‹ Souvenirs historiques des principaux monuments de ParisChapitre 8 sur 25 · LE PALAIS-DE-JUSTIGE · texte numérisé non relu

LE PALAIS-DE-JUSTIGE

Comme je l'ai dit ailleurs, le palais des Thermes, bâti par les Romains, ne fut habité que par la première race de nos rois. La sévérité de rarchitecture romaine s'alliait mal avec l'esprit de nos pères. Eux, comme nous avjourdlmij aimaient les lignes mouvementées, les tours en saillie et l'enfoncement des retraits ; la régularité leur devenait ennui, ils s'en sauvaient par des constructions capricieuses. Les enjolivements, les arabesques leur plaisaient, et bientôt ils égayèrent les chapiteaux, les pleins cintres, en y attachant leurs riantes idées avec des festons de fleurs.

Aussi , au bout de quelques siècles, la demeure de Constance Chlore et de Julien fut abandonnée. Nos rois, devenus plus difficiles, s'étant dégoûtés du palais bâti par les vain-

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queiirs des Gaules, allèrent se construire une résidence royale et dresser leur trône tout à fait sur le bord des eaux, là où nous voyons aujourd'hui les vieilles tours à toits aigus qui s'élèvent au-dessus des maisons alignées des quais et qui font partie du vaste bâtiment sans forme que l'on nomme Palais-dc-Justice.

Paris, à la fin de l'occupation romaine, possédait deux édifices qui pouvaient vraiment porter le titre de palais ; celui de la Cité et celui où les Césars et les Augustes passaient leurs quartiers d'hiver; ce fut à celui-ci, où était le dépôt des actes, que les monuments historiques nommaient gcsta municipalia que les rois de la seconde race et les douze premiers de la troisième vinrent s'établir.

Cet édifice était évidemment celui qui a été désigné sous le nom de palais de la Cité.

Le fils de Hugues Capet, Roliert, si malheureux et si aimé, fit rebâtir ce palais et l'habita avec Berthe ou Bertrade, son épouse. Ce fut là que les foudres de l'excommunication le frappèrent.

Après Robert, qui avait fait élever une chapelle où il chantait au lutrin les hymnes qu'il avait composées et dont quelques-unes encore restent dans notre liturgie, Louis IX est un des rois qui ont le plus contribué à l'agrandissement de cet édifice. Ce fut lui qui fit construire les salles basses qui élèvent leurs ogives et qui étendent leur immensité sous la grande sfl/^e des Pas-Perdus. L'une de ces pièces porte encore le nom de cuisine de saint Louis ; son architecture est sarrasine, avec des nervures qui dessinent ses arêtes ; à ses quatre angles sont quatre grandes che«3iinées à foyers énormes ; un escalier monte de cette pièce à la salle su])érieure; sans doute pour y transporter les mets

et les épices, lors des banquets royaux ; d'autres degrés prennent une autre direction et descendent jusqu'à la rivière; le sol de ces cuisines est de dix pieds plus bas que celui du quai de l'Horloge.

Pendant les horribles jours de la terreur, on y a construit huit cachots. C'était dans cette basse et humide partie de la Conciergerie que se trouvait la petite chandjre où iïït renfermée, pendant près de trois mois, i^larie-Antoinette. Ce lieu devint, sous la Restauration, comme un sanctuaire de douleur, où les royalistes faisaient un pèlerinage, lorsque le jour de deuil du 10 octobre revenait chaque année.

Après saint Louis , Philippe-le-Bel , dans les dernières années du treizième siècle, lit entreprendre, dans l'intérieur de ce palais, des travaux considérables qui ne furent terminés qu'en '1313. Dans l'épitome des grandes chroniques de France, il est écrit : « Icelui roi Philippe-le-Bel fit construire en son vivant le palais de Paris et le Montfaucon.... Et de ce faire eut la charge messire Enguerrand de Marigny. »

Mais ce roi ne rebâtit pas entièrement ce palais, il se borna à y faire de grandes réparations et plusieurs accroissements; il enferma dans son enceinte la chapelle de Saint- Michel-de-la-Place.y chapelle qui a donné son nom à un des ponts de Paris. Quoique quelques-uns des successeurs de ce roi aient habité le Louvre, alors situé hors de Paris, le palais de la Cité fut encore la résidence la plus ordinaire de ces princes : Charles V y résida pendant quelques années. Ce ne fut qu'en 1 431 que Charles VII l'abandonna entièrement au Parlement. On y voyait, comme dans les châteaux féodaux, une vaste salle qui servait à la réception des honi-

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mages des vassaux, aux audiences des ambassadeurs, aux festins publics et aux noces des enfants des rois.

Cette salle , simple dans sa construction et seulement couverte en charpente , était ornée des effigies sculptées des rois de France, depuis Pharamond jusqu'à François I". Au-dessous de chacune d'elles se lisait une inscription relatant du jour oi^i il était monté sur le trône et le jour où il était descendu au tombeau.

On voyait, vers une des extrémités de cette salle (appelée aujourd'hui salle des Pas-Perdus) , on voyait la fameuse table de marbre dont la grandeur devait être considérable.

Sur cette table, dans les grandes solennités , se faisaient les festins royaux; autour d'elle venaient s'asseoir en grand cérémonial rois, reines, princes et princesses, tous porteurs de couronnes.

A diverses époques de l'année, cette table changeait de destination et devenait un théâtre, oii les clercs du Palais, dits clercs de la Basoche , montaient et jouaient publiquement des scènes bouffonnes et satiriques appelées farces y sotiesj moralités et sermons.

Dans la nuit du 5 au G mars 1618 , le feu prit à cette salle si renommée , un vent furieux doublant la fureur de l'incendie, tout fut détruit. Les efligies royales furent dévorées par les flammes, et la table de marbre anéantie pour jamais.

En 1 77G, un incendie détruisit toute la partie des bâtiments qui s'étendent depuis la cour des prisonniers jusqu'à la Sainte-Chapelle que nous venons de décrire avec respect et amour. Cet incendie nécessita des réparations qui devinrent très-avantageuses au vieil édifice. Il en arrive quel-

qiiefois ainsi ; ce que nous admirons a surgi d'un désastre et d'une calamité.

Du côté de la rue de la Barillerie, on entrait dans la cour par deux portes abaissées et d'un sinistre aspect , semblables à des guichets de prison.

En 1 776 , la rue étroite et tortueuse fut élargie ; les constructions mesquines, les baraques et les échoppes tombèrent, et une place semi-circulaire décrivit son arc en face du Palais-de- Justice. Une grille en fer précède et clôt la cour ; elle présente dans sa largeur trois grandes portes à doubles battants. L'entrée principale, celle du milieu, est surmontée d'un globe aux armes de France.

Je me souviens (je n'écris plus qu'avec mes souvenirs) que le jour de l'Assomption, le jour du vœu de Louis XIII, la statue d'argent de la vierge Marie , patronne de la France , était portée processionnellement sur un brancard par de jeunes lévites en aubes blanches avec des ceintures bleues. A quelque distance, derrière la sainte image, marchaient, en se rendant à Notre-Dame, le roi Charles X, son fils le dauphin et madame la dauphine. Je ne sais quel embarras retarda quelques instants la marche de la procession; mais je me rappelle qu'il y eut un temps d'arrêt ;, et qu'alors l'auguste fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette détourna la tête et fixa de grands yeux noyés de larmes sur le bâtiment d'où son héroïque mère partit le 16 octobre 1793 pour se rendre àl'échafaud!

Jamais ! jamais je n'ai vu dans un regard tant de souffrance , tant de résignation et de pardon !

Un des grands défauts du Palais-de-Justice actuel, c'est de n'avoir aucune harmonie entre ses différentes parties.

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Lorsque rincentlio de 1 787 eut fait place aux améliorations, on répara le désastre en bâtissant, mais malheureusement avec les idées d'alors. Dans ce temps, hors du genre (jrcc, tout semblait barbare aux architectes franç:ais; ce fut donc avec l'architecture d'Athènes et de Corinthe qu'on replâtra le vieux palais de nos premiers rois.

Lorsque je pense à ce travers de nos pères, je m'étonne que les féodales tours crénelées au toit aigu et le porche à ogive qui donne sur le quai , aient obtenu grâce; avec le revirement survenu dans nos goûts, ces restes des vieilles constructions ont bienfait de rester debout; si elles avaient été jetées bas, nous les relèverions aujourd'hui, ainsi que la tour de MonUjommerxj qui renferma entre ses épaisses murailles le chevalier de ce nom, et, après lui, deux régicides, Ravaillac et Damiens ; de cette tour il ne reste aucun débris.

Depuis trente ans d'immenses travaux ont été faits au Palais-de-Justice, et je ne chercherai point à les détailler ; je ne mesurerai pas les murailles ; je leur demanderai leurs souvenirs et tâcherai de redire les plus émouvants.

Dans la nuit du 2! août 1793, l'épaisse et lourde porte de la Conciergerie gémit sur ses gonds, et la prison reçut dans sa lugubre enceinte la royale veuve de Louis XVI, que les hommes de la Convention avciient, dans leur rafiinement de cruauté, résolu de séparer de sa fille et de son angclique belle-sœur.

Le trajet du donjon du Temple à cette prison de la Conciergerie (qui à cette époque était regardée comme la dernière étape avant l'échafaud) se fit dans un fiacre, où un officier de gendarmerie et trois commissaires municipaux avaient pris place auprès de la reine ; quarante gendarmes à cheval, le sabre au poing, entouraient la voiture et l'a-

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valent escortée au grand trot jusqu'au Palais-de-Justice.

Arrivée là, la royale veuve fut menée par un long et étroit corridor à une petite pièce assez éloignée du guichet et qui se trouvait en face du préau. On ne l'inscrivit point au greffe de la prison , comme on avait coutume de faire pour les prisonniers vulgaires (1); pressant le pas, on la conduisit à son cachot, et ce fut là qu'on l'écroua. Puis les séides de la révolution ayant accompli leur œuvre, se retirài'ent , se disant sans doute au-dedans d'eux-mêmes : « Cette femme est vraiment forte ; depuis ses adieux à sa lille et à sa sœur, elle n'a proféré ni une plainte ni un murmure. » Dès que ces hommes se furent éloignés d'elle, Marie-Antoinette tomba à genoux auprès du méchant lit de sangle qu'on lui avait dressé le long de la muraille, sur laquelle pendaient encore quelques lambeaux de la tapisserie fond gros bleu semée de fleurs de lis jaunes. Abîmée de douleur, pensant à son fils , à sa fille , elle demandait à Dieu de les protéger, et de lui donner, à elle , la force de supporter en chrétienne et en reine le cruel isolement auquel elle était condamnée.

Elle priait, versant ses pleurs et sa douleur devant le Dieu des affligés... Elle entendit la porte de son cachot se rouvrir; et, à la lueur du jour naissant, elle vit entrer deux gendarmes.

— Que me voulez-vous? dit-elle en se relevant.

— Nous avons ordre de nous établir ici et de ne pas vous perdre de vue un seul instant.

— Comment, je ne serai pas seule?

— Un paravent nous séparera , voilà tout.

(1) Journées mémorables de la Révolution, française, par le vicomte Walsh 5 volumes. — Yvo» le Breton , chez .T. Vermot.

— Mon Dieu ! je vous offre encore cette nouvelle peine. Oh ! donnez-moi de la résignation !

Le Seigneur l'entendit et l'exauça, la résignation ne lui manqua pas pendant toute la dure et longue captivité qu'elle va avoir à endurer loin de tous les êtres qu'elle aime.

Cette chambre avait été la chambre du conseil , et les loques de la tapisserie fleurdelisée qui se voyaient sur les murs l'attestaient encore. Cette chambre n'avait que sept pieds d'élévation sur quatorze de profondeur et seize de largeur.

Dans la portion de droite réservée à l'auguste prisonnière était le lit composé d'un matelas, d'un traversin et d'un oreiller ; à côté deux chaises de paille, une table de bois blanc, une cuvette et une cruche. Tel était l'ameublement de la fille de Marie-Thérèse.

Les deux gendarmes (l'histoire a conservé leurs noms), Gilbert etDufresne, avaient été choisis comme entièrement dévoués à la Convention, mais leur civisme ne rassurait pas encore Robespierre, qui redoutait la majesté du malheur ; aussi il n'avait point voulu s'en rapporter exclusivement à leur zèle, et il choisit et désigna lui-même une méchante créature nommée Arel ; mais le jour où IMarie-Antoinette lui écrouée à la Conciergerie, la citoyenne Arel étant malade^ une vieille femme de quatre-vingts ans, madame Larivière, qui avait anciennement servi chez M. le duc de Penthièvre et qui se trouvait alors dans l'enceinte du palais, la remplaça.

Cette brave et honnête femme, amenée par le geôlier auprès de la reine de France, dès qu'elle fut seule avec elle se mit à fondre en larmes.

— Pourquoi pleurez-vous ? demanda la prisonnière.

— Ah ! madame, pourquoi je pleure ! Je pleure comme

tout ce qui est encore bon et honnête. Je pleure de voir ma souveraine ici.

— Chut! Si vous voulez me servir, cachez votre émotion et votre respect.

Dans sa dure captivité c'eût été une consolation pour la reine d'être servie par cette femme ; cet adoucissement lui fut bientôt enlevé. Le cinquième jour la vieille royaliste fut rappelée, et la Arel vint prendre son service. Dieu avait mis sur le visage de cette infâme créature tout ce qu'elle avait de mauvais dans l'àme; Marie-Antoinette la devina dès le premier instant et demeura toujours froide et silencieuse pour elle. La vue de cette femme était une torture de tous les instants.

Les doux gendarmes, au bout de quelques jours, avaient subi le charme de la résignation et la séduction de la douceur de leur captive ; mais la Arel avait une de ces natures réprouvées que rien ne touche et qui résiste à tout. Les notabilités de la terreur ne se contentaient pas d'être cruelles en grand et de tuer en masse ; non, elles faisaient plus, elles se livraient à l'étude de faire souffrir les malheureuses victimes qu'elles jetaient dans les cachots. Ainsi JMaximilien Robespierre ayant pensé que l'élévation d'esprit et la vivacité de la foi de la reine prisonnière lui donneraient des instants de relâche à ses souffrances physiques et morales, avait résolu de placer en face et auprès d'elle une fennne habile, tenace et infatigable dans l'art de torturer. Cette femme, je l'ai déjà nommée.

L'application constante de la Arel lui avait révélé quelles étaient les rares distractions de la royale captive ; elle avait remarqué qu'au milieu du profond dénuement de la reine, elle avait conservé trois objets qu'elle aimait, sans doute

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à cause des souvenirs qu'ils lui rappelaient, une montre et deux jjagues ; et dans les rapports que cet espion faisait journellement aux hommes qui l'avaient choisie, elle avait Jait entendre qu'il serait bon de l'en priver.

La montre avait appartenu à la grande Marie-Thérèse ; elle l'avait reçue lorsqu'elle était jeune fille, et elle l'avait donnée à l'archiduchesse Marie-Antoinette lorsque celle-ci était partie de Vienne pour épouser le dauphin de France. En lui faisant ce don, l'auguste impératrice avait bien cru que cette montre ne marquerait que des heures heureuses..... Oh! comme elle se trompait dans ses rêves de bonheur!

Dans ses longues et tristes journées, à travers ses pleurs, au milieu de ses ennuis, l'auguste prisonnière regardait souvent ce présétit maternel. En y attachant les yeux, elle laissait son esprit s'échapper de la prison et retourner à ses premiers jours, aux jours de Vienne et de Schoënbrunn , et alors n'avait-elle pas le droit de se dire : « Gomme les Français m'ont trompée ! comme ils m'ont cruellement menti ! » Mais non, la religion avait fini par mettre tant de mansuétude au cœur de la malheureuse veuve, qu'elle n'accusait point, qu'elle ne maudissait pas la France ! Et, lorsqu'elle regardait sa montre, elle pensait plus à l'heure de la délivrance qu'à celle des douleurs passées, alors l'aiguille lui semblait marcher bien lentement.

La Arel avait redit à ses maîtres la joie triste que la prisonnière trouvait à regarder cette montre de famille, et, un jour, Héron, le plus féroce des commissaires de la Convention, accompagné de deux de ses collègues, vinrent pour la lui enlever. Marie-Antoinette, joignant les mains, supplia ces trois conventionnels de lui laisser ce don de sa mère, cette dernière consolation. « Elle n a jamais appartenu

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aux Franrain^ leur dit-elle, laissez-la-moi, je vous en conjure. » En priant ainsi, la ïibve Antoinette ne retenail plus ses larmes et pleurait amcronent. « C\'st Viinpéralvice ma mère qui me Va donnée. Laissez-moi ce souvenir (Velle.

— « Une montre cVor sent trop V aristocratie, répondit brutalement le sanguinaire Héron, c'est un meuble inutile dans une prison. La République, toujours juste et généreuse, vous la rendra quand votre affaire sera terminée. »

Il restait encore à la reine deux bagues d'or, ornées de quelques étincelles de diamants. Bien souvent ceu:*; qui gardaient la veuve de Louis XVI la voyaient, pendant ses longues heures solitaires et oisives, puisque tout travail lui était interdit par ses geôliers, la voyaient jouer macliinalement avec ses anneaux, les ôtant de ses doigts amaigris et les remettant d'un air distrait, pour les ôter encore, pendant que ses yeux regardaient le peu de ciel visible au-dessus des barreaux de sa fenêtre.

Parmi tous les jours de la captivité de la reine, il y en eut un qui lui parut heureux, ce fut celui oii elle ne vit plus près d'elle l'infâme protégée de Robespierre. Une jeune fille, bonne, simple et attentive, choisie par le citoyen Lebeau, nouveau concierge, venait la remplacer. Rosalie, dès le surlendemain de son entrée en fonction auprès de l'auguste captive, fut à même de montrer la bonté de son cœur et la délicatesse de ses soins. Il y a eu tant de tortures infligées par les jacobins à la famille royale de France, que, dans les récits que l'on fait de leur longue et cruelle passion, il faut bien se garder d'omettre les traits de piété, les mots de respect et les actes d'humanité qui leur ont été, par moments, comme des gouttes de miel dans le calice d'absinthe. Disons donc combien la nouvelle femme

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chargée du service de la reine différait de celle qui l'avait précédée.

« Le 12 octobre (1), sur les dix heures du soir, deux juges du tribunal révolutionnaire, accompagnés d'un inspecteur de police et d'un greflier, entrèrent brusquement dans le cachot de la reine ; quelques minutes seulement lui furent accordées pour se lever et pour s'habiller, et, dès qu'elle fut prête, les hommes du sanglant tribunal lui firent subir un long interrogatoire. »

Après la fatigue de cet interrogatoire, où la haine et les sinistres projets du comité révolutionnaire perçaient à chaque question. Quand les juges furent sortis de la prison, Marie -Antoinette se recoucha, et l'officier qui passait la nuit dans son cachot, de l'autre côté du paravent, s'étant jeté sur le canapé, et malgré lui ayant cédé au sommeil, fut réveillé tout à coup par des gémissements et des cris. Il se hâte d'aller vers la reine, et la voit dans d'affreuses convulsions se tordant les membres et répétant : « 0 mon Dieu! que je souffre!... j'ai froid !... j'ai froid! »

C'était vrai, toutes ses extrémités, ses pieds, ses mains étaient glacés, tant son sang s'était porté au cœur, et elle étouffait. Rosalie, appelée par M. de Busnes, accourut pour lui donner des soins , et la pauvre fille, pour réchauffer les pieds transis de froid de la reine, les mettait sur ses genoux , les frottait de ses mains, et les couvrait de baisers. Au bout de quelques instants, Marie-Antoinette disait d'une voix saccadée: « 31erci,... merci...; mais en vérité j il faudrait plutôt me laisser mourir,,., je ne suis plus utile à per-

(1) Journées mémorables de la Révolution , par le vicomte Walsh , chez Poussielgue.

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sonne,... je ne puis jolus voir mes enfants, et je suis devenue si pauvre, que je 7ie jmis récompenser personne. »

Rosalie sanglotait en entendant ces paroles, et rofficier de gendarmerie était presque aussi ému que la jeune fille.

Oh ! merci, mon Dieu, il y avait donc alors encore quelques cœurs abritant la pitié !

Dans les pages que j'écris , je veux redire les noms de tous ceux qui ont été bons et compatissants pour la royale veuve de Louis XVI. Tout à l'heure , j'ai nommé M. de Busnes, pour que tout lecteur royaliste bénisse sa mémoire. Cet homme de bien n'avait pu voir la reine prisonnière sans admirer sa résignation chrétienne et la force de son caractère; aussi, pour lui amener un prêtre non assermenté et recevoir de lui la sainte communion, le loyal et courageux officier allïontera tous les périls et exposera sa tête.

Quand le jour du jugement est venu , lorsque le tribunal de sang a fait comparaître à sa barre l'auguste fille de la grande IMarie-Thérèse , M. de Busnes , en voyant que parmi toute la foule qui remplit la salle des assises, pas un Français n'ose apporter un verre d'eau à la reine de France, qui a dit : J'ai soif , lui, s'indignant de cette pusillanimité, va chercher le verre d'eau , et l'apporte respectueusement à Sa Majesté, comme si elle était encore à Versailles.

Le brave et fidèle serviteur ne tarda pas à être puni de ce mouvement d'humanité , et quand la reine rentra dans son cachot, elle ne le retrouva plus : il venait d'être destitué.

Le concierge Lebau eut aussi des égards, surtout dans les derniers jours, pour la grande et douce victime.

Nous lisons : « Le concierge fut respectueux devant celle qui venait d'être condamnée à mort. » Tremblant,

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pâle y et n'osant lever les yeux , il lui offrit de lui servir à souper.

— Non, lui dit-elle, je ne prendrai rien; mais soyez assez bon pour me donner de quoi écrire.

Le concierge sortit un instant, et revint bientôt avec Tencre et le papier que lui avait demandés la condamnée.

Alors, dans le silence de la nuit , à la lueur d'une chandelle , la veuve du roi martyr écrivit à sa belle-sœur, madame Elisabeth, cette admirable lettre qu'un régicide repentant a léguée à l'histoire en la faisant remettre au roi Louis XVIII, beau-frère de la victime.

Nous nous rappelons tous quel effet produisit (lors de sa publication) cette lettre, si chrétiennement maternelle. Par la sublime charité qui y respire, elle peut être mise en regard du testament du second saint Louis.

On raconte que pendant que la reine écrivait sa dernière lettre , ses derniers adieux à ses enfants et à son angélique sœur, des commissaires de police , immobiles et silencieux dans la cour des femmes, épiaient et regardaient à travers les barreaux et les vitres dans le cachot, éclairé par la lueur de cette chandelle que le concierge avait bien voulu donner à la reine pour sa dernière nuit.

Lorsque le citoyen Lebau rentra dans le cachot, la nuit commençait déjà à être moins noire, ledernierjour se levait, et la grande ville sortait du silence!

Vers les sept heures du matin du 1 6 octobre , le premier huissier du tribunal vint lire à la reine une ordonnance qui lui enjoignait de quitter sa pauvre robe de deuil.

Les hommes de la Convention avaient cru que ces vêtements noirs rehaussaient encore cequi lui restait de beauté,

v-:l' A^;Tl'lI^JFTTr?.

Alors, dans le silence de la nuil, à la lueiu iidelle la veuve du

Roi martyr écrivit à sa belle sœur

et, dans leur haine, ils avaient voulu l'en dépouiller. Pour que rien n'eût manqué à leur joie féroce, il aurait fallu que la victime fût rendue ignoble en allant mourir.

Rosalie reçut l'ordre de déshabiller sa royale maîtresse , et obéit avec un redoublement d'égards et de respect. La robe de veuve fut partagée entre les geôliers et les guichetiers. Mais ce que ses ennemis avaient imaginé pour lui ôter sa majesté native ne servit à rien , et elle fut vêtue d'un déshabillé blanc et le sein couvert d'un fichu, que lui prêta la pauvre jeune fille qui la servait dans la prison. Pendant cette triste toilette, la servante fondait en larmes et ne pouvait arrêter ses sanglots. Là condamnée lui dit : « RosaliCy il faut avoir plus de courage. »

Comme onze heures sonnaient à l'horloge de la Conciergerie, la porte du cachot s'ouvrit avec fracas. La reine, agenouillée, était en prière; elle se releva. Deux hommes se présentèrent à elle: c'étaient le bourreau, Henri Samson, et un de ses aides.

Ils la firent asseoir, Samson lui coupa les cheveux que le chagrin avait fait subitement blanchir ; quand cette opération fut finie, le valet de l'échafaud lui lia fortement les mains.

A onze heures dix minutes , la veuve de Louis XVI , la mère de Louis XVII, la fille et la sœur des empereurs monta dans la fatale charrette. Aucune autre condamnée n'était avec elle ; cette fois, une seule victime,... une reine!

Quand vous entrez dans la grande cour du Palais-de- Justice, regardez l'arcade de droite, au bas du grand escalier, c'est là que Marie-Antoinette monta dans la charrette de l'exécuteur des vengeances nationales, de là qu'elle partit pour se rendre à l'échafaud!

21 U SOIVKMRS lUSTORIQlF.S.

N'allez pas dans ce palais , qui fut jadis celui de nos anciens rois , sans visiter la petite chambre basse qui fut pendant trois mois le cachot de la reine, et dont les murs ont été consacrés par sa pieuse résignation et illustrés par l'héroïsme de son caractère. Une table de marbre noir rappelle sa captivité; ce petit monument, appuyé sur le mur, est à la place même où se trouvait le misérable lit de sangle de l'auguste prisonnière; et, quand l'œil a mesuré le petit espace existant entre ce mur et celui dans lequel s'ouvre la fenêtre grillée par laquelle parvient une lumière pâle et froide , le cœur se serre et l'esprit conçoit tout ce qu'a dû souffrir, dans cet étroit réduit, la royale châtelaine de Versailles.

Dans les premières années de la Restauration, j'étais allé, avec mon ami Donatien de Sesmaisons, visiter le cachot de la reine, que le frère de Louis XVI venait de transformer en chapelle. A cette époque, vers 1817, je me souviens que, lorsque nous nous présentâmes au guichet, il y avait foule, je ne dirai pas de curieux, mais de Français royalistes accomplissant un pieux pèlerinage en se rendant à cette station, entre la prison du Temple et l'échafaud. Les impressions que j'éprouvai alors , je les avais gardées dans mon esprit parmi les souvenirs que la vieillesse nous laisse quand elle nous en enlève tant d'autres ! Avec un de mes fils, avec MM. de Gurmont et Henri de CornuUier, je suis retourné revoir ce que j'avais vu, et ressentir à soixante-treize ans ce qui m'avait saintement ému il y a un demi-siècle. 0 mon Dieu! je vous rends grâce! vous n'avez pas permis que les années desséchassent mon cœur,... et là où Marie-Antoinette a pleuré, les larmes me sont revenues comme à mon premier pèlerinage, ('elle

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émotion , je n'étais pas le seul à l'éprouver : sur les traits de mes jeunes compagnons, elle était visible, et nous écoutions tous les quatre le récit du geôlier qui nous racontait tout ce que la reine prisonnière avait enduré entre ces quatre murailles ; et, je dois le dire tout de suite, cet homme à cheveux grisonnants n'avait pas l'air de réciter froidement une leçon apprise; dans sa voix je trouvais de l'attendrissement, et, dans ses paroles, du respect et de l'admiration quand il parlait de la captive, et une chaleureuse indignation en énumérant toutes les tortures qu'on lui faisait subir! La tête nue, nous l'écoutions, et lui-même s'était découvert en nous redisant cette autre passion douloureuse de la royauté. Certes, c'a été une bonne et chrétienne pensée que de faire du cachot de la reine une chapelle ; là où l'on avait tant souffert et pleuré, il était bien d'élever un autel au Dieu des souffrances et des divines consolations. Mais , en voyant les changements que l'on a été contraint de faire au cachot pour le transformer en oratoire, on a ôté à cette étroite prison une grande partie de son horreur. Cette ouverture en forme d'arcade qu'il a fallu percer dans l'épaisse muraille pour joindre la basse et étroite chambre de iMarie-Antoinette avec la chapelle des prisonniers de la Conciergerie , lui a ôté son obscurité lugubre et humide. S'il avait été possible, j'aurais voulu qu'on lui eût laissé son horreur , ses murailles dégradées sur lesquelles pendaient çà et là des lambeaux de tapisserie gros bleu semés de fleurs de lis ; le paravent servant de cloison entre la prisonnière et les deux gendarmes ; la table de bois blanc sur laquelle elle prenait ses repas, sur laquelle, dans la nuit du 15 au 1 G octobre, elle a écrit son immortelle lettre à l'angélique Elisabeth pour lui vorommaBdev ses pauvres en-

fants! Cette table, qui a servi d'autel pour le saint sacrifice la nuit où la veuve du second saint Louis a communié des mains d'un prêtre courageux et fidèle ; cette table consacrée par tant de souvenirs n'est plus dans le cachot. Le lit, sur lequel la reine de France a trouvé si peu de repos et enduré tant d'angoisses , a aussi disparu : je le regrette vivement. Les trois tableaux dont on a orné les murs rappellent bien les moments les plus déchirants et les plus solennels de la captivité de la famille royale; mais je persiste à croire que le misérable mobilier du cachot de la Conciergerie, TEL qu'il avait servi à la reine, aurait plus ému que les plus belles peintures.

Un crucifix, placé au-dessus de la fenêtre par laquelle le jour blafard pénètre dans la prison, nous a été montré par le porte-clefs comme ayant été là au plus fort de la terreur. Je veux croire que l'honnête geôlier a dit vrai ; m.ais, jusqu'à ce moment , j'avais ignoré qu'à la veuve du roi Louis XVI l'image du Dieu couronné d'épines eût été accordée. Ah ! s'il en a été ainsi , si dans sa dure captivité Marie-Antoinette a pu s'agenouiller, pleurer et prier devant le divin Consolateur, ses longues heures de solitude auront été moins horribles, et je maudirai moins ses persécuteurs. Je sais qu'à la prison du Temple la famille royale n'était pas encore privée des signes sacrés qui inspirent la résignation et l'espérance; mais, comme la cruauté des conventionnels a toujours été croissant tant que le pouvoir a été aux mains de Robespierre et de ses amis , j'avais cru qu'à la Conciergerie tout livre et toute image de piété avaient été refusés à l'héroïque compagne du fils de saint Louis.

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La chapelle où les prisonniers de la Conciergerie assistent aujourd'hui à l'office divin n'est séparée du cachot de la reine que par la sacristie, et de la tribune et des bancs de cette chapelle, grâce à l'arcade qui a été percée dans le mur (comme je l'ai dit plus haut) , les détenus peuvent apercevoir, au-delà de l'autel où le prêtre officie , le noir et humide espace occupé par une reine de France! C'est dans cette chapelle que furent jetés pêle-mêle ces girondins dont l'esprit voltairien a voulu faire des martyrs ; si l'on en croyait certains écrivains , ce serait là qu'aurait eu lieu ce banquet révolutionnaire, ce repas libre où toutes les croyances, hors la vxaie, auraient été professées par ces hommes qui allaient mourir sur l'échafaud où ils avaient fait monter des milliers de victimes. Aujourd'hui il est reconnu que ce banquet n'a pas eu lieu, et que les récits qui en ont été faits sont de l'invention des admirateurs jurés de 1 793. Les royalistes avaient su si bien mourir, que les jacobins hommes de lettres ont voulu illustrer aussi les derniers moments des voltairiens de la Gironde.

Un bien autre souvenir que celui des Girondins doit, à perpétuité, rester glorieusement attaché à la prison de la Conciergerie, c'est celui de madame Elisabeth.

Dès notre enfance , nous avons entendu vanter la dernière nuit de Socrate, et nous avons admiré le philosophe grec professant à ses disciples la doctrine consolante de l'immortalité de l'âme!.. Ah! combien plus touchante, plus sublime fut cette nuit du 9 mai 1794, nuit pendant laquelle la sainte sœur du roi martyr exhorta avec toute la force de sa foi, toute la vivacité de ses divines espérances, les grandes dames et les femmes du peuple renfermées dans la même chambre qu'elle, à ne pas défaillir sur l'échafaud où elles

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devaient monter le lendemain! « Pom'vous et pcmr moi, leur répétait-elle, l'échafaud sera un degré vers le séjour des bienheureux; mettons donc toute notre confiance en Dieu, et ne montrons à ceux qui se sont faits nos ennemis ni faiblesse ni peur. » A ces paroles , à ces pieux entretiens de leur nuit suprême , ces femmes, qui rappellent les chrétiennes de la primitive Église, mêlent de ferventes prières récitées en commun , et madame Elisabeth se montre la plus humble et la plus courageuse. La nuit entière se passa ainsi , et le lendemain, vers neuf heures du matin, les charrettes, que Barrère avait surnommées les bières des vivants, attendaient les victimes dans la cour de la Conciergerie. Là le nombre des condamnés obstrua un instant le passage des cachots à la grande cour. Lorsque madame Elisabeth parut dans l'étroit corridor, les femmes qui allaient mourir avec elle se rangèrent de droite et de gauche pour la laisser passer. C'était avoir sur le chemin et bien près de l'échafaud les égards et les respects que l'on aurait eus à Versailles pour la sœur du roi.

Montée dans la charrette, l'angélique princesse se trouva à côté de madame de Senozan, sœur de M. de Malesherbes ; cette dame, presque octogénaire, fut au moment de s'évanouir en arrivant en face de Saint-Roch , rendez-vous ordinaire des mégères de la guillotine. « Madame de Senozan, lui dit la royale condamnée, allons, du courage, bientôt nous serons dans le sein de Dieu avec nos familles. »

IMadame de Montmorin, madame de Canisy, madame de Loraénie, madame de Crussol-d'Amboise et dix-huit autres femmes royalistes , dont je voudrais savoir les noms, encouragées par la princesse, ne montrent aucune faiblesse, et lui forment un noble et dernier cortège,

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Jusqu'à (1) cette journée du 10 mai 1794, les victimes amenées à la guillotine, en attendant leur tour, restaient debout au pied de Téchafaud ; cette fois, Samson fit placer un des bancs auprès de l'escalier de bois, et madame Elisabeth et sa cour de condamnées y prirent place. Quand une de ces dames était appelée, elle faisait une profonde révérence à la princesse, échangeait avec elle un regard qui disait : « Nous allons nous retrouver dans un monde meilleur, » et obéissait au bourreau.

Vingt-trois noms furent appelés avant celui d'ÉLisABETH Capet, et à mesure que le banc se dégarnissait, ne croyez pas que la lille des rois faiblît ou tremblât; non, elle demeura digne et grande jusqu'au bout de cette longue et dernière épreuve , et sut mourir comme son frère et sa sœur.

(1) Journées mémorables de la révolution française.

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