‹ Souvenirs historiques des principaux monuments de ParisChapitre 7 sur 25 · LA SAINTE -CHAPELLE · texte numérisé non relu

LA SAINTE -CHAPELLE

Le plus grand, le pluo saint de nos rois, le neuvième monarque de la rare d'Hugues Capet, le fds de Blanche de Castille, éleva vers Tannée 1248 ce beau monument qui devait recevoir et garder la couronne d'épines de Jésus notre Seigneur.

Refuge et asile de toutes les infortunes, la France avait vu en l'année 12138 l'empereur Baudouin venir chercher une espérance au pied du trône de saint Louis.

(c Alors l'empire des Latins (1 ) s'ébranlait de toutes parts. Constantinople était assiégé par des barbares, et leurs flottes audacieuses pénétraient presque au cœur de la ville.

(( Chaque jour apportait le récit de nouveaux désastres, la crainte de nouvelles défaites. Certain que les barons de

(1) Princesse de Craon, Album du vieu(fi Pari$.

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l'empire seraient forcés d'engager les reliques de la chapelle des empereurs, il se présenta devant saint Louis. — Vous êtes mon parent, mon ami , dit-il , c'est pourquoi je désire ardemment faire remettre en vos mains le plus riche des trésors ! La France est ma patrie, qu'elle reçoive donc de moi la couronne d'épines de Jésus-Christ, et que je n'aie pas la douleur de la voir passer à des étrangers !

tt Ravi de joie, saint Louis envoya des ambassadeurs à Constantinople pour réclamer la sainte couronne, mais elle avait déjà été remise aux mains des Vénitiens. Impatients de l'acquérir, ils s'étaient hâtés de prêter sur ce précieux gage des sommes considérables, avec la condition qu'il serait transporté à Venise, et que si, dans un délai trèscourt, l'argent n'était rendu, la sainte couronne leur appartiendrait sans retour.

« Les Vénitiens refusèrent donc de rendre cette couronne aux envoyés de saint Louis ; ils se hâtèrent de partir, leurs vaisseaux triomphants fendirent donc dans la plus mauvaise saison de l'année les flots d'une mer obéissante, suivis par les ambassadeurs de France et par les principaux habitants de Constantinople qui voulurent accompagner d'un dernier hommage le témoignage honorable et sacré des traditions chrétiennes.

« A Venise la sainte couronne fut portée en grande pompe dans la chapelle do Saint-ÎMarc. Alors dans tout l'éclat de sa puissance, le doge, après l'avoir honorée, la remit avec regret aux Français, qui livrèrent joyeusement en retour les sacs d'or qu'ils avaient rassemblés pour posséder la frêle et muette dépouille de celui qui fut vendu trente l)ièces d'argent. Ainsi en ces jours l'Orient céda à l'Occident ce diadème de cruauté et d'ironie dont la main impie

des soldats du Calvaire tressa les épines et ceignit la tête du Sauveur (1). «

En ce temps, les reliques des saints étaient en grande vénération dans toute la chrétienté. Mais aucunes ne pouvaient approcher de tout ce qui avait appartenu à notre Seigneur Jésus-Christ, et servi à sa passion, au grand sacrifice du Golgotha. Pour posséder pareilles reliques, plus d'un roi eût vendu son sceptre d'or et sa couronne de pierreries.

A cette époque l'esprit catholique était si fervent en France, que, dans tout le royaume, il y eut une grande et nationale joie quand on apprit que la couronne d'é[)ines du divin Rédempteur était devenue une propriété française.

Ayant reçu des avis olïiciels, Louis IX, dans les premiers jours d'août 1^39, partit de Vincennes avec les reines Blanche et Marguerite, les comtes d'Artois, de Poitiers et d'Anjou, ses frères, l'archevêque de Sens, Bernard évêque du Puy, plusieurs autres prélats et une foule de princes et de hauts barons.

A Villeneuve-l'Archevêque, à cinq lieues de Sens, le noble et brillant cortège rencontra les religieux envoyés du roi, et leur nombreuse suite; car les populations ayant appris quels saints trésors ils apportaient en France, s'étaient empressées de les suivre avec la résolution de ne retourner au pays que lorsqu'elles auraient vu et honoré les sacrés vestiges de la passion de V Homme-Dieu.

C'était le 1 0 août, fête de Saint-Laurent ; le père André et le frère Jacques présentèrent au monarque, à la reine son épouse, à la reine sa mère et aux fils de ceux qui les

(1) Maclamc la princesse do Craon

1G2 SOUVENIRS HISTORlyiES.

accompagnaient, la caisse couverte et fermée des sceaux des seigneurs français et du doge de Venise, Jaccjues Tiepolo.

Tout fut fait avec ordre et dans un grand recueillement; d'abord on examina, on reconnut les sceaux, puis on les rompit. L'ouverture de la caisse terminée , on en sortit la châsse d'argent avec le même cérémonial ; le couvercle de cette châsse fut levé, puis entin un prélat agenouillé en tira le vase d'or renfermant la sainte couronne.

A cet instant, roi, princes, chevaliers, archevêques, évoques, prêtres, moines, soldats, bourgeois, peuple , se prosternèrent, fondant en larmes et osant à peine lever la tête pour regarder cette branche d'épines que les bourreaux de Jérusalem avaient tordue pour en faire une couronne dérisoire à leur divine victime.

Oh ! comme ce diadème de moquerie est devenu un diadème de gloire ! et, comme tout ce qui est grand, comme tout ce qui est fort, comme tout ce qui est humble, comme tout ce qui est petit, comme tout ce qui est heureux, comme tout ce qui est dans les larmes, le vénère aujourd'hui ! On voit dans les palais, au-dessus des prie-Dieu des rois et des reines, l'épine tordue et tressée couronnant le Christ crucifié, et dans la pauvre cabane de l'ouvrier et du laboureur vous verrez encore ce même emblème de soulTrance et de résignation.

La journée et la nuit se passèrent en prières et en cantiques de joie, et ce ne fut que le lendemain que le pieux lils de Blanche de Castille, ainsi que ses trois frères Robert, Alphonse et Charles, tête-nue, les pieds déchaussés et vêtus d'une simple tunique de laine blanche, portèrent la couronne de Jésus île Xa/aivth, roi des Juifs, jusque dans

le sanctuaire de la métropole de Sens, où Louis IX avait pris pour épouse Marguerite de Provence.

Toutes ces cérémonies étaient belles et produisaient un grand et salutaire effet ; heureux trois fois heureux le peuple qui se plaît à honorer Dieu, les saints et les rois légitimes !

La journée du 20 août fut belle pour les Parisiens; ce jour-là la sainte couronne fut offerte à leur vénération dans l'église de Notre-Dame. Tous les moines, tous les religieux du royal monastère de Saint- Denis et des deux abbayes de Saint-Germain-des-Prés et de Saint- Victor allèrent au-devant de la couronne d'épines jusqu'à l'entrée du bois de Yincennes('l), et ce devait être un spectacle digne des anges, que toute cette foule chrétienne suivant les croix et les bannières des communautés, des couvents et des paroisses, s'enfonçant sous les ombrages séculaires, pour s'aller prosterner devant une relique si sainte, et qui rappelait à tous la grande immolation du Golgotha.

Dans cette multitude empressée brillaient toutes les illustrations des camps, toutes les grandeurs du palais, toutes les gloires du sanctuaire.

A l'entrée du faubourg Saint- Antoine, par les soins des olHciers du roi, on avait dressé une vaste estrade couverte de tentures soie et or, à laquelle on arrivait en foulant les plus riches tapis de la couronne étendus sur le sol. La chasse d'argent fut montée sur l'estrade par plusieurs évoques en chape et la mitre au front. Un prélat montra alors à l'immense multitude le diadème sacré delà Passion,

(1) Voyez Saint Louis et son Siècle, par le vicointo Walsh, chez Maine, à Ttiurs. — Histoiri' littéraire de France, FOlibien et Villi'iiciive-Tians, Vie de saint Louis.

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soudain rimmonsoninltitude, comme un seul liomme, tomba prosternée en poussant des cris d'allégresse , qui durent monter jusqu'au ciel et être entendus de celui qui y règne; car ils partaient de cœurs sincères et croyants !

Louis IX et ses trois frères, toujours pieds nus et le front découvert, renfermèrent le vase d'or dans le reliquaire d'argent et le portèrent sur le maître autel de Notre-Dame.

Après la cérémonie d'actions de grâces, la précieuse relique fut déposée dans la chapelle de Saint-Nicolas, Mtie par Louis-l'e-Gros.

Dans les siècles de foi et de piété, les grands personnages avaient toujours dans leurs demeures ou dans les environs de leur résidence une chapelle qualifiée de sainte. Dans le voisinage de l'enclos du palais de la Cité, les ducs de France, les comtes de Paris eurent la chapelle Sainl- Barthélemyj qui, pendant quelque temps, porta le nom de Saint-Magloire, et en outre les chapelles de Saint-Georfies, de Saint-Michel et de Saint-Nicolas, que Louis VII fit bâtir, et qu'il mit sous la protection de Notre-Damc-dcr Etoile.

Louis IX ne trouva rien parmi les chapelles existant alors qui fût digne de recevoir dans son enceinte la couronne rougie du sang du Rédempteur, et il chargea Pierre de Montereau d'édifier })our elle ce magnifique reliquaire de })icrre que nous admirons encore aujourd'hui, monument aussi délicatement sculpté que ces châsses d'argent et d'or que l'on voyait jadis dans les trésors de nos vieilles églises.

Avec la sainte couronne d'épines, l'Eglise de France reçut encore diverses autres reliques. Dans la lettre de Baudouin on en trouve le détail, écrit sur peau, datée de Saint-

LA SA[N7'K CHAPKLLtL

PaàeM.

Ixf Lcrnav^nr j Pjm

Translation de la Samte Couronne d'épines

Germain-en-Laye et environnée de lacs de soie, scellée du sceau de l'empereur et signée en grec avec du cinabre. Cette précieuse et curieuse charte, que l'on conservait autrefois dans le trésor de la Sainte-Chapelle, existe encore, elle est maintenant dans les archives de l'Etat. Espérons que l'antique monument de Louis IX et de Pierre de Montereau, qui vient d'être si merveilleusement bien restauré, ne restera pas un corps sans âme, et que tout ce qui lui appartenait lui sera rendu.

Dans cet acte de donation, après les premières formules, on trouve que l'empereur Baudouin cède et donne, en outre de la couronne d'épines, deux parties de la vraie croix ; l'une renfermée dans un étui de vermeil au fond duquel sainte Hélène et l'empereur Goustantm sont représentés debout au pied delacroix ; l'autre nommée Croio) de Victoire, parce que les empereurs avaient coutume de la porter dans les combats ; ensuite un lambeau du manteau de pourpre dont les soldats revêtirent Jésus après l'avoir flagellé ; un fragment du roseau qu'ils lui mirent dans les mains comme sceptre dérisoire; l'éponge qu'ils remplirent de fiel pour présenter a boire à celui qui avait soif du salut des hommes; puis les clous qui percèrent ses pieds et ses mains, le fer de lance avec lequel un soldat ouvrit son coté ; enlin une partie du suaire que les saintes femmes trouvèrent sur le tombeau du Dieu ressuscité.

Parmi les pères de l'église et parmi les savants il y a eu diverses recherches doctes et pieuses sur la nature de la sainte couronne et sur celle du bois de la croix.

Clément d'Alexandrie rapporte que la sainte couronne était ex rubro, ou d'une espèce d'arbrisseau nommé buisson. D'autres disent ex rhano, arbuste appelé nerprun ou pou.-

mier sauvai^e. Divers auteurs ont prétendu encore qu'elle était d'épines blanches. On n'a pas été plus d'accord sur le bois de la vraie croix, qu'on disait composée de cèdre, de palmier, de cyprès, d^oUvier, etc.

Plusieurs naturalistes ont pensé que la couronne d'épines fut formée avec les branches épineuses d'un arbuste qui croît en abondance dans les environs de Jérusalem {rhamnus). D'autres croient, au contraire, qu'elle fut faite de cette sorte de jonc-marin dont la tige se termine en pointe {junctis acutus). Un saint évêque missionnaire zélé descendant des chevaliers croisés et pèlerin aux saintslieux, monseigneur Forbin de Janson, lors d'une mission prêchée par lui à Nantes, il y a plus de trente ans , nous montra une branche d'acacia triacantJios ; c'était, nous disait-il du haut de la chaire, avec une branche d'épines pareille que les bourreaux juifs onttorda le douloureux diadème de la passion. Ce choix était bien digne de leur cruauté, car parmi toutes les différentes épines, il n'y en a pas une aussi longue, aussi dure, aussi acérée que celleci. Il est donc probable que c'est d'elle dont les déicides se seront servis pour le couronnement de I'Homme-Dieu.

Si l'on cherchait bien parmi les savants de nos jours , on en rencontrerait peut-être plus de trois qui riraient et hausseraient les épaules en lisant tout ce que de saints et doctes hommes ont écrit sur tout ce qui a tenu de loin ou de près aux assises du Calvaire ; avec leurs lumières et leur foi , les chrétiens de vieille roche ne gavaient rien de si beau , de si grand , de si propre à élever leur Tame que la méditation des choses éternelles. La plupart de nos érudits d'aujourd'hui ont bien d'autres pensées ! Attachés aux choses de la terre, ils regardent peu le ciel. Mais revenons à la

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Sainte-Chapelle ; les esprits forts du dernier siècle ne l'aimaient ni ne l'admiraient; ils avaient tant déclamé contre la superstition qui l'avait fait élever, que le gouvernement révolutionnaire, l'ayant rangée parmi /e.s antiquailles, l'avait transformée en réceptacle de tous les actes poudreux des archives de l'état civil.

Un historien a eu le courage de décrire les légers casiers sur lesquels étaient rangés les registres , et qui , s'élevant presque jusqu'aux voûtes , masquaient toutes les merveilleuses sculptures des murailles et toutes les pierreries étiiicelantes des hautes et étroites croisées.

Enfin la France a fini par rougir de cette barbarie , et , pour donner l'idée de ce que fut la Sainte-Chapelle sous les rois très-chrétiens, je vais emprunter la poétique et exacte description qu'en a faite le marquis de Villeneuve-Trans, membre de l'Institut, homme des vieux temps par sa droiture f sa loyauté et sa foi , et homme de notre époque i>ar son savoir, son esprit conciliant et la pureté de son goût. Longtemps , j'ai eu le bonheur de l'avoir pour ami ; aussi ai-je une vraie satisfaction à emprunter à sa Vie de saint Louis les pittoresques pages qui suivent :

« La Sainte-Chapelle remplaça l'ancienne chapelle dédiée à Notre-Danie-de-l'Etoile ; elle touchait le propre palais du monarque , et aucun édifice du moyen-âge ne s'est montré plus en harmonie avec sa destination. Louis n'épargna dans la suite aucune dépense pour la rendre digne de la France et de lui. On y prodigua l'or, la peinture , l'émail , les vitraux rayonnants, et son éclat intérieur pouvait rivaliser avec celui des plus riches phylactères orientaux.

« Sur le seuil de rédifice , dont la disposition offrait en nombres mystiques sept entrées et sept chapelles, l'œil

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était d'abord frappé de cette voûte parsemée d'or et d'azur, de cette plinthe ornée de peintures, d'émail et de cristal sur des colonnettes d'une seule pièce, de ces lampes lumineuses, de cette rosace, formée d'un cercle d'étoiles flamboyantes , image du soleil vivant, reflet de la gloire céleste, rapi)elant les paroles du Psalmiste : « Les portes de Jéru- « salem seront de saphir et d'émeraudes. »

« Les regards se perdaient ensuite au milieu de ces jets de colonnes qui s'élançaient vers les voûtes du parvis ; de ces arcades gracieuses, de ces galeries aériennes, riche d'ogives, de festons, de spirales, d'arabesques, de fantaisies sarrasines , admirable sculpture accidentée d'une foule de détailsmerveilleux, renfermant dans ses milliers de fleurons toutes les légendes chrétiennes , tous les mystères, tous les divers emblèmes de la foi.

« Mais si le soleil venait à frapper ces innombrables arceaux ornés de trèfle , oii les fenêtres , tantôt longues et grêles , tantôt larges et immenses , un charme indéfinissable venait comme fasciner les regards ; imprégné de toutes les couleurs du prisme, l'air n'arrivait plus qu'en reflets de pourpre ou d'azur, en poussière d'or, jetant sa teinte mystérieuse aux hiéroglyphes d'Orient, aux saintes paraboles, aux naïfs préceptes , tracés pour servir de catéchisme et d'instruction, surtout au pauvre peuple.

« Cette teinte vaporeuse enveloppait à la fois le tabernacle, la glorieuse milice des séraphins, les fidèles, l'apôtre, le missionnaire dont la figure paraissait comme inspirée ; elle ceignait d'une auréole les statues des saints; elle embellissait les vierges bysaiitincs à robes d'azur, se détachant sur un fond étincelant d'or; elle colorait les bannières soyeuses , et faisait reluire la croix écarlate du croisé.

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Animant le marbre, émaillant les blasons, les écus du mausolée, elle semblait redonner la vie aux eliigies lunèbres.

« Puis , au crépuscule du soir, à l'heure des ténèbres , s'évanouissaient l'azur, la pourpre et l'or ; l'obscurité s'épaississant enveloppait les merveilles intérieures du saint lieu, et plongeait dans une profonde rêverie le fidèle qui, un moment, avait cru entrevoir quelques rayons échaj)pés du séjour céleste auquel il aspire. Son àme demeurait alors sous le poids d'une pensée indéfinissable de grandeur, de simplicité chrétienne, de mélancolie et d'espérance, et il se disait : « Celui qui sonde la majesté de Dieu sera accablé par K sa gloire, »

« Au dehors, l'édifice charmait encore par son double rang d'aiguilles élégantes livrées au vent et dominées par une llèche à merveilleuses dentelures, dont la pointe suspendue et comme balancée dans les airs allait cacher dans les nuages le signe de la rédemption.

tt Recouverte de tleurs de lis mariées aux tours castillanes , sur lesquelles dormaient les corneilles et orfraies amies des vieux monuments, cette llèche, a-t-on dit, était la plus belle, la plus ouvrée^ la plus menuisée, la plus déchiquetée qui ait jamais laissé voir le ciel à travers soii cône de dentelles. »

Nous lisons dans la vie du pieux et royal fondateur de la Sainte-Ch.vfelle que la plus grande partie des heures qui n'étaient pas employées aux affaires de l'Etat, aux soins de la couronne, étaient consacrées par le pieux monarque à la méditation et à la prière ; les oratoires, les retraits dévotieux lui offraient un rei)OS , une paix qu'il ne trouvait pas ailleurs; il ap[)elait ces lieux habités par le

Dieu des tabernacles .ses meilleurs arsenau^i) contre toutes les traverses du monde.

La Sainte -Chapelle était donc le lieu de sa prédilection ; aussi, sans rien prendre sur ses devoirs de roi, il y passait de bonnes et tranquilles heures ; par expérience il savait combien pèsent les couronnes de ce monde , et c'était devant la couronne d'épines, qui avait déchiré le front de Notre-Seigneur, qu'il apprenait à être patient dans les revers et résigné sous la main du malheur.

Lorsque le fils de Blanche de Castille pressentait qu'on allait lui apprendre des désastres ou de cruelles pertes, il voulait, autant que possible, se rendre auprès des saints autels, parce que la il était plus fort qu'ailleurs.

Louis était à Sidon, lorsqu'un message arriva en Palestine annonçant que la régente venait de passer de vie à trépas. Au prince qui avait tant souffert et qui avait été abreuvé de tant de douleurs, il restait donc à annoncer la plus cruelle, la plus poignante des nouvelles , celle de la mort de sa mère.

En ce temps , pour porter de si terribles coups , on se servait des hommes de Dieu, pensant que le Seigneur mettait sur leurs lèvres des paroles que le monde ne sait pas, et qui tempèrent mieux que les plus beaux discours l'amertume que ces saints messagers sont obligés de venir répandre dans le cœur de ceux qui vont avoir à pleurer.

Le légat du pape, qui avait reçu le premier cette triste nouvelle, vint chez le roi accompagné de l'archevêque de Tyr et de GeoftVoy de Beaulieu, confesseur de Louis. Dès que le fils de Blanche de Castille les vit entrer dans la salle où il était , il devina à l'altération de leurs traits qu'ils lui apportaient l'annonce d'un grand malheur. Agité de ce

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pressentimcMit, le monarque les lit passer dans sa chapelle, Sun arsenal habituel contre toutes les traverses (Vici-bas. Parvenu à son oratoire, le roi en ferma les portes, alla s'agenouiller devant l'autel pour demander au Dieu qui a soufrert pour les hommes la force de souffrir; puis, après une courte et fervente prière, Louis se leva, alla s'asseoir à la droite de l'autel , et fit asseoir à ses côtés le légat et l'archevêque de Tyr; puis, le visage pâle et la poitrine oppressée, il leur dit : « Maintenant parlez. »

Le légat commença par rappeler au roi que tout ce que l'homme aime le plus sur la terre est transitoire et périssable. « Remerciez Dieu, lui dit-il, de vous avoir donné une mère qui a veillé avec tant de soins et d'habileté sur vous,

sur votre famille et sur votre royaume » Ici le prélat

s'arrêta un moment , comme s'il eût peur de frapper le coup terrible ; surmontant son émotion, et poussant un profond soupir, il ajouta : « Cette tendre mère, cette vertueuse princesse est maintenant dans le ciel. » A ces mots, l'homme fort fut vaincu, et Louis, jetant un grand cri, se mit à fondre en larmes; puis, à genoux sur la marche du sanctuaire, il s'écria : « Mon Dieu, soyez béni pour m' avoir conservé longtemps une mère si digne d'être aimée! Aujourd'hui vous me Venlevez : 6 Seigneur ! soyez béni encore! »

En lisant ces mœurs des temps de foi, en les comparant à celles d'aujourd'hui, on se prend à ressentir grande pitié pour notre époque ; elle a autant de désastres à subir, autant d'infortunes à supporter, autant de morts à pleurer, mais elle n'a plus autant de consolations, depuis qu'elle a cru qu'elle pouvait se passer de Dieu! Retranchez de la vie la pensée religieuse et l'invocation du secours divin , il n'y restera que trouble et anxiété. Saint Louis le savait :

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aussi, avant de rassembler ses hommes d'Etat et de consulter les sages et les habiles, il ne manquait jamais d'implorer les lumières d'en haut. C'était presque toujours en sortant de la Sainte-Chapelle qu'il se rendait à la salle du conseil.

Nous l'avons dit, c'était le lieu de sa prédilection.

Lorsque venait la semaine sainte, il passait de longues heures en prière devant la couronne d'épines, le lambeau de pourpre, leroseau, les clous et le 1er de lance(l). Le vendredi saint il assistait aux matines durant la nuit; puis, avec un de ses clercs, il récitait dans sa chambre tout le Psautier, attendant, sans se coucher ni dormir, les premières heures du jour. Alors , nu-pieds , vêtu de violet couleur de deuil royal , et trèsrsimplement, il s'en allait , quelque temps qu'il fit , suivi d'un petit nombre de serviteurs, faire ses stations dans plusieurs églises de Paris. Ce pèlerinage se terminait par la Sainte-Chapelle.

Après ces stations , il rentrait au palais souvent épuisé de fatigue et toujours à jeun. Au moment de l'adoration du signe sacré de la rédemption, le monarque très-chrétien et ses enfants, vêtus pauvrement, quittaient leurs sièges et s'avançaient sur les genoux jusqu'aux marches de l'autel. « Là, le roij Lois adoroit si humblement, quil ii'y avoist cuer qui ne se fendist. »

Le même jour, en commémoration de la couronne d'épines, il paraissait, sur le soir, à la Sainte-Chapelle, revêtu de ses ornements royaux, la tête ceinte d'un diadème éblouissant de pierreries et le manteau lleurdelisé sur les épaules. Ses enfants, magnifiquement vêtus, portaient sur

(l) Vie d'j suiitt Louis, par le inarquiï^ tic Villcncuve-Traus.

SOUVENIftS HISTORIQUES, 17!^

leurs jeunes fronts des couronnes ou chapelets de fleurs, comme ils avaient accoutumance de faire tous les vendredis. Le roi allait , dans ce grand jour, ouvrir le trésor et exposait lui-même à la vénération des fidèles le grand morceau de la vraie croix trouvé par sainte Hélène et donné par l'empereur Baudouin.

« En ce jour (1), le plus pauvre des Français recevait sur ses lèvres , de la main du roi, le signe du salut de tous , du salut du dernier comme du premier, du faible comme du fort, de l'enfant que la crèche a nourri et qui ne peut nommer son père, comme de celui dont le berceau compte^ de nombreux et illustres aïeux!.... Véritable égalité du sanctuaire, échange d'amour et de déférence, de soins et de devoirs que la philosophie de nos jours s'efforce en vain de remplacer par des déclamations et par la haine de toute supériorité.

Il y a aujourd'hui tout un monde artistique qui s'est épris d'amour pour nos vieux monuments, et des esprits forts, qui sont encore brouillés avec Dieu et le catholicisme, ne dédaignent plus d'entrer dans nos églises, si les siècles ont donné un brevet de noblesse à ces édifices. Ces amants de l'art, dans leur matérialisme, m'accuseront d'avoir consacré tant de pages à parler des saintes reliques cédées au roi de France par l'empereur Baudouin , et du pieux monarque qui leur a fait un si magnifique reliquaire, par Pierre de Montereau.

L'âme d'un monument, ce sont les souvenirs qu'il rappelle; son corps, c'est la pierre ; les matérialistes s'enamourent du corps ; moi je préfère l'àme. C'est à elle que

(1) Madame In prinrrsso de Craon.

174 SOUVENIRS HlSTORigiES.

je m'attache, aussi je lui ai donné le pas sur la matière; j'ai fait admirer la piété du roi avant le talent de l'architecte.

« Plusieurs causes (1) contribuaient à mettre depuis longtemps l'architecture sarrasine en faveur. Les Arabes d'Espagne, en prenant place à la tète de la civilisation européenne, se faisaient accepter comme maîtres et modèles dans les sciences, dans les lettres et dans les arts. Les croisades (contre lesquelles le philosophisme a tant déclamé), les expéditions religieuses d'outre-mer, en appelant les Européens à contempler les édifices de l'Orient, leur inspiraient, à leur retour au pmjs, le désir de reproduire les merveilles qui avaient frappé leurs regards. Ainsi les croisades, qu'il ne faut pas seulement considérer sous un point de vue religieux, eurent encore pour effet de développer des idées neuves dans les sciences et les arts.

« Tracée, mais en miniature, sur le même plan que quelques grandes basiliques, la Sainte-Chapelle, qui fut achevée en 12148, et dont la valeur totale, au temps de sa splendeur, s'élevait environ à neuf millious de francs de notre monnaie, formait un édilice long, ayant la face antérieure coupée à angles droits, et l'extrémité arrondie en ovale. Quoique l'intérieur ne se composât que d'une nef sans bas cotés, la façade présentait, à sa partie basse, un grand portique central , flanqué de deux moindres ouvertures , et comme l'église était divisée intérieurement en deux étages , ces trois portiques répétés vers le milieu de la hauteur y dessinaient une sorte de balcon couvert, au-

(1) Extrait de la Mosaïque de Paris, rue do l'Alib.iyo, 1 \

SOLVENFRS HISTORIQUES. 175

quel on arrivait par un escalier légèrement et hardiment attaché à l'un des flancs de la chapelle, et par une aile faisant corps avec les autres bâtiments du palais.

a Les galeries qui surmontaient les portiques arqués en ogive, les sculptures décorant les voûtes, y représentaient en bas-relief des scènes du jugement dernier, la coupe même des parties massives, où étaient frappées les fleurs de lis françaises et les tours de Castille, pour rendre hommage à la mère du fondateur, la reine Blanche , tout offrait, dans la plus grande perfection du genre, cette délicatesse de formes, cette abondance de détails, cette étrangeté de figures et cette science munitieuse d'ornements qui font le charme de cette architecture, pour laquelle la dénomination de (jothiqiœ a prévalu, malgré le mélange du style oriental.

<( Au-dessus et en arrière de ces portiques, s'ouvrait une belle croisée ronde, sur les vitraux de laquelle étaient peintes les visions de saint Jean l'apocalypse. Les couleurs en étaient si fraîches et si vives, que pendant long-temps un proverbe populaire compara le vin riche en teintes aux vitraux de la Sainte-Chapelle; deux petites tourelles en aiguille décoraient cette gracieuse façade terminée en triangle aigu. Les croisées, sur les côtés de la chapelle et tout autour de son extrémité ovale, étaient dessinées en ogive et décorées de vitraux travaillés avec non moins d'art que la rosace de la façade. »

La finesse des détails d'ornementation s'étendait jusqu'au toit de cet admirable monument; là encore tout le luxe de la plus fine sculpture, et la dentelle de pierre se dessinant en blanc sur les lames de j)lomb bleuâtre qui recouvraient la toiture dans toute son étendue, Sur l'arête

17C SOUVENIRS HISTORIOIE?.

formée par loiir point de contact des deux versants courait une petite balustrade de colonnettes , partant d'un côté, d'un gros "bouquet de sculpture, et aboutissant de l'autre, aux pieds d'un ange aux ailes éployées et élevant dans les airs la croix du Rédempteur.

Entre ces deux points s'élevait une flèche d'une admirable sveltesse , toute découpée à jour, et qui , ainsi que l'a dit un poète anglais « comme un doigt montrait le ciel , the steeple fîngerlike shewing heaven. » Ce clocher s'élevant d'étage en étage s'élançait à perte de vue avec une grâce , une ténuité, une coquetterie merveilleuse. On a dit que du haut des tours de Notre-Dame le chevet plombé de la Sainte- Chapelle semblait la croupe d'un éléphant chargé de sa tour; cette tour était la flèche.

Ce que la foudre frappe le plus souvent, c'est ce que nous admirons davantage. Le merveilleux clocher que les Parisiens avaient tant aimé, et dont la sonnerie si harmonieuse appelait si bien les âmes pieuses à la chapelle, fut la proie dos flammes en 1630. Un autre lui succéda, mais les architectes du dix-septième siècle, malgré le progrès des lumières, n'avaient pas su unir la solidité à l'élégance, et l'on fut obligé, quelques années avant la révolution de 1789, d'abattre le clocher pour prévenir sa chute.

L'intérieur delà Sainte-Chapelle, partagé dans sa hauteur par un plancher, a ainsi deux étages. La partie inférieure, d'après ce qu'ont écrit quelques hommes de nos jours, aurait été réservée aux fidèles de condition secondaire. Ceci est une erreur contre laquelle je me hâte de protester. Le saint roi fondateur de cette chapelle était trop pénétré de l'esprit du christianisme pour marquer ainsi des catégories ditlérentes entre les enfants d'un même Dieu. Personne

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autant que Louis IX n'était convaincu de l'amour de Notre Seigneur pour les pauvres, et certes, il n'est jamais entré ni dans son esprit, ni dans son cœur, de classer, de reléguer à part ces déshérités de la fortune, ces mendiants qu'il faisait souvent asseoir à sa royale table, comme les meilleurs amis de Jésus-Christ.

Si la Sainte-Chapelle a deux différents étages, il ne faut attribuer cette séparation à aucune pensée d'étiquette do cour. Le pieux monarque qui avait doté son royaume des reliques les plus précieuses et les plus enviées de toute la chrétienté , voulant que ces vestiges sacrés de la passion fussent à jamais dignement honorés et vénérés, dut ne pas en prodiguer la vue, et garder leur exposition aux fidèles pour les jours de grande solennité. Dans la chapelle basse le service divin, la messe, les vêpres et autres ofiices s'y disaient quotidiennement, et Louis IX y assi tait.

La chapelle basse , c'était la vallée des larmes avec ses supplications ; la chapelle haute, c'était le Paradis avec ses hymnes d'enthousiasme et d'adoration. Les pauvres y venaient avec les princes adorer l'homme des douleurs, Jésus, roi des rois ; les consolations qui découlent de nos autels ressemblent à la rosée du ciel qui rafraîchit et féconde en même temps l'humble hysope et le cèdre altier.

Les hommes condamnés à s'asseoir sur le trône savent par expérience combien la couronne pèse sur leur front , et combien de soucis et de peines se mêlent aux splendeurs du dais royal ; aussi on les voyait jadis venir vénérer la couronne d'épines et adorer la vraie croix ; alors ces mendiants revêtus de pourpre et porteurs de sceptre , humblement prosternés, suppliaient le Dieu du Calvaire de leur aumôner force, sagesse et résiqnatinn ! oui.. = , résignation^ car

les diadèmes les plus enviés ne sont presque toujours que des couronnes iV épines.

C'est dans les pages poudreuses des archives de la Sainte- Chapelle que l'on peut apprendre combien était grande la dévotion des rois très-chrétiens envers ces saintes reliques; chacun de nos monarques regardait comme un devoir d'ajouter au trésor que Louis IX avait rendu riche dès sa fondation. Ces magnificences royales, jointes aux beautés architecturales de la partie haute de la chapelle, appelée de la sainte Couronne et de la vraie Croix, ont fait dire à un chroniqueur emphatique que ce monument est une merveille incomparable que les siècles à venir n'égaleront jamais.

Aucun pilier, aucune colonne intermédiaire ne divisait la nef, et sa voûte, comme suspendue dans les airs à de fines sections d'arc, réunies à un' point central, paraissait s'appuyer à peine sur des colonnettes formées en faisceau et engagées dans les parois latérales. De grandes sta- .tues d'apôtres, qui, placées sur des piédestaux le long des murs, dans les intervalles des croisées, ressortaient seules dans le libre espace, et qu'illuminaient les rayons échappés à travers les peintures des vitraux, semblaient les gardiens de l'imposant sanctuaire.

Une élégante balustrade jetée d'une muraille à l'autre et découpée avec art formait l'enceinte du chœur ; de chaque côté de l'entrée du sanctuaire était adossé contre cette balustrade un petit autel que décorait un tableau en émail; ces précieux ouvrages, exécutés par Léonard de Limoges, sur les dessins de Primatice , représentaient différentes scènes de la passion, et en outre l'autel de droite était orné des portraits de François I" et de la reine Claude; celui de gauche de Henri II , et qui le croirait? l'autre

de Diane de Poitiers. Cette alliance scandaleuse se retrouvait sur presque tous les monuments de cette époque , mais dans la Sainte-Chapelle la profanation du li«u saint vient se joindre au scandale historique.

Pour bien prier, l'âme n'aime ni à voir, ni à être vue , elle ne veut que les regards de Dieu et des anges ; aussi Louis XI s'était fait faire, au midi du côté de Tépître, son oratoire, sorte de cellule comme taillée dans l'épaisseur du mur ; de là, il voyait toute la gloire de l'autel, avec ses bouquets et ses flambeaux, ses vases sacrés et ses reliques.

Une grande châsse gothique en bronze posée sur une voûte à ogives contenait tous les objets sacrés rappelant la passion, cédés par l'empereur Baudoin. Dix serrures différentes répondaient de sa sûreté. Devant cette châsse, une crosse dorée soutenait un ostensoir dans lequel était suspendu un ciboire en or où était gardée la divine Eucharistie.

Cet antique usage de la primitive Eglise, dont il est fait mention dans le cinquième concile de Constantinople, avait été conservé à la Sainte-Chapelle , sans doute en souvenir de l'origine des saints et précieux trésors rapportés de l'Orient.

Dans mon enfance, j'ai souvent admiré dans l'église de Saint-Maurice, cathédrale de la ville d'Angers, l'ingénieuse et poétique manière dont était gardé le Très-Saint-Sacrement. A douze ou quinze pieds au-dessus de l'autel , se voyait un grand séraphin aux larges ailes éployées et comme planant au-dessous du magnifique baldaquin, porté sur de hautes colonnes de marbre à chapiteaux d'or. Cet ange tenait dans ses mains le saint ciboire recouvert de son velurn de pourpre et contenant les hosties consacrées.

ISO sorvENiBS nisTORrouES.

Lorsque le prêtre oflieiant voyait des fidèles s'ai?enouiiler à la table de conimunioii, il faisait un signe, et le sérapliin descendait, s'inclinait sur l'autel, et mettait ainsi le prêtre à même de lui prendre le vase sacré et de distribuer ainsi aux fidèles le pain des voyageurs ici-bas.

Depuis l'époque oii j'ai vu, avec mes sœurs et mes frères, le séraphin de Saint-Maurice, j'ai été poussé par le l>annis sèment sur terre étrangère et protestante, j'y ai grandi, et le Dieu de ma jeunesse et de mes vieux jours m'est témoin que partout et toujours j'ai gardé le souvenir de l'église où j'ai prié, enfant, devant l'autel et l'ange aux grandes ailes dorées.

Dans les notices que j'ai lues sur la Sainte-Chapelle, j'ai trouvé un passage qui m'a rappelé le séraphin d'Angers.

i( Mise à tant de titres dans une sorte de position supérieure aux autres églises et chapelles de Paris, investie de différents privilèges, entre autres de la vertu de conférer la remise de leurs fautes aux pécheurs repentants qui la visitaient dans certaines circonstances, la Sainte-Chapelle a ses annales remplies de faits intéressants et d'anecdotes curieuses.

(( En sa qualité de paroisse royale , elle voyait toutes les pompes de la religion et de la royauté dans les occasions les plus solennelles se déployer sous ses voûtes.

« A la Sainte-Chapelle se célébrait la messeduSaint-Esprit pour l'ouverture du Parlement, lorsque le palais de la Cité, livré à la magistrature , commença à devenir Palaisde- Justice.

<( A la chapelle bâtie par saint Louis, la religion consacrait les principaux événements qui marquaient la vie des

roig dès leur naissance, leur avènement à la couronne, et leur mort.

« La reine Marie, femme de Philippe-le-Hardi , y fut sacrée en 1 2l7o , et la fatale Isabeau de Bavière, femme si cruelle du malheureux Charles VI, y reçut aussi la couronne eu 1389 des mains de Jean de Vienne, archevêque de Rouen.

« Des rois d'Angleterre et des empereurs d'Allemagne ont été vus , priant comme de simples hommes , le front incliné, et humblement prosternés sur les dalles de la Sainte-Chapelle, y implorant l'aide et le secours du Roi des rois.

« Là se tinrent plusieurs assemblées de prélats, pour traiter des matières religieuses ; et ce fut enlin dans la Sainte- Chapelle que Philippe de Valois, accompagné des rois de Jiohème et de Navarre et des grands vassaux de la couronne, ouvrit des conférences (le % octobre 1382) pour entendre les prières des patriarches de Jérusalem et pour statuer sur la nécessité d'une nouvelle croisade. Les voûtes (pii avaient reçu les vœux de saint Louis retentirent alors des serments de l'assemblée, jurant sur les saintes reliques d'aller reconquérir Jérusalem.

« Des traditions d'une nature moins austère viennent jeter quelque variété au milieu de ces graves souvenirs. Le clergé de la Sainte-Chapelle avait aussi introduit une innovation au milieu des pratiques assez pittoresques, dans leur étrangeté, qui signalaient particulièrement la solennité de la Pentecôte. Indépendamment des étoupes enllammées , des fleurs que l'on répandait du haut des voûtes , et des colombes blanches que l'on lâchait dans le chœur pour annoncer, par des allégories njatérielles la venue du Saint-

Esprit, un ange, mis en mouvement par un mécanisme caché , descendait du haut de la nef et venait verser sur les mains de rofiiciant de l'eau contenue dans un vase d'or. Charles VIII ayant assisté à cette cérémonie en 1 484, y prit tant de plaisir (suivant la chronique), qu'il pria de la recommencer les deux dimanches suivants, et qu'il y invita les principaux seigneurs de sa cour. »

Louis XI s'était fait construire dans la Sainte-Chapelle même un petit oratoire tout orné de fleurs de lis ; les tours de Castille indiquaient l'endroit oii la reine-mère avait coutume de venir implorer l'aide et la protection du Seigneur pour son (ils et pour le beau royaume de France. — Dans les temps de foi , lorsque arrivait la grande semaine des douleurs divines , tout ce qui souffrait reprenait de l'espérance et se disait : « Le Dieu qui a eu le front déchiré par la couronne d' épines, et les mains et les pieds déchirés de clous, m' écoulera et me guérira. »

Aussi, dans la nuit du vendredi au samedi saint, tous les malheureux atteints du mal caduc venaient pour y être touchés par les saintes reliques.

Plus la Sainte-Chapelle était haut placée dans les respects de tous les Français et des autres peuples , plus il y avait danger de voir Thumilité évangélique s'affaiblir parmi les membres du clergé desservant ce sanctuaire royal et si renommé. Ce clergé, primitivement , était composé de cinq prêtres, sous le nom de principaux ou maîtres chapelains , y compris Mathieu, ancien chapelain de Saint-Nicolas, dont le titre venait d'être éteint, et de deux ecclésiastiques dans les ordres, sous le nom de marguilliers. Chacun des principaux devait avoir sous lui un sous-chapelain prêtre, et un clerc diacre ou sous-diacre. Par d'autres lettres de 1248,

saint Louis augmentant cette fondation y ajouta un troisième marguillier et voulut qu'ils fussent tous prêtres et égaux en tout aux cinq maîtres chapelains , qui se trouvèrent alors huit. On dut cependant en choisir un qui eût autorité sur les autres.

Ces distinctions, ces dignités que l'humilité et la piété du saint roi croyait sans inconvénients, finirent par en amener de trop marquants. Quelques membres de ce clergé priviigié et comme en dehors de la hiérarchie, laissèrent avec le temps grandir et éclater leurs prétentions. Un des chapelains principaux demanda et obtint, je ne sais plus sous quel règne, le privilège d'officier à la Sainte-Chapelle, avec la mitre , l'anneau et les autres insignes épiscopaux. Quelques écrivains ont môme assuré qu'il avait encore élevé ses prétentions plus haut. Les inférieurs, à l'exemple de leur chef et en fréquent contact avec la cour, dévièrent de l'humilité sacerdotale , et furent trop mondains dans leurs vêtements. Il est certain que plusieurs fois, les rois furent obligés d'intervenir pour réprimer le luxe du personnel de la Sainte-Chapelle, et pour lui faire défense, selon les termes des ordonnances déporter collerettes^ chausses retroussées sur les genouXy et souliers à la poiilaiiie.

Je n'ai jamais été de l'école de ceux qui se plaisent à signaler les torts ou les ridicules des hommes que la religion a consacrés ; aussi ce n'a été qu'à regret que j'ai fait mention des travers vaniteux de quelques chapelains principaux de la Sainte-Chapelle. Dans l'œuvre de saint Louis, j'aurais voulu que tout restât pur comme l'or d'ophir que le pieux monarque faisait employer pour les vases sacrés de son autel. Hélas! il faut bien le reconnaître, ce que le temps altère le plus dans sa marche incessante , ce n'est

18 i SOUVE.MRS mSTORlQlES.

m Tor, ni l'argent, ni les pierreries , mais bien les (jualites et les vertus de l'horame; sous le souille empoisonné du monde, elles se fanent, se flétrissent et meurent.

Pour décrire ce que fut la Sainte-Chapelle, j'ai feuilleté beaucoup de volumes, regardé beaucoup de plans et de gravures, et fait de fréquentes visites au chef-d'œuvre de Pierre de Montereau. Dans les histoires de saint Louis, j'ai recueilli des descriptions pour donner à ceux qui liront ce que j'écris une idée juste et vraie de ce sanctuaire si aimé du petit-fils de Philippe- Auguste et si vénéré dans notre vieille France. Mais comme à mon ami le marquis de Villeneuve-Trans et à plusieurs autres écrivains de notre siècle, il nra manqué un avantage immense, un bonheur digne d'envie, celui d'avoir vu la chapelle de la sainte Couronne, alors que la foi catholique y rayonnait dans tout son éclat! C'était à ce flambeau qu'il fallait admirer cette merveille. A sa lueur, on voyait l'autel, les saints et les anges qui l'entourent; il faut les voir comme les contemplaient la croyance et le respect de nos pères; aujourd'hui, c'est la pierre sculptée, les vitraux peints, la hardiesse de la voûte, la sveltesse des colonnes et l'harmonie de l'ensemble que l'on vient étudier et que l'on cherche à reproduire; cet enthousiasme pour l'art est bon sans doute, mais qu'il me semble pauvre et pitoyable comparé au sentiment religieux qui amenait nos devanciers sous les voûtes saintes de leurs églises ! Pour eux, un sanctuaire consacré à Dieu, était le vestibule du ciel, et ils n'en a])prochaient qu'avec une foi vive et un respect profond, ils sentaient au frémissement de leur àme qu'ils allaient se trouver face à face avec l'Eternel.

Lorsque je veux me faire une idée juste de ce qu'était la Sainte-Chapelle , ce n'est point avec le souvenir de ce que je

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suis allé voir avant de commencer ce livre sur les monuments de Paris, alors je n'ai vu que la pierre , les murs et les voûtes ; mes yeux ont admiré sans doute, mais, pour moi, ce n'était pas assez , aussi ai-je essayé de remonter au siècle de saint Louis ; par la pensée et l'imagination quelquelois l'on parvient à s'échapper du présent, à retourner dans le passé. Je me figure donc contemporain de Louis IX, et j'entre avec la foule dans le temple élevé par le génie de Pierre de Montereau ; la cour, le roi, les reines, les princes et princesses y viennent adorer les saintes reliques , car c'est l'anniversaire du jour où sainte Hélène a découvert sous les débris d'un autel païen la croix sur laquelle le divin Sauveur est vraiment mort pour le salut de tous. C'est le .'3 mai, le ciel est bleu et rayonnant; à travers Pair tiède et parfumé , les sons harmonieux des cloches de la Sainte-Chapelle carrillonnent gaîment pour avertir les grands, les bourgeois et le menu peuple à la solennité. Si l'or et la pourpre , les diamants et les pierreries brillent sur le monde riche et éclatant de la cour, la bourgeoisie se distingue aussi par son bel air, car elle a revêtu ses plus beaux habits ; il n'est pas jusqu'aux pauvres nécessiteux qui n'aient perduun peu de leur misère en cette grande et sainte journée. Les chapelains principaux ont obtenu de la reine Marguerite la permission de faire cueillir dans ses parterres royaux les roses hâtives, le lilas, les boules de neige et le cytise pour en orner l'autel, les gothiques reliquaires et les châsses vénérées. Dès avant la venue des fidèles, l'encens et la myrrhe ont parfumé le saint lieu. Les hommes, que la fortune n'a pas gâtés, et que les délices n'ont pas énervés, quand ils entrent dans une église pour s'y reposer des travaux du corps ou des peines de l'esprit, aiment à respirer ce parfum béni que le

peuple breton et vendéen appelle encore l'odeur du paradis; les murs, les voûtes de la chapelle de la sainte couronne dans les siècles passés en ont été noircis et imprégnés; car alors il n'y avait pas parmi les bons catholiques de ces extrêmes délicatesses nerveuses que l'on trouve de nos jours, et qui privent souvent nos sanctuaires de l'encens que Dieu lui-même nous a commandé de mêler à nos prières.

Hommes et femmes, grands et petits, riches et pauvres portaient jadis au cœur la même foi , et au front le même respect. Oh ! alors c'était beau et émouvant à voir que la famille chrétienne rassemblée sous le regard immédiat du Roi des rois. Ceux qui étaient vêtus de pourpre, et qui avaient droit de porter couronne et diadème , ceux qui étaient bardés du fer des batailles, ceux que rehaussait la robe magistrale, ceux que revêtait le froc du moine, le bourgeois avec l'habit de drap;, l'ouvrier avec la jaquette de bure, le mendiant avec la triste livrée de la misère, tous s'inclinaient, se prosternaient ensemble devant la sainte couronne d'épines, le sceptre de roseau, la tunique du Sauveur et les clous qui l'avaient attaché sur la croix, tous priant avec la même foi et les mêmes espérances.

Dans cette multitude si humblement prosternée et dont les fronts touchent presque les dalles du parvis, il y a plusieurs des compagnons d'armes de Louis IX. En face des Sarrasins, ils n'étaient pas si humbles; là, ils se tenaient droits et tiers et apprenaient aux musulmans ce qu'était la valeur française.

Et d'où venait cette piété des grands et des petits , et cette édification de la foule? Elle découlait du trône : quand la vertu y est assise, le bon exemple est puissant et s'étend au loin. Lorsque les chefs des nations sont incrédules, c'est

aux abîmes qu'ils conduisent leurs peuples. Pour les enivrer et les soulever, ils ont des mots sonores et magiques, mais ces mots ne venant pas de Dieu ne font qu'égarer et ne peuvent jamais mener au bien.

Sous ses voûtes et devant son autel, la Sainte-Chapelle a vu toute une longue lignée de 7'ois très-chrétiens venir s'agenouiller et demander aide et conseil au souverain maître des royaumes et des empires , lorsqu'il se présentait des circonstances graves d'oii pouvait jaillir la guerre ou quelque autre fléau. Sans doute , nos vieux monarques étaient aidés dans les affaires de l'État par des ministres dévoués, éclairés et intègres, et par des diplomates habiles et jaloux de l'honneur de la France ; mais pour saint Louis, et pour la plupart de ses dignes descendants, ces capacités administratives et diplomatiques n'étaient pas suffisantes ; il leur fallait d'autres lumières que celles d'ici-bas, d'autre appui que celui des hommes, et c'était au Dieu de la France qu'ils les demandaient.

Quand les choses étaient ainsi établies, les peuples voyant que les rois reconnaissaient un maître, et qu'ils s'adressaient à lui pour obtenir conseil et aide, avaient confiance en eux, et ne cherchaient point à renverser leur trône. Mais, depuis, une nouvelle politique a surgi, les chefs des nations ont voulu se passer de Dieu, et les peuples alors se sont dit : Passons nous des rois.

Les Français ont toujours aimé à voir leur roi armé et à cheval, et lorsque le souverain prenait le chemin d'un champ de bataille, pour le suivre la foule était grande, pressée, enthousiaste. Mais nos ancêtres, qui aimaient tant la gloire des armes, voulaient cependant faire passer quelque chose avant elle, c'était la gloire de Dieu. Aussi ils tenaient à

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voir le perc de ianiiile prier avec ses eniauts et le monarque avec ses sujets : c'était toujours devant la croix que se nouait le lien indissoluble entre le roi et le pays.

La vénération et l'amour des Parisiens pour la Saintechapelle ne devaient pas s'éteindre avec la vie de Louis IX ; et lorsque la funeste nouvelle de sa mort arriva d'outremer, son sanctuaire fut en quelque sorte la source de ce torrent de larmes qui inonda la France. L'histoire l'atteste, Paris ne fut pas seul à pleurer le bon roi : la nation tout entière mêla ses regrets et ses pleurs à ceux de la capitale du royaume.

Lorsque la porte du caveau de Saint-Denis s'était refermée sur la dépouille mortelle que le jeune roi Philippe et ses frères y avaient si pieusement apportée, il s'était fait un grand et lugubre vide dans la famille royale, et du palais si attristé par l'absence de celui qui en avait été rame et le modèle, la veuve^ les tîls et les frères du défunt venaient journellement passer de longues heures dans la chapelle de la sainte Couronne, priant et pleurant, non sur le saint qui était au ciel , mais sur la France et sur euxmêmes. Dans sa cruelle douleur et son délaissement , la reine veuve enviait alors le destin de la reine Blanche ; car la mère était passée de vie à trépas avant que son lils n'eut quitté la terre, tandis que l'épouse restait condamnée à demeurer après l'époux dans notre vallée de larmes.

Cette porte du caveau des Bourbons, dont je parlais tout à l'heure, fut rouverte vingt-sept ans après la mort du roi Louis IX ; sa sainteté avait été trop évidente et trop connue du monde entier })our que la canonisation d'un juste tellement selon le cœur de Dieu, se fit longtemps

SOUVENIRS IIISTORIOIES. 1 S9

attendre. Aussi, le 8 août 1 1 97, le père commun des fidèles, Boniface VIII, proclama à l'univers entier que le monarque qui avait régné sur la France avec tant de gloire et de mansuétude, que le roi justicier et aumônier régnait maintenant dans le ciel, et que désormais on pouvait invoquer sa protection auprès de l'éternel Seigneur, Roi des rois et rémunérateur de leurs vertus.

De toutes les provinces du royaume et de toutes les nations catholiques du globe, un immense cri de sainte allégresse s'éleva vers le ciel le jour oij la bulle de canonisation l'ut proclamée du haut de toutes les chaires de vérité.

On devine l'empressement que la famille royale et le clergé de Paris durent mettre à aller redemander à la tombe de Saint-Denis les restes précieux du saint roi, qui désormais allaient être exposés sur les autels à la vénération des peuples.

<( En ceste et mesme année 1298 fist lever li roy Philippe li beau cor sainct Loys jadis roy de France , en esglise de Sainct-Denis , a grant solennité de peuple, lendemain de la Sainct-Barthelemy, qui là estoient passez vingt-huit ans, qu'il estoient deviez de ce siècle. Il y eust grant appareil et festins. »

tt II paraîtrait (I ) que les ossements de saint Louis furent rapportés à Saint-Denis ; car nous voyons qu'une seconde translation eut heu en 1392Î, sous le règne de Charles VI, qui arriva au moustier royal avec une châsse d'or de 25!2î marcs. Elle avait été commencée par Charles V. Les principaux du royaume furent appelés à cette cérémonie. Le roi, en manteau royal, porta lui-même les os sur l'autel.

(1) Vie de saint Louis pni le marquis de Vi)loTieuv.'-''Trins,

190 SOÙVENlhS HISTORIQLES.

Il en donna une côte à Pierre d'Ailly, pour le pape Clément VII ; deux autres os au duc de Berry et à Jean-sans- Peur, duc de Bourgogne, et un ossement à partager entre les prélats. Après quoi il mit le reste dans la nouvelle châsse.

« On fit ensuite une procession où les ducs, les princes du sang la portèrent. Charles VI ajouta à son présent une somme de i ,000 livres pour faire un tabernacle de cuivre doré pour recouvrir la châsse d'or. Les ducs de Berry, de Bourgogne et de Touraine, à genoux, offrirent à saint Louis les pierreries sans nombre dont ils étaient parés pour la fête, et voulurent qu'on les incrustât à la châsse. »

Lorsque le roi Philippe avait fait le partage des restes précieux de son saint aïeul, la Sainte-Chapelle avait eu droit à être bien traitée; aussi elle le fut. A elle fut donnée en 1306 la forte et large tête qui avait si noblement et si chrétiennement porté la couronne de France.

Nous trouvons dans le Trésor des Chartres, coté 19, « ce petit roole d'une autre distribution des reliques de sainct Loys :

« A la Sainte-Chapelle du roy à Paris, le chief;

c( A l'Emperier (l'Empereur) ung des os de sa main ;

« Aux frères du Val-des-Echaliers-les-Compiegne, une jointe ;

« A l'abbé de Reaumont (Royaumont), une pièce de l'épaule ;

<c A l'abbesse du Lys, un des os de la main. »

On sait que le cœur et les entrailles avaient été déposés à Montréal, en Sicile. Charles d'Anjou, roi des Deux-Siciles, n'avait voulu céder à un autre le cœur de son frère.

Lorsqu'il existe encore dans quelque vieille demeure de

famille une chapelle où nos devanciers ont prié, ce lieu héréditaire et béni nous est devenu cher à bien des titres ; enfant, nous y avons vu notre père et notre mère agenouillés devant l'autel, comme eux jadis s'étaient édifiés de la foi et de la ferveur de leurs grands-parents ; chaque génération apporte des exemples, et laisse à celle qui suivra des souvenirs et parfois des modèles.

Pour nos rois successeurs de Louis IX, la Sainte-Chapelle était un sanctuaire de famille qu'ils devaient aimer plus que tous les autres. Aussi nous les voyons presque tous se plaire successivement à l'orner et à l'enrichir. On sait que Charles V fut celui de tous nos monarques qui hérita le plus de la foi de saint Louis, car il disait souvent : « Un roi de la terre doit savoir souffrir, puisque le Roi du ciel a souffert. » Comme son aïeul il répétait: « La joie du juste est que justice soit faite. » C'est lui qui dota le trésor de la Sainte-Chapelle d'une fameuse agate gravée, représentant le buste de l'empereur Titus, métamorphosé en saint Louis (1 ) par l'addition de deux bras en vermeil dont l'un tenait une croix et l'autre une couronne d'épines , et d'un camée antique en agate onyx, dont la renommée est populaire dans le monde archéologique pour sa dimension. Ce camée, d'un pied de longueur environ sur dix pouces de largeur , est d'une belle exécution. Le sujet était l'apothéose de l'empereur Auguste; mais il s'était établi dans les croyances naïves de nos ancêtres qu'il reproduisait le triomphe de Joseph en Egypte. Les figures des quatre évangélistes placées dans un cadre dont on l'entoura ayant contribué à lui don* ner un grand prix religieux, Charles-le-Sage l'offrit à la

(1) Notice sur la Sainte-Chapelle, extraite de la Mosaïque,

192 SOrVEMRS HlSTORiylF.S.

chapelle de la sainte couronne. Go camée , exposé depuis des siècles à la vénération des fidèles et porté dans les processions, perdit de sa sainte renommée lorsque son origine profane fut reconnue sous Louis XIII ; mais sa valeur 1 ui est restée comme objet d'art. Brisé dans l'incendie qui détruisit le clocher, et reconquis sur des voleurs qui l'avaient dérobé, il est passé du trésor de la Sainte-Chapelle à la Bibliothèque royale.

Dans les habitudes du bon roi Charles, les largesses faites aux hommes de sciences entraient pour beaucoup, mais ne venaient qu'après les dons faits aux églises; aussi, en outre des objets que je viens de décrire, il avait ajouté des vases d'or et d'argent, des pierreries et des joyaux à ceux dont Philippe III et Philippe IV avaient enrichi le trésor de la Sainte-Chapelle.

Charles VI, alors que la main de Dieu pesait si lourdement sur lui, conservait parmi ses pensées troublées le ressouvenir du magnifique sanctuaire oii il avait prié dans ses bons jours. C'était en face des saintes reliques, en face de la couronne d'épines, que la femme, cause de tous ses maux, Isabeau de Bavière, avait été sacrée reine. De l'appartement du palais, oii il était gardé avec si peu d'égards, il pouvait apercevoir le toit béni de la maison de Dieu, et plus d'une fois il y a envoyé des offrandes. Ce ne sont pas toujours les princes qui ont reçu le plus de bienfaits de la Providence qui pensent le plus à la gratitude due au souverain Maître des maîtres de la terre.

Lors de la translation de la tête de saint Louis à la Sainte-Chapelle de Paris, les évêques accordèrent des indulgences, et vingt-un archevêques et évêques apposèrent leurs cachets et seings au procès-verbal de cette belle et majestueuse cérémonie. Les objets qui avaient appartenu

SOLVENIUS HISTORIQI'KS. 193

au saint roi ou qui le représentaient devinrent eux-mêmes des reliques précieuses.

Avec l'aide de Dieu, de Jeanne d'Arc et de sujets fidèles, Charles YII ayant délivré la France du joug abhorré des Anglais, et revenant de son sacre de Reims, est allé se prosterner devant la plus sainte des couronnes.

On range parmi les plus magnifiques des bienfaiteurs couronnés de la Sainte-Chapelle (I), Henri IV, Louis XIII et

(1) Si la Sainte-Chapelle reparaît aujourd'hui si brillante et si belle, si nous la voyons au dix-neuviènae siècle ce qu'elle était au treizième, nous le devons à celui de tous nos architectes (}ui a le mieux compris et le plus aimé nos vieux, monuments , à M. Duban , depuis que pour raconter son passé, j'étudiais ce qui a été écrit sur le chcf-d œuvre de Pierre de Montereau. Je me souvenais avoir lu dans les journaux de 1848 que, pendant les travaux qui se faisaient alors à ce monument sous la haute direction de M. Duban , on avait trouvé , sous un dallage du sanctuaire, une boite en plomb en l'orme de cœur, et que dans cette boîte des restes d'un cœur humain avaient été vus, que des archéologues avaient cru être celui de saint Louis.

Comme en écrivant la vie du saint roi , j'avais lu que Charles d'Anjou, roi de Naples et de Sicile, avait hérité du cœur de son frère, et que cette précieuse relique était confiée à la garde de religieux de Montréal, en Sicile, j'avais peine à croire que la Sainte-Chapelle de Paris eût jamais possédé si précieuse relique. Aussi , pour éclaircir mes doutes, j'ai pris la liberté, dernièrement, de m'adresser à M. Duban, comme ami dun de ses amis, M. Delamorandière, en le priant de vouloir bien m'éclairer à ce sujet. Dans une lettre trop aimable pour que je la publie en entier, voici ce qu'il me dit :

« Pour répondre à la question que vous m'avez faites. Monsieur, j'ai dû re- « chercher dans mes souvenirs, n ayant rien conservé des documents relatifs « à la découverte qui vous intéresse. Voici ce que mon souvenir se rappelle : « Au centre du tabernacle, qui aujourd'hui s'élève dans Tabside de la Sainte- « Chapelle, existe une pierre sur laquelle une petite croix est gravée en creux. « Cette croix avait attiré mon attention, et la nécessité d'enlever le dallage « moderne de labside m'avait conduit à examiner avec plus d'intérêt cet « indice tout moderne d'ailleurs, la croix n'ayant rien dans sa forme qui rap- « pelât le treizième siècle.

« La pierre enlevée mit à nu une boite en forme de cœur, travaillée au mar- « teau et ornée de fermoirs en clain, ainsi que la boîte, dans les formes dcs- « quels on pouvait avec raison, reconnaître cette délicatesse d'art, que les u belles époques ont toujours su employer.

« Après examen, on découvrit dans la boîte une substance noirAtre solide, « enveloppée de linges assez grossi(MS d'ailleurs, et dans la trame desquels on « ne pouvait soupçonner rien ([ui annonçât une relique royale. Mais la simpli-

19i SOUVENIRS IllSTUIUQLES.

Louis-le-Grand. Louis XVI et Marie-Antoinette, quelques jours après leur mariage célébré à Versailles, vinrent à Paris, et, en sortant de la basilique de Notre-Dame, allèrent prier devant la sainte couronne d'épines et le sceptre de roseau !

« cité du saint roi avait pu lui survivre, et cette simplicité ne pouvait être « invoquée contre la découverte du cœur de saint Louis.

« Près de ce cœur en étain se voyait un parciierain roulé, sur lequel était « écrit un procès-verbal signé Camus, garde-général des archives, daté, je « crois, de 1799, et faisant foi de la découverte déjà faiteà cette époque du cœur « ci-inclus. N'hésitant pas d'ailleurs à dire qu'il avait appartenu à saint Louis, « et citant à Tappui de cette probabilité un article du dictionnaire de Moréri.

« Voilà, Monsieur le vicomte, ce que mon souvenir me rappelle au sujet « de cette découverte qui eut un si grand retentissement, et qui fit couler « des flots d'encre assez mal employés, d un côté au moins, à prouver que ce « cœur ne pouvait être celui du saint roi.

« Je dirai avec regret que le doute à ce sujet fut énoncé un peu à la hâte.

« Après cette longue et confuse polémique , je reçus l'ordre de dresser un « second procès-vei'bal , de remettre le tout dans le même lieu, et de placer « tout sous la même pierre. La question est donc encore intacte. Adhuc sub « judice lis est.

« Les partisans de la découverte de l'académie, M. Paulin Paris, je crois, et n d'autres, s'appuyant sur des titres historiques, ont dit, autant que je me « le rappelle, ce que M. Delamorandière vous a répété au sujet d'un échange « fait entre les religieux de Montréal et ceux de Saint-Louis. »

Mon ami. M. Delamorandière, m'avait raconté l'an dernier au château de Chaumont ce qu'il avait lu dans une brochure publiée à Paris, lors de la découverte de la boîte d'étain trouvée sous le dallage de la Sainte-Chapelle. Dans cet écrit, on disait, pour excuser les moines de Montréal de n'avoir pas su garder dans leur trésor une relique aussi précieuse, aussi sacrée que le cœur de saint Louis, que les bons moines siciliens n'avaient fait cet échange du cœur d'un roi que pour posséder une épine de la couronne d'un Dieu crucj^é.

La royale abbaye de Saint-Denis ayant alors en sa possession la couronne entière de notre Seigneur, pouvait en détacher quelque fragment pour nc(iuérir le cœur du plus saint et du plus grand roi de France. Ainsi s'expliquait cet échange.

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