe ; et nous, nous nous armerons pour repousser les impies, ils viennent de ce côté, ils y viennent avec la soif de l'or et la faim du sacrilège ! ils y reviennent avec la haine qu'ils ont jurée aux rois. Pour ces nouveaux républicains, la fille des martyrs, l'orpheline du Temple, l'exilée de Mittau, de Ilolyrood, de Goritz, de Kirchberg et de Frohsdorff, n'a point assez souffert ; et si l'on a donné à ses restes une place entre ceux de Louis XVI et de jMarie-Antoinette, il faut venir aussitôt profaner son cercueil et jeter le corps de la sainte aux gémonies de la république ! ! Mon Dieu, vous qui connaissez leurs desseins impies, aveuglez-les,. troublez leur mémoire, égarez leurs pas. 0 puissant Créateur de toutes choses, la terre est à vous, et vous en changez la face à votre gré ; changez

donc soudainement l'aspect de ce pays, de manière à ce que les hommes qui y sont nés ne le reconnaissent plus et n'en sachent plus les chemins. Un mot de votre bouche élève ce qui était bas, et abaisse ce qui était élevé ; dites une parole, et soudain une impénétrable forêt va surgir du sol et cacher aux yeux des méchants l'antique et sainte abbaye, gardienne des tombeaux des fils aînés de l'Eglise!

Quand votre ange a éconduit du paradis terrestre Adam et Eve vous n'avez pas voulu que, dans la suite des âges, la curiosité et la science pussent jamais découvrir l'éden de délices que vous aviez donné à nos premiers parents ; vous avez placé à sa porte un chérubin armé pour en éloigner tout mortel ; Seigneur, faites-en autant de la royale basilique, que les sentiers, que les chemins qui y conduisent s'effacent et du sol et de la mémoire des Français ingrats ; qu'un chérubin soit aposté par vous sur le seuil de ce temple, pour en éloigner tout ennemi de notre sainte religion et du renom de notre vieille France !

C'est quelques mois après la mort de la sainte reine Marie-Thérèse de France que, dans mon hallucination, j'ai adressé à Dieu la prière que je viens de transcrire; depuis je n'y ai rien changé, quoique tout ce que j'ai cru voir alors ne se soit pas réalisé. Hélas! l'exil s'est prolongé jusque dans la tombe pour la fille de Louis XVI ! Il dure encore ; aurat-il une fin? Envers et contre tout, j'en garde l'espérance. J'ai si souvent vu que ce que nous appelions réalités n'était que des songes, que je me dis parfois : Pourquoi un songe ne deviendrait-il pas iine réalité ?

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