‹ Souvenirs historiques et récits de chasseChapitre 10 sur 108 · Le vizir Ibn As-Sallùr · texte numérisé non relu

Le vizir Ibn As-Sallùr

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« Par Allah, ô mon maître, je n'ai pas vu le mulet, mais j'ai rencontré sur mon chemin cette sacoche que j'ai ramassée. » — Je répondis : « C'était précisément de la sacoche que je m'étais mis en quête. La perte du mulet m'importe peu. » Je retournai au campement. En attendant, le mulet était rentré au galop dans l'écurie et y occupait sa place. Il n'avait voulu en fuyant que se débarrasser des quatre mille dinars.

Après plusieurs étapes, nous étions arrivés à Bosrâ et nous avions trouvé Al-Malik Al-'Âdil Noûr ad-Dîn devant Damas. L'émir Asad ad-Dîn Schîrkoûh * (qu'Allah l'ait en pitié !) venait aussi d'arriver à Bosrâ. Ce fut avec lui que j'allai rejoindre l'armée. J'y parvins le dimanche soir. Le lendemain matin, j'eus un entretien avec Noûr ad-Dîn sur l'objet de ma mission. Il me dit ; « 0 Ousâma, sache que les habitants de Damas sont nos ennemis et que les Francs sont nos ennemis. Il n'y aura de sécurité d'aucune part, si je m'avance entre les uns et les autres. » — Je lui dis : « Tu me permettras bien d'enrôler quelques-uns de ceux qui n'ont pas été admis dans les troupes régulières. Je les prendrai et je te les ramènerai. Tu m'associeras l'un de tes chefs à la tête de trente cavaliers, ajfln que tout se passe en ton nom. » — Noûr ad-Dîn répondit : « Fais à ta guise. » Jusqu'au lundi suivant, j'avais enrôlé huit cent soixante cavaliers, avec lesquels je me dirigeai au cœur des régions occupées par les Francs. Les cors retentissaient lorsque nous faisions halte et aussi lorsque nous partions en campagne. Noûr ad-Dîn avait envoyé pour m'accompagner 'Ain ad-Daula Al-Yâroukî, à la tête de trente cavaliers.

A mon retour, je passai devant AI-Kahf et Ar-Rakîm. Je m'y arrêtai et j'entrai prier dans la mosquée. Mais je ne m'engageai pas dans le défilé qui y débouche. Un des émirs Turcs qui étaient avec moi, nommé Berschek, arriva avec l'intention de pénétrer dans cette passe étroite. Je lui dis : « Que vas-tu faire là-bas? Prie plutôt au dehors. » — Il répondit : « Il n'y a de Dieu qu'Allah! Suis-je donc un bâtard, que je ne puis pénétrer dans cette gorge resserrée f » — « Que dis-tu [kl » lui répliquai-je. — 11 reprit : « Cet endroit est de

1. Asad ad-Din Scliiikoùh, lils de Schàdhî, était le frère de Nadjm ad-Dîn Ayyoûb, père de Saladin.

ceux OÙ jamais le fils d'une femme adultère ne pénétrera, dont il ne pourra jamais forcer l'accès. » Sa parole eut pour effet que je me levai aussitôt, que j'entrai aussi dans cette passe, que j'y priai et que j'en sortis. Et pourtant, Allah le sait, je n'ajoutais pas foi à ses paroles. La plupart des soldats vinrent, entrèrent et accomplirent leurs dévotions.

Un de mes officiers, Barak Az-Zoubaidî, se faisait servir par un esclave noir très dévot, assidu à la prière, un homme des plus minces et des plus longs. A son tour, cet esclave, arrivé au même endroit, fit avec persistance des efforts pour entrer. Mais il n'y réussit pas. Le malheureux se mit à pleurer, s'affligea, soupira de regret et s'en retourna en voyant son incapacité d'entrer.

Un matin, nous arrivâmes enfin au point du jour à Ascalon. A peine avions-nous installé nos armes et nos bagages près de la place publique destinée â la prière (al-moumllâ), que les Francs nous saluèrent en nous attaquant dès que le soleil fût levé. Nâsir ad-Daula Yâkoût, gouverneur d'Ascalon, accourut vers nous, en disant : « Enlevez, enlevez vite vos bagages ! » — Je lui répliquai : « Tu as donc peur? Les Francs ne nous les prendront certes pas. » — « 11 est vrai, dit-il, que j'ai peur. » — Je le rassurai en disant : « Ne crains rien. Ils nous voyaient nous avancer dans la plaine et s'efforçaient do nous barrer la route, lorsque nous n'étions pas encore parvenus dans Ascalon. Nous ne les avons pas redoutés alors. Pourquoi les redouterions-nous, aujourd'hui que nous sommes près d'une ville qui nous appartient? »

Les Francs restèrent immobiles à peu de distance pendant un certain temps; puis ils retournèrent dans leurs régions, rassemblèrent une armée contre nous et vinrent nous assaillir avec cavaliers, fantassins et objets de campement, afin de cerner Ascalon. Nous étions sortis pour les atteindre et les fantassins d'Ascalon avait aussi opéré une sortie. Je fis le tour de cette troupe de fantassins et je leur dis : « 0 nos compagnons d'armes, retournez derrière vos murailles et laisseznous aux prises avec les Francs. Si nous sommes vainqueurs, vous nous rejoindrez. S'ils sont victorieux, vous serez là en réserve sains et saufs dans l'enceinte. Dans ce cas, gardezvous bien de revenir à la charge. »

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Je les quittai et je me dirigeai vers les Francs. Déjà ceuxci avaient fait le tracé de leurs campements et se préparaient à dresser leurs tentes. Entourés et pressés par nous, ils n'eurent pas le temps de replier les toiles. Ils les abandonnèrent déployées comme elles l'étaient et reculèrent.

Lorsque les Francs se furent éloignés de la ville, un certain nombre des habitants, qui étaient rentrés dans leurs foyers, les poursuivirent, renonçant aux défenses de la place et à leur sécurité. Les Francs se retournèrent, fondirent sur eux et en tuèrent plus d'un. Les fantassins, que j'avais tenus à l'écart, furent mis en déroute, ne purent pas battre en retraite et jetèrent sur le sol leurs boucliers. A notre tour, nous reprîmes le combat contre les Francs, qui furent vaincus et rentrèrent dans leurs régions, situées aux environs d'Ascalon. Quant aux fantassins mis en déroute, ils s'empressèrent, en revenant, de récriminer l'un contre l'autre et dirent : « Ibn Mounkidh a fait preuve de plus d'expérience que nous. 11 nous avait conseillé de rebrousser chemin. Nous n'en avons rien fait avant d'avoir été repoussés et d'avoir essuyé un affront. »

Mon frère Izz ad-Daula Aboii 'I-Hasan 'Alî (qu'Allah l'ait en pitié!), avec ses compagnons d'armes, se trouvait parmi ceux qui étaient venus avec moi de Damas à Ascalon. Il était un des plus brillants cavaliers entre les musulmans. Il combattait pour les intérêts de la religion, non pour ceux de ce monde. Nous étions un jour sortis d'Ascalon pour faire une incursion et tenter la lutte contre Bait Djibrîl. Lorsque, après y être arrivés et l'avoir attaqué, nous fûmes sur le retour, je vis qu'il devait se passer quelque chose de grave devant Ascalon. J'ordonnai à mes compagnons de faire halte. Du feu fut allumé et jeté sur les piles de blé fauché. Alors, nous changeâmes nos positions. Je restai en arrière de nos troupes. Les Francs (qu'Allah les maudisse!) avaient quitté toutes les forteresses du voisinage, où était massée leur nombreuse cavalerie, et s'étaient concentrés pour assiéger Ascalon sans trêve, jour et nuit. C'étaient eux qui, cette fois, avaient pris l'offensive contre nos compagnons.

L'un de ceux-ci vint à moi au galop et me dit : « Les Francs sont là. » Je rejoignis nos compagnons, et déjà ils avaient

devant eux les avant-gardes des Francs, qui sont (qu'Allah les maudisse!) les guerriers les plus prudents du monde. Ils av nient gravi une éminence, où ils s'étaient postés ; nous, de notre côté, nous étions montés sur une éminence leur faisant face. Au milieu, une foule de nos compagnons débandés et les gardiens de nos montures conduites en laisse passaient audessous des Francs. Aucun de leurs cavaliers ne descendait vers eux par crainte d'une embuscade ou d'une ruse de guerre. S'ils étaient descendus, ils auraient capturé nos compagnons jusqu'au dernier.

Nous faisions face aux Francs avec des forces inférieures, nos troupes ayant été précédemment mises en déroute. Les Francs restèrent immobiles sur i'éminence qu'ils occupaient jusqu'au moment où nos compagnons cessèrent de défiler. Alors, ils se ruèrent sur nous et nous fûmes repoussés devant eux, la lutte étant circonscrite entre nous. Ils n'avaient pas besoin de grands efforts pour nous atteindre. Car ceux dont les chevaux ne bronchèrent pas furent tués; ceux dont les chevaux s'affaissèrent furent emmenés comme prisonniers. Ensuite les Francs quittèrent le champ de bataille.

Allah (qu'il soit exalté!) décréta pour nous le salut, grâce à leur système de temporisation. Si nous avions été en nombre comme ils l'étaient et que nous eussions remporté la victoire sur eux, comme ils la remportèrent sur nous, nous les aurions exterminés.

J'étais resté quatre mois dans Ascalon pour combattre les Francs. Dans cette campagne, nous avions surpris Youbnâ, nous y avions tué environ cent hommes et fait des captifs. Au bout de cette période, je reçus une lettre d'Al-Malik Al-'Âdil, pour me rappeler. Je retournai à Misr. Mon frère Izz ad- Daula Aboû '1-lIasan 'Alî resta dans Ascalon jusqu'au moment où l'armée de cette ville partit pour conquérir Gazza. Ce fut là que mon frère fut tué en martyr. Il avait compté parmi les savants, les cavaliers et les dévots d'entre les musulmans.

Et, quant à la sédition dans laquelle fut tué Al-Malik Al- 'Âdil Ibn As-Sallâr (qu'Allah l'ait en pitié!), celui-ci avait envoyé à Bilbîs des troupes commandées par le fils de sa femme, Roukn ad-Dîn 'Abbâs, fils d'Aboû '1-Foutoûh, fils de Tamîni, fils de Bâdîs, pour protéger la région contre les

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Francs. 'Abbâs avait amené son fils Nâsir ad-Dîn Nasr (qu'Allâii l'ait en pitié!), qui resta quelques jours avec son père à la tète des troupes, puis rentra au Caire sans avoir reçu d'Al- 'Âdil ni autorisation ni congé. Al-'Adil désapprouva son retour et lui ordonna de rejoindre l'armée, dans la pensée où il était que le jeune homme était revenu au Caire pour s'amuser, pour se distraire et par ennui d'un séjour prolongé dans une garnison.

Mais le fils de 'Abbâs s'était concerté avec Ath-Thâfir et, d'accord avec lui, il avait enrôlé quelques jeunes écuyers du khalife par lesquels il ferait assaillir Al-'Adil dans son palais, au moment où, après être entré le soir dans son harem, il se serait endormi. Nasr se réservait alors de le tuer, et s'était entendu avec un des ostâdârs du palais pour qu'il l'informât aussitôt que son maître sommeillerait. La maîtrise de la maison appartenait à la femme d'Al-'Àdil, qui était la grand'mére de Nasr, et auprès de laquelle celui-ci était admis sans avoir â demander audience.

Lorsque Al-'Àdil s'endormit, l'ostâdâr en apporta la nouvelle â Nasr qui, avec six de ses hommes, fondit sur lui dans la maison, où il reposait. Ils le tuèrent. Nasr lui coupa la tète, qu'il apporta à Ath-Thàflr. Cet événement eut lieu le jeudi 6 de mouharram, en l'an 548 ',

Al-'Âdil avait dans son palais ses mamloûks et les troupes en faction, environ mille hommes, m.ais ils étaient dans le Palais du Salut {dâr as-salmn), et il fut tué dans le gynécée. Ils sortirent du Palais et la lutte se déchaîna entre eux et entre les partisans d'Ath-Thâflr et de Nasr. Mais elle s'apaisa dès que celui-ci eut apporté la tête d'Al-'Âdil sur la pointe de sa lance. Les fidèles d'Al-'Âdil;, en la voyant, se partagèrent en deux partis : les uns sortirent du Caire pour offrir leurs services et jurer obéissance â 'Abbâs; les autres jetèrent leurs armes, se présentèrent devant Nasr, fils de 'Abbâs, baisèrent la poussière et s'attachèrent à sa personne.

Quelques jours après, son père 'Abbàs rentra un matin au Caire et s'installa dans le Palais du vizirat. Ath-Thâfir le revêtit du manteau d'honneur et lui confia la direction des affaires.

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