‹ Souvenirs historiques et récits de chasseChapitre 9 sur 108 · Depuis le 1«'' février · texte numérisé non relu

Depuis le 1«'' février

d'ousàma ibn mounkidh 11

vision. )' — « De quoi vivez-vous alors? » demandai-je. — « D'os cariés, répondirent-ils en désignant ainsi les os gâtés qu'ils ramassaient; nous les pilons, nous y ajoutons de l'eau et des feuilles d'arroche, plante répandue dans cette région. Cela suffit à notre subsistance. » — Je repris : « Mais comment nourrissez-vous vos chiens et vos ânes? » — Ils dirent : « Les chiens mangent comme nous; quant aux ânes, on les bourre d'herbe sèche. » — Je leur dis encore : « Pourquoi donc n'êtes-vous pas entrés à Damas? » — Ils reprirent : « C'est que nous avons craint la peste. » Or, jamais peste ne mit les gens aussi bas qu'étaient ces malheureux. Cela se passait le jour après la Fête des victimes \ Je m'arrêtai jusqu'à l'arrivée de mes chameaux et je distribuai une partie des provisions qui nous accompagnaient. Je coupai en deux un morceau d'étoffe rayée, qui était roulé autour de ma tête, et je le partageai entre les deux femmes. La joie causée par les provisions faillit troubler la raison d'hommes affamés; je leur dis : « Ne restez pas ici ; car les Francs vous feraient captifs! »

Une aventure singulière de ce voyage fut ce qui m'advint un soir, alors que j'avais fait halte pour réciter les prières du coucher du soleil et de la nuit ', en les abrégeant et en les confondant \ Les chameaux étaient partis. Je m'arrêtai sur une hauteur et je dis à mes officiers d'ordonnance : « Allez dans tous les sens à la recherche des chameaux, puis revenez vers moi. Je ne bougerai pas d'ici. » Ils galopèrent de tous côtés, mais sans résultat. L'un après l'autre, ils me rejoignirent et me dirent : « Nous n'avons rien aperçu, et nous ne savons pas quelle direction ils ont prise. » — Je répondis ; « Nous implorerons le secours d'Allah le Tout Puissant et nous nous laisserons conduire par le coucher des étoiles. » Notre abandon dans le désert, loin de nos chameaux, avait rendu notre situation très pénible. Or il y avait parmi les guides un certain Djizziyya, plein de vigilance et de sagacité. Lorsqu'il

1. En arabe 'îd al-adhâ. Cette fête tombe le 10 du douzième mois, du dlioù 'l-iiidjdja. Ces Arabes erraient donc dans le pays depuis soixante-dix jours environ, lorsque Ousàma les rencontra le 11 avril 1150.

2. Les quatrième et cinquième prières de la journée musulmane. '6. Lecture et traduction douteuses.

s'aperçut de notre retard, il comprit que nous nous étions égarés à distance, sortit un briquet, monta sur son chameau et fit jaillir dans l'air des étincelles qui se répandirent par-ci par-là. Si loin que nous fussions, ce spectacle nous frappa. Nous avions bientôt pris le chemin du feu, qui nous ramenait directement à eux. N'était la faveur d'Allah et ce qu'il inspira à ce guide, nous étions perdus !

Voici une autre péripétie de ce voyage. Avant de partir, le vizir Al-Malik Al-'Adil ^ m'avait dit : « Tu ne feras rien savoir aux guides que tu amènes de la somme que tu emportes ! » En conséquence, je plaçai quatre mille dinars dans une sacoche sur un mulet de selle tenu en laisse près de moi par un de mes écuyers ; je plaçai les deux autres mille dinars, de l'argent pour mes frais d'entretien, une bride en or et des dinars magrébins dans une autre sacoche sur un cheval conduit en laisse à ma suite par un de mes écuyers. A chaque station que je faisais, je plaçais les sacoches au centre d'un tapis dont je ramenais les extrémités sur elles; j'étendais ensuite un deuxième tapis sur le premier et je dormais sur les sacoches. A l'heure du départ, je me levais le premier; les deux écuyers venaient i^ecevoir leur dépôt, et ce n'est que lorsqu'ils avaient serré les deux sacoches sur les animaux maintenus à nos côtés que je montais à cheval, que je réveillais mes compagnons et que nous nous préoccupions de poursuivre notre route

Un soir nous fîmes halte dans le Désert des fils d'Israël {tîh banî Israîl). Lorsque je me levai pour donner le signal du départ, l'écuyer chargé de tenir en laisse le mulet vint, prit la sacoche, la jeta sur les hanches du mulet et tourna autour de l'animal pour le sangler. Le mulet lui glissa des mains et partit au galop, emportant la sacoche. Je montai aussitôt sur mon cheval que mon valet tenait tout préparé et je dis à l'un de mes écuyers : « En avant ! en avant! » Je galopai à la poursuite du mulet, sans parvenir à l'atteindre ; il courait comme un onagre, et mon cheval était épuisé par la longueur de la route. L'écuyer me rejoignit. Je lui dis : « Cours par ici, tu rattraperas le mulet. » Il revint en disant :

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